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Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face

LETTRES

Reading edition

(Fragments.)

«Celui qui enseigne la justice à son frère brillera comme un soleil dans les perpétuelles éternités.» (Dan., XII, 3.)

LETTRES De Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus à sa sœur Céline.

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Lettre Ire.

Jésus. J. M. J. T. 8 mai 1888.

Ma Céline chérie,

Il y a des moments où je me demande s'il est bien vrai que je suis au Carmel; parfois, je n'y puis croire! Qu'ai-je donc fait au bon Dieu pour qu'il me comble de tant de grâces?

Déjà un mois que nous sommes séparées! Mais pourquoi dire séparées? Quand l'océan serait entre nous, nos âmes resteraient unies. Cependant, je le sais, tu souffres de ne plus m'avoir, et si je m'écoutais, je demanderais à Jésus de me donner tes tristesses; mais vois-tu, je ne m'écoute pas, j'aurais peur d'être égoïste, voulant pour moi la meilleure part, c'est-à-dire la souffrance.

Tu as raison, la vie est souvent pesante et amère; il est pénible de commencer une journée de labeur, surtout quand Jésus se cache à notre amour. Que fait-il ce doux Ami? Il ne voit donc pas notre angoisse, le poids qui nous oppresse; où est-il? Pourquoi ne vient-il pas nous consoler?

Céline, ne crains rien, il est là, tout près de nous! Il nous regarde; c'est lui qui nous mendie cette peine, ces larmes... il en a besoin pour les âmes, pour notre âme; il veut nous donner une si belle récompense! Ah! je t'assure qu'il lui en coûte pour nous abreuver d'amertume, mais il sait que c'est l'unique moyen de nous préparer à le connaître comme il se connaît, à devenir des dieux nous-mêmes! Oh! quelle destinée! Que notre âme est grande! Elevons-nous au-dessus de ce qui passe, tenons-nous à distance de la terre; plus haut, l'air est si pur! Jésus peut se cacher, mais on le devine...

Lettre IIe.

20 octobre 1888.

Ma sœur chérie

Que ton impuissance ne te désole pas. Lorsque le matin nous ne sentons aucun courage, aucune force pour pratiquer la vertu, c'est une grâce, c'est le moment de mettre la cognée à la racine de l'arbre[190], ne comptant que sur Jésus seul. Si nous tombons, tout est réparé dans un acte d'amour, et Jésus sourit! Il nous aide sans en avoir l'air; et les larmes que lui font verser les méchants sont essuyées par notre pauvre et faible amour. L'amour peut tout faire; les choses les plus impossibles lui semblent faciles et douces. Tu sais bien que Notre-Seigneur ne regarde pas tant à la grandeur des actions, ni même à leur difficulté, qu'à l'amour avec lequel nous les accomplissons. Qu'avons-nous à craindre?

Tu voudrais devenir une sainte, et tu me demandes si ce n'est pas trop oser. Céline, je ne te dirai pas de viser à la sainteté séraphique des âmes les plus privilégiées, mais bien d'être parfaite, comme ton Père céleste est parfait[191]. Tu vois donc que ton rêve, que nos rêves et nos désirs ne sont pas des chimères, puisque Jésus nous en a fait lui-même un commandement.

Lettre IIIe.

Janvier 1889.

Ma chère petite Céline,

Jésus te présente la croix, une croix bien pesante! et tu t'effraies de ne pouvoir porter cette croix sans faiblir; pourquoi? Notre Bien-Aimé, sur la route du Calvaire, est bien tombé trois fois, pourquoi n'imiterions-nous pas notre Epoux?

Quel privilège de Jésus! Comme il nous aime pour nous envoyer une si grande douleur! Ah! l'éternité ne sera pas assez longue pour l'en bénir. Il nous comble de ses faveurs, comme il en comblait les plus grands saints. Quels sont donc ses desseins d'amour sur nos âmes? Voilà un secret qui ne nous sera dévoilé que dans notre patrie, le jour où le Seigneur essuiera toutes nos larmes[192].

Maintenant, nous n'avons plus rien à espérer sur la terre, les fraîches matinées sont passées[193], il ne nous reste que la souffrance! Oh! quel sort digne d'envie! Les Séraphins dans les cieux sont jaloux de notre bonheur.

J'ai trouvé ces jours-ci cette parole admirable: «La résignation est encore distincte de la volonté de Dieu, il y a la même différence qui existe entre l'union et l'unité; dans l'union on est encore deux, dans l'unité on n'est plus qu'un.»[194]

Oh! oui, ne soyons qu'un avec Dieu, même dès ce monde; et pour cela soyons plus que résignées, embrassons la croix avec joie.

Lettre IVe.

28 février 1889.

Ma chère petite sœur,

Jésus est un Epoux de sang[195], Il veut pour lui tout le sang de notre cœur! Tu as raison, il en coûte pour lui donner ce qu'il demande. Et quelle joie que cela coûte! Quel bonheur de porter nos croix faiblement!

Céline, loin de me plaindre à Notre-Seigneur de cette croix qu'il nous envoie, je ne puis comprendre l'amour infini qui l'a porté à nous traiter ainsi. Il faut que notre père soit bien aimé de Dieu, pour avoir tant à souffrir! Quelles délices d'être humiliées avec lui! L'humiliation est la seule voie qui fait les saints, je le sais; je sais aussi que notre épreuve est une mine d'or à exploiter. Moi, petit grain de sable, je veux me mettre à l'œuvre, sans courage, sans force; et cette impuissance même me facilitera l'entreprise, je veux travailler par amour. C'est le martyre qui commence... Ensemble, ma sœur chérie, entrons dans la lice; offrons nos souffrances à Jésus pour sauver des âmes...

Lettre Ve.

12 mars 1889.

..... Céline, j'ai besoin d'oublier la terre; ici-bas tout me fatigue, je ne trouve qu'une joie, celle de souffrir... et cette joie non sentie est au-dessus de toute joie. La vie passe, l'éternité s'avance; bientôt nous vivrons de la vie même de Dieu. Après avoir été abreuvées à la source des amertumes, nous serons désaltérées à la source même de toutes les douceurs.

Oui, la figure de ce monde passe[196], bientôt nous verrons de nouveaux cieux; «un soleil plus radieux éclairera de ses splendeurs des mers éthérées et des horizons infinis...» Nous ne serons plus prisonnières sur une terre d'exil, tout sera passé! Avec notre Epoux céleste, nous voguerons sur des lacs sans rivages; nos harpes sont suspendues aux saules qui bordent le fleuve de Babylone[197]; mais au jour de notre délivrance, quelles harmonies ne ferons-nous pas entendre! Avec quelle joie nous ferons vibrer toutes les cordes de nos instruments! Aujourd'hui, nous répandons des larmes en nous souvenant de Sion, comment pourrions-nous chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère[198]?

Notre refrain, c'est le cantique de la souffrance. Jésus nous présente un calice bien amer; n'en retirons pas nos lèvres, souffrons en paix! Qui dit paix ne dit pas joie, ou du moins joie sentie; pour souffrir en paix, il suffit de bien vouloir tout ce que veut Notre-Seigneur.

Ne croyons pas trouver l'amour sans la souffrance. Notre nature est là, elle n'y est pas pour rien; mais quels trésors elle nous fait acquérir! C'est notre gagne-pain; elle est si précieuse que Jésus est descendu sur la terre tout exprès pour la posséder. Nous voudrions souffrir généreusement, grandement; nous voudrions ne jamais tomber: quelle illusion! Et que m'importe, à moi, de tomber à chaque instant! je sens par là ma faiblesse et j'y trouve un grand profit. Mon Dieu, vous voyez ce que je puis faire si vous ne me portez dans vos bras; et si vous me laissez seule, eh bien! c'est qu'il vous plaît de me voir par terre; pourquoi donc m'inquiéter?

Si tu veux supporter en paix l'épreuve de ne pas te plaire à toi-même, tu donneras au divin Maître un doux asile; il est vrai que tu souffriras, puisque tu seras à la porte de chez toi, mais ne crains pas: plus tu seras pauvre, plus Jésus t'aimera. Je sais bien qu'il aime mieux te voir heurter dans la nuit les pierres du chemin, que marcher en plein jour sur une route émaillée de fleurs, parce que ces fleurs pourraient retarder ta marche.

Lettre VIe.

14 juillet 1889.

Ma sœur chérie,

Mon âme ne te quitte pas. Oh! oui, c'est bien dur de vivre sur cette terre! Mais demain, dans une heure, nous serons au port! Mon Dieu, que verrons-nous alors? Qu'est-ce donc que cette vie qui n'aura pas de fin?... Le Seigneur sera l'âme de notre âme. Mystère insondable! «L'œil de l'homme n'a point vu la lumière incréée, son oreille n'a point entendu les incomparables mélodies des cieux, et son cœur ne peut comprendre ce qui lui est réservé dans l'avenir.»[199] Et tout cela viendra bientôt! oui, bientôt, si nous aimons Jésus avec passion.

Il me semble que le bon Dieu n'a pas besoin d'années pour faire son œuvre d'amour dans une âme; un rayon de son Cœur peut, en un instant, faire épanouir sa fleur pour l'éternité... Céline, pendant les courts instants qui nous restent, sauvons des âmes; je sens que notre Epoux nous demande des âmes, des âmes de prêtres, surtout... C'est lui qui veut que je te dise cela.

Il n'y a qu'une seule chose à faire ici-bas: aimer Jésus, lui sauver des âmes pour qu'il soit aimé. Soyons jalouses des moindres occasions pour le réjouir, ne lui refusons rien. Il a tant besoin d'amour!

Nous sommes ses lis préférés; il réside au milieu de nous, il y réside en Roi, et nous fait partager les honneurs de sa royauté: son Sang divin arrose nos corolles; et ses épines, en nous déchirant, laissent exhaler le parfum de notre amour.

Lettre VIIe.

22 octobre 1889.

Ma Céline chérie,

Je t'envoie une image de la Sainte Face, je trouve que ce sujet divin convient si parfaitement à la vraie petite sœur de mon âme... Oh! qu'elle soit une autre Véronique! Qu'elle essuie tout le sang et les larmes de Jésus, son unique Bien-Aimé! Qu'elle lui donne des âmes! Qu'elle s'ouvre un chemin à travers les soldats, c'est-à-dire le monde, pour arriver jusqu'à lui!... Oh! qu'elle sera heureuse quand elle verra un jour, dans la gloire, la valeur de ce breuvage mystérieux dont elle aura désaltéré son Fiancé céleste; quand elle verra ses lèvres, autrefois desséchées par une soif ardente, lui dire l'unique et éternelle parole de l'Amour! le merci qui n'aura pas de fin...

A bientôt, petite Véronique[200] chérie, demain sans doute le bien-Aimé te demandera un nouveau sacrifice, un nouveau soulagement à sa soif; mais «allons et mourons avec lui[201]».

Lettre VIIIe.

18 juillet 1890.

Ma chère petite sœur,

Je t'envoie un passage d'Isaïe qui te consolera. Vois donc, il y a si longtemps! et déjà l'âme du prophète se plongeait comme la nôtre dans les beautés cachées de la Face divine... Il y a des siècles! Ah! je me demande ce qu'est le temps. Le temps n'est qu'un mirage, un rêve; déjà Dieu nous voit dans la gloire, il jouit de notre béatitude éternelle. Que cette pensée fait de bien à mon âme! Je comprends alors pourquoi il nous laisse souffrir...

Eh bien, puisque notre Bien-Aimé a été seul à fouler le vin[202] qu'il nous donne à boire; à notre tour, ne refusons pas de porter des vêtements teints de sang, foulons pour Jésus un vin nouveau qui le désaltère, et, regardant autour de lui[203], il ne pourra plus dire qu'il est seul, nous serons là pour lui venir en aide.

Son visage était caché[204], hélas! il l'est encore aujourd'hui, personne ne comprend ses larmes... «Ouvre-moi, ma sœur, mon épouse, nous dit-il, car ma tête est pleine de rosée, et mes cheveux humides des gouttes de la nuit[205].» Oui, voilà ce que Jésus dit à notre âme lorsqu'il est abandonné, oublié... L'oubli, il me semble que c'est encore ce qui lui fait le plus de peine.

Et notre père chéri! Ah! mon cœur est déchiré; mais comment nous plaindre, puisque Notre-Seigneur lui-même a été considéré comme un homme frappé de Dieu et humilié[206]? Dans cette grande douleur, oublions-nous et prions pour les prêtres; que notre vie leur soit consacrée. Le divin Maître me fait de plus en plus sentir qu'il veut cela de nous deux...

Lettre IXe.

Mardi, 23 septembre 1890.

O Céline, comment te dire ce qui se passe dans mon âme?... Quelle blessure! Mais je sens qu'elle est faite par une main amie, par une main divinement jalouse!...

Tout était prêt pour mes noces[207]; cependant ne trouves-tu pas qu'il manquait quelque chose à la fête? Il est vrai que Jésus avait déjà mis bien des joyaux dans ma corbeille, mais il en fallait un, sans doute, d'une beauté incomparable, et ce diamant précieux, Jésus me l'a donné aujourd'hui... Papa ne viendra pas demain! Céline, je te l'avoue, mes larmes ont coulé... elles coulent encore pendant que je t'écris, je puis à peine tenir ma plume.

Tu sais à quel point je désirais revoir notre Père chéri; eh bien! maintenant, je sens que c'est la volonté du bon Dieu qu'il ne soit pas à ma fête. Il a permis cela simplement pour éprouver notre amour... Jésus me veut orpheline, il veut que je sois seule avec Lui seul, pour s'unir plus intimement à moi; et il veut aussi me rendre, dans la Patrie, les joies si légitimes qu'il m'a refusées dans l'exil.

L'épreuve d'aujourd'hui est une douleur difficile à comprendre: une joie nous était offerte, elle était possible, naturelle, nous avançons la main... et nous ne pouvons saisir cette consolation si désirée! Mais ce n'est pas une main humaine qui a fait cela, c'est Jésus! Céline, comprends ta Thérèse! et, toutes deux, acceptons de bon cœur l'épine qui nous est présentée; la fête de demain sera une fête de larmes pour nous, mais je sens que Jésus sera si consolé!...

Lettre Xe.

14 octobre 1890.

Ma sœur chérie,

Je comprends tout ce que tu souffres, je comprends tes déchirements et je les partage. Ah! si je pouvais te communiquer la paix que Jésus a mise dans mon âme au plus fort de mes larmes... Console-toi! Tout passe! Notre vie d'autrefois est passée, la mort passera aussi, et alors nous jouirons de la vie, de la vraie vie, pour des millions de siècles, pour toujours!

En attendant, faisons de notre cœur un parterre de délices où notre doux Sauveur vienne se reposer... N'y plantons que des lis, et puis chantons avec saint Jean de la Croix:

Le visage incliné sur mon Bien-Aimé, Je restai là et m'oubliai; Tout disparut pour moi et je m'abandonnai, Laissant toutes mes sollicitudes Perdues au milieu des lis.

Lettre XIe.

26 avril 1891.

Ma chère petite sœur,

Il y a trois ans, nos âmes n'avaient pas encore été brisées, le bonheur nous souriait ici-bas; mais Jésus nous a regardées, et ce regard s'est changé pour nous en un océan de larmes, mais aussi en un océan de grâces et d'amour. Le bon Dieu nous a ravi celui que nous aimions avec une si grande tendresse; n'est-ce pas afin que nous puissions dire véritablement: «Notre Père qui êtes aux cieux»? Qu'elle est consolante cette divine parole! Quels horizons elle ouvre à nos yeux!

Ma Céline chérie, toi qui m'adressais tant de questions lorsque tu étais petite, je me demande comment tu ne m'as jamais fait celle-ci: «Pourquoi donc le bon Dieu ne m'a-t-il pas créée un ange?» Eh bien, je vais te répondre quand même:—Le Seigneur veut avoir ici-bas sa cour comme là-haut, il veut des anges-martyrs, des anges-apôtres; et s'il ne t'a pas créée un ange du ciel, c'est qu'il te veut un ange de la terre, afin que tu puisses souffrir pour son amour.

Céline, ma sœur chérie! les ombres bientôt se seront dissipées, aux durs frimas de l'hiver succéderont les rayonnements du soleil éternel... bientôt nous serons dans notre terre natale; bientôt les joies de notre enfance, les soirées du dimanche, les épanchements intimes nous seront rendus pour toujours!

Lettre XIIe

15 août 1892.

Ma chère petite sœur,

Pour t'écrire aujourd'hui, je suis obligée de dérober quelques instants à Nôtre-Seigneur; il ne m'en voudra pas, car c'est de lui que nous allons parler ensemble.

Céline! les vastes solitudes, les horizons enchanteurs qui s'ouvrent devant toi, dans la belle campagne que tu habites, doivent élever grandement ton âme. Moi je ne vois pas tout cela, je me contente de dire avec saint Jean de la Croix dans son Cantique spirituel:

J'ai en mon Bien-Aimé les montagnes, Les vallées solitaires et boisées...

Dernièrement, je pensais à ce qu'il m'était possible d'entreprendre pour sauver les âmes; et cette simple parole de l'Evangile m'a donné la lumière. Autrefois, Jésus disait à ses disciples en leur montrant les champs de blés mûrs:

«Levez les yeux et voyez comme les campagnes sont déjà assez blanches pour être moissonnées[208]», et un peu plus loin: «La moisson est abondante, mais le nombre des ouvriers est petit; demandez donc au Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers.»[209]

Quel mystère! Jésus n'est-il pas tout-puissant? Les créatures ne sont-elles pas à celui qui les a créées? Pourquoi s'abaisse-t-il à dire: «Demandez au Maître de la moisson d'envoyer des ouvriers?...»—Ah! c'est qu'il a pour nous un amour si incompréhensible, si délicat, qu'il ne veut rien faire sans nous y associer. Le Créateur de l'univers attend la prière d'une pauvre petite âme pour en sauver une multitude d'autres, rachetées comme elle au prix de son sang.

Notre vocation à nous, ce n'est pas d'aller moissonner dans les champs du Père de famille; Jésus ne nous dit pas: Baissez les yeux, moissonnez les campagnes; notre mission est plus sublime encore. Voici les paroles du divin Maître: «Levez les yeux et voyez...» Voyez comme dans le ciel il y a des places vides; c'est à vous de les combler... vous êtes mes Moïse priant sur la montagne; demandez-moi des ouvriers et j'en enverrai, je n'attends qu'une prière, un soupir de votre cœur!

L'apostolat de la prière n'est-il pas, pour ainsi dire, plus élevé que celui de la parole? C'est à nous de former des ouvriers évangéliques qui sauveront des milliers d'âmes dont nous deviendrons les mères; qu'avons-nous donc à envier aux prêtres du Seigneur?

Lettre XIIIe.

Ma sœur chérie,

Notre tendresse d'enfant s'est changée en union bien grande de pensées et de sentiments. Jésus nous a attirées ensemble, car n'es-tu pas à lui déjà? Il a mis le monde sous nos pieds. Comme Zachée, nous sommes montées sur un arbre pour le voir; arbre mystérieux qui nous élève bien au-dessus de toutes choses; alors nous pouvons dire: Tout est à moi, tout est pour moi: la terre est à moi, les cieux sont à moi, Dieu est à moi, et la Mère de mon Dieu est à moi.»[210]

A propos de la sainte Vierge, il faut que je te confie une de mes simplicités: parfois je me surprends à lui dire: «Savez-vous, ma Mère chérie, que je me trouve plus heureuse que vous? Je vous ai pour Mère, et vous n'avez pas comme moi de sainte Vierge à aimer!... Il est vrai que vous êtes la Mère de Jésus, mais vous me l'avez donné; et lui, sur la croix, vous a donnée à nous comme notre Mère; ainsi nous sommes plus riches que vous! Autrefois, dans votre humilité, vous souhaitiez de devenir la petite servante de la Mère de Dieu; et moi, pauvre petite créature, je suis, non pas votre servante, mais votre enfant! Vous êtes la Mère de Jésus et vous êtes ma Mère!»

Céline, qu'elle est donc admirable notre grandeur en Jésus! Que de mystères il nous a dévoilés en nous faisant monter sur l'arbre symbolique dont je te parlais tout à l'heure! Et maintenant, quelle science va-t-il nous enseigner? Ne nous a-t-il pas tout appris? Ecoutons:

«Hâtez-vous de descendre, il faut que je loge aujourd'hui chez vous.»[211]

Eh quoi! Jésus nous dit de descendre! Où donc faudra-t-il aller? Autrefois, les Juifs lui demandaient: «Maître, où logez-vous[212]?» et il leur répondait: «Les renards ont leurs tanières, les oiseaux du ciel leurs nids: et moi, je n'ai pas où reposer la tête.»[213] Voilà jusqu'où nous devons descendre afin de pouvoir servir de demeure à Jésus: être si pauvres que nous n'ayons pas où reposer la tête.

Cette lumière m'a été donnée pendant ma retraite. Notre-Seigneur désire que nous le recevions dans nos cœurs; sans doute, ils sont vides des créatures, mais hélas! le mien n'est pas vide de moi-même, et c'est pour cela qu'il m'est commandé de descendre. Oh! je veux descendre bien bas, afin que dans mon cœur Jésus puisse reposer sa tête divine, et que là il se sente aimé et compris.

Lettre XIVe.

25 avril 1893.

Ma petite Céline,

Je viens te faire part des désirs de Jésus sur ton âme. Rappelle-toi qu'il n'a pas dit: Je suis la fleur des jardins, la rose cultivée, mais: «Je suis la Fleur des champs et le Lis des vallées.»[214] Eh bien, tu dois rester toujours une goutte de rosée cachée dans la divine corolle du beau Lis des vallées.

Une goutte de rosée, qu'y a-t-il de plus simple et de plus pur? Ce ne sont pas les nuages qui l'ont formée, elle naît sous le ciel étoilé. La rosée n'existe que la nuit; quand le soleil darde ses chauds rayons, les charmantes perles qui scintillent à l'extrémité des brins d'herbe se changent bientôt en vapeur légère. Voilà le portrait de ma petite Céline... Céline est une goutte de rosée descendue du beau ciel, sa patrie. Pendant la nuit de cette vie, elle doit se cacher dans le calice vermeil de la Fleur des champs; nul regard ne doit l'y découvrir.

Heureuse petite goutte de rosée, connue de Dieu seul, ne t'arrête pas à considérer le cours retentissant des neuves de ce monde, n'envie même pas le clair ruisseau qui serpente dans la prairie. Sans doute son murmure est bien doux, mais les créatures peuvent l'entendre, et puis le calice de la Fleur des champs ne saurait le contenir. Pour approcher de Jésus, il faut être si petit! Oh! qu'il y a peu d'âmes qui aspirent à être petites et inconnues! «Mais, disent-elles, le fleuve et le ruisseau ne sont-ils pas plus utiles que la goutte de rosée? Que fait-elle? Nous la jugeons propre à rien, sinon à rafraîchir un instant la corolle fragile d'une fleur champêtre.»

Ah! vous ne connaissez pas la véritable Fleur champêtre! Si vous la connaissiez, vous comprendriez mieux le reproche de Notre-Seigneur à Marthe. Le Bien-Aimé n'a besoin ni de nos œuvres éclatantes, ni de nos belles pensées; s'il veut des conceptions sublimes, n'a-t-il pas ses Anges, dont la science surpasse infiniment celle des plus grands génies de ce monde? Ce n'est donc ni l'esprit, ni les talents qu'il vient chercher ici-bas... Il ne s'est fait la Fleur des champs qu'afin de nous montrer combien il chérit la simplicité.

Le Lis de la vallée ne demande qu'une goutte de rosée, laquelle, pendant une nuit seulement, restera cachée aux regards humains. Mais lorsque les ombres commenceront à décliner, que la Fleur des champs sera devenue le Soleil de Justice[215], l'humble compagne de son exil montera jusqu'à lui comme une vapeur d'amour; il arrêtera sur elle un de ses rayons, et, devant toute la cour céleste, elle brillera éternellement, comme une perle précieuse, éclatant miroir du Soleil divin.

Lettre XVe.

2 août 1893.

Ma chère Céline,

Ce que tu m'écris me comble de joie, tu marches par un chemin royal. L'épouse des Cantiques, n'ayant pu trouver son Bien-Aimé dans le repos, se leva, dit-elle, pour le chercher dans la ville, mais en vain... elle ne le put trouver qu'en dehors des remparts[216]. Jésus ne veut pas que nous trouvions dans le repos sa présence adorable, il se cache, il s'enveloppe de ténèbres... Ce n'est pas ainsi qu'il agit à l'égard des foules, car nous lisons dans le saint Evangile que le peuple était enlevé dès qu'il parlait[217].

Jésus charmait les âmes faibles par ses divines paroles, il essayait de les rendre fortes pour le jour de la tentation et de l'épreuve; mais combien fut petit le nombre de ses amis fidèles lorsqu'il se tut[218] devant ses juges! Oh! quelle mélodie pour mon cœur que ce silence du divin Maître!

Il veut que nous lui fassions la charité comme à un pauvre; il se met, pour ainsi dire, à notre merci; il ne veut rien prendre sans que nous le lui donnions de bon cœur, et la plus petite obole est précieuse à ses yeux divins. Il nous tend la main pour recevoir un peu d'amour, afin qu'au jour radieux du Jugement, ce doux Sauveur puisse nous adresser ces paroles ineffables: «Venez, les bénis de mon Père; car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger: j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire: je ne savais où loger et vous m'avez donné un asile; j'étais en prison, malade, et vous m'avez secouru.»[219]

Ma Céline chérie, réjouissons-nous de notre part; donnons, donnons au Bien-Aimé, soyons prodigues envers lui, mais n'oublions jamais qu'il est un Trésor caché: peu d'âmes savent le découvrir. Pour trouver une chose cachée, il faut se cacher soi-même; que notre vie soit un mystère. «Voulez-vous apprendre quelque chose qui vous serve? dit l'auteur de l'Imitation, aimez à être inconnu et compté pour rien[220]... Après avoir tout quitté, il faut encore se quitter soi-même[221]; que celui-ci se glorifie d'une chose, celui-là d'une autre; pour vous, ne mettez votre joie que dans le mépris de vous-même.»[222]

Lettre XVIe.

Tu me dis, ma Céline chérie, que mes lettres te font du bien; j'en suis heureuse, mais je t'assure que je ne me méprends pas. «Si le Seigneur ne bâtit lui-même la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui l'élèvent.»[223] Tous les plus beaux discours seraient incapables de faire jaillir un acte d'amour, sans la grâce qui touche le cœur.

Voici une belle pêche rosée et si suave que tous les confiseurs ne sauraient composer un semblable nectar. Dis-moi, Céline, est-ce pour la pêche que le Bon Dieu a créé cette jolie couleur et ce velouté si agréable? Est-ce pour elle encore qu'il a dépensé tant de sucre? Mais non, c'est pour nous; ce qui lui appartient uniquement, ce qui fait l'essence de son être, c'est son noyau; elle ne possède que cela.

Ainsi Jésus se plaît à prodiguer ses dons à quelques-unes de ses créatures, dans le but de s'attirer d'autres âmes; mais intérieurement, il les humilie par miséricorde, il les force doucement à reconnaître leur néant et sa toute-puissance. Ces sentiments forment en elles comme un noyau de grâce qu'il se hâte de développer pour le jour bienheureux où, revêtues d'une beauté immortelle et impérissable, elles seront servies sans danger sur la table des cieux.

Chère petite sœur, doux écho de mon âme, ta Thérèse ne se trouve pas dans les hauteurs en ce moment; mais vois-tu, quand je suis dans la sécheresse, incapable de prier, de pratiquer la vertu, je cherche de petites occasions, des riens, pour faire plaisir à mon Jésus: par exemple, un sourire, une parole aimable, alors que je voudrais me taire et montrer de l'ennui. Si je n'ai pas d'occasions, je veux au moins lui répéter souvent que je l'aime; ce n'est pas difficile, et cela entretient le feu dans mon cœur. Quand même il me semblerait éteint ce feu d'amour, je jetterais encore de petites pailles sur la cendre et je suis sûre qu'il se rallumerait.

Il est vrai que je ne suis pas toujours fidèle; mais je ne me décourage jamais, je m'abandonne dans les bras du Seigneur; il m'apprend à tirer profit de tout, du bien et du mal qu'il trouve en moi[224], il m'apprend à jouer à la banque de l'amour, ou plutôt c'est lui qui joue pour moi, sans me dire comment il s'y prend: cela c'est son affaire, et pas la mienne; ce qui me regarde, c'est de me livrer entièrement, sans rien me réserver, pas même la jouissance de savoir combien la banque me rapporte... Après tout, je ne suis pas l'enfant prodigue, ce n'est pas la peine que Jésus me fasse un festin, puisque je suis toujours avec lui[225].

J'ai lu dans le saint Evangile, que le divin Pasteur abandonne toutes les brebis fidèles dans le désert pour courir après la brebis perdue. Que je suis touchée de cette confiance! Vois donc, il est sûr d'elles! Comment pourraient-elles s'enfuir? elles sont captives de l'amour. Ainsi le bien-aimé Pasteur de nos âmes nous dérobe sa présence sensible, pour donner ses consolations aux pécheurs; ou bien, s'il nous conduit au Thabor, c'est pour un instant... les vallées sont presque toujours le lieu des pâturages, «c'est là qu'il prend son repos à midi[226]».

Lettre XVIIe.

20 octobre 1893.

Ma sœur chérie,

Je trouve dans les Cantiques sacrés ce passage qui te convient parfaitement: «Que voyez-vous dans l'épouse, sinon un chœur de musique dans un camp d'armée[227]?» Par la souffrance, ta vie est en effet un champ de bataille; il y faut un chœur de musique, eh bien! tu seras la petite lyre de Jésus. Mais un concert est-il complet quand personne ne chante? Puisque Jésus joue, ne faut-il pas que Céline chante? Quand l'air sera triste, elle chantera les cantiques de l'exil; quand l'air sera joyeux, elle modulera quelques refrains d'en haut...

Tout ce qui arrivera d'heureux ou de fâcheux, tous les événements de la terre ne seront que des bruits lointains, incapables de faire vibrer la lyre de Jésus; seul, il se réserve le droit d'en toucher légèrement les cordes.

Je ne puis penser sans ravissement à la chère petite sainte Cécile; quel modèle! Au milieu d'un monde païen, au sein du danger, au moment d'être unie à un mortel qui ne respire que l'amour profane, il me semble qu'elle aurait dû trembler et pleurer. Mais non, tandis que les instruments de joie célébraient ses noces, Cécile chantait en son cœur[228]. Quel abandon! Elle entendait sans doute d'autres mélodies que celles de la terre, son Epoux divin chantait lui aussi, et les Anges répétaient en chœur ce refrain d'une nuit bénie: «Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux âmes de bonne volonté.»[229]

La gloire de Dieu! Oh! Cécile la comprenait, elle l'appelait de tous ses vœux, elle devinait que son Jésus avait soif des âmes... C'est pourquoi tout son désir était de lui amener bientôt celle du jeune Romain qui ne songeait qu'à la gloire humaine; cette vierge sage en fera un martyr, et des multitudes marcheront sur ses traces. Elle ne craint rien: les Anges ont promis et chanté la paix; elle sait que le Prince de la paix est obligé de la protéger, de garder sa virginité et de lui donner sa récompense. «Oh! qu'elle est belle la génération des âmes vierges[230]!»

Ma sœur chérie, je ne sais trop ce que je te dis, je me laisse aller au courant de mon cœur. Tu m'écris que tu sens ta faiblesse, c'est une grâce; c'est Nôtre-Seigneur qui imprime en ton âme ces sentiments de défiance de toi-même. Ne crains pas; si tu restes fidèle à lui faire plaisir dans les petites occasions, il se trouvera obligé de t'aider dans les grandes.

Les Apôtres, sans lui, travaillèrent longtemps, toute une nuit, sans prendre aucun poisson; leur travail pourtant lui était agréable, mais il voulait prouver que lui seul peut nous donner quelque chose. Il demandait seulement un acte d'humilité: «Enfants, n'avez-vous rien à manger[231]?» et le bon saint Pierre avoue son impuissance: «Seigneur, nous avons péché toute la nuit sans rien prendre[232]!» C'est assez! le Cœur de Jésus est touché, il est ému... Peut-être que si l'apôtre eût pris quelques petits poissons, le divin Maître n'aurait pas fait de miracle; mais il n'avait rien, aussi par la puissance et la bonté divines ses filets furent bientôt remplis de gros poissons!

Voilà bien le caractère de Nôtre-Seigneur: il donne en Dieu, mais il veut l'humilité du cœur.

Lettre XVIIIe.

7 juillet 1894.

Ma chère petite sœur,

Je ne sais pas si tu te trouves encore dans les mêmes dispositions d'esprit que tu manifestais dans ta dernière lettre; je le suppose, et j'y réponds par ce passage du Cantique des Cantiques qui explique parfaitement l'état d'une âme plongée dans la sécheresse, d'une âme que rien ne peut réjouir ni consoler:

«Je suis descendue dans le jardin des noyers, pour voir les fruits de la vallée, pour considérer si la vigne a fleuri et si les pommes de grenade ont poussé. Je n'ai plus su où j'étais; mon âme a été troublée à cause des chariots d'Aminadab.»[233]

Voilà bien l'image de nos âmes. Souvent nous descendons dans les vallées fertiles où notre cœur aime à se nourrir; et le vaste champ des saintes Ecritures, qui tant de fois s'est ouvert pour répandre en notre faveur ses plus riches trésors, ce champ lui-même nous semble un désert aride et sans eau; nous ne savons même plus où nous sommes: au lieu de la paix, de la lumière, le trouble et les ténèbres sont notre partage...

Mais, comme l'épouse, nous connaissons la cause de cette épreuve: «Notre âme est troublée à cause des chariots d'Aminadab.» Nous ne sommes pas encore dans notre patrie, et la tentation doit nous purifier comme l'or à l'action du feu; nous nous croyons parfois abandonnées, hélas! les chariots, c'est-à-dire les vains bruits qui nous assiègent et nous affligent, sont-ils en nous ou en dehors de nous? Nous ne savons! mais Jésus le sait; il est témoin de notre tristesse, et dans la nuit soudain sa voix se fait entendre:

«Reviens, reviens, ma Sulamite, reviens afin que nous le considérions[234]!»

Quel appel! Eh quoi! nous n'osions plus même nous regarder, notre état nous faisait horreur, et Jésus nous appelle pour nous considérer à loisir... Il veut nous voir, il vient, et les deux autres Personnes adorables de la Sainte Trinité viennent avec lui prendre possession de notre âme.

Nôtre-Seigneur l'avait promis autrefois, lorsqu'il disait avec une tendresse ineffable: «Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole; et mon Père l'aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.»[235] Garder la parole de Jésus, voilà l'unique condition de notre bonheur, la preuve de notre amour pour lui; et cette parole, il me semble que c'est lui-même, puisqu'il se nomme le Verbe ou Parole incréée du Père.

Dans le même Evangile de saint Jean, il fait cette prière sublime: «Sanctifiez-les par votre parole; votre parole est la vérité.»[236] En un autre endroit, Jésus nous apprend qu'il est la voie, la vérité et la vie[237]. Nous savons donc quelle est la parole à garder; nous ne pouvons pas dire comme Pilate: «Qu'est-ce que la vérité[238]?»—La vérité, nous la possédons, puisque le Bien-Aimé habite dans nos cœurs.

Souvent ce Bien-Aimé nous est un bouquet de myrrhe[239], nous partageons le calice de ses douleurs; mais qu'il nous sera doux d'entendre un jour cette parole suave: «C'est vous qui êtes demeurés avec moi dans toutes les épreuves que j'ai eues, aussi je vous prépare mon royaume, comme mon Père me l'a préparé[240]!»

Lettre XIXe.

19 août 1894.

C'est peut-être la dernière fois, ma chère petite sœur, que je me sers de la plume pour parler avec toi; le bon Dieu a exaucé mon vœu le plus cher! Viens, nous souffrirons ensemble... et puis Jésus prendra l'une de nous, et les autres resteront pour un peu de temps dans l'exil. Ecoute bien ce que je vais te dire: Jamais, jamais, le bon Dieu ne nous séparera; si je meurs avant loi, ne crois pas que je m'éloignerai de ton âme, jamais nous n'aurons été plus unies. Surtout ne te fais pas de peine de ma prophétie, c'est un enfantillage! je ne suis pas malade, j'ai une santé de fer; mais le Seigneur peut briser le fer comme l'argile...

Notre père chéri nous fait sentir sa présence d'une manière qui me touche profondément. Après une mort de cinq longues années, quelle joie de le retrouver comme autrefois, et plus paternel encore! Oh! comme il va te rendre les soins que tu lui as prodigués! Tu as été son ange, il sera ton ange à son tour. Vois donc, il n'y a pas un mois qu'il est au ciel, et déjà, par son intervention puissante, toutes tes démarches réussissent. Maintenant ce lui est chose facile d'arranger nos affaires, aussi a-t-il eu moins de peine pour sa Céline que pour sa pauvre petite reine!

Depuis longtemps tu me demandes des nouvelles du noviciat, surtout des nouvelles de mon métier; je vais te satisfaire:

Je suis un petit chien de chasse, et ce titre me donne bien des sollicitudes, à cause des fonctions qu'il exige, tu en jugeras: toute la journée, du matin jusqu'au soir, je cours après le gibier. Les chasseurs—Révérende Mère Prieure et Maîtresse des novices—sont trop grands pour se couler dans les buissons; tandis qu'un petit chien, ça se faufile partout... et puis ça a le nez fin! Aussi je veille de près mes petits lapins; je ne veux pas leur faire de mal; mais je les lèche en leur disant, tantôt que leur poil n'est pas assez lisse, d'autres fois que leur regard est trop semblable à celui des lapins de garenne... enfin je tâche de les rendre tels que le Chasseur le désire: des petits lapins bien simples, occupés seulement de l'herbette qu'ils doivent brouter.

Je ris, mais au fond je pense bien sincèrement qu'un de ces petits lapins—celui que tu connais—vaut mieux cent fois que le petit chien: il a couru bien des dangers... Je t'avoue qu'à sa place, il y a longtemps que je me serais perdue pour toujours dans la vaste forêt du monde.

Lettre XXe.

Je suis heureuse, ma petite Céline, que tu n'éprouves aucun attrait sensible en venant au Carmel; c'est une délicatesse de Jésus qui veut recevoir de toi un présent. Il sait qu'il est bien plus doux de donner que de recevoir. Quel bonheur de souffrir pour celui qui nous aime à la folie, et de passer pour folles aux yeux du monde! On juge les autres d'après soi-même, et comme le monde est insensé, naturellement il nous appelle de ce nom.

Consolons-nous, nous ne sommes pas les premières! Le seul crime reproché à Notre-Seigneur par Hérode fut celui d'être fou... et franchement c'était vrai! Oui, c'était de la folie de venir chercher les pauvres petits cœurs des mortels pour en faire ses trônes, lui, le Roi de gloire qui est assis au-dessus des Chérubins! N'était-il pas parfaitement heureux en compagnie de son Père et de l'Esprit d'amour? Pourquoi venir ici—bas chercher des pécheurs pour en faire ses amis, ses intimes?

Nous ne pourrons jamais accomplir pour notre Epoux les folies qu'il a accomplies pour nous; nos actes sont très raisonnables en comparaison des siens. Que le monde nous laisse tranquilles! Je le répète, c'est lui qui est insensé, puisqu'il ignore ce que Jésus a fait et souffert pour le sauver de la damnation.

Nous ne sommes pas non plus des fainéantes, des prodigues; le divin Maître s'est chargé de notre défense. Ecoute: Il était à table avec Lazare et ses disciples, Marthe servait; pour Marie, elle ne pensait pas à prendre de nourriture, mais à faire plaisir à son Bien-Aimé, aussi répandit-elle sur la tête du Sauveur un parfum de grand prix, et, cassant le vase fragile[241], toute la maison fut embaumée de cette liqueur[242].

Les Apôtres murmurèrent contre Madeleine; c'est encore ce qui arrive pour nous: les chrétiens les plus fervents trouvent que nous sommes exagérées, que nous devrions servir Jésus avec Marthe, au lieu de lui consacrer les vases de nos vies avec les parfums qui y sont renfermés. Et cependant, qu'importe que ces vases soient brisés, puisque Notre-Seigneur est consolé, et que, malgré lui, le monde est contraint de sentir les parfums qui s'en exhalent! Oh! ces parfums sont bien nécessaires pour purifier l'atmosphère malsaine qu'il respire.

A bientôt, ma sœur chérie. Voici ta barque près du port; le vent qui la pousse est un vent d'amour, et ce vent-là est plus rapide que l'éclair! Adieu! dans quelques jours nous serons réunies au Carmel, puis là-haut! Jésus n'a-t-il pas dit pendant sa Passion: «Au reste vous verre BIENTÔT le Fils de l'homme assis à la droite de Dieu et venant sur les nuées du ciel[243]?»

Nous y serons!!!

Ta Thérèse.

THÉRÈSE ET CÉLINE AUX BUISSONNETS Alors nos voix étaient mêlées, Nos mains l'une à l'autre enchaînées; Ensemble, chantant les noces sacrées, Déjà nous rêvions le Carmel, Le Ciel!
THÉRÈSE ET CÉLINE AUX BUISSONNETS Alors nos voix étaient mêlées, Nos mains l'une à l'autre enchaînées; Ensemble, chantant les noces sacrées, Déjà nous rêvions le Carmel, Le Ciel!

THÉRÈSE ET CÉLINE

AUX BUISSONNETS

Alors nos voix étaient mêlées, Nos mains l'une à l'autre enchaînées; Ensemble, chantant les noces sacrées, Déjà nous rêvions le Carmel, Le Ciel!

Lettres à la Rde Mère Agnès de Jésus.

FRAGMENTS

Illustration from Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même

——

Lettre Ire.

Quelques mois avant l'entrée de Thérèse au Carmel.

1887.

Ma petite maman chérie,

Tu as raison de dire que la goutte de fiel doit être mêlée à tous les calices, mais je trouve que les épreuves aident beaucoup à se détacher de la terre; elles font regarder plus haut que ce monde. Ici-bas rien ne peut nous satisfaire; on ne goûte un peu de repos qu'en étant prête à faire la volonté du bon Dieu.

Ma nacelle a bien de la peine à atteindre le port. Depuis longtemps je l'aperçois, et toujours je m'en trouve éloignée; mais Jésus la guide, cette petite nacelle, et je suis sûre qu'au jour choisi par lui, elle abordera heureusement au rivage béni du Carmel. O Pauline! quand Jésus m'aura fait cette grâce, je veux me donner tout entière à lui, toujours souffrir pour lui, ne plus vivre que pour lui. Oh non! je ne craindrai pas ses coups, car, même dans les souffrances les plus amères, on sent que c'est sa douce main qui frappe.

Et quand je pense que, pour une souffrance supportée avec joie, nous aimerons davantage le bon Dieu toujours! Ah! si au moment de ma mort je pouvais avoir une âme à offrir à Jésus, que je serais heureuse! Il y aurait une âme de moins dans l'enfer, une de plus à bénir le bon Dieu toute l'éternité!

Lettre IIe.

Pendant sa retraite de Prise d'Habit.

Janvier 1889.

Dans mes rapports avec Jésus, rien: sécheresse! sommeil! Puisque mon Bien-Aimé veut dormir, je ne l'en empêcherai pas; je suis trop heureuse de voir qu'il ne me traite point comme une étrangère, qu'il ne se gêne pas avec moi. Il crible sa petite balle de piqûres d'épingles bien douloureuses. Quand c'est ce doux Ami qui perce lui-même sa balle, la souffrance n'est que douceur, sa main est si douce! Quelle différence avec celle des créatures!

Je suis pourtant heureuse, oui, bien heureuse de souffrir! Si Jésus ne perce pas directement sa petite balle, c'est bien lui qui conduit la main qui la blesse! O ma Mère, si vous saviez jusqu'à quel point je veux être indifférente aux choses de la terré! Que m'importent toutes les beautés créées? Je serais bien malheureuse si je les possédais! Ah! que mon cœur me paraît grand, quand je le considère par rapport aux biens de ce monde, puisque tous réunis ne pourraient le contenter; mais quand je le considère par rapport à Jésus, comme il me semble petit!

Qu'il est bon pour moi Celui qui sera bientôt mon Fiancé! qu'il est divinement aimable en ne permettant pas que je me laisse captiver par aucune chose d'ici-bas! Il sait bien que, s'il m'envoyait seulement une ombre de bonheur, je m'y attacherais avec toute l'énergie, toute la force de mon cœur; et cette ombre il me la refuse!... Il préfère me laisser dans les ténèbres, plutôt que de me donner une fausse lueur qui ne serait pas Lui.

Je ne veux pas que les créatures aient un seul atome de mon amour; je veux tout donner à Jésus, puisqu'il me fait comprendre que lui seul est le bonheur parfait. Tout sera pour lui, tout! Et même quand je n'aurai rien à lui offrir, comme ce soir, je lui donnerai ce rien...

Lettre IIIe.

1889.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oui, je les désire ces blessures de cœur, ces coups d'épingle qui font tant souffrir!... A toutes les extases, je préfère le sacrifice. C'est là qu'est le bonheur pour moi, je ne le trouve nulle part ailleurs. Le petit roseau n'a pas peur de se rompre, car il est planté au bord des eaux de l'amour; aussi, lorsqu'il plie, cette onde bienfaisante le fortifie et lui fait désirer qu'un autre orage vienne à nouveau courber sa tête. C'est ma faiblesse qui fait toute ma force. Je ne puis me briser, puisque quelque chose qui m'arrive, je ne vois que la douce main de Jésus.

Rien de trop à souffrir pour conquérir la palme!

Lettre IVe.

Pendant sa retraite de Profession.

Septembre 1890.

Ma Mère chérie,

Il faut que votre petit solitaire vous donne l'itinéraire de son voyage.

Avant de partir, mon Fiancé m'a demandé dans quel pays je voulais voyager, quelle route je désirais suivre. Je lui ai répondu que je n'avais qu'un seul désir, celui de me rendre au sommet de la Montagne de l'Amour.

Aussitôt, des routes nombreuses s'offrirent à mes regards; mais il y en avait tant de parfaites que je me vis incapable d'en choisir aucune de mon plein gré. Je dis alors à mon divin Guide: Vous savez où je désire me rendre, vous savez pour qui je veux gravir la montagne, vous connaissez Celui que j'aime et que je veux contenter uniquement. C'est pour lui seul que j'entreprends ce voyage, menez-moi donc par les sentiers de son choix; pourvu qu'il soit content, je serai au comble du bonheur.

Et Notre-Seigneur me prit par la main et me fit entrer dans un souterrain où il ne fait ni froid ni chaud, où le soleil ne luit pas, où la pluie et le vent n'ont pas d'accès; un souterrain où je ne vois rien qu'une clarté à demi voilée, la clarté que répandent autour d'eux les yeux baissés de la Face de Jésus.

Mon Fiancé ne me dit rien, et moi je ne lui dis rien non plus, sinon que je l'aime plus que moi, et je sens au fond de mon cœur qu'il en est ainsi, car je suis plus à lui qu'à moi.

Je ne vois pas que nous avancions vers le but de notre voyage, puisqu'il s'effectue sous terre; et pourtant il me semble, sans savoir comment, que nous approchons du sommet de la montagne.

Je remercie mon Jésus de me faire marcher dans les ténèbres; j'y suis dans une paix profonde. Volontiers je consens à rester toute ma vie religieuse dans ce souterrain obscur où il m'a fait entrer; je désire seulement que mes ténèbres obtiennent la lumière aux pécheurs.

Je suis heureuse, oui, bien heureuse de n'avoir aucune consolation; j'aurais honte que mon amour ressemblât à celui des fiancées de la terre qui regardent toujours aux mains de leurs fiancés pour voir s'ils ne leur apportent pas quelque présent; ou bien à leur visage, pour y surprendre un sourire d'amour qui les ravit.

Thérèse, la petite fiancée de Jésus, aime Jésus pour lui-même; elle ne veut regarder le visage de son Bien-Aimé qu'afin d'y surprendre des larmes qui la ravissent par leurs charmes cachés. Ces larmes, elle veut les essuyer, elle veut les recueillir, comme des diamants inestimables, pour en broder sa robe de noces.

Jésus! Je voudrais tant l'aimer! L'aimer comme jamais il n'a été aimé...

Atout prix, je veux cueillir la palme d'Agnès; si ce n'est par le sang, il faut que ce soit par l'Amour...

Lettre Ve.

1890.

L'amour peut suppléer à une longue vie. Jésus ne regarde pas au temps puisqu'il est éternel. Il ne regarde qu'à l'amour. O ma petite Mère, demandez-lui de m'en donner beaucoup! Je ne désire pas l'amour sensible; pourvu qu'il soit sensible pour Jésus, cela me suffit. Oh! l'aimer et le faire aimer, que c'est doux! Dites-lui de me prendre le jour de ma Profession si je dois encore l'offenser, car je voudrais emporter au Ciel la robe blanche de mon second baptême, sans aucune souillure. Jésus peut m'accorder la grâce de ne plus l'offenser ou bien de ne faire que des fautes qui ne l'offensent pas. qui ne lui fassent pas de peine, mais ne servent qu'à m'humilier et à rendre mon amour plus fort.

Il n'y a aucun appui à chercher hors de Jésus. Lui seul est immuable. Quel bonheur de penser qu'il ne peut changer!

Lettre VIe.

1891.

Ma petite Mère chérie,

Oh! que votre lettre m'a fait de bien! Ce passage a été lumineux pour mon âme: «Retenons une parole qui pourrait nous élever aux yeux des autres.» Oui, il faut tout garder pour Jésus avec un soin jaloux; c'est si bon de travailler pour lui tout seul! Alors, comme le cœur est rempli de joie! comme l'âme est légère!...

Demandez à Jésus que son grain de sable lui sauve beaucoup d'âmes en peu de temps, pour voler plus promptement vers sa Face adorée.

Lettre VIIe.

1892.

Voici le rêve d'un grain de sable: Jésus seul!... rien que lui! Le grain de sable est si petit que, s'il voulait ouvrir son cœur à un autre qu'à Jésus, il n'y aurait plus de place pour ce Bien-Aimé.

Quel bonheur d'être si bien cachées que personne ne pense à nous, d'être inconnues, même aux personnes qui vivent avec nous! O ma petite Mère! comme je désire être inconnue de toutes les créatures! Je n'ai jamais désiré la gloire humaine, le mépris avait eu de l'attrait pour mon cœur; mais, ayant reconnu que c'était encore trop glorieux pour moi, je me suis passionnée pour l'oubli.

La gloire de mon Jésus, voilà toute mon ambition; la mienne, je la lui abandonne; et s'il semble m'oublier, eh bien! il est libre, puisque je ne suis plus à moi, mais à Lui. Il se lassera plus vite de me faire attendre que moi de l'attendre!

Lettre VIIIe.

28 mai 1897.

Ce jour-là, tandis que sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus souffrait d'un fort accès de fièvre, une de nos sœurs vint lui demander son concours immédiat pour un travail de peinture difficile à exécuter; un instant, son visage trahit le combat intérieur, ce dont s'aperçut Mère Agnès de Jésus qui était présente. Le soir, Thérèse lui écrivit cette lettre:

Ma Mère bien-aimée,

Tout à l'heure votre enfant a versé de douces larmes; des larmes de repentir, mais plus encore de reconnaissance et d'amour. Aujourd'hui je vous ai montré ma vertu, mes trésors de patience! Et moi qui prêche si bien les autres! Je suis contente que vous ayez vu mon imperfection. Vous ne m'avez pas grondée... cependant je le méritais; mais en toute circonstance, votre douceur m'en dit plus long que des paroles sévères; vous êtes pour moi l'image de la divine miséricorde.

Oui, mais Sœur ***, au contraire, est ordinairement l'image de la sévérité du bon Dieu. Eh bien, je viens de la rencontrer. Au lieu de passer froidement près de moi, elle m'a embrassée en médisant: «Pauvre petite sœur, vous m'avez fait pitié! Je ne veux pas vous fatiguer, laissez l'ouvrage que je vous ai demandé, j'ai eu tort.»

Moi qui sentais dans mon cœur la contrition parfaite, je fus bien surprise de ne recevoir aucun reproche. Je sais bien qu'au fond elle doit me trouver imparfaite; c'est parce qu'elle croit à ma mort prochaine qu'elle m'a ainsi parlé. Mais n'importe, je n'ai entendu que des paroles douces et tendres sortir de sa bouche; alors je l'ai trouvée bien bonne, et moi je me suis trouvée bien méchante!

En rentrant dans notre cellule, je me demandais ce que Jésus pensait de moi. Aussitôt, je me suis rappelé ce qu'il dit un jour à la femme adultère: «Quelqu'un t'a-t-il condamnée[244]?» Et moi, les larmes aux yeux, je lui ai répondu: «Personne, Seigneur... ni ma petite Mère, image de votre tendresse, ni ma Sœur ***, image de votre justice; et je sens bien que je puis aller en paix, car vous ne me condamnerez pas non plus!»

O ma Mère bien-aimée, je vous l'avoue, je suis bien plus heureuse d'avoir été imparfaite que si, soutenue par la grâce, j'avais été un modèle de patience. Cela me fait tant de bien de voir que Jésus est toujours aussi doux, aussi tendre pour moi. Vraiment, il y a de quoi mourir de reconnaissance et d'amour.

Ma petite Mère, vous comprendrez que, ce soir, le vase de la miséricorde divine a débordé pour votre enfant. Ah! dès à présent, je le reconnais: oui, toutes mes espérances seront comblées... oui, le Seigneur fera pour moi des merveilles qui surpasseront infiniment mes immenses désirs...

Illustration from Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même

Lettres à Sœur Marie du Sacré-Cœur.

——

Lettre Ire.

21 février 1888.

Ma chère Marie,

Si tu savais le cadeau que papa m'a fait la semaine dernière!... Je crois que si je te le donnais en cent, et même en mille, tu ne le devinerais pas. Eh bien! ce bon petit père m'a acheté un petit agneau d'un jour, tout blanc et tout frisé. Il m'a dit, en me l'offrant, qu'il voulait, avant mon entrée au Carmel, me faire le plaisir d'avoir un petit agneau. Tout le monde était heureux, Céline était ravie. Ce qui surtout m'avait touchée, c'était la bonté de papa en me le donnant; et puis, un agneau, c'est si symbolique! il me faisait penser à Pauline.

Jusqu'ici tout va bien, tout est ravissant; mais il faut attendre la fin. Déjà, nous faisions des châteaux en Espagne, nous nous attendions à voir notre agneau bondir autour de nous, au bout de deux ou trois jours; mais hélas! la jolie petite bête est morte dans l'après-midi. Pauvre petite! à peine née, elle a souffert, puis elle est morte.

Elle était si gentille, elle avait l'air si innocent que Céline a fait son portrait; puis, papa a creusé une fosse dans laquelle on a mis le petit agneau qui semblait dormir; je n'ai pas voulu que la terre le recouvrît: nous avons jeté de la neige sur lui et puis tout a été fini...

Tu ne sais pas, ma chère marraine, combien la mort de ce petit animal m'a donné à réfléchir. Oh! oui, sur la terre il ne faut s'attacher à rien, pas même aux choses les plus innocentes, car elles nous manquent au moment où nous y pensons le moins. Seul ce qui est éternel peut nous contenter.

Lettre IIe.

Pendant sa retraite de Prise d'Habit.

8 janvier 1889.

Ma sœur chérie, votre petit agnelet—comme vous aimez à m'appeler—voudrait vous emprunter un peu de force et de courage. Il ne peut rien dire à Jésus; et surtout, Jésus ne lui dit absolument rien. Priez pour moi, afin que ma retraite plaise quand même au Cœur de Celui qui seul lit au plus profond de l'âme!

La vie est pleine de sacrifices, c'est vrai; mais pourquoi y chercher du bonheur? N'est-ce pas simplement «une nuit à passer dans une mauvaise hôtellerie», comme le dit notre Mère sainte Thérèse?

Je vous avoue que mon cœur a une soif ardente de bonheur; mais je vois bien que nulle créature n'est capable de l'étancher! Au contraire, plus je boirais à cette source enchanteresse, plus ma soif serait brûlante.

Je connais une source «où, après avoir bu, on a soif encore[245]»: mais d'une soif très douce, d'une soif que l'on peut toujours satisfaire: cette source, c'est la souffrance connue de Jésus seul!...

Lettre IIIe.

14 août 1889.

Vous voulez un mot de votre petit agnelet. Que voulez-vous qu'il vous dise? N'a-t-il pas été instruit par vous? Rappelez-vous le temps où, me tenant sur vos genoux, vous me parliez du Ciel...

Je vous entends encore me dire: «Regarde ceux qui veulent s'enrichir, vois quel mal ils se donnent pour gagner de l'argent; et nous, ma petite Thérèse, nous pouvons à chaque instant, et sans prendre tant de peine, acquérir des trésors pour le Ciel; nous pouvons ramasser des diamants comme avec un râteau! Pour cela, il suffit de faire toutes nos actions par amour pour le bon Dieu.» Et je m'en allais le cœur rempli de joie et du désir d'amasser aussi de grands trésors. Le temps a fui, depuis ces heureux moments écoulés dans notre doux nid. Jésus est venu nous visiter, il nous a trouvées dignes de passer par le creuset de la souffrance.

Le bon Dieu nous dit qu'au dernier jour «il essuiera toutes les larmes de nos yeux[246]»; et, sans doute, plus il y aura de larmes à essuyer, plus la consolation sera grande...

Priez bien, demain, pour la petite fille que vous avez élevée et qui, sans vous, ne serait peut-être pas au Carmel.

Lettre IVe.

Pendant sa Retraite de Profession.

4 septembre 1890.

Votre petite fille n'entend guère les harmonies célestes: son voyage de noces est bien aride! Son Fiancé, il est vrai, lui fait parcourir des pays fertiles et magnifiques; mais la nuit l'empêche de rien admirer et surtout de jouir de toutes ces merveilles.

Vous allez peut-être croire qu'elle s'en afflige? Mais non, au contraire, elle est heureuse de suivre son Fiancé pour Lui seul et non à cause de ses dons. Lui seul, il est si beau! si ravissant! même quand il se tait, même quand il se cache!

Comprenez votre petite fille: elle est lasse des consolations de la terre, elle ne veut plus que son Bien-Aimé.

Je crois que le travail de Jésus, pendant cette retraite, a été de me détacher de tout ce qui n'est pas lui. Ma seule consolation est une force et une paix très grandes; et puis, j'espère être comme Jésus veut que je sois: c'est ce qui fait tout mon bonheur.

Si vous saviez combien ma joie est grande de n'en avoir aucune pour faire plaisir à Jésus! C'est de la joie raffinée, bien qu'elle ne soit nullement sentie!

Lettre Ve.

7 septembre 1890.

Demain je serai l'épouse de Jésus, de Celui dont le «Visage était caché et que personne n'a reconnu[247]!» Quelle alliance et quel avenir! Que faire pour le remercier, pour me rendre moins indigne d'une telle faveur?...

... Que j'ai soif du Ciel, de ce séjour bienheureux où l'on aimera Jésus sans réserve! Mais il faut souffrir et pleurer pour y arriver; eh bien! je veux souffrir tout ce qu'il plaira à mon Bien-Aimé, je veux le laisser faire de sa petite balle tout ce qu'il désire.

Ma Marraine chérie, vous me dites que mon petit Jésus est très bien paré pour le jour de mes noces; vous vous demandez seulement pourquoi je ne lui ai pas mis les bougies roses neuves? Les autres m'en disent plus long à l'âme: elles ont commencé à brûler le jour de ma Prise d'habit, alors elles étaient fraîches et roses; papa, qui me les avait données, était là, et tout était joie! Mais maintenant, la couleur de rose est passée..... Y a-t-il encore ici-bas des joies couleur de rose pour votre petite Thérèse? Oh! non, il n'y a plus pour elle que des joies célestes, des joies où tout le créé, qui n'est rien, fait place à l'incréé qui est la réalité...

Lettre VIe.

17 septembre 1896.

Ma sœur bien-aimée, je ne suis pas embarrassée pour vous répondre... Comment pouvez-vous me demander s'il vous est possible d'aimer le bon Dieu comme je l'aime?... Mes désirs du martyre ne sont rien; je ne leur dois pas la confiance illimitée que je sens en mon cœur. A vrai dire, on peut les appeler ces richesses spirituelles qui rendent injuste[248], lorsqu'on s'y repose avec complaisance, et que l'on croit qu'ils sont quelque chose de grand... Ces désirs sont une consolation que Jésus accorde parfois aux âmes faibles comme la mienne—et ces âmes sont nombreuses.—Mais, lorsqu'il ne donne pas cette consolation, c'est une grâce de privilège; rappelez-vous ces paroles d'un saint religieux: «Les martyrs ont souffert avec joie et le Roi des Martyrs a souffert avec tristesse!» Oui, Jésus a dit: «Mon Père, éloignez de moi ce calice.»[249] Comment pouvez-vous penser maintenant que mes désirs sont la marque de mon amour? Ah! je sens bien que ce n'est pas cela du tout qui plaît au bon Dieu dans ma petite âme. Ce qui lui plaît, c'est de me voir aimer ma petitesse et ma pauvreté, c'est l'espérance aveugle que j'ai en sa miséricorde... Voilà mon seul trésor, Marraine chérie, pourquoi ce trésor ne serait-il pas le vôtre?

N'êtes-vous pas prête à souffrir tout ce que le bon Dieu voudra? Oui, je le sais bien; alors, si vous désirez sentir de la joie, avoir de l'attrait pour la souffrance, c'est donc votre consolation que vous cherchez, puisque, lorsqu'on aime une chose, la peine disparaît. Je vous assure que si nous allions ensemble au martyre, vous auriez un grand mérite, et moi je n'en aurais aucun, à moins qu'il ne plaise à Jésus de changer mes dispositions.

O ma sœur chérie, je vous en prie, comprenez-moi! comprenez que pour aimer Jésus, être sa victime d'amour, plus on est faible et misérable, plus on est propre aux opérations de cet amour consumant et transformant... Le seul désir d'être victime suffit; mais il faut consentir à rester toujours pauvre et sans force, et voilà le difficile, car le véritable pauvre d'esprit, où le trouver? Il faut le chercher bien loin[250], dit l'auteur de l'Imitation... Il ne dit pas qu'il faut le chercher parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la bassesse, dans le néant... Ah! restons donc bien loin de tout ce qui brille, aimons notre petitesse, aimons à ne rien sentir; alors nous serons pauvres d'esprit, et Jésus viendra nous chercher, si loin que nous soyons; il nous transformera en flammes d'amour!... Oh! que je voudrais pouvoir vous faire comprendre ce que je sens! C'est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l'Amour... La crainte ne conduit-elle pas à la justice sévère telle qu'on la représente aux pécheurs? Mais ce n'est pas cette justice que Jésus aura pour ceux qui l'aiment.

Le bon Dieu ne vous donnerait pas ce désir d'être possédée par son Amour miséricordieux, s'il ne vous réservait cette faveur; ou plutôt, il vous l'a déjà faite, puisque vous êtes toute livrée à Lui, puisque vous désirez être consumée par Lui, et que jamais le bon Dieu ne donne de désirs qu'il ne veuille réaliser.

Puisque nous voyons la voie, courons ensemble. Je le sens, Jésus veut nous faire les mêmes grâces, il veut nous donner gratuitement son Ciel.

Marraine chérie, vous voudriez encore entendre les secrets que Jésus confie à votre petite fille; mais la parole humaine est impuissante à redire des choses que le cœur humain peut à peine pressentir. D'ailleurs, ses secrets, Jésus vous les confie aussi, car c'est vous qui m'avez appris à recueillir ses divins enseignements; c'est vous qui, en mon nom, avez promis au jour de mon baptême que je ne voulais servir que Lui seul; vous avez été l'ange qui m'a conduite et guidée sur la route de l'exil, c'est vous qui m'avez offerte au Seigneur! Aussi je vous aime comme une enfant sait aimer sa mère; au ciel seulement vous connaîtrez toute la reconnaissance qui déborde de mon cœur.

Votre petite fille, Thérèse de l'Enfant-Jésus.

Illustration from Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même

Lettres à Sœur Françoise-Thérèse[251].

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Lettre Ire.

13 août 1893.

Chère petite sœur Thérèse,

Tes vœux sont donc comblés! Comme la colombe sortie de l'arche, tu ne pouvais trouver sur la terre du monde où poser le pied, tu as volé longtemps, cherchant à rentrer dans la demeure bénie où ton cœur avait pour jamais fixé son séjour. Jésus s'est fait attendre, mais enfin les gémissements de sa colombe l'ont touché, il a étendu sa main divine, il l'a prise et l'a placée dans son Cœur, dans le tabernacle de son amour.

Ah! sans doute, ma joie est toute spirituelle puisque désormais je ne dois plus te revoir ici-bas, je ne dois plus entendre ta voix en épanchant mon cœur dans le tien. Mais je sais que la terre est un lieu de passage, nous sommes des voyageurs qui cheminons vers notre patrie; qu'importe si la route que nous suivons n'est pas absolument la même, puisque notre terme unique c'est le Ciel, où nous serons réunies pour ne plus nous quitter. C'est là que nous goûterons éternellement les joies de la famille... Que de choses nous aurons à nous dire après l'exil de cette vie! Ici-bas la parole est impuissante, mais là-haut un seul regard suffira pour nous comprendre et, je le crois, notre joie sera encore plus grande que si jamais nous ne nous étions séparées.

En attendant, il nous faut vivre de sacrifices, sans cela la vie religieuse serait-elle méritoire? Non, n'est-ce pas! Comme on nous le disait dans une instruction: «Si les chênes des forêts atteignent une si grande hauteur, c'est parce que, pressés de tous côtés, ils ne dépensent pas leur sève à pousser des branches à droite et à gauche, mais s'élèvent droit vers le ciel. Ainsi, dans la vie religieuse, l'âme se trouve pressée de toutes parts par sa règle, par l'exercice de la vie commune, et il faut que tout lui devienne un moyen de s'élever très haut vers les Cieux.»

Ma sœur bien-aimée, prie pour ta petite Thérèse afin qu'elle profite de l'exil de la terre et des moyens abondants qu'elle a pour mériter le Ciel...

Lettre IIe.

Janvier 1895.

Chère petite sœur,

Comme l'année qui vient de s'écouler a été fructueuse pour le Ciel!... Notre père chéri a vu ce que «l'œil de l'homme ne peut contempler», il a entendu l'harmonie des anges... et son cœur comprend, son âme jouit des récompenses que Dieu a préparées à ceux qui l'aiment!... Notre tour viendra aussi; oh! qu'il est doux de penser que nous voguons vers l'éternel rivage!

Ne trouves-tu pas, comme moi, que le départ de notre père bien-aimé nous a rapprochées des Cieux? Plus de la moitié de la famille jouit maintenant de la vue de Dieu, et les cinq exilées ne tarderont pas à s'envoler vers leur Patrie. Cette pensée de la brièveté de la vie me donne du courage, elle m'aide à supporter les fatigues du chemin. «Qu'importe un peu de travail sur la terre, nous passons et n'avons point ici de demeure permanente[252]!»

Pense à ta Thérèse pendant ce mois consacré à l'Enfant-Jésus, demande-lui qu'elle reste toujours petite, toute petite!... Je lui ferai pour toi la même prière, car je connais tes désirs et je sais que l'humilité est ta vertu préférée.

Laquelle des Thérèse sera la plus fervente? Celle qui sera la plus humble, la plus unie à Jésus, la plus fidèle à faire toutes ses actions par amour. Ne laissons passer aucun sacrifice, tout est si grand dans la vie religieuse... Ramasser une épingle par amour peut convertir une âme! C'est Jésus qui seul peut donner un tel prix à nos actions, aimons-le donc de toutes nos forces...

Lettre IIIe.

12 juillet 1896.

Ma chère petite Léonie,

J'aurais répondu à ta lettre dimanche dernier, si elle m'avait été donnée; mais tu sais qu'étant la plus petite, je suis exposée à ne voir les lettres que bien après mes sœurs, ou même pas du tout... Ce n'est que vendredi que j'ai lu la tienne, ainsi pardonne-moi si je suis en retard.

Oui, tu as raison, Jésus se contente d'un regard, d'un soupir d'amour. Pour moi, je trouve la perfection bien facile à pratiquer, parce que j'ai compris qu'il n'y a qu'à prendre Jésus par le cœur. Regarde un petit enfant qui vient de fâcher sa mère, soit en se mettant en colère ou bien en lui désobéissant; s'il se cache dans un coin avec un air boudeur et qu'il crie dans la crainte d'être puni, sa maman ne lui pardonnera certainement pas sa faute; mais s'il vient lui tendre ses petits bras en disant: «Embrasse-moi, je ne recommencerai plus», est-ce que sa mère ne le pressera pas aussitôt sur son cœur avec tendresse, oubliant tout ce qu'il a fait?... Cependant elle sait bien que son cher petit recommencera à la prochaine occasion, mais cela ne fait rien, et, s'il la prend encore par le cœur, jamais il ne sera puni.

Au temps de la loi de crainte, avant la venue de Notre-Seigneur, le prophète Isaïe disait déjà en parlant au nom du Roi des Cieux: «Une mère peut-elle oublier son enfant?... Eh bien! quand même une mère oublierait son enfant, moi, je ne vous oublierai jamais[253].» Quelle ravissante promesse! Ah! nous qui vivons sous la loi d'amour, comment ne pas profiter des amoureuses avances que nous fait notre Epoux? Comment craindre Celui qui se laisse enchaîner par un cheveu qui vole sur notre cou[254]? Sachons donc le retenir prisonnier, ce Dieu qui devient le mendiant de notre amour. En nous disant que c'est un cheveu qui peut opérer ce prodige, il nous montre que les plus petites actions faites par amour sont celles qui charment son Cœur. Ah! s'il fallait faire de grandes choses, combien serions-nous à plaindre! Mais que nous sommes heureuses, puisque Jésus se laisse enchaîner par les plus petites!... Ce ne sont pas les petits sacrifices qui te manquent, ma chère Léonie, ta vie n'en est-elle pas composée? Je me réjouis de te voir en face d'un pareil trésor et surtout en pensant que tu sais en profiter, non seulement pour toi, mais encore pour les pauvres pécheurs. Il est si doux d'aider Jésus à sauver les âmes qu'il a rachetées au prix de son sang, et qui n'attendent que notre secours pour ne pas tomber dans l'abîme.

Il me semble que, si nos sacrifices captivent Jésus, nos joies l'enchaînent aussi; pour cela il suffit de ne pas se concentrer dans un bonheur égoïste, mais d'offrir à notre Epoux les petites joies qu'il sème sur le chemin de la vie, pour charmer nos cœurs et les élever jusqu'à lui.

Tu me demandes des nouvelles de ma santé. Eh bien, je ne tousse plus du tout. Es-tu contente? Cela n'empêchera pas le bon Dieu de me prendre quand il voudra. Puisque je fais tous mes efforts pour être un tout petit enfant, je n'ai pas de préparatifs à faire. Jésus doit lui-même payer tous les frais du voyage et le prix d'entrée au Ciel!

Adieu, ma sœur bien-aimée, n'oublie pas, près de lui, la dernière, la plus pauvre de tes sœurs.

Lettre IVe.

17 juillet 1897.

Ma chère Léonie,

Je suis bien heureuse de pouvoir m'entretenir avec toi, il y a quelques jours je ne pensais plus avoir cette consolation sur la terre; mais le bon Dieu paraît vouloir prolonger un peu mon exil. Je ne m'en afflige pas, car je ne voudrais point entrer au Ciel une minute plus tôt par ma propre volonté. L'unique bonheur ici-bas, c'est de s'appliquer à toujours trouver délicieuse la part que Jésus nous donne; la tienne est bien belle, ma chère petite sœur. Si tu veux être une sainte cela te sera facile, n'aie qu'un seul but: faire plaisir à Jésus, t'unir toujours plus intimement à lui.

Adieu, ma sœur chérie, je voudrais que la pensée de mon entrée au Ciel te remplît de joie, puisque je pourrai plus que jamais te prouver ma tendresse. Dans le Cœur de notre céleste Epoux, nous vivrons de la même vie, et pour l'éternité je resterai

Ta toute petite sœur, Thérèse de l'Enfant-Jésus.

Illustration from Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même

A sa cousine Marie Guérin.

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Lettre Ire.

1888.

Avant de recevoir tes confidences (à propos des scrupules), je pressentais tes angoisses; mon cœur était uni au tien. Puisque tu as l'humilité de demander des conseils à ta petite Thérèse, elle va te dire ce qu'elle pense. Tu m'as causé beaucoup de peine en laissant tes communions, parce que tu en as causé à Jésus. Il faut que le démon soit bien fin pour tromper ainsi une âme! Ne sais-tu pas, ma chérie, que tu lui fais atteindre ainsi le but de ses désirs? Il n'ignore pas, le perfide, qu'il ne peut faire pécher une âme qui veut être toute au bon Dieu; aussi, s'efforce-t-il seulement de lui persuader qu'elle pèche. C'est déjà beaucoup; mais, pour sa rage, ce n'est pas encore assez... il poursuit autre chose: il veut priver Jésus d'un tabernacle aimé. Ne pouvant entrer, lui, dans ce sanctuaire, il veut du moins qu'il demeure vide et sans maître. Hélas! que deviendra ce pauvre cœur!... Quand le diable a réussi à éloigner une âme de la communion, il a tout gagné, et Jésus pleure!...

O ma petite Marte, pense donc que ce doux Jésus est là, dans le Tabernacle, exprès pour toi, pour toi seule, qu'il brûle du désir d'entrer dans ton cœur. N'écoute pas le démon, moque-toi de lui, et va sans crainte recevoir le Jésus de la paix et de l'amour.

Mais je t'entends dire: Thérèse pense cela parce qu'elle ne sait pas mes misères... Si, elle sait bien, elle devine tout, elle t'assure que tu peux aller sans crainte recevoir ton seul Ami véritable. Elle a aussi passé par le martyre du scrupule, mais Jésus lui a fait la grâce de communier toujours, alors même qu'elle pensait avoir commis de grands péchés. Eh bien, je t'assure qu'elle a reconnu que c'était le seul moyen de se débarrasser du démon; s'il voit qu'il perd son temps, il nous laisse tranquille.

Non, il est impossible qu'un cœur dont l'unique repos est de contempler le Tabernacle—et c'est le tien, me dis-tu—offense Nôtre-Seigneur au point de ne pouvoir le recevoir. Ce qui offense Jésus, ce qui le blesse au Cœur, c'est le manque de confiance.

Prie-le beaucoup, afin que tes plus belles années ne se passent pas en craintes chimériques. Nous n'avons que les courts instants de la vie à dépenser pour la gloire de Dieu; le diable le sait bien; c'est pour cela qu'il essaie de nous les faire consumer en travaux inutiles. Petite sœur chérie, communie souvent, bien souvent, voilà le seul remède si tu veux guérir.

Lettre IIe.

1894.

Tu ressembles à une petite villageoise qu'un roi puissant demanderait en mariage, et qui n'oserait accepter sous prétexte qu'elle n'est pas assez riche, qu'elle est étrangère aux usages de la cour. Mais son royal fiancé ne connaît-il pas mieux qu'elle sa pauvreté et son ignorance?

Marie, si tu n'es rien, oublies-tu que Jésus est tout? Tu n'as qu'à perdre ton petit rien dans son infini tout, et à ne plus penser qu'à ce tout uniquement aimable.

Tu voudrais voir, me dis-tu, le fruit de tes efforts? C'est justement ce que Jésus veut te cacher. Il se plaît à regarder tout seul ces petits fruits de vertu que nous lui offrons et qui le consolent.

Tu te trompes, ma chérie, si tu crois que ta Thérèse marche avec ardeur dans le chemin du sacrifice: elle est faible, bien faible; et, chaque jour, elle en fait une nouvelle et salutaire expérience. Mais Jésus se plaît à lui communiquer la science de se glorifier de ses infirmités[255]. C'est une grande grâce que celle-là, et je le prie de te la donner, car dans ce sentiment se trouvent la paix et le repos du cœur. Quand on se voit si misérable, on ne veut plus se considérer; on regarde seulement l'unique Bien-Aimé.

Tu me demandes un moyen pour arriver à la perfection. Je n'en connais qu'un seul: L'AMOUR. Aimons, puisque notre cœur n'est fait que pour cela. Parfois, je cherche un autre mot pour exprimer l'amour; mais sur la terre d'exil, la parole qui commence et finit[256] est bien impuissante à rendre les vibrations de l'âme; il faut donc s'en tenir à ce mot unique et simple: AIMER.

Mais à qui notre pauvre cœur prodiguera-t-il l'amour? Qui donc sera assez grand pour recevoir ses trésors? Un être humain saura-t-il les comprendre? et surtout, pourra-t-il les rendre? Marie, il n'existe qu'un Etre pour comprendre l'amour: c'est notre JÉSUS; Lui seul peut nous rendre infiniment plus que nous ne lui donnerons jamais...

Illustration from Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même

A sa cousine Jeanne Guérin.

(Mme La Néele.)

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Août 1895.

Il est bien grand, ma chère Jeanne, le sacrifice que Dieu t'a demandé en appelant au Carmel ta petite Marie; mais souviens-toi «qu'il a promis le centuple à celui qui, pour son amour, aura quitté son père, ou sa mère, ou sa sœur[257].» Eh bien, puisque tu n'as pas hésité, pour l'amour de Jésus, à te séparer d'une sœur, chérie au delà de tout ce qu'on peut dire, il se trouve obligé de tenir sa promesse. Je sais qu'ordinairement ces paroles sont appliquées aux âmes religieuses; cependant, je sens au fond de mon cœur qu'elles ont été prononcées aussi pour les généreux parents, qui font à Dieu le sacrifice d'enfants plus chers qu'eux-mêmes.

Illustration from Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même

Aux deux missionnaires ses Frères spirituels.

FRAGMENTS

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Lettre Ire.

26 décembre 1895.

Notre-Seigneur ne nous demande jamais de sacrifice au-dessus de nos forces. Parfois, il est vrai, ce divin Sauveur nous fait sentir toute l'amertume du calice qu'il présente à notre âme. Lorsqu'il demande le sacrifice de tout ce qui est le plus cher au monde, il est impossible, à moins d'une grâce toute particulière, de ne pas s'écrier comme lui au jardin de l'Agonie: «Mon Père, que ce calice s'éloigne de moi...» Mais empressons-nous d'ajouter aussi: «Que votre volonté soit faite et non la mienne.»[258] Il est bien consolant de penser que Jésus, le divin Fort, a connu toutes nos faiblesses, qu'il a tremblé à la vue du calice amer, ce calice qu'il avait autrefois si ardemment désiré.

Monsieur l'Abbé, votre part est vraiment belle, puisque Notre-Seigneur vous l'a choisie et que, le premier, il a trempé ses lèvres à la coupe qu'il vous présente. Un saint l'a dit: «Le plus grand honneur que Dieu puisse faire à une âme, ce n'est pas de lui donner beaucoup, c'est de lui demander beaucoup.» Jésus vous traite en privilégié; il veut que, déjà, vous commenciez votre mission et que, par la souffrance, vous sauviez des âmes. N'est-ce pas en souffrant, en mourant, que lui-même a racheté le monde? Je sais que vous aspirez au bonheur de sacrifier votre vie pour lui; mais le martyre du cœur n'est pas moins fécond que l'effusion du sang; et, dès maintenant, ce martyre est le vôtre. J'ai donc bien raison de dire que votre part est belle, qu'elle est digne d'un apôtre du Christ.

Lettre IIe.

1896.

Travaillons ensemble au salut des âmes; nous n'avons que l'unique jour de cette vie pour les sauver, et donner ainsi au Seigneur des preuves de notre amour. Le lendemain de ce jour sera l'éternité; alors Jésus vous rendra au centuple les joies si douces que vous lui sacrifiez. Il connaît l'étendue de votre immolation, il sait que la souffrance de ceux qui vous sont chers augmente encore la vôtre; mais Lui-même a souffert ce martyre pour sauver nos âmes. Il a quitté sa Mère, il a vu la Vierge Immaculée debout au pied de la Croix, le cœur transpercé d'un glaive de douleur; aussi j'espère que notre divin Sauveur consolera votre bonne mère, et je le lui demande instamment.

Ah! si le divin Maître laissait entrevoir à ceux que vous allez quitter pour son amour la gloire qu'il vous réserve, la multitude d'âmes qui formeront votre cortège au Ciel, ils seraient déjà récompensés du grand sacrifice que votre éloignement va leur causer.

Lettre IIIe.

24 février 1896.

Je vous demande de faire chaque jour pour moi cette petite prière qui renferme tous mes désirs:

«Père miséricordieux, au nom de votre doux Jésus, de la sainte Vierge et des saints, je vous demande d'embraser ma sœur de votre Esprit d'amour, et de lui accorder la grâce de vous faire beaucoup aimer.»

Si le Seigneur me prend bientôt avec Lui, je vous supplie de continuer chaque jour la même prière, car je désirerai au Ciel la même chose que sur la terre: AIMER JÉSUS ET LE FAIRE AIMER.

Lettre IVe.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

La seule chose que je désire, c'est de voir le bon Dieu aimé; et j'avoue que si, dans le ciel, je ne pouvais plus travailler pour sa gloire, j'aimerais mieux l'exil que la Patrie.

Lettre Ve.

21 juin 1897.

Vous pouvez chanter les divines miséricordes! elles brillent en vous dans toute leur splendeur. Vous aimez saint Augustin, sainte Madeleine, ces âmes auxquelles beaucoup de péchés ont été remis, parce qu'elles ont beaucoup aimé; moi aussi, je les aime, j'aime leur repentir et surtout leur amoureuse audace. Lorsque je vois Madeleine s'avancer devant les nombreux convives de Simon, arroser de ses larmes les pieds de son Maître adoré, qu'elle touche pour la première fois, je sens que son cœur a compris les abîmes d'amour et de miséricorde du Cœur de Jésus, et que, non seulement il est disposé à lui pardonner, mais encore à lui prodiguer les bienfaits de son intimité divine, à l'élever jusqu'aux plus hauts sommets de la contemplation.

Ah! mon frère, depuis qu'il m'a été donné de comprendre, moi aussi, l'amour du Cœur de Jésus, j'avoue qu'il a chassé de mon cœur toute crainte. Le souvenir de mes fautes m'humilie, me porte à ne jamais m'appuyer sur ma force qui n'est que faiblesse; mais, plus encore, ce souvenir me parle de miséricorde et d'amour. Comment, lorsqu'on jette ses fautes, avec une confiance toute filiale, dans le brasier dévorant de l'amour, comment ne seraient-elles pas consumées sans retour?

Je sais qu'un grand nombre de saints passèrent leur vie à faire d'étonnantes mortifications pour expier leurs péchés, mais que voulez-vous! «Il y a plusieurs demeures dans la maison du Père céleste[259]...» Jésus l'a dit, et c'est pour cela que je suis la voie qu'il me trace: je tâche de ne plus m'occuper de moi-même en rien; et ce que Jésus daigne opérer dans mon âme, je le lui abandonne sans réserve.

Lettre VIe.

1897.

Sur cette terre où tout change, une seule chose reste stable: la conduite du Roi des Cieux à l'égard de ses amis. Depuis qu'il a levé l'étendard de la Croix, c'est à son ombre que tous doivent combattre et remporter la victoire. «Toute vie de missionnaire est féconde en croix», disait Théophane Vénard; et encore: «Le vrai bonheur est de souffrir, et, pour vivre, il nous faut mourir.»

Mon frère, les débuts de votre apostolat sont marqués du sceau de la croix: réjouissez-vous! C'est bien plus par la souffrance et la persécution que par de brillantes prédications que Jésus veut affermir son règne dans les âmes.

Vous dites: «Je suis encore un petit enfant qui ne sait pas parler.» Le Père Mazel, qui fut ordonné prêtre le même jour que vous, ne savait pas parler non plus; cependant, il a déjà cueilli la palme... Oh! que les pensées divines sont au-dessus des nôtres!... En apprenant que ce jeune missionnaire était mort, avant même d'avoir foulé le sol de sa mission, je me suis sentie portée à l'invoquer; il me semblait le voir au Ciel dans le glorieux chœur des martyrs. Sans doute, aux yeux des hommes, il ne mérite pas le titre de martyr; mais, au regard du bon Dieu, ce sacrifice sans gloire n'est pas moins fécond que ceux des confesseurs de la foi.

S'il faut être bien pur pour paraître devant le Dieu de toute sainteté, je sais, moi, qu'il est infiniment juste; et cette justice qui effraie tant d'âmes fait le sujet de ma joie et de ma confiance. Etre juste, ce n'est pas seulement exercer la sévérité envers les coupables, c'est encore reconnaître les intentions droites et récompenser la vertu. J'espère autant de la justice du bon Dieu que de sa miséricorde; c'est parce qu'il est juste «qu'il est compatissant et rempli de douceur, lent à punir et abondant en miséricorde. Car il connaît notre fragilité, il se souvient que nous ne sommes que poussière. Comme un père a de la tendresse pour ses enfants, ainsi le Seigneur a compassion de nous[260]!...» O mon frère! en entendant ces belles et consolantes paroles du Roi-Prophète, comment douter que le bon Dieu ne veuille ouvrir les portes de son royaume à ses enfants qui l'ont aimé jusqu'à tout sacrifier pour lui, qui, non seulement, ont quitté leur famille et leur patrie, pour le faire connaître et aimer, mais encore désirent donner leur vie pour lui!... Jésus avait bien raison de dire qu'il n'est pas de plus grand amour que celui-là! Comment donc se laisserait-il vaincre en générosité? Comment purifierait-il, dans les flammes du purgatoire, des âmes consumées des feux de l'amour divin?...

Voici bien des phrases pour exprimer ma pensée, ou plutôt pour ne pas arriver à le faire. Je voulais simplement vous dire que, selon moi, tous les missionnaires sont martyrs par le désir et la volonté; et que, par conséquent, pas un ne devrait aller en purgatoire.

Voilà, mon frère, ce que je pense de la justice du bon Dieu; ma voie est toute de confiance et d'amour, je ne comprends pas les âmes qui ont peur d'un si tendre Ami. Parfois, lorsque je lis certains traités où la perfection est montrée à travers mille entraves, mon pauvre petit esprit se fatigue bien vite, je ferme le savant livre qui me casse la tête et me dessèche le cœur, et je prends l'Ecriture Sainte. Alors tout me paraît lumineux, une seule parole découvre à mon âme des horizons infinis, la perfection me semble facile, je vois qu'il suffit de reconnaître son néant et de s'abandonner, comme un enfant, dans les bras du bon Dieu. Laissant aux grandes âmes, aux esprits sublimes les beaux livres que je ne puis comprendre, encore moins mettre en pratique, je me réjouis d'être petite, puisque «les enfants seuls et ceux qui leur ressemblent seront admis au banquet céleste.»[261] Heureusement que le Royaume des Cieux est composé de plusieurs demeures! car, s'il n'y avait que celles dont la description et le chemin me semblent incompréhensibles, certainement je n'y entrerais jamais...

Lettre VIIe.

13 juillet 1897.

Votre âme est trop grande pour s'attacher aux consolations d'ici-bas! C'est dans les Cieux que vous devez vivre par avance, car il est dit: «Là où est votre trésor, là aussi est votre cœur.»[262] Votre unique trésor, n'est-ce pas Jésus? Puisqu'il est au Ciel, c'est là que doit habiter votre cœur. Ce doux Sauveur a, depuis longtemps, oublié vos infidélités; seuls vos désirs de perfection lui sont présents pour réjouir son cœur.

Je vous en supplie, ne restez plus à ses pieds; suivez ce premier élan qui vous entraîne dans ses bras; c'est là votre place, et je constate, plus encore que dans vos autres lettres, qu'il vous est interdit d'aller au Ciel par une autre voie que celle de votre petite sœur.

Je suis tout à fait de votre avis: le Cœur de Jésus est bien plus attristé des mille petites imperfections de ses amis que des fautes, même graves, que commettent ses ennemis. Mais, mon frère, il me semble que c'est seulement quand les siens se font une habitude de leurs indélicatesses et ne lui en demandent pas pardon, qu'il peut dire: «Ces plaies que vous voyez au milieu de mes mains, je les ai reçues dans la maison de ceux qui m'aimaient.»[263]

Pour ceux qui l'aiment et qui, après chaque petite faute, viennent se jeter dans ses bras en lui demandant pardon, Jésus tressaille de joie. Il dit à ses anges ce que le père de l'enfant prodigue disait à ses serviteurs: «Mettez-lui un anneau au doigt et réjouissons-nous.»[264] Ah! mon frère, que la bonté et l'amour miséricordieux du Cœur de Jésus sont peu connus! Il est vrai que, pour jouir de ces trésors, il faut s'humilier, reconnaître son néant, et voilà ce que beaucoup d'âmes ne veulent pas faire...

Lettre VIIIe.

1897.

Ce qui m'attire vers la Patrie des Cieux, c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui le béniront éternellement.

Jamais je n'ai demandé au bon Dieu de mourir jeune: cela m'aurait paru de la lâcheté; mais lui, dès mon enfance, a daigné me donner la persuasion intime que ma course ici-bas serait courte.

Je le sens, nous devons aller au Ciel par la même voie: la souffrance unie à l'amour. Quand je serai au port, je vous enseignerai comment vous devez naviguer sur la mer orageuse du monde: avec l'abandon et l'amour d'un enfant qui sait que son père le chérit, et ne saurait le laisser seul à l'heure du danger.

Oh! que je voudrais vous faire comprendre la tendresse du Cœur de Jésus, ce qu'il attend de vous! Votre dernière lettre a fait tressaillir doucement mon cœur. J'ai compris jusqu'à quel point votre âme est sœur de la mienne, puisqu'elle est appelée à s'élever à Dieu par l'ascenseur de l'amour, et non à gravir le rude escalier de la crainte. Je ne m'étonne pas de voir que la familiarité avec Jésus vous semble difficile: on ne peut y arriver en un jour; mais j'en suis sûre, je vous aiderai beaucoup plus à marcher dans cette voie délicieuse, quand je serai délivrée de mon enveloppe mortelle; et bientôt vous direz, comme saint Augustin: «L'amour est le poids qui m'entraîne.»

Lettre IXe.

26 juillet 1897.

Quand vous lirez ce petit mot, peut-être ne serai-je plus sur la terre. Je ne connais pas l'avenir; cependant, je puis dire avec assurance que l'Epoux est à la porte. Il faudrait un miracle pour me retenir dans l'exil, et je ne pense pas que Jésus le fasse, car il ne fait rien d'inutile.

O mon frère, que je suis heureuse de mourir! Oui, je suis heureuse, non parce que je serai délivrée des souffrances d'ici-bas: la souffrance unie à l'amour est, au contraire, la seule chose qui me paraît désirable en cette vallée de larmes; je suis heureuse de mourir parce que, bien plus qu'ici-bas, je serai utile aux âmes qui me sont chères.

Jésus m'a toujours traitée en enfant gâtée... C'est vrai que sa croix m'a accompagnée dès le berceau; mais cette croix, il me l'a fait aimer avec passion.

Lettre Xe.

14 août 1897.

Au moment de paraître devant le bon Dieu, je comprends plus que jamais qu'il n'y a qu'une chose nécessaire: travailler uniquement pour Lui, et ne rien faire pour soi ni pour les créatures. Jésus veut posséder complètement votre cœur; pour cela, il vous faudra beaucoup souffrir... mais aussi quelle joie inondera votre âme quand vous serez arrivé à l'heureux moment de votre entrée au Ciel!...

Je ne meurs pas, j'entre dans la vie... et tout ce que je ne puis vous dire ici-bas, je vous le ferai comprendre du haut des Cieux...................

Illustration from Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même
Poésies de Sœur Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Ste Face
Poésies de Sœur Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Ste Face
Portrait de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus d'après un tableau de «Celine». Ce qui m'attire vers la patrie des cieux c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui les béniront éternellement.
Portrait de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus d'après un tableau de «Celine». Ce qui m'attire vers la patrie des cieux c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui les béniront éternellement.

Portrait de Sr Thérèse de l'Enfant-Jésus d'après un tableau de «Celine».

Ce qui m'attire vers la patrie des cieux c'est l'appel du Seigneur, c'est l'espoir de l'aimer enfin comme je l'ai tant désiré, et la pensée que je pourrai le faire aimer d'une multitude d'âmes qui les béniront éternellement.

PREMIÈRE PARTIE

Illustration from Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même

Mon chants d'aujourd'hui.

Air: Dieu de paix et d'amour.

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Ma vie est un instant, une heure passagère, Ma vie est un moment qui m'échappe et qui fuit. Tu le sais, ô mon Dieu, pour t'aimer sur la terre, Je n'ai rien qu'aujourd'hui! Oh! je t'aime Jésus!... vers toi mon âme aspire... Pour un jour seulement reste mon doux appui! Viens régner en mon cœur, donne-moi ton sourire Rien que pour aujourd'hui! Que m'importe, Seigneur, si l'avenir est sombre! Te prier pour demain, oh! non, je ne le puis... Conserve mon cœur pur, couvre-moi de ton ombre Rien que pour aujourd'hui! Si je songe à demain, je crains mon inconstance, Je sens naître en mon cœur la tristesse et l'ennui; Mais je veux bien, mon Dieu, l'épreuve, la souffrance Rien que pour aujourd'hui! Je dois te voir bientôt sur la rive éternelle, O Pilote divin, dont la main me conduit! Sur les flots orageux guide en paix ma nacelle, Rien que pour aujourd'hui! Ah! laisse-moi, Seigneur, me cacher en ta Face; Là je n'entendrai plus du monde le vain bruit. Donne-moi ton amour, conserve-moi ta grâce Rien que pour aujourd'hui! Près de ton Cœur divin, oubliant ce qui passe, Je ne redoute plus les traits de l'ennemi. Ah! donne-moi, Jésus, dans ton Cœur une place, Rien que pour aujourd'hui! Pain vivant, Pain du ciel, divine Eucharistie, O mystère touchant que l'amour a produit! Viens habiter mon cœur, Jésus, ma blanche Hostie, Rien que pour aujourd'hui! Daigne m'unir à toi, Vigne sainte et sacrée, Et mon faible rameau te donnera son fruit, Et je pourrai t'offrir une grappe dorée, Seigneur, des aujourd'hui. Cette grappe d'amour dont les grains sont les âmes, Je n'ai pour la former que ce jour qui s'enfuit... Oh! donne-moi, Jésus, d'un apôtre les flammes, Rien que pour aujourd'hui! O Vierge Immaculée! O toi la douce Etoile Qui rayonne Jésus et qui m'unit à lui, O Mère! laisse-moi me cacher sous ton voile, Rien que pour aujourd'hui! O mon Ange gardien! couvre-moi de ton aile, Eclaire de tes feux ma route, ô doux ami! Viens diriger mes pas, aide-moi, je t'appelle, Rien que pour aujourd'hui! Je veux voir mon Jésus, sans voile, sans nuage; Cependant ici-bas je suis bien près de lui... Il ne sera caché son aimable Visage Rien que pour aujourd'hui! Je volerai bientôt pour dire ses louanges, Quand le jour sans couchant sur mon âme aura lui; Alors je chanterai sur la lyre des anges L'éternel aujourd'hui!

Juin 1894.

Illustration from Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même

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Vivre d'amour!

Air du cantique: Il est à moi!

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«Si quelqu'un m'aime, il gardera ma Parole, et mon Père l'aimera... et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure.....

Je vous donne ma paix... demeurez en mon amour.»

(Joan., XIV, 23, 27.—XV, 9.)

Au soir d'amour, parlant sans parabole, Jésus disait: «Si quelqu'un veut m'aimer, «Fidèlement qu'il garde ma parole, «Mon Père et moi viendrons le visiter; «Et, de son cœur, faisant notre demeure, «Notre palais, notre vivant séjour, «Rempli de paix, nous voulons qu'il demeure «En notre amour.» Vivre d'amour, c'est te garder toi-même, Verbe incréé! Parole de mon Dieu! Ah! tu le sais, divin Jésus, je t'aime! L'Esprit d'amour m'embrase de son feu. C'est en t'aimant que j'attire le Père, Mon faible cœur le garde sans retour; O Trinité! vous êtes prisonnière De mon amour. Vivre d'amour, c'est vivre de ta vie, Roi glorieux, délices des élus! Tu vis pour moi caché dans une hostie... Je veux pour toi me cacher, ô Jésus! A des amants il faut la solitude, Un cœur à cœur qui dure nuit et jour; Ton seul regard fait ma béatitude, Je vis d'amour! Vivre d'amour, ce n'est pas sur la terre Fixer sa tente au sommet du Thabor; Avec Jésus, c'est gravir le Calvaire, C'est regarder la croix comme un trésor! Au ciel, je dois vivre de jouissance, Alors l'épreuve aura fui sans retour: Mais, ici-bas, je veux dans la souffrance Vivre d'amour! Vivre d'amour, c'est donner sans mesure, Sans réclamer de salaire ici-bas; Ah! sans compter je donne, étant bien sûre Que lorsqu'on aime on ne calcule pas. Au Cœur divin, débordant de tendresse, J'ai tout donné! légèrement je cours... Je n'ai plus rien que ma seule richesse: Vivre d'amour! Vivre d'amour, c'est bannir toute crainte, Tout souvenir des fautes du passé. De mes péchés je ne vois nulle empreinte, Au feu divin chacun s'est effacé. Flamme sacrée, ô très douce fournaise, En ton foyer je fixe mon séjour; Jésus, c'est là que je chante à mon aise: Je vis d'amour! Vivre d'amour, c'est garder en soi-même Un grand trésor en un vase mortel. Mon Bien-Aimé! ma faiblesse est extrême! Ah! je suis loin d'être un ange du ciel. Mais, si je tombe à chaque heure qui passe, Me relevant, m'embrassant tour à tour, Tu viens à moi, tu me donnes ta grâce, Je vis d'amour! Vivre d'amour, c'est naviguer sans cesse, Semant la joie et la paix dans les cœurs; Pilote aimé! la charité me presse, Car je te vois dans les âmes, mes sœurs. La charité, voilà ma seule étoile: A sa clarté, je vogue sans détour; J'ai ma devise écrite sur ma voile: «Vivre d'amour!» Vivre d'amour, lorsque Jésus sommeille, C'est le repos sur les flots orageux. Oh! ne crains pas, Seigneur, que je t'éveille, J'attends en paix le rivage des cieux... La Foi bientôt déchirera son voile, Et mon Espoir ne comptera qu'un jour; La Charité gonfle et pousse ma voile, Je vis d'amour! Vivre d'amour, c'est, ô mon divin Maître! Te supplier de répandre tes feux En l'âme élue et sainte de ton prêtre; Qu'il soit plus pur qu'un séraphin des cieux! Protège-la ton Eglise immortelle, Je t'en conjure à chaque instant du jour. Moi, son enfant, je m'immole pour elle, Je vis d'amour! Vivre d'amour, c'est essuyer ta Face, C'est obtenir des pécheurs le pardon. O Dieu d'amour! qu'ils rentrent dans ta grâce, Et qu'à jamais ils bénissent ton Nom! Jusqu'à mon cœur retentit le blasphème; Pour l'effacer je redis chaque jour: O Nom sacré! je t'adore et je t'aime, Je vis d'amour! Vivre d'amour, c'est imiter Marie Baignant de pleurs, de parfums précieux Tes pieds divins, qu'elle baise ravie, Les essuyant avec ses longs cheveux; Puis, se levant, dans une sainte audace, Ton doux Visage elle embaume à son tour: Moi, le parfum dont j'embaume ta Face, C'est mon amour! «Vivre d'amour, quelle étrange folie! Me dit le monde, ah! cessez de chanter; Ne perdez pas vos parfums, votre vie; Utilement, sachez les employer!» —T'aimer, Jésus, quelle perte féconde! Tous mes parfums sont à toi sans retour. Je veux chanter en sortant de ce monde: Je meurs d'amour! Mourir d'amour, c'est un bien doux martyre, Et c'est celui que je voudrais souffrir. O Chérubins! accordez votre lyre, Car, je le sens, mon exil va finir... Dard enflammé, consume-moi sans trêve, Blesse mon cœur en ce triste séjour. Divin Jésus, réalise mon rêve: Mourir d'amour! Mourir d'amour, voilà mon espérance! Quand je verrai se briser mes liens, Mon Dieu sera ma grande récompense; Je ne veux point posséder d'autres biens. De son amour je suis passionnée; Qu'il vienne enfin m'embraser sans retour! Voilà mon ciel, voilà ma destinée: Vivre d'amour!...

Notes in this chapter

Note 1 · Matt., III, 10.Note 2 · Matt., V, 48.Note 3 · Apoc., XI, 4.Note 4 · S. Jean de la Croix.Note 5 · Mme Swetchine.Note 6 · Exod., IV, 25.Note 7 · I Cor., VII, 31.Note 8 · Ps. CXXXVI, 2.Note 9 · Ibid., I, 4.Note 10 · Is., LXIV, 4.Note 11 · Véronique signifie vrai portrait. Il est bien remarquable que Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus ait appelé ainsi sa sœur Céline, qui devait pluNote 12 · Joan., XI, 16.Note 13 · Is., LXIII, 3.Note 14 · Is., LXIII, 5.Note 15 · Ibid., LIII, 3.Note 16 · Cant., V, 2.Note 17 · Is., LIII, 4.Note 18 · C'était la veille de la cérémonie de sa Prise de Voile.Note 19 · Joan., IV, 35.Note 20 · Matt., IX, 37, 38.Note 21 · S. Jean de la Croix.Note 22 · Lucæ, XIX. 5.Note 23 · Joan., I, 38.Note 24 · Lucæ, IX, 58.Note 25 · Cant. I.Note 26 · Malach., IV, 2.Note 27 · Cant., III, 2, 3, 4.Note 28 · Lucæ, XIX, 48.Note 29 · Matt., XXVI, 65.Note 30 · Ibid., XXV, 34, 35, 36.Note 31 · Imit., l. I, c. II, 3.Note 32 · Ibid., l. II, c. XI, 4.Note 33 · Ibid., l. III, c. XLIX, 7.Note 34 · Ps. CXXVI, 1.Note 35 · S. Jean de la Croix.Note 36 · Lucæ, XV, 31.Note 37 · Cant., I, 6.Note 38 · Cant., VII, 1.Note 39 · Off. de sainte Cécile.Note 40 · Lucæ, II, 14.Note 41 · Sap., IV, 1.Note 42 · Joan., XXI, 5.Note 43 · Lucæ, V, 5.Note 44 · Cant., VI, 10, 11.Note 45 · Cant., VI, 12.Note 46 · Joan., XIV, 23.Note 47 · Ibid., XVII, 18.Note 48 · Ibid., XIV, 6.Note 49 · Ibid., XVIII, 38.Note 50 · Cant., I, 12.Note 51 · Lucæ, XXII, 28, 29.Note 52 · Marci, XIV, 3.Note 53 · Joan., XII, 3.Note 54 · Matt., XXVI, 46.Note 55 · Joan., VIII, 10.Note 56 · Eccli., XXXIV, 20.Note 57 · Apoc., XXI, 4.Note 58 · Is., LIII, 3.Note 59 · Lucæ, XVI, 11.Note 60 · Ibid., XXII, 42.Note 61 · Imit., l. II, c. XI, 4.Note 62 · Presque toutes les lettres adressées par Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus à sa sœur Léonie, ont été perdues. On n'a retrouvé que celles-ci.Note 63 · Hebr., XIII, 14.Note 64 · Is., XLIX, 15.Note 65 · Cant., IV, 9.Note 66 · II Cor., XI, 5.Note 67 · Saint Augustin.Note 68 · Marci, X, 30.Note 69 · Matt., XXVI, 39.Note 70 · Joan., XIV, 2.Note 71 · Ps. CII, 8, 13, 14.Note 72 · Matt., XIX, 14.Note 73 · Lucæ, XII, 34.Note 74 · Zach., XIII, 6.Note 75 · Lucæ, XV, 22.
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