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Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

MONTAGNES-ROCHEUSES (continued 2)

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Chaque village ou pueblo est gouverné par un cacique qui est en même temps chef de la commune, grand-prêtre du culte de Montezuma et directeur général des affaires temporelles et spirituelles des habitants. Le cacique choisit lui même son successeur dès qu'il prend possession du pouvoir, mais l'on ignore l'origine de cette coutume, qui remonte à la plus haute antiquité. Le cacique est aidé d'un gubernador, de trois principales, d'un alguazil, d'un fiscal mayor et d'un capitan de la guerra. Les principales forment une espèce de cabinet et sont les conseillers du cacique, qui choisit chaque année, sur leur recommandation, un gubernador ou gouverneur. Les principales sont toujours d'anciens gouverneurs. L'alguazil est une espèce de haut shérif qui veille à l'exécution des lois. Le fiscal mayor préside aux cérémonies religieuses, et le capitan de la guerra est chargé du commandement en chef et de l'organisation des expéditions guerrières. On voit que le ministère est assez complet. Mais ce qui distingue les ministres sauvages de leurs collègues des autres parties du monde, c'est qu'il ne reçoivent aucun traitement ni aucune compensation quelconque. Tous sont forcés de cultiver la terre et de gagner leur pain à la sueur de leur front. Combien de politiciens de profession, en Europe comme en Amérique, au Canada même, crèveraient de faim, s'ils étaient forcés de subir ce régime ultra-démocratique! Toute tribu ou Pueblo, si réduite qu'elle soit en population, a ce même nombre de chefs, tous fils de Montezuma, et il n'est pas de peuple au monde qui conserve d'une manière plus fidèle et plus méticuleuse, les traditions et les lois de ses ancêtres. Bien que le plus grand nombre des Puebloanos soient catholiques, leur croyance est restée un curieux mélange de christianisme et de paganisme, qu'il serait difficile d'analyser. Ils réunissent dans un même sentiment d'adoration le Christ et le soleil, la Vierge et la lune, les saints et les étoiles. L'arc-en-ciel est l'objet d'un culte tout particulier.

Le nom de Montezuma, le père des Aztèques, est un nom sacré entre tous, et chaque pueblo entretient un brasier sacré, dans l'attente de la venue de ce Montezuma qui doit les conduire à la conquête de l'empire du Mexique, où il régnera dans une splendeur éternelle. La grenouille, le serpent à sonnettes et la tortue sont des emblèmes sacrés, et malheur à ceux qui les profaneraient en les touchant, même par accident. Toutes ces croyances et ces superstitions ont résisté aux efforts des missionnaires qui sont forcés de se contenter du peu d'influence qu'ils ont pu acquérir sur ces sauvages, en leur inculquant des principes de moralité, pour leur conduite ordinaire. Les mendiants et les vagabonds sont inconnus dans les pueblos. Tous lés hommes, sans exception, s'occupent de la culture des champs, et les femmes sont chargées des devoirs domestiques, sans être forcées, comme dans les autres tribus sauvages, de faire les travaux, les plus rudes et les plus asservissants. Les vieillards, les malades et les infirmes sont nourris et entretenus aux frais de la commune. On voit que ces institutions ont du bon, et qu'il y a bien des nations soi-disant progressives qui pourraient prendre des leçons de gouvernement de ces enfants d'une civilisation préhistorique.

X

SANTA-CLARA--SAN-JUAN--TAOS

A six heures au nord de Santa-Fé, se trouve située la gare de Espanola, sur la ligne du Denver et Rio Grande Railway. Le chemin de fer suit ici les sinuosités du fleuve jusqu'à Embudo, à cinquante milles plus haut, et c'est dans cette vallée fertile que sont situés les trois pueblos de San-Juan, de Santa-Clara et de San-Idelfonso. Le petit village de Espanola est le centre commercial du pays, et j'ai rencontré là deux Canadiens de Lachute qui ont des magasins spacieux et qui font un commerce fort important avec les cultivateurs et les éleveurs des environs. Ceci m'amène naturellement à constater ici que j'ai rencontré des compatriotes partout où je me suis trouvé jusqu'à présent, soit au Colorado ou au Nouveau-Mexique; et les familles des Beaubien, des Mercure, de Saint-Vrain et des Cloutier sont bien connues dans la vallée du Rio Grande del Norte. La veuve du premier gouverneur du territoire est une Beaubien, et elle vit encore à Taos. Son mari, le colonel Bent, fut tué par les Mexicains, dans l'insurrection qui suivit l'occupation du pays par les troupes américaines, en 1847.

Les villages indiens se ressemblent tellement,--par les habitations, les traditions, la manière de cultiver la terre et la manière de vivre de leurs habitants,--qu'il suffit réellement d'en visiter un seul pour se former une juste idée de tous les autres. Aussi ne mentionnerai-je qu'en passant ma visite à San-Juan, à Santa-Clara et à San-Idelfonso, pour m'occuper plus longuement de mon voyage à Fernandez de Taos.

Le pueblo de Taos est un des plus curieux et l'un des plus importants du pays, et les édifices remarquables où vivent aujourd'hui les Puebloanos sont de la plus haute antiquité. Ce pueblo, situé à vingt-deux milles d'Embudo, est relié à la gare par un service de diligences, mais je préférai faire la route à cheval, en compagnie de deux artistes américains, qui avaient eu la bonne idée de venir faire des études et des croquis dans cette contrée pittoresque.

Le pays entre Embudo et Taos n'offre rien de remarquable. On passe en route deux ou trois hameaux mexicains et quelques haciendas. Les habitants nous regardent passer avec cette indifférence simulée ou réelle qui distingue les métis espagnols. A la porte de chaque masure construite en adobes, on voit de longues grappes de piment rouge arrangées en festons, et qui relèvent la monotonie et l'uniformité de la couleur boueuse qui distingue toutes les habitations du pays. Le piment mêlé à la viande de boeuf-- chili con carne--forme avec les tortillas, espèce de crêpes de maïs, les deux principaux mets de la cuisine mexicaine, et gare à la bouche de l'étranger qui, sans défiance, attaque un plat de chili con carne, sans y mettre toute la modération nécessaire. Autant vaudrait assaisonner une assiettée de soupe ordinaire d'une grande cuillerée de poivre rouge. Cela vous emporte la bouche du coup. C'était là, pour moi, une vieille expérience chèrement acquise pendant mon service militaire au Mexique; mais il n'en était pas de même de mes deux compagnons, qui ne connaissaient pas encore les habitudes du pays. On leur en avait servi au déjeuner. Ils en furent quittes, cependant, pour une soif dévorante qui les poursuivit jusqu'à Taos, et ils jurèrent un peu tard qu'ils se contenteraient, à l'avenir, des mets ordinaires de leur cuisine nationale. Nous arrivâmes dans la vallée de Taos vers les cinq heures du soir, au moment où le soleil disparaissait derrière les montagnes de l'Occident, et nous fûmes enchantés de trouver bon gîte et bon couvert dans une auberge fort confortable tenue par un Irlandais nommé Dibble, qui vit dans le pays depuis de longues années. Fernandez de Taos est une petite ville de 1,500 habitants, qui fut la première capitale du Nouveau-Mexique, après la cession du pays aux Etats-Unis. Ici vécut pendant de longues années et mourut, le 23 mai 1868, à l'âge de cinquante-neuf ans, le célèbre scout, trappeur et guide, Kit Carson. Son corps repose dans l'humble cimetière de Taos, mais ses compatriotes lui ont élevé un monument sur une des places de Santa-Fé.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

A deux milles du village et immédiatement au pied du Mont Taos, se trouvent situées les deux grandes maisons communales du pueblo, se faisant face sur les rives d'une petite rivière qui descend de la montagne, et où vivent en commun à peu près quatre cents Indiens. Ces maisons ont quatre étages et sont construites en pyramide tronquée; c'est-à-dire que chaque étage forme une terrasse et que le tout ressemble assez à une série de maisons d'inégale grandeur, superposées, la plus grande servant de base à la deuxième qui est plus petite, et ainsi de suite jusqu'à la cinquième, qui n'est qu'une tour où se tient constamment, nuit et jour, la vigie qui doit annoncer l'arrivée du grand Montezuma, qui est le messie des Puebloanos. Cette tradition est respectée dans tous les pueblos. Les missionnaires n'ont jamais pu convaincre ces pauvres Indiens de l'inutilité de leurs veilles et de leur attente naïve. Et il a plus de trois cents ans que l'Evangile leur fut prêché pour la première fois.

Les maisons communales de Taos n'ont ni portes ni fenêtres au premier étage, et l'on est forcé de grimper par des échelles jusqu'au sommet, pour descendre ensuite dans les chambres intérieures par le même moyen, et à travers des trous percés sur la première terrasse. On construisait ainsi pour se protéger contre les surprises et les attaques nocturnes des Indiens des montagnes, avant la conquête espagnole, et l'on continue la tradition sans s'occuper de ce qu'un boulet de canon pratiquerait facilement une ouverture dans les murs de terre de cette forteresse primitive. Mais comme je l'ai déjà dit, les Puebloanos ne s'occupent que fort peu des progrès modernes, et c'est chez eux que l'on met en pratique le vieux proverbe: tels pères, tels fils. Au centre du premier étage et immédiatement au-dessous du deuxième, se trouve située la salle du conseil, où se réunissent les chefs et où l'on entretient le feu sacré.

L'entrée en est interdite aux femmes de la tribu et aux étrangers. C'est là que se pratiquent les rites d'un culte dont on ne connaît guère les dogmes et les cérémonies; mais il est généralement admis que c'est un curieux mélange de traditions païennes et de cérémonies chrétiennes. Les blancs du pays avouent franchement ne connaître rien de précis, à ce sujet --et les missionnaires eux-mêmes ne paraissent pas en savoir beaucoup plus long,--On célèbre chaque année, par des jeux, des danses, des courses et des réjouissances publiques, la fête de saint Jérôme que les Indiens ont adopté comme patron, et tous les pueblos de la vallée du Rio Grande envoient des députations pour prendre part à la cérémonie. On m'a dit que c'était là une occasion unique d'étudier les coutumes et les traditions religieuses des pueblos, et j'ai regretté vivement de ne pouvoir être témoin de ces fêtes populaires, qui se célèbrent le dernier jour du mois de septembre de chaque année. Je me suis cependant bien promis, si jamais l'occasion s'en présentait, de revenir à Taos à cette époque de l'année, car j'avoue que tout ce qui touche à ces Indiens pique vivement ma curiosité. J'ai visité en détail tous les appartements--à l'exception de la salle du conseil--d'une des maisons communales, sous la conduite de l'alguazil ou haut shérif. J'y ai été reçu avec la plus grande politesse; je pourrais même dire avec la plus grande cordialité, surtout par une foule de bambins absolument nus qui nous suivaient partout, nous regardant avec curiosité et acceptant volontiers les pièces de cinq sous que nous leur offrions comme cadeaux.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

L'ameublement des différentes pièces présentait la plus grande simplicité. Des peaux d'ours, de loup ou de panthère, étendues sur le parquet cimenté, servaient de lit pendant la nuit et de tapis pour s'asseoir pendant le jour. Quelques pierres calcinées dans un coin pour le foyer, et des vases en terre cuite de différentes grandeurs, composaient uniformément chaque batterie de cuisine. Les femmes accroupies sur leurs talons tricotaient des mitasses de laine ou brodaient avec des grains de verroterie des bonnets, des souliers, des ceinturons ou des gilets de peau de chevreuil, en fumant des cigarettes de feuilles de maïs. Les hommes, presque tous absents, travaillaient aux champs, ou étaient dans la montagne voisine, occupés à couper du bois qu'ils transportaient à dos d'âne, pour entretenir le feu sacré de la salle du conseil et pour faire bouillir les marmites des familles de la commune. La tranquillité la plus absolue régnait partout, et les enfants eux-mêmes s'amusaient sur les terrasses avec cet air d'indescriptible mélancolie et de paresseuse nonchalance qui distingue tous les habitants des anciennes colonies espagnoles.

Les filles se marient très jeunes et perdent très vite toute trace de jeunesse et de beauté. J'ai vu des femmes de vingt-cinq ans qui paraissaient plus vieilles, plus cassées et plus ridées que nos femmes du nord, à l'âge de soixante ans. Elles travaillent continuellement nu-tête, sous les rayons brûlants d'un soleil tropical; la raréfaction de l'atmosphère, à cette altitude, a d'ailleurs pour effet, me dit-on, de sécher et de rider la peau d'une manière désastreuse pour la beauté des femmes. S'il existe des difficultés intestines ou des querelles de famille dans le pueblo, l'étranger n'en sait jamais rien, et tout se règle à l'amiable par l'autorité du cacique et de ses officiers. Toute la vie intime de la communauté repose sur le culte sacré des traditions et dans l'observation des rites, des coutumes et des lois transmises par les ancêtres. En hiver, l'occupation principale des Puebloanos est la répétition et l'exercice des danses nationales, sous la direction du fiscal mayor, pour les fêtes et les cérémonies religieuses de la belle saison. Deux des principales danses sont la cachina, qui correspond à un service d'action de grâce, et la you-pel-lay ou danse du maïs, qui a lieu, chaque année, à l'époque de la récolte de cette plante. Un des amusements les plus en vogue est la chasse du lièvre, qui abonde partout au Nouveau-Mexique. On chasse le lièvre à pied et à coups de bâton, ce qui doit être assez difficile, mais on m'a dit que les Puebloanos sont fort adroits à cet exercice et qu'ils y prennent un plaisir immense; toujours, naturellement, parce que leurs ancêtres chassaient le lièvre de cette manière primitive et lorsqu'il est si facile, aujourd'hui, de l'abattre à coups de fusil!

Les habitants des pueblos se servent généralement entre eux de différents idiomes dérivés de la langue aztèque; mais il est très curieux de constater qu'ils ne se comprennent pas toujours d'un village à l'autre, sans le secours de la langue espagnole, qu'ils parlent plus ou moins correctement. Chaque habitation ou plutôt chaque centre d'habitations, possède un langage différent, et les Puebloanos de Zuni, de Picuris, de Isoleta et de San-Domingo, ne se comprennent entre eux qu'à la condition de parler espagnol. Leur langue mère est devenue tellement corrompue au contact des autres tribus sauvages, qu'il s'est formé des patois particuliers à chaque pueblo. Ce qui explique la chose et ce qui paraît cependant fort étonnant, c'est que les habitants des villages ne se visitent que très rarement entre eux; ce qui les distingue des tribus nomades qui les entourent. Le Puebloano paraît heureux et satisfait de vivre dans sa commune, et ne s'occupe jamais de ce qui se passe au dehors.

Les mariages se font toujours entre les habitants d'une même organisation communale, et l'on attribue à cette cause la décroissance et l'étiolement de la race. Il est absolument certain que cette nation curieuse comptait autrefois une très nombreuse population, car on trouve un peu partout, dans le Nouveau-Mexique et dans l'Arizona, des vestiges et des ruines de pueblos abandonnés longtemps avant la conquête. Les premiers explorateurs font tous mention de ces ruines, dans leurs relations de voyage, et les Indiens eux-mêmes dans leurs traditions parlent constamment de la gloire, de la grandeur et de la richesse du royaume de Montezuma. Cette tradition paraît être la base principale de leur organisation politique et religieuse; mais l'histoire de ces peuples restera à jamais ensevelie dans la plus grande obscurité. Ils paraissent destinés, comme les autres nations indigènes des deux Amériques, à disparaître tôt ou tard devant le progrès moderne; mais il n'en reste pas moins acquis, qu'ils ont atteint dans le passé, comme ils possèdent d'ailleurs encore aujourd'hui, un degré de civilisation supérieur, à tous les points de vue, à l'état sauvage et nomade des autres tribus du continent américain, toujours à l'exception de leurs frères du Mexique, qui avaient fondé l'empire de Montezuma et de Guatimozin.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

Le rapport suivant, adressé à l'institut archéologique de Washington, sur les pueblos par le professeur Ad. F. Bandelier, complétera les renseignements que j'ai pu obtenir sur ces intéressantes populations indigènes.

Fort Huachica, Territoire d'Arizona, 15 février 1884.

A l'honorable W. G. Ritch, secrétaire du Territoire du Nouveau-Mexique, à Santa-Fé, N.-M.

Cher monsieur,

Conformément à vos désirs, je vais vous soumettre une description rapide et nécessairement incomplète des ruines des aborigènes dissimulées dans la contrée de Santa-Fé. Cet essai sera forcément imparfait, puisque je n'ai point visité tous les recoins du pays, et parce que, d'ailleurs, les matériaux que j'ai recueillis sont aujourd'hui bien loin de ma portée. Aussi vous prierai-je d'avoir égard à ces circonstances en présence des défectuosités qui abondent dans mon travail.

Lorsqu'on fait la classification des ruines, on doit inclure dans la première division les villages qu'on sait avoir été occupés dans le cours du seizième siècle, et dans la seconde, ceux sur le compte desquels on n'a pas de renseignements officiels, et qui, par conséquent, devaient être abandonnés avant l'année 1540.

Les ruines de la première division sont toutes du même type; c'est celui du pueblo communal, résidence à plusieurs étages, tel qu'on en trouve encore habitées par les aborigènes sédentaires du Nouveau-Mexique.

La seconde classe comprendra deux types--celui dont il vient d'être question, et le type de la demeure familiale détachée, formant des villages avec maisons quelque peu éparpillées. Les constructions de grottes servant d'abris représentent les modifications de l'une ou de l'autre de ces deux classes.

En 1598, date de la première colonisation par l'Espagne, et avant cette époque, lorsque des explorateurs espagnols qui ne faisaient que passer--sous Coronado, de 1540 à 1543; sous Francisco Sanchez Charnuscado en 1580; sous Espejo en 1583, et sous Gaspard Castano de Sosa en 1590;--traversant quelques parties du comté de Santa-Fé, il y avait dans certains coin de ce territoire trois groupes distincts d'Indiens. C'étaient les Queres à l'Ouest, les Tanos au Sud et les Tehuas au Nord et au centre. Les deux derniers groupes parlaient un langage qui n'était qu'un dialecte d'une langue commune à ces peuples.

Les Queres ont habité jusqu'en 1689 une localité de la Ciénega ou Ciéneguilla, sur la route de la Pegna Blanca. Leur village, dont il n'existe pas même de trace, avait reçu le nom de Chi-mu-a. C'était l'avant-poste oriental de la grande famille du Rio Grande de cette tribu.

Les villages tanos sont complètement abandonnés aujourd'hui, la plus grande partie de leurs habitants étant allés s'établir au Moqui après 1694, et ceux qui étaient restés ayant été emportés par la petite vérole au commencement de ce siècle. Les ruines de Galisteo,--non pas du village actuel, mais celles qui se trouvent à un mille et demi au nord-est de ce dernier, au nord de Creston,--celles de San-Cristobal, de San-Cazaro, de San-Marcos, et probablement aussi celles de la Garita dans la ville même de Santa-Fé, appartenaient à cette tribu. Les noms indiens de ces villages me sont inconnus, à l'exception de celui du pueblo de Santa-Fé, qui portait le nom de Po-o-ge. Le pueblo de la Tuerto près de Golden City, et celui de la Tunque, en face de Santo-Domingo et de San-Felipe, étaient habités également par les Tanos,--la première de ces localités avait assurément ces Indiens pour habitants, en 1598.

Des pueblos tehua il n'y en avait qu'un seul,--celui d'Oj-qué, ou de San-Juan,--qui fût sur la rive gauche du Rio Grande, à peu près sur son emplacement actuel. Les villages de Nambe, de Tezuque, (Te-tzo-ge) de Pojuaque (Po-zuan-ge,) et de Cuya-mun-ge étaient, en 1598, des hameaux insignifiants; mais ils s'accrurent rapidement pendant l'ère de prospérité générale pour les pueblos qui finit en 1680.

Les principaux établissements des Tehuas se trouvaient sur la rive droite du fleuve, et ne formaient pas moins de dix villages.

Il n'y en a qu'un seul qui existe encore sur son emplacement primitif; c'est celui de Santa-Clara (Ca-po). San-Idelfonso (O-jo-que) est situé à environ un mille du Bo-ve de 1598.

Les pueblos de Troo-maxia-qui-no (Pajaritos), de Camitria, de Quiotraco, d'Axol, de Junetre, etc., aujourd'hui en ruines, sont également dans le comté du Rio Arriba. C'est aussi dans ce comté que se trouve Yunque, sur le Rio Chama, où fut fondé, le 1er septembre 1598, le premier établissement des Espagnols au Nouveau-Mexique.

Les Tiguas--c'est-à-dire les Indiens qui parlent le dialecte de Sandia et d'Isleta--touchaient la frontière sud-ouest du comté, par leurs deux pueblos du vieux San-Pedro, qui furent abandonnés après 1680, et sont à présent en ruines.

Les habitants de la vallée du Pecos, dont le centre était au grand village de A-gu-yu (là ou s'élève à présent la vieille église de Pecos), n'avaient pas poussé leurs établissements jusqu'au comté même de Santa-Fé.

Au sujet des ruines qui étaient habitées et qui furent abandonnées avant le seizième siècle, on peut dire que le plus ancien type,--celui de la famille détachée, groupée en hameaux irréguliers ou isolés,--n'est pas très commun. Un village de ce genre, indiqué seulement par des mounds et des fragments de poterie, peut se voir encore à la station de Lamy, au Fort Marcy (de Santa-Fé), et dans des constructions isolées ou de petits groupes qui sont dissimulés dans quelque localités, mais qui sont assez rares. On ne voit pas souvent à présent ce genre d'architecture aborigène auquel on a donné le nom de cliff-houses, ou de petites grottes avec maçonnerie. Mais l'autre classe, celle de la maison commune, compacte, haute de plusieurs étages, se trouve encore représentée par des ruines nombreuses.

En partant du sud, on trouve la ruine de Valverde, près de Golden. Une chaîne de quatre beaux villages, dont quelques-uns sont très grands, s'étend de l'ouest à l'est, à une distance moyenne de cinq milles de Galisteo, le long du Cresto méridional. Ce sont le Pueblo, le Largo, le Pueblo Colorado, le Pueblo de Shé, et le Pueblo Blanco.

A deux milles et demi, à l'est-nord-est de Wallace, se trouve un grand village. Il y en a deux autres sur l'Arroyo Hondo, à une distance de cinq à six milles au sud de Santa-Fé, un petit en avant de la gorge rocheuse, et l'autre assez grand, en aval.

La route de Pegna Blanca coupe les fondations d'un petit pueblos qui est près d'Agua Fria, à six milles au nord de Santa-Fé. Je connais au moins trois ruines de ce genre. A l'est et au sud-est de Tezuque, vers la Sierra, se trouve la ruine de Pio-ge à Los Luceros, d'où partirent les Indiens de San-Juan pour s'établir dans la localité qu'ils occupent à présent. Cette liste de douze localités n'est que le total approximatif des ruines de ce genre.

Vers l'ouest, au-delà de Rio Grande et vis-à-vis de la partie septentrionale du comté, les énormes cagnons de la Sierra del Valle s'élargissent dans la direction de Santa Clara. On a creusé en plusieurs endroits le tuf volcanique et friable dont se composent leurs parois, afin de former des grottes artificielles, la plupart de petites dimensions. Chaque groupe de grottes représente à lui seul un pueblos, et imite, autant que cela lui est possible, le système du village communal à plusieurs étages.

D'autres ruines du même genre occupent les faîtes des mesas, ainsi que la base du cagnon. Ces anciennes résidences dans des grottes qui, par la nature même de la roche, étaient plus aisément creusées que les maisons proprement dites ne pouvaient être construites, sont considérées par les Tehuas comme ayant servi de demeure à leurs ancêtres, avant que la tribu descendît dans la vallée de Rio Grande.

Il y a, par conséquent, une relation historique entre ces Indiens et les établissements au Nord du comté de Santa-Fé. C'est cette relation qui explique pourquoi il en a été fait brièvement mention dans ces pages.

Je suis,

Votre très humble serviteur,

Ad. F. Bandelier, Chargé des recherches de l'Institut archéologique d'Amérique.

XI

LES "PENITENTES"--LES "CLIFF-DWELLERS"

Le comté de Taos est aussi célèbre, aujourd'hui, par ses penitentes que par ses pueblos et si les autorités respectent les traditions des Indiens et leur accordent la plus grande latitude dans l'exercice de leur rites absolument inoffensifs, elles ont été forcées d'intervenir pour supprimer, en grande partie du moins, les pratiques cruelles et barbares de quelques illuminés emportés par le fanatisme religieux.

C'est une vieille coutume espagnole que celle des processions de la semaine sainte. La tradition la fait remonter à l'époque où l'Espagne fut reconquise sur les Arabes.

On raconte qu'autrefois on louait pour ces cérémonies une victime volontaire, un homme qui représentait la personne du Christ, et était fouetté de verges dans les rues. En ce temps-là, des pénitents, le visage voilé, mais le buste nu, suivaient le cortège en se flagellant jusqu'au sang, et, pour mettre un terme à ces démonstrations d'une dévotion exagérée, il fallut une ordonnance du roi Charles III.

Ici, la société des pénitentes se recrute parmi les métis mexicains, et elle a pour but la célébration, chaque année, des fêtes de la Passion, par des cérémonies d'un caractère aussi brutal que peu conforme aux règlements de l'Eglise. Le temps du carême est pour ces pauvres fanatiques l'occasion de jeûnes et de pénitences incroyables, et chaque vendredi, ils se réunissent dans la montagne pour se flageller mutuellement avec des branches de cactus couvertes d'épines ou avec des fouets dont les mèches multiples ont des pointes d'acier qui enlèvent des morceaux de chair à chaque coup. Et ce n'est encore là que le prélude des tortures effroyables qu'il vont s'infliger pendant la semaine sainte, où ils répètent littéralement les différentes phases du martyre de l'Homme-Dieu, jusqu'au crucifiement de l'un ou de plusieurs des leurs, en grande pompe, le vendredi-saint, sur une des collines sacrées, où l'on a construit des chapelles ou calvaires, et que l'on appelle casas de los penitentes, maisons des pénitents.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses
Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

Ces chapelles sont remplies de croix que les penitentes ont traînées ou portées sur leurs épaules depuis nombre d'années, jusqu'à des distances considérables; et il faut vraiment voir et soulever ces croix, pour se faire une idée de leur grandeur et de leur poids. J'en ai mesuré une, par curiosité, qui avait vingt-cinq pieds de long, et qui pesait huit cents livres; les plus petites n'en pesaient pas moins de trois cents; et elles étaient toutes couvertes du sang des pauvres victimes qui s'étaient sacrifiées volontairement, pour l'expiation de leurs péchés, jusqu'à souffrir le supplice du Christ. On formait une procession sous la direction d'un chef, qu'on appelait: el hermano mayor et qui exerce l'autorité la plus absolue sur chaque confrérie, et aux sons aigus d'un fifre champêtre, on faisait souffrir successivement et littéralement aux victimes toutes les phases de la Passion, y compris le couronnement d'épines, la flagellation et le supplice du calvaire. On clouait ces pauvres illuminés sur les croix, en leur enfonçant des clous dans les pieds et dans les mains, et il n'y avait guère que le coup de lance mortel au flanc qu'on leur épargnait, mais qu'on remplaçait cependant par une entaille d'où le sang: coulait avec abondance. On les laissait ainsi pendant une demi-heure et on les descendait ensuite, morts ou vifs. Les hommes robustes résistaient à tout cela et guérissaient généralement, mais il n'était pas rare de voir succomber les victimes de cette barbare coutume. Qu'on n'aille pas croire que j'exagère, car il n'y a guère que trois ans, en 1887, que quatre penitentes sont morts des suites du crucifiement dans les villages mexicains du sud du Colorado.

Les autorités civiles et religieuses se sont justement émues de ces atrocités, et les chefs furent traduits devant les tribunaux; mais il fut impossible d'établir légalement la culpabilité de ceux qui avaient pris part au supplice et qui avaient causé directement la mort des victimes; et comme les penitentes se cachent généralement avec soin, pour pratiquer leurs rites, il est hors de doute que les crucifiés qui succombent à leurs blessures, sont beaucoup plus nombreux, qu'on ne le croit généralement. Inutile de dire que le clergé est non seulement étranger à ces barbares coutumes, mais qu'il s'y oppose formellement.

Mgr. Lamy, archevêque de Santa-Fé, a plusieurs fois lancé des mandements à ce sujet, sans cependant parvenir à abolir la confrérie des penitentes, qui continuent en secret leur cérémonies, en supprimant cependant le dernier acte du drame et en se contentant d'attacher la victime au lieu de la clouer sur la croix. J'ai entre les mains deux photographies instantanées de ces lugubres opérations; l'une, d'une procession de penitentes gravissant le calvaire, et l'autre de la scène du crucifiement.

Ces photographies ont été obtenues subrepticement par un touriste déguisé qui s'était joint à la procession et qui portait sur lui une caméra minuscule. Il raconte aussi en détail toutes les cérémonies dont il fut témoin, et affirme que le sang coulait à flots sur le dos des flagellants, dont quelques-uns ne reçurent pas moins de deux mille coups de fouet; ce qui paraît incroyable. Un seul penitente fut attaché à la croix, ce jour-là, mais au moment où on le liait solidement sur le bois du supplice, le pauvre fanatique s'écriait: Hay! Que estoy deshonrado! Je suis déshonoré! pas avec une corde! clouez-moi! clouez-moi!

Quelques-uns des assistants voulaient se rendre à son désir, mais le hermano mayor s'y refusa obstinément, de peur d'avoir des démêlés avec la justice.

N'est-ce pas, que ce sont là des choses absolument étonnantes, en plein dix-neuvième siècle, et sous le système démocratique du gouvernement américain? Je m'empresse de dire, cependant, que les autorités du pays ont résolu de sévir rigoureusement contre les auteurs de ces pratiques barbares qui ne sauraient tarder à disparaître, avec une nouvelle génération. Mais le pays est si vaste, si accidenté et encore si sauvage que les fanatiques d'aujourd'hui trouveront bien encore moyen d'éluder la vigilance de la justice pour aller pratiquer leurs cérémonies dans quelque vallée reculée.

Les penitentes du Nouveau-Mexique et du Colorado, ne sont que les successeurs des confréries de pénitents et de flagellants qui existaient au moyen âge en Espagne, dans le midi de la France et en Italie. Une procession de flagellants eut lieu à Lisbonne il y a soixante ans à peine, en 1821, mais jamais les confréries d'Europe n'ont porté les mortifications et la torture aussi loin que les pénitentes du Nouveau-Mexique. Il est curieux de constater que les Puebloanos pratiquaient déjà, avant la conquête, des rites d'expiation qui avaient une certaine similitude avec les pratiques d'aujourd'hui. Deux fois par an, on choisissait dans chaque tribu, six hommes et six femmes que l'on enfermait dans la salle du Conseil pendant trois jours, et que l'on sacrifiait ensuite pour apaiser la colère des dieux. Le cacique faisait aussi pénitence en se fouettant avec des branches épineuses de palmilla, de maguey ou de cactus. Ces pauvres sauvages greffèrent leurs traditions sur les croyances chrétiennes et continuèrent leurs sacrifices antiques en imitation de la passion de Jésus-Christ; c'est tout ce que les missionnaires purent obtenir de leur nature barbare, et c'est là l'origine des penitentes d'aujourd'hui. Il est inutile de dire que ces confréries se recrutent parmi la classe la plus basse et la plus ignorante, et il est juste de constater que les autorités mexicaines ont fait tout en leur pouvoir pour les supprimer. La danse du soleil chez les Sioux du Nord et la danse du sacrifice chez les Arapahoes et les Utes du Sud ont un caractère aussi cruel et aussi dangereux; et chacun sait que tous les sauvages de l'Amérique ont toujours admiré les guerriers qui montraient le plus de courage en supportant les tortures physiques les plus longues et les plus atroces. Nos Iroquois du Canada ne faisaient pas exception à cette règle, et tous nos auteurs ont rendu témoignage à leur bravoure légendaire, devant les supplices et la mort.

* * *

A mi-distance entre Santa-Fé et Espanola, le chemin de fer suit durant quelques milles la base d'un chaînon de montagnes escarpées et absolument dépourvues de toute végétation, qui s'élèvent sur la rive occidentale du Rio Grande del Norte. Sur la rive opposée du fleuve, on aperçoit les habitations grisâtres des pueblos de San-Idelfonso et de Santa-Clara. Le conducteur du train attire ici notre attention sur des taches noires que l'on aperçoit çà et là sur le flanc rougeâtre des montagnes, et qui nous apparaissent d'abord comme de gigantesques nids d'oiseaux creusés dans la falaise. Ce sont là des grottes et des cavernes qui étaient habitées autrefois par une race depuis longtemps disparue, et qui n'a laissé absolument aucune autre trace de son existence. Les ethnologues américains ont donné à ces antiques habitations le nom de cliff dwellings et aux peuples qui les ont construites et qui y demeuraient le nom de: cliff dwellers. On est encore dans la plus profonde ignorance sur l'âge de ces constructions primitives et sur les causes qui ont pu forcer des populations évidemment fort nombreuses à abandonner des demeures qui fournissent des preuves irréfutables d'une civilisation relativement très avancée pour l'époque où elles étaient habitées. Les auteurs espagnols des premières années de la conquête se contentent de mentionner ces ruines, sans paraître s'occuper de rechercher leur origine ou leur histoire, et les Indiens du pays, avec leur stoïcisme et leur indifférence ordinaire, vous répondent par un haussement d'épaules et l'inévitable: Quien sabe? Qui sait? que l'on reçoit en réponse à toutes les questions possibles et impossibles que l'on puisse faire. Mon premier devoir en arrivant à Espanola fut de me procurer les services d'un guide pour aller visiter ces grottes curieuses, et en compagnie des deux artistes avec qui j'avais fait le voyage de Taos, nous nous dirigeâmes à cheval vers les montagnes voisines, en visitant, en chemin, les deux pueblos dont j'ai déjà parlé.

La route fut facile jusqu'au moment où nous arrivâmes au pied des rochers escarpés où sont situés les cliff-dwellings, mais là, nous fûmes forcés d'abandonner nos chevaux pour grimper, à une hauteur perpendiculaire de trois cents pieds, où l'on apercevait une espèce de trou noir qui n'était autre chose que l'entrée principale d'une habitation fort considérable, comme on va le voir tout à l'heure. L'ascension fut moins difficile qu'elle ne nous avait paru de prime abord. Par une série de degrés et de pentes adoucies, ingénieusement taillées dans le roc, nous escaladâmes la falaise qui nous avait paru si difficile à gravir, et nous fûmes bientôt sur le seuil d'une vaste chambre circulaire dont les murs blanchis portaient encore les traces de dessins hiéroglyphiques. Le parquet cimenté était parfaitement uni, et trois portes de cinq pieds de hauteur, sur deux pieds de largeur, s'ouvraient dans le mur et conduisaient évidemment à d'autres appartements. Une ouverture taillée dans le roc vif du plafond servait de cheminée, et des pierres calcinées gisaient par terre immédiatement au-dessous, et avaient dû former l'âtre ou l'on cuisait les aliments. Quelques fragments de vases brisés étaient encore là, d'ailleurs, pour démontrer que nos suppositions étaient justes, mais en dehors de cela il ne restait aucun vestige d'ameublement. En examinant la paroi extérieure de plus près, nous découvrîmes que c'était un mur construit de pierres superposées et cimentées avec tant d'adresse, que nous avions d'abord pensé que la chambre avait été entièrement taillée dans le flanc de la montagne. On avait évidemment profité d'une caverne naturelle dont on avait muré l'entrée afin de la rendre plus forte et plus habitable.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

L'habitation que nous visitions ne contenait que douze chambres de grandeur égale, à l'exception d'une salle centrale et circulaire, ayant trente pieds de diamètre. Un bloc de pierre rougeâtre placé au centre avait dû servir d'autel ou de pierre de sacrifice, car on y avait creusé une espèce de petite rigole, à la surface, probablement pour laisser couler le sang des victimes. On a trouvé dans cette salle une foule d'objets que j'avais pu examiner au musée historique de Santa-Fé; entr'autres, une pierre pour écraser le maïs, avec son pilon, des haches et des marteaux de pierre et de silex, des arcs et des flèches, des vases, des urnes et des cruches de terre cuite décorées de dessins forts curieux; enfin des sandales, des paniers, et des ceintures tressées de feuilles de la plante du Yucca que les Américains appellent spanish bayonets. Tous ces objets sont fabriqués avec un soin et une intelligence qui prouvent que cette race préhistorique possédait une civilisation au moins égale à celle des pueblos d'aujourd'hui. Des ouvertures d'à peu près deux pieds carrés, taillées dans le roc, servaient de cheminées et de fenêtres, en même temps, mais nous avions eu la précaution d'emporter des bougies afin de pouvoir mieux examiner les chambres intérieures. Le soleil disparaissait à l'horizon lorsque nous descendîmes dans la vallée pour y retrouver nos chevaux et pour reprendre la route d'Espanola. L'habitation que nous avions visitée était une des plus petites et l'une des plus faciles d'accès qu'il y eût dans la montagne.

Les cliffs dwellings d'Espanola sont d'ailleurs les moins importants du Nouveau-Mexique, et c'est plus au nord, près de la frontière du Colorado, que l'on a découvert de véritables cités composées de ces curieuses cavernes. Le major Powell, M. W. H. Jackson de Denver et le lieutenant Simpson de l'armée américaine ont tour à tour visité les gorges du Rio Mancos, situées près de Durango, et y ont fait des découvertes absolument étonnantes, et dont je parlerai plus loin.

Un ingénieur de Denver, M. Stanton, qui vient d'explorer les gorges du Rio Colorado, a aussi trouvé les restes de vastes habitations de cliffs-dwellers, suspendues comme des nids d'aigles, aux flancs de montagnes escarpées. Chaque jour amène de nouvelles découvertes, mais les savants restent toujours dans la plus profonde obscurité sur l'origine, l'histoire et l'époque de la disparition d'une race qui a dû compter plus de 100,000 habitants, s'il est permis de juger de leur nombre par les ruines gigantesques qu'ils ont laissées sur leurs passage.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

XII

ENCORE LES CLIFF-DWELLERS

Je viens de raconter ma visite à l'une des grottes des cliffs-dwellers, près d'Espanola et j'ai dit que ce groupe d'habitations préhistoriques était beaucoup moins important que ceux que l'on rencontre plus au nord, près de la frontière du Colorado. Je vais maintenant parler des ruines du Rio Mancos, qui comprennent des palais, villes ou villages, comme on voudra bien les appeler, contenait chacun plus de mille appartements; ce qui forme une population d'au moins 5,000 habitants, en admettant que la moyenne des familles ne fut que de cinq personnes; ce qui serait loin d'être un chiffre exagéré, en comptant les enfants et les vieillards des deux sexes. Et l'on compte onze groupes d'habitations de cette importance, sur le Rio Chaco, dans un rayon de vingt-cinq milles. Les falaises escarpées des gorges du Rio Mancos et des gorges latérales de ses tributaires sont littéralement couvertes de ces ruines, qui ressemblent à d'immenses ruches taillées dans le roc. Les gorges profondes du Rio Colorado sont aussi remplies de ces grottes artificielles, et l'attention du monde savant commence à se porter sérieusement vers la solution de ce problème ethnologique. Le rapport de M. W. H. Jackson, du Bureau officiel d'exploration de Washington (1875-1877) donne une description détaillée des habitations de Chettro Kettle sur le Rio Chaco, et je vais en emprunter des chiffres qui donnent une opinion assez juste ds l'étendue de quelques uns de ces cliff-dwellings.

"Dans cette ruine, dit M. Jackson, il y avait autrefois un mur, dont il reste encore de nombreux vestiges, ayant une longueur de 935 pieds, avec une hauteur de 40 pieds, donnant une surface de 37,400 pieds, et une moyenne de cinquante blocs ou morceaux de pierre pour chaque pied carré de maçonnerie; ce qui formait un total de 2,000,000 de morceaux pour la surface extérieure du mur seulement. Multipliez ce total par la surface opposée et aussi par les murailles transversales et latérales, en supposant un terrassement symétrique, et on arrive à un total de 30,000,000 de blocs ou morceaux de pierre et 315,000 pieds cubes de maçonnerie. Ces millions de blocs avaient dû nécessairement être taillés et ajustés; les soliveaux qui soutenaient les plafonds et les terrasses supérieures avaient été coupés dans les forêts éloignées, car il n'y a, aux environs, aucune trace de végétation forestière. Ajoutez à cela les travaux de crépissure, de menuiserie et de décoration murale, et l'on se trouve devant un travail gigantesque exécuté par un peuple qui n'avait que les outils les plus primitifs, mais qui devait, par contre, avoir une organisation intelligente, industrieuse, patiente et bien disciplinée."

J'ai déjà dit que les cliff-dwellings étaient systématiquement construits dans des gorges escarpées et toujours à des hauteurs abruptes de 300 à 1000 pieds au-dessus du lit des torrents et des rivières, et à peu près à la même distance en bas du sommet des plateaux ou des montagnes. Il est évident que les habitants, comme les oiseaux de proie, plaçaient ainsi leurs demeures dans des endroits inaccessibles, et pour ainsi dire inattaquables, pour se protéger contre les attaques et les surprises de leurs ennemis. Les armes, vêtements et ustensiles domestiques qu'on a trouvés dans les grotte ressemblent d'une manière étonnante à ceux des Puebloanos d'aujourd'hui, et il est curieux de constater que, comme eux, les cliff-dwellers portaient des sandales ou souliers tressés de feuilles de Yucca. J'ai déjà dit qu'on donnait aux Puebloanos le nom de moquis qui veut dire chaussures dans la langue de plusieurs tribus. Il y a donc une similitude étonnante qui ferait croire à une parenté ou à une filiation entre les cliff-dwellers et les habitants des pueblos; mais ceux-ci professent la plus profonde ignorance à ce sujet, et aucune de leurs traditions, auxquelles ils sont généralement si fidèles, ne fait la moindre allusion aux grottes et cavernes de ces nations préhistoriques.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses
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La différence qui existe entre les cliff-dwellings et les pueblos modernes, c'est que les premiers construisaient en pierre sur les flancs abrupts des montagnes escarpées, tandis que les derniers se servent de briques de boue cuites au soleil et s'établissent généralement dans la plaine. Tous les savants du Smithsonian Institute de Washington ont plus ou moins ergoté sur l'origine probable de ces nations, mais on n'est guère plus avancé qu'au premier jour de la discussion. Les uns prétendent que les cliffs-dwellings étaient autrefois habités par une nation paisible qui fut chassée du pays et poussée plus loin vers le sud, par la migration des Aztèques qui venaient du nord et qui marchaient vers le Mexique où ils établirent l'empire de Montezuma. D'autres croient que les cliff-dwellers étaient, dès l'origine, des indigènes de la plaine qui s'enfuirent dans les montagnes où ils se fortifièrent, pour échapper à la cruauté et à tyrannie des conquistadores, comme on appelle encore les premiers conquérants espagnols.

Mais cette dernière hypothèse n'est guère soutenable, car aucun des historiens de l'époque, et ils sont assez nombreux, ne fait mention d'un seul fait analogue. Ce qu'il y a de certain, c'est que ces curieuses habitations furent construites comme refuges, et ce qu'il y a d'étonnant c'est qu'une nation assez nombreuse et assez intelligente pour se fortifier d'une manière aussi remarquable n'ait pas préféré la lutte ouverte, la guerre, en un mot, à ce genre de vie craintive et misérable, dans des endroits incommodes et presque inaccessibles. J'ai déjà dit qu'il y avait tout lieu de croire, par les nombreuses villes que l'on a découvertes un peu partout, et que l'on découvre encore chaque jour, que les cliff-dwellers formaient une nation qui comptait au moins 100,000 habitants. Et dire, aujourd'hui, qu'il ne reste pas un seul descendant de cette race qu'on ne connaît pas autrement que par les ruines qu'elle a laissées, pour nous intéresser sur son origine et son histoire!

Une seule tribu sauvage, celle des Southern Utes--les enfants du Sud, comme les appelaient les vieux trappeurs canadiens--qui habite aujourd'hui la réserve de San-Ignacio, au sud du Colorado, paraît avoir conservé un semblant de légende au sujet des cliff-dwellings, qu'ils croient être habités par les esprits de leurs ancêtres; et ils considèrent comme sacrilège toute tentative d'exploration dans cette direction. Mais il est évident que cette légende a été inventée après coup, car les Utes ignorent absolument l'art de construire des maisons en pierre; et leurs vêtements, et leurs ustensiles domestiques ne ressemblent en rien à ceux qu'on a trouvés dans les grottes et cavernes du pays.

Les cliff-dwellers cultivaient les terres des hauts plateaux avoisinant leurs habitations, et l'on a trouvé des canaux d'irrigation qui témoignent aussi de leur industrie et de leur connaissance de l'agriculture. J'ai rencontré, à Durango, un explorateur distingué qui est engagé depuis plusieurs années à faire des études et des recherches ethnologiques sur les Indiens du Nouveau-Mexique et du Colorado, pour servir à une nouvelle édition de l'histoire des Etats-Unis de Bancroft. Il m'a avoué franchement que l'origine, l'histoire et l'extinction de cette race préhistorique restaient pour lui un mystère qu'il n'espérait pas pouvoir percer.

Le pueblo qui se rapproche le plus des cliff-dwellings par sa construction est celui de Zuni dont j'ai déjà dit un mot, et qui compte encore aujourd'hui plus de 2,000 habitants. Il est situé à 190 milles au sud-ouest de Santa-Fé et à dix milles de la frontière de l'Arizona. C'était là une des "sept villes de Cibola" dont on avait fait un rapport si enthousiaste et si exagéré à Coronado, et la ville était alors construite sur une haute éminence et défendue par des murs de pierre qui la rendaient presque imprenable. Le pueblo actuel de Zuni, ou Zuni nuevo, comme disent les Mexicains, est situé à quelques milles de là dans la plaine, et est construit d'adobes comme les autres pueblos du pays. L'ancienne Zuni ou Zuni viejo fut détruite par les Espagnols, mais on en voit encore les ruines, qui ont une certaine analogie avec les constructions des cliff-dwellers.

Les Indiens d'aujourd'hui, cependant, n'ont conservé aucune tradition qui puisse servir à éclaircir le mystère qui enveloppe ces curieuses habitations. C'est aussi à six milles de Zuni que se trouve le fameux rocher où l'on aperçoit encore l'inscription, gravée là il y a trois cent soixante-et-quatre ans, en 1526, par le premier explorateur, Don José de Basconzalès.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses
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Les Espagnols avait donné à ce rocher le nom de: el moro, et les Américains l'appellent inscription rock, à cause des nombreuses inscriptions en espagnole! en anglais, que tous les voyageurs anciens et modernes se sont empressés d'y graver à l'exemple de Basconzalès Ces inscriptions se chiffrent actuellement par centaines, et à côté des insanités des Perrichon de notre époque, on y trouve des dates et des noms de la plus haute valeur historique. La plus curieuse inscription est probablement celle qu'y grava le vainqueur de la grande insurrection de 1680, dont j'ai déjà parlé. Elle se lit encore comme suit:

Ici passa Don Diego de Bargas pour aller reconquérir la Ville Royale de Santa-Fé du Nouveau-Mexique à la Couronne Royale d'Espagne, à ses propres frais, En l'an de grâce 1692.

Les mots, à ses propres frais, sont aujourd'hui d'un haut comique, car le même Diego de Bargas fut destitué de ses fonctions de gouverneur du pays, en 1697, pour avoir, disent les documents de l'époque, employé l'argent du trésor public à son usage particulier, pour avoir tiré sur le trésor sous le prétexte d'y acheter du maïs, des mulets pour les colons, et avoir empoché ces sommes sous d'autres faux prétextes.

Je ne veux pas quitter le Nouveau-Mexique sans dire un mot de son désert, que les Espagnols avaient nommé la jornada del Muerto --le voyage de la mort--parce que ceux qui l'entreprenaient y laissaient généralement leurs os. Ce désert est situé au sud, près de la frontière mexicaine et occupe une zone de terre longue de cent milles, sur une largeur variant de cinq à trente-cinq milles. C'est un plateau aride, absolument sans eau et sans végétation, habité par les terribles Apaches, qui ont donné tant de mal au gouvernement américain, depuis quelques années. Il y souffle généralement un vent du sud ouest qui rappelle le terrible simoun du Sahara, et que les Espagnols appelaient la solana, en mémoire des vents brûlants de la Manche et de l'Andalousie.

Les redoutables Apaches trouvaient là un refuge assuré contre les poursuites de leurs ennemis jusqu'à l'époque de la construction du Southern Pacific Railway, qui longe le désert en se dirigeant vers l'ouest. Le sifflet strident de la première locomotive a été le signal de la défaite pour les sauvages, car les troupes peuvent maintenant se transporter si promptement sur toute la longueur du désert, qu'il est facile d'en surveiller tous les points à la fois. Les Apaches ont donc enterré la hache de guerre, et la paix règne aujourd'hui sur tout le territoire du Nouveau-Mexique.

Retournons maintenant sur nos pas pour reprendre, à Pueblo, la route de Salida, de Gunnison, de Grand Junction et de Salt Lake City.

XIII

ENCORE LES "PENITENTES"--DE PUEBLO A "SALT LAKE CITY".

Avant d'aller plus loin et de quitter définitivement le Nouveau-Mexique pour suivre mon itinéraire vers le nord-ouest, je traduis textuellement la dépêche suivante que j'emprunte au Denver Times du 7 avril, lundi de Pâques, 1890.

Fort Garland, Colorado, 7 avril.--Jeudi et vendredi de la semaine sainte, ont eu lieu, ici, parmi les Mexicains, les cérémonies habituelles de la confrérie des Penitentes. Pendant ces deux jours, ces pauvres illuminés ont fait pénitence en s'infligeant les traitements les plus barbares et les plus douloureux. On en voyait qui se flagellaient jusqu'au sang, avec des épines de cactus, d'autres qui portaient des croix énormes, et d'autres enfin qui suivaient la procession, littéralement chargés de chaînes. Et cela, en dépit de la défense la plus formelle des autorités religieuses. On doit dire cependant que la confrérie des Penitentes se recrute parmi la classe la plus ignorante du pays.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

Et ceci se passait, pendant la semaine sainte de l'année 1890, à deux cent milles de Denver. Les commentaires seraient superflus.

* * *

La distance de six cent quinze milles qui sépare Pueblo de Salt Lake City offre peut-être au voyageur les panoramas les plus pittoresques et les plus accidentés qu'il y ait au monde. Le chemin de fer poursuit sa course à traversée massif des Montagnes-Rocheuses, escaladant des défilés de plus de 10,000 pieds d'élévation, et traversant des gorges et des déserts d'un aspect aussi sauvage que merveilleux. On s'étonne constamment devant les difficultés naturelles qu'on a dû vaincre et les millions qu'on a dû dépenser, sans espoir de bénéfices immédiats, pour construire une voie ferrée dans des conditions comme celles-là.

De Pueblo à Canyon City, la route suit la vallée de l'Arkansas, en passant la ville de Florence où l'on exploite quarante puits de pétrole, et où l'on a construit un embranchement qui conduit, à six milles de là, aux mines de Coal Creek. On commence ici à gravir les contreforts de la première chaîne de montagnes pour entrer presque immédiatement dans une fissure gigantesque, ayant 2627 pieds à sa plus grande profondeur, dans la roche calcaire, entre des murailles espacées seulement de trente à soixante pieds au plus, et moins quelquefois, dans le fond où coule la rivière. On a donné à cette gorge imposante le nom de Royal Gorge, et la direction du Denver and Rio Grande Railway a eu la bonne idée de construire des wagons absolument ouverts, qui permettent au voyageur d'admirer, en filant à toute vapeur, ce monumental caprice de la nature.

En sortant de ce col obscur où la lumière du jour peut à peine pénétrer, on découvre, à gauche, la superbe chaîne de Sangre de Cristo avec ses pics neigeux éclairés par un soleil brillant. C'est un changement à vue absolument féerique. On passe Parkdale et les sources chaudes de Wellsville pour arriver bientôt à Salida, ville de 3,000 habitants, située à une élévation de 7,049 pieds, à 217 milles de Denver. La voie bifurque ici de nouveau vers le nord pour se diriger vers Leadville et Aspen, les deux grands centres miniers du Colorado, où je conduirai mes lecteurs en revenant de Salt Lake City.

Nous allons, à présent, continuer notre route directement vers l'ouest, et escalader de nouveau une chaîne de montagnes par Marshall Pass, où la voie atteint une hauteur de 10,856 pieds au-dessus du niveau de la mer. Les Américains ont donné au chemin de fer, en cet endroit, le nom de: railroad in the clouds, un chemin de fer dans les nuages; ce qui est littéralement vrai, car on s'élève à certains endroits, au-dessus des nuages qui flottent, en flocons blancs, au-dessous du convoi qui gravit en les contournant les flancs escarpés de la montagne. Je n'ai pas besoin de répéter ici ce que j'ai déjà dit de Veta Pass, au sujet des difficultés de toutes sortes que l'on a eu à surmonter pour escalader une chaîne de montagnes aussi élevées, car j'aurais à revenir, à chaque instant, sur les prodiges de science et d'énergie dont les ingénieurs ont constamment fait preuve dans la construction des chemins de fer transcontinentaux, aussi bien au Canada qu'aux Etats-Unis.

Il est assez curieux de citer ici la description...

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

[Page manquante dans le document source.]

...sairement fort inégales. Nous mîmes à peu près quatre jours à les traverser; d'où je conclus, par le chemin que nous dûmes faire, qu'elles peuvent avoir, en cet endroit, c'est-à-dire, vers le 54e degré de latitude, une quarantaine de lieues de largeur. Le géographe Pinkerton se trompe assurément, quand il ne donne à ces montagnes que 3,000 pieds d'élévation au-dessus du niveau de la mer; d'après mes propres observations, je n'hésiterais pas à leur en donner 6,000; nous nous élevâmes très probablement à 1,500 pieds au-dessus du niveau des vallées, et nous n'étions peut-être pas à la moitié de la hauteur totale; et les vallées doivent être elles-mêmes considérablement au-dessus du niveau de l'Océan Pacifique, vu le nombre prodigieux de rapides que l'on rencontre dans la Columbia, depuis les chutes jusqu'à la rivière au Canot. Quoi qu'il en soit, si ces montagnes le cèdent aux Andes en hauteur et en étendue, elles surpassent de beaucoup, sous ces deux rapports, les Apalaches, regardées jusqu'à ces derniers temps comme les principales montagnes de l'Amérique Septentrionale; aussi donnent-elles naissance à une infinité de rivières, et aux plus grands fleuves de ce continent.

Ces montagnes offrent un champ vaste et neuf à l'histoire naturelle; nul botaniste, nul minéralogiste, ne les a encore examinées. Les premiers voyageurs les ont appelées Montagnes Luisantes, à cause d'un nombre infini de cristaux de roche, qui en couvrent, dit-on, la surface, et qui, lorsqu'elles ne sont pas couvertes de neige, ou dans les endroits où elles n'en sont pas couvertes, réfléchissent au loin les rayons du soleil. Le nom de Montagnes de Roches ou Rocheuses par excellence, leur a probablement été donné par ceux qui les ont traversées ensuite, à cause des énormes rochers qu'elles offraient çà et là à leur vue Effectivement, le Rocher à Miette, et celui de McGillivray surtout, m'ont presque paru des merveilles de la nature. Quelques-uns pensent qu'elles renferment des métaux et des pierres précieuses.

A l'exception du mouton blanc et de l'ibex, les animaux des Montagnes de Roches, si ces montagnes en nourrissent de particuliers, ne sont pas plus connus que leurs productions minérales et végétales. Le mouton blanc se tient ordinairement sur des rochers escarpés, où il est presque impossible aux hommes, et même aux loups, de l'aller chercher; nous en vîmes plusieurs siliceux qui entourent le Fort des Montagnes. Cet animal a les cornes grosses et tournées circulairement, comme celles du bélier domestique; il a la laine longue, mais grossière; celle du ventre est la plus fine et la plus blanche. Les sauvages qui habitent près des montagnes font avec cette laine des couvertures à peu près semblables aux nôtres, qu'ils échangent avec ceux des bords de la Columbia, pour du poisson, de la rassade, etc. L'ibex est une espèce de chèvre, qui fréquente, comme le mouton, le sommet et les fentes des rochers; il diffère de ce dernier, en ce qu'il a du poil, au lieu de laine, et n'a pas les cornes circulaires, mais seulement rejetées en arrière. La couleur n'est pas non plus la même. Les indigènes font bouillir les cornes de ces animaux, et en fabriquent ensuite artistement des cuillères, de petits plats, etc.

Je vais maintenant me borner à donner un aperçu géographique et commercial du pays montagneux qui sépare Denver de Salt Lake City, car ces contrées n'ont pas d'histoire, et les quelques villes que l'on rencontre comptent à peine dix à quinze ans d'existence. La première station importante que l'on rencontre à l'ouest de Marshal Pass est la ville de Gunnison qui compte une population de 2,500 habitants, et qui est le centre commercial d'une vallée fertile arrosée par la rivière Gunnison.

Ici, comme partout dans les montagnes, on a découvert des mines dont l'exploitation ajoute largement à la prospérité des villes naissantes et à l'alimentation du chemin de fer. L'hôtel de la Veta, à Gunnison, est un superbe édifice qui a coûté $225,000, et qui sert de buffet. Les voyageurs peuvent y prendre un repas succulent. De nombreux touristes, pendant la belle saison, viennent ici pour la chasse du gros gibier qui abonde dans la montagne, et pour la pêche de la truite, que l'on trouve dans les lacs et les petites rivières des environs.

Il y a encore ici un embranchement du chemin de fer qui va jusqu'au Crested Butte, à une distance de vingt-huit milles, où l'on a découvert d'abondantes mines d'un charbon anthracite que l'on dit être d'aussi bonne qualité que le meilleur charbon de la Pennsylvanie. La ligne principale se continue toujours vers l'ouest et un nouvel embranchement de trente-six milles, à Sapinero, se dirige vers la petite ville de Lake City où de riches mines d'argent ont été mises en exploitation depuis quelques années.

Quelques milles plus loin, sur l'artère principale, on entre dans une nouvelle gorge non moins intéressante et non moins profonde que la Royal Gorge, et que l'on a surnommée le Black Canyon, à cause de l'obscurité relative qui y règne continuellement et de la couleur sombre des flancs escarpés de la montagne. Cette gorge a quatorze milles de longueur. On y remarque spécialement une cascade superbe qui tombe d'une hauteur vertigineuse, et un pic très curieux qui s'élève abruptement comme un obélisque monstre, et que l'on a nommé le Currecanti Needle. On m'a dit que les Indiens y tenaient des conseils et des assemblées solennelles, lors des premières explorations du pays. Un peu plus loin, on suit encore les sinuosités d'une nouvelle gorge avant d'arriver à la jolie ville de Montrose, située à trois cents cinquante-trois milles de Denver, à une altitude de 5,811 pieds, au milieu de la vallée de la rivière Uncompahgre. C'est ici que le chemin de fer bifurque encore au sud pour aller jusqu'à Ouray, ville minière très-importante, dont j'ai déjà parlé dans un des chapitres précédents.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

Toujours en continuant notre voyage vers l'ouest, on passe Delta, petit village de cinq cents habitants, pour arriver, soixante-et-douze milles plus loin, à la ville de Grand Junction située à quatre cents vingt-cinq milles de Denver, au confluent des rivières Gunnison et Grande, dans un pays célèbre déjà par la culture des fruits. C'est ici que la division nord du Denver et Rio Grande Railway, qui dessert les villes minières de Leadville, Red Cliff, Aspen et Glenwood Springs, se raccorde à la ligne principale qui se continue toujours à l'ouest vers Salt Lake City et Ogden.

La rivière Grande, qui prend sa source dans les montagnes du nord du Colorado, se jette, plus au sud, dans la célèbre Rio Colorado-- rivière rouge--dont les gorges merveilleuses sont restées, jusque aujourd'hui dans le domaine de la légende. La rivière Rouge traverse les territoires de l'Utah et de l'Arizona pour se jeter, après un parcours de huit cents milles, dans le golfe de Californie. Les eaux de la rivière ont creusé partout sur leur passage, dans le sol et dans le roc vif, une gigantesque crevasse qui varie en profondeur de 2000 à 6000 pieds, et qui se continue ainsi jusqu'à la mer, en taillant son lit à travers les plaines, les plateaux et les montagnes.

Ces gorges incomparables sont encore relativement inconnues, bien qu'on ait tenté, à deux reprises, de les explorer. Le major Powell du bureau d'exploration et d'arpentage de Washington avait réussi, au prix de grands dangers, à suivre le lit de la rivière, sur une distance assez considérable, mais il avait reculé devant des cataractes, des remous et des rapides qui présentaient des difficultés de passage qu'il considérait comme insurmontables. Un ingénieur de Denver, Robert B. Stanton, organisait, en 1888, une expédition dans le but d'explorer le Rio Colorado jusqu'à son embouchure, mais ses premiers efforts furent contrecarrés par le naufrage de ses bateaux et la mort de quelques-uns de ses compagnons. Il fut forcé de rebrousser chemin et de venir se ravitailler à Denver, car il n'avait pas abandonné le dessein de pénétrer le mystère des gorges de la rivière Rouge. Il organisa une nouvelle expédition, et reprit, en décembre 1889, le chemin du Grand Canyon of the Colorado, bien décidé, cette fois, à pousser son entreprise jusqu'au bout, si la chose était humainement possible. Ses derniers efforts ont été couronnés de succès et M. Stanton, a fait son rapport officiel aux directeurs provisoires du Denver, Colorado Canyon and Pacific Railway. Je dis rapport officiel, car M. Stanton a joint l'utile à l'agréable en explorant les gorges du Rio Colorado, et ce sont des capitalistes qui lui avaient fourni les fonds nécessaires pour la réussite d'une expédition aussi hasardeuse. N'est ce pas que cette idée de vouloir construire une voie ferrée dans le lit d'un fleuve qui roule ses eaux tumultueuses à une profondeur moyenne de trois ou quatre mille pieds, est absolument dans le caractère américain qui ne recule devant rien et qui trouve généralement moyen de tourner les plus grandes difficultés à son avantage commercial.

C'était, cependant, une passion plus forte que celle de l'argent qui avait engagé des Canadiens-français à explorer le Rio Colorado à une époque ou la géographie du pays était encore généralement ignorée; c'était la passion des aventures et l'attrait de l'inconnu.

M. Stanton raconte qu'un matin, en aval d'un rapide dangereux qu'il venait de franchir avec ses compagnons, il crut apercevoir une inscription sur la falaise, près d'un endroit où une accalmie permettait d'arrêter les bateaux. Il s'approcha et lut avec surprise ces mots gravés profondément dans le roc:

I. JULIEN-1833

M. Stanton dit lui-même qu'il est de toute évidence que des voyageurs canadiens ont passé par là trente-six ans avant la première exploration du major Powell en 1869, et à une époque ou le pays n'avait pas encore été officiellement exploré par le gouvernement des Etats-Unis. Et voici qui paraît encore aussi curieux. En continuant leur voyage à travers les mille périls des cataractes, des rapides, des remous et des fureurs du fleuve, à une profondeur de plus de 5,000 pieds, M. Stanton et ses compagnons aperçurent un matin, à leur suprême étonnement, un mineur solitaire qui cherchait des paillettes d'or dans les sables de la rive, à un endroit où le fleuve s'élargissant, formait une grève assez considérable. Et ce mineur qui, depuis plus d'un an, vivait ainsi seul, de chasse et de pêche, en cherchant de l'or dans le lit du Rio Colorado, c'était encore un Canadien-français; il s'appelait Félix Lantier.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

Cela se passait au mois de janvier 1890, et il me serait difficile de citer deux preuves plus convaincantes et plus authentiques que la présence de ces Canadiens: Julien, en 1833, et Lantier, en 1890, dans les gorges inexplorées du Colorado, à l'appui de la théorie que j'ai déjà émise, au sujet de la découverte et de l'exploration première de tous les pays qui constituent le massif des Montagnes-Rocheuses par les trappeurs et les voyageurs de nationalité franco-canadienne.

* * *

En quittant Grand Junction, on passe Fruitvale, puis on s'engage sur des plateaux arides, que l'on a surnommés le désert du Colorado. Sur un parcours de deux cent milles, on n'aperçoit pas le moindre signe de végétation, si ce n'est des buissons de sauge--sage brushes--qui poussent ça et là sur la croûte grisâtre de la terre cuite par le soleil. On prétend, cependant, qu'il serait possible de rendre ce pays propre à la culture en construisant des canaux d'irrigation qui y apporteraient l'eau de la rivière Grande, mais personne, jusqu'à présent n'a encore entrepris d'en faire l'essai. Il reste encore trop de terres fertiles et inoccupées pour qu'on s'amuse à fertiliser les déserts, par des travaux difficiles et extrêmement coûteux. On aperçoit toujours, dans la distance, des chaînes de montagnes couvertes de neige, ce qui varie un peu le paysage qui, sans cela, deviendrait monotone et ennuyeux. A cinq cent quarante-quatre milles de Denver, on aperçoit enfin la Green River, la rivière Verte, où l'on commence de nouveau l'ascension des monts Wasatch. J'allais oublier de dire qu'à cinquante milles à l'ouest de Grand Junction nous avions traversé la frontière du territoire de l'Utah, et que nous étions actuellement dans le pays des Mormons. On passe plusieurs petites stations de peu d'importance, et l'on arrive à la petite ville de Price, située dans la vallée et sur les bords de la rivière du même nom, à six cent onze milles de Denver. A quatre-vingt milles au nord, se trouve le fort Duchêne, poste militaire important, construit sur une réserve indienne de 4,000,000 d'acres, où vivent 2,500 sauvages sous la tutelle du gouvernement de Washington. Ce poste porte le nom d'un célèbre trappeur canadien qui accompagnait le général Fremont, comme guide, lors de ses explorations de 1842, 43 et 44.

A six milles au-delà de Price, on passe Castle Gate, situé à l'entrée du défilé du même nom. Cette petite ville est ainsi nommée parce que deux énormes rochers, taillés perpendiculairement simulent assez bien les portes monumentales d'une forteresse qui aurait pu être construite par des géants. On atteint bientôt le sommet des Wasatch, par un défilé d'une altitude de 7,465 pieds, et l'on descend ensuite à l'ouest pour se trouver dans la superbe et fertile vallée de l'Utah, à une distance de six cent soixante-et-dix-neuf milles de Denver. On tombe ici dans un pays admirablement cultivé, où les habitations se groupent autour des villes de Springville, de Provo, de Lehigh, de Draper, jusqu'à Salt Lake City.

Sur une distance de trente-six milles, on côtoie les rives du lac Utah, et l'on aperçoit enfin dans le lointain le dôme du tabernacle et les tours inachevées du temple des Saints du dernier jour, comme les Mormons s'appellent eux-mêmes, avec une modestie qui fait honneur à leur crédulité. La vallée de l'Utah est enfermée entre deux chaînes de hautes montagnes, à l'est par les monts Wasatch et à l'ouest par les Monts Oquirrh. Une petite rivière, à laquelle les Mormons ont donné un nom biblique, le Jourdain, réunit les eaux du lac Utah, aux eaux du grand lac salé à quelques milles de Salt Lake City. On sait que le fleuve du Jourdain, en Palestine, dans les eaux duquel Jésus-Christ fut baptisé par Jean-Baptiste, réunit les eaux de la mer de Galilée aux eaux de la Mer-Morte. Les Mormons, toujours pour suivre la tradition, baptisent leurs néophytes dans les eaux du Jourdain de l'Utah, car ils se piquent spécialement d'imiter en tout la tradition biblique et évangélique de l'Ancien et du Nouveau-Testament.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

XIV

AU PAYS DES MORMONS

J'ai déjà dit que le territoire de l'Utah avait été exploré, en 1833, par le capitaine Bonneville, qui découvrit le grand lac salé, et plus tard, en 1843, par le général Fremont, qui fit un rapport officiel au gouvernement américain sur les contrées environnantes. Mais le pays ne fut colonisé que quatre ans plus tard par le président Brigham Young de l'Eglise des Mormons, qui entra dans la vallée de l'Utah, le 24 juin 1847, à la tête de cent quarante-sept pionniers; et qui choisit immédiatement le site actuel de Salt Lake City pour Rétablissement le sa colonie. Les Mormons avaient quitté l'Illinois, l'année précédente, et la caravane avait mis près d'un an à traverser le pays, alors sauvage, qui sépare l'Utah des bords du Mississipi. De nombreuses caravanes les suivirent bientôt, et la population s'accrut dans de telles proportions, que le pays fut organisé en territoire, avec un gouvernement régulier, au mois de septembre 1850. Brigham Young en fut nommé le premier gouverneur, par le gouvernement de Washington, et la ville de Salt Lake City fut politiquement organisée, le 11 janvier 1851. Les Mormons qui habitaient exclusivement le pays à cette époque, faisaient une propagande énergique dans les Etats de l'Est, aussi bien que dans les pays du nord de l'Europe, particulièrement parmi les Anglais et les Scandinaves.

De nombreux néophytes, venaient continuellement se joindre à la colonie naissante et les Saints des derniers jours jetèrent les bases d'une colonie nombreuse et prospère. Jusqu'à la date de la construction du premier chemin de fer, en 1871, les Mormons vécurent chez eux en restant complètement étrangers aux relations du dehors, et Brigham Young était littéralement l'autocrate, du nouveau territoire habité par ses disciples. Les étrangers, ou les Gentils, comme les Mormons appellent tous ceux qui ne sont pas de leur Eglise, commencèrent à émigrer vers cette époque, et en 1890, pour la première fois dans l'histoire du pays, les élections municipales de Salt Lake City ont eu pour résultat d'enlever le contrôle des affaires des mains des chefs de cette puissance oligarchie. Je vais, avant d'aller plus loin, faire un résumé historique de la fondation de la secte des Mormons, par leur prophète Joseph Smith, en 1827.

Lors de la confusion des langues, après la construction de la tour de Babel, le Seigneur, selon la croyance des Mormons, aurait conduit un petit peuple vers les rives du continent américain; et ce peuple, après avoir traversé l'océan sur huit vaisseaux, serait devenu une nation puissante qui habita l'Amérique durant 1,500 ans, mais qui fut détruite, 600 ans avant Jésus-Christ, pour s'être adonné à des pratiques païennes et idolâtres. Une nouvelle colonie d'Israélites, de la tribu de Joseph, vint aussitôt repeupler l'Amérique, mais les nouveaux venus se divisèrent bientôt en deux puissantes factions, sous les ordres de deux chefs nommés Nephi et Laman. Leurs partisans étaient connu respectivement sous les noms de Nephites et Lamanites. Les Nephites continuèrent la saine tradition et suivirent les lois du Seigneur. Les Lamanites, au contraire, devinrent un peuple méchant, mais puissant, qui détruisit les Nephites, vers l'an 400 de l'ère chrétienne. Mormon, qui était un prophète, vivait vers cette époque, et il reçut l'ordre du Seigneur d'écrire l'histoire de ses ancêtres et des prophéties divines qui leur avaient été révélées, avant leur destruction par les Lamanites.

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Il commença le travail qui fut terminé vingt ans plus tard par son fils Moroni, et le tout, gravé sur des tablettes d'or, fut enfoui dans une colline appelée Cumorah et située dans le township de Manchester, comté d'Ontario, état de New-York. Ces archives sacrées furent découvertes, le 22 septembre 1827, par le prophète Joseph Smith, qu'un ange révélateur avait conduit en cet endroit. Les tablettes d'or avaient été déposées dans un coffre de pierre cimenté avec soin, et le tout fut trouvé dans le plus parfait état de préservation, avec deux pierres transparentes qui permirent au prophète de traduire et d'interpréter les caractères égyptiens de ces relations curieuses. Trois témoins, nommés respectivement Oliver Cowdrey, David Whitmer et Martin Harris, assistaient aux fouilles faites par Joseph Smith et certifièrent que la découverte du livre sacré était parfaitement authentique. C'est de cette époque que date l'organisation de L'Eglise de Jésus-Christ des Saints du dernier jour--Church of Jesus-Christ of latter-day Saints. Joseph Smith commença la prédication de la nouvelle doctrine, et un grand nombre de néophytes se joignirent à lui, dès les premiers jours.

Les Mormons émigrèrent d'abord à Kirtland, Ohio, où ils construisirent un temple, en 1833; plus tard, en 1838, ils élevèrent un nouveau temple à Far-West, Missouri; en 1841 ils s'établirent à Nauvoo, dans l'Illinois où ils devinrent très nombreux, et où ils élevèrent un troisième temple, qui fut inauguré par de grandes cérémonies le 3 mai 1846. Les populations environnantes s'émurent de leur présence en cet endroit, et devinrent hostiles en face de l'accroissement rapide du nombre des Saints du dernier jour. Une émeute éclata bientôt; le prophète Joseph Smith fut tué dans la mêlée, et le temple devint la proie des flammes. C'est alors que le nouveau président Brigham Young, se mit à la tête de ses disciples et se dirigea vers l'Ouest, pour aller s'établir définitivement dans la vallée de l'Utah, où il mourut en 1877. Il est curieux de constater que les biens des Mormons, dans l'Illinois, furent achetés par la fameuse communauté socialiste française d'Etienne Cabet qui mourut à Saint-Louis, quelques années plus tard, après avoir assisté à l'effondrement de son système et à la dispersion de ses adhérents.

La croyance des Mormons est basée sur l'Ancien et le Nouveau-Testament aussi bien que sur les révélations de Mormon, qui comprennent les livres de Nephi, de Jacob, d'Enos, de Jarom, de Mosiah, de Zeniff, d'Alma, d'Helaman, de Mormon, d'Ether et de Moroni.--Ce troisième Testament, comme ils l'appellent, forme un volume de 623 pages, petit texte, plus considérable que le Nouveau-Testament, et le style ressemble beaucoup à celui des anciens livres. Le tout forme un récit assez obscur des événements qui se rattachent à la prétendue découverte de l'Amérique par les anciens, et à la destruction de ces peuples par les Lamanites.

Pour terminer, j'emprunte au volume intitulé: Mormon Doctrine, les treize articles de foi de l'Eglise de Jésus-Christ des Saints des derniers jours rédigés par leur premier prophète, Joseph Smith. Je traduis textuellement:

1--Nous croyons en Dieu, le Père Eternel, en son fils Jésus-Christ, et en le Saint-Esprit.

2--Nous croyons que tous les hommes seront punis pour leur propres péchés et non pas pour le péché d'Adam.

3--Nous croyons que par l'expiation du Christ, toute l'humanité peut être sauvée, en obéissant aux lois et aux préceptes de l'Evangile.

4--Nous croyons que ces préceptes sont: 1° La foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ; 2° le repentir; 3º le baptême par immersion, pour la rémission des péchés; 4º l'imposition des mains et les dons du Saint-Esprit.

5--Nous croyons qu'un homme peut recevoir les dons de Dieu par la prophétie et l'imposition des mains de ceux qui ont reçu de Dieu l'autorité de prêcher l'Evangile et d'administrer ses préceptes.

6--Nous croyons à la même organisation hiérarchique qui existait dans l'Eglise primitive, c'est-à-dire les apôtres, les prophètes, les pasteurs, les professeurs, les évangélistes, etc.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

7--Nous croyons aux dons des langues, de la prophétie, des révélations, des visions, des guérisons, de l'interprétation des langues, etc.

8--Nous croyons que la Bible est la parole de Dieu en autant qu'elle a été traduite correctement; nous croyons aussi que le livre de Mormon est la parole de Dieu.

9--Nous croyons à tout ce que Dieu a révélé, à tout ce qu'il révèle maintenant, et nous croyons qu'il révélera encore de grandes choses qui appartiennent au royaume éternel.

10--Nous croyons littéralement au rassemblement d'Israël et à la restauration des dix Tribus. Nous croyons que le Christ régnera personnellement sur cette terre, et que cette terre sera renouvelée et recevra la gloire du paradis.

11--Nous réclamons le privilège d'adorer Dieu selon la voix de nos consciences, et nous reconnaissons à tous les hommes le même privilège, quelle que soit la forme ou le fond de leur culte.

12--Nous croyons au respect et à l'obéissance aux rois, aux présidents, aux gouverneurs et aux magistrats, en obéissant aux lois, en les honorant et les soutenant.

13--Nous croyons que nous devons être honnêtes, véridiques, chastes, charitables, vertueux et que nous devons faire du bien à tous les hommes; en vérité nous devons dire que nous suivons les ordonnances de saint Paul, en "croyant toutes choses et en espérant toutes choses"; nous avons souffert beaucoup de choses et nous espérons pouvoir encore souffrir toutes choses. Nous recherchons tout ce qui est vertueux, aimable, bien considéré et digne d'éloges.

Joseph Smith

L'organisation de l'Eglise des mormons est absolument autocratique, et tous obéissent aveuglément aux ordres du président, qui est le chef spirituel et temporel de toutes choses. Le président Woodruff, qui est le chef actuel des Saints du dernier jour, est un vieillard qui paraît être loin de posséder les qualités executives de ses prédécesseurs, John Taylor et Brigham Young. Les Gentils continuent à émigrer vers l'Utah et se sont déjà emparés du gouvernement de Salt Lake City; ils ne tarderont guère à obtenir la majorité dans la législature du Territoire, et le pouvoir temporel de l'Eglise des mormons aura cessé d'exister.

La polygamie est absolument défendue par les lois civiles, et les autorités jettent en prison les Saints qui se permettent d'avoir plus d'une femme à la fois. On remarque d'ailleurs que la plupart des mormons d'aujourd'hui ne se gênent guère pour blâmer ouvertement cette coutume immorale, bien qu'ils disent que les chefs ne faisaient que suivre l'exemple donné par les patriarches et par les saints rois David et Solomon. Le gouvernement de l'Eglise est alimenté par une dîme de dix pour cent, que les fidèles payent en nature avec les produits de la terre, en animaux pour ceux qui s'occupent de l'élevage, et en argent pour ceux qui sont dans le commerce ou dans l'industrie.

Plusieurs schismes ont déjà éclaté parmi les mormons, et l'on compte déjà deux ou trois "Eglises réformées." On aurait tort de croire que le fanatisme religieux empêche les disciples de Joseph Smith de s'occuper des affaires de ce monde, car les plus grands établissements commerciaux et industriels de Salt Lake City sont entre leurs mains. Ils sont également propriétaires de la plus grande partie du territoire, et leur terres sont des modèles de culture comme leurs habitations sont des modèles de confort et de bien-être. Ils ont fondé des journaux partout, et ils ont même créé des établissements dans différentes parties des Etats-Unis et du Canada. Ils envoient régulièrement en Europe, en Asie et même jusqu'en Océanie, des missionnaires pour prêcher la doctrine de Joseph Smith, et, bien que la majorité des mormons se recrute parmi les Anglo-Saxons, on en voit cependant de presque toutes les origines et de presque tous les pays du monde. Je dois ici faire une exception, car bien que je sois allé aux renseignements, je n'ai pas pu découvrir un seul mormon d'origine française à Salt Lake City.

J'ai cru devoir donner tous ces détails sur l'organisation et la croyance religieuse de ce curieux peuple, car je crois, que, en général, on se fait, au Canada et ailleurs, de bien fausses idées sur son compte. Ce sont des fanatiques qui croient que le royaume du ciel leur est exclusivement réservé,'et qui attendent avec patience une deuxième visite du Messie, qui, cette fois, régnera personnellement et visiblement sur toute la terre, et dont la capitale sera naturellement là cité de Sion--autrement dite Salt Lake City. Ils font tout simplement graviter le reste de l'univers autour de leur croyance, et ils s'intitulent modestement "le peuple choisi de Dieu".

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XV

ENCORE LES MORMONS--LE GRAND LAC SALÉ.

Salt Lake City est aujourd'hui une ville de 35,000 habitants, ayant des églises de presque toutes les sectes religieuses, trois grands journaux quotidiens, une université, des hôpitaux, des écoles publiques de tous les rangs, deux grands théâtres, une bourse, un musée, un système complet de tramways électriques, un aqueduc et plusieurs grandes fabriques de verre, de machines de toutes sortes, de meubles, de chaussures, de tabac, de briques, de tuiles, de ciment, etc. La ville est éclairée à l'électricité, ainsi que la plupart des édifices publics et des maisons particulières. En chiffres ronds, la ville contient 10,000 maisons, 200 fabriques, 16 publications périodiques, 9 banques, 18 imprimeries, 22 écoles et 14 édifices voués à l'exercice des différents cultes. Les établissements mormons sont naturellement en plus grand nombre, ont plus d'importance que les autres, et offrent plus d'intérêt aux voyageurs. On aperçoit de loin, en approchant de Salt Lake City, les trois grands édifices religieux qui occupent le Temple Square. Ce sont le Tabernacle, la Salle d'assemblée et le Temple, qui n'est pas encore tout à fait terminé, bien qu'il s'élève déjà à une grande hauteur. Je vais donner une courte description de chacun de ces édifices, qui sont, à Salt Lake City et pour les mormons en particulier, ce que la basilique de Saint-Pierre et le Vatican sont à Rome et au monde catholique en général. Le tabernacle est de forme elliptique, d'une longueur de 250 pieds et d'une largeur de 150 pieds. La nef a une hauteur de 80 pieds avec un jubé en galerie qui fait tout le tour de l'édifice. Un orgue superbe occupe l'une des extrémités du tabernacle, qui ressemble, à l'intérieur, par la simplicité de sa construction et de ses décorations, à la plupart des temples protestants. Dix mille personnes peuvent trouver place, en même temps, dans cette vaste enceinte, qui possède les meilleurs qualités d'acoustique. J'ai assisté à la prédication du dimanche, où tous les étrangers sont admis et même reçus avec la plus grande politesse; et, bien que je fusse placé à l'extrémité de l'édifice opposée à celle où se trouvait le prédicateur qui était un vieillard, je ne perdis pas une seule parole de son discours. La musique et les choeurs étaient absolument remarquables, et l'orateur fit un sermon qui dénotait une instruction supérieure et une facilité d'élocution peu commune. Il prêchait sur un texte de l'Apocalypse, et prédisait, selon la doctrine mormonne, la nouvelle venue du Messie et son règne éternel sur la terre. Le tabernacle était rempli, et tous les fidèles observaient le recueillement le plus respectueux et le plus complet. Pas un mot de la polygamie, qui passe, aux yeux des étrangers, comme le signe distinctif de l'organisation sociale et religieuse des Saints du dernier jours.

J'ai déjà dit, d'ailleurs, que les autorités fédérales sévissent avec la plus grande rigueur contre ceux qui se permettent d'avoir plus d'une femme à la fois, et, si la chose se pratique encore aujourd'hui, elle est tenue tellement secrète que les étrangers n'en peuvent pas trouver d'exemple. La Salle d'assemblée--Assembly Hall--est située près du Tabernacle et sert indistinctement aux réunions publiques ou aux services religieux. C'est aussi un édifice remarquable qui peut contenir 3,000 personnes, et dont les peintures décoratives ont un caractère exclusivement religieux. Les panneaux de la voûte contiennent une série de tableaux représentant l'histoire de la découverte du livre des mormons par leur prophète Joseph Smith. Une immense ruche emblématique, avec l'inscription: Holiness to the Lord, occupe le panneau du centre. Cette ruche et cette inscription se retrouvent partout dans les édifices des mormons, à Salt Lake City. Ce sont les armés et la devise de leur Eglise.

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Le nouveau temple de Salt Lake City sera sans contredit, lorsqu'il sera terminé, un des édifices les plus curieux et les plus remarquables de l'Amérique. L'extérieur ressemble assez, en grandeur et en apparence architecturale, à l'église de Notre-Dame à Montréal, avec cette différence, cependant, qu'il y a trois tours à chaque extrémité, et que ces tours, lorsqu'elles seront finies, seront surmontées par des flèches qui atteindront une hauteur de deux cent cinquante pieds. La longueur du temple est de deux cents pieds, sur une largeur de cent pieds, et le tout est construit en granit magnifique, taillé et sculpté d'une manière tout à fait artistique. La première pierre fut posée le 6 avril 1853, et il serait assez difficile de dire à quelle époque le temple sera consacré au culte. Qu'il me suffise de constater que les Mormons ont déjà dépensé $5,000,000--je dis bien cinq millions de piastres--pour les travaux faits jusque aujourd'hui, et l'intérieur n'a pas encore été touché. On évalue le coût total à $8,000,000; mais l'architecte lui-même qui m'a donné ces détails avoue qu'il est assez difficile de donner des chiffres absolument exacts. On voit que les mormons ne mesquinent pas pour tout ce qui touche aux intérêts et à la magnificence de leur culte. Les trois édifices dont je viens de donner une courte description seraient considérés comme remarquables, dans n'importe quel pays du monde. Le magasin des dîmes--tithing storehouse--le musée, les résidences du président et des apôtres, sont des constructions ordinaires comme on en rencontre partout, si j'en excepte, cependant, le Gordo House, ancienne résidence de Brigham Young, construite par lui quelque années avant sa mort. Il est peut-être intéressant de dire ici que Brigham Young était né à Willingham, Etat du Vermont, en 1801, qu'il embrassa la croyance de Joseph Smith en 1833, et qu'il mourut à Salt Lake City, le 29 août, 1877, laissant une fortune personnelle de plusieurs millions de dollars, aux très nombreux enfants qu'il avait eus de plusieurs femmes.

L'établissement commercial le plus important de Salt Lake City est le Zion's Coopérative Mercantile Institution, immense association coopérative qui a des succursales dans toutes les villes de l'Utah, et qui fait des affaires, chaque année, pour un montant très-élevé. Ses transactions pour l'année 1889 se sont élevées à plus de $5,000,000, et en consultant Bradstreet, j'ai constaté que son crédit était illimité.

On veut probablement savoir, maintenant avant de quitter le pays des mormons, quelle est mon opinion sur ce curieux peuple qui se croit appelé à jouer sur terre le rôle de "peuple choisi de Dieu. "Je n'ai pas à discuter ici l'absurdité de leurs traditions et la puérilité de leur croyance dans les révélations de leur prophète Joseph Smith. Leur religion semble un mélange de crédulité inexplicable et de fanatisme outré. Les mahométans eux-mêmes n'observent pas plus régulièrement les préceptes du Coran et ne croient pas plus fermement aux inspirations de Mahomet que les mormons ne pratiquent les ordonnances de leur Eglise et ne sont convaincus que Joseph Smith était le prophète de Dieu. Dans la vie ordinaire et dans leurs relations avec les Gentils, on m'a dit tant de bien t et tant de mal des Saints du dernier jour, qu'il est assez difficile pour moi de me former une idée absolument juste sur leur compte. Un prêtre catholique m'a vanté leur fidélité inaltérable à leur croyance, tout en faisant naturellement ses réserves au point de vue religieux. D'autres personnes m'ont affirmé que les mormons étaient des hypocrites; d'autres enfin m'ont vanté leur honorabilité et leur parfaite intégrité, dans leurs relations commerciales. Je dois dire pendant les quelques jours que j'ai passés à Salt Lake City, j'ai cherché à me renseigner, autant que faire se pouvait, sur tout ce qui se rattache à leur organisation sociale, et partout où je me suis adressé, chez les plus hauts dignitaires de l'Eglise, comme chez le plus humble cultivateur, on m'a reçu et l'on m'a répondu avec la plus grande courtoisie, la plus parfaite bienveillance et la plus grande cordialité au moins apparente.

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Le président Woodruff lui-même a répondu à toutes mes questions, peut-être indiscrètes, parfois, avec une bonhomie et une franchise dont je n'ai eu qu'à me louer, mais j'avoue que je n'ai pas eu le temps d'étudier assez longuement cette étrange population, pour en parler avec une autorité suffisante. Ce que j'en ai vu, cependant, m'a convaincu que, en général, on se fait une idée bien fausse ou bien exagérée de tout ce qui touche à la croyance des mormons, à leur organisation religieuse et sociale, aussi bien qu'à leur situation agricole, commerciale et financière. Sur ce dernier point, ils jouissent indiscutablement d'une prospérité relativement supérieure à celle des autres populations environnantes. La centralisation de tous les pouvoirs entre les mains de quelques chefs a eu pour effet d'établir une solidarité générale qui exclut la misère et l'extrême pauvreté dans toutes les classes de cette organisation politico-religieuse. L'instruction a aussi fait des progrès rapides parmi eux, et ils envoient systématiquement leurs élèves lés plus intelligents terminer leurs études dans les grands collèges des Etats de l'Est et des pays européens. Ils cultivent aussi avec succès l'étude des arts libéraux, et ils comptent dans leurs rangs des musiciens, des peintres, des sculpteurs et des architectes de distinction. Le contact des étrangers tend continuellement à leur communiquer des idées plus larges et plus en harmonie avec la civilisation moderne, et il sera curieux de constater, dans vingt-cinq ans, les changements que ce contact aura opérés parmi eux. L'émigration se porte aujourd'hui considérablement vers l'Utah, qui offre un champ fertile pour l'agriculture, et dont les richesses minérales promettent un rendement que l'on pourra comparer bientôt avantageusement avec ceux des Etats voisins. Il est curieux de constater que les mormons ne s'occupent pas de l'exploitation des mines, et qu'il existe chez eux un préjugé religieux contre ce genre d'occupation, ce qui a permis aux Gentils d'accaparer tous les terrains miniers au détriment des Saints du dernier jour.

* * *

Le Grand Lac Salé, autrefois connu sous le nom du Lac Bonneville, du nom de son premier explorateur, est une vaste nappe d'eau de 2,200 milles de superficie--environ un tiers de celle du lac Ontario--entourée de hautes montagnes, d'une profondeur moyenne de vingt pieds, ayant une longueur extrême de cent vingt-six milles et une largeur moyenne de quarante-cinq milles. Un gallon impérial de l'eau de ce lac remarquable contient vingt-quatre onces et demie de matières salines, et le général Fremont, dans son exploration de 1842, obtint "quatorze chopines de beau sel blanc par l'évaporation de cinq gallons d'eau dans une bouilloire ordinaire, au-dessus d'un feu de campement." Les eaux du lac sont plus salées que les eaux de l'Atlantique, et contiennent à peu près les même proportions de sel que les eaux de la Mer-Morte, en Palestine. Voici d'ailleurs le résultat d'une analyse faite par les soins du Smithsonian Institute de Washington. Je traduis littéralement:

Sel ordinaire.............................. 11,735 Carbonate de chaux......................... 016 Sulphate de chaux.......................... 073 Sel d'Epsom................................ 1,123 Chlorure de magnésie....................... 843 _______ Proportion de solides...................... 13,790 Eau........................................ 86,210 _______ 100,000

Cent grains de matières solides contiennent:

Sel-ordinaire.............................. 85,089 Carbonate de chaux......................... 117 Sulphate de chaux.......................... 531 Sel d'Epsom................................ 8,145 Chlorure de magnésie....................... 6,118 _______ 100,000

Voilà pour les savants que cette analyse peut intéresser. J'ai déjà donné les proportions en termes ordinaires, pour le commun des mortels.

Les eaux du Grand Lac Salé sont d'une pureté et d'une transparence remarquables, et l'on aperçoit le sable et les petits cailloux du fond, à une profondeur de vingt-cinq à trente pieds. Bien que de nombreuses rivières d'eau douce descendent des montagnes limitrophes pour se déverser dans son lit, et bien qu'on ne leur connaisse pas d'issue ou de débouché, les eaux du lac restent uniformément salées. On a remarqué aussi que le niveau des eaux a changé à plusieurs reprises, formant une espèce de marée inégale et irrégulière; mais on ignore la cause du flux et du reflux de cette mer intérieure dont le lit était autrefois beaucoup plus considérable, comme on peut en juger par les traces qu'ont laissées les eaux, en se retirant, sur les flancs des montagnes voisines.

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Plusieurs îles, dont quelques-unes assez importantes, rompent l'uniformité du paysage, et les citoyens de Salt Lake City et d'Ogden ont construit sur le rivage des maisons de plaisance et des bains, à un endroit magnifique que l'on a nommé Lake Park et qui prend, chaque année, plus d'importance, comme ville d'eaux. La densité des eaux du lac est telle que les baigneurs flottent à la surface, sans faire le moindre effort, et les médecins déclarent que les bains du Lac Salé valent à tous les points de vue, les bains de mer. Lake Park est à mi-chemin entre Salt Lake City et Ogden, ville de 10,000 habitants, située à trente-six milles de la capitale de l'Utah, à sept cent soixante-et-onze milles de Denver, à deux mille cinq cents de New-York, à huit cent soixante-et-quatre à l'est de San-Francisco, et à une élévation de 4,286 pieds au-dessus du niveau de la mer. C'est ici que ce fait le raccordement du Denver and Rio Grande Railway, de l'Union Pacific Railway et du Central Pacific Railway. Ces deux derniers chemins de fer forment le premier réseau transcontinental qui ait été construit aux Etats-Unis, et la ville d'Ogden, qui est aussi d'origine mormonne, deviendra bientôt, par sa position centrale et ses facilités de communication, une rivale de son aînée, Salt Lake City.

C'est ici que se termine mon voyage vers l'Ouest, et je vais reprendre la route du Denver & Rio Grande Railway, en visitant en route les centres miniers d'Aspen et de Leadville, dans le Colorado.

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XVI

LES VOYAGES DE BONNEVILLE--ASPEN LE MONT DE LA SAINTE-CROIX.

Il s'agit maintenant de quitter l'Utah pour refaire ma route jusqu'à Grand Junction, en traversant de nouveau la rivière Verte, où nous allons nous arrêter quelques instants pour réveiller les souvenirs de l'expédition du capitaine Bonneville, en 1832, 33 et 34.

Bonneville était capitaine au 7e régiment d'infanterie des Etats-Unis, lorsqu'il entreprit le voyage que Washington Irving a raconté quelques années plus tard. Le désir de prendre part aux explorations des territoires encore inconnus des Montagnes-Rocheuses, et de voir de près la vie sauvage des traiteurs et des chasseurs de l'Ouest avait engagé le capitaine à former une expédition pour faire la traite, tout en faisant des études qui pour raient servir à renseigner les autorités militaires sur le nombre, l'armement et les dispositions pacifiques ou belliqueuses des tribus sauvages. Il obtint donc un congé de deux ans, et partit à la tête de quarante hommes et d'un assortiment complet de marchandises, de bimbeloterie, d'armes et de munitions, de rassade, de draps et d'indiennes de couleur, en un mot de tout ce qu'il fallait pour faire la traite des pelleteries avec les trappeurs et les sauvages de l'Ouest.

Le rendez-vous général des traiteurs était, à cette époque, situé dans une vallée que les métis canadiens appelaient Trou de Pierre, parce que l'un des leurs avait été assassiné, en cette endroit, par une bande de Pieds-Noirs. Trois compagnies puissantes exerçaient alors le monopole de la traite dans ces pays sauvages: la Compagnie de la Baie d'Hudson, la Rocky Mountain Fur Company et l'American Fur Company. Ces deux dernières avaient leurs sièges sociaux à New-York et à Saint-Louis, respectivement. Le Trou de Pierre était situé dans la vallée de la rivière Verte, près de ses sources et non loin des pics que les trappeurs, dans leur langage pittoresque, avaient nommés les Trois-Tétons. Ces montagnes que l'on apercevait à une grande distance, servaient de guides et de points de ralliement à tous ces aventuriers qui s'enfonçaient dans la solitude à la recherche des fourrures qui abondaient dans les contrées environnantes.

Illustration from Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

Bonneville arriva au rendez-vous, où il avait été devancé par les représentants des compagnies et par plusieurs bandes libres de chasseurs métis et sauvages qui venaient échanger le produit de leur chasse pour les marchandises des traiteurs. Durant un mois, les chasseurs faisaient ripaille, et le Trou de Pierre devenait un véritable caravansérail où l'on buvait, dansait, chantait, jouait et où l'on se battait souvent à la suite des querelles qu'engendrait la réunion d'éléments aussi disparates. Plusieurs tribus indiennes, amies des blancs, venaient aussi camper aux environs pour se procurer des armes, de la poudre et des balles dans le double but de faire la chasse et de se défendre contre les attaques des Pieds-Noirs et des Corbeaux, qui faisaient une guerre de surprises et d'embuscades à tous ceux qui osaient chasser dans les pays voisins.

Les Nez-Percés, les Têtes-Plates, les Pen'd'oreilles, les Cotonnois, les Gros-Ventres formaient une espèce d'alliance offensive et défensive contre les Pieds-Noirs et les Corbeaux; mais ceux-ci, qui étaient plus aguerris et plus nombreux, les poursuivaient partout avec une fureur et un acharnement qui ne s'explique que par le fait que ces sauvages ne vivaient que de guerre et de rapine. Le métier de trappeur était donc des plus dangereux, et il fallait se tenir continuellement sur ses gardes et être prêt à toutes les éventualités, pour s'aventurer dans les montagnes. Après ce mois de réjouissances et de bombance, toutes les bandes se dispersaient pour revenir un an plus tard recommencer la même histoire. Je n'ai pas l'intention de suivre le capitaine Bonneville dans toutes ses expéditions et dans toutes ses luttes meurtrières avec les Pieds-Noirs; qu'il me suffise de dire qu'il ne revint à New-York que trois ans plus tard, et qu'il eut quelque difficulté à se faire pardonner son absence prolongée, par les autorités militaires. Je désire cependant relever quelques injustices et quelques inexactitudes que Washington Irving à introduites dans son récit, sur le compte des chasseurs canadiens et métis. Le célèbre auteur de la Vie de Christophe Colomb se laisse souvent emporter par ses préjugés contre tout ce qui est d'origine française, et Bonneville n'a probablement échappé à ses critiques que parce qu'il était officier dans l'armée des Etats-Unis, quoique né à New York de parents français.

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