Front matter (continued 4)
Reading edition
— J’ai été long, pour ramasser le tout en une fois et n’être pas obligé d’y revenir…
Puis, montrant les colis que deux garçons rangeaient par la chambre:
— Ici le linge, les vêtements, là tes papiers, tes livres… Il ne manque que tes lettres; elle m’a supplié de les lui laisser encore pour les relire, avoir quelque chose de toi. J’ai pensé que ça n’offrait pas de danger… C’est une si bonne fille…
Il souffla longuement, assis sur la malle, et s’épongeant le front avec son mouchoir de soie écrue, large comme une serviette. Jean n’osait demander des détails, dans quelles dispositions il l’avait trouvée; l’autre n’en donnait pas, de peur de l’attrister. Et ils remplirent ce silence, difficile, gros de choses inexprimées, par des remarques sur le temps changé brusquement depuis la veille, tourné au froid, sur l’aspect lamentable de cette banlieue de Paris déserte et dénudée, plantée de cheminées d’usines et de ces énormes cylindres de fonte, réservoirs des maraîchers. Puis au bout d’un moment:
— Elle ne vous a rien donné pour moi, mon oncle?
— Non… tu peux être tranquille… Elle ne t’embêtera pas, elle a pris son parti avec beaucoup de résolution et de dignité…
Pourquoi Jean vit-il dans ce peu de mots une intention de blâme, un reproche de sa rigueur?
— C’est égal, corvée pour corvée, reprenait l’oncle, j’aimais mieux encore les griffes de la Mornas que le désespoir de cette malheureuse.
— Elle a beaucoup pleuré?
— Ah! mon ami… Et si bien, d’un tel coeur, que je sanglotais moi-même en face d’elle sans la force de…
Il s’ébroua, secoua son émotion d’un coup de tête de vieille chèvre:
— Enfin, que veux-tu? ce n’est pas ta faute… tu ne pouvais passer toute ta vie là… Les choses sont très convenablement faites, tu lui laisses de l’argent, un mobilier… Et maintenant, voguent les amours! Tâche de nous mener ton mariage rondement… Des affaires trop sérieuses pour moi, par exemple… Il faudra que le consul s’en mêle… Moi, je suis pour les liquidations de la main gauche…
Et brusquement repris d’un accès mélancolique, le front à la vitre, regardant le ciel bas qui ruisselait entre les toits:
— C’est égal, le monde devient triste… De mon temps on se séparait plus gaiement que ça.
Le Fénat parti, suivi de sa machine élévatoire, Jean, privé de cette bonne humeur remuante et bavarde, eut une longue semaine à passer, une impression de vide et de solitude, tout le noir désorientement d’un veuvage. En pareil cas, même sans le regret d’une passion, on cherche son double, il vous manque; car l’existence à deux, la cohabitation de la table et du lit, créent un tissu de liens invisibles et subtils, dont la solidité ne se révèle qu’à la douleur, à l’effort de la brisure. L’influence du contact et de l’habitude est si miraculeusement pénétrante que deux êtres vivant de la même vie en arrivent à se ressembler.
Ses cinq ans de Sapho n’avaient pu le pétrir encore à ce point; mais son corps gardait pourtant les marques de la chaîne, en subissait le lourd entraînement. Et de même que, plusieurs fois, ses pas l’auraient tout seuls dirigé vers Chaville au sortir de son bureau, il lui arrivait le matin de chercher à côté de lui sur l’oreiller les cheveux noirs en nappes lourdes, démordus de leur peigne, où tombait son premier baiser.
Les soirées surtout lui semblaient interminables, dans cette chambre d’hôtel qui lui rappelait les premiers temps de leur liaison, la présence d’une autre maîtresse délicate et silencieuse, dont la petite carte embaumait la glace d’un parfum d’alcôve et du mystère de son nom: Fanny Legrand. Alors il s’en allait se fatiguer, marcher, s’étourdir aux flonflons et aux lumières de quelque petit théâtre, jusqu’au moment où le vieux Bouchereau lui donnait le droit de passer trois soirées par semaine auprès de sa fiancée.
On s’était enfin entendu. Irène l’aimait, Unclé voulait bien; ce serait pour les premiers jours d’avril, à la fin du cours. Trois mois d’hiver à se voir, à s’apprendre, se désirer, faire la paraphrase aimante et charmante du premier regard qui lie les âmes et du premier aveu qui les trouble.
Le soir des accordailles, en rentrant chez lui sans la moindre envie de dormir, Jean éprouva le désir de faire sa chambre ordonnée et laborieuse, par cet instinct naturel de mettre notre vie en rapport avec nos idées. Il installa sa table et ses livres non encore déficelés, tassés au fond d’une de ces caisses faites à la hâte, les codes entre une pile de mouchoirs et une vareuse de jardin. De l’entrebâillement d’un dictionnaire de Droit commercial, le plus fréquemment feuilleté, tombait alors une lettre sans enveloppe, à l’écriture de la maîtresse.
Fanny l’avait confiée au hasard de travaux futurs, se méfiant de l’attendrissement trop court de Césaire, pensant qu’elle arriverait plus sûrement ainsi. Il se défendait d’abord de l’ouvrir, mais cédait aux premiers mots bien doux, bien raisonnables, dont l’agitation se sentait seulement au tremblé de la plume, à l’inégale conduite des lignes. Elle ne demandait qu’une grâce, une seule, qu’il revînt de temps à autre. Elle ne dirait rien, ne reprocherait rien, ni le mariage, ni cette séparation qu’elle savait absolue et définitive. Mais le voir!…
«Songe que c’est pour moi un coup terrible et si inattendu, si brusque… Je suis comme après une mort ou un incendie, ne sachant à quoi me prendre. Je pleure, j’attends, je regarde la place de mon bonheur. Il n’y aurait que toi pour m’acclimater à cette situation nouvelle… C’est une charité, viens me voir, que je ne me sente pas si seule… j’ai peur de moi…»
Ces plaintes, ce suppliant appel couraient tout le long de la lettre, se reprenaient chaque fois au même mot: «Viens, viens…» Il pouvait se croire dans la clairière au milieu des bois avec Fanny à ses pieds, et sous la cendre violette du soir, cette pauvre figure levée vers lui, toute fripée et molle de larmes, cette bouche ouverte qui s’emplissait d’ombre à crier. C’est cela qui le poursuivit toute la nuit, cela qui troubla son sommeil, et non l’heureuse ivresse qu’il avait rapportée de là-bas. C’est cette figure vieillie, flétrie, qu’il revoyait, malgré tous ses efforts pour mettre entre lui et elle le visage aux purs contours, à la pulpe d’oeillet en fleur, que l’aveu de l’amour teintait de petites flammes roses sous les yeux.
Cette lettre avait huit jours de date; huit jours que la malheureuse attendait un mot, ou une visite, l’encouragement à la résignation qu’elle demandait. Mais comment n’avait-elle pas récrit depuis? Peut-être était-elle malade; et d’anciennes craintes lui revenaient. Il pensa qu’Hettéma pourrait lui donner des nouvelles, et, confiant dans la régularité de ses habitudes, alla l’attendre devant le Comité d’artillerie.
Le dernier coup de dix heures sonnait à Saint-Thomas d’Aquin lorsque le gros homme tourna le coin de la petite place, le collet retroussé, la pipe aux dents, qu’il tenait à deux mains pour se chauffer les doigts. Jean le regardait venir de loin, très ému de tout ce qu’il lui rappelait; mais Hettéma l’accueillit d’un mouvement d’humeur à peine contraint.
— Vous voilà!… Je ne sais pas si nous vous avons maudit cette semaine!… nous qui sommes allés à la campagne pour vivre au calme…
Et sur la porte, en finissant sa pipe, il lui raconta que le dimanche précédent ils avaient invité Fanny à dîner chez eux avec l’enfant dont c’était le jour de sortie, histoire de la distraire un peu de ses vilaines idées. En effet, on avait mangé assez gaiement, même elle leur chantait un morceau de musique au dessert; puis on se séparait vers dix heures, et ils s’apprêtaient à se mettre au lit délicieusement, quand tout à coup on frappe aux volets et la voix du petit Joseph appelle effarée:
— Venez vite, maman veut s’empoisonner…
Hettéma se précipite, arrive à temps pour lui arracher de force le flacon de laudanum. Il avait fallu se battre, la prendre à bras- le-corps, la maintenir et se défendre, contre les coups de tête, les coups de peigne dont elle lui abîmait là figure. Dans la lutte, la fiole se brisait, le laudanum répandu partout, et il n’en avait pas été autre chose que des vêtements tachés et empestés de poison.
— Mais vous comprenez bien que des scènes pareilles, tout ce drame de faits-divers, pour des gens tranquilles… Aussi c’est fini, j’ai donné congé, le mois prochain je déménage…
Il remit sa pipe dans l’étui, et avec un adieu bien paisible disparut sous les arcades basses d’une petite cour, laissant Gaussin tout bouleversé de ce qu’il venait d’entendre.
Il se représentait la scène dans cette chambre qui avait été leur chambre, l’effroi du petit appelant au secours, la lutte brutale avec le gros homme, et il croyait sentir le goût opiacé, l’amertume somnolente du laudanum répandu. L’épouvante lui en resta tout le jour, aggravée de l’isolement où elle allait se trouver. Les Hettéma partis, qui lui retiendrait la main à la nouvelle tentative?
Une lettre vint le rassurer un peu. Fanny le remerciait de n’être pas si dur qu’il voulait le paraître, puisqu’il prenait encore quelque intérêt à la pauvre abandonnée: «On t’a dit, n’est-ce pas?… J’ai voulu mourir… c’était de me sentir si seule!… J’ai essayé, je n’ai pas pu, on m’a arrêtée, ma main tremblait peut-être… la peur de souffrir, de devenir laide… Oh! cette petite Doré, comment a-t-elle eu le courage?… Après la première honte de m’être manquée, ç’a été une joie de penser que je pourrais t’écrire, t’aimer de loin, te voir encore; car je ne perds pas l’espoir que tu viendras une fois, comme on vient chez une amie malheureuse, dans une maison en deuil, par pitié, seulement par pitié.»
Dès lors il arriva de Chaville tous les deux ou trois jours une capricieuse correspondance, longue, courte, un journal de douleur qu’il n’eut pas la force de renvoyer et qui agrandit dans ce coeur tendre la place à vif d’une pitié sans amour, non plus pour la maîtresse, mais pour l’être humain souffrant à cause de lui.
Un jour c’était le départ de ses voisins, ces témoins de son bonheur passé qui lui emportaient tant de souvenirs. À présent elle n’avait plus pour les lui rappeler que les meubles, les murs de leur petite maison, et la femme de service, pauvre bête sauvage, aussi peu intéressée aux choses que le loriot, tout frileux de l’hiver, tristement ébouriffé dans un coin de sa cage.
Un autre jour, un pâle rayon égayant la vitre, elle se réveillait toute joyeuse dans cette persuasion: il viendra aujourd’hui!… Pourquoi?… rien, une idée… Tout de suite elle se mettait à faire la maison belle, et la femme coquette avec sa robe des dimanches et la coiffure qu’il aimait; puis jusqu’au soir, jusqu’à la dernière goutte de lumière, elle comptait les trains à la fenêtre de la salle, l’écoutait venir par le Pavé des Gardes… Fallait-il être folle!
Quelquefois rien qu’une ligne: «Il pleut, il fait noir… je suis seule et je te pleure…» Ou bien elle se contentait de mettre sous enveloppe une pauvre fleur toute trempée et raide de frimas, la dernière de leur petit jardin. Mieux que toutes les plaintes, cette fleur ramassée sous la neige, disait l’hiver, la solitude, l’abandon; il voyait la place, au bout de l’allée, et contre les plates-bandes, une jupe de femme mouillée jusqu’à l’ourlet, allant et revenant dans une solitaire promenade.
Cette pitié qui lui angoissait le coeur le faisait vivre encore avec Fanny, malgré la rupture. Il y songeait, se la figurait à toute heure; mais par une singulière défaillance de sa mémoire, quoiqu’il n’y eût guère plus de cinq ou six semaines depuis leur séparation, et que les moindres détails de leur intérieur lui fussent encore présents, la cage de La Balue en face d’un coucou en bois gagné à une fête de campagne, jusqu’aux branches du noisetier qui battaient au moindre vent la vitre de leur cabinet de toilette, la femme elle-même ne lui apparaissait plus distinctement. Il la voyait dans un reculement de brume avec un seul détail de sa figure, accentué et pénible, la bouche déformée, le sourire troué par cette dent qui manquait.
Ainsi vieillie, qu’allait-elle devenir, la pauvre créature contre qui il avait dormi si longtemps? L’argent fini qu’il lui avait laissé, où irait-elle, jusque vers quel bas-fond? Et tout à coup se dressait dans son souvenir, la triste raccrocheuse, rencontrée le soir dans une taverne anglaise, mourant de soif devant sa tranche de saumon fumé. Elle deviendrait cela, celle dont il avait si longtemps accepté les soins, la tendresse passionnée et fidèle. Et cette idée le désespérait… Cependant, que faire? Parce qu’il avait eu le malheur de rencontrer cette femme, de vivre quelque temps avec elle, était-il condamné à la garder toujours, à lui sacrifier son bonheur? Pourquoi lui et pas les autres? Au nom de quelle justice?
Tout en s’interdisant de la revoir, il lui écrivait; et ses lettres à dessein positives et sèches laissaient deviner son émotion sous des conseils de sagesse et d’apaisement. Il l’engageait à retirer Joseph de pension, à le reprendre pour s’occuper, se distraire; mais Fanny refusait. À quoi bon mettre cet enfant en présence de sa douleur, de son découragement? c’était bien assez du dimanche où le petit rôdait de chaise en chaise, errait de la salle au jardin, devinant qu’un grand malheur avait attristé la maison, et n’osant plus demander des nouvelles de «papa Jean» depuis qu’on lui avait dit avec des sanglots qu’il était parti, qu’il ne reviendrait plus:
— Tous mes papas s’en vont, alors!
Et ce mot du petit abandonné, tombant d’une lettre navrante, restait lourd sur le coeur de Gaussin. Bientôt, cette pensée de la savoir à Chaville devint une oppression telle, qu’il lui conseilla de rentrer dans Paris, de voir du monde. Avec sa triste expérience des hommes et des ruptures, Fanny ne vit dans cette offre qu’un affreux égoïsme, l’envie de se débarrasser d’elle à jamais, par un de ces brusques béguins dont elle était familière; et elle s’en expliqua avec sincérité:
«Tu sais ce que je t’ai dit autrefois… Je resterai ta femme malgré tout, ta femme aimante et fidèle. Notre petite maison m’enveloppe de toi, et je ne voudrais la quitter pour rien au monde… Que ferais-je à Paris? J’ai le dégoût de mon passé qui t’éloigne; et puis, songe à quoi tu nous exposes… Tu te crois donc bien fort? Viens, alors, méchant… une fois, rien qu’une…»
Il n’y alla pas; mais, un dimanche, l’après-midi, seul et travaillant, il entendit frapper deux petits coups à sa porte. Il tressaillit, reconnut sa façon vive de s’annoncer comme autrefois. Craignant de trouver en bas quelque consigne, elle était montée d’une haleine, sans rien demander. Il s’approcha, les pas enfoncés dans le tapis, entendant son souffle par la feuillure:
— Jean, es-tu là?…
Oh! cette voix humble et brisée… Encore une fois, pas bien fort: «Jean!…» puis une plainte soupirée, le froissement d’une lettre, et la caresse et l’adieu d’un baiser jeté.
L’escalier descendu marche à marche, lentement, comme si elle attendait un rappel, Jean, seulement alors, ramassa la lettre et l’ouvrit. On avait enterré le matin la petite Hochecorne à l’hospice des Enfants-Malades. Elle était venue avec le père et quelques personnes de Chaville, et n’avait pu se défendre de monter pour le voir ou laisser ces lignes écrites d’avance. «… Quand je te le disais!… si j’habitais Paris, on ne verrait que moi dans ton escalier… Adieu, m’ami, je rentre chez nous…»
Et en lisant, les yeux brouillés de larmes, il se rappelait la même scène rue de l’Arcade, la douleur de l’amant congédié, la lettre glissée sous la porte, et le rire sans coeur de Fanny. Elle l’aimait donc plus qu’il n’aimait Irène! Ou bien est-ce que l’homme, plus mêlé que la femme au combat des affaires et de la vie, n’a pas comme elle l’exclusivisme de l’amour, l’oubli et l’indifférence de tout ce qui n’est pas sa passion, absorbante et unique?
Cette torture, ce mal de pitié dont il souffrait, ne s’apaisait qu’auprès d’Irène. Ici seulement l’angoisse se desserrait, fondait sous le doux rayon bleu de ses regards. Il ne lui restait plus qu’une grande lassitude, une tentation de mettre la tête sur son épaule et de rester là, sans parler, sans bouger, à l’abri.
— Qu’avez-vous, lui disait-elle… Est-ce que vous n’êtes pas heureux?
Si, bien heureux. Mais pourquoi son bonheur était-il fait de tant de tristesse et de larmes? Et par moments il aurait voulu tout lui dire, comme à une amie intelligente et bonne; sans songer, pauvre fou, au trouble que de pareilles confidences agitent dans les âmes toutes neuves, aux inguérissables blessures qu’elles peuvent faire à la confiance d’une affection. Ah! s’il avait pu l’emporter, fuir avec elle! il sentait que ce serait la fin des tourments; mais le vieux Bouchereau ne voulait pas faire grâce d’une heure sur le temps fixé:
— Je suis vieux, je suis malade… Je ne verrai plus mon enfant, ne me privez pas de ces derniers jours…
Sous son air dur, c’était le meilleur des hommes que ce grand homme. Condamné sans rémission par la maladie de coeur dont il suivait et constatait lui-même les progrès, il en parlait avec un sang-froid admirable, continuait ses cours en suffoquant, auscultait des malades moins atteints que lui. Une seule faiblesse dans ce vaste esprit, et marquant bien l’origine paysanne du Tourangeau: son respect pour les titres, la noblesse. Et le souvenir des petites tourelles de Castelet, le vieux nom d’Armandy n’avaient pas été étrangers à sa facilité d’agréer Jean comme mari de sa nièce.
Le mariage se ferait à la gentilhommière, ce qui éviterait de déplacer la pauvre maman qui envoyait tous les huit jours à sa future fille une bonne lettre bien tendre, dictée à Divonne ou à l’une des petites de Béthanie. Et c’était une joie douce pour lui de parler avec Irène de ses gens, de retrouver Castelet place Vendôme, toutes ses affections serrées autour de sa chère fiancée.
Seulement il s’effrayait de se sentir si vieux, si las en face d’elle, de la voir prendre un plaisir d’enfant à des choses qui ne l’amusaient plus, à des joies de la vie commune, déjà escomptées par lui. Ainsi la liste à dresser de tout ce qu’il leur faudrait emporter au Consulat, meubles, étoffes à choisir, liste au milieu de laquelle il s’arrêtait un soir, la plume hésitante, épouvanté du retour qu’il faisait vers son installation de la rue d’Amsterdam, et du recommencement inévitable de tant de jolis bonheurs usés, finis par ces cinq ans auprès d’une femme, dans un travestissement de mariage et de ménage.
XIV
— Oui, mon cher, mort cette nuit dans les bras de Rosa… Je viens de le porter chez l’empailleur.
De Potter, le musicien, que Jean rencontrait sortant d’un magasin de la rue du Bac, s’accrochait à lui avec un besoin d’effusion qui n’allait guère à ses traits impassibles et durs d’homme d’affaires, et lui racontait le martyre du pauvre Bichito tué par l’hiver parisien, ratatiné de froid malgré les tampons d’ouate, la mèche d’esprit-de-vin allumée depuis deux mois sous sa petite niche, comme on fait aux enfants venus avant terme. Rien n’avait pu l’empêcher de grelotter, et la nuit d’avant, pendant qu’ils étaient tous autour de lui, un dernier frisson le secouant de la tête à la queue, il était mort en bon chrétien, grâce aux flots d’eau bénite que sur sa peau grenue, où la vie s’évanouissait en moires changeantes, en mouvements de prisme, maman Pilar répandait en disant, les yeux au ciel: «Dios loui pardonne!»
— J’en ris, mais j’ai le coeur gros tout de même; surtout quand je pense au chagrin de ma pauvre Rosa que j’ai laissée en larmes… Heureusement Fanny était près d’elle…
— Fanny?…
— Oui, voilà des temps que nous ne l’avions vue… Elle est arrivée ce matin juste au milieu du drame, et cette bonne fille est restée consoler son amie.
Il ajouta, sans s’apercevoir de l’impression causée par ses paroles:
— C’est donc fini? Vous n’êtes plus ensemble?… Vous rappelez- vous notre conversation au lac d’Enghien? Au moins, vous profitez des leçons qu’on vous donne…
Et il perçait une pointe d’envie dans son approbation.
Gaussin, le front plissé, éprouvait un véritable malaise à songer que Fanny était retournée chez Rosario; mais il s’en voulait de cette faiblesse, n’ayant plus après tout ni droit, ni responsabilité sur cette existence. Devant une maison de la rue de Beaune, une très ancienne rue du Paris aristocratique d’autrefois où ils venaient de s’engager, de Potter s’arrêta. C’est là qu’il demeurait ou qu’il était censé demeurer pour les convenances, pour le monde, car réellement son temps se passait avenue de Villiers ou à Enghien, et il ne faisait que des apparitions au domicile conjugal, pour empêcher que sa femme et son enfant n’eussent l’air trop abandonnés.
Jean suivait sa route, esquissant déjà un adieu, mais l’autre lui retint la main dans ses longues mains dures de briseur de clavier et, sans le moindre embarras, comme un homme que son vice ne gêne plus:
— Rendez-moi donc un service… montez avec moi. Je devais dîner chez ma femme aujourd’hui, mais je ne peux vraiment pas laisser ma pauvre Rosa toute seule à son désespoir… Vous servirez de prétexte à ma sortie et m’éviterez une explication ennuyeuse.
Le cabinet du musicien, dans un superbe et froid appartement bourgeois du second étage, sentait l’abandon de la pièce où l’on ne travaille pas. Tout y était trop net, sans rien du désordre, de l’active petite fièvre qui gagne les objets et les meubles. Pas un livre, pas un feuillet sur la table qu’encombrait majestueusement un énorme encrier de bronze à sec et reluisant comme dans une devanture; ni la moindre partition au vieux piano à forme d’épinette dont s’étaient inspirées les premières oeuvres. Et un buste en marbre blanc, le buste d’une jeune femme aux traits délicats, à l’expression de douceur, tout pâle dans le jour qui tombait, faisait plus froide encore la cheminée sans feu et drapée, semblait regarder tristement les murs chargés de couronnes dorées, enrubannées, de médailles, de cadres commémoratifs, toute une défroque glorieuse et vaniteuse généreusement laissée à la femme en compensation, et qu’elle entretenait comme les ornements de tombe de son bonheur.
À peine étaient-ils entrés, la porte du cabinet se rouvrit, et Mme de Potter parut:
— C’est toi, Gustave?
Elle le croyait seul, s’arrêta devant la figure inconnue, avec une visible inquiétude. Élégante et jolie, d’une recherche de mise intelligente, elle paraissait plus affinée que son buste, la douce physionomie changée en une résolution courageuse et nerveuse. Dans le monde, les avis se partageaient sur ce caractère de femme. Les uns la blâmaient de supporter le dédain affiché du mari, ce ménage en ville, connu, installé; d’autres admiraient au contraire sa résignation silencieuse. Et l’opinion générale la tenait pour une tranquille personne aimant son repos par-dessus tout, trouvant des compensations suffisantes à son veuvage dans les caresses d’un bel enfant et la joie de porter le nom d’un grand homme.
Mais pendant que le musicien présentait son compagnon et débitait n’importe quel mensonge pour se débarrasser du dîner de famille, au tressaillement de ce jeune visage féminin, à la fixité de ce regard qui ne voyait plus, n’écoutait plus, comme absorbé de souffrance, Jean pouvait se rendre compte que sous ces dehors mondains une grande douleur s’enterrait vivante. Elle parut accepter cette histoire qu’elle ne croyait pas, se contenta de dire doucement:
— Raymond va pleurer, je lui avais promis que nous dînerions près de son lit.
— Comment est-il? demanda de Potter, distrait, impatient.
— Mieux, mais il tousse toujours… Tu ne viens pas le voir?
Il bredouilla quelques mots dans sa moustache, en feignant de chercher autour de la pièce:
— Pas maintenant… très pressé… rendez-vous au club pour six heures…
Ce qu’il voulait éviter, c’était d’être seul avec elle.
«Adieu alors», fit la jeune femme subitement apaisée, les traits en place, refermée comme une eau pure que vient de troubler une pierre jusqu’au fond. Elle salua, disparut.
— Filons!…
Et de Potter délivré entraîna Gaussin qui regardait descendre devant lui, raide et correct dans son long pardessus serré de coupe anglaise, ce sinistre passionné, tellement ému quand il portait à empailler le caméléon de sa maîtresse, et s’en allant sans embrasser son enfant malade.
— Tout ça, mon cher, fit le musicien comme en réponse à la pensée de son ami, c’est la faute de ceux qui m’ont marié. Un vrai service qu’ils m’ont rendu là et à cette pauvre femme… Quelle folie de vouloir faire de moi un mari et un père!… J’étais l’amant de Rosa, je le suis resté, je le resterai jusqu’à ce que l’un de nous crève… Un vice qui vous a pris au bon moment, qui vous tient bien, est-ce qu’on s’en dégage jamais?… Et vous-même, êtes-vous sûr que si Fanny avait voulu?…
Il héla un fiacre vide qui passait, et en montant:
— À propos de Fanny, vous savez la nouvelle?… Flamant est gracié, sorti de Mazas… C’est la pétition de Déchelette… Pauvre Déchelette! il aura fait du bien même après sa mort.
Immobile, avec une envie folle de courir, de rattraper ces roues qui cahotaient à fond de train dans la rue sombre où le gaz s’allumait, Gaussin s’étonnait de se sentir si ému.
— Flamant gracié… sorti de Mazas…
Il redisait ces mots tout bas, y voyant la raison du silence de Fanny depuis quelques jours, de ses lamentations brusquement interrompues, tombées sous les caresses d’un consolateur; car la première pensée du misérable enfin libre avait dû être pour elle.
Il se rappelait la correspondance amoureuse datée de la prison, l’obstination de sa maîtresse à défendre celui-là seul, quand elle faisait si bon marché des autres; et au lieu de se féliciter d’une aventure qui logiquement le déchargeait de toute inquiétude, de tout remords, une angoisse indéfinissable le tint éveillé et fiévreux une partie de la nuit. Pourquoi? Il ne l’aimait plus; seulement il songeait à ses lettres restées aux mains de cette femme, qu’elle lirait peut-être à l’autre, et dont — qui sait? — sous une influence mauvaise, elle pourrait se servir un jour pour troubler son repos, son bonheur.
Vraie ou fausse, ou cachant sans qu’il s’en doutât un souci d’autre genre, cette préoccupation de ses lettres le décida à une démarche imprudente, la visite à Chaville qu’il avait toujours obstinément refusée. Mais à qui confier une mission aussi intime et délicate?… Un matin de février, il prit le train de dix heures, très calme d’esprit et de coeur, avec la seule crainte de trouver la maison fermée, la femme disparue déjà à la suite de son bandit.
Dès la courbe de la voie, les persiennes ouvertes, les rideaux aux fenêtres du pavillon le rassurèrent; et se souvenant de son émotion, lorsqu’il voyait fuir derrière lui la petite lumière mouchetant l’ombre, il se raillait lui-même et la fragilité de ses impressions. Ce n’était plus le même homme qui passait là, et certainement il ne trouverait plus la même femme. Il n’y avait pourtant que deux mois depuis. Les bois que longeait le train n’avaient pas pris de nouvelles feuilles, gardaient les mêmes lèpres de rouille que le jour de la rupture, et de sa clameur aux échos.
Il descendit seul à la station, par ce brouillard pénétrant et froid, prit le petit chemin de campagne tout glissant de neige durcie, la voûte du chemin de fer, ne rencontra personne avant le Pavé des Gardes, au tournant duquel apparurent un homme et un enfant suivis d’un employé de la gare poussant sa brouette chargée de malles.
L’enfant, tout emmitouflé d’un cache-nez, la casquette jusqu’aux oreilles, retint un cri en passant près de lui. «Mais c’est Joseph…» se dit-il, un peu étonné et triste de cette ingratitude du petit; et s’étant retourné il rencontra le regard de l’homme qui accompagnait l’enfant par la main. Cette figure intelligente et fine, pâlie par la claustration, ces vêtements de confection achetés de la veille, cette barbe blonde à fleur de menton, qui n’avait pas eu le temps de repousser depuis Mazas… Flamant, parbleu! Et Joseph était son fils…
Ce fut une révélation dans un éclair. Il revit, comprit tout, depuis la lettre du coffret où le beau graveur confiait à sa maîtresse un enfant qu’il avait en province, jusqu’à l’arrivée mystérieuse du petit, et la mine gênée d’Hettéma pour parler de cette adoption, et les regards de Fanny à Olympe; car ils s’étaient tous entendus pour lui faire nourrir le fils du faussaire. Oh! le joli niais, et comme ils avaient dû rire!… Un dégoût lui en vint de tout ce passé de honte, une envie de fuir bien loin; mais des choses le troublaient qu’il aurait voulu savoir. L’homme et l’enfant partis, pourquoi pas elle? Et puis ses lettres, il lui fallait ses lettres, ne rien laisser de lui dans ce coin de souillure et de malheur.
— Madame?… Voilà monsieur!…
— Qui, monsieur?… demanda naïvement une voix du fond de la chambre.
— Moi…
On entendit un cri, un bond précipité, puis:
— Attends, je me lève… je viens…
Encore au lit à midi passé! Jean se doutait bien pourquoi, il connaissait les causes de ces lendemains brisés, harassés; et pendant qu’il l’attendait dans la salle aux moindres objets familiers, le sifflet du train montant, le «mé» grelottant d’une chèvre dans un jardinet voisin, les couverts épars sur la table le reportaient aux matins d’autrefois, le petit déjeuner en hâte avant le départ.
Fanny entra avec un élan vers lui, puis, s’arrêtant devant sa froideur, ils restèrent une seconde étonnés, hésitants, comme lorsqu’on se retrouve après ces intimités brisées, de chaque côté d’un pont rompu, d’une distance de rive à rive, et entre soi l’espace immense des flots roulants et engloutissants.
— Bonjour… dit-elle tout bas, sans bouger.
Elle le trouvait changé, pâli. Lui s’étonnait de la revoir si jeune, un peu grossie seulement, moins grande qu’il ne se la figurait, mais baignée de ce rayonnement spécial, cet éclat du teint et des yeux, cette douceur de pelouse fraîche que lui laissaient les nuits de grandes caresses. Elle était donc restée dans le bois, au fond du ravin encombré de feuilles mortes, celle dont le souvenir le rongeait de pitié.
— On se lève tard à la campagne… fit-il d’un accent ironique.
Elle s’excusait, prétextait une migraine, et, comme lui, employait des formes impersonnelles, ne sachant dire ni toi, ni vous; puis à l’interrogation muette qui lui montrait le repas desservi:
— C’est l’enfant… il a déjeuné là ce matin avant de s’en aller…
— S’en aller?… Où donc?
Il affectait une suprême indifférence du bout des lèvres, mais l’éclair de ses yeux le trahissait. Et Fanny:
— Le père a reparu… il est venu le reprendre…
— En sortant de Mazas, n’est-ce pas?
Elle tressaillit, mais n’essaya pas de mentir.
— Eh bien, oui… J’avais promis, je l’ai fait… Que de fois l’envie me tenait de te le dire, mais je n’osais pas, j’avais peur que tu le renvoies, le pauvre petit…
Et elle ajouta timidement:
— Tu étais si jaloux…
Il eut un beau rire de dédain. Jaloux, lui, de ce forçat… allons donc!… Et sentant monter sa colère il coupa court, dit vivement ce qui l’amenait. Ses lettres!… Pourquoi ne les avait-elle pas données à Césaire, cela leur eût évité une entrevue pénible pour tous deux.
— C’est vrai, dit-elle, toujours très douce, mais je vais te les rendre, elles sont là…
Il la suivit dans la chambre, aperçut le lit défait, recouvert en hâte sur les deux oreillers, respira cette odeur de cigarettes brûlées mêlée à des parfums de toilette de femme, qu’il reconnaissait comme le petit coffret nacré posé sur la table. Et la même pensée leur venant à tous deux:
— Il n’y en a pas lourd, dit-elle en ouvrant la boîte… nous ne risquerions pas de mettre le feu…
Il se taisait, troublé, la bouche sèche, hésitant à se rapprocher de ce lit saccagé, devant lequel elle feuilletait les lettres une dernière fois, la tête penchée, la nuque solide et blanche sous la torsade relevée de ses cheveux, et dans le flottant vêtement de laine la taille épaissie et molle, à l’abandon…
— Voilà!… Elles y sont toutes.
Le paquet pris, mis brusquement dans sa poche, car ses préoccupations avaient changé, Jean demanda:
— Alors il emmène son enfant?… Où vont-ils?…
— Au Morvan, dans son pays, pour se cacher, faire sa gravure qu’il enverra à Paris sous un faux nom.
— Et toi?… Est-ce que tu comptes rester ici?…
Elle détourna les yeux pour lui échapper, balbutiant que ce serait bien triste. Aussi elle pensait… elle partirait peut-être bientôt… un petit voyage.
— Dans le Morvan, sans doute?… En famille!…
Et lâchant sa fureur jalouse:
— Dis donc tout de suite que tu rejoindras ton voleur, que vous allez vous mettre en ménage… Il y a assez longtemps que tu en as envie… Allons. Retourne à ta bauge… Fille et faussaire ça va ensemble, j’étais bien bon de vouloir te tirer de cette boue.
Elle gardait son mutisme immobile, un éclair de triomphe filtrant entre ses cils baissés. Et plus il la cinglait d’une ironie féroce, outrageante, plus elle semblait fière, et s’accentuait le frisson au coin de sa bouche. Maintenant il parlait de son bonheur à lui, l’amour honnête et jeune, le seul amour. Oh! le doux oreiller pour dormir qu’un coeur d’honnête femme… Puis, brusquement, la voix baissée, comme s’il avait honte:
— Je viens de le rencontrer, ton Flamant, il a passé la nuit ici?
— Oui, il était tard, il neigeait… On lui a fait un lit sur le divan.
— Tu mens, il a couché là… il n’y a qu’à voir le lit, qu’à te regarder.
— Et après?
Elle approchait son visage du sien, ses grands yeux gris éclairés de flammes libertines…
— Est-ce que je savais que tu viendrais?… Et toi perdu, qu’est- ce que ça pouvait me faire, tout le reste? J’étais triste, seule, dégoûtée…
— Et puis le bouquet du bagne!… Depuis le temps que tu vivais avec un honnête homme… ça t’a semblé bon, hein?… Avez-vous dû vous en fourrer de ces caresses… Ah! saleté!… tiens…
Elle vit venir le coup sans l’éviter, le reçut en pleine figure, puis avec un grondement sourd de douleur, de joie, de victoire, elle sauta sur lui, l’empoigna à pleins bras: «M’ami, m’ami… tu m’aimes encore…» et ils roulèrent ensemble sur le lit.
Le passage à grand fracas d’un express le réveilla en sursaut vers le soir; et les yeux ouverts, il resta quelques instants sans se reconnaître, tout seul au fond de ce grand lit où ses membres rompus comme par une marche excessive semblaient posés les uns à côté des autres, sans attaches ni ressorts. L’après-midi, il était tombé beaucoup de neige. Dans un silence de désert, on l’entendait fondre, ruisseler contre les murs, le long des vitres, s’égoutter dans les combles du toit, et, par moments, sur le feu de coke de la cheminée qu’elle éclaboussait.
Où était-il? Que faisait-il là? Peu à peu, dans la réverbération du petit jardin, la chambre lui apparaissait toute blanche, éclairée d’en bas, le grand portrait de Fanny dressé en face de lui, et le souvenir lui revenait de sa chute, sans le moindre étonnement. Dès en entrant, devant ce lit, il s’était senti repris, perdu; ces draps l’attiraient comme un gouffre, et il se disait: «Si j’y tombe, ce sera sans rémission et pour toujours.» C’était fait; et sous le triste dégoût de sa lâcheté, il y avait comme un soulagement à l’idée qu’il ne sortirait plus de cette fange, le pitoyable bien-être du blessé qui, perdant son sang, traînant sa plaie, s’est étendu sur un tas de fumier pour y mourir, et las de souffrir, de lutter, toutes les veines ouvertes, s’enfonce délicieusement dans la tiédeur molle et fétide.
Ce qui lui restait à faire maintenant était horrible, mais très simple. Retourner à Irène après cette trahison, risquer un ménage à la de Potter?… Si bas qu’il fût tombé, il n’en était pas encore là… Il allait écrire à Bouchereau, au grand physiologiste qui le premier a étudié et décrit les maladies de la volonté, lui en soumettre un cas terrible, l’histoire de sa vie depuis la première rencontre avec cette femme quand elle lui avait posé sa main sur le bras, jusqu’au jour où, se croyant sauvé, en plein bonheur, en pleine ivresse, elle le ressaisissait par la magie du passé, cet horrible passé où l’amour tenait si peu de place, seulement la lâche habitude et le vice entré dans les os…
La porte s’ouvrit. Fanny marchait tout doucement dans la chambre pour ne pas le réveiller. Entre ses paupières closes, il la regardait, alerte et forte, rajeunie, chauffant au foyer ses pieds trempés de la neige du jardin, et de temps en temps tournée vers lui avec le petit sourire qu’elle avait le matin, dans la dispute. Elle vint prendre le paquet de maryland à sa place habituelle, roula une cigarette et s’en allait, mais il la retint.
— Tu ne dors donc pas?
— Non… assieds-toi là… et causons.
Elle resta au bord du lit, un peu surprise de cette gravité.
— Fanny… Nous allons partir.
Elle crut d’abord qu’il plaisantait pour l’éprouver. Mais les détails très précis qu’il donnait la détrompèrent vite. Il y avait un poste vacant, celui d’Arica; il le demanderait. C’était l’affaire d’une quinzaine de jours, le temps de préparer les malles…
— Et ton mariage?
— Plus un mot là-dessus… Ce que j’ai fait est irréparable… Je vois bien que c’est fini, je ne pourrai plus me séparer de toi.
— Pauvre bébé! fit-elle avec une douceur triste, un peu méprisante.
Puis, après avoir tiré deux ou trois bouffées:
— C’est loin, ce pays que tu dis?
— Arica?… très loin, au Pérou…
Et tout bas:
— Flamant ne pourra pas te rejoindre…
Elle resta songeuse et mystérieuse dans son nuage de tabac. Lui, tenait toujours sa main, frôlait son bras nu, et bercé par le dégoulinement de l’eau tout autour de la petite maison, il fermait les yeux, s’enfonçait dans la vase doucement.
XV
Nerveux, trépidant, sous vapeur, déjà parti comme tous ceux qui s’apprêtent au départ, Gaussin est depuis deux jours à Marseille où Fanny doit venir le rejoindre et s’embarquer avec lui. Tout est prêt, les places retenues, deux cabines de première pour le vice- consul d’Arica voyageant avec sa belle soeur; et le voilà qui arpente le carreau dérougi de la chambre d’hôtel, dans la double attente fiévreuse de sa maîtresse et de l’appareillage.
Il faut qu’il marche et s’agite sur place, puisqu’il n’ose sortir. La rue le gêne comme un criminel, comme un déserteur, la rue marseillaise mêlée et grouillante où il lui semble qu’à chaque tournant son père, le vieux Bouchereau vont se montrer, lui mettre la main sur l’épaule pour le reprendre et le ramener.
Il s’enferme, mange là sans même descendre à la table d’hôte, lit sans fixer ses yeux, se jette sur son lit, distrayant ses vagues siestes avec le Naufrage de La Pérouse, la Mort du capitaine Cook pendus aux murs, piquetés de mouches, et des heures entières s’accoude au balcon en bois vermoulu, abrité d’un store jaune aussi rapiécé que la voile d’un bateau de pêche.
Son hôtel, l’»hôtel du Jeune Anacharsis», dont le nom pris au hasard sur le Bottin l’a tenté quand il convenait du rendez-vous avec Fanny, est une vieille auberge point luxueuse ni même très propre, mais qui donne sur le port, en pleine marine, en plein voyage. Sous ses fenêtres, des perruches, des cacatoès, des oiseaux des îles au doux ramage interminable, tout l’étalage en plein air d’un oiselier dont les cages empilées saluent le jour levant d’une rumeur de forêt vierge, couverte et dominée, à mesure que la journée s’avance, par les bruyants travaux du port, réglés au bourdon de Notre Dame-de-la-Garde.
C’est une confusion de jurons dans toutes les langues, de cris de bateliers, de portefaix, de marchands de coquillages, entre les coups de marteau du bassin de radoub, le grincement des grues, le heurt sonore des «romaines» rebondissant sur le pavé, cloches de bords, sifflets de machines, bruits rythmés de pompes, de cabestans, eaux de cale qu’on dégorge, vapeur qui s’échappe, tout ce fracas doublé et répercuté par le tremplin de la mer voisine, d’où monte de loin en loin le mugissement rauque, l’haleine de monstre marin d’un grand transatlantique qui prend le large.
Et les odeurs aussi évoquent des pays lointains, des quais plus ensoleillés et chauds encore que celui-ci; les bois de santal, de campêche qu’on décharge, les limons, les oranges, pistaches, fèves, arachides, dont l’âcre senteur se dégage, monte avec des tourbillons de poussières exotiques dans une atmosphère saturée d’eau saumâtre, d’herbes brûlées, des graisses fumeuses des Cook- house.
Le soir venu, ces rumeurs s’apaisent, ces épaisseurs de l’air retombent et s’évaporent; et tandis que Jean, rassuré par l’ombre, le store relevé, regarde le port endormi et noir sous l’entre- croisement en hachures des mâts, des vergues, des beauprés, quand le silence n’est traversé que du clapotis d’une rame, de l’aboi lointain d’un chien de bord, au large, tout au large, le phare de Planier projette en tournant une longue flamme rouge ou blanche qui déchire l’ombre, montre en un clignotement d’éclair des silhouettes d’îles, de forts, de roches. Et ce regard lumineux guidant des milliers de vies à l’horizon, c’est encore le voyage, qui l’invite et lui fait signe, l’appelle dans la voix d’un vent, les houles de la pleine mer, et la rauque clameur d’un steamboat qui râle et souffle toujours à quelque point de la rade.
Encore vingt-quatre heures d’attente; Fanny ne doit le rejoindre que dimanche. Ces trois jours trop tôt au rendez-vous, il devait les passer près des siens, les donner aux bien-aimés qu’il ne reverra de plusieurs années, qu’il ne retrouvera plus peut-être; mais dès le soir de son arrivée à Castelet, quand son père a su que le mariage était rompu et qu’il en a deviné les causes, une explication a eu lieu, violente, terrible.
Que sommes-nous donc, que sont nos affections les plus tendres, les plus près de notre coeur, pour qu’une colère qui passe entre deux êtres de même chair, de même sang, arrache, torde, emporte leur tendresse, les sentiments de nature aux racines si profondes et si fines, avec la violence aveugle, irrésistible, d’un de ces typhons des mers de Chine dont les plus durs marins n’osent se souvenir et disent en pâlissant:
— Ne parlons pas de ça…
Il n’en parlera jamais, mais il s’en souviendra toute sa vie de cette horrible scène sur la terrasse de Castelet où s’est passée son enfance heureuse, devant cet horizon splendide et calme, ces pins, ces myrtes, ces cyprès qui se serraient immobiles et frissonnants autour de la malédiction paternelle. Toujours il reverra ce grand vieillard, aux joues convulsées et remuantes, marchant sur lui avec cette bouche de haine, ce regard de haine, proférant les paroles qu’on ne pardonne pas, le chassant de la maison et de l’honneur:
— Va-t’en, pars avec ta gueuse, tu es mort pour nous!…
Et les petites bessonnes criant, se traînant à genoux sur le perron, demandant grâce pour le grand frère, et la pâleur de Divonne, sans un regard, sans un adieu, pendant que là-haut, derrière la vitre, le doux et anxieux visage de la malade demandait pourquoi tout ce bruit et son Jean s’en allant si vite et sans l’embrasser.
Cette idée qu’il n’avait pas embrassé sa mère l’a fait revenir à mi-route d’Avignon; il a laissé Césaire avec la voiture au bas du pays, pris la traverse et pénétré dans Castelet par le clos, comme un voleur. La nuit était sombre; ses pas s’empêtraient dans la vigne morte, et même il finissait par ne plus pouvoir s’orienter, cherchant sa maison dans les ténèbres, déjà étranger chez lui. La blancheur des murs crépis le guidait enfin d’un reflet vague; mais la porte du perron était fermée, les fenêtres partout éteintes. Sonner, appeler? Il n’osait, par crainte de son père. Deux ou trois fois il a fait le tour du logis, espérant trouver l’issue d’un volet mal clos. Partout la lanterne de Divonne avait passé comme chaque soir; et après un long regard à la chambre de sa mère, l’adieu de tout son coeur à sa maison d’enfance qui le repousse elle aussi, il s’est enfui désespéré avec un remords qui ne le quitte plus.
D’ordinaire, pour ces absences de durée, ces traversées aux dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis, prolongent les adieux jusqu’à l’embarquement définitif; on passe la dernière journée ensemble, on visite le bateau, la cabine du partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par jour, Jean voit passer devant l’hôtel de ces affectueuses reconduites, parfois nombreuses et bruyantes; mais il s’émeut surtout d’un groupe familial à l’étage au-dessous du sien. Un vieux, une vieille, des gens de campagne à tournure aisée, en veste de drap et cambrésine jaune, sont venus accompagner leur garçon, l’assistent jusqu’au départ du paquebot; et penchés à leur fenêtre, dans le désoeuvrement de l’attente, on les voit tous les trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serrés. Ils ne parlent pas, ils s’étreignent.
Jean songe en les regardant au beau départ qu’il aurait eu… Son père, ses petites soeurs, et, s’appuyant sur lui d’une douce main frémissante, celle dont les beauprés au large entraînaient le vif esprit et l’âme aventureuse… Regrets stériles. Le crime est accompli, son destin sur les rails, il n’a qu’à partir et à oublier…
Qu’elles lui semblèrent lentes et cruelles les heures de la dernière nuit! Il se tournait, se retournait dans son lit d’auberge, guettait le jour sur la vitre aux décroissements lents du noir au gris, puis au blanc d’aube que le phare piquait encore d’une étincelle rouge effacée au soleil levant.
Alors seulement il s’endormit, réveillé tout à coup par un éclaboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des cages de l’oiselier avec les innombrables carillons du dimanche de Marseille, répandus par les quais élargis, toutes machines au repos, des oriflammes flottant aux mâts… Déjà dix heures! Et l’express de Paris arrive à midi, vite il s’habille pour aller au- devant de sa maîtresse; ils déjeuneront en face de la mer, puis on portera les bagages à bord et à cinq heures, le signal.
Un jour merveilleux, un ciel profond où les mouettes passent en taches blanches, la mer d’un bleu plus foncé, d’un bleu minéral, sur lequel, à l’horizon, des voiles, des fumées, tout est visible, tout miroite et tout danse; et comme le chant naturel de ces rives de soleil aux transparences d’atmosphère et d’eau, des harpes sonnent sous les croisées de l’hôtel, un air italien d’une facilité divine, mais dont la note pincée et traînée sur les cordes émeut cruellement les nerfs. C’est plus que de la musique, c’est la traduction ailée de ces allégresses du Midi, ces plénitudes de vie et d’amour gonflées jusqu’aux larmes. Et le souvenir d’Irène passe dans la mélodie, vibrant et pleurant. Comme c’est loin!… Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des choses brisées, irréparables!
Allons!
Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un garçon!
— Une lettre pour M. le consul… Elle est arrivée le matin, mais M. le consul dormait si profondément!
Les voyageurs de distinction sont rares à l’hôtel du Jeune Anacharsis; aussi les braves Marseillais font-ils sonner à tout propos le titre de leur pensionnaire… Qui peut lui écrire? Personne ne connaît son adresse, à moins que Fanny… Et regardant mieux l’enveloppe, il s’épouvante, il a compris.
«Eh bien, non! je ne pars pas; c’est une trop grande folie dont je ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami, il faut la jeunesse que je n’ai plus, ou l’aveuglement d’une passion folle qui nous manque à l’un comme à l’autre. Il y a cinq ans, aux beaux jours, un signe de toi m’aurait fait te suivre de l’autre côté de la terre, car tu ne peux nier que je t’aie aimé passionnément. Je t’ai donné tout ce que j’avais; et lorsqu’il a fallu m’arracher de toi j’ai souffert, comme jamais pour aucun homme. Mais ça use, vois-tu, un amour pareil… Te sentir si beau, si jeune, toujours trembler, tant de choses à défendre!… Maintenant je n’en peux plus, tu m’as trop fait vivre, trop fait souffrir, je suis à bout.
«Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce déménagement d’existence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas bouger et qui ne suis jamais allée plus loin que Saint-Germain, tu penses! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu n’aurais pas encore trente ans que je serais jaunie et fripée comme maman Pilar; c’est pour le coup que tu m’en voudrais de ton sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde. Écoute, il y a un pays d’Orient, j’ai lu ça dans un de tes Tour du Monde, où, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante avec un chat, en une peau de bête toute fraîche, puis on lâche le paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La femme miaule, le chat griffe, tous deux s’entre-dévorent pendant que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille de captifs, jusqu’au dernier râle, jusqu’à la dernière palpitation du sac. c’est un peu le supplice qui nous attendait ensemble…»
Il s’arrêta une minute, écrasé, stupide. À perte de vue le bleu de la mer étincelait. Addio… chantaient les harpes auxquelles s’était jointe une voix chaude et passionnée comme elles… Addio… Et le néant de sa vie détruite, ravagée, toute de débris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui échappait…
«J’aurais dû te dire cela plus tôt, mais je n’osais pas, te voyant si monté, si résolu. Ton exaltation me gagnait; puis la vanité de la femme, la fierté bien naturelle de t’avoir reconquis après la rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que ça n’y était plus, quelque chose de fini, de craqué. Comment veux-tu? après des secousses pareilles… Et ne te figure pas que ce soit à cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous les autres, c’est fini, mon coeur est mort; mais il reste cet enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ramène auprès du père, pauvre homme qui s’est perdu par amour et m’est revenu de Mazas aussi fervent et tendre qu’à notre première rencontre. Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a passé toute la nuit à pleurer sur mon épaule; tu vois qu’il n’y avait guère de quoi te monter la tête…
«Je te l’ai dit, mon cher enfant, j’ai trop aimé, je suis rompue. À présent j’ai besoin qu’on m’aime à mon tour, qu’on me choie, et m’admire, et me berce. Celui-là sera à genoux, ne me verra jamais de rides ni de cheveux blancs; et s’il m’épouse, comme il en a l’intention, c’est moi qui lui ferai une grâce. Compare… Surtout pas de folies. Mes précautions sont prises pour que tu ne puisses me retrouver. Du petit café de la gare d’où je t’écris, je vois à travers les arbres la maison où nous avons eu de si bons et de si cruels moments, et l’écriteau qui se balance sur la porte, attendant de nouveaux hôtes… Te voilà libre, tu n’entendras plus jamais parler de moi… Adieu, un baiser, le dernier, dans le cou…, m’ami…»
[1] Le postillon de Longjumeau est un opéra de Adam qui comporte un air très connu, du temps de Daudet, sur le beau postillon… [Note de l’éditeur]