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Sanguines

DIALOGUE AU SOLEIL COUCHANT

Reading edition

ARCAS

Jeune fille aux yeux noirs...

MELITTA

Ne me touche pas!

ARCAS

Non certes; je reste loin, tu le vois, sœur d'Aphrodite, jeune fille aux cheveux bouclés comme des grappes de raisins. Je m'arrête sur le bord de la route, et je ne peux plus m'en aller, tu le vois, ni vers ceux qui m'attendent, ni vers ceux que j'ai quittés.

MELITTA

Va! va! tu parles vainement, chevrier sans chèvres, coureur de chemins vagues! Si tu ne peux plus suivre la route, va-t'en alors à travers champs; mais n'entre pas dans ma prairie, toi que je ne connais pas; ou j'appelle!

ARCAS

Qui donc appellerais-tu dans cette solitude?

MELITTA

Les dieux! qui m'entendront.

ARCAS

Ah! petite fille! Les dieux sont plus loin de toi que je ne suis à présent, et fussent-ils même à tes côtés, ils ne me défendraient pas de te dire que tu es belle, car ils sont fiers de ton visage et ils savent bien que c'est leur chef-d'œuvre.

MELITTA

Tais-toi, chevrier. Va-t'en. Ma mère m'a défendu d'écouter aucun homme. Je suis ici pour garder mes brebis laineuses et leur faire brouter l'herbe jusqu'au soleil couchant. Je ne dois pas entendre la voix des garçons qui passent sur la route avec le vent du soir et les poussières ailées.

ARCAS

Pourquoi?

MELITTA

Je ne le sais pas. Ma mère le sait pour moi. Il n'y a pas encore treize ans que je suis née sur son lit de feuilles, et je serais bien imprudente si je ne faisais pas tout ce qu'elle veut m'ordonner.

ARCAS

Tu ne l'as pas comprise, enfant, ta mère si bonne et si sage et si belle, et si vénérable. Elle t'a parlé des hommes barbares qui traversent parfois les campagnes, le bouclier sur le bras gauche et l'épée dans la main droite. Ceux-là seraient méchants pour toi, car tu es faible et ils sont forts. Dans les cités qu'ils ont prises pendant les détestables guerres, ils ont tué beaucoup de jeunes vierges presque aussi belles que tu l'es et ils ne t'épargneraient pas s'ils te trouvaient sur leur chemin. Mais moi, quel mal pourrais-je te faire? Je n'ai que ma peau de mouton sur l'épaule et ma baguette à la main. Regarde-moi. Suis-je donc si terrible?

MELITTA

Non, chevrier. Tes paroles sont douces et je les écouterais longtemps... Mais les plus douces paroles sont perfides, m'a-t-on dit, lorsque la bouche d'un jeune homme les murmure à l'une de nous.

ARCAS

Me répondras-tu si je te pose une question?

MELITTA

Oui.

ARCAS

A quoi songeais-tu, sous l'olivier noir, lorsque j'ai passé?

MELITTA

Je ne veux pas te le dire.

ARCAS

Je le sais.

MELITTA

Dis-le-moi.

ARCAS

Si tu me permets d'approcher. Autrement je resterai muet. Je ne puis te dire cela qu'à l'oreille puisque c'est ton secret et non le mien. Tu veux bien que je m'approche? que je te prenne la main?

MELITTA

A quoi pensais-je?

ARCAS

A ta ceinture de noces.

MELITTA

Oh! qui t'a répété... Ai-je parlé tout haut? Es-tu dieu, chevrier, pour lire de si loin dans les yeux des filles? Ne me regarde pas ainsi! ne cherche pas à lire ce que je pense à l'instant...

ARCAS

Tu songeais à ta ceinture de noces et à l'inconnu qui la dénouerait, avec quelques-unes de ces douces paroles que tu crains autour de toi. Celles-là aussi seront-elles perfides?

MELITTA

Je ne les ai jamais entendues...

ARCAS

Mais tu entends les miennes, et tu vois mes yeux...

MELITTA

Je ne veux plus les voir...

ARCAS

Tu les vois dans ton songe.

MELITTA

O chevrier!...

ARCAS

Quand je te prends la main, pourquoi frissonnes-tu? Quand mon bras se referme autour de ta poitrine, pourquoi t'inclines-tu? Pourquoi ta faible tête cherche-t-elle mon épaule?...

MELITTA

O chevrier!

ARCAS

Comment serais-tu ainsi presque nue dans mes bras si je n'étais pas déjà presque ton époux?

MELITTA

Mais non, tu ne l'es pas; laisse-moi, laisse-moi, j'ai peur, va-t'en, je ne te connais pas; laisse-moi, tes mains me font mal, laisse-moi, je ne te veux pas!

ARCAS

Pourquoi me parles-tu, petite fille, avec la bouche de ta mère?

MELITTA

Non, ce n'est pas elle, c'est moi qui te parle. Je suis sage; laisse-moi, chevrier. J'aurais honte de faire comme Naïs, ou comme Philyra ou Chloë qui n'attendirent point le jour de leurs noces pour apprendre les secrets d'Aphrodite et enfanter mystérieusement. Non, non, je ne te céderai pas! tu peux déchirer ma tunique, je ne te céderai pas, chevrier! je m'étranglerais plutôt de mes mains.

ARCAS

Pourquoi encore? Et que t'ai-je fait? J'ai touché cette tunique, je ne l'ai pas déchirée. J'ai baisé ta ceinture, je ne l'ai pas dénouée. Eh bien, soit! je t'abandonne, je te délivre, je te laisse... Va-t'en!... Pourquoi ne t'en vas-tu pas?

MELITTA

Laisse-moi pleurer.

ARCAS

Crois-tu donc que je t'aime assez peu pour te ravir à toi-même? T'aurais-je ainsi parlé depuis que tu m'entends si je ne te demandais qu'un instant de plaisir tel que toutes les bergères m'en pourraient donner? Est-ce que mes yeux ne t'ont pas appris... Mais tu ne les regardes plus, mes yeux. Tu caches les tiens, et tu pleures..

MELITTA

ARCAS

Pourtant, si tu l'avais voulu, j'aurais tant aimé passer à tes pieds toute une vie d'amour et de tendres paroles. J'aurais mis mes deux bras autour de ton corps, ma tête sur ton sein, ma bouche sous la tienne, et tu aurais dénoué tes cheveux pour m'en faire des caresses autour de nos baisers... Écoute! si tu l'avais voulu, je t'aurais fait une hutte verte avec des branches fleuries et des herbes fraîches, pleines encore de cigales chantantes et de scarabées d'or, précieux comme des bijoux. C'est là que tu m'aurais enfermé toutes les nuits, et que sur le lit blanc de mon manteau étendu, nos deux cœurs auraient battu éternellement l'un contre l'autre.

MELITTA

Oh! laisse-moi pleurer encore...

ARCAS

Loin de moi?

MELITTA

Dans tes bras... dans tes yeux...

ARCAS

Mon amour... Le soir monte, et la lumière s'en va, comme un être ailé, vers le ciel... La terre est déjà noire. On ne voit plus au loin que la longue voie lactée du ruisseau qui scintille comme un fleuve d'étoiles autour de notre champ... Mais c'est trop de clarté...

MELITTA

Oui, c'est trop... conduis-moi.

ARCAS

Viens... Le bois où nous nous glissons entre les branches caressantes est si profond que, même le jour, les divinités en ont peur. On ne voit jamais dans les sentiers les doubles sabots des satyres suivre les pieds légers des nymphes. On n'y voit pas entre les feuilles les yeux verts des hamadryades fixer les yeux craintifs des hommes. Mais nous n'aurons pas peur puisque nous sommes ensemble, tous les deux, toi, et moi...

MELITTA

Non. Je pleure malgré moi, mais je t'aime et je te suis. Un dieu est dans mon cœur! Parle-moi! Parle encore! Un dieu est dans ta voix.

ARCAS

Mets tes cheveux autour de mon cou, ton bras autour de ma ceinture et ta joue contre ma joue. Prends garde, voici des pierres. Baisse les yeux, voici des racines. La mousse glisse sous nos pieds nus, et la terre est fraîche... Mais ton sein est chaud sous ma main.

MELITTA

Ne le cherche pas. Il est petit, il est jeune, il n'est pas beau. L'automne dernier je n'en avais pas plus qu'au jour de ma naissance. Mes amies se moquaient de moi. C'est au printemps que je l'ai vu croître, avec les bourgeons sur les arbres... Ne le caresse pas ainsi... Je ne peux plus marcher.

ARCAS

Viens pourtant... Ici nous sommes dans les ténèbres. Je ne vois plus ton visage. Nous ne sommes ni toi ni moi. Ne me donne plus tes lèvres: je veux revoir tes yeux. Viens jusqu'au vieil arbre là-bas, qui est devant le clair de lune. Sa grande ombre rampe jusqu'à nous, suis-la...

MELITTA

Il est grand comme un palais...

ARCAS

Le palais de tes noces, qui s'ouvre pour nous deux au fond de la nuit sacrée...

MELITTA

J'entends du bruit... Ce sont les palmes...

ARCAS

Les palmes bruissantes du cortège nuptial.

MELITTA

Ces étoiles...

ARCAS

Ce sont les torches.

MELITTA

Et ces voix...

ARCAS

Ce sont les dieux.

MELITTA

O chevrier, je suis entrée ici, vierge comme Artémis qui nous éclaire de loin à travers les branches noires, et qui, peut-être, écoute mon serment. Je ne sais pas si j'ai bien fait de te suivre où je t'ai suivie, mais un souffle était en moi, un esprit que ta voix a fait naître... et tu m'as donné le bonheur, comme un immortel, en me donnant la main.

ARCAS

Jeune fille aux yeux noirs, ni ton père ni mon père n'ont préparé notre union devant l'autel de leurs foyers en échangeant ta richesse et la mienne. Nous sommes pauvres, donc nous sommes libres. Si quelqu'un nous marie ce soir, lève les yeux: ce sont les Olympiens protecteurs des bergers.

MELITTA

Mon époux, quel est ton nom?

ARCAS

ARCAS. Et le tien?

MELITTA

MELITTA.

Biarritz, 1903.

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