D'EXERCICES ÉLÉMENTAIRES (continued 2)
Reading edition
Ainsi parlait cette vierge adorée, Et plus d'un roi répétait ses discours. Comme au printemps la terre était parée; L'automne en fleurs rappelait les amours. Pour l'étranger, coulez, bons vins de France; De sa frontière il reprend le chemin. Peuples, formons une sainte alliance, Et donnons-nous la main.
BÉRANGER.
MORT DE COLIGNY
Cependant tout s'apprête et l'heure est arrivée Qu'au fatal dénouement la reine a réservée. Le signal est donné sans tumulte et sans bruit. C'était à la faveur des ombres de la nuit. De ce mois malheureux l'inégale courrière Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière. Coligny languissait dans les bras du repos, Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots. Soudain de mille cris le bruit épouvantable Vient arracher ses sens à ce calme agréable: Il se lève, il regarde, il voit de tous côtés Courir des assassins à pas précipités; Il voit briller partout les flambeaux et les armes, Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes, Ses serviteurs sanglants dans la flamme étouffés, Les meurtriers en foule au carnage échauffés, Criant à haute voix: «Qu'on n'épargne personne; «C'est Dieu, c'est Médicis, c'est le roi qui l'ordonne.» Il entend retentir le nom de Coligny; Il aperçoit de loin le jeune Téligni, Téligni dont l'amour a mérité sa fille, L'espoir de son parti, l'honneur de sa famille, Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats, Lui demandait vengeance et lui tendait les bras.
Le héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance, Voulut mourir du moins comme il avait vécu, Avec toute sa gloire et toute sa vertu.
Déjà des assassins la nombreuse cohorte Du salon qui l'enferme allait briser la porte. Il leur ouvre lui-même et se montre à leurs yeux Avec cet œil serein, ce front majestueux, Tel que dans les combats, maître de son courage, Tranquille il arrêtait ou pressait le carnage.
A cet air vénérable, à cet auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect: Une force inconnue a suspendu leur rage. «Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, «Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs «Que le sort des combats respecta quarante ans: «Frappez, ne craignez rien, Coligny vous pardonne; «Ma vie est peu de chose, et je vous l'abandonne... «J'eusse aimé mieux la perdre en combattant pour vous...» Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux: L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes, Et de ses assassins ce grand homme entouré Semblait un roi puissant par son peuple adoré. Besme, qui dans la cour attendait sa victime, Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime; Des assassins trop lents il veut hâter les coups; Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. A cet objet touchant lui seul est inflexible, Lui seul, à la pitié toujours inaccessible, Aurait cru faire un crime et trahir Médicis, Si du moindre remords il se sentait surpris. A travers les soldats il court d'un pas rapide: Coligny l'attendait d'un visage intrépide, Et bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée en détournant les yeux, De peur que d'un coup d'œil cet auguste visage Ne fît trembler son bras, et glaçât son courage. Du plus grand des Français tel fut le triste sort. On l'insulte, on l'outrage encore après sa mort. Son corps percé de coups, privé de sépulture, Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture, Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis, Conquête digne d'elle et digne de son fils. Médicis la reçut avec indifférence, Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance, Sans remords, sans plaisir, maîtresse de ses sens, Et comme accoutumée à de pareils présents.
VOLTAIRE.
LE MEUNIER SANS-SOUCI
L'homme est bien variable!.. et ces malheureux rois, Dont on dit tant de mal, ont du bon quelquefois, J'en conviendrai sans peine, et ferai mieux encore, J'en citerai pour preuve un trait qui les honore: Il est de ce héros, de Frédéric second, Qui, tout roi qu'il était, fut un penseur profond, Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles, Cultivant les beaux-arts au sortir des batailles, D'un royaume nouveau la gloire et le soutien, Grand roi, bon philosophe, et fort mauvais chrétien.
Il voulait se construire un agréable aile, Où, loin d'une étiquette arrogante et futile, Il pût, non végéter, boire et courir les cerfs, Mais des faibles humains méditer les travers, Et, mêlant la sagesse à la plaisanterie, Souper avec d'Argens, Voltaire et la Mettrie.
Sur le riant coteau par le prince choisi S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci. Le vendeur de farine avait pour habitude D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude; Et, de quelque côté que vînt souffler le vent, Il y tournait son aile, et s'endormait content. Fort bien achalandé, grâce à son caractère, Le moulin prit le nom de son propriétaire; Et des hameaux voisins, les filles, les garçons, Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons. Sans-Souci!.. ce doux nom d'un favorable augure, Devait plaire aux amis des dogmes d'Épicure. Frédéric le trouva conforme à ses projets, Et du nom d'un moulin honora son palais. Hélas! est-ce une loi, sur notre pauvre terre, Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre? Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits Tourmentera toujours les meuniers et les rois? En cette occasion le roi fut le moins sage: Il lorgna du voisin le modeste héritage. On avait fait des plans, fort beaux sur le papier, Où le chétif enclos se perdait tout entier. Il fallait, sans cela, renoncer à la vue, Rétrécir les jardins et masquer l'avenue. Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant Fit venir le meunier, et d'un ton important: «Il nous faut ton moulin; que veux-tu qu'on t'en donne? —Rien du tout; car j'entends ne le vendre à personne. Il vous faut est fort bon... mon moulin est à moi... Tout aussi bien au moins que la Prusse est au roi. —Allons, ton dernier mot, bonhomme, et prends-y garde. —Faut-il vous parler clair? —Oui. —C'est que je le garde, Voilà mon dernier mot.» Ce refus effronté Avec un grand scandale au prince est raconté. Il mande auprès de lui le meunier indocile, Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile. Sans-Souci s'obstinait: «Entendez la raison, Sire, je ne puis pas vous vendre ma maison: Mon vieux père y mourut, mon fils y vient de naître, C'est mon Potsdam à moi. Je suis tranchant peut-être: Ne l'êtes-vous jamais? Tenez, mille ducats, Au bout de vos discours, ne me tenteraient pas. Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste.» Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste. Frédéric un moment par l'humeur emporté: «Parbleu! de ton moulin c'est bien être entêté! Je suis bon de vouloir t'engager à le vendre; Sais-tu que sans payer, je pourrais bien le prendre? Je suis le maître!—Vous?.. de prendre mon moulin? Oui, si nous n'avions pas des juges à Berlin!» Le monarque, à ce mot, revint de son caprice. Charmé que, sous son règne, on crût à la justice, Il rit, et se tournant vers quelques courtisans: «Ma foi, messieurs, je crois qu'il faut changer nos plans. Voisin, garde ton bien; j'aime fort ta réplique.» Qu'aurait-on fait de mieux dans une république? Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y fier. Ce même Frédéric, juste envers un meunier, Se permit maintes fois telle autre fantaisie: Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie; Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers, Épris du vain renom qui séduit les guerriers, Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince: On respecte un moulin, on vole une province.
ANDRIEUX.
LE CHIEN COUPABLE
«Mon frère, sais-tu la nouvelle? Mouflard, le bon Mouflard, de nos chiens le modèle, Si redouté des loups, si soumis au berger, Mouflard vient, dit-on, de manger Le petit agneau noir, puis la brebis sa mère, Et puis sur le berger s'est jeté furieux. —Serait-il vrai?—Très-vrai, mon frère. A qui donc se fier? grands dieux!» C'est ainsi que parlaient deux moutons dans la plaine; Et la nouvelle était certaine. Mouflard, sur le fait même pris, N'attendait plus que le supplice; Et le fermier voulait qu'une prompte justice Effrayât les chiens du pays. La procédure en un jour est finie, Mille témoins pour un déposent l'attentat: Récolés, confrontés, aucun d'eux ne varie; Mouflard est convaincu du triple assassinat: Mouflard recevra donc deux balles dans la tête Sur le lieu même du délit. A son supplice qui s'apprête, Toute la ferme se rendit. Les agneaux de Mouflard demandèrent la grâce; Elle fut refusée. On leur fit prendre place: Les chiens se rangèrent près d'eux, Tristes, humiliés, mornes, l'oreille basse, Plaignant, sans l'excuser, leur frère malheureux. Tout le monde attendait dans un profond silence. Mouflard paraît bientôt, conduit par deux pasteurs: Il arrive; et, levant au ciel ses yeux en pleurs, Il harangue ainsi l'assistance: «O vous qu'en ce moment je n'ose et je ne puis Nommer, comme autrefois, mes frères, mes amis, Témoins de mon heure dernière, Voyez où peut conduire un coupable désir! De la vertu quinze ans j'ai suivi la carrière, Un faux pas m'en a fait sortir;
Apprenez mes forfaits: Au lever de l'aurore, Seul auprès du grand bois, je gardais le troupeau, Un loup vient, emporte un agneau, Et tout en fuyant le dévore. Je cours, j'atteins le loup, qui, laissant son festin, Vient m'attaquer; je le terrasse, Et je l'étrangle sur la place.
C'était bien jusque-là; mais, pressé par la faim, De l'agneau dévoré je regarde le reste. J'hésite, je balance..... A la fin cependant J'y porte une coupable dent: Voilà de mes malheurs l'origine funeste. La brebis vient dans cet instant, Elle jette des cris de mère. La tête m'a tourné; j'ai craint que la brebis Ne m'accusât d'avoir assassiné son fils; Et, pour la forcer à se taire, Je l'égorge dans ma colère. Le berger accourait armé de son bâton: N'espérant plus aucun pardon, Je me jette sur lui; mais bientôt on m'enchaîne, Et me voici prêt à subir De mes crimes la juste peine.
Apprenez de moi tous, en me voyant mourir, Que la plus légère injustice Aux forfaits les plus grands peut conduire d'abord; Et que, dans le chemin du vice, On est au fond du précipice, Dès qu'on met un pied sur le bord.»
FLORIAN.
STANCES DE RACAN
Le bien de la fortune est un bien périssable; Quand on bâtit sur elle, on bâtit sur le sable. Plus on est élevé plus on court de dangers; Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête, Et la rage des vents brise plutôt le faîte Des maisons de nos rois, que les toits des bergers.
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais ce vain espoir de gloire, Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs, Et qui, loin, retiré de la foule importune, Vivant dans sa maison content de sa fortune, A selon son pouvoir mesuré ses désirs.
Il laboure le champ que labourait son père. Il ne s'informe point de ce qu'on délibère Dans ces graves conseils d'affaires accablés. Il voit sans intérêt la mer grosse d'orages, Et n'observe des vents le sinistre présage Que pour le soin qu'il a du salut de ses blés.
Roi de ses passions, il a ce qu'il désire, Son fertile domaine est son petit empire, Sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau; Ses champs et ses jardins sont autant de provinces, Et sans porter envie à la pompe des princes, Se contente chez lui de les voir en tableau.
Il voit de toutes parts prospérer sa famille, La javelle à plein poing tomber sous sa faucille, Le vendangeur ployer sous le faix des paniers; Il semble qu'à l'envi les fertiles montagnes, Les humides vallons et les grasses campagnes, S'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.
Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse Dans ce même foyer où sa tendre jeunesse A vu dans le berceau ses bras emmaillotés. Il tient par les moissons registre des années, Et voit de temps en temps leurs courses enchaînées Vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés.
Il ne va point fouiller aux terres inconnues, A la merci des vents et des ondes chenues, Ce que nature avare a caché de trésors; Et ne recherche point, pour honorer sa vie, De plus illustre mort ni plus digne d'envie Que de mourir au lit où ses pères sont morts.
Il ne possède point ces maisons magnifiques, Ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques Où la magnificence étale ses attraits, Il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles; Il voit de la verdure et des fleurs naturelles Qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits.
Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude, Et vivons désormais loin de la servitude De ces palais dorés où tout le monde accourt: Sous un chêne élevé les arbrisseaux s'ennuient. Et devant le soleil tous les astres s'enfuient De peur d'être obligés de lui faire la cour.
Après qu'on a suivi sans aucune assurance Cette vaine faveur qui nous plaît d'espérance, L'envie en un moment tous nos desseins détruit; Ce n'est qu'une fumée, il n'est rien de si frêle; Sa plus belle moisson est sujette à la grêle, Et souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit.
Agréables déserts, séjour de l'innocence, Où, loin des vanités de la magnificence, Commence mon repos et finit mon tourment; Vallon, fleuve, rochers, plaisante solitude, Si vous fûtes témoins de mon inquiétude, Soyez-le désormais de mon contentement.
LES CHATEAUX EN ESPAGNE
Chacun fait des châteaux en Espagne; On en fait à la ville ainsi qu'à la campagne; On en fait en dormant, on en fait éveillé. Le pauvre paysan sur sa bêche appuyé, Peut se croire, un moment, seigneur de son village. Le vieillard oubliant les glaces de son âge, Se figure aux genoux d'une jeune beauté, Et sourit; son neveu sourit de son côté, En songeant qu'un matin du bonhomme il hérite. Telle femme se croit sultane favorite; Un commis est ministre, un jeune abbé, prélat; Le prélat... Il n'est pas jusqu'au simple soldat, Qui ne se soit un jour cru maréchal de France; Et le pauvre, lui-même, est riche en espérance,
Et chacun redevient Gros-Jean comme devant.
Eh bien! chacun, du moins, fut heureux en rêvant. C'est quelque chose encore que de faire un beau rêve: A nos chagrins réels c'est une utile trêve. Nous en avons besoin: nous sommes assiégés De maux, dont à la fin nous serions surchargés Sans ce délire heureux qui se glisse en nos veines. Flatteuse illusion! doux oubli de nos peines, Oh! qui pourrait compter les heureux que tu fais! L'espoir et le sommeil sont de moindres bienfaits. Délicieuse erreur! tu nous donnes d'avance Le bonheur, que promet seulement l'espérance. Le doux sommeil ne fait que suspendre nos maux, Et tu mets à la place un plaisir: en deux mots, Quand je songe, je suis le plus heureux des hommes; Et dès que nous croyons être heureux, nous le sommes. Il est fou... là... songer qu'on est roi! seulement! On peut bien quelquefois se flatter dans la vie. J'ai par exemple, hier, mis à la loterie; Et mon billet enfin pourrait bien être bon. Je conviens que cela n'est pas certain: oh! non; Mais la chose est possible, et cela doit suffire. Puis, en me le donnant on s'est mis à sourire, Et l'on m'a dit: «Prenez, car c'est là le meilleur.» Si je gagnais pourtant le gros lot! quel bonheur! J'achèterais d'abord une ample seigneurie... Non, plutôt une bonne et grasse métairie, Oh! oui! dans ce canton, j'aime ce pays-ci; Et Justine, d'ailleurs, me plaît beaucoup aussi. J'aurais donc, à mon tour, des gens à mon service! Dans le commandement je serai peu novice; Mais je ne serai point dur, insolent, ni fier, Et me rappellerai ce que j'étais hier, Ma foi, j'aime déjà ma ferme à la folie. Moi, gros fermier!.. j'aurai ma basse-cour remplie De poules, de poussins que je verrai courir! De mes mains, chaque jour, je prétends les nourrir; C'est un coup d'œil charmant! et puis cela rapporte. Quel plaisir, quand le soir, assis devant ma porte, J'entendrai le retour de mes moutons bêlants, Que je verrai de loin revenir à pas lents, Mes chevaux vigoureux et mes belles génisses! Ils sont nos serviteurs, elles sont nos nourrices. Et mon petit Victor, sur son âne monté, Fermant la marche avec un air de dignité! Je serai plus heureux que Monsieur sur un trône. Je serai riche, riche, et je ferai l'aumône. Tout bas, sur mon passage, on se dira: «Voilà «Ce bon monsieur Victor»; cela me touchera. Je puis bien m'abuser; mais ce n'est pas sans cause: Mon projet est au moins fondé sur quelque chose, (Il cherche.) Sur un billet. Je veux revoir ce cher... Eh! mais... Où donc est-il? Tantôt encore je l'avais, Depuis quand ce billet est-il donc invisible? Ah! l'aurais-je perdu? serait-il bien possible? Mon malheur est certain: me voilà confondu. (Il crie.) Que vais-je devenir? hélas! j'ai tout perdu.
COLLIN D'HARLEVILLE.
MOISE SAUVÉ DES EAUX
«Mes sœurs, l'onde est plus fraîche aux premiers feux du jour. «Venez: le moissonneur repose en son séjour; «La rive est solitaire encore; «Memphis élève à peine un murmure confus; «Et nos chastes plaisirs, sous ces bosquets touffus, «N'ont d'autre témoin que l'aurore.
«Au palais de mon père on voit briller les arts; «Mais ces bords pleins de fleurs charment plus mes regards «Qu'un bassin d'or ou de porphyre; «Ces chants aériens sont mes concerts chéris; «Je préfère aux parfums qu'on brûle en nos lambris «Le souffle embaumé du zéphire!
«Venez: l'onde est si calme et le ciel est si pur! «Laissez sur ces buissons flotter les plis d'azur «De vos ceintures transparentes; «Détachez ma couronne et ces voiles jaloux, «Car je veux aujourd'hui folâtrer avec vous «Au sein des vagues murmurantes.
«Hâtons-nous... Mais parmi les brouillards du matin, «Que vois-je? Regardez à l'horizon lointain... «Ne craignez rien, filles timides! «C'est sans doute, par l'onde entraîné vers les mers, «Le tronc d'un vieux palmier, qui, du fond des déserts, «Vient visiter les pyramides.
«Que dis-je? si j'en crois mes regards indécis, «C'est la barque d'Hermès ou la conque d'Isis, «Que pousse une brise légère. «Mais non; c'est un esquif où, dans un doux repos, «J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots, «Comme on dort au sein de sa mère.
«Il sommeille, et de loin, à voir son lit flottant, «On croirait voir voguer sur le fleuve inconstant «Le nid d'une blanche colombe. «Dans sa couche enfantine il erre au gré du vent; «L'eau le balance, il dort, et le gouffre mouvant «Semble le bercer dans sa tombe!
«Il s'éveille: accourez, ô vierges de Memphis! «Il crie... Ah! quelle mère a pu livrer son fils «Au caprice des flots mobiles? «Il tend les bras; les eaux grondent de toute part, «Hélas! contre la mort il n'a d'autre rempart «Qu'un berceau de roseaux fragiles.
«Sauvons-le... C'est peut-être un enfant d'Israël; «Mon père les proscrit, mon père est bien cruel «De proscrire ainsi l'innocence! «Faible enfant! ses malheurs ont ému mon amour, «Je veux être sa mère: il me devra le jour, «S'il ne me doit pas la naissance.»
Ainsi parlait Iphis, l'espoir d'un roi puissant, Alors qu'aux bords du Nil son cortège innocent Suivant sa course vagabonde; Et ces jeunes beautés, qu'elle effaçait encor, Quand la fille des rois quittait ses voiles d'or, Croyaient voir la fille de l'Onde.
Sous ses pieds délicats déjà le flot frémit; Tremblante, la pitié vers l'enfant qui gémit La guide en sa marche craintive; Elle a saisi l'esquif fière de ce doux poids, L'orgueil sur son beau front pour la première fois Se mêle à la pudeur naïve.
Bientôt, divisant l'onde et brisant les roseaux, Elle apporte à pas lents l'enfant sauvé des eaux Sur le bord de l'arène humide; Et ses sœurs tour à tour au front du nouveau-né, Offrant leur doux sourire à son œil étonné, Déposaient un baiser timide.
Accours, toi qui, de loin, dans un doute cruel, Suivant des yeux ton fils sur qui veillait le ciel, Viens ici comme une étrangère; Ne crains rien: en prenant Moïse entre tes bras, Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas; Car Iphis n'est pas encor mère!
Alors, tandis qu'heureuse et d'un pas triomphant, La vierge au roi farouche amenait l'humble enfant, Baigné des larmes maternelles. On entendait en chœur, dans les cieux étoilés, Des anges, devant Dieu, de leurs ailes voilés, Chanter les lyres éternelles.
«Ne gémis plus, Jacob, sur la terre d'exil; «Ne mêle plus tes pleurs aux flots impurs du Nil; «Le Jourdain va t'ouvrir ses rives. «Le jour enfin approche où vers les champs promis «Gessen verra s'enfuir, malgré leurs ennemis, «Les tribus si longtemps captives.
«Sous les traits d'un enfant délaissé sur les flots, «C'est l'élu du Sina, c'est le roi des fléaux «Qu'une vierge sauve de l'onde. «Mortels, vous dont l'orgueil méconnaît l'Éternel, «Fléchissez: un berceau va sauver Israël, «Un berceau doit sauver le monde!»
VICTOR HUGO.
JEANNE D'ARC
Silence au camp! la vierge est prisonnière; Par un injuste arrêt Bedfort croit la flétrir: Jeune encore elle touche à son heure dernière... Silence au camp! la vierge va périr.
Des pontifes divins, vendus à la puissance, Sous les subtilités des dogmes ténébreux Ont accablé son innocence; Les Anglais commandaient ce sacrifice affreux: Un prêtre en cheveux blancs ordonna le supplice; Et c'est au nom d'un Dieu par lui calomnié, D'un Dieu de vérité, d'amour et de justice, Qu'un prêtre fut perfide, injuste et sans pitié.
A qui réserve-t-on ces apprêts meurtriers? Pour qui ces torches qu'on excite? L'airain sacré tremble et s'agite... D'où vient ce bruit lugubre? Où courent ces guerriers, Dont la foule à longs flots roule et se précipite? La joie éclate sur leurs traits; Sans doute l'honneur les enflamme; Ils vont pour un assaut former leurs rangs épais: Non, ces guerriers sont des Anglais Qui vont voir mourir une femme. Qu'ils sont nobles dans leurs courroux! Qu'il est beau d'insulter au bras chargé d'entraves! La voyant sans défense, ils s'écriaient, ces braves: Qu'elle meure; elle a contre nous Des esprits infernaux suscité la magie... Lâches! que lui reprochez-vous? D'un courage inspiré la brûlante énergie, L'amour du nom français, le mépris du danger, Voilà sa magie et ses charmes; En faut-il d'autres que des armes Pour combattre, pour vaincre et punir l'étranger?
Du Christ avec ardeur Jeanne baisait l'image; Ses longs cheveux épars flottaient au gré des vents; Au pied de l'échafaud, sans changer de visage, Elle s'avançait à pas lents.
Tranquille elle y monta; quand, debout sur le faîte, Elle vit ce bûcher qui l'allait dévorer, Les bourreaux en suspens, la flamme déjà prête, Sentant son cœur faillir elle baisa la tête, Et se prit à pleurer.
Ah! pleure, fille infortunée! Ta jeunesse va se flétrir, Dans sa fleur trop tôt moissonnée! Adieu, beau ciel, il faut mourir.
Tu ne reverras plus tes riantes montagnes, Le temple, le hameau, les champs de Vaucouleurs, Et ta chaumière et tes compagnes, Et ton père expirant sous le poids des douleurs.
Après quelques instants d'un horrible silence, Tout à coup le feu brille; il s'irrite, il s'élance... Le cœur de la guerrière alors s'est ranimé: A travers les vapeurs d'une fumée ardente, Jeanne encore menaçante, Montre aux Anglais son bras à demi consumé. Pourquoi reculer d'épouvante? Anglais, son bras est désarmé.
La flamme l'environne, et sa voix expirante Murmure encore: «O France! ô mon roi bien-aimé!» Que faisait-il, ce roi? Plongé dans la mollesse, Tandis que le malheur réclamait son appui, L'ingrat, il oubliait, aux pieds d'une maîtresse, La vierge qui mourait pour lui!
Ah! qu'une page si funeste De ce règne victorieux, Pour n'en pas obscurcir le reste, S'efface sous les pleurs qui tombent de nos yeux. Qu'un monument s'élève aux lieux de ta naissance, O toi qui des vainqueurs renversas les projets! La France y portera son deuil et ses regrets, Sa tardive reconnaissance; Elle y viendra gémir sous de jeunes cyprès; Puissent croître avec eux sa gloire et sa puissance!
Que sur l'airain funèbre on grave des combats, Des étendards anglais fuyant devant tes pas, Dieu vengeant par tes mains la plus juste des causes. Venez, jeunes beautés; venez, braves soldats; Semez sur son tombeau les lauriers et les roses! Qu'un jour le voyageur, en parcourant ces bois, Cueille un rameau sacré, l'y dépose et s'écrie: «A celle qui sauva le trône et la patrie, «Et n'obtint qu'un tombeau pour prix de ses exploits!»
CASIMIR DELAVIGNE.
LES CATACOMBES DE ROME
Sous les remparts de Rome, et sous ces vastes plaines, Sont des antres profonds, des voûtes souterraines, Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains, Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains. Avec ses monuments et sa magnificence, Rome entière sortit de cet abîme immense. Depuis, loin des regards et du fer des tyrans, L'Église encor naissante y cacha ses enfants, Jusqu'au jour où, du sein de cette nuit profonde, Triomphante, elle vint donner des lois au monde, Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.
Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts, L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture, Brûlait de visiter cette demeure obscure, De notre antique foi vénérable berceau. Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau, Il entre, il se confie à ces voûtes nombreuses, Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses. Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté, Ce palais de la nuit, cette sombre cité, Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles, Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles. Dans un coin écarté se présente un réduit, Mystérieux asile où l'espoir le conduit. Il voit des vases saints et des urnes pieuses, Des vierges, des martyrs dépouilles précieuses. Il saisit ce trésor, il veut poursuivre: hélas! Il a perdu le fil qui conduisait ses pas.
Il cherche, mais en vain: il s'égare, il se trouble; Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble; Il prend tous les chemins que lui montre la peur. Enfin, de route en route et d'erreur en erreur, Dans les enfoncements de cette obscure enceinte Il trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe, D'où vingt chemins divers conduisent à l'entour. Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour? Il les consulte tous: il les prend, il les quitte; L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite; Il appelle: l'écho redouble sa frayeur; De sinistres pensers viennent glacer son cœur. L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures. Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel, En trois lustres entiers voit à peine un mortel Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste Du flambeau qui le guide il voit périr le reste. Craignant que chaque pas, que chaque mouvement, En agitant la flamme en use l'aliment, Quelquefois il s'arrête et demeure immobile. Vaines précautions! tout soin est inutile; L'heure approche, et déjà son cœur épouvanté Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité. Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre; Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre.
Il gémit; toutefois, d'un souffle haletant, Le flambeau ranimé se rallume à l'instant. Vain espoir! par le feu la cire consumée, Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée, Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus Les nerfs découragés ne la soutiennent plus; De son bras défaillant enfin la torche tombe, Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe. L'infortuné déjà voit cent spectres hideux: Le délire brûlant, le désespoir affreux, La mort... non cette mort qui plaît à la victoire, Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire; Mais lente, mais horrible, et traînant par la main La faim, qui se déchire et se ronge le sein. Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines, Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines! Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus! Et ces nobles travaux qu'il laisse suspendus! Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire, Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire! Et celle dont l'amour, celle dont le souris Fut son plus doux éloge et son plus digne prix! Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image, Versés par le regret, et séchés par la rage. Cependant il espère; il pense quelquefois Entrevoir des clartés, distinguer une voix. Il regarde, il écoute... Hélas! dans l'ombre immense Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence; Et le silence encore ajoute à sa terreur.
Alors, de son destin sentant toute l'horreur, Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve; Il se lève, il retombe, et soudain se relève, Se traîne quelquefois sur de vieux ossements, De la mort qu'il veut fuir horribles monuments! Quand, tout à coup, son pied trouve un léger obstacle. Il y porte la main. O surprise! ô miracle! Il sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu, Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu. Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore, Il s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore; Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour. Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour. A l'abri du danger, son âme encor tremblante Veut jouir de ces lieux et de son épouvante. A leur aspect lugubre, il éprouve en son cœur Un plaisir agité d'un reste de terreur. Enfin tenant en main son conducteur fidèle, Il part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle. Dieux! quel ravissement, quand il revoit les cieux, Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux! Avec quel doux transport il promène sa vue Sur leur majestueuse et brillante étendue! La cité, le hameau, la verdure, les bois, Semblent s'offrir à lui pour la première fois; Et, rempli d'une joie inconnue et profonde, Son cœur croit assister au premier jour du monde.
DELILLE.
PRIÈRE ENFANTINE
Notre père des cieux, père de tout le monde, De vos petits enfants c'est vous qui prenez soin; Mais à tant de bonté vous voulez qu'on réponde, Et qu'on demande aussi dans une foi profonde, Les choses dont on a besoin!
Vous m'avez tout donné, la vie et la lumière, Le blé qui fait le pain, les fleurs qu'on aime à voir, Et mon père et ma mère, et ma famille entière, Moi je n'ai rien pour vous, mon Dieu, que ma prière Que je vous dis matin et soir.
Notre père des cieux, bénissez ma jeunesse; Pour mes parents, pour moi, je vous prie à genoux; Afin qu'ils soient heureux donnez-moi la sagesse; Et puissent leurs enfants les contenter sans cesse, Pour être aimés d'eux et de vous.
Mme AMABLE TASTU.
LA CIGALE ET LA FOURMI
La cigale ayant chanté Tout l'été, Se trouva fort dépourvue Quand la bise fut venue: Pas un seul petit morceau De mouche ou de vermisseau. Elle alla crier famine Chez la fourmi sa voisine, La priant de lui prêter Quelque grain pour subsister Jusqu'à la saison nouvelle: Je vous paîrai, lui dit-elle, Avant l'août, foi d'animal, Intérêt et principal. La fourmi n'est pas prêteuse; C'est là son moindre défaut: «Que faisiez-vous au temps chaud? Dit-elle à cette emprunteuse. —Nuit et jour à tout venant Je chantais, ne vous déplaise. —Vous chantiez! j'en suis fort aise. Hé bien! dansez maintenant.»
LA FONTAINE.
LA RENONCULE ET L'ŒILLET
La renoncule un jour dans un bouquet Avec l'œillet se trouva réunie: Elle eut le lendemain le parfum de l'œillet. On ne peut que gagner en bonne compagnie.
BÉRANGER.
LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
(Voyez page 134.)
Autrefois le rat de ville Invita le rat des champs, D'une façon fort civile, A des reliefs d'ortolans.
Sur un tapis de Turquie Le couvert se trouva mis. Je laisse à penser la vie Que firent les deux amis.
Le régal fut fort honnête Rien ne manquait au festin: Mais quelqu'un troubla la fête Pendant qu'ils étaient en train.
A la porte de la salle Ils entendirent du bruit: Le rat de ville détale; Son camarade le suit.
Le bruit cesse, on se retire: Rats en campagne aussitôt; Et le citadin de dire: «Achevons tout notre rôt.
—C'est assez, dit le rustique: Demain vous viendrez chez moi; Ce n'est pas que je me pique De tous vos festins de roi,
Mais rien ne vient m'interrompre, Je mange à tout loisir. Adieu donc. Fi du plaisir Que la crainte peut corrompre!»
LA FONTAINE.
LE CHÊNE ET LE ROSEAU
Le chêne, un jour, dit au roseau: «Vous avez bien sujet d'accuser la nature; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau; Le moindre vent qui, d'aventure, Fait rider la face de l'eau, Vous oblige à baisser la tête; Cependant que mon front, au Caucase pareil, Non content d'arrêter les rayons du soleil, Brave l'effort de la tempête, Tout vous est Aquilon; tout me semble Zéphir. Encor, si vous naissiez à l'abri du feuillage Dont je couvre le voisinage, Vous n'auriez pas tant à souffrir; Je vous défendrais de l'orage: Mais vous naissez le plus souvent Sur les humides bords des royaumes du vent. La nature envers vous me semble bien injuste. —Votre compassion, lui répondit l'arbuste, Part d'un bon naturel; mais quittez ce souci: Les vents me sont moins qu'à vous redoutables; Je plie, et ne romps pas. Vous avez, jusqu'ici, Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos, Mais attendons la fin.» Comme il disait ces mots, Du bout de l'horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L'arbre tient bon; le roseau plie. Le vent redouble ses efforts, Et fait si bien qu'il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine, Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts.
LA FONTAINE.
LE CHEVAL S'ÉTANT VOULU VENGER DU CERF
De tous temps les chevaux ne sont nés pour les hommes. Lorsque le genre humain de glands se contentait, Ane, cheval et mule, aux forêts habitait; Et l'on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes, Tant de selles et de bâts, Tant de harnais pour les combats, Tant de chaises, tant de carrosses; Comme aussi ne voyait-on pas Tant de festins et tant de noces. Or, un cheval eut alors différend Avec un cerf plein de vitesse; Et, ne pouvant l'attraper en courant, Il eut recours à l'homme, implora son adresse. L'homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos, Ne lui laissa point de repos Que le cerf ne fût pris et n'y laissât la vie. Et cela fait le cheval remercie L'homme son bienfaiteur, disant: Je suis à vous; Adieu, je m'en retourne en mon séjour sauvage. Non pas cela, dit l'homme, il fait meilleur chez nous: Je vois trop quel est votre usage. Demeurez donc; vous serez bien traité, Et jusqu'au ventre en la litière. Hélas! que sert la bonne chère Quand on n'a pas la liberté? Le cheval s'aperçut qu'il avait fait folie; Mais il n'était plus temps; déjà son écurie Était prête et toute bâtie, Il y mourut en traînant son lien: Sage s'il eût remis une légère offense. Quel que soit le plaisir que cause la vengeance, C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien Sans qui les autres ne sont rien.
LA FONTAINE.
LE LIÈVRE ET LA PERDRIX
Il ne se faut jamais moquer des misérables: Car qui peut s'assurer d'être toujours heureux? Le sage Ésope dans ses fables, Nous en donne un exemple ou deux. Celui qu'en ces vers je propose, Et les siens, ce sont même chose. Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ, Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille; Quand une meute s'approchant, Oblige le premier à chercher un asile: Il s'enfuit dans son fort, met les chiens en défaut, Sans même en excepter Briffaut; Enfin il se trahit lui-même Par les esprits sortant de son corps échauffé. Miraut, sur leur odeur ayant philosophé, Conclut que c'est son lièvre, et, d'une ardeur extrême, Il le pousse; et Rustaut, qui n'a jamais menti, Dit que le lièvre est reparti. Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte. La perdrix le raille et lui dit: Tu te vantais d'aller si vite! Qu'as-tu fait de tes pieds?.. Au moment qu'elle rit, Son tour vient; on la trouve. Elle croit que ses ailes La sauront garantir à toute extrémité; Mais la pauvrette avait compté Sans l'autour aux serres cruelles.
LA FONTAINE.
LA ROBE DE L'INNOCENCE
Ayant perdu sa robe, on dit que l'Innocence En vain pour la chercher courut chez le Plaisir, Chez la Fortune et la Puissance. Qui la lui rapporta?—Ce fut le Repentir.
LACHAMBAUDIE.
LE SINGE ET LE LÉOPARD
Le singe avec le léopard Gagnaient de l'argent à la foire. Ils affichaient, chacun à part.
L'un d'eux disait: «Messieurs, Mon mérite et ma gloire Sont connus en bon lieu: le roi m'a voulu voir; Et, si je meurs, il veut avoir Un manchon de ma peau, tant elle est bigarrée, Pleine de taches, marquetée! Et vergetée, et mouchetée!» La bigarrure plaît: partant chacun le vit. Mais ce fut bientôt fait; bientôt chacun sortit.
Le singe, de sa part, disait: «Venez, de grâce, Venez, messieurs; je fais cent tours de passe-passe. Cette diversité dont on vous parle tant, Mon voisin léopard l'a sur soi seulement; Moi je l'ai dans l'esprit. Votre serviteur Gille, Cousin et gendre de Bertrand, Singe du pape, en son vivant, Tout fraîchement, en cette ville, Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler; Car il parle; on l'entend; il sait danser, baller, Faire des tours de toute sorte, Passer en des cerceaux; et le tout, pour six blancs?.. Non, messieurs, pour un sou; si vous n'êtes contents, Nous rendrons à chacun son argent à la porte.» Le singe avait raison. Ce n'est pas sur l'habit Que la diversité me plaît; c'est dans l'esprit: L'une fournit toujours des choses agréables; L'autre, en moins d'un moment, lasse les regardants.
Oh! que de grands seigneurs, au léopard semblables, N'ont que l'habit pour tous talents.
LA FONTAINE.
LA LAITIÈRE ET LE POT AU LAIT
Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait, Bien posé sur un coussinet, Prétendait arriver sans encombre à la ville. Légère et court vêtue, elle allait à grands pas, Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile, Cotillon simple et souliers plats.
Notre laitière ainsi troussée Comptait déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait, en employait l'argent, Achetait un cent d'œufs, faisait triple couvée: La chose allait à bien par son soin diligent.
«Il m'est, disait-elle, facile D'élever des poulets autour de ma maison... Le renard sera bien habile S'il ne m'en laisse assez pour avoir un cochon. Le porc à s'engraisser coûtera peu de son; Il était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable: J'aurai, le revendant, de l'argent bel et bon. Et qui m'empêchera de mettre en notre étable, Vu le prix dont il est, une vache et son veau, Que je verrai sauter au milieu du troupeau?»
Perrette là-dessus saute aussi, transportée: Le lait tombe; adieu veau, vache, cochon, couvée. La dame de ces biens, quittant d'un œil marri Sa fortune ainsi répandue, Va s'excuser à son mari, En grand danger d'être battue. Le récit en farce en fut fait; On l'appela le Pot au lait.
LA FONTAINE.
LES ANIMAUX MALADES DE LA PESTE
Un mal qui répand la terreur, Mal que le ciel en sa fureur Inventa pour punir les crimes de la terre, La peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom), Capable d'enrichir en un jour l'Achéron, Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés; On n'en voyait point d'occupés A chercher le soutien d'une mourante vie; Nul mets n'excitait leur envie; Ni loups, ni renards n'épiaient La douce et l'innocente proie; Les tourterelles se fuyaient; Plus d'amour, partant plus de joie.
Le lion tint conseil et dit: «Mes chers amis, Je crois que le ciel a permis Pour nos péchés cette infortune; Que le plus coupable de nous Se sacrifie aux traits du céleste courroux. Peut-être il obtiendra la guérison commune. L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents On fait de pareils dévouements. Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons, J'ai dévoré force moutons. Que m'avaient-ils fait? nulle offense. Même il m'est arrivé quelquefois de manger Le berger. Je me dévouerai donc, s'il le faut, mais je pense Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi; Car on doit souhaiter, selon toute justice, Que le plus coupable périsse. Sire, dit le renard, vous êtes trop bon roi; Vos scrupules font voir trop de délicatesse. Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce, Est-ce un péché? Non, non. Vous leur fîtes, seigneur, En les croquant beaucoup d'honneur. Et quant au berger, l'on peut dire Qu'il était digne de tous maux, Étant de ces gens-là qui sur les animaux Se font un chimérique empire.» Ainsi dit le renard, et flatteurs d'applaudir. On n'osa trop approfondir Du tigre, ni de l'ours, ni des autres puissances Les moins pardonnables offenses. Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins, Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'âne vint à son tour, et dit: «J'ai souvenance Qu'en un pré de moines passant, La faim, l'occasion, l'herbe tendre et, je pense, Quelque diable aussi me poussant, Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net. A ces mots, on cria haro sur le baudet. Un loup quelque peu clerc prouva par sa harangue Qu'il fallait dévouer ce maudit animal, Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout le mal. Sa peccadille fut jugée un cas pendable. Manger l'herbe d'autrui! quel crime abominable! Rien que la mort n'était capable D'expier son forfait. On le lui fit bien voir. Selon que vous serez puissant ou misérable, Les jugements de cour vous rendront blanc et noir.
LA FONTAINE.
LES DEUX PIGEONS
Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre. L'un d'eux s'ennuyant au logis, Fut assez fou pour entreprendre Un voyage en lointain pays.
L'autre lui dit: «Qu'allez-vous faire? Voulez-vous quitter votre frère? L'absence est le plus grand des maux: Non pas pour vous, cruel! Au moins, que les travaux, Les dangers, les soins du voyage, Changent un peu votre courage: Encor si la saison s'avançait davantage! Attendez les zéphyrs: qui vous presse? un corbeau Tout à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste, Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut: Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut, Bon souper, bon gîte, et le reste?» Ce discours ébranla le cœur De notre imprudent voyageur: Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin, il dit: «Ne pleurez point: Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite. Je reviendrai dans peu conter de point en point Mes aventures à mon frère, Je le désennuîrai. Quiconque ne voit guère N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint Vous sera d'un plaisir extrême. Je dirai: j'étais là; telle chose m'advint:
Vous y croirez être vous-même.»
A ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu. Le voyageur s'éloigne, et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit, tel encor que l'orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein, il part tout morfondu, Sèche du mieux qu'il peut son corps chargé de pluie, Dans un champ à l'écart voit du blé répandu, Voit un pigeon auprès; cela lui donne envie; Il y vole, il est pris, ce blé couvrait d'un lacs Les menteurs et traîtres appâts.
Le lacs était usé: si bien que de son aile, De ses pieds, de son bec, l'oiseau le rompt enfin: Quelque plume y périt; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour à la serre cruelle Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle Et les morceaux du lacs qui l'avait attrapé, Semblait un forçat échappé.
Le vautour s'en allait le lier, quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. Le pigeon profita du conflit des voleurs, S'envola, s'abattit au pied d'une masure, Crut pour le coup que ses malheurs Finiraient par cette aventure.
Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pitié, Prit sa fronde et du coup tua plus d'à moitié La volatile malheureuse, Qui, maudissant sa curiosité, Traînant l'aile et tirant le pied, Demi-morte, demi-boiteuse, Droit au logis s'en retourna: Tant bien que mal elle arriva Sans autre aventure fâcheuse.
Voilà nos gens rejoints: et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
LA FONTAINE.
LE COCHE ET LA MOUCHE
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé, Six forts chevaux tiraient un coche. Femmes, moines, vieillards, tout était descendu: L'attelage suait, soufflait, était rendu. Une mouche survient et des chevaux s'approche, Prétend les animer par son bourdonnement, Pique l'un, pique l'autre, et pense à tout moment Qu'elle fait aller la machine, S'assied sur le timon, sur le nez du cocher. Aussitôt que le char chemine Et qu'elle voit les gens marcher, Elle s'en attribue uniquement la gloire, Va, vient, fait l'empressée; il semble que ce soit Un sergent de bataille, allant en chaque endroit Faire avancer ses gens et hâter la victoire. La mouche en ce commun besoin, Se plaint qu'elle agit seule, et qu'elle a tout le soin, Qu'aucun n'aide aux chevaux à se tirer d'affaire. Le moine disait son bréviaire: Il prenait bien son temps! Une femme chantait: C'était bien de chansons qu'alors il s'agissait! Dame mouche s'en va chanter à leurs oreilles, Et fait cent sottises pareilles. Après bien du travail, le coche arrive au haut. Respirons maintenant, dit la mouche aussitôt: J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine. Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine.
Ainsi certaines gens faisant les empressés, S'introduisent dans les affaires; Ils font partout les nécessaires, Et, partout importuns, devraient être chassés.
LA FONTAINE.
LE VIEILLARD ET LES TROIS JEUNES HOMMES
Un octogénaire plantait.
«Passe encor de bâtir; mais planter à cet âge!» Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage: Assurément il radotait. «Car, au nom des dieux, je vous prie, Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir? Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir. A quoi bon charger votre vie Des soins d'un avenir qui n'est pas fait pour vous? Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées: Quittez le long espoir et les vastes pensées; Tout cela ne convient qu'à nous. Il ne convient pas à vous-mêmes, Repartit le vieillard. Tout établissement Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur courte durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il aucun moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage: Eh bien! défendez-vous au sage De se donner des soins pour le plaisir d'autrui? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui: J'en puis jouir demain et quelques jours encore, Je puis enfin compter l'aurore Plus d'une fois sur vos tombeaux.» Le vieillard eut raison: l'un des trois jouvenceaux Se noya dès le port, allant à l'Amérique; L'autre afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la république, Par un coup imprévu vit ses jours emportés; Le troisième tomba d'un arbre Que lui-même il voulut enter: Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre Ce que je viens de raconter.
LA FONTAINE.
LES DEUX CHÈVRES
Dès que les chèvres ont brouté, Certain esprit de liberté Leur fait chercher fortune: elles vont en voyage Vers les endroits du pâturage Les moins fréquentés des humains.
Là, s'il est quelque lieu sans route et sans chemins, Un rocher, quelque mont pendant en précipices, C'est où ces dames vont promener leurs caprices: Rien ne peut arrêter cet animal rampant.
Deux chèvres donc s'émancipant, Toutes deux ayant patte blanche, Quittèrent les bas prés: chacune de sa part, L'une vers l'autre allait pour quelque bon hasard.
Un ruisseau se rencontre et pour pont une planche; Deux belettes à peine auraient passé de front Sur ce pont; D'ailleurs, l'onde rapide et le ravin profond Devaient faire trembler de peur ces amazones. Malgré tant de dangers, l'une de ces personnes Pose un pied sur la planche, et l'autre en fait autant. Je m'imagine voir, avec Louis le Grand, Philippe quatre qui s'avance Dans l'île de la Conférence.
Ainsi s'avançaient pas à pas, Nez à nez, nos aventurières, Qui, toutes deux étant fort fières, Vers le milieu du pont ne se voulurent pas L'une à l'autre céder. Elles avaient la gloire De compter dans leur race, à ce que dit l'histoire, L'une certaine chèvre, au mérite sans pair, Dont Polyphème fit présent à Galathée; Et l'autre la chèvre Amalthée Par qui fut nourri Jupiter. Faute de reculer, leur chute fut commune: Toutes deux tombèrent dans l'eau. Cet accident n'est pas nouveau Dans le chemin de la fortune.
LA FONTAINE.
LE CORBEAU ET LE RENARD
Maître corbeau, sur un arbre perché, Tenait en son bec un fromage. Maître Renard, par l'odeur alléché, Lui tint à peu près ce langage: «Hé! bonjour, monsieur du Corbeau; Que vous êtes joli! que vous me semblez beau! Sans mentir, si votre ramage Se rapporte à votre plumage, Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois.» A ces mots, le corbeau ne se sent pas de joie; Et, pour montrer sa belle voix, Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie. Le renard s'en saisit, et dit: «Mon bon Monsieur, Apprenez que tout flatteur Vit aux dépens de celui qui l'écoute.» Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. Le corbeau, honteux et confus, Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
LA FONTAINE.