PARIS APRÈS LA COMMUNE
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Je suppose qu'un étranger, venu chez nous, à un an de distance, se donne pour tâche de comparer ce qu'est aujourd'hui Paris à ce qu'il était, jour pour jour, l'année dernière[18]. A coup sûr il n'en pourra croire ses yeux.
[Note 18: Écrit en mai 1872. Depuis on a oublié à qui Paris et la France doivent cet ordre moral que M. Thiers a assuré pendant deux ans.]
L'an passé, à pareille époque, je me souviens de l'émotion et de l'angoisse qui me saisit lorsque, par une petite porte, dont on allait bientôt baisser le pont-levis, je pénétrai dans Paris, ma valise à la main. Il me semblait que j'entrais dans une ville inconnue. Nous étions, mes compagnons et moi, les premiers qui franchissions, sans permis spécial, les fossés des fortifications. La veille, on se battait encore. La lutte venait à peine de finir et l'atmosphère en paraissait toute chaude. Des soldats couverts encore de poussière se tenaient aux remparts, les capotes salies et l'air harassé. En face d'eux, du côté de Saint-Denis, les Prussiens avaient établi des batteries d'artillerie et des terrassements. Quand on entrait dans la ville, la première impression était celle d'un homme qui met pour la première fois le pied dans un désert. Les maisons étaient closes et les rues vides. On apercevait çà et là quelque passant qui hâtait le pas. Des trous de balles tout frais ponctuaient les murailles, et, en plus d'un endroit, des piquets de bois indiquaient la place où gisaient des cadavres.
Comme nous approchions d'une de ces fosses, un homme qui errait par là, nous dit:
—Ils sont sept là-dedans. Le dernier qu'on y a jeté, c'est le charbonnier.
Et il nous montra du doigt une boutique de marchand de coke dont les volets, déchiquetés par des coups de feu, pendaient le long de la devanture comme les ailes d'un oiseau blessé. Le charbonnier s'était retranché dans son logis et, seul, il avait combattu jusqu'au moment où la troupe, enlevant d'assaut la boutique, avait fusillé le boutiquier. J'ai revu, l'autre jour, cette bicoque. Elle est toujours vide, toujours close, et l'enseigne porte toujours le nom du mort. Un petit écriteau collé sur les volets brisés dit simplement: Boutique à louer.
C'était par le quartier de Flandre, qui précède le faubourg Saint-Martin, que nous entrions, curieusement regardés par toute cette population, qui s'étonnait de voir rentrer un étranger. Au coin d'une rue, des petites filles qui causaient s'interrompirent pour dire toutes surprises:—Tiens, un monsieur!
Un chapeau haut de forme était, paraît-il, devenu une curiosité dans ce coin de la grande ville.
Des drapeaux tricolores improvisés flottaient à toutes les fenêtres. On lisait, à l'angle des carrefours la proclamation du maréchal de MacMahon, affichée depuis le matin. Le long des boulevards extérieurs, le terrain était semé et comme couvert de croix de carton bleu qui étaient des enveloppes de cartouches déchirées. On pouvait voir et ramasser partout des balles de plomb aplaties, devenues semblables à des pruneaux secs. Pauvre Paris! Quel silence! Quel recueillement de cimetière! Des maisons effondrées attiraient et retenaient les regards. On apercevait, de loin en loin, des pompiers, noirs de suie, les vêtements sordides, qui se rafraîchissaient après une semaine de rude besogne. Ce qui navrait, c'était l'odeur étrange faite d'une double odeur d'incendie et de tuerie qui vous saisissait à la gorge. On avait peur d'avancer de crainte de rencontrer, à chaque pas, une ruine nouvelle. Toute cette ville, ces rues, ces boulevards sentaient le crime.
Du côté de la Roquette et de Belleville, les traces du combat étaient encore visibles. Un amas sans nom de fusils brisés, de tambours crevés, de vareuses déchirées, de pantalons à bandes rouges, de képis déformés, de ceinturons, de gibernes s'élevait à demi poudreux, à demi sanglant, sur la place de la mairie du onzième arrondissement, au pied de la statue de Voltaire, qui semblait ricaner de la folie furieuse des hommes. L'emplacement des barricades restait encore visible et les pavés n'étaient pas tous remis dans leur alvéole. Au coin du boulevard du Prince Eugène et de la place du Château-d'Eau, à l'endroit où avait été frappé Delescluze, des artilleurs disaient à chaque instant:
—Enlevez un pavé de la barricade!
Bien des gens du quartier enlevaient le même pavé qu'ils avaient été peut-être contraints de remuer quelques jours auparavant.
Celui qui a vu un tel tableau ne l'oubliera jamais, et pouvait alors douter que Paris redevînt un jour ce qu'il avait été naguère. Les boulevards, encombrés de réverbères broyés, de branchages coupés par les obus ou les balles, de plâtras, d'ardoises, de carreaux émiettés, ressemblaient à un camp improvisé. Les troupes bivaquaient sur ces débris. La colonne de Juillet était trouée de projectiles. On se montrait, sur le canal, les tonneaux de pétrole que les fédérés avaient essayé de pousser sous la voûte pour faire sauter ce coin de Paris. L'huile minérale miroitait sur l'eau du canal et la faisait ressembler, avec ses reflets violacés, à quelque lac bitumineux.
L'entrée de la rue de la Roquette, avec ses maisons incendiées, gardait un aspect de sépulcre. Il y avait là une large plaie béante et fumant encore. On montait vers le Père-Lachaise et, le long du chemin, tout près des prisons, des baïonnettes fichées en terre indiquaient les endroits où avaient été enfouis les corps des fusillés. Mais le spectacle vraiment épouvantable et quasi fantastique attendait le passant dans l'intérieur du cimetière. C'était là qu'avait eu lieu le dernier épisode de cette bataille de sept jours, là que les fusiliers marins, corps à corps, avaient combattu l'insurrection dans son dernier refuge. On s'était entretué sur la tombe des morts. Des tombeaux brisés par les obus laissaient apercevoir l'ombre sinistre de leurs caveaux. Des fédérés s'étaient tapis là, à la dernière heure, et ces fosses mortuaires avaient vu des duels atroces à l'arme blanche.
Sur les tombes, les monuments funéraires, apparaissaient des mains noires ou sanglantes. C'étaient les combattants qui, pour s'échapper, avait essuyé leurs doigts, noirs de poudre, à la pierre de ces tombeaux. Ces traces, ces ombres de mains répétées çà et là, produisaient un effet singulier. Sur la hauteur, tout près du tombeau de Balzac et de Souvestre, à l'endroit où le Rastignac du romancier considère Paris en lui disant: A nous deux! on retrouvait la trace de la batterie fédérée qui, au hasard, avec un redoublement de rage, avait à la fin bombardé la ville. Des débris de bouteille, des flacons de kirsch ou de rhum vidés, avec étiquettes jaunes ou rouges, traînaient dans la terre glaise pétrie par les talons des combattants, et où apparaissaient, boueux, les détritus de la lutte: baïonnettes tordues ou crosses cassées de chassepots.
Puis, quand on détournait les yeux du cimetière bouleversé, aux marbres broyés, aux tombeaux éventrés, et quand on reportait ses regards sur ce grand Paris, étendu là, aux pieds de la ville morte, on voyait, dans ce tas immense de maisons, des foyers d'incendie qui fumaient encore et lançaient au ciel leur vapeur noire. C'était, à droite, le Palais de Justice, les Tuileries, l'Hôtel de Ville, la Légion d'Honneur, la Cour des Comptes, et, à gauche, le Grenier d'abondance aux lueurs bizarres, livides, verdâtres ou pourprées. Et l'on demeurait confondu, regardant toujours cette ville, un moment menacée du sort qui a dévoré en 1872 une partie d'Yéddo, et au-dessus de laquelle le Mont-Valérien, se détachant sur l'horizon, semblait veiller comme un géant armé.
Ce qui me frappa surtout dans cette course à travers Paris ruiné, dans ce voyage parmi les décombres, ce fut, dans un coin du Père-Lachaise, un homme et un enfant accroupis et occupés à réparer les dégâts commis sur une tombe.
L'homme était un ouvrier, jeune encore et vêtu, ce jour-là, de l'habit des dimanches, très-propre. Il était pâle, l'air triste et fatigué. Il avait l'air honnête et bon. Un genou en terre, avec une petite pelle de bois comme en ont les enfants pour jouer à bâtir, cet homme égalisait doucement, soigneusement, une couche de terre encadrée d'une bordure de buis, et que, dans la lutte, les combattants avaient dû fouler aux pieds. Il mettait à accomplir cette tâche une attention absolue et touchante. On sentait que c'était pour lui une affaire et comme un devoir. Il redressait la croix de bois noir qui s'était inclinée, il remettait en ordre les rameaux de buis que la boue avait souillés ou les talons écrasés. Et, peu à peu, lorsqu'il voyait que le tombeau «reprenait tournure,» on surprenait un sourire doucement satisfait qui relevait sa moustache noire.
L'enfant maintenant s'était mis debout et ses petits bras croisés derrière le dos, il regardait travailler son père. Qu'il avait l'air sérieux et recueilli, ce bambin tout blond, tout rose, tout rouge plutôt, avec de bons yeux bleus, limpides et grands ouverts! Lui aussi paraissait pénétré de la tâche à remplir. Et moi, au bout d'un moment, après avoir considéré ce groupe silencieux du père et de l'enfant, je m'approchai doucement et je lus sur la croix, par-dessus l'épaule de l'homme: Alexandre Dichart, mort à trois ans et demi, le 30 janvier 1871.»
C'était la tombe du petit frère que venaient ainsi soigner le père et ce «grand frère» qui n'avait pas cinq ans. Tout ce que ce pauvre homme avait vu, lui, dans la lutte farouche des sept jours, tout ce qu'il avait évoqué, à travers les nuages de la fumée du combat et de l'incendie, c'était cette tombe d'enfant, ce coin de terre où reposait le premier-né et, quand on lui disait qu'on se battait là-bas, au Père-Lachaise, il songeait à cela, qu'on allait ravager la tombe du petit.
Alors, quand tout fut fini, que la guerre civile laissa échapper son dernier râle, il s'habilla, prit l'aîné par la main et monta vers la colline où reposait l'autre, réparant, tandis que Paris sortait à peine de ses ruines, la ruine, plus pénible pour lui que celle des palais, la ruine du tombeau de son enfant.
J'ai songé bien souvent à ce tableau touchant qui m'apparut, comme une idylle, au milieu des hideurs des lendemains de bataille. J'y songe encore maintenant que Paris tout entier a fait ce que faisait ce père, au dernier jour de mai 1871. Paris, en effet, a tout réparé, tout effacé et, par un prodige de vitalité particulière, le voilà qui célèbre le bout de l'an lugubre de ses deuils par des courses à Chantilly et une sorte de renaissance incroyable.
Je défie l'étranger dont je parlais tout à l'heure de reconstituer, même par le passé, le Paris effondré dont il est question plus haut. En sortant un après-midi du palais de l'Industrie où l'exposition d'horticulture complète l'exposition de l'art, et où les rouges fuchsias, les cinéraires mélancoliques, les géraniums, les pensées, les agaves semblables à des hérissons, les cactus admirables et difformes servent d'encadrement aux bronzes de Carpeaux ou aux plâtres de Falguière, le touriste descend, je suppose, vers la place de la Concorde et sauf la ville de Lille, qui demeure encore enfermée dans sa baraque de planches, et une des fontaines qui n'est pas reconstruite, il retrouve ce coin de Paris tel que jadis, plein d'équipages, de soleil et de lumière. Les balustrades brisées par les obus sont remises en état, les plaies sont fermées, les blessures effacées. Chose étrange! Encadrées par les masses de verdure où les cônes blancs des fleurs de marronniers piquent leur note printanière, les ruines des Tuileries ont, par ces beaux jours, des aspects féériques. Du fond de la voûte de verdure qui rend si charmante la terrasse des Feuillants, le pavillon dénudé, léché par la flamme, mais où l'air circule, apparaît comme une merveille. Hélas, les choses tombées ont leur poésie, et ces ruines grandioses laissent loin derrière elles celles du palais d'Heidelberg!
Les arcades du ministère des finances, ce Colysée en miniature, ont été abattues. Il ne reste du bâtiment qu'un coin de salon, dont on aperçoit encore les sculptures dorées. Le soubassement de la colonne Vendôme ressemble à un dé gigantesque sur lequel on aurait posé une énorme couronne d'immortelles. L'Hôtel de Ville est toujours découpé à jour et comme décharné, mais ce squelette a son élégance. Partout ailleurs, les ruines sont réparées et relevées. La rue Royale, ce brasier de l'an passé, rit au soleil, blanche comme la blanche Cadix, avec des maisons neuves. La Porte-Saint-Martin va renaître de ses cendres. C'est un prodige que cette résurrection, cette renaissance. Paris, cette fois, est bien redevenu Paris.
Il caracole au Bois, dans ce Bois à demi rasé, coupé, mais charmant encore. Il se promène au concert du soir, il applaudit l'Alboni, il se presse au Salon. Il vit, en un mot, et non pas d'une vie factice. Il travaille surtout et s'apaise. Je me suis donné cette satisfaction d'errer, en manière de flânerie, sur les boulevards extérieurs, quartiers perdus pour les boulevardiers d'habitude et qui gardent encore leur physionomie primitive et populaire. Tout ce petit monde, redevenu laborieux, prend l'air pur du soir, doucement s'assied sur les bancs et respire. Ou bien il se presse devant quelque loterie en plein vent, quelque débitant de poudre dentifrice, quelque vendeur de macarons. Aux pieds des buttes Montmartre, du côté de Ménilmontant, aux endroits où l'an dernier, la bataille fut la plus chaude, Paris a repris son aspect pacifique et curieux. Il y a toujours foule autour des chanteurs en plein vent, virtuoses populaires qui, le doigt râclant la guitare, jettent leurs chansons au vent du soir.
Rien de plus intéressant que d'étudier les groupes qui se forment autour de ces ténors de la rue, et c'est là qu'on se rend bien compte de ce que pense, sent, aime la foule. Deux bougies plantées dans des verrières éclairent l'étalage de chansons que débite le chanteur. Ces petits cahiers de deux, quatre ou dix sous, sont enveloppés de papiers rose ou bleu. Debout sur un tabouret, le chanteur domine la foule. Une femme en bonnet se tient à ses côtés, tendant les cahiers au public. Les amateurs, tenant le cahier à la main, suivent sur le papier la chanson qu'interprète le chanteur, et, à demi-voix, apprennent et répètent l'air que l'autre chante tout haut.
Ce sont, presque toujours, à cette heure, des chansons apaisées, attristées, célébrant l'héroïsme des petits, les souffrances de nos prisonniers, le dévouement et le malheur des soldats, qu'apprend et répète la foule. Le virtuose, d'une voix lente, achève le refrain du Français captif à Magdebourg et qui dit à l'oiseau venu de France:
Petit oiseau, retourne, quitte moi! est assez ici de malheureux sans toi
Ou encore, c'est la charge des cuirassiers de Reichshoffen, le drapeau du 3e zouaves, toute une série de complaintes patriotiques nées de l'amertume de la défaite et qui ne sont point sans valeur morale, si elles n'ont que bien peu de qualités littéraires. D'autres fois, la veine satirique du peuple se fait jour dans quelques refrains comme les Coupures, où l'on rit du papier-monnaie, où comme dans Galurin, où un ivrogne se plaint que l'on impose les alcools; mais, en somme, le sentiment qui domine dans toutes ces productions tout à fait éphémères, mais très-caractéristiques, c'est le besoin, même inconscient d'amendement et de réforme, de «régénération»; puisque le mot est à l'ordre du jour.
Soyons sérieux, répète une chanson dont j'ai retenu ces quatre vers:
Qu'à l'ouvrage chacun se rue Pour notre pays endetté; Plus de révolte dans la rue, Le travail, c'est la liberté!
Et la foule, au refrain, reprend avec le chanteur: Soyons sérieux. Au fond, il y a dans tout ceci des symptômes qui font plaisir. Peut-être bien (chose incroyable!) que la leçon subie par la France ne sera point perdue. Ce qui se passe dans les quartiers populaires nous pourrait le faire espérer, mais en revanche ce qu'on aperçoit dans les faubourgs aristocratiques nous cause bien quelque doute.
Ce n'est pas qu'on chante de ce côté, mais c'est qu'on expose une quantité considérable de petits factums et de petites images qui donnent à ces rues du faubourg Saint-Germain un aspect tout particulier. On se croirait certes dans une autre ville que Paris. Ce ne sont partout que photographies de Henri V et petits cahiers de biographies royalistes louangeuses. Ici le comte de Chambord apparaît cuirassé comme François Ier, portant sur les épaules un manteau fleurdelysé et recevant l'accolade de Jésus-Christ lui-même qui lui apporte la couronne de France. Là, ce même comte de Chambord, assis sur le trône de ses pères, donne audience à un groupe de jeunes femmes, dont l'une représente la Religion, l'autre la Foi; une troisième, la Vertu; une quatrième, la Charité; et d'autres encore, l'Alsace et la Lorraine. Dans le fond du dessin photographié à des milliers d'exemplaires, François Ier, Henri IV et Jeanne d'Arc, son étendard à la main, contemplent, en souriant, cette aimable audience royale. Ces tableaux sont partout, à tous les étalages, dans ce bienheureux faubourg.
Il y a aussi les cartes de géographie, cartes destinées à prouver que la dynastie des Bourbons seule a fait le bonheur de la France. Les provinces conquises par la monarchie y sont doucement marquées d'une teinte rose; celles qu'a perdues l'empire y figurent sous une couche de couleur noire. Quant aux conquêtes de la République et à l'unification de la patrie faite par elle, il n'en est pas question. Cette propagande royaliste multiplie également les brochures: Henri V raconté par un paysan, Henri V, père du peuple, etc., sans compter les prédictions de ce curé poitevin qui nous promet, pour dix sous, une série interminable de malheurs, lutte civile, réédification passagère de l'empire, guerre de sécession dans nos provinces du Midi; bref, un cortége de fléaux auquel la bienheureuse venue de Henri V mettra seule une fin dans un ou deux ans d'ici.
Tout cela ne serait, à la vérité, que fort comique, si ce travail de termites ne finissait par ébranler l'espérance et par mettre le doute dans les esprits. Et pendant que, dans ces quartiers légitimistes, ces emblèmes monarchiques, les portraits de M. de Chambord, entourés d'un cadre orné de la fleur de lis, et les photographies politico-religieuses s'étalent chez tous les libraires et les marchands d'objets de sainteté,—les brochures bonapartistes se glissent ailleurs aux devantures de certains vendeurs de livres et les portraits des souverains déchus, portraits faits récemment à Londres, réapparaissent rue Vivienne et rue de la Paix, dans des poses pensives faites pour attendrir les âmes sensibles au malheur.
Mais comme il faut des photographies pour tous les goûts, dans les quartiers bourgeois et même populaires, voici qu'on s'arrête maintenant devant une image nouvelle qui s'appelle le rêve de M. Thiers. Le président de la République est représenté assis, accoudé et songeant. Dans le fond du dessin apparaît une famille de braves gens, heureuse et souriante, puis un paysan poussant la charrue. Enfin la France, guidée par la République vers un champ de blé opulent, vers cette image palpable du bonheur qui a pour nom: l'abondance. Va pour un tel rêve, et si ce n'est qu'un songe, encore sera-t-on satisfait de l'avoir bercé, un moment, et d'avoir caressé cette espérance! Mais remarquez combien la physionomie de M. Thiers, vouée si longtemps aux coups mordants du crayon et à la caricature, prend peu à peu des traits populaires. M. Thiers devient de cette façon et restera pour l'avenir une sorte de bonhomme Béranger, plus petit de taille, plus malicieux et plus narquois, mais plus résolu aussi, plus actif et qui aura remis en selle son pays désarçonné[19].
[Note 19: A un an de distance, on voit, aujourd'hui, le chemin fait par la coalition monarchique et l'on peut, par là, mesurer l'ingratitude des partis. Mais quoi! est-il bien à jamais évanoui le rêve de M. Thiers? (24 mai 1873.)]
L'HÔTEL-DE-VILLE (Juin 1871)
I
S'il existait un monument que la rage des pétroleurs dût épargner, c'était l'Hôtel-de-Ville, le coeur même de la cité parisienne, le monument en quelque sorte sacré où, glorieuse et tourmentée, avait défilé notre histoire.
L'Hôtel-de-Ville, en effet, n'était pas seulement une merveille artistique, une des élégances les plus pures de la Renaissance; c'était aussi une sorte de temple où revivaient, tout palpitants encore, des souvenirs, et où revenaient, en quelque sorte, des ombres. Tout le passé de la grande ville semblait être enfermé là. Toutes ses fièvres, toutes ses grandeurs, tous ses héroïsmes, toutes ses misères semblaient s'y entasser et s'y coudoyer. On eût dit que, dans ces longs couloirs, parfois l'ombre de quelque prévôt des marchands y saluait le fantôme d'un frondeur ou d'un membre de la première Commune. Chaque coin du monument avait sa légende, chaque pièce évoquait une tradition, une chronique, une date, et l'on ne sait ce qu'il faut regretter le plus, ou de ce grandiose nid à souvenirs, ou de ce chef-d'oeuvre d'un art inimitable et charmant.
Ruiné, incendié et dévasté, l'Hôtel-de-Ville reste du moins la plus superbe des ruines parisiennes. Son harmonie primitive a fait place à un pittoresque et funèbre désordre qui serre le coeur, tout en offrant aux yeux un de ces spectacles horriblement beaux que gardent de tels écroulements. La masse de l'édifice est percée à jour, léchée et rongée par la flamme. Les pavillons de droite et de gauche laissent pénétrer par les plaies béantes des fenêtres le soleil, qui éclaire en pleine lumière les monceaux de détritus, la poussière et les plâtras, et qui se joue dans les ouvertures, dans les brèches et les lézardes de l'incendie. Les lignes brisées de l'édifice semblent découpées et déchiquetées par un caprice bizarre et cruel. Les figures qui entourent le cadran d'horloge, que nous avons tant de fois vu allumé durant la nuit comme un oeil de cyclope au fronton du monument, ont été décapitées et cassées à mi-corps. Le campanile, où, pendant les soirées de bombardement, lors du dernier siége, on montait pour interroger les lueurs sinistres des batteries à l'horizon, ce campanile élégant s'est écroulé, s'est abîmé dans les flammes. Plus rien ne reste de lui! Il faut tout un travail d'imagination pour le retrouver, tel qu'il était, droit et fier, s'élançant au-dessus de la ligne correcte des toits. Maintenant, seules, les hautes cheminées se dressent avec leurs lignes sévères et tristes au-dessus du squelette du monument et de l'amoncellement des ruines.
La Commune avait fait enlever de la porte du milieu la statue de bronze d'Henri IV. Le profil déformé de la statue se dessine encore sur la muraille, découpé comme une ombre chinoise. Une plaque de marbre noir, où se déchiffrent des lettres étranges, gravées verticalement, était placée sous la statue du Béarnais. Les statues de grands hommes qui, debout dans leurs niches, formaient le long de l'Hôtel-de-Ville comme l'aréopage défunt et immortel de la cité, ont eu leur part dans la catastrophe. Déjà blessées par les balles au 22 janvier, elles sont ou tombées ou brisées à demi dans la terrible nuit de mai. Juvénal des Ursins a été coupé en deux comme par un boulet. D'autres montrent leurs bras devenus des moignons, leurs jambes broyées, leur torse criblé. Côte à côte, Pierre Lescot et Jean Goujon, ces deux ouvriers sublimes, semblent défier le sort et la barbarie, leur maillet, leurs outils d'artistique travail à la main.
C'est cependant par cette porte du milieu que, tant de fois, poussé par des courroux divers, s'est précipité le flot populaire! C'est du haut de ce perron qu'ont été tour à tour acclamés tous les gouvernements de France! Les Frondeurs, aux jours des mazarinades, ont passé par cette porte, hurlant et chantant. Les vainqueurs de la Bastille y sont entrés, apportant les trophées arrachés à la noire citadelle. Au 10 août, au 9 thermidor, la Révolution y a roulé ses vagues formidables, sa mer de vainqueurs et de vaincus. C'est là que Lamartine a parlé: «Prenez garde, disait-il le 17 mars 1848, les 18 brumaire du peuple pourraient amener les 18 brumaire du despotisme!» C'est là que Barbès, au 15 mai, est entré, croyant sauver la République. Tous les personnages qui ont contraint la renommée à garder leurs noms en ces dernières années, ont défilé sous cette voûte, et ouvert ou enfoncé cette porte pour entrer dans l'histoire.
Quelle ruine! Et si ces pierres calcinées, rougies de tons de brique ou noircies par la flamme, pouvaient parler! Ils ne comprenaient donc pas, ceux qui vouaient un tel monument à la destruction, qu'ils anéantissaient la tradition même, la pétrification superbe des idées et des espérances parisiennes? Qu'était-ce que l'Hôtel-de-Ville, sinon la maison commune, le parloir du peuple succédant au vieux parlouër aux bourgeois du moyen âge?
Jadis, au VIe siècle, le corps municipal de la cité parisienne était composé de ce qu'on nommait le «corps des négociants par eau», les nautes défenseurs. Ville de matelots, créée au début, défendue au dénoûment par des marins; sous Clovis, ces conducteurs de barques régnaient et commandaient, représentant tout le commerce. Puis le titre s'éteignit. Les mercatores aquæ, les marchands d'eau de Paris devinrent les citoyens, les bourgeois de Paris. Et leur confédération, la hanse de ces bourgeois, donna naissance à la «compagnie française» qui devait instituer l'Hôtel-de-Ville. Humble hôtel-de-ville tout d'abord, sorte de baraquement, une grande pièce où l'on délibérait sur les affaires publiques; puis on se transporta sur la place de Grève, dans cette Maison aux piliers qui resta debout même après que Domenico Boccaredo, Domenico da Cortone, eut en 1549, sous Henri II, commencé l'édification du monument que 1871 à détruit. Qui ne reconnaissait, dans ces humbles et laborieux bourgeois du moyen âge, les vrais frères de la Commune libre, la Commune qui fonde, non celle qui détruit, pacifique Commune s'occupant du travail des citoyens, du négoce des marchands, des droits de tous; et non la Commune qui combat, qui lève les armées, contraint tout homme à prendre un fusil pour la guerre civile et attente ainsi à la liberté de l'individu autant qu'au droit de l'État?
Il est bien difficile de reconstruire, même par la pensée, ce qu'était, il y a six mois, il y a trois mois, l'Hôtel-de-Ville, en parcourant ces cours encombrées de débris, en se risquant dans ces galeries écroulées et mises à jour comme les arcades d'un cloître. Dès les premiers pas, l'odeur, l'éternelle odeur de mort, de salpêtre et de plâtre vous saisit à la gorge. On aperçoit, par la grande porte, l'amas de choses écroulées que déblaient les maçons, poussant leurs brouettes sur les rails d'un petit chemin de fer spécial qu'on a construit. Ces hommes sifflent ou fredonnent en faisant l'ouvrage. Ils commencent l'oeuvre de réparation. La Commune a surtout assuré le droit au travail à deux corps de citoyens, les pompiers et les maçons.
Nous jetons un regard sur ces murs noircis par la fumée ou couverts par l'incendie d'une étrange teinte rose. Des lambeaux d'affiches au papier jauni pendent encore çà et là, ironiques: Commune de Pari, dit l'une, 19 avril 1871, 5 h. 27 soir. Guerre à exécutive. Bonnes nouvelles d'Asnières et de Montrouge. Ennemis repoussés. Et l'autre: Appel est fait aux artificiers et ouvriers spécialement attachés à la préparation des fusées percutantes des obus. A nos pieds des fragments de marbre, de sculptures, gisent à terre. Mais le sol presque tout entier est fait d'une couche de poussière et de plâtre. Une cour immense s'ouvre devant nous, vide et nue, bordée par des arcades ruinées à demi, des pans de murailles nues; c'est la cour de Louis XIV. Est-il possible? Quoi! voilà ce qui reste de ce portique supporté par les colonnes de marbre aux chapiteaux dorés, de ces médaillons en terre cuite, dignes de Luca della Robbia, qui brillaient et égayaient ce bijou architectural; voilà ce qui survit de cette frise aux inscriptions glorieuses, de cet escalier de stuc et de marbre, d'une construction élégante et qui menait à la galerie des Fêtes? Voilà ce que le désastre nous laisse de tout ce qui était le luxe et la séduction du monument municipal? Rien, absolument rien; le vide, le néant, la fumée!
C'était là qu'avaient passé les souverains et les visiteurs illustres; là que M. de Bismarck, en 1867, tandis que le roi son maître parcourait la salle de bal, entouré, regardé curieusement, c'est là que le ministre était descendu, voulant une place à part dans la curiosité ou l'inquiétude publique, et, pressé par la foule, son casque de cuirassier sous son bras gauche, causait, nu-tête et souriant, aux dames et à ceux qui l'entouraient.
L'aspect était féerique de cette cour blanche et dorée, aux jours de réceptions et de fêtes. Les hautes tiges des arbustes, les couleurs des magnolias se mariaient aux blancheurs marmoréennes des colonnettes ioniennes. Parfums et fleurs, griseries de la vue et des sens, la mélodie de la galerie arrivait à travers les plantes. Les ruissellements d'épaules blanches, des robes traînantes, les éclairs des regards et des parures se croisaient, se confondaient sur les marches de l'escalier en fer à cheval. J'y ai vu, aux heures de siége, des mobiles dormir, enveloppés dans leurs couvertures de laine, des gardes nationaux manger, à la lueur des lampes, leur repas, et des médecins faire, à cette même place où tour à tour la reine Victoria, le roi Guillaume, le czar, les empereurs avaient passé, un cours pratique de pansement à la légion de brancardiers organisée pour les champs de bataille. Quelle antithèse! cette cohue de souverains, et, au lendemain de ces rêves, ce réveil: un groupe d'hommes en blouse d'uniforme, têtes nues, écoutant un docteur qui leur explique, en leur montrant des brancards neufs et demain tachés de sang, comment on ramasse un blessé et comment on le couche sur la toile du brancard!
On a retrouvé, dans l'entassement de détritus qui couvrait la cour Louis XIV, déblayée aujourd'hui, la statue de Louis XIV, qui était debout, sous le portique, faisant pendant à une statue de François Ier! L'explosion d'un amas de cartouches avait enlevé le roi-soleil de son socle et l'avait projeté, sans lui casser un ongle, à plusieurs mètres de là, dans un amas de décombres.
Au 31 octobre, ce fut par cette cour que l'envahissement commença; les maires de Paris délibéraient dans la salle du conseil municipal qui donnait sur la cour par le petit et coquet escalier. Assis devant leurs pupitres de bois d'acajou, ils venaient de fixer la date des prochaines élections municipales, lorsque M. Mahias s'écria: «Nous ne sommes plus maîtres de la situation!» La foule entrait, en effet, se ruait sur l'escalier de marbre, pénétrait dans la salle, grimpait sur les pupitres, prenait la parole, applaudissait, sifflait, et, regardant les peintures d'Yvon qui décoraient la salle, se mettait à en lacérer une. C'était celle qui représentait Napoléon III remettant à M. Haussmann le décret d'agrandissement de la ville de Paris. Peinture médiocre comme toutes ses voisines, Clovis ou Philippe-Auguste. La foule demeura là pendant toute l'après-midi, broyant les pupitres sous ses talons, cassant le nez des bustes et emportant les lampes. La vue de cette salle, le lendemain, était pitoyable.
Cette fois, pourtant, elle avait épargné la Galerie des fêtes, la galerie superbe qui donne sur la caserne Lobau, et qui, maintenant, n'est qu'une ruine. Galerie des fêtes, quel nom pour cette chose brûlée et broyée, pour ces colonnes que la flamme a rongées, découpant les rondelles de pierres comme des ruines séculaires, quel nom pour cette grande salle vide et morne dont l'armature de fonte rouge, tordue, pendant au plafond comme une ostéologie, et dont le plancher semble prêt à s'écrouler sous les pas. Aux larges fenêtres illuminées les soirs de bal, pendent, lugubres, des débris de volets, des lambeaux brûlés de stores, pareils à des bouts de papier à demi consumés; le vent ballotte ces détritus; une blanche statue, encore debout au dehors, se détache sur le vide et semble veiller sur ces ruines; on cherche vainement dans la courbe des voûtes, trace des peintures de Lehmann. Tout est écaillé, perdu, anéanti. Quel désert! et quels lendemains aux fêtes du préfet! Le vent s'y engouffre, et les perspectives des quais apparaissent par les larges brèches. E finita, e finita la musica! Une affiche de la Commune, collée sur une colonne cannelée, semble signer tristement cette épouvantable ruine.
Épouvante, est-ce bien le sentiment qu'on éprouve? Non, le sentiment artistique est si puissant, le désastre a fait de ces choses somptueuses des choses si belles, qu'on s'arrête et qu'on admire. Les eaux-fortes de Piranési ont de ces profondeurs superbes, les premiers plans de Claude Lorrain nous ont habitués à ces arcades merveilleuses qui encadrent ces fonds blancs de ruines, ces murs consumés, ces éboulements, et, par-dessus, le ciel bleu, railleur dans la profondeur calme de son éther.
Là, dans cette partie ruinée du bâtiment, tous les points de vue sont saisissants. La vue prise de l'escalier des fêtes sur la cour des bureaux est attristée comme Ninive. Puis, si l'on se détourne, on retrouve, au contraire, des ruines en quelque sorte attirantes. De ce côté on aperçoit, se succédant l'une à l'autre, dans leur solitude, la salle des Prévôts, où l'on retrouve encore, à demi-calcinées, rongées, pareilles à des têtes de mort décomposées, les faces graves de ces vieux et honnêtes prévôts des marchands qui tinrent les destinées de Paris; puis, après cette salle, le salon des arts, où Delacroix avait signé quelques décorations, et le salon de Napoléon, dont le plafond, peint par Ingres, représentait l'Apothéose de Napoléon Ier. Tout est détruit. De lugubres fils de fer pendent comme des serpents le long de ces murailles, et les vestiges de peintures ne sont plus que des squames de peau malade. Une figure décapitée, éventrée, demeure comme un spectre contre la muraille. Près de là s'ouvre un gouffre, le plancher s'est effondré. Des pans entiers de muraille sont écroulés de ce côté. Combien de pertes irréparables! Le malheur a rapproché Ingres de Delacroix. Celui-ci avait peint le plafond du salon de la Paix. Ce chef-d'oeuvre est perdu comme l'autre.
On erre à travers ces ruines, pris d'une mélancolie qui croît à chaque pas. Des armes rouillées, des bouts de papier noirci, des fusils tordus sortent des décombres. Au bout des galeries, de grandes glaces, au tain à demi fondu, reflètent vaguement les perspectives de ces ruines, et donnent aux rares visiteurs l'aspect indécis et livide de fantômes. Pâle, d'une blancheur de marbre, Napoléon Ier, intact dans son médaillon, fait face à Mérovée, d'une galerie à l'autre, et ayant à ses côtés Hugues Capet qui regarde Charlemagne; tous quatre, de leurs grands yeux blancs sans prunelles, semblent contempler ces amas de ruines, que n'ont faites ni les Northmans, ni les Goths, ni les Avares, mais cette masse formidable, devenue affolée, les prolétaires.
Ils regardent, et l'on rêve.
Mais détachons-nous de cette partie du palais qui constituait le côté officiel, somptueux du monument, et allons vers la partie plus curieuse pour l'histoire et pour les moeurs, la partie attenante à la façade, où le Gouvernement du 4 septembre se tenait, et nous allons retrouver les souvenirs de M. Haussmann et de la Révolution française.
II
Nous redescendons vers la cour Louis XIV, et, avant d'aller plus loin, nous donnons un coup d'oeil à la salle Saint-Jean. Là sont établis maintenant les bureaux des architectes, qui travaillent à prendre les dimensions exactes des choses détruites, à refaire les plans, à reconstruire le palais municipal. On pourra facilement, mais coûteusement, restituer le monument tel qu'il fut jadis. Cette salle Saint-Jean! Que de spectacles elle a vus, que d'émotions! C'était là que tiraient au sort les conscrits parisiens. C'était là qu'on proclamait le résultat des votes aux élections! Que de souvenirs chacun de nous avait laissés là! Le Comité central, avant de siéger dans la salle de la République (salle du Trône), tint là ses premières séances, devant les draperies rouges sur le fond desquelles se détachait le buste blanc de la République. Maintenant on a entassé dans un coin des débris de candélabres, des fragments de statues, et aussi des statuettes provenant du fameux surtout de table de la Ville de Paris. Le hasard d'un tel désastre préserve ainsi mille objets différents et en rassemble les débris. Croirait-on que la note d'un restaurateur, fournisseur des membres de la Commune, a échappé à l'incendie? Sur cette note figure une fourniture de deux cents francs de raie.
L'Hôtel-de-Ville avait trois cours intérieures: à gauche, en nous plaçant en face le monument, la cour des bureaux; au centre, la cour Louis XIV; à droite, la cour du préfet. Le pavillon de droite, celui dont le prolongement s'étend parallèlement au quai, était en effet affecté aux appartements particuliers du préfet; le pavillon de gauche aux bureaux de la municipalité. Le centre du monument était tout entier occupé par la salle du Trône, devenue salle du Peuple après le 4 septembre, et par la salle des Huissiers. Chaque corps du bâtiment avait, en quelque sorte, sa vie propre et tout à fait particulière. A gauche, le va-et-vient des réclamations, des visiteurs, des solliciteurs, la foule affairée qui donnait au monument sa vraie physionomie de la maison commune. A droite, les piaffements des équipages préfectoraux, les petits appartements intimes, les salles à manger et les chambres à coucher. L'ameublement de toutes ces pièces avait cette splendeur fausse et criarde du luxe contemporain, simili-marbre et carton-pâte. On arrivait à ces appartements par de petits couloirs étroits et de petits escaliers tendus de tapis tigrés qui faisaient ressembler ce vaste logis à l'intérieur d'un navire. On se serait littéralement cru à fond de cale, et les portes des appartements s'ouvraient comme des portes de cabine. Durant la Commune, madame Assi occupait, à l'Hôtel-de-Ville, les appartements tendus de soie bleue de madame Dollfus.
Du temps du gouvernement de septembre, les séances quotidiennes se prolongeant fort avant dans la nuit, un en tout cas de viandes froides était préparé dans la première salle du bas, cette même salle où, en juin 1848, le général Négrier, apporté mourant, avait rendu le dernier soupir sur un canapé.
Au-dessus de ces appartements se trouvait le grand salon jaune, où siégeait, pendant le siége, le Gouvernement de la défense nationale. C'est là que, pendant la journée du 31 octobre, furent entourés, par les bataillons de Flourens et de Blanqui, M. Jules Favre, M. Trochu, M. Picard, etc. La commission pour l'enseignement primaire se réunissait une fois par semaine dans cette même salle. En se dirigeant vers l'aile gauche du bâtiment, du côté de la rue de Rivoli, on passait par une sorte de salle d'attente s'ouvrant sur l'escalier, qui menait au rez-de-chaussée, vers les salles à manger et les appartements privés. Puis, de là, avant de gagner le cabinet du préfet, on rencontrait, à main gauche, une petite pièce secrète, confortablement meublée d'un divan, tendue de perse blanche à bouquets jetés, et mollement capitonnée. C'était bizarre et capricieux, cela faisait songer à ce roman de Crébillon fils, le Sopha, et aux petites maisons du XVIIIe siècle. Tous les meubles de cette pièce ne sauraient être décrits. On doit en passer sous silence. Ce petit retrait parfumé, agrandi par des glaces à biseau, vrai boudoir d'Orient, était particulièrement réservé à M. Haussmann, qui y donnait des audiences tout à fait intimes. En nous le montrant, les huissiers souriaient discrètement, ou, comme on voudra, indiscrètement, car, sur ce point, les adjectifs se valent.
Le cabinet du préfet, vaste, tendu de rouge, aux meubles dorés et aux divans de soie, avec sa haute cheminée de marbre, sa grande table recouverte de damas vert, était une des pièces les plus réellement belles de l'Hôtel-de-Ville. Beaucoup de papier blanc et d'encriers. Peu de livres. Dans un corps roulant de bibliothèque, une trentaine de volumes tout au plus, livres d'administration et de droit. C'était la bibliothèque particulière du préfet. Un bibliothécaire spécial touchait des appointements pour con server ces quelques malheureux volumes. Ce n'était pas, je m'empresse de le dire, la seule bibliothèque du palais. La bibliothèque du Conseil Municipal, placée à côté de la salle du Conseil, près de la cour Louis XIV, était relativement pauvre. En revanche, la magnifique bibliothèque de la Ville, qui emplissait plusieurs salles des étages supérieurs, nous offrait des trésors inappréciables. Tout est consumé aujourd'hui, et non-seulement les livres, mais les documents, les archives, tout ce qui était l'histoire parisienne, et, en particulier, l'amas considérable de documents chauds de salpêtre, pour ainsi dire, et relatifs à 89, 92, 93. Chose à noter; c'est la Commune de 71 qui a détruit les procès-verbaux de la Commune de 93, que les historiens n'ont pas feuilletés, et qui resteront éternellement inconnus.
Dans ce cabinet du préfet, dont je parlais, plus d'une députation fut reçue: bataillons amenant les canons offerts à la défense, ou délégués se plaignant du renvoi d'un maire. Le 31 octobre, sur cette table, Flourens proclama la Commune de Paris.
Pendant de longues heures, Blanqui, Millière couvrirent de projets de décrets les feuilles volantes qui encombraient d'ordinaire la table au tapis vert. Des gardes nationaux, s'asseyant à côté d'eux, rédigeaient ou dessinaient. Tout l'attirail fut abandonné, lorsque le commandant Ibos entra à la tête de son bataillon. Quelqu'un qui eût recueilli tous les papiers épars, froissés et maculés, oubliés par les envahisseurs, eût pu composer le plus original recueil d'autographes et d'orthographes.
On sortait du cabinet du préfet pour entrer, après avoir traversé un couloir où se trouvaient placés les télégraphes, dans le salon des Huissiers. Là travaillèrent, de septembre à février, les secrétaires; là les maires, les chefs de bataillons se heurtaient, se pressaient, s'entre-croisaient; les uns réclamaient les vivres de campagne, les autres des souliers à grosses semelles, etc. C'était l'antichambre de toute personne demandant à parler à quelqu'un des membres du Gouvernement. Gustave Flourens y vint un soir, avant le 31 octobre, grave, pâle et couvert d'un long pardessus à l'américaine, la main sur la poignée de son sabre. Il voulait parler à Henri Rochefort. Rochefort était absent. Flourens demanda du papier, une plume, et écrivit textuellement ce qui suit:
«Mon cher ami,
«Le peuple veut se débarrasser des culottes de peau. Il a choisi un chef, c'est vous. Venez. Mettez-vous à notre tête et marchons. Vous ne savez pas monter à cheval peut-être, mais notre amitié vous en tiendra lieu.
«Tout à vous,
«FLOURENS.»
La porte de cette salle s'ouvrait sur la salle du Trône, ou salle du Peuple, la magnifique salle décorée par Séchan, et où les mobiles bretons, en sentinelles, regardaient, un peu ébahis, passer le flot des visiteurs, ou dormaient tout debout, en montant leur faction. Deux magnifiques cheminées en marbre, deux chefs-d'oeuvre à coup sûr, se faisaient face. Merveilles de la Renaissance. L'une avait été sculptée par Th. Bodin, l'autre par Biard, disciple de Buonarotti! Que de fois nous y avons vu quelque estafette, venant des tranchées, y sécher le bout de ses bottes couvertes de boue et de neige et qui fumaient devant la braise. C'était la vraie grande salle historique de l'Hôtel, et ses fenêtres, maintenant béantes, avaient vu bien des spectacles! A l'extrémité droite de la salle était jadis le cabinet Vert, où Robespierre, Couthon, Saint-Just se tenaient pendant la nuit du 9 thermidor. Le gendarme Méda, Merda plutôt, c'était son nom véritable, mort général à la Moskowa, avait tiré là le fameux coup de pistolet qui brisa la mâchoire de Maximilien. On avait, depuis 1794, réuni le cabinet vert à la salle du Trône. C'était là encore, à la fenêtre du milieu, que Louis XVI se montra coiffé du bonnet rouge; c'est là que Lafayette dit en 1830 au peuple, en lui montrant Louis-Philippe: Voici la meilleure des républiques. C'est de là qu'aux jours du siége on voyait défiler sur la place les bataillons de marche se rendant aux avant-postes. Les musiques jouaient la Marseillaise, les gardes défilaient, agitant leurs képis, devant les maires qui saluaient. Le modèle des drapeaux qu'on devait leur distribuer, en un jour de fête qui n'arriva jamais (pique et couronnes de chêne dorées et étendard de soie), était déposé dans un coin du cabinet du préfet. Deux ou trois bataillons en obtinrent seuls, le bataillon de Boulogne entre autres, et celui de Belleville.
Au bout de la salle du Peuple une petite porte s'ouvrait, qui donnait sur la galerie de pierre. On eût pu appeler cette galerie extérieure la galerie des Paysages, comme on pouvait nommer la galerie extérieure, qui longeait le cabinet du préfet, galerie des Bustes. Tandis qu'on rencontrait dans celle-ci les bustes des souverains régnants (on avait enlevé de son socle, au 4 septembre, celui de Frédéric-Guillaume), on voyait, aux murailles de celle-là des décorations d'un genre tout particulier, les paysages des environs de Paris, par Desgoffe, Bellel, Paul Flandrin, Hédouin. Paysages frais et verts, avec des figures en robes blanches et en chapeaux de paille, un bout de rivière, un petit pont, de l'herbe et des fleurs! C'était Champigny, Sceaux, Châtillon, des noms printaniers et charmants, avec des odeurs de liberté, de gaminerie, de jeunesse, de friture et de vin clair! Comme nous les regardions, et avec tristesse, pendant qu'à cette place même nos morts du 30 novembre et du 3 décembre pourissaient ou que, de ces hauteurs, les Prussiens nous envoyaient leurs obus!
Cette galerie longeait les bureaux particuliers des adjoints au maire de Paris et du secrétaire de la mairie. M. Hérisson s'y occupait de l'équipement et de l'habillement de la garde nationale; M. Clamageran de l'alimentation; M. Chaudey du bois de chauffage de ce malheureux Paris, glacé et affamé. Grand, souriant, actif et bonhomme, Chaudey recevait les déclarations, y faisait droit de son mieux; et il fallait voir la foule grelottante des pauvres gens qui l'attendaient! Puis, il ceignait l'écharpe du maire et descendait recevoir un canon offert à la défense, ou passer en revue les compagnies qui partaient. Et, plus d'une fois, la nuit venue, à l'heure où Paris qui ne veillait pas aux tranchées dormait, Chaudey courait pour assurer le chauffage des arrondissements de Paris.
Le bureau du maire occupait la grande salle, la dernière du pavillon de gauche. Étienne Arago déjeunait habituellement là, à côté de la besogne quotidienne, et se multipliant. M. Ferry lui succéda; le bureau du maire ne fit qu'un avec le bureau du préfet, c'est-à-dire que ce dernier devint le bureau de la mairie. Regardez ces fenêtres où le vent se joue, cette carcasse de monument et cette découpure sinistre. La troisième à gauche du pavillon de la rue de Rivoli vit Robespierre jeune surgir par là brusquement, le soir de thermidor, se dresser sur la nervure de pierre qui court le long du monument, et, livide comme un homme qui hésite un moment, regarder le vide à ses pieds, puis, brusquement, de cette hauteur, se précipiter sur le pavé!
Combien de fois, durant les nuits du siége, lorsque je regardais les fenêtres rougies par la lumière de cet Hôtel-de-Ville, où s'agitait le sort de la cité, combien de fois n'ai-je pas évoqué les mâles figures, bronzées au feu du volcan, de ces morts qui emplirent la Maison commune de leur fièvre patriotique. Ceux-là, du moins, en sortant de l'Hôtel-de-Ville, n'y laissèrent pas la trace noire de l'incendie; ils n'y laissèrent, s'immolant à la foi qui les dévorait, que les éclaboussures de leur sang.
Pauvres couloirs, emplis de vie, de bruit, de passion! Ce n'était pas là l'asile d'un seul, comme les Tuileries… C'était la demeure de tous. Par cette petite porte qui s'ouvrait, à gauche du monument, faisant face à la rue de Rivoli, que de pauvres gens ont passé! Lorsqu'on avait franchi deux étages, on se trouvait, de ce côté, dans la galerie du Conseil Municipal. Elle longe la rue de Rivoli. Là, pendant le siége, se tinrent les commissions des institutrices (enseignement professionnel des femmes) et les réunions des maires de la banlieue. Quand on songe que tous les objets qui meublaient ces pièces, les chandeliers, les chenets, étaient étiquetés, numérotés, catalogués, et que le chef du matériel en répondait, à un encrier près! Maintenant c'est le vide et la ruine, c'est l'anéantissement, ce sont les arcades où l'air s'engouffre, les murs crevés, les amas de pierre. C'est l'effondrement et la tombe. Ci-gît l'Hôtel-de-Ville.
Mais encore si, dans un dénouement brutalement plagié du Prophète, ils s'étaient ensevelis, ces brûleurs de temples, sous les ruines du Palais de la Cité! On raconte que, lors du dernier jour de la Commune, tous se réunirent dans une sorte de banquet suprême, et, avant de se séparer, jurèrent tous de mourir à leur poste: «Notre cause est perdue, dit le vieux Delescluze, il faut la féconder avec du sang!» Puis on se sépara. Le proscrit du moins tint parole. Les autres s'enfuirent, tandis que le peuple, qui croyait en eux, mourait pour eux. Ce fut, dit-on, Pindy qui se chargea d'incendier l'Hôtel-de-Ville. «Prends ton rabot, Pindy, disait Vallès au menuisier, et rabote le vieux monde!» Pindy laissa le rabot pour le pinceau à pétrole. Les murs barbouillés d'huile, les caves, vraies cartoucheries, volcans emplis de salpêtre, tout flamba et éclata à la fois. On retrouve encore dans les débris des balles et des cartouches intactes.
C'est avec peine qu'on s'éloigne de cette ruine où tout vous retient, où l'on interroge à la fois les débris et les souvenirs. Tout est curieux dans ces choses mortes qui, semblables aux anatomies, livrent les secrets de la vie. Un fourneau de cuisine colossal reste encore comme pour attester l'appétit gigantesque des soupers d'autrefois. Les bouts de papiers noircis voltigent comme des papillons funèbres. Ce sont des décrets qui furent éternels pendant deux jours et que le vent jette à la Seine.
A travers les blancheurs crues des murailles, quelques colonnes de marbre rouge avec leurs chapiteaux dorés encore, tranchent par leur décoration primitive. Cela survit dans un cimetière de choses mortes. On sort, les débris de verre crient sous les pas, la poussière blanche vous couvre de ses nuages. Quel émiettement navrant de ce qui fut une séduisante oeuvre d'art! Cette poudre, cet impondérable, ce nuage, cette fumée, ce sont les peintures de Coignet, de Vauchelet, de Landelle; ce sont les sculptures de Jean Goujon; c'est de la pierre et du marbre qui s'envolent! C'est l'âme même de ce monument dont la flamme a fait un squelette.
Un dernier regard encore; et sous l'horloge aux ressorts mis à nu, sur le fronton de l'Hôtel-de-Ville, des inscriptions subsistent: Liberté, Égalité, Fraternité, et au-dessus: République française démocratique une et indivisible. Une et indivisible! Hélas! où marchait la Commune, sinon à la désagrégation même de la patrie[20]!
[Note 20: Quelques jours avant l'incendie de l'Hôtel-de-Ville de Paris, quelqu'un a pris copie de l'inscription suivante:
HAND. ÆDIFICIORVM. MOLEM. MVLTIS. IAM. ANNIS. INCOATAM. ET. AFFECTAM. MARINVS. DE. LA. VALLÉE. ARCHITECTVS. PARISIN. VSCEPIT. AN. 1606. ET. AD. VITIMAM. VSQVE. PERIODVM. FOELICITER. PERDVXIT. AN SAL. 1628.
Elle était gravée dans la clef de voûte, dans le péristyle de la cour d'honneur.]
DE GERMINAL A PRAIRIAL 1871
Ils appelaient cette année 1871 l'an 79 de la République. Ils reprenaient, dans leurs vieux souvenirs républicains, l'almanach de l'intègre Rome, et les noms des mois, des années de fièvre et de gloire reparaissaient sur les actes publics. Germinal, Floréal, Prairial, les noms charmants des mois printaniers! Germinal, où l'herbe s'étend, saine et fraîche, dans les prés reverdis, où les pieds marchent gaiement, au matin, égrenant sous leurs pas les pleurs de la rosée.
C'était le printemps, le printemps de l'an 79, le printemps de cette triste année 1871. La pauvre France désolée éprouvait, après tant de souffrances, le désir âpre du repos, et, alanguie, le sang de ses veines coulant par ses blessures encore ouvertes, elle se demandait si l'heure était enfin venue de fermer ses plaies et de guérir ses maux.
C'était le printemps, après l'hiver farouche, après les longues nuits au rempart, les dures étapes dans la neige, les longues stations glacées à la porte des boucheries vides, le printemps qui consolait, éveillait l'espoir, mettait aux branches des arbres labourés par les balles des bourgeons et des feuilles. Quelle joie après tant de peines! Un peu d'air réchauffant, des fleurs, des rayons et de l'herbe! On s'était dit, durant les heures de bombardement et de bataille: «Nous ne reverrons plus cela!»
Germinal, le mois d'enfantement et de germination féconde; le mois où couve la sève, où la vie circule bouillante à travers les plantes et les êtres, où l'effluve créatrice court comme à travers les veines du grand Tout, où le grain se déchire et s'ouvre pour laisser poindre l'embryon de la plante de jour en jour grandissant pour s'épanouir; Germinal, où l'on sent, dans les profondeurs, le mouvement de l'être enfanté, le premier vagissement des choses créées par la nature immense; où le vent ride, joyeux, l'eau du ruisseau déjà moins froide; où tout sourit au souffle d'avril, caressant comme un baiser de vierge!
Germinal, c'est,—sous un ciel d'un bleu laiteux et doux où de légers flocons blancs flottent comme le duvet envolé d'un cou de cygne;—c'est la sève éveillée, qui court sous l'écorce des jeunes chênes; c'est le jaune bourgeon, à reflets verdâtres, qui apparaît et s'entr'ouvre au bout des branches. Aux jours de Germinal, une teinte verte s'étend, comme une poussière vivante, sur les haies; dans les bois, les primevères blanches, les pervenches violettes, soucieuses, apparaissent au-dessus des amas de feuilles flétries du dernier automne. Des papillons jaunes, blancs ou tachetés de pourpre rayent gaiement l'horizon. Il y a des chansons dans les taillis et des rouges-gorges sur les arbres. C'est, tandis que les dernières feuilles tombent avec un bruit sec, c'est l'éveil, le sourd enfantement, l'éclosion, la vie,—Germinal!
Floréal, le mois d'épanouissement et de beauté, mois couronné de fleurs, mois charmant, où l'air embaume; temps de floraison, de reverdoiement et de renouveau; mois où les bois ont des abris pour le rêveur qui passe et pour l'oiseau qui chante; mois où la glycine tombe en grappes, où les lilas sourient, où, dans le bois profond la fleur d'or des genêts apparaît, comme en un écrin; où, dans un immense embrassement, les choses ont comme des soupirs et des amours; où l'immensité n'est qu'un lieu de rendez-vous; où, depuis le brin d'herbe jusqu'au chêne, tout frémit d'une allégresse ardente.
Prairial, le mois des prairies, le mois de vie intense et de vigueur superbe; le mois où le soleil chauffe, où la fleur des banquets entr'ouvre, comme une lèvre, ses roses et odorants pétales;—Prairial, où passe, en jetant au vent son refrain, le faucheur des prés, sa faulx aiguisée sur l'épaule.
Mois de printemps et de rajeunissement, qu'ont fait de vous les hommes en cette année 1871?
Printemps de l'an 79, où l'herbe fut tachée de sang, où les primevères virent des agonies; où, dans les bois reverdis, sifflait l'obus; où, les balles déchirant l'écorce des arbres et la chair des hommes, la sève coulait avec le sang. Mois de carnage sous un ciel adouci; mois de tueries, où les flocons blancs des boîtes à mitraille montaient, comme des rondeurs d'étoupe, au-dessus des grands bois immobiles.
Partout était la vie cependant.
Dans les gramens couraient ces mille insectes rouges qui naissent chaque année du printemps et chaque année meurent avec lui. Les buissons étaient pleins de nids; les bataillons d'insectes volaient autour des épines-vierges, et battaient l'air de leurs petites ailes, au bourdonnement vague; bataillons qui, loin de s'entre-tuer, s'entr'aimaient. Il y avait partout, dans ces bois aux noms charmants, Viroflay, Meudon, Chaville, comme des sourires invisibles. Et, à cette même heure, après l'hiver terrible, après la rude guerre, après la souffrance et la ruine, les hommes, autour des forts, combattaient et mouraient!
Printemps de 1871, où les fleurs des lilas, où les branches d'aubépine étaient triomphalement plantées dans les canons des fusils chauds encore de la bataille; printemps où ces bois amoureux furent pleins des sifflements du fer, des éclairs du feu, des hurlements de la haine, Germinal, Floréal, Prairial, que de douleurs et que de morts vous avez vus!
Je n'oublierai jamais l'impression qui me saisit, un matin de mai, lorsque, montant par la côte de Sèvres, à travers les sentiers déserts et labourés d'obus, j'arrivai sur ce plateau de Bellevue, d'où, à l'horizon, baigné dans un lumineux brouillard, on apercevait le géant Paris. Quelle immensité de pierres et quel monde! Les monuments découpaient sur le fond du tableau leurs clochers ou leurs coupoles; l'Arc de l'Étoile apparaissait, colossal et défiant les bombes; la Seine roulait ses circuits tourmentés à travers ce vaste paysage. Paris!
C'était là Paris! Paris, que les Prussiens n'avaient osé attaquer de front, et où ils n'étaient entrés qu'en posant le pied, piteux et hésitants, comme si ce terrain volcanique brûlait;—c'était Paris où, de septembre 1870 à janvier 1871, une communauté de souffrances et d'espoirs avait fait de tant de coeurs un seul coeur, et des classes diverses de la cité une ville unie, fraternelle et résolue;—c'était le Paris qui, après avoir subi un premier siége, en supportait un second, plus terrible que le premier; car si la famine n'était plus au logis, la terreur était au foyer.
Paris!—Je me sentais le coeur serré en le regardant, et lorsque je tournais les yeux vers la droite, vers les coteaux reverdis, du côté de ce fort d'Issy où les canons grondaient, où pleuvaient les obus, du côté de ces tranchées d'où sortait la fusillade, l'angoisse ressentie et la douleur devenaient plus fortes encore, et une sourde malédiction montait alors à mes lèvres contre cette chose qui s'étalait en plein soleil: la guerre civile.
Printemps de 1871, on ne t'oubliera pas! Germinal vit sourdre et Floréal s'épanouir la haine; Prairial vit faucher non l'herbe, mais les hommes. Qu'eût-il dit, qu'eût-il dit alors l'intègre savant qui avait créé jadis le calendrier des mois républicains, le pur Romme, l'ami de ce Bourbotte qui jetait en mourant ce cri de réconciliation suprême:
«Embrassons-nous tous, et aimons-nous tous; c'est le seul moyen de sauver la République!»
LA FÊTE MORTUAIRE D'ALEXANDRE DUMAS Mai 1872
«Je suis né à Villers-Cotterets, petite ville du département de l'Aisne, située sur la route de Paris à Laon, à deux cents pas de la rue de la Noue, où mourut Demoustier, à deux lieues de la Ferté-Milon, où naquit Racine, et à sept lieues de Château-Thierry, où naquit la Fontaine.»
C'est ainsi qu'à la première page de ses Mémoires, Alexandre Dumas s'est peint lui-même en six lignes, avec sa franchise naïve et sa brave faconde. Il se place trop modestement à côté de l'auteur des Lettres sur la Mythologie et très-orgueilleusement à côté de l'auteur de Phèdre, puis il ajoute:
«Je suis né le 24 juillet 1802, rue de Lormet, dans la maison appartenant aujourd'hui à mon ami Cartier, qui voudra bien me la vendre un jour, pour que j'aille mourir dans cette chambre où je suis né et que je rentre dans la nuit de l'avenir au même endroit d'où je suis sorti de la nuit du passé!»
C'était le voeu secret du grand homme demeuré toujours tel qu'il était aux heures où il dénichait les merles, à Villers-Cotterets, et ce voeu, la destinée ne lui a point permis de le réaliser. Il est mort loin de sa petite ville et, chose cruelle, à l'heure où les fourgons et les canons prussiens faisaient retentir du fracas de leurs roues les pavés silencieux des rues de Villers-Cotterets. Il ne lui a pas été donné de mourir où il était né; mais, hier, cette maison de la rue de Lormet, qui porte, sur une plaque de marbre, la date de la naissance d'Alexandre Dumas, était comme parée de couronnes d'immortelles voilées de crêpe noir, et, lorsque le cercueil de Dumas, porté à bras d'hommes, a passé devant, il s'est arrêté comme si le mort eût voulu saluer sa maison natale.
Villers-Cotterets! C'est pourtant à Dumas que la petite ville doit sa célébrité et son lustre. C'est par lui qu'on a appris à l'aimer, à connaître sa forêt, ses bois pleins d'ombre, ses recoins cachés. Il l'a adorée de toutes les façons, en chasseur et en poëte. Il y a couru enfant; jeune homme, il y a rêvé; célèbre, il y est venu promener sa gloire et rechercher ses premiers souvenirs.
Qu'ils étaient riants, ces souvenirs-là, parfumés et savoureux comme des fraises agrestes! On les retrouve ou plutôt on les respire en feuilletant les premières pages des Mémoires! On rajeunit avec Dumas adolescent, on revoit les matins de printemps et les soirs d'été qui furent les aurores et les soleils couchants de sa jeunesse.
Les belles parties de chasse! Les grandes et saines échappées! Et les amourettes! Et les ceintures roses, les bonnets chiffonnés des filles du vieux tailleur de la place de l'Eglise, de Joséphine et Manette Thierry, ses soupirs de seize ans! Manette, une pomme d'api, dit-il lui-même, et il les compare l'une et l'autre aux «fruits égrenés et flétris de ce chapelet sur lequel j'ai épelé les premières phrases de l'amour.»
Puis, à l'écouter, on assiste bientôt à l'éclosion de son génie littéraire; on apprend comment il vit, à Soissons, jouer par un certain Culot, méchant acteur qui lui fit l'effet de Talma, l'Hamlet de Ducis, cet Hamlet, chef-d'oeuvre ignoré pour lui, qui le transporta et lui fit dire:
—Et moi aussi, je serai auteur dramatique!
Voilà ce qu'évoquaient pour nous ce nom de Villers-Cotterets, et cette ville où nous allions pour la première fois.
Tout ce qui porte un nom dans les lettres, tout ce qui tient de près ou de loin à l'art du théâtre, tout ce qui garde la reconnaissance des plaisirs éprouvés, des joies causées par le grand conteur; tous ceux qui ont aimé Alexandre Dumas, c'est-à-dire tous ceux qui l'ont connu, étaient là!
Villers-Cotterets a dû être étonné d'une telle affluence. Le conseil municipal, le maire et ses adjoints, ne s'étaient pas, d'ailleurs, mis en frais pour assister à la cérémonie. S'ils y ont paru, c'est sans caractère officiel. Ils se sont abstenus. Je ne sais pourquoi ils ont dédaigné de fêter ce mort qui illustre leur ville, et je demanderais volontiers la cause de cette ingratitude.
Il n'y avait là qu'un détachement de la gendarmerie départementale. Les gendarmes ont formé la haie et présenté les armes au cercueil.
En revanche, la population tout entière a fêté Dumas. Je dis fêté, car la cérémonie, d'un bout à l'autre, a plutôt, comme l'a fort bien dit M. Dumas fils, ressemblé à un couronnement qu'à un deuil.
On n'avait pas là un mort, mais un immortel.
Les paysans de la campagne, les bourgeois de la ville étaient accourus. La foule se pressait dans l'église, aux fenêtres, au cimetière, foulant les autres tombes, moins illustres, pour arriver plus près de la tombe de Dumas. J'ai bien peu vu de services funèbres aussi saisissants dans leur simplicité.
Cette petite église Saint-Nicolas, toute tendue de noir, avec les lettres A. D. entrelacées; ce catafalque couvert de fleurs et de couronnes, autour duquel brûlaient, dans des torchères argentées, des flammes vertes courbées par le vent du printemps entré par les verrières; cette foule entassée dans les bas côtés, des cierges à la main; cette fanfare du pays dont les cuivres jouaient au dehors des musiques lentes et touchantes; ce tableau tout entier, primitif et sincère, était vraiment caractéristique et attendrissant. L'admiration la plus profonde et la piété la plus vive pour la gloire de Dumas, l'enfant du pays, étaient peintes sur ces visages de paysans: on les eût pris pour des personnages des scènes de Jules Breton, calmes et recueillis.
Lorsque le cortége s'est mis en marche, tous saluaient.
On a traversé la place de la mairie, longé la rue de Lormet, et, prenant un chemin à gauche, on est arrivé au cimetière. Là, à côté de la tombe du général républicain Dumas de la Pailleterie, à côté de la tombe de sa femme, au pied des grands pins dont le vent agitait les branches, Alexandre Dumas a été enseveli.
Les discours se sont succédé, tous marqués au coin de l'émotion juste et vraie. M. Dugué a salué l'auteur dramatique, et M. Gonzalès a fort heureusement caractérisé l'homme de lettres multiple, inépuisable, vraie fontaine de récits, ou plutôt fleuve—et fleuve de Jouvence.
M. Perrin, au nom de la Comédie française, a rendu hommage à l'auteur de Henri III, de Mlle de Belle-Isle, des Demoiselles de Saint-Cyr, et a annoncé que les amis de Dumas seraient conviés bientôt à une autre fête, à celle de l'inauguration du buste du grand dramaturge qu'on placera au foyer, à côté de ses aînés.
M. Charles Blanc, au nom du ministère de l'instruction publique, a salué dans Dumas le conteur honnête écrivant, comme on eût dit au temps de Molière, pour les honnêtes gens. Puis tout pâle, froid, roidi par l'émotion, et la voix un peu étranglée, M. Dumas fils a rendu à Alexandre Dumas un dernier, un filial hommage. Il a surtout voulu remercier l'assistance.
«En décembre 1870, a-t-il dit en substance, mon père mourait à Puy, sans bruit, loin de tous, seul, mais sans souffrances et sans cris, à l'heure où tant d'autres, seuls aussi, mouraient dans les imprécations et les larmes, sur un sol envahi par l'étranger.
»Dès ce moment je voulais faire transporter sa dépouille à Villers-Cotterets, à côté de la tombe de son père qui avait tant de fois, lui, fait reculer les ennemis. Il a fallu attendre, et j'ai attendu que le ciel ne fût plus sombre et que l'hiver eût passé pour que cette cérémonie n'eût rien de funèbre et qu'on sentît à travers cette mort une résurrection.
»Et le printemps semble s'être fait mon complice. Le ciel est clément et bleu, et c'est aujourd'hui comme la fête de cet homme illustre qui m'a légué le souvenir de reconnaissance de cette ville où il est né, souvenir qu'à mon tour je léguerai à mes enfants.»
Ces paroles, dont beaucoup n'ont saisi que le sens et que j'essaye de me rappeler, nous parvenaient par-dessus le silence respectueux de la foule et à travers le grand murmure sourd des peupliers et des pins. Le printemps, en effet, souriait à ces souriantes funérailles. Les pommiers en fleur, les cerisiers poudrés de blanc, apparaissaient, comme parés, au-dessus des murs du cimetière. L'herbe était verte et saine autour des tombes. Les immenses prés, piqués de fleurettes, la forêt, à l'horizon, reverdie, renaissante, pleine de bourgeons ouverts et de feuilles nées d'hier, servaient de cadre à cette scène plus semblable à une apothéose ou à une idylle qu'à un ensevelissement.
Dumas aura été Dumas jusqu'au lendemain de sa vie, et il semblait que les larmes blanches de son drap mortuaire fussent des pâquerettes.
Un seul discours a détonné dans cette cérémonie, celui d'un architecte de la ville qui a montré la foule, pour rendre hommage à Alexandre Dumas, venant de Villers-Cotterets et des environs.
Les environs, c'est Paris. Paris est décidément condamné à devenir modeste.
Ce qui m'a frappé dans cette rapide visite au pays du poëte, c'est l'espèce de culte cordial qu'on garde à sa mémoire. Il n'est pas vrai que nul ne soit prophète en son pays. Dumas est prophète dans le sien, un prophète non pas redouté, mais aimé, ce qui vaut mieux.
Je me trouvais, à l'hôtel du Dauphin, à côté d'un vieux cultivateur tanné par tous les soleils, vêtu de neuf, de frais rasé, à qui je demandais s'il avait connu Alexandre Dumas.
—Si je l'ai connu? dit-il fièrement. J'ai couché avec lui! Oui, ajouta-t-il. J'ai été son camarade de lit. Enfants, on nous donnait la même couchette. Un frère de lait, je vous dis. J'en ai joliment tué des hirondelles avec lui. Sa mère tenait un bureau de tabac, place de la Mairie. C'est de là que nous partions pour aller en forêt! Un bon garçon, et resté toujours le même!—quoique célèbre et quoique riche!
Les portraits de Dumas sont partout avec des autographes. Il en donnait à toute la ville. Chaque année, il revenait là, distribuant des poignées de main, retrouvant quelque vieille paysanne qui lui disait:
—Nous avons fait notre première communion ensemble!
—Si j'ai changé autant que vous, ma pauvre amie, comment faites-vous pour me reconnaître?
—Ah! monsieur Dumas, c'est que je vous ai suivi, moi, de loin, pendant que vous grandissiez!
Et voilà bien ce qui a fait le charme à la fois poignant et souriant de cette fête mortuaire d'Alexandre Dumas. Toutes les sympathies s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil, depuis les plus vieux amis, comme M. de Leuven, son premier collaborateur dans son premier vaudeville, depuis M. Maquet, son alter ego, jusqu'à ses derniers admirateurs, les nouveaux venus. Il ne manquait là presque personne, sauf d'Artagnan peut-être, qui devait bien pourtant ce dernier hommage à son poëte.
Puis, cette cérémonie terminée, on est remonté en wagon, toujours parlant de Dumas ou plutôt des Dumas, de l'intarissable, du père, ce Gargantua littéraire qui nourrissait toute une génération des miettes tombées de sa table, de ce puissant évocateur du passé, de ce maître du drame et de l'invention, de cette force de la nature, comme disait Michelet; et de ce philosophe profond, cruel et vrai, à qui n'échappe aucun secret de l'âme humaine, son fils, qui semble avoir condensé le prodigieux talent de son père, et avec l'acier de l'épée du romancier d'aventures, fait comme un scalpel étincelant, aiguisé,—instrument de chirurgie par la lame, bijou d'orfévrerie par la ciselure.
A cinq heures, le train ramenait cette foule d'élite dans ce grand Paris, qui a tant vécu de la vie de Dumas, joui de ses plaisirs et pleuré de ses drames. Et il ne reste de cette journée qu'un souvenir plein de soleil, de bruissement de feuilles, d'herbe fraîche, quelque chose comme une odeur irrésistible de printemps et comme un poudroiement de gloire.