JETTATURA
Reading edition
I
Le Léopold, superbe bateau à vapeur toscan qui fait le trajet de Marseille à Naples, venait de doubler la pointe de Procida. Les passagers étaient tous sur le pont, guéris du mal de mer par l’aspect de la terre, plus efficace que les bonbons de Malte et autres recettes employées en pareil cas.
Sur le tillac, dans l’enceinte réservée aux premières places, se tenaient des Anglais tâchant de se séparer les uns des autres le plus possible et de tracer autour d’eux un cercle de démarcation infranchissable; leurs figures splénétiques étaient soigneusement rasées, leurs cravates ne faisaient pas un faux pli, leurs cols de chemise roides et blancs ressemblaient à des angles de papier Bristol; des gants de peau de Suède tout frais recouvraient leurs mains, et le vernis de lord Elliot miroitait sur leurs chaussures neuves. On eût dit qu’ils sortaient d’un des compartiments de leurs nécessaires; dans leur tenue correcte, aucun des petits désordres de toilette, conséquence ordinaire du voyage. Il y avait là des lords, des membres de la chambre des Communes, des marchands de la Cité, des tailleurs de Regent’s street et des couteliers de Sheffields tous convenables, tous graves, tous immobiles, tous ennuyés. Les femmes ne manquaient pas non plus, car les Anglaises ne sont pas sédentaires comme les femmes des autres pays, et profitent du plus léger prétexte pour quitter leur île. Auprès des ladies et des mistresses, beautés à leur automne, vergetées des couleurs de la couperose, rayonnaient, sous leur voile de gaze bleue, de jeunes misses au tein pétri de crème et de fraises, aux brillantes spirales de cheveux blonds, aux dents longues et blanches rappelant les types affectionnés par les keepsakes, et justifiant les gravures d’outre-Manche du reproche de mensonge qu’on leur adresse souvent. Ces charmantes personnes modulaient, chacune de son côté, avec le plus délicieux accent britannique, la phrase sacramentelle: «Vedi Napoli e poi mori,» consultaient leur Guide de voyage ou prenaient note de leurs impressions sur leur carnet, sans faire la moindre attention aux œillades à la don Juan de quelques fats parisiens qui rôdaient autour d’elles, pendant que les mamans irritées murmuraient à demi-voix contre l’impropriété française.
Sur la limite du quartier aristocratique se promenaient, fumant des cigares, trois ou quatre jeunes gens qu’à leur chapeau de paille ou de feutre gris, à leurs paletots-sacs constellés de larges boutons de corne, à leur vaste pantalon de coutil, il était facile de reconnaître pour des artistes, indication que confirmaient d’ailleurs leurs moustaches à la Van Dyck, leurs cheveux bouclés à la Rubens ou coupés en brosse à la Paul Véronèse; ils tâchaient, mais dans un tout autre but que les dandies, de saisir quelques profils de ces beautés que leur peu de fortune les empêchait d’approcher de plus près, et cette préoccupation les distrayait un peu du magnifique panorama étalé devant leurs yeux.
A la pointe du navire, appuyés au bastingage ou assis sur des paquets de cordages enroulés, étaient groupés les pauvres gens des troisièmes places, achevant les provisions que les nausées leur avaient fait garder intactes, et n’ayant pas un regard pour le plus admirable spectacle du monde, car le sentiment de la nature est le privilége des esprits cultivés, que les nécessités matérielles de la vie n’absorbent pas entièrement.
Il faisait beau; les vagues bleues se déroulaient à larges plis, ayant à peine la force d’effacer le sillage du bâtiment; la fumée du tuyau, qui formait les nuages de ce ciel splendide, s’en allait lentement en légers flocons d’ouate, et les palettes des roues se démenant dans une poussière diamantée où le soleil suspendait des iris, brassaient l’eau avec une activité joyeuse, comme si elles eussent eu la conscience de la proximité du port.
Cette longue ligne de collines qui, de Pausilippe au Vésuve, dessine le golfe merveilleux au fond duquel Naples se repose comme une nymphe marine se séchant sur la rive après le bain, commençait à prononcer ses ondulations violettes, et se détachait en traits plus fermes de l’azur éclatant du ciel; déjà quelques points de blancheur, piquant le fond plus sombre des terres, trahissaient la présence des villas répandues dans la campagne. Des voiles de bateaux pêcheurs rentrant au port glissaient sur le bleu uni comme des plumes de cygne promenées par la brise, et montraient l’activité humaine sur la majestueuse solitude de la mer.
Après quelques tours de roue, le château Saint-Elme et le couvent Saint-Martin se profilèrent d’une façon distincte au sommet de la montagne où Naples s’adosse, par-dessus les dômes des églises, les terrasses des hôtels, les toits des maisons, les façades des palais, et les verdures des jardins encore vaguement ébauchés dans une vapeur lumineuse.—Bientôt le château de l’Œuf, accroupi sur son écueil lavé d’écume, sembla s’avancer vers le bateau à vapeur, et le môle avec son phare s’allongea comme un bras tenant un flambeau.
A l’extrémité de la baie, le Vésuve, plus rapproché, changea les teintes bleuâtres dont l’éloignement le revêtait pour des tons plus vigoureux et plus solides; ses flancs se sillonnèrent de ravines et de coulées de laves refroidies, et de son cône tronqué comme des trous d’une cassolette, sortirent très-visiblement de petits jets de fumée blanche qu’un souffle de vent faisait trembler.
On distinguait nettement Chiatamone, Pizzo Falcone, le quai de Santa Lucia, tout bordé d’hôtels, le Palazzo Reale avec ses rangées de balcons, le Palazzo Nuovo flanqué de ses tours à moucharabys, l’Arsenal, et les vaisseaux de toutes nations, entremêlant leurs mâts et leurs espars comme les arbres d’un bois dépouillé de feuilles, lorsque sortit de sa cabine un passager qui ne s’était pas fait voir de toute la traversée, soit que le mal de mer l’eût retenu dans son cadre, soit que par sauvagerie il n’eût pas voulu se mêler au reste des voyageurs, ou bien que ce spectacle, nouveau pour la plupart, lui fût dès longtemps familier et ne lui offrît plus d’intérêt.
C’était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, ou du moins auquel on était tenté d’attribuer cet âge au premier abord, car lorsqu’on le regardait avec attention on le trouvait ou plus jeune ou plus vieux, tant sa physionomie énigmatique mélangeait la fraîcheur et la fatigue. Ses cheveux d’un blond obscur tiraient sur cette nuance que les Anglais appellent auburn, et s’incendiaient au soleil de reflets cuivrés et métalliques, tandis que dans l’ombre ils paraissaient presque noirs; son profil offrait des lignes purement accusées, un front dont un phrénologue eût admiré les protubérances, un nez d’une noble courbe aquiline, des lèvres bien coupées, et un menton dont la rondeur puissante faisait penser aux médailles antiques; et cependant tous ces traits, beaux en eux-mêmes, ne composaient point un ensemble agréable. Il leur manquait cette mystérieuse harmonie qui adoucit les contours et les fond les uns dans les autres. La légende parle d’un peintre italien qui, voulant représenter l’archange rebelle, lui composa un masque de beautés disparates, et arriva ainsi à un effet de terreur bien plus grand qu’au moyen des cornes, des sourcils circonflexes et de la bouche en rictus. Le visage de l’étranger produisait une impression de ce genre. Ses yeux surtout étaient extraordinaires; les cils noirs qui les bordaient contrastaient avec la couleur gris pâle des prunelles et le ton châtain brûlé des cheveux. Le peu d’épaisseur des os du nez les faisait paraître plus rapprochés que les mesures des principes de dessin ne le permettent, et, quant à leur expression, elle était vraiment indéfinissable. Lorsqu’ils ne s’arrêtaient sur rien, une vague mélancolie, une tendresse languissante s’y peignaient dans une lueur humide; s’ils se fixaient sur quelque personne ou quelque objet, les sourcils se rapprochaient, se crispaient, et modelaient une ride perpendiculaire dans la peau du front: les prunelles, de grises devenaient vertes, se tigraient de points noirs, se striaient de fibrilles jaunes; le regard en jaillissait aigu, presque blessant; puis tout reprenait sa placidité première, et le personnage à tournure méphistophélique redevenait un jeune homme du monde,—membre du Jockey-Club, si vous voulez,—allant passer la saison à Naples, et satisfait de mettre le pied sur un pavé de lave moins mobile que le pont du Léopold.
Sa tenue était élégante sans attirer l’œil par aucun détail voyant: une redingote bleu foncé, une cravate noire à pois dont le nœud n’avait rien d’apprêté ni de négligé non plus, un gilet de même dessin que la cravate, un pantalon gris clair, tombant sur une botte fine, composaient sa toilette; la chaîne qui retenait sa montre était d’or tout uni, et un cordon de soie plate suspendait son pince-nez; sa main bien gantée agitait une petite canne mince en cep de vigne tordu terminé par un écusson d’argent.
Il fit quelques pas sur le pont, laissant errer vaguement son regard vers la rive qui se rapprochait et sur laquelle on voyait rouler les voitures, fourmiller la population et stationner ces groupes d’oisifs pour qui l’arrivée d’une diligence ou d’un bateau à vapeur est un spectacle toujours intéressant et toujours neuf quoiqu’ils l’aient contemplé mille fois.
Déjà se détachait du quai une escadrille de canots, de chaloupes, qui se préparaient à l’assaut du Léopold, chargés d’un équipage de garçons d’hôtel, de domestiques de place, de facchini et autres canailles variées habituées à considérer l’étranger comme une proie; chaque barque faisait force de rames pour arriver la première, et les mariniers échangeaient, selon la coutume, des injures, des vociférations capables d’effrayer des gens peu au fait des mœurs de la basse classe napolitaine.
Le jeune homme aux cheveux auburn avait, pour mieux saisir les détails du point de vue qui se déroulait devant lui, posé son lorgnon double sur son nez; mais son attention, détournée du spectacle sublime de la baie par le concert de criailleries qui s’élevait de la flottille, se concentra sur les canots; sans doute le bruit l’importunait, car ses sourcils se contractèrent, la ride de son front se creusa, et le gris de ses prunelles prit une teinte jaune.
Une vague inattendue, venue du large et courant sur la mer, ourlée d’une frange d’écume, passa sous le bateau à vapeur, qu’elle souleva et laissa retomber lourdement, se brisa sur le quai en millions de paillettes, mouilla les promeneurs tout surpris de cette douche subite, et fit, par la violence de son ressac, s’entre-choquer si rudement les embarcations, que trois ou quatre facchini tombèrent à l’eau. L’accident n’était pas grave, car ces drôles nagent tous comme des poissons ou des dieux marins, et quelques secondes après ils reparurent, les cheveux collés aux tempes, crachant l’eau amère par la bouche et les narines, et aussi étonnés, à coup sûr, de ce plongeon, que put l’être Télémaque, fils d’Ulysse, lorsque Minerve, sous la figure du sage Mentor, le lança du haut d’une roche à la mer pour l’arracher à l’amour d’Eucharis.
Derrière le voyageur bizarre, à distance respectueuse, restait debout, auprès d’un entassement de malles, un petit groom, espèce de vieillard de quinze ans, gnome en livrée, ressemblant à ces nains que la patience chinoise élève dans des potiches pour les empêcher de grandir; sa face plate, où le nez faisait à peine saillie, semblait avoir été comprimée dès l’enfance, et ses yeux à fleur de tête avaient cette douceur que certains naturalistes trouvent à ceux du crapaud. Aucune gibbosité n’arrondissait ses épaules ni ne bombait sa poitrine; cependant il faisait naître l’idée d’un bossu, quoiqu’on eût vainement cherché sa bosse. En somme, c’était un groom très-convenable, qui eût pu se présenter sans entraînement aux races d’Ascott ou aux courses de Chantilly; tout gentlemen-rider l’eût accepté sur sa mauvaise mine. Il était déplaisant, mais irréprochable en son genre, comme son maître.
L’on débarqua; les porteurs, après des échanges d’injures plus qu’homériques, se divisèrent les étrangers et les bagages, et prirent le chemin des différents hôtels dont Naples est abondamment pourvu.
Le voyageur au lorgnon et son groom se dirigèrent vers l’hôtel de Rome, suivis d’une nombreuse phalange de robustes facchini qui faisaient semblant de suer et de haleter sous le poids d’un carton à chapeau ou d’une légère boîte, dans l’espoir naïf d’un plus large pourboire, tandis que quatre ou cinq de leurs camarades, mettant en relief des muscles aussi puissants que ceux de l’Hercule qu’on admire au Studj, poussaient une charrette à bras où ballottaient deux malles de grandeur médiocre et de pesanteur modérée.
Quand on fut arrivé aux portes de l’hôtel et que le padron di casa eut désigné au nouveau survenant l’appartement qu’il devait occuper, les porteurs, bien qu’ils eussent reçu environ le triple du prix de leur course, se livrèrent à des gesticulations effrénées et à des discours où les formules suppliantes se mêlaient aux menaces dans la proportion la plus comique; ils parlaient tous à la fois avec une volubilité effrayante, réclamant un surcroît de paye, et jurant leurs grands dieux qu’ils n’avaient pas été suffisamment récompensés de leur fatigue.—Paddy, resté seul pour leur tenir tête, car son maître, sans s’inquiéter de ce tapage, avait déjà gravi l’escalier, ressemblait à un singe entouré par une meute de dogues: il essaya, pour calmer cet ouragan de bruit, un petit bout de harangue dans sa langue maternelle, c’est-à-dire en anglais. La harangue obtint peu de succès. Alors, fermant les poings et ramenant ses bras à la hauteur de sa poitrine, il prit une pose de boxe très-correcte à la grande hilarité des facchini, et d’un coup droit digne d’Adams ou de Tom Cribbs et porté au creux de l’estomac, il envoya le géant de la bande rouler les quatre fers en l’air sur les dalles de lave du pavé.
Cet exploit mit en fuite la troupe; le colosse se releva lourdement, tout brisé de sa chute; et sans chercher à tirer vengeance de Paddy, il s’en alla frottant de sa main, avec force contorsions, l’empreinte bleuâtre qui commençait à iriser sa peau, persuadé qu’un démon devait être caché sous la jaquette de ce macaque, bon tout au plus à faire de l’équitation sur le dos d’un chien, et qu’il aurait cru pouvoir renverser d’un souffle.
L’étranger, ayant fait appeler le padron di casa lui demanda si une lettre à l’adresse de M. Paul d’Aspremont n’avait pas été remise à l’hôtel de Rome; l’hôtelier répondit qu’une lettre portant cette suscription attendait, en effet, depuis une semaine, dans le casier des correspondances, et il s’empressa de l’aller chercher.
La lettre, enfermée dans une épaisse enveloppe de papier cream-lead azuré et vergé, scellée d’un cachet de cire aventurine, était écrite de ce caractère penché aux pleins anguleux, aux déliés cursifs, qui dénote une haute éducation aristocratique, et que possèdent, un peu trop uniformément peut-être, les jeunes Anglaises de bonne famille.
Voici ce que contenait ce pli, ouvert par M. d’Aspremont avec une hâte qui n’avait peut-être pas la seule curiosité pour motif:
«Mon cher monsieur Paul,
«Nous sommes arrivés à Naples depuis deux mois. Pendant le voyage fait à petites journées mon oncle s’est plaint amèrement de la chaleur, des moustiques, du vin, du beurre, des lits; il jurait qu’il faut être véritablement fou pour quitter un confortable cottage, à quelques milles de Londres, et se promener sur des routes poussiéreuses bordées d’auberges détestables, où d’honnêtes chiens anglais ne voudraient pas passer une nuit; mais tout en grognant il m’accompagnait, et je l’aurais mené au bout du monde; il ne se porte pas plus mal et moi je me porte mieux.—Nous sommes installés sur le bord de la mer, dans une maison blanchie à la chaux et enfouie dans une sorte de forêt vierge d’orangers, de citronniers, de myrtes, de lauriers-roses et autres végétations exotiques.—Du haut de la terrasse on jouit d’une vue merveilleuse, et vous y trouverez tous les soirs une tasse de thé ou une limonade à la neige, à votre choix. Mon oncle, que vous avez fasciné, je ne sais pas comment, sera enchanté de vous serrer la main. Est-il nécessaire d’ajouter que votre servante n’en sera pas fâchée non plus, quoique vous lui ayez coupé les doigts avec votre bague, en lui disant adieu sur la jetée de Folkestone.
«Alicia W.»
II
Paul d’Aspremont, après s’être fait servir à dîner dans sa chambre, demanda une calèche. Il y en a toujours qui stationnent autour des grands hôtels, n’attendant que la fantaisie des voyageurs; le désir de Paul fut donc accompli sur-le-champ. Les chevaux de louage napolitains sont maigres à faire paraître Rossinante surchargé d’embonpoint; leurs têtes décharnées, leurs côtes apparentes comme des cercles de tonneaux, leur échine saillante toujours écorchée, semblent implorer à titre de bienfait le couteau de l’équarrisseur, car donner de la nourriture aux animaux est regardé comme un soin superflu par l’insouciance méridionale; les harnais, rompus la plupart du temps, ont des suppléments de corde, et quand le cocher a rassemblé ses guides et fait clapper sa langue pour décider le départ, on croirait que les chevaux vont s’évanouir et la voiture se dissiper en fumée comme le carrosse de Cendrillon lorsqu’elle revient du bal passé minuit, malgré l’ordre de la fée. Il n’en est rien cependant; les rosses se roidissent sur leurs jambes et, après quelques titubations, prennent un galop qu’elles ne quittent plus: le cocher leur communique son ardeur, et la mèche de son fouet sait faire jaillir la dernière étincelle de vie cachée dans ces carcasses. Cela piaffe, agite la tête, se donne des airs fringants, écarquille l’œil, élargit la narine, et soutient une allure que n’égaleraient pas les plus rapides trotteurs anglais. Comment ce phénomène s’accomplit-il, et quelle puissance fait courir ventre à terre des bêtes mortes? C’est ce que nous n’expliquerons pas. Toujours est-il que ce miracle a lieu journellement à Naples et que personne n’en témoigne de surprise.
La calèche de M. Paul d’Aspremont volait à travers la foule compacte, rasant les boutiques d’acquajoli aux guirlandes de citrons, les cuisines de fritures ou de macaronis en plein vent, les étalages de fruits de mer et les tas de pastèques disposés sur la voie publique comme les boulets dans les parcs d’artillerie. A peine si les lazzaroni couchés le long des murs, enveloppés de leurs cabans, daignaient retirer leurs jambes pour les soustraire à l’atteinte des attelages; de temps à autre, un corricolo, filant entre ses grandes roues écarlates, passait encombré d’un monde de moines, de nourrices, de facchini et de polissons, à côté de la calèche dont il frisait l’essieu au milieu d’un nuage de poussière et de bruit. Les corricoli sont proscrits maintenant, et il est défendu d’en créer de nouveaux; mais on peut ajouter une caisse neuve à de vieilles roues, ou des roues neuves à une vieille caisse; moyen ingénieux qui permet à ces bizarres véhicules de durer longtemps encore à la grande satisfaction des amateurs de couleur locale.
Notre voyageur ne prêtait qu’une attention fort distraite à ce spectacle animé et pittoresque qui eût certes absorbé un touriste n’ayant pas trouvé à l’hôtel de Rome un billet à son adresse, signé Alicia W.
Il regardait vaguement la mer limpide et bleue, où se distinguaient, dans une lumière brillante, et nuancées par le lointain de teintes d’améthyste et de saphir, les belles îles semées en éventail à l’entrée du golfe, Capri, Ischia, Nisida, Procida, dont les noms harmonieux résonnent comme des dactyles grecs, mais son âme n’était pas là; elle volait à tire-d’aile du côté de Sorrente, vers la petite maison blanche enfouie dans la verdure dont parlait la lettre d’Alicia. En ce moment la figure de M. d’Aspremont n’avait pas cette expression indéfinissablement déplaisante qui la caractérisait quand une joie intérieure n’en harmonisait pas les perfections disparates: elle était vraiment belle et sympathique, pour nous servir d’un mot cher aux Italiens; l’arc de ses sourcils était détendu; les coins de sa bouche ne s’abaissaient pas dédaigneusement, et une lueur tendre illuminait ses yeux calmes:—on eût parfaitement compris en le voyant alors les sentiments que semblaient indiquer à son endroit les phrases demi-tendres, demi-moqueuses écrites sur le papier cream-lead. Son originalité soutenue de beaucoup de distinction ne devait pas déplaire à une jeune miss, librement élevée à la manière anglaise par un vieil oncle très-indulgent.
Au train dont le cocher poussait ses bêtes, l’on eût bientôt dépassé Chiaja, la Marinella, et la calèche roula dans la campagne sur cette route remplacée aujourd’hui par un chemin de fer. Une poussière noire, pareille à du charbon pilé, donne un aspect plutonique à toute cette plage que recouvre un ciel étincelant et que lèche une mer du plus suave azur; c’est la suie du Vésuve tamisée par le vent qui saupoudre cette rive, et fait ressembler les maisons de Portici et de Torre del Greco à des usines de Birmingham. M. d’Aspremont ne s’occupa nullement du contraste de la terre d’ébène et du ciel de saphir, il lui tardait d’être arrivé. Les plus beaux chemins sont longs lorsque miss Alicia vous attend au bout, et qu’on lui a dit adieu il y a six mois sur la jetée de Folkestone: le ciel et la mer de Naples y perdent leur magie.
La calèche quitta la route, prit un chemin de traverse, et s’arrêta devant une porte formée de deux piliers de briques blanchies, surmontées d’urnes de terre rouge, où des aloès épanouissaient leurs feuilles pareilles à des lames de fer blanc et pointues comme des poignards. Une claire-voie peinte en vert servait de fermeture. La muraille était remplacée par une haie de cactus, dont les pousses faisaient des coudes difformes et entremêlaient inextricablement leurs raquettes épineuses.
Au-dessus de la haie, trois ou quatre énormes figuiers étalaient par masses compactes leurs larges feuilles d’un vert métallique avec une vigueur de végétation tout africaine; un grand pin parasol balançait son ombelle, et c’est à peine si, à travers les interstices de ces frondaisons luxuriantes, l’œil pouvait démêler la façade de la maison brillant par plaques blanches derrière ce rideau touffu.
Une servante basanée, aux cheveux crépus, et si épais que le peigne s’y serait brisé, accourut au bruit de la voiture, ouvrit la claire-voie, et, précédant M. d’Aspremont dans une allée de lauriers-roses dont les branches lui caressaient la joue avec leurs fleurs, elle le conduisit à la terrasse où miss Alicia Ward prenait le thé en compagnie de son oncle.
Par un caprice très-convenable chez une jeune fille blasée sur tous les conforts et toutes les élégances, et peut-être aussi pour contrarier son oncle, dont elle raillait les goûts bourgeois, miss Alicia avait choisi, de préférence à des logis civilisés, cette villa, dont les maîtres voyageaient, et qui était restée plusieurs années sans habitants. Elle trouvait dans ce jardin abandonné, et presque revenu à l’état de nature, une poésie sauvage qui lui plaisait; sous l’actif climat de Naples, tout avait poussé avec une activité prodigieuse. Orangers, myrtes, grenadiers, limons, s’en étaient donné à cœur joie, et les branches, n’ayant plus à craindre la serpette de l’émondeur, se donnaient la main d’un bout de l’allée à l’autre, ou pénétraient familièrement dans les chambres par quelque vitre brisée.—Ce n’était pas, comme dans le Nord, la tristesse d’une maison déserte, mais la gaieté folle et la pétulance heureuse de la nature du Midi livrée à elle-même; en l’absence du maître, les végétaux exubérants se donnaient le plaisir d’une débauche de feuilles, de fleurs, de fruits et de parfums; ils reprenaient la place que l’homme leur dispute.
Lorsque le commodore—c’est ainsi qu’Alicia appelait familièrement son oncle—vit ce fourré impénétrable et à travers lequel on n’aurait pu s’avancer qu’à l’aide d’un sabre d’abatage, comme dans les forêts d’Amérique, il jeta les hauts cris et prétendit que sa nièce était décidément folle. Mais Alicia lui promit gravement de faire pratiquer de la porte d’entrée au salon et du salon à la terrasse un passage suffisant pour un tonneau de malvoisie—seule concession qu’elle pouvait accorder au positivisme avunculaire.—Le commodore se résigna, car il ne savait pas résister à sa nièce, et en ce moment, assis vis-à-vis d’elle sur la terrasse, il buvait à petits coups, sous prétexte de thé, une grande tasse de rhum.
Cette terrasse, qui avait principalement séduit la jeune miss, était en effet fort pittoresque, et mérite une description particulière, car Paul d’Aspremont y reviendra souvent, et il faut peindre le décor des scènes que l’on raconte.
On montait à cette terrasse, dont les pans à pic dominaient un chemin creux, par un escalier de larges dalles disjointes où prospéraient de vivaces herbes sauvages. Quatre colonnes frustes, tirées de quelque ruine antique et dont les chapiteaux perdus avaient été remplacés par des dés de pierre, soutenaient un treillage de perches enlacées et plafonnées de vigne. Des garde-fous tombaient en nappes et en guirlandes les lambruches et les plantes pariétaires. Au pied des murs, le figuier d’Inde, l’aloès, l’arbousier poussaient dans un désordre charmant, et au delà d’un bois que dépassait un palmier et trois pins d’Italie, la vue s’étendait sur des ondulations de terrain semées de blanches villas, s’arrêtait sur la silhouette violâtre du Vésuve, ou se perdait sur l’immensité bleue de la mer.
Lorsque M. Paul d’Aspremont parut au sommet de l’escalier, Alicia se leva, poussa un petit cri de joie et fit quelques pas à sa rencontre. Paul lui prit la main à l’anglaise, mais la jeune fille éleva cette main prisonnière à la hauteur des lèvres de son ami avec un mouvement plein de gentillesse enfantine et de coquetterie ingénue.
Le commodore essaya de se dresser sur ses jambes un peu goutteuses, et il y parvint après quelques grimaces de douleur qui contrastaient comiquement avec l’air de jubilation épanoui sur sa large face; il s’approcha d’un pas assez alerte pour lui du charmant groupe des deux jeunes gens, et tenailla la main de Paul de manière à lui mouler les doigts en creux les uns contre les autres, ce qui est la suprême expression de la vieille cordialité britannique.
Miss Alicia Ward appartenait à cette variété d’Anglaises brunes qui réalisent un idéal dont les conditions semblent se contrarier: c’est-à-dire une peau d’une blancheur éblouissante à rendre jaune le lait, la neige, le lis, l’albâtre, la cire vierge, et tout ce qui sert aux poëtes à faire des comparaisons blanches; des lèvres de cerise, et des cheveux aussi noirs que la nuit sur les ailes du corbeau. L’effet de cette opposition est irrésistible et produit une beauté à part dont on ne saurait trouver l’équivalent ailleurs.—Peut-être quelques Circassiennes élevées dès l’enfance au sérail offrent-t-elles ce teint miraculeux, mais il faut nous en fier là-dessus aux exagérations de la poésie orientale et aux gouaches de Léwis représentant les harems du Caire. Alicia était assurément le type le plus parfait de ce genre de beauté.
L’ovale allongé de sa tête, son teint d’une incomparable pureté, son nez fin, mince, transparent, ses yeux d’un bleu sombre frangés de longs cils qui palpitaient sur ses joues rosées comme des papillons noirs lorsqu’elle abaissait ses paupières, ses lèvres colorées d’une pourpre éclatante, ses cheveux tombant en volutes brillantes comme des rubans de satin de chaque côté de ses joues et de son col de cygne, témoignaient en faveur de ces romanesques figures de femmes de Maclise, qui, à l’Exposition universelle, semblaient de charmantes impostures.
Alicia portait une robe de grenadine à volants festonnés et brodés de palmettes rouges, qui s’accordaient à merveille avec les tresses de corail à petits grains composant sa coiffure, son collier et ses bracelets; cinq pampilles suspendues à une perle de corail à facettes tremblaient au lobe de ses oreilles petites et délicatement enroulées.—Si vous blâmez cet abus du corail, songez que nous sommes à Naples, et que les pêcheurs sortent tout exprès de la mer pour vous présenter ces branches que l’air rougit.
Nous vous devons, après le portrait de miss Alicia Ward, ne fût-ce que pour faire opposition, tout au moins une caricature du commodore à la manière de Hogarth.
Le commodore, âgé de quelque soixante ans, présentait cette particularité d’avoir la face d’un cramoisi uniformément enflammé, sur lequel tranchaient des sourcils blancs et des favoris de même couleur, et taillés en côtelettes, ce qui le rendait pareil à un vieux Peau Rouge qui se serait tatoué avec de la craie. Les coups de soleil, inséparables d’un voyage d’Italie, avaient ajouté quelques couches de plus à cette ardente coloration, et le commodore faisait involontairement penser à une grosse praline entourée de coton. Il était habillé des pieds à la tête, veste, gilet, pantalon et guêtres, d’une étoffe vigogne d’un gris vineux, et que le tailleur avait dû affirmer, sur son honneur, être la nuance la plus à la mode et la mieux portée, en quoi peut-être ne mentait-il pas. Malgré ce teint enluminé et ce vêtement grotesque, le commodore n’avait nullement l’air commun. Sa propreté rigoureuse, sa tenue irréprochable et ses grandes manières indiquaient le parfait gentleman, quoiqu’il eût plus d’un rapport extérieur avec les Anglais de vaudeville comme les parodient Hoffmann ou Levassor. Son caractère, c’était d’adorer sa nièce et de boire beaucoup de porto et de rhum de la Jamaïque pour entretenir l’humide radical, d’après la méthode du caporal Trimm.
«Voyez comme je me porte bien maintenant et comme je suis belle! Regardez mes couleurs; je n’en ai pas encore autant que mon oncle; cela ne viendra pas, il faut l’espérer.—Pourtant ici j’ai du rose, du vrai rose, dit Alicia en passant sur sa joue son doigt effilé terminé par un ongle luisant comme l’agate; j’ai engraissé aussi, et l’on ne sent plus ces pauvres petites salières qui me faisaient tant de peine lorsque j’allais au bal. Dites, faut-il être coquette pour se priver pendant trois mois de la compagnie de son fiancé, afin qu’après l’absence il vous retrouve fraîche et superbe!»
Et en débitant cette tirade du ton enjoué et sautillant qui lui était familier, Alicia se tenait debout devant Paul comme pour provoquer et défier son examen.
«N’est-ce pas, ajouta le commodore, qu’elle est robuste à présent et superbe comme ces filles de Procida qui portent des amphores grecques sur la tête?
—Assurément, commodore, répondit Paul; miss Alicia n’est pas devenue plus belle, c’était impossible, mais elle est visiblement en meilleure santé que lorsque, par coquetterie, à ce qu’elle prétend, elle m’a imposé cette pénible séparation.»
Et son regard s’arrêtait avec une fixité étrange sur la jeune fille posée devant lui.
Soudain les jolies couleurs roses qu’elle se vantait d’avoir conquises disparurent des joues d’Alicia, comme la rougeur du soir quitte les joues de neige de la montagne quand le soleil s’enfonce à l’horizon; toute tremblante, elle porta la main à son cœur; sa bouche charmante et pâlie se contracta.
Paul alarmé se leva, ainsi que le commodore; les vives couleurs d’Alicia avaient reparu; elle souriait avec un peu d’effort.
«Je vous ai promis une tasse de thé ou un sorbet; quoique Anglaise, je vous conseille le sorbet. La neige vaut mieux que l’eau chaude, dans ce pays voisin de l’Afrique, et où le sirocco arrive en droite ligne.»
Tous les trois prirent place autour de la table de pierre, sous le plafond des pampres; le soleil s’était plongé dans la mer, et le jour bleu qu’on appelle la nuit à Naples succédait au jour jaune. La lune semait des pièces d’argent sur la terrasse, par les déchiquetures du feuillage;—la mer bruissait sur la rive comme un baiser, et l’on entendait au loin le frisson de cuivre des tambours de basque accompagnant les tarentelles...
Il fallut se quitter;—Vicè, la fauve servante à chevelure crépue, vint avec un falot pour reconduire Paul à travers les dédales du jardin. Pendant qu’elle servait les sorbets et l’eau de neige, elle avait attaché sur le nouveau venu un regard mélangé de curiosité et de crainte. Sans doute, le résultat de l’examen n’avait pas été favorable pour Paul, car le front de Vicè, jaune déjà comme un cigare, s’était rembruni encore, et, tout en accompagnant l’étranger, elle dirigeait contre lui, de façon à ce qu’il ne pût l’apercevoir, le petit doigt et l’index de sa main, tandis que les deux autres doigts, repliés sous la paume, se joignaient au pouce comme pour former un signe cabalistique.
III
L’ami d’Alicia revint à l’hôtel de Rome par le le même chemin: la beauté de la soirée était incomparable; une lune pure et brillante versait sur l’eau d’un azur diaphane une longue traînée de paillettes d’argent dont le fourmillement perpétuel, causé par le clapotis des vagues, multipliait l’éclat. Au large, les barques de pêcheur, portant à la proue un fanal de fer rempli d’étoupes enflammées, piquaient la mer d’étoiles rouges et traînaient après elles des sillages écarlates; la fumée du Vésuve, blanche le jour, s’était changée en colonne lumineuse et jetait aussi son reflet sur le golfe. En ce moment la baie présentait cet aspect invraisemblable pour des yeux septentrionaux et que lui donnent ces gouaches italiennes encadrées de noir, si répandues il y a quelques années, et plus fidèles qu’on ne pense dans leur exagération crue.
Quelques lazzaroni noctambules vaguaient encore sur la rive, émus, sans le savoir, de ce spectacle magique, et plongeaient leurs grands yeux noirs dans l’étendue bleuâtre. D’autres, assis sur le bordage d’une barque échouée, chantaient l’air de Lucie ou la romance populaire alors en vogue: «Ti voglio ben’ assai,» d’une voix qu’auraient enviée bien des ténors payés cent mille francs. Naples se couche tard, comme toutes les villes méridionales; cependant les fenêtres s’éteignaient peu à peu, et les seuls bureaux de loterie, avec leurs guirlandes de papier de couleur, leurs numéros favoris et leur éclairage scintillant, étaient ouverts encore, prêts à recevoir l’argent des joueurs capricieux que la fantaisie de mettre quelques carlins ou quelques ducats sur un chiffre rêvé pouvait prendre en rentrant chez eux.
Paul se mit au lit, tira sur lui les rideaux de gaze du moustiquaire, et ne tarda pas à s’endormir. Ainsi que cela arrive aux voyageurs après une traversée, sa couche, quoique immobile, lui semblait tanguer et rouler, comme si l’hôtel de Rome eût été le Léopold. Cette impression lui fit rêver qu’il était encore en mer et qu’il voyait, sur le môle, Alicia très-pâle, à côté de son oncle cramoisi, et qui lui faisait signe de la main de ne pas aborder; le visage de la jeune fille exprimait une douleur profonde, et en le repoussant elle paraissait obéir contre son gré à une fatalité impérieuse.
Ce songe, qui prenait d’images toutes récentes une réalité extrême, chagrina le dormeur au point de l’éveiller, et il fut heureux de se retrouver dans sa chambre où tremblottait, avec un reflet d’opale, une veilleuse illuminant une petite tour de porcelaine qu’assiégeaient les moustiques en bourdonnant. Pour ne pas retomber sous le coup de ce rêve pénible, Paul lutta contre le sommeil et se mit à penser aux commencements de sa liaison avec miss Alicia, reprenant une à une toutes ces scènes puérilement charmantes d’un premier amour.
Il revit la maison de briques roses, tapissée d’églantiers et de chèvrefeuilles, qu’habitait à Richmond miss Alicia avec son oncle, et où l’avait introduit, à son premier voyage en Angleterre, une de ces lettres de recommandation dont l’effet se borne ordinairement à une invitation à dîner. Il se rappela la robe blanche de mousseline des Indes, ornée d’un simple ruban, qu’Alicia, sortie la veille de pension, portait ce jour-là, et la branche de jasmin qui roulait dans la cascade de ses cheveux comme une fleur de la couronne d’Ophélie, emportée par le courant, et ses yeux d’un bleu de velours, et sa bouche un peu entr’ouverte, laissant entrevoir de petites dents de nacre et son col frêle qui s’allongeait comme celui d’un oiseau attentif, et ses rougeurs soudaines lorsque le regard du jeune gentleman français rencontrait le sien.
Le parloir à boiseries brunes, à tentures de drap vert, orné de gravures de chasse au renard et de steeple-chases coloriés des tons tranchants de l’enluminure anglaise, se reproduisait dans son cerveau comme dans une chambre noire. Le piano allongeait sa rangée de touches pareilles à des dents de douairière. La cheminée, festonnée d’une brindille de lierre d’Irlande, faisait luire sa coquille de fonte frottée de mine de plomb; les fauteuils de chêne à pieds tournés ouvraient leurs bras garnis de maroquin, le tapis étalait ses rosaces, et miss Alicia, tremblante comme la feuille, chantait de la voix la plus adorablement fausse du monde la romance d’Anna Bolena «deh, non voler costringere» que Paul, non moins ému, accompagnait à contre-temps, tandis que le commodore, assoupi par une digestion laborieuse et plus cramoisi encore que de coutume, laissait glisser à terre un colossal exemplaire du Times avec supplément.
Puis la scène changeait: Paul, devenu plus intime, avait été prié par le commodore de passer quelques jours à son cottage dans le Lincolnshire...... Un ancien château féodal, à tours crénelées, à fenêtres gothiques, à demi enveloppé par un immense lierre, mais arrangé intérieurement avec tout le confortable moderne, s’élevait au bout d’une pelouse dont le ray-grass, soigneusement arrosé et foulé, était uni comme du velours; une allée de sable jaune s’arrondissait autour du gazon et servait de manége à miss Alicia, montée sur un de ces ponies d’Écosse à crinière échevelée qu’aime à peindre sir Edward Landseer, et auxquels il donne un regard presque humain. Paul, sur un cheval bai-cerise que lui avait prêté le commodore, accompagnait miss Ward dans sa promenade circulaire, car le médecin, qui l’avait trouvée un peu faible de poitrine, lui ordonnait l’exercice.
Une autre fois un léger canot glissait sur l’étang, déplaçant les lis d’eau et faisant envoler le martin-pêcheur sous le feuillage argenté des saules. C’était Alicia qui ramait et Paul qui tenait le gouvernail; qu’elle était jolie dans l’auréole d’or que dessinait autour de sa tête son chapeau de paille traversé par un rayon de soleil! elle se renversait en arrière pour tirer l’aviron; le bout verni de sa bottine grise s’appuyait à la planche du banc; miss Ward n’avait pas un de ces pieds andalous tout courts et ronds comme des fers à repasser que l’on admire en Espagne, mais sa cheville était fine, son cou-de-pied bien cambré, et la semelle de son brodequin, un peu longue peut-être, n’avait pas deux doigts de large.
Le commodore restait attaché au rivage, non à cause de sa grandeur, mais de son poids qui eût fait sombrer la frêle embarcation; il attendait sa nièce au débarcadère, et lui jetait avec un soin maternel un mantelet sur les épaules, de peur qu’elle ne se refroidît,—puis la barque rattachée à son piquet, on revenait luncher au château. C’était plaisir de voir comme Alicia, qui ordinairement mangeait aussi peu qu’un oiseau, coupait à l’emporte-pièce de ses dents perlées une rose tranche de jambon d’York mince comme une feuille de papier, et grignotait un petit pain sans en laisser une miette pour les poissons dorés du bassin.
Les jours heureux passent si vite! De semaine en semaine Paul retardait son départ, et les belles masses de verdure du parc commençaient à revêtir des teintes safranées; des fumées blanches s’élevaient le matin de l’étang. Malgré le râteau sans cesse promené du jardinier, les feuilles mortes jonchaient le sable de l’allée; des millions de petites perles gelées scintillaient sur le gazon vert du boulingrin, et le soir on voyait les pies sautiller en se querellant à travers le sommet des arbres chauves.
Alicia pâlissait sous le regard inquiet de Paul et ne conservait de coloré que deux petites taches roses au sommet des pommettes. Souvent elle avait froid, et le feu le plus vif de charbon de terre ne la réchauffait pas. Le docteur avait paru soucieux, et sa dernière ordonnance prescrivait à miss Ward de passer l’hiver à Pise et le printemps à Naples.
Des affaires de famille avaient rappelé Paul en France; Alicia et le commodore devaient partir pour l’Italie, et la séparation s’était faite à Folkestone. Aucune parole n’avait été prononcée, mais miss Ward regardait Paul comme son fiancé, et le commodore avait serré la main au jeune homme d’une façon significative: on n’écrase ainsi que les doigts d’un gendre.
Paul, ajourné à six mois, aussi longs que six siècles pour son impatience, avait eu le bonheur de trouver Alicia guérie de sa langueur et rayonnante de santé. Ce qui restait encore de l’enfant dans la jeune fille avait disparu; et il pensait avec ivresse que le commodore n’aurait aucune objection à faire lorsqu’il lui demanderait sa nièce en mariage.
Bercé par ces riantes images, il s’endormit et ne s’éveilla qu’au jour. Naples commençait déjà son vacarme; les vendeurs d’eau glacée criaient leur marchandise; les rôtisseurs tendaient aux passants leurs viandes enfilées dans une perche: penchées à leurs fenêtres les ménagères paresseuses descendaient au bout d’une ficelle les paniers de provisions qu’elles remontaient chargés de tomates, de poissons et de grands quartiers de citrouille. Les écrivains publics, en habit noir râpé et la plume derrière l’oreille, s’asseyaient à leurs échoppes; les changeurs disposaient en piles, sur leurs petites tables, les grani, les carlins et les ducats; les cochers faisaient galoper leurs haridelles quêtant les pratiques matinales, et les cloches de tous les campaniles carillonnaient joyeusement l’Angelus.
Notre voyageur, enveloppé de sa robe de chambre, s’accouda au balcon; de la fenêtre on apercevait Santa-Lucia, le fort de l’Œuf, et une immense étendue de mer jusqu’au Vésuve et au promontoire bleu où blanchissaient les vastes casini de Castellamare et où pointaient au loin les villas de Sorrente.
Le ciel était pur, seulement un léger nuage blanc s’avançait sur la ville, poussé par une brise nonchalante. Paul fixa sur lui ce regard étrange que nous avons déjà remarqué; ses sourcils se froncèrent. D’autres vapeurs se joignirent au flocon unique, et bientôt un rideau épais de nuées étendit ses plis noirs au-dessus du château de Saint-Elme. De larges gouttes tombèrent sur le pavé de lave, et en quelques minutes se changèrent en une de ces pluies diluviennes qui font des rues de Naples autant de torrents et entraînent les chiens et même les ânes dans les égouts. La foule surprise se dispersa, cherchant des abris; les boutiques en plein vent déménagèrent à la hâte, non sans perdre une partie de leurs denrées, et la pluie, maîtresse du champ de bataille, courut en bouffées blanches sur le quai désert de Santa-Lucia.
Le facchino gigantesque à qui Paddy avait appliqué un si beau coup de poing, appuyé contre un mur sous un balcon dont la saillie le protégeait un peu, ne s’était pas laissé emporter par la déroute générale, et il regardait d’un œil profondément méditatif la fenêtre où s’était accoudé M. Paul d’Aspremont.
Son monologue intérieur se résuma dans cette phrase, qu’il grommela d’un air irrité:
«Le capitaine du Léopold aurait bien fait de flanquer ce forestier à la mer;» et, passant sa main par l’interstice de sa grosse chemise de toile, il toucha le paquet d’amulettes suspendu à son col par un cordon.
IV
Le beau temps ne tarda pas à se rétablir, un vif rayon de soleil sécha en quelques minutes les dernières larmes de l’ondée, et la foule recommença à fourmiller joyeusement sur le quai. Mais Timberio, le portefaix, n’en parut pas moins garder son idée à l’endroit du jeune étranger français, et prudemment il transporta ses pénates hors de la vue des fenêtres de l’hôtel: quelques lazzaroni de sa connaissance lui témoignèrent leur surprise de ce qu’il abandonnait une station excellente pour en choisir une beaucoup moins favorable.
«Je la donne à qui veut la prendre, répondit-il en hochant la tête d’un air mystérieux; on sait ce qu’on sait.»
Paul déjeuna dans sa chambre, car soit timidité, soit dédain, il n’aimait pas à se trouver en public; puis il s’habilla, et pour attendre l’heure convenable de se rendre chez miss Ward, il visita le musée des Studj: il admira d’un œil distrait la précieuse collection de vases campaniens, les bronzes retirés des fouilles de Pompeï, le casque grec d’airain vert-de-grisé contenant encore la tête du soldat qui le portait, le morceau de boue durcie conservant comme un moule l’empreinte d’un charmant torse de jeune femme surprise par l’éruption dans la maison de campagne d’Arrius Diomedès, l’Hercule Farnèse et sa prodigieuse musculature, la Flore, la Minerve archaïque, les deux Balbus, et la magnifique statue d’Aristide, le morceau le plus parfait peut-être que l’antiquité nous ait laissé. Mais un amoureux n’est pas un appréciateur bien enthousiaste des monuments de l’art; pour lui le moindre profil de la tête adorée vaut tous les marbres grecs ou romains.
Étant parvenu à user tant bien que mal deux ou trois heures aux Studj, il s’élança dans sa calèche et se dirigea vers la maison de campagne où demeurait miss Ward. Le cocher, avec cette intelligence des passions qui caractérise les natures méridionales, poussait à outrance ses haridelles, et bientôt la voiture s’arrêta devant les piliers surmontés de vases de plantes grasses que nous avons déjà décrits. La même servante vint entr’ouvrir la claire-voie; ses cheveux s’entortillaient toujours en boucles indomptables; elle n’avait comme la première fois, pour tout costume qu’une chemise de grosse toile brodée aux manches et au col d’agréments en fil de couleur et qu’un jupon en étoffe épaisse et bariolée transversalement, comme en portent les femmes de Procida; ses jambes, nous devons l’avouer, étaient dénuées de bas, et elle posait à nu sur la poussière des pieds qu’eût admirés un sculpteur. Seulement un cordon noir soutenait sur sa poitrine un paquet de petites breloques de forme singulière en corne et en corail, sur lequel, à la visible satisfaction de Vicè, se fixa le regard de Paul.
Miss Alicia était sur la terrasse, le lieu de la maison où elle se tenait de préférence. Un hamac indien de coton rouge et blanc, orné de plumes d’oiseau, accroché à deux des colonnes qui supportaient le plafond de pampres, balançait la nonchalance de la jeune fille, enveloppée d’un léger peignoir de soie écrue de la Chine, dont elle fripait impitoyablement les garnitures tuyautées. Ses pieds dont on apercevait la pointe à travers les mailles du hamac, étaient chaussés de pantoufles en fibres d’aloès, et ses beaux bras nus se recroisaient au-dessus de sa tête, dans l’attitude de la Cléopâtre antique, car, bien qu’on ne fût qu’au commencement de mai, il faisait déjà une chaleur extrême, et des milliers de cigales grinçaient en chœur sous les buissons d’alentour.
Le commodore, en costume de planteur et assis sur un fauteuil de jonc, tirait à temps égaux la corde qui mettait le hamac en mouvement.
Un troisième personnage complétait le groupe: c’était le comte d’Altavilla, jeune élégant Napolitain dont la présence amena sur le front de Paul cette contraction qui donnait à sa physionomie une expression de méchanceté diabolique.
Le comte était, en effet, un de ces hommes qu’on ne voit pas volontiers auprès d’une femme qu’on aime. Sa haute taille avait des proportions parfaites; des cheveux noirs comme le jais, massés par des touffes abondantes, accompagnaient son front uni et bien coupé; une étincelle du soleil de Naples scintillait dans ses yeux, et ses dents larges et fortes, mais pures comme des perles, paraissaient encore avoir plus d’éclat à cause du rouge vif de ses lèvres et de la nuance olivâtre de son teint. La seule critique qu’un goût méticuleux eût pu formuler contre le comte, c’est qu’il était trop beau.
Quant à ses habits, Altavilla les faisait venir de Londres, et le dandy le plus sévère eût approuvé sa tenue. Il n’y avait d’italien dans toute sa toilette que des boutons de chemise d’un trop grand prix. Là le goût bien naturel de l’enfant du Midi pour les joyaux se trahissait. Peut-être aussi que partout ailleurs qu’à Naples on eût remarqué comme d’un goût médiocre le faisceau de branches de corail bifurquées, de mains de lave de Vésuve aux doigts repliés ou brandissant un poignard, de chiens alongés sur leurs pattes, de cornes blanches et noires, et autres menus objets analogues qu’un anneau commun suspendait à la chaîne de sa montre; mais un tour de promenade dans la rue de Tolède ou à la Villa Reale eût suffi pour démontrer que le comte n’avait rien d’excentrique en portant à son gilet ces breloques bizarres.
Lorsque Paul d’Aspremont se présenta, le comte, sur l’instante prière de miss Ward, chantait une de ces délicieuses mélodies populaires napolitaines, sans nom d’auteur, et dont une seule, recueillie par un musicien, suffirait à faire la fortune d’un opéra.—A ceux qui ne les ont pas entendues, sur la rive de Chiaja ou sur le môle, de la bouche d’un lazzaronne, d’un pêcheur ou d’une trovatelle, les charmantes romances de Gordigiani en pourront donner une idée. Cela est fait d’un soupir de brise, d’un rayon de lune, d’un parfum d’oranger et d’un battement de cœur.
Alicia, avec sa jolie voix anglaise un peu fausse, suivait le motif qu’elle voulait retenir, et elle fit, tout en continuant, un petit signe amical à Paul, qui la regardait d’un air assez peu aimable, froissé de la présence de ce beau jeune homme.
Une des cordes du hamac se rompit, et miss Ward glissa à terre, mais sans se faire mal; six mains se tendirent vers elle simultanément. La jeune fille était déjà debout, toute rose de pudeur, car il est improper de tomber devant des hommes. Cependant, pas un des chastes plis de sa robe ne s’était dérangé.
«J’avais pourtant essayé ces cordes moi-même, dit le commodore, et miss Ward ne pèse guère plus qu’un colibri.»
Le comte d’Altavilla hocha la tête d’un air mystérieux: en lui-même évidemment il expliquait la rupture de la corde par une tout autre raison que celle de la pesanteur; mais, en homme bien élevé, il garda le silence, et se contenta d’agiter la grappe de breloques de son gilet.
Comme tous les hommes qui deviennent maussades et farouches lorsqu’ils se trouvent en présence d’un rival qu’ils jugent redoutable, au lieu de redoubler de grâce et d’amabilité, Paul d’Aspremont, quoiqu’il eût l’usage du monde, ne parvint pas à cacher sa mauvaise humeur; il ne répondait que par monosyllabes, laissait tomber la conversation, et en se dirigeant vers Altavilla, son regard prenait son expression sinistre; les fibrilles jaunes se tortillaient sous la transparence grise de ses prunelles comme des serpents d’eau dans le fond d’une source.
Toutes les fois que Paul le regardait ainsi, le comte, par un geste en apparence machinal, arrachait une fleur d’une jardinière placée près de lui et la jetait de façon à couper l’effluve de l’œillade irritée.
«Qu’avez-vous donc à fourrager ainsi ma jardinière? s’écria miss Alicia Ward, qui s’aperçut de ce manége. Que vous ont fait mes fleurs pour les décapiter?
—Oh! rien, miss; c’est un tic involontaire, répondit Altavilla en coupant de l’ongle une rose superbe qu’il envoya rejoindre les autres.
—Vous m’agacez horriblement, dit Alicia; et sans le savoir vous choquez une de mes manies. Je n’ai jamais cueilli une fleur. Un bouquet m’inspire une sorte d’épouvante: ce sont des fleurs mortes, des cadavres de roses, de verveines ou de pervenches, dont le parfum a pour moi quelque chose de sépulcral.
—Pour expier les meurtres que je viens de commettre, dit le comte Altavilla en s’inclinant, je vous enverrai cent corbeilles de fleurs vivantes.»
Paul s’était levé, et d’un air contraint tortillait le bord de son chapeau comme minutant une sortie.
«Quoi! vous partez déjà? dit miss Ward.
—J’ai des lettres à écrire, des lettres importantes.
—Oh! le vilain mot que vous venez de prononcer là! dit la jeune fille avec une petite moue; est-ce qu’il y a des lettres importantes quand ce n’est pas à moi que vous écrivez?
—Restez donc, Paul, dit le commodore; j’avais arrangé dans ma tête un plan de soirée, sauf l’approbation de ma nièce: nous serions allés d’abord boire un verre d’eau de la fontaine de Santa-Lucia, qui sent les œufs gâtés, mais qui donne l’appétit; nous aurions mangé une ou deux douzaines d’huîtres, blanches et rouges, à la poissonnerie, dîné sous une treille dans quelque osteria bien napolitaine, bu du falerne et du lacryma-christi, et terminé le divertissement par une visite au seigneur Pulcinella. Le comte nous eût expliqué les finesses du dialecte.»
Ce plan parut peu séduire M. d’Aspremont, et il se retira après avoir salué froidement.
Altavilla resta encore quelques instants; et comme miss Ward, fâchée du départ de Paul, n’entra pas dans l’idée du commodore, il prit congé.
Deux heures après, miss Alicia recevait une immense quantité de pots de fleurs, des plus rares, et, ce qui la surprit davantage, une monstrueuse paire de cornes de bœuf de Sicile, transparentes comme le jaspe, polies comme l’agate, qui mesuraient bien trois pieds de long et se terminaient par de menaçantes pointes noires. Une magnifique monture de bronze doré permettait de poser les cornes, le piton en l’air, sur une cheminée, une console ou une corniche.
Vicè, qui avait aidé les porteurs à déballer fleurs et cornes, parut comprendre la portée de ce cadeau bizarre.
Elle plaça bien en évidence, sur la table de pierre, les superbes croissants, qu’on aurait pu croire arrachés au front du taureau divin qui portait Europe, et dit: «Nous voilà maintenant en bon état de défense.
—Que voulez-vous dire, Vicè? demanda miss Ward.
—Rien... sinon que le signor français a de bien singuliers yeux.»
V
L’heure des repas était passée depuis longtemps, et les feux de charbon qui pendant le jour changeaient en cratère du Vésuve la cuisine de l’hôtel de Rome, s’éteignaient lentement en braise sous les étouffoirs de tôle; les casseroles avaient repris leur place à leurs clous respectifs et brillaient en rang comme les boucliers sur le bordage d’une trirème antique;—une lampe de cuivre jaune, semblable à celles qu’on retire des fouilles de Pompeï et suspendue par une triple chaînette à la maîtresse poutre du plafond, éclairait de ses trois mèches plongeant naïvement dans l’huile le centre de la vaste cuisine dont les angles restaient baignés d’ombre.
Les rayons lumineux tombant de haut modelaient avec des jeux d’ombre et de clair très-pittoresques un groupe de figures caractéristiques réunies autour de l’épaisse table de bois, toute hachée et sillonnée de coups de tranche-lard, qui occupait le milieu de cette grande salle dont la fumée des préparations culinaires avait glacé les parois de ce bitume si cher aux peintres de l’école de Caravage. Certes, l’Espagnolet ou Salvator Rosa, dans leur robuste amour du vrai, n’eussent pas dédaigné les modèles rassemblés là par le hasard, où, pour parler plus exactement, par une habitude de tous les soirs.
Il y avait d’abord le chef Virgilio Falsacappa, personnage fort important, d’une stature colossale et d’un embonpoint formidable, qui aurait pu passer pour un des convives de Vitellius si, au lieu d’une veste de basin blanc, il eût porté une toge romaine bordée de pourpre: ses traits prodigieusement accentués formaient comme une espèce de caricature sérieuse de certains types des médailles antiques; d’épais sourcils noirs saillants d’un demi-pouce couronnaient ses yeux, coupés comme ceux des masques de théâtre; un énorme nez jetait son ombre sur une large bouche qui semblait garnie de trois rangs de dents comme la gueule du requin. Un fanon puissant comme celui du taureau Farnèse unissait le menton, frappé d’une fossette à y fourrer le poing, à un col d’une vigueur athlétique tout sillonné de veines et de muscles. Deux touffes de favoris, dont chacun eût pu fournir une barbe raisonnable à un sapeur, encadraient cette large face martelée de tons violents: des cheveux noirs frisés, luisants, où se mêlaient quelques fils argentés, se tordaient sur son crâne en petites mèches courtes, et sa nuque plissée de trois boursouflures transversales débordait du collet de sa veste; aux lobes de ses oreilles, relevées par les apophyses de mâchoires capables de broyer un bœuf dans une journée, brillaient des boucles d’argent grandes comme le disque de la lune; tel était maître Virgilio Falsacappa, que son tablier retroussé sur la hanche et son couteau plongé dans une gaîne de bois faisaient ressembler à un victimaire plus qu’à un cuisinier.
Ensuite apparaissait Timberio le portefaix, que la gymnastique de sa profession et la sobriété de son régime, consistant en une poignée de macaroni demi-cru et saupoudré de cacio-cavallo, une tranche de pastèque et un verre d’eau à la neige, maintenait dans un état de maigreur relative, et qui, bien nourri, eût certes atteint l’embonpoint de Falsacappa, tant sa robuste charpente paraissait faite pour supporter un poids énorme de chair. Il n’avait d’autre costume qu’un caleçon, un long gilet d’étoffe brune et un grossier caban jeté sur l’épaule.
Appuyé sur le bord de la table, Scazziga, le cocher de la calèche de louage dont se servait M. Paul d’Aspremont, présentait aussi une physionomie frappante; ses traits irréguliers et spirituels étaient empreints d’une astuce naïve; un sourire de commande errait sur ses lèvres moqueuses, et l’on voyait à l’aménité de ses manières qu’il vivait en relation perpétuelle avec les gens comme il faut; ses habits achetés à la friperie simulaient une espèce de livrée dont il n’était pas médiocrement fier, et qui, dans son idée, mettait une grande distance sociale entre lui et le sauvage Timberio; sa conversation s’émaillait de mots anglais et français qui ne cadraient pas toujours heureusement avec le sens de ce qu’il voulait dire, mais qui n’en excitaient pas moins l’admiration des filles de cuisine et des marmitons, étonnés de tant de science.
Un peu en arrière se tenaient deux jeunes servantes dont les traits rappelaient avec moins de noblesse, sans doute, ce type si connu des monnaies syracusaines: front bas, nez tout d’une pièce avec le front, lèvres un peu épaisses, menton empâté et fort; des bandeaux de cheveux d’un noir bleuâtre allaient se rejoindre derrière leur tête à un pesant chignon traversé d’épingles terminées par des boules de corail; des colliers de même matière cerclaient à triple rang leurs cols de cariatide, dont l’usage de porter les fardeaux sur la tête avait renforcé les muscles.—Des dandies eussent à coup sûr méprisé ces pauvres filles qui conservaient pur de mélange le sang des belles races de la grande Grèce; mais tout artiste, à leur aspect, eût tiré son carnet de croquis et taillé son crayon.
Avez-vous vu à la galerie du maréchal Soult le tableau de Murillo où des chérubins font la cuisine? Si vous l’avez vu, cela nous dispensera de peindre ici les têtes des trois ou quatre marmitons bouclés et frisés qui complétaient le groupe.
Le conciliabule traitait une question grave. Il s’agissait de M. Paul d’Aspremont, le voyageur français arrivé par le dernier vapeur: la cuisine se mêlait de juger l’appartement.
Timberio le portefaix avait la parole, et il faisait des pauses entre chacune de ses phrases, comme un acteur en vogue, pour laisser à son auditoire le temps d’en bien saisir toute la portée, d’y donner son assentiment ou d’élever des objections.
«Suivez bien mon raisonnement, disait l’orateur; le Léopold, est un honnête bateau à vapeur toscan, contre lequel il n’y a rien à objecter, sinon qu’il transporte trop d’hérétiques anglais...
—Les hérétiques anglais payent bien, interrompit Scazziga, rendu plus tolérant par les pourboires.
—Sans doute; c’est bien le moins que lorsqu’un hérétique fait travailler un chrétien, il le récompense généreusement, afin de diminuer l’humiliation.
—Je ne suis pas humilié de conduire un forestier dans ma voiture; je ne fais pas, comme toi, métier de bête de somme, Timberio.
—Est-ce que je ne suis pas baptisé aussi bien que toi? répliqua le portefaix en fronçant le sourcil et en fermant les poings.
—Laissez parler Timberio, s’écria en chœur l’assemblée, qui craignait de voir cette dissertation intéressante tourner en dispute.
—Vous m’accorderez, reprit l’orateur calmé, qu’il faisait un temps superbe lorsque le Léopold est entré dans le port?
—On vous l’accorde, Timberio, fit le chef avec une majesté condescendante.
—La mer était unie comme une glace, continua le facchino, et pourtant une vague énorme a secoué si rudement la barque de Gennaro qu’il est tombé à l’eau avec deux ou trois de ses camarades.—Est-ce naturel? Gennaro a le pied marin cependant, et il danserait la tarentelle sans balancier sur une vergue.
—Il avait peut-être bu un fiasque d’Asprino de trop, objecta Scazziga, le rationaliste de l’assemblée.
—Pas même un verre de limonade, poursuivit Timberio; mais il y avait à bord du bateau à vapeur un monsieur qui le regardait d’une certaine manière,—vous m’entendez!
—Oh! parfaitement, répondit le chœur en allongeant avec un ensemble admirable l’index et le petit doigt.
—Et ce monsieur, dit Timberio, n’était autre que M. Paul d’Aspremont.
—Celui qui loge au numéro 3, demanda le chef, et à qui j’envoie son dîner sur un plateau?
—Précisément, répondit la plus jeune et la plus jolie des servantes; je n’ai jamais vu de voyageur plus sauvage, plus désagréable et plus dédaigneux; il ne m’a adressé ni un regard, ni une parole, et pourtant je vaux un compliment, disent tous ces messieurs.
—Vous valez mieux que cela, Gelsomina, ma belle, dit galamment Timberio; mais c’est un bonheur pour vous que cet étranger ne vous ait pas remarquée.
—Tu es aussi par trop superstitieux, objecta le sceptique Scazziga, que ses relations avec les étrangers avaient rendu légèrement voltairien.
—A force de fréquenter les hérétiques tu finiras par ne plus même croire à saint Janvier.
—Si Gennaro s’est laissé tomber à la mer, ce n’est pas une raison, continua Scazziga qui défendait sa pratique, pour que M. Paul d’Aspremont ait l’influence que tu lui attribues.
—Il te faut d’autres preuves: ce matin je l’ai vu à la fenêtre, l’œil fixé sur un nuage pas plus gros que la plume qui s’échappe d’un oreiller décousu, et aussitôt des vapeurs noires se sont assemblées, et il est tombé une pluie si forte que les chiens pouvaient boire debout.»
Scazziga n’était pas convaincu et hochait la tête d’un air de doute.
«Le groom ne vaut d’ailleurs pas mieux que le maître, continua Timberio, et il faut que ce singe botté ait des intelligences avec le diable pour m’avoir jeté par terre, moi qui le tuerais d’une chiquenaude.
—Je suis de l’avis de Timberio, dit majestueusement le chef de cuisine; l’étranger mange peu; il a renvoyé les zuchettes farcies, la friture de poulet et le macaroni aux tomates que j’avais pourtant apprêtés de ma propre main! Quelque secret étrange se cache sous cette sobriété. Pourquoi un homme riche se priverait-il de mets savoureux et ne prendrait-il qu’un potage aux œufs et une tranche de viande froide?
—Il a les cheveux roux, dit Gelsomina en passant les doigts dans la noire forêt de ses bandeaux.
—Et les yeux un peu saillants, continua Pepina, l’autre servante.
—Très-rapprochés du nez, appuya Timberio.
—Et la ride qui se forme entre ses sourcils se creuse en fer à cheval, dit en terminant l’instruction le formidable Virgilio Falsacappa; donc il est...
—Ne prononcez pas le mot, c’est inutile, cria le chœur moins Scazziga, toujours incrédule; nous nous tiendrons sur nos gardes.
—Quand je pense que la police me tourmenterait, dit Timberio, si par hasard je lui laissais tomber une malle de trois cents livres sur la tête, à ce forestier de malheur!
—Scazziga est bien hardi de le conduire, dit Gelsomina.
—Je suis sur mon siége, il ne me voit que le dos, et ses regards ne peuvent faire avec les miens l’angle voulu. D’ailleurs, je m’en moque.
—Vous n’avez pas de religion, Scazziga, dit le colossal Palforio, le cuisinier à formes herculéennes; vous finirez mal.»
Pendant que l’on dissertait de la sorte sur son compte à la cuisine de l’hôtel de Rome, Paul, que la présence du comte d’Altavilla chez miss Ward avait mis de mauvaise humeur, était allé se promener à la villa Reale; et plus d’une fois la ride de son front se creusa, et ses yeux prirent leur regard fixe. Il crut voir Alicia passer en calèche avec le comte et le commodore, et il se précipita vers la portière en posant son lorgnon sur son nez pour être sûr qu’il ne se trompait pas: ce n’était pas Alicia, mais une femme qui lui ressemblait un peu de loin. Seulement, les chevaux de la calèche, effrayés sans doute du mouvement brusque de Paul, s’emportèrent.
Paul prit une glace au café de l’Europe sur le largo du palais: quelques personnes l’examinèrent avec attention, et changèrent de place en faisant un geste singulier.
Il entra au théâtre de Pulcinella, où l’on donnait un spectacle tutto da ridere. L’acteur se troubla au milieu de son improvisation bouffonne et resta court; il se remit pourtant; mais au beau milieu d’un lazzi, son nez de carton noir se détacha, et il ne put venir à bout de le rajuster, et comme pour s’excuser, d’un signe rapide il expliqua la cause de ses mésaventures, car le regard de Paul, arrêté sur lui, lui ôtait tous ses moyens.
Les spectateurs voisins de Paul s’éclipsèrent un à un; M. d’Aspremont se leva pour sortir, ne se rendant pas compte de l’effet bizarre qu’il produisait, et dans le couloir il entendait prononcer à voix basse ce mot étrange et dénué de sens pour lui: un jettatore! un jettatore!
VI
Le lendemain de l’envoi des cornes, le comte Altavilla fit une visite à miss Ward. La jeune Anglaise prenait le thé en compagnie de son oncle, exactement comme si elle eût été à Ramsgate dans une maison de briques jaunes, et non à Naples sur une terrasse blanchie à la chaux et entourée de figuiers, de cactus et d’aloès; car un des signes caractéristiques de la race saxonne est la persistance de ses habitudes, quelque contraires qu’elles soient au climat. Le commodore rayonnait: au moyen de morceaux de glace fabriquée chimiquement avec un appareil, car on n’apporte que de la neige des montagnes qui s’élève derrière Castellamare, il était parvenu à maintenir son beurre à l’état solide, et il en étalait une couche avec une satisfaction visible sur une tranche de pain coupée en sandwich.
Après ces quelques mots vagues qui précèdent toute conversation et ressemblent aux préludes par lesquels les pianistes tâtent leur clavier avant de commencer leur morceau, Alicia, abandonnant tout à coup les lieux communs d’usage, s’adressa brusquement au jeune comte napolitain:
«Que signifie ce bizarre cadeau de cornes dont vous avez accompagné vos fleurs? Ma servante Vicè m’a dit que c’était un préservatif contre le fascino; voilà tout ce que j’ai pu tirer d’elle.
—Vicè a raison, répondit le comte Altavilla en s’inclinant.
—Mais qu’est-ce que le fascino? poursuivit la jeune miss; je ne suis pas au courant de vos superstitions... africaines, car cela doit se rapporter sans doute à quelque croyance populaire.
—Le fascino est l’influence pernicieuse qu’exerce la personne douée, ou plutôt affligée du mauvais œil.
—Je fais semblant de vous comprendre, de peur de vous donner une idée défavorable de mon intelligence si j’avoue que le sens de vos paroles m’échappe, dit miss Alicia Ward; vous m’expliquez l’inconnu par l’inconnu: mauvais œil traduit fort mal, pour moi, fascino; comme le personnage de la comédie je sais le latin, mais faites comme si je ne le savais pas.
—Je vais m’expliquer avec toute la clarté possible, répondit Altavilla; seulement, dans votre dédain britannique, n’allez pas me prendre pour un sauvage et vous demander si mes habits ne cachent pas une peau tatouée de rouge et de bleu. Je suis un homme civilisé; j’ai été élevé à Paris, je parle anglais et français; j’ai lu Voltaire; je crois aux machines à vapeur, aux chemins de fer, aux deux chambres comme Stendhal; je mange le macaroni avec une fourchette;—je porte le matin des gants de Suède, l’après-midi des gants de couleur, le soir des gants paille.»
L’attention du commodore, qui beurrait sa deuxième tartine, fut attirée par ce début étrange, et il resta le couteau à la main, fixant sur Altavilla ses prunelles d’un bleu polaire, dont la nuance formait un bizarre contraste avec son teint rouge-brique.
«Voilà des titres rassurants, fit miss Alicia Ward avec un sourire; et après cela je serais bien défiante si je vous soupçonnais de barbarie. Mais ce que vous avez à me dire est donc bien terrible ou bien absurde, que vous prenez tant de circonlocutions pour arriver au fait?
—Oui, bien terrible, bien absurde et même bien ridicule, ce qui est pire, continua le comte; si j’étais à Londres ou à Paris, peut-être en rirais-je avec vous, mais ici, à Naples...
—Vous garderez votre sérieux; n’est-ce pas cela que vous voulez dire?
—Précisément.
—Arrivons au fascino, dit miss Ward, que la gravité d’Altavilla impressionnait malgré elle.
—Cette croyance remonte à la plus haute antiquité. Il y est fait allusion dans la Bible. Virgile en parle d’un ton convaincu; les amulettes de bronze trouvées à Pompeïa, à Herculanum, à Stabies, les signes préservatifs dessinés sur les murs des maisons déblayées, montrent combien cette superstition était jadis répandue (Altavilla souligna le mot superstition avec une intention maligne). L’Orient tout entier y ajoute foi encore aujourd’hui. Des mains rouges ou vertes sont appliquées de chaque côté de l’une des maisons mauresques pour détourner la mauvaise influence. On voit une main sculptée sur le claveau de la porte du Jugement à l’Alhambra; ce qui prouve que ce préjugé est du moins fort ancien s’il n’est pas fondé. Quand des millions d’hommes ont pendant des milliers d’années partagé une opinion, il est probable que cette opinion si généralement reçue s’appuyait sur des faits positifs, sur une longue suite d’observations justifiées par l’événement... J’ai peine à croire, quelque idée avantageuse que j’aie de moi-même, que tant de personnes, dont plusieurs à coup sûr étaient illustres, éclairées et savantes, se soient trompées grossièrement dans une chose où seul je verrais clair...
—Votre raisonnement est facile à rétorquer, interrompit miss Alicia Ward: le polythéisme n’a-t-il pas été la religion d’Hésiode, d’Homère, d’Aristote, de Platon, de Socrate même, qui a sacrifié un coq à Esculape, et d’une foule d’autres personnages d’un génie incontestable?
—Sans doute, mais il n’y a plus personne aujourd’hui qui sacrifie des bœufs à Jupiter.
—Il vaut bien mieux en faire des beefsteaks et des rumpsteaks, dit sentencieusement le commodore, que l’usage de brûler les cuisses grasses des victimes sur les charbons avait toujours choqué dans Homère.
—On n’offre plus de colombes à Vénus, ni de paons à Junon, ni de boucs à Bacchus; le christianisme a remplacé ces rêves de marbre blanc dont la Grèce avait peuplé son Olympe; la vérité a fait évanouir l’erreur, et une infinité de gens redoutent encore les effets du fascino, ou, pour lui donner son nom populaire, de la jettatura.
—Que le peuple ignorant s’inquiète de pareilles influences, je le conçois, dit miss Ward; mais qu’un homme de votre naissance et de votre éducation partage cette croyance, voilà ce qui m’étonne.
—Plus d’un qui fait l’esprit fort, répondit le comte, suspend à sa fenêtre une corne, cloue un massacre au-dessus de sa porte, et ne marche que couvert d’amulettes; moi, je suis franc, et j’avoue sans honte que lorsque je rencontre un jettatore, je prends volontiers l’autre côté de la rue, et que si je ne puis éviter son regard, je le conjure de mon mieux par le geste consacré. Je n’y mets pas plus de façon qu’un lazzarone, et je m’en trouve bien. Des mésaventures nombreuses m’ont appris à ne pas dédaigner ces précautions.»
Miss Alicia Ward était une protestante, élevée avec une grande liberté d’esprit philosophique, qui n’admettait rien qu’après examen, et dont la raison droite répugnait à tout ce qui ne pouvait s’expliquer mathématiquement. Les discours du comte la surprenaient. Elle voulut d’abord n’y voir qu’un simple jeu d’esprit; mais le ton calme et convaincu d’Altavilla lui fit changer d’idée sans la persuader en aucune façon.
«Je vous accorde, dit-elle, que ce préjugé existe, qu’il est fort répandu, que vous êtes sincère dans votre crainte du mauvais œil, et ne cherchez pas à vous jouer de la simplicité d’une pauvre étrangère; mais donnez-moi quelque raison physique de cette idée superstitieuse, car, dussiez-vous me juger comme un être entièrement dénué de poésie, je suis très-incrédule: le fantastique, le mystérieux, l’occulte, l’inexplicable ont fort peu de prise sur moi.
—Vous ne nierez pas, miss Alicia, reprit le comte, la puissance de l’œil humain; la lumière du ciel s’y combine avec le reflet de l’âme; la prunelle est une lentille qui concentre les rayons de la vie, et l’électricité intellectuelle jaillit par cette étroite ouverture: le regard d’une femme ne traverse-t-il pas le cœur le plus dur? Le regard d’un héros n’aimante-t-il pas toute une armée? Le regard du médecin ne dompte-t-il pas le fou comme une douche froide? Le regard d’une mère ne fait-il pas reculer les lions?
—Vous plaidez votre cause avec éloquence, répondit miss Ward, en secouant sa jolie tête; pardonnez-moi s’il me reste des doutes.
—Et l’oiseau qui, palpitant d’horreur et poussant des cris lamentables, descend du haut d’un arbre, d’où il pourrait s’envoler, pour se jeter dans la gueule du serpent qui le fascine, obéit-il à un préjugé? a-t-il entendu dans les nids des commères emplumées raconter des histoires de jettatura?—Beaucoup d’effets n’ont-ils pas eu lieu par des causes inappréciables pour nos organes? Les miasmes de la fièvre paludéenne, de la peste, du choléra, sont-ils visibles? Nul œil n’aperçoit le fluide électrique sur la broche du paratonnerre, et pourtant la foudre est soutirée! Qu’y a-t-il d’absurde à supposer qu’il se dégage de ce disque noir, bleu ou gris, un rayon propice ou fatal? Pourquoi cette effluve ne serait-elle pas heureuse ou malheureuse d’après le mode d’émission et l’angle sous lequel l’objet la reçoit?
—Il me semble, dit le commodore, que la théorie du comte a quelque chose de spécieux; je n’ai jamais pu, moi, regarder les yeux d’or d’un crapaud sans me sentir à l’estomac une chaleur intolérable, comme si j’avais pris de l’émétique; et pourtant le pauvre reptile avait plus de raison de craindre que moi qui pouvais l’écraser d’un coup de talon.
—Ah! mon oncle! si vous vous mettez avec M. d’Altavilla, fit miss Ward, je vais être battue. Je ne suis pas de force à lutter. Quoique j’eusse peut-être bien des choses à objecter contre cette électricité oculaire dont aucun physicien n’a parlé, je veux bien admettre son existence pour un instant, mais quelle efficacité peuvent avoir pour se préserver de leurs funestes effets les immenses cornes dont vous m’avez gratifiée?
—De même que le paratonnerre avec sa pointe soutire la foudre, répondit Altavilla, ainsi les pitons aigus de ces cornes sur lesquelles se fixe le regard du jettatore détournent le fluide malfaisant et le dépouillent de sa dangereuse électricité. Les doigts tendus en avant et les amulettes de corail rendent le même service.
—Tout ce que vous me contez là est bien fou, monsieur le comte, reprit miss Ward; et voici ce que j’y crois comprendre: selon vous, je serais sous le coup du fascino d’un jettatore bien dangereux; et vous m’avez envoyé des cornes comme moyens de défense?
—Je le crains, miss Alicia, répondit le comte avec un ton de conviction profonde.
—Il ferait beau voir, s’écria le commodore, qu’un de ces drôles à l’œil louche essayât de fasciner ma nièce! Quoique j’aie dépassé la soixantaine, je n’ai pas encore oublié mes leçons de boxe.»
Et il fermait son poing en serrant le pouce contre les doigts pliés.
«Deux doigts suffisent, milord, dit Altavilla en faisant prendre à la main du commodore la position voulue. Le plus ordinairement la jettatura est involontaire; elle s’exerce à l’insu de ceux qui possèdent ce don fatal, et souvent même, lorsque les jettatori arrivent à la conscience de leur funeste pouvoir, ils en déplorent les effets plus que personne; il faut donc les éviter et non les maltraiter. D’ailleurs, avec les cornes, les doigts en pointe, les branches de corail bifurquées, on peut neutraliser ou du moins atténuer leur influence.
—En vérité, c’est fort étrange, dit le commodore, que le sang-froid d’Altavilla impressionnait malgré lui.
—Je ne me savais pas si fort obsédée par les jettatori; je ne quitte guère cette terrasse, si ce n’est pour aller faire, le soir, un tour en calèche le long de la villa Reale, avec mon oncle, et je n’ai rien remarqué qui pût donner lieu à votre supposition, dit la jeune fille dont la curiosité s’éveillait, quoique son incrédulité fût toujours la même. Sur qui se portent vos soupçons?
—Ce ne sont pas des soupçons, miss Ward; ma certitude est complète, répondit le jeune comte napolitain.
—De grâce, révélez-nous le nom de cet être fatal?» dit miss Ward avec une légère nuance de moquerie.
Altavilla garda le silence.
«Il est bon de savoir de qui l’on doit se défier,» ajouta le commodore.
Le jeune comte napolitain parut se recueillir;—puis il se leva, s’arrêta devant l’oncle de miss Ward, lui fit un salut respectueux et lui dit:
«Milord Ward, je vous demande la main de votre nièce.»
A cette phrase inattendue, Alicia devint toute rose, et le commodore passa du rouge à l’écarlate.
Certes, le comte Altavilla pouvait prétendre à la main de miss Ward; il appartenait à une des plus anciennes et plus nobles familles de Naples; il était beau, jeune, riche, très-bien en cour, parfaitement élevé, d’une élégance irréprochable; sa demande, en elle-même, n’avait donc rien de choquant; mais elle venait d’une manière si soudaine, si étrange; elle ressortait si peu de la conversation entamée, que la stupéfaction de l’oncle et de la nièce était tout à fait convenable. Aussi Altavilla n’en parut-il ni surpris ni découragé, et attendit-il la réponse de pied ferme.
«Mon cher comte, dit enfin le commodore, un peu remis de son trouble, votre proposition m’étonne—autant qu’elle m’honore.—En vérité, je ne sais que vous répondre; je n’ai pas consulté ma nièce.—On parlait de fascino, de jettatura, de cornes, d’amulettes, de mains ouvertes ou fermées, de toutes sortes de choses qui n’ont aucun rapport au mariage, et puis voilà que vous me demandez la main d’Alicia!—Cela ne se suit pas du tout, et vous ne m’en voudrez pas si je n’ai pas des idées bien nettes à ce sujet. Cette union serait à coup sûr très-convenable, mais je croyais que ma nièce avait d’autres intentions. Il est vrai qu’un vieux loup de mer comme moi ne lit pas bien couramment dans le cœur des jeunes filles...»
Alicia, voyant son oncle s’embrouiller, profita du temps d’arrêt qu’il prit après sa dernière phrase pour faire cesser une scène qui devenait gênante, et dit au Napolitain:
«Comte, lorsqu’un galant homme demande loyalement la main d’une honnête jeune fille, il n’y a pas lieu pour elle de s’offenser, mais elle a droit d’être étonnée de la forme bizarre donnée à cette demande. Je vous priais de me dire le nom du prétendu jettatore dont l’influence peut, selon vous, m’être nuisible, et vous faites brusquement à mon oncle une proposition dont je ne démêle pas le motif.
—C’est, répondit Altavilla, qu’un gentilhomme ne se fait pas volontiers dénonciateur, et qu’un mari seul peut défendre sa femme. Mais prenez quelques jours pour réfléchir. Jusque-là, les cornes exposées d’une façon bien visible suffiront, je l’espère, à vous garantir de tout événement fâcheux.»
Cela dit, le comte se leva et sortit après avoir salué profondément.
Vicè, la fauve servante aux cheveux crépus, qui venait pour emporter la théière et les tasses, avait, en montant lentement l’escalier de la terrasse, entendu la fin de la conversation; elle nourrissait contre Paul d’Aspremont toute l’aversion qu’une paysanne des Abruzzes apprivoisée à peine par deux ou trois ans de domesticité, peut avoir à l’endroit d’un forestiere soupçonné de jettature; elle trouvait d’ailleurs le comte Altavilla superbe, et ne concevait pas que miss Ward pût lui préférer un jeune homme chétif et pâle dont elle, Vicè, n’eût pas voulu, quand même il n’aurait pas eu le fascino. Aussi, n’appréciant pas la délicatesse de procédé du comte, et désirant soustraire sa maîtresse, qu’elle aimait, à une nuisible influence, Vicè se pencha vers l’oreille de miss Ward et lui dit:
«Le nom que vous cache le comte Altavilla, je le sais, moi.
—Je vous défends de me le dire, Vicè, si vous tenez à mes bonnes grâces, répondit Alicia. Vraiment toutes ces superstitions sont honteuses, et je les braverai en fille chrétienne qui ne craint que Dieu.»
VII
«Jettatore! jettatore! Ces mots s’adressaient bien à moi, se disait Paul d’Aspremont en rentrant à l’hôtel; j’ignore ce qu’ils signifient, mais ils doivent assurément renfermer un sens injurieux ou moqueur. Qu’ai-je dans ma personne de singulier, d’insolite ou de ridicule pour attirer ainsi l’attention d’une manière défavorable? Il me semble, quoique l’on soit assez mauvais juge de soi-même, que je ne suis ni beau, ni laid, ni grand, ni petit, ni maigre, ni gros, et que je puis passer inaperçu dans la foule. Ma mise n’a rien d’excentrique; je ne suis pas coiffé d’un turban illuminé de bougies comme M. Jourdain dans la cérémonie du Bourgeois gentilhomme; je ne porte pas une veste brodée d’un soleil d’or dans le dos; un nègre ne me précède pas jouant des timbales; mon individualité parfaitement inconnue, du reste, à Naples, se dérobe sous le vêtement uniforme, domino de la civilisation moderne, et je suis dans tout pareil aux élégants qui se promènent rue de Tolède ou au largo du Palais, sauf un peu moins de cravate, un peu moins d’épingle, un peu moins de chemise brodée, un peu moins de gilet, un peu moins de chaînes d’or et beaucoup moins de frisure.
—Peut-être ne suis-je pas assez frisé!—Demain je me ferai donner un coup de fer par le coiffeur de l’hôtel. Cependant l’on a ici l’habitude de voir des étrangers, et quelques imperceptibles différences de toilette ne suffisent pas à justifier le mot mystérieux et le geste bizarre que ma présence provoque. J’ai remarqué, d’ailleurs, une expression d’antipathie et d’effroi dans les yeux des gens qui s’écartaient de mon chemin. Que puis-je avoir fait à ces gens que je rencontre pour la première fois? Un voyageur, ombre qui passe pour ne plus revenir, n’excite partout que l’indifférence, à moins qu’il n’arrive de quelque région éloignée et ne soit l’échantillon d’une race inconnue: mais les paquebots jettent toutes les semaines sur le môle des milliers de touristes dont je ne diffère en rien. Qui s’en inquiète, excepté les facchini, les hôteliers et les domestiques de place? Je n’ai pas tué mon frère, puisque je n’en avais pas, et je ne dois pas être marqué par Dieu du signe de Caïn, et pourtant les hommes se troublent et s’éloignent à mon aspect: à Paris, à Londres, à Vienne, dans toutes les villes que j’ai habitées, je ne me suis jamais aperçu que je produisisse un effet semblable; l’on m’a trouvé quelquefois fier, dédaigneux, sauvage; l’on m’a dit que j’affectais le sneer anglais, que j’imitais lord Byron, mais j’ai reçu partout l’accueil dû à un gentleman, et mes avances, quoique rares, n’en étaient que mieux appréciées. Une traversée de trois jours de Marseille à Naples ne peut pas m’avoir changé à ce point d’être devenu odieux ou grotesque, moi que plus d’une femme a distingué et qui ai su toucher le cœur de miss Alicia Ward, une délicieuse jeune fille, une créature céleste, un ange de Thomas Moore!
Ces réflexions, raisonnables assurément, calmèrent un peu Paul d’Aspremont, et il se persuada qu’il avait attaché à la mimique exagérée des Napolitains, le peuple le plus gesticulateur du monde, un sens dont elle était dénuée.
Il était tard.—Tous les voyageurs, à l’exception de Paul, avaient regagné leurs chambres respectives; Gelsomina, l’une des servantes dont nous avons esquissé la physionomie dans le conciliabule tenu à la cuisine sous la présidence de Virgilio Falsacappa, attendait que Paul fût rentré pour mettre les barres de clôture à la porte. Nanella, l’autre fille, dont c’était le tour de veiller, avait prié sa compagne plus hardie de tenir sa place, ne voulant pas se rencontrer avec le forestiere soupçonné de jettature; aussi Gelsomina était-elle sous les armes: un énorme paquet d’amulettes se hérissait sur sa poitrine, et cinq petites cornes de corail tremblaient au lieu de pampilles à la perle taillée de ses boucles d’oreilles; sa main, repliée d’avance, tendait l’index et le petit doigt avec une correction que le révérend curé Andréa de Jorio, auteur de la Mimica degli antichi investigata nel gestire napoletano eût assurément approuvée.
La brave Gelsomina, dissimulant sa main derrière un pli de sa jupe présenta le flambeau à M. d’Aspremont, et dirigea sur lui un regard aigu, persistant, presque provocateur, d’une expression si singulière, que le jeune homme en baissa les yeux; circonstance qui parut faire beaucoup de plaisir à cette belle fille.
A la voir immobile et droite, allongeant le flambeau avec un geste de statue, le profil découpé par une ligne lumineuse, l’œil fixe et flamboyant, on eût dit la Némésis antique cherchant à déconcerter un coupable.
Lorsque le voyageur eut monté l’escalier et que le bruit de ses pas se fut éteint dans le silence, Gelsomina releva la tête d’un air de triomphe, et dit: «Je lui ai joliment fait rentrer son regard dans la prunelle, à ce vilain monsieur, que saint Janvier confonde; je suis sûre qu’il ne m’arrivera rien de fâcheux.»
Paul dormit mal et d’un sommeil agité; il fut tourmenté par toutes sortes de rêves bizarres se rapportant aux idées qui avaient préoccupé sa veille: il se voyait entouré de figures grimaçantes et monstrueuses, exprimant la haine, la colère et la peur; puis les figures s’évanouissaient; des doigts longs, maigres, osseux, à phalanges noueuses, sortant de l’ombre et rougis d’une clarté infernale, le menaçaient en faisant des signes cabalistiques; les ongles de ces doigts, se recourbant en griffes de tigre, en serres de vautour, s’approchaient de plus en plus de son visage et semblaient chercher à lui vider l’orbite des yeux. Par un effort suprême, il parvint à écarter ces mains, voltigeant sur des ailes de chauve-souris; mais aux mains crochues succédèrent des massacres de bœufs, de buffles et de cerfs, crânes blanchis animés d’une vie morte, qui l’assaillaient de leurs cornes et de leurs ramures et le forçaient à se jeter à la mer, où il se déchirait le corps sur une forêt de corail aux branches pointues ou bifurquées;—une vague le rapportait à la côte, moulu, brisé, à demi mort; et, comme le don Juan de lord Byron, il entrevoyait à travers son évanouissement une tête charmante qui se penchait vers lui;—ce n’était pas Haydée, mais Alicia, plus belle encore que l’être imaginaire créé par le poëte. La jeune fille faisait de vains efforts pour tirer sur le sable le corps que la mer voulait reprendre, et demandait à Vicè, la fauve servante, une aide que celle-ci lui refusait en riant d’un rire féroce: les bras d’Alicia se fatiguaient, et Paul retombait au gouffre.
Ces fantasmagories confusément effrayantes, vaguement horribles, et d’autres plus insaisissables encore rappelant les fantômes informes ébauchés dans l’ombre opaque des aquatintes de Goya torturèrent le dormeur jusqu’aux premières lueurs du matin; son âme, affranchie par l’anéantissement du corps, semblait deviner ce que sa pensée éveillée ne pouvait comprendre, et tâchait de traduire ses pressentiments en image dans la chambre noire du rêve.
Paul se leva brisé, inquiet, comme mis sur la trace d’un malheur caché par ces cauchemars dont il craignait de sonder le mystère; il tournait autour du fatal secret, fermant les yeux pour ne pas voir et les oreilles pour ne pas entendre; jamais il n’avait été plus triste; il doutait même d’Alicia; l’air de fatuité heureuse du comte napolitain, la complaisance avec laquelle la jeune fille l’écoutait, la mine approbative du commodore, tout cela lui revenait en mémoire enjolivé de mille détails cruels, lui noyait le cœur d’amertume et ajoutait encore à sa mélancolie.
La lumière a ce privilége de dissiper le malaise causé par les visions nocturnes. Smarra, offusqué, s’enfuit en agitant ses ailes membraneuses, lorsque le jour tire ses flèches d’or dans la chambre par l’interstice des rideaux.—Le soleil brillait d’un éclat joyeux, le ciel était pur, et sur le bleu de la mer scintillaient des millions de paillettes: peu à peu Paul se rasséréna; il oublia ses rêves fâcheux et les impressions bizarres de la veille, ou, s’il y pensait, c’était pour s’accuser d’extravagance.
Il alla faire un tour à Chiaja pour s’amuser du spectacle de la pétulance napolitaine; les marchands criaient leurs denrées sur des mélopées bizarres en dialecte populaire, inintelligible pour lui qui ne savait que l’italien, avec des gestes désordonnés et une furie d’action inconnue dans le Nord; mais toutes les fois qu’il s’arrêtait près d’une boutique, le marchand prenait un air alarmé, murmurait quelque imprécation à mi-voix, et faisait le geste d’allonger les doigts comme s’il eût voulu le poignarder de l’auriculaire et de l’index; les commères, plus hardies, l’accablaient d’injures et lui montraient le poing.
VIII
M. d’Aspremont crut, en s’entendant injurier par la populace de Chiaja, qu’il était l’objet de ces litanies grossièrement burlesques dont les marchands de poisson régalent les gens bien mis qui traversent le marché; mais une répulsion si vive, un effroi si vrai se peignaient dans tous les yeux, qu’il fut bien forcé de renoncer à cette interprétation; le mot jettatore, qui avait déjà frappé ses oreilles au théâtre de San Carlino, fut encore prononcé, et avec une expression menaçante cette fois; il s’éloigna donc à pas lents, ne fixant plus sur rien ce regard, cause de tant de trouble. En longeant les maisons pour se soustraire à l’attention publique, Paul arriva à un étalage de bouquiniste; il s’y arrêta, remua et ouvrit quelques livres, en manière de contenance: il tournait ainsi le dos aux passants, et sa figure à demi cachée par les feuillets évitait toute occasion d’insulte. Il avait bien pensé un instant à charger cette canaille à coups de canne; la vague terreur superstitieuse qui commençait à s’emparer de lui l’en avait empêché. Il se souvint qu’ayant une fois frappé un cocher insolent d’une légère badine, il l’avait attrapé à la tempe et tué sur le coup, meurtre involontaire dont il ne s’était pas consolé. Après avoir pris et reposé plusieurs volumes dans leur case, il tomba sur le traité de la jettatura du signor Niccolo Valetta; ce titre rayonna à ses yeux en caractères de flamme, et le livre lui parut placé là par la main de la fatalité; il jeta au bouquiniste, qui le regardait d’un air narquois, en faisant brimbaler deux ou trois cornes noires mêlées aux breloques de sa montre, les six ou huit carlins, prix du volume, et courut à l’hôtel s’enfermer dans sa chambre pour commencer cette lecture qui devait éclaircir et fixer les doutes dont il était obsédé depuis son séjour à Naples.
Le bouquin du signor Valetta est aussi répandu à Naples que les Secrets du grand Albert, l’Etteila ou la Clef des songes peuvent l’être à Paris. Valetta définit la jettature, enseigne à quelles marques on peut la reconnaître, par quels moyens on s’en préserve; il divise les jettatori en plusieurs classes, d’après leur degré de malfaisance, et agite toutes les questions qui se rattachent à cette grave matière.
S’il eût trouvé ce livre à Paris, d’Aspremont l’eût feuilleté distraitement comme un vieil almanach farci d’histoires ridicules, et eût ri du sérieux avec lequel l’auteur traite ces billevesées; dans la disposition d’esprit où il était, hors de son milieu naturel, préparé à la crédulité par une foule de petits incidents, il le lut avec un secrète horreur, comme un profane épelant sur un grimoire des évocations d’esprits et des formules de cabale. Quoiqu’il n’eût pas cherché à les pénétrer, les secrets de l’enfer se révélaient à lui; il ne pouvait plus s’empêcher de les savoir, et il avait maintenant la conscience de son pouvoir fatal: il était jettatore! Il fallait bien en convenir vis-à-vis de lui-même: tous les signes distinctifs décrits par Valetta, il les possédait.
Quelquefois il arrive qu’un homme qui jusque-là s’était cru doué d’une santé parfaite, ouvre par hasard ou par distraction un livre de médecine, et, en lisant la description pathologique d’une maladie, s’en reconnaisse atteint; éclairé par une lueur fatale, il sent à chaque symptôme rapporté tressaillir douloureusement en lui quelque organe obscur, quelque fibre cachée dont le jeu lui échappait, et il pâlit en comprenant si prochaine une mort qu’il croyait bien éloignée.—Paul éprouva un effet analogue.
Il se mit devant une glace et se regarda avec une intensité effrayante: cette perfection disparate, composée de beautés qui ne se trouvent pas ordinairement ensemble, le faisait plus que jamais ressembler à l’archange déchu, et rayonnait sinistrement dans le fond noir du miroir; les fibrilles de ses prunelles se tordaient comme des vipères convulsives; ses sourcils vibraient pareils à l’arc d’où vient de s’échapper la flèche mortelle; la ride blanche de son front faisait penser à la cicatrice d’un coup de foudre, et dans ses cheveux rutilants paraissaient flamber des flammes infernales; la pâleur marmoréenne de la peau donnait encore plus de relief à chaque trait de cette physionomie vraiment terrible.
Paul se fit peur à lui-même: il lui semblait que les effluves de ses yeux, renvoyées par le miroir, lui revenaient en dards empoisonnés: figurez-vous Méduse regardant sa tête horrible et charmante dans le fauve reflet d’un bouclier d’airain.
L’on nous objectera peut-être qu’il est difficile de croire qu’un jeune homme du monde, imbu de la science moderne, ayant vécu au milieu du scepticisme de la civilisation, ait pu prendre au sérieux un préjugé populaire, et s’imaginer être doué fatalement d’une malfaisance mystérieuse. Mais nous répondrons qu’il y a un magnétisme irrésistible dans la pensée générale, qui vous pénètre malgré vous, et contre lequel une volonté unique ne lutte pas toujours efficacement: tel arrive à Naples se moquant de la jettature, qui finit par se hérisser de précautions cornues et fuir avec terreur tout individu à l’œil suspect. Paul d’Aspremont se trouvait dans une position encore plus grave:—il avait lui-même le fascino,—et chacun l’évitait, ou faisait en sa présence les signes préservatifs recommandés par le signor Valetta. Quoique sa raison se révoltât contre une pareille appréciation, il ne pouvait s’empêcher de reconnaître qu’il présentait tous les indices dénonciateurs de la jettature.—L’esprit humain, même le plus éclairé, garde toujours un coin sombre, où s’accroupissent les hideuses chimères de la crédulité, où s’accrochent les chauves-souris de la superstition. La vie ordinaire elle-même est si pleine de problèmes insolubles, que l’impossible y devient probable. On peut croire ou nier tout: à un certain point de vue, le rêve existe autant que la réalité.
Paul se sentit pénétré d’une immense tristesse.—Il était un monstre!—Bien que doué des instincts les plus affectueux et de la nature la plus bienveillante, il portait le malheur avec lui;—son regard, involontairement chargé de venin, nuisait à ceux sur qui il s’arrêtait, quoique dans une intention sympathique. Il avait l’affreux privilége de réunir, de concentrer, de distiller les miasmes morbides, les électricités dangereuses, les influences fatales de l’atmosphère, pour les darder autour de lui. Plusieurs circonstances de sa vie, qui jusque-là lui avaient semblé obscures et dont il avait vaguement accusé le hasard, s’éclairaient maintenant d’un jour livide: il se rappelait toutes sortes de mésaventures énigmatiques, de malheurs inexpliqués, de catastrophes sans motifs dont il tenait à présent le mot; des concordances bizarres s’établissaient dans son esprit et le confirmaient dans la triste opinion qu’il avait prise de lui-même.
Il remonta sa vie année par année; il se rappela sa mère morte en lui donnant le jour, la fin malheureuse de ses petits amis de collége, dont le plus cher s’était tué en tombant d’un arbre, sur lequel lui, Paul, le regardait grimper; cette partie de canot si joyeusement commencée avec deux camarades, et d’où il était revenu seul, après des efforts inouïs pour arracher des herbes les corps des pauvres enfants noyés par le chavirement de la barque; l’assaut d’armes où son fleuret, brisé près du bouton et transformé ainsi en épée, avait blessé si dangereusement son adversaire,—un jeune homme qu’il aimait beaucoup:—à coup sûr, tout cela pouvait s’expliquer rationnellement, et Paul l’avait fait ainsi jusqu’alors; pourtant, ce qu’il y avait d’accidentel et de fortuit dans ces événements lui paraissait dépendre d’une autre cause depuis qu’il connaissait le livre de Valetta:—l’influence fatale, le fascino, la jettatura—devaient réclamer leur part de ces catastrophes. Une telle continuité de malheurs autour du même personnage n’était pas naturelle.
Une autre circonstance plus récente lui revint en mémoire, avec tous ses détails horribles, et ne contribua pas peu à l’affermir dans sa désolante croyance.
A Londres, il allait souvent au théâtre de la Reine, où la grâce d’une jeune danseuse anglaise l’avait particulièrement frappé. Sans en être plus épris qu’on ne l’est d’une gracieuse figure de tableau ou de gravure, il la suivait du regard parmi ses compagnes du corps de ballet, à travers le tourbillon des manœuvres chorégraphiques; il aimait ce visage doux et mélancolique, cette pâleur délicate que ne rougissait jamais l’animation de la danse, ces beaux cheveux d’un blond soyeux et lustré, couronnés, suivant le rôle, d’étoiles ou de fleurs, ce long regard perdu dans l’espace, ces épaules d’une chasteté virginale frissonnant sous la lorgnette, ces jambes qui soulevaient à regret leurs nuages de gaze et luisaient sous la soie comme le marbre d’une statue antique; chaque fois qu’elle passait devant la rampe, il la saluait de quelque petit signe d’admiration furtif, ou s’armait de son lorgnon pour la mieux voir.