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Rodin à l'hotel de Biron et à Meudon

RAPPORT

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FAIT

AU NOM DE LA COMMISSION DE L’ENSEIGNEMENT ET DES BEAUX-ARTS[D], CHARGÉE D’EXAMINER LE PROJET DE LOI PORTANT ACCEPTATION DÉFINITIVE DE LA DONATION CONSENTIE A L’ÉTAT PAR M. AUGUSTE RODIN.

PAR M. SIMYAN Député

Messieurs,

Je prie la Chambre, au nom de la Commission de l’Enseignement et des Beaux-Arts, de vouloir bien consacrer un instant au vote du projet de loi qui permettra au gouvernement d’accepter la donation magnifique d’un grand artiste. Le souci de la défense nationale, qui assiège tous les esprits, ne l’empêchera pas de saisir l’occasion d’assurer à l’État la possession de l’œuvre, considérable par sa richesse et par sa beauté, que M. Rodin offre à son pays.

Après un demi-siècle de labeur fécond, le maître songe à l’avenir. Il ne lui suffit pas d’avoir ouvert les yeux des plus aveugles et de connaître la gloire, de s’être fait un nom qui vivra tant qu’il y aura des hommes pour aimer le beau; il veut grouper son œuvre, et la présenter lui-même. Insensible au sourire des marchands et à la séduction des dollars, il en a gardé autour de lui une partie importante qu’il aime d’une affection paternelle, coulant une vieillesse heureuse parmi ces enfants de sa pensée. Il a dû souvent avoir la vision pénible de toutes ces belles choses dispersées après lui au hasard des enchères, où le plus offrant peut être parvenu à la fortune sans être parvenu à sentir le charme de l’art, et souvent cherche un placement avantageux plutôt que le plaisir supérieur de vivre parmi des chefs-d’œuvre. Il s’est sans doute représenté ses marbres, amoureusement modelés, échouant chez d’opulents barbares des deux mondes, où ils ne seraient pas entourés de la dévotion qu’ils méritent. Mais aussi, sans doute, le noble artiste pénétré de l’idée que l’art a un rôle social éminent, qu’il contribue pour une large part à l’éducation des hommes et embellit leur existence, ne veut pas que même des admirateurs sincères enferment chez eux, pour eux seuls, ce qui peut être utile à tous et faire la joie de tous.

C’est pourquoi, à la suite de négociations entamées dès 1912 par MM. L.-L. Klotz et Léon Bérard et heureusement poursuivies par MM. Painlevé et Dalimier, l’illustre maître, par le contrat qui vous est soumis, donne à l’État toutes les statues et tous les dessins qui emplissent ses trois ateliers de Meudon, de l’hôtel Biron et du dépôt des marbres. Il y ajoute sa collection d’antiques et les tableaux modernes qu’il possède. Mais il désire que le tout soit réuni en un musée où les amateurs puissent étudier les différents aspects de son talent, juger son œuvre d’ensemble, connaître aussi son goût pour toutes les formes du beau. Et il souhaite pour son œuvre un cadre qui ne la dépare pas. Le délicieux hôtel Biron, chef-d’œuvre de grâce élégante, est le domicile qu’il a rêvé pour ses marbres et ses bronzes. Aussi bien beaucoup d’entre eux l’occupent-ils déjà depuis plusieurs années que le maître en est le locataire; quelques-uns y ont été conçus et exécutés.

En retour de sa donation, il demande pour le musée Rodin la jouissance de cet immeuble et de la chapelle désaffectée qui est voisine, pendant sa vie et vingt-cinq ans encore à dater de son décès. En outre, s’il renonce en faveur de l’État à la propriété de ses œuvres et de ses collections, il ne songe pas à s’en séparer. Il veut achever sa vie au milieu des statues qu’il a jalousement conservées jusqu’ici, organiser et administrer son musée, dont il sera le conservateur bénévole.

S’il ne se fût agi que d’accepter un don précieux et de confier au donateur le soin de le présenter au public, il enrichirait depuis longtemps les collections nationales. Mais, pour disposer d’un monument de l’État, le ministre avait besoin d’une loi. D’autre part, le ministre des Finances, économe de nos deniers, hésitait devant les frais qu’entraîne l’installation d’un musée et l’entretien de tout son personnel pendant de longues années. Il songeait que demain le Luxembourg, plus à l’aise dans l’ancien séminaire de Saint-Sulpice, et ensuite le Louvre, s’empresseraient de faire une place d’honneur à la donation Rodin sans qu’il soit besoin d’augmenter les dépenses publiques. Le maître, avec son désintéressement ordinaire, leva la difficulté. Il proposa de prendre à sa charge les frais de transport et la mise en place de ses œuvres et de ses collections, de rétribuer aussi lui-même le personnel, à condition d’être autorisé à prélever sur les visiteurs un droit d’entrée de 1 franc, sauf un jour par semaine où ils seraient admis gratuitement. Ainsi le musée se suffirait à lui-même.

Il est vrai que l’État doit renoncer durant la vie de M. Rodin, et pendant vingt-cinq ans encore, à la libre disposition de l’hôtel Biron. Mais si l’on songe que, lors de la vente des biens congréganistes, il en a fait l’acquisition pour conserver un des plus gracieux monuments de l’architecture française, qu’il l’a sauvé des hommes d’affaires et des entrepreneurs de laid qui rêvaient de lotir le parc, d’abattre l’œuvre de Gabriel et de substituer à toute cette beauté de lourdes bâtisses uniformes, on ne peut supposer qu’il soit jamais question de l’aliéner. Dès lors qu’en fera-t-on? Y donnera-t-on l’hospitalité aux services débordants de quelque Ministère voisin? Ces salons, dessinés dans le goût le plus pur du XVIIIe siècle, deviendront-ils des bureaux? Et garnira-t-on de cartons verts l’élégante décoration de ces murs? Aucun Ministre des Beaux-Arts n’autoriserait ce sacrilège. Le réservera-t-on à la résidence des souverains de passage à Paris? Outre que jusqu’ici les palais n’ont pas manqué pour offrir aux amis de la France une hospitalité digne d’eux et digne d’elle, il serait déplorable que le public ne pût ni jouir du parc, ni visiter le pavillon qui, fermés tous deux, attendraient un hôte des mois et des années. Il faut que le parc soit ouvert à tous, que tous puissent reposer leurs yeux sur ce coin de nature luxuriante qui survit comme par miracle en plein Paris; et il faut que l’hôtel Biron soit accessible à tous.

La munificence de M. Rodin permet de lui attribuer la destination qui lui convient. L’aimable demeure qui, au cours du XVIIIe siècle, abrita tant d’existences élégantes et vaines, qui, depuis la Révolution, connut des fortunes si diverses, tour à tour établissement de plaisir, résidence de légat ou d’ambassadeur, à la fin couvent de jeunes filles, et vit passer tant de figures distinguées ou vulgaires, charmantes ou maussades, gaies ou austères, sera désormais soustraite à ces vicissitudes. Elle sera consacrée à l’art. L’ombre de Jacques Gabriel, si elle vient parfois errer sous ses voûtes, se réjouira d’y trouver installées les statues de M. Rodin.

Il est bien vrai que l’État, qui accueille au Luxembourg les plus belles œuvres des artistes vivants, et qui offre la glorieuse hospitalité du Louvre à celles que le temps a consacrées, ne saurait concéder une partie du domaine public à chacun des grands artistes qui sont l’ornement de ce pays. Mais il peut accorder cette faveur unique à un génie unique en retour d’un don unique. Si c’est un précédent, il est à craindre qu’il ne se renouvelle pas de longtemps.

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En effet, il ne s’agit pas d’honorer une de ces réputations que la mode a créées et qu’une autre mode fera demain oublier, ni même un de ces talents plus solides qui ont acquis d’abord la célébrité pour avoir flatté le goût de leurs contemporains, et que les générations suivantes dédaigneront peut-être à l’excès. M. Rodin a vu se dresser contre lui, dès ses débuts, les légions compactes des amateurs de poncif. Son premier envoi important au Salon, l’Age d’airain, donne une telle impression de vérité et de vie qu’il s’élève une voix dans le jury pour accuser l’artiste d’avoir moulé son modèle. Et cet aréopage accueille d’abord cette absurdité, comme si un moulage sur le corps humain pouvait rendre autre chose que des chairs figées et inertes. D’autre part, le public s’étonne à mesure que s’affirme l’originalité du sculpteur. Il est habitué à voir les sentiments et les passions traduits par des attitudes et des gestes consacrés, qui, d’ailleurs, ne sont pas toujours faux. Comme il regarde plus souvent des œuvres d’art que des corps vivants, il se fait de la nature une idée conforme aux statues qu’il a vues; il est incapable de concevoir l’infinie variété des mouvements et des formes, et repousse comme contraire à la vérité tout ce qu’on ne lui a pas encore montré. La nature, pour lui, ce sont quelques statues célèbres ou imitées de statues célèbres; tout ce qui s’en écarte n’est que fantaisie ambitieuse. Au lieu de chercher dans l’œuvre nouvelle une ressemblance avec la vie, il y cherche une ressemblance avec les œuvres qu’il connaît. Le troupeau des confrères médiocres mêle ses railleries à celles de la foule. L’artiste, qu’on accusait de mouler la nature, est maintenant accusé de la violenter.

Il néglige les sottises de tous ceux qui ont des yeux pour ne point voir. Soutenu par une petite élite d’admirateurs clairvoyants: statuaires, peintres, critiques, amateurs, il poursuit sa tâche les yeux fixés sur la nature. A chaque Salon, il scandalise les Béotiens de Paris et d’ailleurs. Cependant, la vérité fait son chemin. Peu à peu, on se décide à regarder sans prévention; on essaie de comprendre, on comprend, on admire. Tout homme capable d’une émotion esthétique est conquis. Ainsi, par la persistance de son effort, avec le tranquille entêtement de celui qui a raison, M. Rodin a vaincu toutes les résistances; il a soumis le public à son goût, qui est le bon.

Si l’on peut craindre les erreurs de l’engouement, jamais une œuvre éphémère n’a triomphé de haute lutte, pas plus dans le domaine de l’art que dans celui de la poésie. Les grands poètes, dont la postérité a fait des classiques, ont subi les assauts de ceux qu’offusquait la vérité. Le délicat Racine a choqué un grand nombre de ses contemporains, avant de les charmer. M. Rodin, sorti victorieux de la même épreuve, est devenu de son vivant un des grands classiques de la statuaire.

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Ses œuvres maîtresses, plusieurs fois exposées, dont quelques-unes peuvent être étudiées à loisir au Luxembourg ou sur nos places publiques, portent la marque de la beauté qui défie le temps: ces marbres et ces bronzes palpitent de vie. Et non pas seulement d’une vie animale: la vie de l’âme rayonne aussi de la matière. Ce ne sont pas des modèles habilement rendus, ce ne sont pas de beaux «morceaux», mais des hommes et des femmes qui pensent, qui sentent, qui souffrent, qui aiment. Toute une humanité voluptueuse, douloureuse ou pensive est sortie des mains de l’artiste. C’est proprement une création à l’image de la nature.

Après avoir contemplé, on cherche le secret de cette vie; la première émotion dominée, on essaie de comprendre cet art. D’abord, on est frappé de la vérité à la fois et de la nouveauté des attitudes par lesquelles s’exprime le sentiment. Il semblerait que depuis l’âge préhistorique où les hommes commençaient de sculpter la pierre à l’imitation des êtres vivants, après la longue floraison de l’art égyptien, tantôt naïf, tantôt plus savant, après les merveilles de la statuaire grecque, si variée dans sa perfection, après les maîtres anonymes du moyen âge qui peuplèrent les cathédrales d’un monde de saints et de démons, après la Renaissance si féconde en recherches heureuses, toutes les flexions du corps, toutes ses lignes, tous les gestes possibles, aient été déjà reproduits, et qu’il soit trop tard pour prétendre découvrir du nouveau dans la forme humaine. Illusion de l’esprit, que dissipe l’étude de la nature, si on la regarde avec des yeux exercés. Pour un Rodin, le corps vivant est un univers que l’homme peut explorer sans fin. L’originalité de l’artiste consiste non à inventer mais à y découvrir le mouvement harmonieux, et encore inaperçu de ses prédécesseurs, qui traduira pour les yeux le sentiment ou le caractère de son personnage. Mais pour cela il faut observer directement la nature et se débarrasser de toute réminiscence; il faut aussi l’observer en mouvement, laisser le modèle vivre en liberté dans l’atelier, éviter de figer la vie dans une pose qui ne peut être naturelle; car la vie ne s’immobilise pas.

Grâce à cette conception, servie par une acuité de vision exceptionnelle, M. Rodin a multiplié les trouvailles. C’est le Saint Jean-Baptiste avec son geste d’apôtre convaincu et tenace, le bras droit tendu en avant et l’index levé, qui parcourt le désert d’un pas décidé en proclamant la parole de son maître. C’est Eve, le dos courbé sous le poids de la faute, essayant de cacher dans ses deux bras croisés la honte de son visage et de ses seins. C’est le Penseur, dont tout le corps, depuis le front jusqu’aux orteils crispés, est tendu par l’effort de l’esprit, le menton volontaire écrasé sous le poing, le coude droit appuyé sur la cuisse gauche. C’est le Bourgeois de Calais, qui porte la clef de la ville, les bras et les jambes raidis par la volonté de surmonter sa douleur. C’est la Danaïde anéantie de fatigue, effondrée sur le côté gauche, le corps ramassé, le bras droit épuisé entourant la tête inerte. Qu’on examine toutes les statues de M. Rodin, on n’en trouvera pas une qui ne rende un aspect original de la nature, qui ne reproduise une attitude rare peut-être et fugitive, vraie pourtant et toujours expressive.

Mais, dans la nature, une attitude, sauf dans l’immobilité, n’est qu’une phase d’un mouvement. Elle est précédée, elle est suivie d’autres attitudes dont la succession est le mouvement même. La difficulté est de la fixer sans figer la figure, de rendre par une seule image un personnage qui se meut. Les sculpteurs grecs avaient déjà résolu le problème. S’ils ont surtout aimé pour leurs dieux et leurs déesses le calme et la sérénité, ils furent tentés aussi de représenter le mouvement, qui est la manifestation la plus expressive de la vie; et ils sont parvenus à le rendre, comme l’attestent leurs Dianes, leurs discoboles et leurs coureurs.

Certains maîtres de la sculpture française moderne s’y étaient particulièrement attachés. Les Volontaires de Rude, entraînés par la «Marseillaise» semblent marcher à la frontière, et le Maréchal Ney s’élancer sur l’ennemi en tirant son épée; les Danseuses de Carpeaux sont emportées dans leur ronde. M. Rodin, à son tour, a triomphé de la difficulté. Il a senti qu’on ne peut rendre l’action par la copie d’un geste à un moment déterminé; qu’une photographie instantanée du mouvement est une image immobile et invraisemblable, qui ne traduit pas ce que voit l’œil; que, comme on ne peut représenter la suite des instants du geste dans l’ensemble de la figure, pour créer l’illusion du mouvement, il faut représenter le déroulement progressif du geste dans les différentes parties. Et il s’agit d’imposer à la vue du spectateur l’ordre dans lequel se déroule le geste. On sait avec quel bonheur M. Rodin, guidé par un instinct et par une science très sûrs, a maintes fois exécuté ce tour de force. Qu’on se rappelle l’éphèbe de l’Age d’airain qui se détend au sortir du sommeil, l’allure rapide et décidée de Saint Jean-Baptiste, la démarche inégale des Bourgeois de Calais, le pas accéléré de l’Homme qui marche, pour ne parler que des œuvres les plus célèbres. Quelques-unes, exposées au Luxembourg sur le parquet même, sans piédestal, semblent se mouvoir parmi le public, plus vivantes que lui, et nous émeuvent comme un prodige.

Mais ni la vérité des attitudes, ni le mouvement ne suffisent à expliquer qu’une vie si intense émane de la matière inerte. C’est surtout par le modelé que s’anime l’ébauche. C’est là que triomphent la science et l’art d’un maître. Il sait voir et rendre ce que le profane n’aperçoit pas à la surface du corps, ces vallonnements et ces dépressions insensibles causés par l’affleurement des muscles et des os, qui décèlent la structure interne, et varient avec le mouvement, bien plus, avec l’émotion. Et, à force de regarder et d’étudier la chair vivante, il finit par saisir le rapport de ces ondulations constantes avec les états de l’âme. Comme le vulgaire lit les sentiments et les passions sur le visage, l’artiste les lit sur tout le corps. Pour lui, un torse, un bras, une main, une jambe, un pied ont leur physionomie. La chair et les muscles frissonnent de volupté; ils se contractent dans la douleur, la colère ou la haine; ils se détendent dans la sérénité; ils s’abandonnent dans le repos. Ils sont aussi expressifs que les yeux et que la bouche.

Dans cet art du modelé, M. Rodin a égalé les sculpteurs grecs, ses maîtres, qui ont fait connaître aux hommes la perfection. Ses corps n’apparaissent pas en surface, mais en volume. Ce ne sont pas des fantômes tels qu’en produit l’art académique; les reliefs exactement indiqués par les plans d’ombre et de lumière créent l’illusion d’organismes vivants et mobiles. C’est ici qu’intervient, à côté de la science, la personnalité du sculpteur pour accuser le relief caractéristique, pour souligner par le modelé la pensée qui anime chaque partie de la figure. Les doigts, en pétrissant la glaise, lui communiquent le sentiment qui inspire le maître. «L’intelligence dessine, a écrit M. Rodin, mais c’est le cœur qui modèle.»

La vérité des attitudes, la vérité du mouvement, la vérité du modelé, tous les éléments de la forme concourant à l’expression de la vie intérieure, la nature suivie avec une sorte de dévotion par un artiste à qui rien n’échappe de sa beauté, qui lui assujettit un tempérament exceptionnel, ardent à saisir ses aspects les plus caractéristiques et les plus harmonieux, voilà ce qui explique le miracle de ces œuvres si vivantes qui rappellent tantôt les grâces de la statuaire grecque, tantôt la puissance de Michel-Ange.

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Les amis du beau retrouveront ces mêmes qualités dans les œuvres moins connues, ou tout à fait nouvelles pour le public, que nous offre la générosité du maître. Ils y pourront admirer en même temps l’extrême variété d’inspiration et la déconcertante souplesse de ce génie qui se plie, avec la même aisance, aux sujets les plus divers que lui suggèrent ses lectures ou son imagination.

Voici l’Adam de la Bible qui s’éveille à la vie, titubant au sortir du néant, comme accablé déjà par le malheur, et la réplique en marbre de l’Eve aux flancs robustes d’où sortira la race des hommes. A côté de ces grandes figures, dans le petit groupe de la Création de la femme, l’artiste offre à nos yeux le corps souple et la jeunesse radieuse de celle qui sera la source des tentations, du bonheur et des peines. Ailleurs, l’Aurore du poète se levant de sa couche, où le soleil est encore endormi, étire gracieusement ses beaux bras. Ariane, couchée sur la plage déserte, se désole de son abandon. Ici, c’est le Comte Ugolin de la Divine Comédie, dans l’attitude d’un fauve affamé, se traînant à quatre pattes, et luttant contre la tentation de dévorer ses enfants, dont l’atroce agonie contracte encore les cadavres; c’est, inspiré aussi de Dante, le groupe de Francesca et de Paolo emportés dans le tourbillon, tendrement enlacés, la femme s’abandonnant avec confiance sur la poitrine de son amant, qui semble encore la protéger. Et c’est la Porte de l’Enfer, dont les parties achevées représentent tragiquement l’humanité souffrante, avec ses groupes où tous les âges, depuis la plus tendre enfance, montrent des visages et des membres crispés par les douleurs, les passions et les vices. Là, ce sont des figures symboliques: la Centauresse dont la partie humaine, d’un élan fougueux, aspire à l’idéal, tandis que les sabots de la bête s’accrochent au sol et l’y retiennent; le corps de la Sphynge, impassible et mystérieux comme son âme, sur lequel un homme se tord de désespoir, impuissant à la saisir; le large geste fervent des Bénédictions ailées qui se penchent sur le Travail.

Et voici l’expression la plus réaliste du désir et de l’amour, dans des œuvres qui comptent parmi les plus hardies. Le culte de M. Rodin pour la nature ne lui a pas permis de la mutiler. Des passions et des attitudes humaines, il pense qu’aucune ne doit être exclue de l’art, pourvu qu’elle soit vraie et qu’elle soit belle; en art, il n’y a, pour lui, d’immoral que le faux et le laid. L’amour physique, la passion la plus universelle, source de volupté, source de vie, chantée par Lucrèce en des vers immortels, est digne d’inspirer le sculpteur comme le poète. Il comporte une beauté plastique qu’il est légitime de reproduire, à condition d’éliminer le détail vulgaire. De cette conception est né tout un monde d’amants et d’amantes. Une toute jeune femme assise sur ses talons, les deux mains appuyées à terre, tend son minois de japonaise avec des airs de chatte et creuse ses reins frémissants de vie. Des couples se cherchent avec fureur, d’autres s’étreignent; un autre, séparé, est anéanti dans le sommeil. Certains groupes font penser à la brûlante Sapho; certains semblent des illustrations de Baudelaire.

A côté des belles formes qu’animent les passions, voici les images de contemporains célèbres ou de simples particuliers, dont la physionomie révèle le caractère. Le Balzac, qui souleva jadis des tempêtes aujourd’hui apaisées, dresse parmi le cercle des bustes sa stature massive de lutteur; la tête, d’un geste familier noté par Lamartine, rejetée en arrière avec une sorte d’orgueil héroïque, son œil profond regardant la société, et sa lèvre railleuse plissée par un sarcasme. Un Victor Hugo en marbre, perdu dans la méditation, le regard fixé sur son rêve, incline vers la terre sa tête puissante qui semble contenir l’univers. Deux bustes perpétueront les traits de M. Clemenceau. L’un est en bronze, d’un modelé très fouillé, le front haut, les mâchoires volontaires, l’ironie dans les yeux et sur le visage; toute la loyauté, toute l’assurance, toute la combativité, tout l’esprit de l’orateur et du polémiste éclatent sur ce visage. Le second est en marbre, d’une autre manière. Négligeant le détail secondaire, l’artiste a surtout accusé les saillies caractéristiques du front, des sourcils, des pommettes et des mâchoires; de ces larges plans d’ombre et de lumière se dégage avec un relief saisissant la nature du modèle. De cette même manière procède le buste de Puvis de Chavannes dont la figure sereine évoque le peintre du Bois sacré, et celui de lady Warwick où l’énergie se devine sous la grâce des lignes. Ces portraits, dignes du statuaire qui modela les célèbres figures de V. Hugo, de Rochefort, de Berthelot et de Falguière, exposées au Luxembourg, semblent sortis des mains d’un autre Houdon aussi délicat psychologue, et plus vigoureux que le premier.

Cette brève description de quelques-unes des œuvres choisies dans l’ensemble de la donation peut donner un avant-goût du plaisir que nous réserve le musée Rodin, où le public trouvera 56 marbres, 50 bronzes et 193 plâtres ou grès qui tous, jusqu’aux moindres ébauches, portent la marque originale du maître.

Ce n’est pas tout. Il y a joint 1.500 dessins qui forment un complément du plus haut intérêt à l’œuvre du statuaire. Ce sont des croquis, le plus souvent très rapides, à la plume ou au crayon, teintés tantôt de noir et de blanc, tantôt de couleur chair, ou bien simplement estompés; les uns trahissent le tâtonnement de l’artiste; d’autres sont jetés sur le papier d’un seul trait impeccable qui sertit toute la figure. Ces instantanés sont les notes du sculpteur. Il a fixé ainsi un mouvement fugitif, une ligne entrevue sur le corps mobile du modèle, une attitude harmonieuse, un geste expressif, que ses doigts, si agiles pourtant, n’auraient pas eu le loisir d’indiquer sur la glaise avant que s’évanouît le souvenir de la vision. Grâce à ce répertoire de documents, notre connaissance de la forme s’enrichit de toutes les observations d’un chercheur toujours en éveil. Les aspects des corps qui nous échappent d’ordinaire sont multipliés pour nos yeux. Ce ne sont que des matériaux, mais qui ont chacun leur beauté propre. Quelques-uns ont été utilisés. Les curieux trouveront, parmi ces esquisses, les éléments de telle ou telle composition, et ils pourront en reconstituer la genèse. Ils se donneront ainsi le plaisir de pénétrer dans l’intimité de l’atelier et d’assister au travail de l’artiste. Qu’elles aient ou non trouvé leur place dans une œuvre, elles sont attachantes par la nouveauté, la grâce ou l’énergie du mouvement, et par la vie étonnante qui résulte de notations si sommaires.

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En même temps que des œuvres du maître, les visiteurs du musée jouiront de ses collections. Elles leur paraîtront précieuses à un double titre: d’abord, par leur valeur artistique; ensuite, parce qu’elles font mieux connaître le goût de celui qui les a aimées.

Celle des antiques est la plus nombreuse. 562 pièces y représentent l’art égyptien; 1.094, la céramique ancienne; 398, la sculpture grecque et romaine. Parmi ces ouvrages ou ces fragments d’ouvrages d’inégale importance, on trouvera maints admirables morceaux qui, après avoir charmé M. Rodin, ne seront sans doute pas dédaignés des amateurs. Le maître, dans sa longue carrière de fureteur en quête de belles choses, a souvent été heureux. Il a su distinguer, parmi les épaves du passé confondues dans le bric-à-brac des antiquaires, celles qui portaient le cachet authentique de l’art. Statues ou fragments de statues, qui, toutes mutilées, conservent des traces d’humanité, parfois laissent deviner l’harmonie de l’ensemble; stèles et bas-reliefs où persiste la vie; vases sculptés, vases peints, coupes de toutes dimensions et de toutes formes, charmantes par la grâce de leurs flancs et de leurs anses, ou par les scènes qu’un artiste inconnu y a figurées, ouvrages de tous les âges et de tous les pays, égyptiens, assyriens, chinois, grecs, romains; tout ce qui, au cours de ses explorations chez les marchands, a flatté son regard par quelque beauté de ligne ou d’expression, il l’a rapporté chez lui pour le contempler à son aise.

Même largeur d’esprit dans le choix de ses tableaux modernes. Les soixante toiles offertes à l’Etat sont signées d’artistes qui ont eu de la nature des visions très différentes, et dont la manière ne l’est pas moins. Au premier rang brillent sept œuvres de Carrière dont le sculpteur doit particulièrement aimer le talent, frère du sien. Mais à côté de leurs tons bistrés, la Jeune femme nue de M. Renoir étale sa fraîche carnation qui ne fait pas tort, dans l’esprit du maître, aux Trois grands personnages de M. Zuloaga. Une Vue de Belle-Isle de M. Claude Monet voisine avec trois paysages de M. René Ménard et avec deux marines de M. Cottet, non loin d’un paysage de Ziem. Deux compositions de Roll: Paysan gardant des vaches, La Femme et la vache sont appréciées de M. Rodin aussi bien que la Moisson et les Moyettes de M. Van Gogh. Le Portrait du Père Tanguy par ce dernier artiste et les Deux vieux marins de M. Raffaëlli ne l’empêchent pas de goûter la Tête de femme de M. Jacques Blanche ni la Femme décolletée de M. Aman Jean. Les natures mortes mêmes peuvent plaire à ce passionné de la vie quand elles sont dues au pinceau d’un Ribot. Il n’a exclu aucun genre ni aucune école. Aux peintres modernes, comme aux sculpteurs antiques, comme à tout artiste, il ne demande que de l’émouvoir par la représentation de la belle nature, sans se préoccuper de leur technique.

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Quelque intérêt qu’offrent ces collections, c’est l’œuvre de M. Rodin qui fait tout le prix de sa donation. J’ai tenté d’en montrer la valeur inestimable. L’inventaire prescrit par la loi a dû pourtant l’estimer et s’exprimer en son langage, qui est celui des chiffres. J’éprouve quelque répugnance à le lui emprunter, à passer de la critique d’art à l’expertise, ne saisissant, d’ailleurs, pas de rapport entre des francs et la beauté. Mais, puisque les distingués conservateurs des musées nationaux, chargés de l’inventaire par le ministre, se sont résignés à mettre des étiquettes sur des chefs-d’œuvre, le rapporteur de la Commission de l’Enseignement doit au moins mentionner leur évaluation, ne fût-ce que pour faire ressortir la modicité du crédit demandé à la Chambre. Pourtant, je la préviens qu’ici les chiffres, même élevés, ne sont pas assez éloquents.

En ce qui concerne l’œuvre même de M. Rodin, le total des estimations atteint:

Pour les marbres942.800fr.

Pour les bronzes125.000"

Pour les terres cuites, grès et plâtres85.650"

Pour les dessins85.900"

Pour les gravures originales10.000"

En tout 1.249.350fr.

A cette somme, il faut ajouter la valeur attribuée aux collections, aux moules des statues de M. Rodin, et à un certain nombre de moulages, qui porte l’évaluation des experts, pour l’ensemble de la donation, à2.086.505fr.

D’autre part, les charges de l’État pour l’entretien du musée seront légères. Pour l’an prochain, il faudra de ce chef inscrire au budget une somme de 13.150 fr. dans laquelle le chauffage est compté pour 7.800 francs, qui seront réduits de 4.300 francs environ quand le prix du charbon sera redevenu normal. Voici les chiffres approximatifs fournis par l’Administration:

1º Chauffage (pour une moyenne de 180 jours)7.800fr.

2º Éclairage1.000"

3º Eau150"

4º Entretien des locaux, etc.2.000"

5º Taxes de balayage, écoulement à l’égout2.200"

13.150fr.

Pour l’instant, le crédit nécessaire est de 10.812 fr. 50 correspondant aux dépenses du dernier trimestre de 1916 et aux frais d’actes notariés et d’honoraires, qui s’élèvent à 9.600 francs.

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Messieurs, vous n’hésiterez pas à voter ce projet de loi. Vous voudrez réaliser le rêve caressé depuis plusieurs années par un artiste rare, qui, au soir de sa vie, est épris de la gloire, le but le plus noble de l’ambition. Vous lui permettrez d’installer le musée Rodin dans le cadre qu’il a choisi. Ainsi, vous retiendrez en France une œuvre destinée autrement à se disperser, et vous seconderez la générosité du donateur qui veut l’offrir à ses concitoyens. Ce sera le remerciement de la Chambre.

PROJET DE LOI ARTICLE UNIQUE.

Est acceptée définitivement, aux charges et conditions y stipulées, la donation consentie à l’État par M. Auguste Rodin, statuaire, grand-officier de la Légion d’honneur, suivant acte notarié du 1er avril 1916, dont une copie est annexée à la présente loi.

ANNEXE

Par devant Me Théret et Me Cottin, notaires à Paris, soussignés,

A comparu:

M. Auguste-René Rodin, artiste sculpteur, grand officier de la Légion d’honneur, demeurant à Meudon-Val-Fleury, avenue Paul-Bert.

Lequel a, par ces présentes, fait donation entre vifs en toute propriété;

A l’État français:

1º De toutes les œuvres de sculpture antique et œuvres d’art diverses lui appartenant et dont un état descriptif et estimatif demeure ci-annexé après avoir été certifié véritable par le donateur et avoir été revêtu de la mention d’usage par les notaires soussignés;

2º De ses œuvres personnelles de dessin, peinture et sculpture, ainsi que des droits de propriété artistique y afférents sauf la réserve stipulée à l’article 6 ci-après, lesdites œuvres comprenant: les originaux, les moules, les copies ou reproductions, les empreintes ou les moulages, le tout décrit et estimé dans un état qui demeure ci-annexé après avoir été certifié véritable par le comparant et revêtu de la mention d’usage, par les notaires soussignés.

Charges et conditions de la donation.

La présente donation est faite par M. Rodin sous les charges et conditions ci-après, qui sont déterminantes et sans lesquelles elle n’aurait pas lieu.

Article premier.

Les œuvres présentement données seront placées et installées, par les soins de M. Rodin, dans l’hôtel Biron, situé à Paris, rue de Varenne, nº 77, et dans la chapelle désaffectée qui est voisine, le tout devant porter la dénomination de «musée Rodin».

Les frais de transport de ces œuvres, et ceux qui seront nécessités par leur mise en place, seront supportés par M. Rodin.

Dans le cas où l’État viendrait à déplacer ces œuvres, elles devront être réunies dans un même immeuble, de manière à continuer à former un ensemble complet constituant la collection Rodin.

Dans tous les cas, ce déplacement ne pourra être effectué du vivant de M. Rodin, ni dans les vingt-cinq années qui suivront son décès, en ce qui concerne l’hôtel Biron, mais l’État aura le droit, à toute époque, de reprendre possession de la chapelle: en ce cas, il devra mettre préalablement à la disposition du musée Rodin un local d’une superficie égale aménagé d’une façon convenable pour y placer les œuvres d’art y contenues, et qui sera édifié à ses frais dans les limites du jardin entourant l’hôtel Biron.

L’État, en ce cas, devra de plus prendre en charge les frais de transport et d’installation des objets d’art.

Art. 2.

M. Rodin aura, sa vie durant, l’entière et absolue disposition de son musée.

Il recrutera, nommera et révoquera, à son gré, le personnel chargé de la garde et de l’entretien du musée.

L’entrée du musée, qui sera ouvert six jours par semaine, donnera lieu à une perception de 1 franc par personne. Toutefois, sur simple demande du ministre des Beaux-Arts, M. Rodin s’engage à ouvrir gratuitement le musée au public, un jour par semaine.

La comptabilité des entrées sera tenue par un employé du musée et soumise, pour contrôle à l’Administration des Beaux-Arts, en fin d’année.

Le produit des entrées servira à rémunérer le personnel du musée, sauf à M. Rodin, en cas d’insuffisance, à parfaire les sommes nécessaires à cette rémunération, ainsi qu’il s’y engage. En cas d’excédent, l’excédent sera employé par M. Rodin en acquisitions d’œuvres d’art ou de toute autre façon, à son gré, dans l’intérêt du musée.

Art. 3.

M. Rodin aura, sa vie durant, le droit d’occuper, à titre gratuit, la totalité de l’hôtel Biron, et spécialement la chapelle voisine désaffectée dans les conditions énoncées dans l’article premier, pour y exposer, non seulement les œuvres ci-dessus données à l’État, mais toutes celles qu’il pourra lui donner ou lui destiner par la suite.

Du fait de cette occupation, il ne sera tenu d’aucune charge quelconque d’entretien, ou autre, de quelque nature qu’elle soit; notamment aucun impôt quelconque ne pourra être mis à sa charge.

M. Rodin ne pourra pas faire de changement de distribution, ni percement de murs dans l’hôtel et ses dépendances, sans avoir obtenu l’avis du ministre des Beaux-Arts, sans l’assentiment duquel il ne pourra être procédé aux dites réparations ou modifications qui devront, en tous cas, être exécutées par les soins des architectes des bâtiments civils.

Art. 4.

Tous les travaux de mise en état des bâtiments concédés à M. Rodin, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, devront être effectués par les soins et aux frais de l’État.

Toutes les réparations à faire dans l’avenir, qu’elles soient, par leur nature, grosses réparations ou réparations d’entretiens, resteront également à la charge de l’État, ainsi que le chauffage et l’éclairage et toutes charges quelconques.

L’État devra installer, à ses frais, un calorifère à chauffage central dans l’hôtel, dans le plus bref délai possible.

Il devra de plus faire faire de suite les travaux nécessaires pour améliorer l’éclairage de la chapelle.

Le jardin dépendant de l’hôtel Biron sera entretenu aux frais de l’État. Dans le cas où il serait ouvert au public, dans les conditions déterminées par les règlements concernant les parcs et jardins de l’État, M. Rodin aurait la faculté d’y pénétrer librement, en dehors des heures d’ouverture.

Art. 6. Droits de reproduction.

Nonobstant la cession de propriété artistique consentie à l’État par M. Rodin, celui-ci se réserve expressément la jouissance, sa vie durant, du droit de reproduction des œuvres par lui données, étant bien entendu que ledit droit de reproduction demeurera strictement personnel au donateur qui s’interdit de le céder, à un titre quelconque, à aucun tiers. Il aura, en conséquence, le droit de reproduire et éditer ses œuvres et de faire des empreintes ou moulages à l’usage qui lui conviendra.

Au cas où M. Rodin, usant du droit qu’il s’est ainsi réservé, traiterait avec un éditeur d’art, pour la reproduction en bronze d’une ou plusieurs œuvres comprises dans la présente donation, le traité d’édition ne pourra être fait pour une durée supérieure à cinq années, et le nombre de reproductions de chaque œuvre ne pourra pas être supérieur à dix.

Les moules ayant servi à faire ces reproductions, empreintes et moulages, demeureront la propriété de l’État donataire.

Art. 7.

Une grande partie des objets compris dans la présente donation se trouvant encore dans les locaux autres que celui de l’hôtel Biron et notamment dans les ateliers de M. Rodin, au Dépôt des marbres, dans sa villa de Meudon, dans divers immeubles situés même commune et dont un forme musée, il est expressément convenu que les risques de conservation ainsi que ceux de transport de ces divers objets à l’hôtel Biron resteront à la charge exclusive du ministère des Beaux-Arts, quoique le transport doive en être effectué par les soins de M. Rodin et à ses frais.

En conséquence, M. Rodin ne pourra, en aucun cas, être jamais rendu responsable, soit de la perte ou disparition, soit de la détérioration de tout ou partie de ces objets.

Entrée en jouissance.

L’État français entrera en possession et jouissance des biens donnés aussitôt qu’il aura été régulièrement autorisé à accepter la présente donation, mais les avantages conférés à M. Rodin prendront effet à dater de la signature du présent acte.

Conditions résolutoires et révocatrices.

A défaut d’acceptation définitive par l’État français des biens donnés, dans un délai de six mois de ce jour, la présente donation sera résolue de plein droit, et M. Rodin reprendra l’entière disposition et propriété de ses biens.

Dans le cas d’inexécution dûment constatée de toutes les conditions ci-dessus, ou de l’une d’elles seulement, la présente donation sera révoquée purement et simplement, et M. Rodin reprendra la propriété des biens donnés.

Déclaration d’état civil.

M. Rodin déclare:

Qu’il est célibataire et qu’il n’a aucun héritier ayant droit à une réserve dans sa succession.

Acceptation provisoire.

Aux présentes est intervenu: M. Paul Painlevé, député, ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intéressant la Défense nationale, demeurant à Paris, à l’hôtel du ministère, sis rue de Grenelle, nº 110.

Agissant en sa dite qualité, au nom de l’État français, lequel, connaissance prise de la donation et des conditions qui précèdent, a déclaré les accepter, à titre provisoire, au nom de l’État français.

Cette donation deviendra définitive après l’obtention d’un décret d’autorisation, dans le délai de six mois de ce jour.

M. Rodin déclare avoir cette acceptation provisoire pour agréable et se la tenir pour bien et dûment signifiée.

Frais.

Les frais des présentes et des actes qui en seront la suite seront à la charge de l’État français.

Dont acte:

Fait et passé à Meudon-Val-Fleury (Seine-et-Oise), au domicile ci-dessus indiqué de M. Rodin, l’an mil neuf cent seize, le premier avril, en présence de:

M. Etienne Clémentel, député, ministre du Commerce, de l’Industrie et des Postes et Télégraphes;

M. Anatole de Monzie, avocat à la Cour d’appel de Paris, député, et

M. Henri Valentino, chef de division au sous-secrétariat d’État des Beaux-Arts, représentant M. Dalimier, sous-secrétaire d’État.

Et après lecture faite, les parties ont signé avec les personnes présentes et les notaires.

La lecture des présentes aux parties et la signature par celles-ci et les personnes présentes ont eu lieu en la présence réelle de Me Cottin, second notaire, conformément à la loi.

La minute est signée: René-Auguste Rodin, Paul Painlevé, Clémentel, de Monzie, Valentino, Cottin et Théret, ces deux derniers notaires.

Nº 2431 CHAMBRE DES DÉPUTÉS ONZIÈME LÉGISLATURE SESSION DE 1916

Annexe au procès-verbal de la séance du 28 juillet 1916. P R O J E T D E L O I PORTANT ACCEPTATION DÉFINITIVE DE LA DONATION CONSENTIE A L’ÉTAT PAR M. AUGUSTE RODIN. (Renvoyé à la Commission de l’Enseignement et des Beaux-Arts.) PRÉSENTÉ Au Nom de M. Raymond Poincaré Président de la République française, Par M. Paul PAINLEVÉ, Ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intéressant la Défense nationale, Et Par M. A. RIBOT, Ministre des Finances. —— EXPOSÉ DES MOTIFS

Messieurs,

M. Auguste Rodin, statuaire, grand-officier de la Légion d’honneur, a décidé de faire don à l’État, sous certaines conditions, de ses collections de sculpture et de ses œuvres personnelles.

Cette libéralité a été constatée par un acte passé à Paris, en double minute, devant Me Théret, notaire de M. Auguste Rodin, et Me Cottin, notaire de l’Administration des Beaux-Arts, le 1er avril 1916.

Aux termes de cet acte, M. Auguste Rodin abandonne gratuitement à l’État:

1º Ses collections de sculpture antique, dont un détail estimatif est annexé à l’acte;

2º Ses œuvres personnelles de dessin, peinture et sculpture;

3º Son droit de propriété artistique sur lesdites œuvres à partir de son décès.

Mais, comme condition expresse de cette libéralité, il stipule:

1º Que les œuvres données seront installées à ses frais, mais par ses soins, dans l’hôtel Biron, situé à Paris, rue de Varenne, nº 77, et dans la chapelle désaffectée voisine, qui appartient à l’État;

2º Que le «musée Rodin» restera ainsi installé jusqu’à son décès et vingt-cinq ans après, l’État ayant simplement la faculté, durant ce laps de temps, de reprendre possession de la chapelle en y substituant une autre construction édifiée dans le jardin entourant l’hôtel Biron;

3º Qu’il aura, sa vie durant, l’entière et absolue administration de son musée, avec droit de recruter et de révoquer le personnel de garde et d’entretien;

4º Qu’il aura la faculté de percevoir un droit d’entrée dans le musée d’un franc par personne, sauf à soumettre la comptabilité des recettes effectuées de ce chef au contrôle de l’Administration des Beaux-Arts et à affecter le produit des droits d’entrée à la rémunération du personnel, l’insuffisance de ce produit devant être, le cas échéant, comblée des deniers personnels de M. Rodin ou l’excédent employé par lui et à son gré dans l’intérêt du musée;

5º Qu’il aura, sa vie durant, le droit d’occuper gratuitement la totalité de l’hôtel Biron et de la chapelle voisine, sans être tenu d’aucune charge quelconque d’entretien ou autre, de quelque nature qu’elle soit, et, notamment, d’aucun impôt quelconque;

6º Que l’État effectuera à ses frais tous les travaux de mise en état desdits immeubles, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, et se chargera des frais de toutes les réparations, quelles qu’elles soient, à effectuer dans l’avenir; qu’il installera à ses frais le chauffage central dans l’hôtel et améliorera l’éclairage de la chapelle;

7º Que le jardin attenant à l’hôtel sera entretenu aux frais de l’État et que M. Rodin aura la faculté d’y pénétrer librement à toute heure, alors même que le jardin ne serait ouvert au public qu’à des heures fixes.

Cette libéralité a été acceptée provisoirement par le ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intéressant la Défense nationale, et il a été stipulé qu’elle serait résolue de plein droit:

1º Si un décret d’acceptation définitive n’intervenait pas dans les six mois, c’est-à-dire avant le 1er octobre 1916;

2º En cas d’inexécution dûment constatée de l’une quelconque des conditions indiquées.

L’inventaire descriptif et estimatif des œuvres et collections offertes par M. Auguste Rodin a été effectué par les soins des conservateurs des musées nationaux, qui en ont apprécié la valeur à près de deux millions, c’est-à-dire à une somme très supérieure à la valeur des avantages stipulés en sa faveur par le généreux donateur.

En l’état de la législation, il n’appartient pas aux ministres d’accepter les libéralités qui sont faites à l’État lorsque ces libéralités sont affectées de charges ou de conditions dont le Parlement seul peut autoriser l’exécution. Or, il en est ainsi tout au moins de la charge imposée par M. Auguste Rodin de lui abandonner sa vie durant la jouissance gratuite de l’hôtel Biron et de la chapelle désaffectée voisine, qui sont la propriété de l’État, car l’article 7 de la loi du 6 décembre 1897 subordonne à l’autorisation du Parlement les baux de biens domaniaux d’une durée de plus de dix-huit ans, et l’article 56 de la loi de finances du 25 février 1901 n’autorise à concéder gratuitement des logements dans les bâtiments de l’État par voie de décret qu’en raison des besoins des services publics.

Un projet de loi spécial a, d’ailleurs, été déposé le 18 juillet 1916 pour demander l’ouverture, sur l’exercice 1916, d’un crédit de 10.813 francs nécessaire pour la création du musée Rodin et permettre ainsi l’exécution des conditions de la donation.

Depuis longtemps déjà, les amis et les admirateurs du statuaire avaient conçu l’idée de créer à Paris un «musée Rodin». Son œuvre est, en effet, bien plus considérable qu’on ne l’imagine et le public est loin de pouvoir en jouir dans sa totalité. Une grande partie en est enfermée dans les différents ateliers du maître. Des centaines de dessins, qui suffiraient à constituer la renommée d’un artiste, sont serrés dans des cartons. Plusieurs monuments, dont M. Rodin lui-même ne possède pas de répliques complètes, se trouvent à l’étranger. Il paraît donc infiniment désirable qu’un ensemble aussi riche soit rassemblé avec soin dans un local adapté à ce but et présenté le plus tôt possible au public.

Nous avons, en conséquence, l’honneur de soumettre à vos délibérations le projet de loi ci-après:

PROJET DE LOI Le Président de la République française

Décrète:

Le projet de loi dont la teneur suit sera présenté à la Chambre des Députés par le ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intéressant la Défense nationale, et par le ministre des Finances, qui sont chargés d’en exposer les motifs et d’en soutenir la discussion.

ARTICLE UNIQUE.

Est acceptée définitivement, aux charges et conditions y stipulées, la donation consentie à l’État par M. Auguste Rodin, statuaire, grand-officier de la Légion d’honneur, suivant acte notarié du 1er avril 1916 dont une copie est annexée à la présente loi.

Fait à Paris, le 28 juillet 1916.

Signé: R. POINCARÉ.

Par le Président de la République:

Le Ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intéressant la Défense nationale, Signé: PAUL PAINLEVÉ.

Le Ministre des Finances, Signé: A. RIBOT.

Nº 2431 (ANNEXE) CHAMBRE DES DÉPUTÉS ONZIÈME LÉGISLATURE SESSION DE 1916

Annexe au procès-verbal de la séance du 28 juillet 1916. ANNEXE AU P R O J E T D E L O I PORTANT ACCEPTATION DÉFINITIVE DE LA DONATION CONSENTIE A L’ÉTAT PAR M. AUGUSTE RODIN. (Renvoyé à la Commission de l’Enseignement et des Beaux-Arts.) PRÉSENTÉ Au nom de M. RAYMOND POINCARÉ, Président de la République française, Par M. Paul PAINLEVÉ, Ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intéressant la Défense nationale, Et par M. A. RIBOT, Ministre des Finances. ——— Par devant Me Théret et Me Cottin, notaires à Paris, soussignés,

A comparu:

M. Auguste-René Rodin, artiste sculpteur, grand officier de la Légion d’honneur, demeurant à Meudon-Val-Fleury, avenue Paul-Bert.

Lequel a, par ces présentes, fait donation entre vifs en toute propriété;

A l’État français:

1º De toutes les œuvres de sculpture antique et œuvres d’art diverses lui appartenant et dont un état descriptif et estimatif demeure ci-annexé après avoir été certifié véritable par le donateur et avoir été revêtu de la mention d’usage par les notaires soussignés;

2º De ses œuvres personnelles de dessin, peinture et sculpture, ainsi que des droits de propriété artistique y afférents, sauf la réserve stipulée à l’article 6 ci-après, lesdites œuvres comprenant: les originaux, les moules, les copies ou reproductions, les empreintes ou les moulages, le tout décrit et estimé dans un état qui demeure ci-annexé après avoir été certifié véritable par le comparant et revêtu de la mention d’usage par les notaires soussignés.

Charges et conditions de la donation.

La présente donation est faite par M. Rodin sous les charges et conditions ci-après, qui sont déterminantes et sans lesquelles elle n’aurait pas lieu.

Article premier.

Les œuvres présentement données seront placées et installées par les soins de M. Rodin dans l’hôtel Biron situé à Paris, rue de Varenne, nº 77, et dans la chapelle désaffectée qui est voisine, le tout devant porter la dénomination de «musée Rodin».

Les frais de transport de ces œuvres, et ceux qui seront nécessités par leur mise en place, seront supportés par M. Rodin.

Dans le cas où l’État viendrait à déplacer ces œuvres, elles devront être réunies dans un même immeuble, de manière à continuer à former un ensemble complet constituant la collection Rodin.

Dans tous les cas, ce déplacement ne pourra être effectué du vivant de M. Rodin, ni dans les vingt-cinq années qui suivront son décès en ce qui concerne l’hôtel Biron, mais l’État aura le droit, à toute époque, de reprendre possession de la chapelle; en ce cas, il devra mettre préalablement à la disposition du musée Rodin un local d’une superficie égale aménagé d’une façon convenable pour y placer les œuvres d’art y contenues, et qui sera édifié à ses frais dans les limites du jardin entourant l’hôtel Biron.

L’État, en ce cas, devra de plus prendre en charge les frais de transport et d’installation des objets d’art.

Art. 2.

M. Rodin aura, sa vie durant, l’entière et absolue disposition de son musée.

Il recrutera, nommera et révoquera, à son gré, le personnel chargé de la garde et de l’entretien du musée.

L’entrée du musée, qui sera ouvert six jours par semaine, donnera lieu à une perception de 1 franc par personne. Toutefois, sur simple demande du ministre des Beaux-Arts, M. Rodin s’engage à ouvrir gratuitement le musée au public, un jour par semaine.

La comptabilité des entrées sera tenue par un employé du musée et soumise, pour contrôle, à l’Administration des Beaux-Arts en fin d’année.

Le produit des entrées servira à rémunérer le personnel du musée, sauf à M. Rodin, en cas d’insuffisance, à parfaire les sommes nécessaires à cette rémunération, ainsi qu’il s’y engage. En cas d’excédent, l’excédent sera employé par M. Rodin en acquisitions d’œuvres d’art ou de toute autre façon, à son gré, dans l’intérêt du musée.

Art. 3.

M. Rodin aura, sa vie durant, le droit d’occuper, à titre gratuit, la totalité de l’hôtel Biron, et spécialement la chapelle voisine désaffectée dans les conditions énoncées dans l’article premier, pour y exposer, non seulement les œuvres ci-dessus données à l’État, mais toutes celles qu’il pourra lui donner ou lui destiner par la suite.

Du fait de cette occupation, il ne sera tenu d’aucune charge quelconque d’entretien, ou autre, de quelque nature qu’elle soit; notamment aucun impôt quelconque ne pourra être mis à sa charge.

M. Rodin ne pourra pas faire de changement de distribution, ni percement de murs dans l’hôtel et ses dépendances, sans avoir obtenu l’avis du ministre des Beaux-Arts, sans l’assentiment duquel il ne pourra être procédé aux dites réparations ou modifications qui devront, en tous cas, être exécutées par les soins des architectes des bâtiments civils.

Art. 4.

Tous les travaux de mise en état des bâtiments concédés à M. Rodin, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, devront être effectués par les soins et aux frais de l’État.

Toutes les réparations à faire dans l’avenir, qu’elles soient, par leur nature, grosses réparations ou réparations d’entretien, resteront également à la charge de l’État, ainsi que le chauffage et l’éclairage et toutes charges quelconques.

L’État devra installer, à ses frais, un calorifère à chauffage central dans l’hôtel, dans le plus bref délai possible.

Il devra, de plus, faire faire de suite les travaux nécessaires pour améliorer l’éclairage de la chapelle.

Le jardin dépendant de l’hôtel Biron sera entretenu aux frais de l’État. Dans le cas où il serait ouvert au public, dans les conditions déterminées par les règlements concernant les parcs et jardins de l’État, M. Rodin aurait la faculté d’y pénétrer librement, en dehors des heures d’ouverture.

Art. 6. Droits de reproduction.

Nonobstant la cession de propriété artistique consentie à l’État par M. Rodin, celui-ci se réserve expressément la jouissance, sa vie durant, du droit de reproduction des œuvres par lui données, étant bien entendu que ledit droit de reproduction demeurera strictement personnel au donateur qui s’interdit de le céder, à un titre quelconque, à aucun tiers. Il aura, en conséquence, le droit de reproduire et éditer ses œuvres et de faire des empreintes ou moulages à l’usage qui lui conviendra.

Au cas où M. Rodin, usant du droit qu’il s’est ainsi réservé, traiterait avec un éditeur d’art, pour la reproduction en bronze d’une ou plusieurs œuvres comprises dans la présente donation, le traité d’édition ne pourra être fait pour une durée supérieure à cinq années, et le nombre de reproductions de chaque œuvre ne pourra pas être supérieur à dix.

Les moules ayant servi à faire ces reproductions, empreintes et moulages demeureront la propriété de l’État donataire.

Art. 7.

Une grande partie des objets compris dans la présente donation se trouvant encore dans les locaux autres que celui de l’hôtel Biron et notamment dans les ateliers de M. Rodin, au Dépôt des marbres, dans sa villa de Meudon, dans divers immeubles situés même commune et dont un forme musée, il est expressément convenu que les risques de conservation ainsi que ceux de transport de ces divers objets à l’hôtel Biron resteront à la charge exclusive du ministère des Beaux-Arts, quoique le transport doive en être effectué par les soins de M. Rodin et à ses frais.

En conséquence, M. Rodin ne pourra, en aucun cas, être jamais rendu responsable, soit de la perte ou disparition, soit de la détérioration de tout ou partie de ces objets.

Entrée en jouissance.

L’État français entrera en possession et jouissance des biens donnés aussitôt qu’il aura été régulièrement autorisé à accepter la présente donation, mais les avantages conférés à M. Rodin prendront effet à dater de la signature du présent acte.

Conditions résolutoires et révocatrices.

A défaut d’acceptation définitive par l’État français des biens donnés, dans un délai de six mois de ce jour, la présente donation sera résolue de plein droit, et M. Rodin reprendra l’entière disposition et propriété de ses biens.

Dans le cas d’inexécution dûment constatée de toutes les conditions ci-dessus, ou de l’une d’elles seulement, la présente donation sera révoquée purement et simplement, et M. Rodin reprendra la propriété des biens donnés.

Déclaration d’état civil.

M. Rodin déclare:

Qu’il est célibataire et qu’il n’a aucun héritier ayant droit à une réserve dans sa succession.

Acceptation provisoire.

Aux présentes est intervenu: M. Paul Painlevé, député, ministre de l’Instruction publique, des Beaux-Arts et des Inventions intéressant la Défense nationale, demeurant à Paris, à l’hôtel du ministère, sis rue de Grenelle, nº 110.

Agissant en sa dite qualité, au nom de l’État français, lequel, connaissance prise de la donation et des conditions qui précèdent, a déclaré les accepter, à titre provisoire, au nom de l’État français.

Cette donation deviendra définitive après l’obtention d’un décret d’autorisation, dans le délai de six mois de ce jour.

M. Rodin déclare avoir cette acceptation provisoire pour agréable et se la tenir pour bien et dûment signifiée.

Frais.

Les frais des présentes et des actes qui en seront la suite seront à la charge de l’État français.

Dont acte:

Fait et passé à Meudon-Val-Fleury (Seine-et-Oise), au domicile ci-dessus indiqué de M. Rodin, l’an mil neuf cent seize, le premier avril, en présence de:

M. Etienne Clémentel, député, ministre du Commerce, de l’Industrie et des Postes et Télégraphes;

M. Anatole de Monzie, avocat à la Cour d’appel de Paris, député, et

M. Henri Valentino, chef de division au sous-secrétariat d’État des Beaux-Arts, représentant M. Dalimier, sous-secrétaire d’État.

Et après lecture faite, les parties ont signé avec les personnes présentes et les notaires.

La lecture des présentes aux parties et la signature par celles-ci et les personnes présentes ont eu lieu en la présence réelle de Me Cottin, second notaire, conformément à la loi.

La minute est signée: René-Auguste Rodin, Paul Painlevé, Clémentel, de Monzie, Valentino, Cottin et Théret, ces deux derniers notaires.

CHAMBRE DES DÉPUTÉS Séance du 14 septembre 1916.

Discussion du projet de loi portant acceptation définitive de la donation consentie a l’État par M. Auguste Rodin.

M. le président.—L’ordre du jour appelle la discussion du projet de loi portant acceptation définitive de la donation consentie à l’État par M. Auguste Rodin.

La parole est à M. Breton, dans la discussion générale.

M. Jules-Louis Breton.—Messieurs, je ne voudrais pas, surtout en ce moment, soulever des controverses artistiques, mais je ne saurais, même par mon silence, sembler m’associer au projet de loi qui est actuellement soumis à nos délibérations.

M. André Lebey.—Je demande la parole.

M. Jules-Louis Breton.—Que l’on place au musée du Luxembourg des œuvres choisies de Rodin, qu’on les transfère ensuite au musée du Louvre après sa mort, comme cela se fait pour tous les grands artistes, rien de mieux, et je n’aurais aucune protestation à formuler.

Mais ce qui me paraît inadmissible, c’est la mesure tout à fait exceptionnelle qu’on soumet à notre approbation, et dont n’ont encore été l’objet jusqu’alors aucun de nos plus puissants génies artistiques.

Les circonstances qui ont amené le Gouvernement à nous faire cette proposition sont, d’ailleurs, des plus singulières.

Je n’ai pas l’intention de faire à cette tribune l’historique de l’hôtel Biron depuis qu’il a été attribué à l’Administration des Beaux-Arts; il faut, pour cela, la fine, spirituelle et aimable éloquence de notre ami, M. Léon Bérard, et je suis convaincu qu’il se fera un devoir d’apporter à la Chambre les indications précises et intéressantes qu’il a déjà fournies à la Commission de l’Enseignement.

S’il fait ici un exposé aussi sévère, un grand nombre de nos collègues se refuseront à voter le projet qui nous est proposé et dont l’origine est plutôt singulière.

M. André Lebey.—Pas du tout.

M. Jules-Louis Breton.—Il vous dira, en effet, qu’à son arrivée au sous-secrétariat des Beaux-Arts, l’hôtel Biron était occupé par plusieurs locataires et qu’il eut quelques difficultés à les faire déménager. En ce qui concerne M. Rodin, ce fut même chose tout à fait impossible. Et c’est parce qu’elle ne put le faire partir, que l’Administration des Beaux-Arts nous propose aujourd’hui de lui donner définitivement l’hôtel Biron.

Voilà, en deux mots, l’historique de la question qui se pose devant vous.

Il me paraît, en tous cas, extrêmement dangereux, pour nos belles traditions artistiques, pour notre action artistique dans le monde, que le Gouvernement et le Parlement français semblent donner, sans aucune réserve, leur approbation à l’œuvre d’un artiste qui, certes, a un grand talent, mais qui s’est livré trop souvent à des manifestations tapageuses...

M. André Lebey.—Vous ne pouvez dire cela sérieusement.

M. Jules-Louis Breton.—...et excessives, qui ont eu la plus déplorable influence sur l’orientation artistique de ces dernières années. (Applaudissements.)

M. le président.—La parole est à M. Jules Delahaye.

M. Léon Bérard.—Voulez-vous, monsieur Delahaye, me permettre de répondre en quelques mots à M. Breton?

M. Jules Delahaye.—Volontiers.

M. Léon Bérard.—J’ai été mis très courtoisement en cause par mon honorable ami M. Breton. Je demande la permission de lui répondre avec la même modération et la même courtoisie.

M. Breton a dit que si je rééditais ici les explications que j’ai eu l’honneur de fournir à la Commission de l’Enseignement sur les origines du projet d’affectation de l’hôtel Biron à un musée Rodin, cela suffirait à faire rejeter le projet de loi qui nous est aujourd’hui soumis par le Gouvernement. Il n’en est rien et c’est là-dessus que je voudrais m’expliquer.

Après les observations de M. Breton, deux questions vous sont en réalité soumises: celle de l’affectation d’un immeuble, propriété de l’État, à la conservation des œuvres qui lui sont données par M. Rodin, et celle de savoir quelles directions il convient que l’État donne à l’art français.

M. Breton estime que Rodin a engagé cet art dans des voies de perdition et que c’est une manière de scandale que de consacrer législativement son œuvre et son action en acceptant la donation qu’il veut bien nous faire.

Moi, messieurs, j’estime que Rodin est un très grand artiste. (Très bien! très bien! sur plusieurs bancs.) Je le dis, veuillez le remarquer, sans aucune frénésie dithyrambique; je ne compare Rodin ni au Dieu de la Genèse, ni à Pascal, ni à Victor Hugo, car vous savez que toutes ces comparaisons ont cours dans une certaine critique d’art, lorsqu’il s’agit d’artistes discutés... Non, je dis simplement, avec une conviction profonde et tranquille, que Rodin est un grand artiste. (Très bien! très bien!)

M. Breton pense, sans doute, un peu différemment. Et il est clair que la Chambre n’est pas appelée à trancher aujourd’hui ce différend. Ce que j’en veux retenir, c’est que des conflits de même nature, et tout aussi irréductibles, surgiront chaque fois que nous nous mêlerons de régenter l’art dans les conditions où nous y invitent M. Breton et son allié d’un instant, l’honorable M. Jules Delahaye, que je m’excuse de faire attendre à la tribune.

M. Jules-Louis Breton.—Je demande, au contraire, que le Gouvernement et le Parlement n’interviennent pas dans cette question.

M. Léon Bérard.—Monsieur Breton, vous avez indiqué très nettement que ce qui vous choquait dans le projet du Gouvernement, que j’appuie, c’est que Rodin avait donné, sinon de mauvais conseils, du moins de mauvais exemples à l’art français.

Eh bien! puisque vous avez abordé ce sujet des rapports de l’art et de l’État, je vais vous faire, monsieur Breton, une concession qui ne sera pas pour déplaire à M. Delahaye. Je conviens qu’il fut un temps, sous la monarchie, où l’art officiel a rendu de glorieux services à l’art tout court et qu’ils se sont confondus, en matière d’architecture et d’art décoratif, surtout aux plus grandes et aux plus brillantes époques. Cela a tenu beaucoup moins—monsieur Delahaye, ne vous hâtez pas de triompher—(Sourires) aux institutions politiques qu’à l’état des mœurs publiques et à la constitution de la société. Il y avait alors des corporations où les artistes apprenaient leur métier et une clientèle extrêmement restreinte qui était, d’ailleurs, une élite et aux besoins de laquelle il s’agissait, pour les artistes, de satisfaire.

Aujourd’hui et depuis cent ans, nous sommes en liberté, avec les bienfaits et les inconvénients que le régime comporte.

Il y a dispersion du goût et des tendances en matière d’art. Ce n’est plus l’affaire de l’État d’exercer en ce sujet le pouvoir spirituel. Et, voici ce qu’à ce propos je veux dire à M. Breton: si la République ne peut pas rendre, par l’art officiel, les mêmes services que la monarchie absolue, elle a, du moins, le devoir de se montrer aussi libérale que la monarchie constitutionnelle.

Jamais, à l’époque des grandes batailles entre classiques et romantiques, la Restauration ne s’est mêlée dans ce conflit. Sous Louis XVIII, à l’occasion du même salon de peinture, le Gouvernement a décoré M. Ingres et acheté à M. Eugène Delacroix son premier tableau. Louis-Philippe qui n’aimait pas beaucoup Eugène Delacroix et qui, malgré la finesse de son esprit, ne le comprenait peut-être pas très bien, Louis-Philippe n’a pas cessé d’encourager ce grand peintre, notamment en lui faisant la commande du magnifique plafond qui orne notre bibliothèque.

Je vous demande, monsieur Breton, d’être aussi libéral, en art, que Louis XVIII, Charles X et Louis-Philippe. (Rires et applaudissements.)

M. Jules-Louis Breton.—Je demande la parole.

M. Léon Bérard.—Cela dit, et puisqu’on m’a rendu responsable des origines de l’affaire que je félicite amicalement M. Painlevé et M. Dalimier d’avoir si heureusement poursuivie et terminée, voici ce qui s’est passé.

L’hôtel Biron a été acquis par l’État en juillet 1911.

Si vous vous reportez aux travaux préparatoires de la loi par laquelle cette acquisition a été réalisée, vous y verrez qu’on s’est essentiellement proposé pour but de sauver un chef-d’œuvre d’architecture du XVIIIe siècle, en même temps que d’offrir au peuple de Paris de nouveaux espaces libres et un magnifique jardin.

Les projets d’affectation se sont aussitôt multipliés. Successivement ou simultanément, il a été question d’affecter l’hôtel Biron à un palais des souverains, au ministère de la Justice, au Service des retraites ouvrières, à la mairie du VIIe arrondissement et au sous-secrétariat d’État des Beaux-Arts. (Rires.)

Il faudrait n’avoir aucune expérience des affaires administratives pour ne pas se rendre compte qu’avec cette multiplicité de projets, ce qui serait inévitablement arrivé, c’est que nous aurions peut-être vu l’hôtel Biron tomber de vétusté avant qu’il lui eût été donné aucune destination utile.

Or, il se trouvait que, dès avant l’acquisition de cet immeuble par l’État et son affectation à l’Administration des Beaux-Arts, un certain nombre d’artistes, parmi lesquels M. Rodin, y avaient été installés, à titre plus ou moins précaire, par le mandataire de justice qui était chargé de la gestion du domaine. M. Rodin y avait transporté quelques-unes de ses œuvres, notamment celles en voie d’exécution, dont la commande lui avait été faite par l’État.

Depuis longtemps, on nous avait demandé, par une pétition signée d’écrivains, d’artistes, d’hommes politiques, de réunir dans un musée public les originaux de ses œuvres, dont M. Rodin se proposait dès lors de faire don à l’État.

Il nous a paru, à mon ami M. Klotz, alors ministre des Finances, et à moi-même, que puisque le Parlement avait voulu, en acquérant l’hôtel Biron, sauver un chef-d’œuvre d’architecture, il était tout naturel d’embellir encore le jardin, qui serait ouvert au public, par un musée où il pourrait voir dans son développement et dans son ensemble l’œuvre d’un grand artiste. Car, messieurs, si Rodin est discuté par M. Breton, il est, à l’étranger, en Angleterre, aux États-Unis et jusqu’au Japon l’un des noms les plus glorieux et les plus justement populaires de l’art français.

M. Jules-Louis Breton.—Malheureusement pour l’art français. (Mouvements divers.)

M. Léon Bérard.—Voilà ce que nous avons voulu faire et ce que nos successeurs ont réalisé, en menant à bonne fin des négociations engagées depuis trois ou quatre ans. Nous avons tout simplement voulu donner à un bel exemplaire d’architecture française, la destination artistique qui paraissait impliquée dans le vote même que la Chambre émettait en 1911. La renommée de Rodin est, dès à présent, assez sûre et son talent suffisamment consacré pour que nous risquions, en adoptant ce projet, de lui rendre un hommage que la postérité ne ratifierait pas. (Vifs applaudissements.)

M. Jules-Louis Breton.—Permettez-moi, monsieur Delahaye, de répondre quelques mots. Je ferai d’abord remarquer que, malheureusement pour la Chambre, notre collègue, M. Bérard, a enlevé, dans son discours, tout l’humour de l’historique de l’hôtel Biron qu’il avait apporté à la Commission de l’Enseignement.

M. Charles Benoist.—Cela devait être autre chose, mais cela ne pouvait pas être plus joli.

M. Jules-Louis Breton.—C’était en tout cas beaucoup plus savoureux. Notre collègue avait, en effet, indiqué qu’il s’était trouvé quelque peu embarrassé, en arrivant au sous-secrétariat des Beaux-Arts, devant les locataires qui occupaient à ce moment l’hôtel Biron. La liquidation avait concédé ces locaux à trois locataires jouissant tous à des degrés divers d’une certaine notoriété: M. Rodin, M. de Max et Mme Jeanne Bloch.

M. Simyan.—C’était le liquidateur qui les avait installés là.

M. Jules-Louis Breton.—L’expulsion de Mme Bloch ne souffrit pas de trop grandes difficultés. Il paraît, en revanche, que l’expulsion de M. de Max fut déjà infiniment plus compliquée; mais quand il fallut s’attaquer à M. Rodin, ce fut, cette fois, matériellement impossible. L’Administration des Beaux-Arts n’ayant pu, malgré de longs et louables efforts, le faire consentir à déménager, trouva finalement, pour se tirer d’embarras, l’élégante solution que l’on vous demande aujourd’hui de ratifier.

C’est, en deux mots, l’historique vrai du projet de loi qui vous est soumis; la chose n’est pas contestable et nulle rectification, vous le verrez, ne sera apportée sur ce point précis.

Je reprends maintenant la partie artistique du discours de M. Bérard. M. Bérard paraît considérer que c’est moi qui soulève ce débat. C’est renverser singulièrement les rôles: ce n’est pas moi qui ai pris cette regrettable initiative et qui vous demande de prendre parti dans une polémique artistique, ce n’est pas moi qui viens faire ici l’apologie d’une thèse artistique quelconque, ce n’est pas moi qui viens vous demander de prendre une mesure absolument exceptionnelle pour un artiste discuté et discutable, quoi que vous disiez. Jamais je n’ai songé à demander une telle chose.

Si on avait réservé à M. Rodin le même traitement qui est accordé à tous les grands artistes, si on avait proposé de mettre certaines de ses œuvres au Luxembourg, puis au Louvre, je n’aurais jamais songé à apporter à cette tribune aucune protestation; mais ce n’est pas cela que vous voulez, vous nous demandez une mesure tout à fait exceptionnelle qui n’a jamais été proposée pour aucun artiste, à n’importe quelle époque et sous aucun régime. En aucune circonstance, on n’a jamais pris une mesure semblable à celle qui est demandée pour les œuvres de M. Rodin.

Par conséquent, ce n’est pas moi qui prends parti, en matière artistique, et qui vous demande de mêler le Gouvernement et la Chambre aux polémiques artistiques. Je vous demande exactement le contraire, et c’est le Gouvernement lui-même, en apportant d’une manière bien intempestive en un tel moment le projet qu’il soumet à nos suffrages, qui nous demande de prendre parti en ces matières qui devraient rester complètement en dehors de nos discussions politiques.

J’ai dit tout à l’heure, et je le répète volontiers, que M. Rodin est un artiste de talent; et c’est justement parce que je reconnais son talent que je déplore les fantaisies regrettables, les exagérations extravagantes auxquelles il s’est trop souvent livré dans ses manifestations artistiques. Je considère, par suite, qu’il y aurait danger, au point de vue des belles traditions artistiques de notre pays, à voter le projet qui nous est soumis.

C’est donc moi qui préconise la neutralité artistique du Parlement et de l’État, et c’est M. Bérard, ainsi que ceux qui ont déposé le projet qui veulent faire prendre parti à la Chambre pour une conception artistique qui est pour le moins discutable. (Applaudissements.)

M. le président.—La parole est à M. Jules Delahaye.

M. Jules Delahaye.—Pour ne faire aucune peine à notre honorable rapporteur et ne pas offenser sa foi dans le «génie unique», comme il dit, de M. Rodin, je me garderai même de contester la sorte de dogme, auquel il s’est rallié. Je reconnais, d’ailleurs, qu’il ne fallait rien de moins que ses affirmations un peu osées pour justifier la convention vraiment «unique», qu’il soutient avec un lyrisme débordant. Mais il me permettra d’être assez libre penseur (On rit) pour lui expliquer les doutes qui ont inspiré ma proposition. Car, bien que surpris par le dépôt de son rapport à la première heure de notre rentrée et par la mise à l’ordre du jour dès le surlendemain, il ne m’a pas laissé le temps de venir le développer devant mes collègues de la Commission de l’Enseignement et des Beaux-Arts. Si je suis bien informé—M. Symian voudra bien me le dire—la Commission n’a pas même été prévenue par son président que j’avais reçu sa convocation trop tard pour pouvoir y répondre et que j’avais déposé un amendement, ainsi que j’avais eu le soin et la déférence de l’en avertir télégraphiquement.

M. Symian, rapporteur.—Permettez-moi une précision. Je n’ai reçu votre dépêche, par laquelle vous m’annonciez le dépôt d’un contre-projet, que vers quatre heures du soir. La Commission avait été réunie à une heure et demie et sa séance était levée depuis longtemps quand j’ai reçu votre dépêche. Je ne connaissais donc pas votre intention et encore moins votre contre-projet que je viens de recevoir il y a une demi-heure. Vous ne doutez pas un instant que si je les eusse connus, je me fusse empressé d’en saisir la Commission. Je l’ai indiqué aujourd’hui à la Commission et si vous aviez bien voulu vous rendre à cette réunion, vous n’auriez pas produit une affirmation qui n’est pas conforme à la vérité des faits.

M. Jules Delahaye.—Je n’ai pas affirmé, j’ai pris la précaution de vous demander si j’étais bien informé. Au reste, je ne vous fais pas grand grief de votre précipitation, car vous avez une excuse très plausible: M. Rodin, en effet, exige un débat et une solution électriques. Après le 1er octobre, si nous ne nous inclinions pas, c’en serait fait de la munificence et du musée de M. Rodin.

M. le rapporteur.—Quand il y a une convention, il faut la respecter.

M. Jules Delahaye.—Au moment où nos minutes paraissent des années et où des projets bien plus urgents, semble-t-il, attendent encore nos délibérations, M. le rapporteur ne m’en voudra pas de trouver l’impatience de M. Rodin un peu excessive et même un peu familière à l’égard de la «souveraineté nationale».

Afin d’abréger mes observations, laissez-moi vous lire le texte de mon contre-projet et le sommaire d’usage qui l’accompagne. Il est arrivé trop tard aussi pour vous le faire distribuer, en temps convenable, comme l’a dit M. Simyan.

«Article premier.—Aucun musée nouveau, aucune collection d’art ne pourront être créés aux frais de l’État ou dans les édifices publics, du vivant des légataires ou des donateurs intéressés.» (Interruption.)

M. le président.—Nous sommes dans la région de l’art, messieurs.

M. Jules Delahaye.—Si je ne peux pas parler d’art sans exciter vos passions...

M. André Lebey.—Cela excite bien les vôtres.

M. Jules Delahaye.—Qu’en savez-vous?

M. André Lebey.—Je vous écoute et je m’en rends compte.

M. Jules Delahaye.—Laissez-moi au moins continuer ma lecture, pour savoir si je suis aussi passionné que vous le prétendez:

«Art. 2.—La valeur artistique des donations ou legs, ainsi que leurs conditions financières ou immobilières, devront être soumises à l’avis préalable et motivé d’une commission de douze membres, élue, pour moitié, par les classes compétentes de l’Institut...» (Interruptions sur les bancs du parti socialiste.)

Attendez la fin de la phrase.

M. le président.—Monsieur Delahaye, voulez-vous me dire si cette nomination d’une commission formée de membres de l’Institut est dans le texte?

M. Jules Delahaye.—Je le relis: «Art. 2.—La valeur artistique des donations ou legs, ainsi que leurs conditions financières ou immobilières, devront être soumises à l’avis préalable et motivé d’une commission de douze membres, élue, pour moitié, par les classes compétentes de l’Institut, et pour moitié en dehors de l’Institut.» (Interruptions sur les bancs du parti socialiste.)

M. le président.—Messieurs, ne laissez pas dire qu’on ne peut pas parler quand on n’est pas de votre avis.

M. Jules Delahaye.—Pour abréger le plus possible mes observations,—car je suis fatigué d’un voyage nocturne,—je vous demande la permission de lire aussi mon exposé sommaire, ce qui me permettra d’éviter tout développement: «Aux engouements passagers ou aux prétentions excessives des coteries d’art ou des artistes trop enclins à se soustraire aux sages traditions de nos musées nationaux, qui, jusqu’à ce jour, imposaient à toute consécration du «génie» la sanction du temps,—il s’agit d’imposer, par le contre-projet ci-contre, au moins le contrôle et l’appréciation motivée d’une élite de compétences indépendantes de toute influence étrangère à l’art.

«Il s’agit aussi d’empêcher la conséquence évidente d’un précédent sans pareil dans l’histoire ancienne et moderne des artistes français.»

M. Jules-Louis Breton.—Très bien!

M. Delaroche-Vernet.—C’est une erreur absolue.

M. Jules Delahaye.—«Car il est facile de prévoir que, dans l’avenir, beaucoup d’autres que M. Rodin seront tentés, moyennant de riches donations, de faire proclamer, de leur vivant, une supériorité contestée par l’élite de leurs pairs.

«Il s’agit encore de relever d’autant plus haut, aux yeux des contemporains, l’exception proposée pour M. Rodin et de justifier autrement que par une convention avec l’État, intéressée de part et d’autre, «la faveur unique, accordée à un génie unique, en retour d’un don unique».

«Il s’agit surtout de maintenir contre tout particularisme l’abnégation artistique, qui n’a jamais cessé d’être le plus grand orgueil des artistes français et de proclamer une fois de plus que la plus grande gloire pour ceux-ci est, non pas d’obtenir d’une assemblée politique un atelier et un musée isolés, personnels, dans un édifice public, mais d’être admis dans nos musées nationaux à côté des illustrations nationales.»

En résumé, comme vous le voyez, je ménage l’opinion qu’a de son œuvre M. Rodin et qu’ont avec lui le Gouvernement et deux Commissions de la Chambre. Je la ménage assez pour ne pas écarter d’emblée ses propositions pour le moins insolites, j’allais dire son caprice «unique», dans le passé, dans le présent, et, vraisemblablement dans l’avenir, au dire de M. le rapporteur lui-même. Je craindrais d’être confondu dans le mépris qu’il professe pour le vulgaire, qui s’obstine dans l’incompréhension du miracle «d’œuvres si vivantes», écrit-il, «qu’elles rappellent tantôt les grâces de la statuaire grecque, tantôt la puissance de Michel-Ange». (Très bien! très bien! sur divers bancs.)

Jugez si j’ai raison d’être circonspect par ces quelques lignes, dont tout le rapport de M. Simyan n’est que le développement.

«Le troupeau des confrères médiocres mêle ses railleries à celle de la foule. L’artiste, qu’on accusait de mouler la nature, est maintenant accusé de la violenter.

«Il néglige les sottises de tous ceux qui ont des yeux pour ne point voir.» (Très bien! très bien! sur les bancs du parti socialiste.)

M. André Lebey.—Il y en a beaucoup.

M. Jules Delahaye.—«Soutenu par une petite élite d’admirateurs clairvoyants: statuaires, peintres, critiques, amateurs, il poursuit sa tâche les yeux fixés sur la nature. A chaque salon il scandalise les Béotiens de Paris et d’ailleurs.»

La phillipique est audacieuse, j’en conviens. Mais treize pages sur ce ton d’amertume et de défi ne sont pas sans suggérer une remarque inquiétante pour des législateurs à qui l’on demande de prendre parti pour un maître qui n’a encore, pour l’exalter, ni la grande foule, ni la grande élite de ses confrères.

M. le rapporteur.—Je parle là de ses débuts, mais, depuis, tout le monde s’est incliné devant le génie de Rodin. (Très bien! très bien! sur les bancs du parti socialiste.)

M. Jules Delahaye.—Vous exagérez. Plus les législateurs, à qui l’on demande, en somme, une décision à laquelle ils sont si mal préparés par leurs occupations et, pour le plus grand nombre, par leur compétence, plus ces législateurs seront modestes dans leur jugement, plus ils paraîtront excusables de douter qu’ils soient vraiment qualifiés pour accorder à M. Rodin la compensation exorbitante qu’il sollicite en faveur de ses vieux jours, plus ils seront excusés de ne pas vouloir se prononcer entre un public récalcitrant, une démocratie ainsi dédaignée, des contribuables traités de troupeau aveugle, imbécile, et un artiste qui s’est donné la tâche de scandaliser tout le monde. (Exclamations sur les bancs du parti socialiste.)

J’entends bien que l’honorable M. Simyan ne doute de rien. Il a réponse à tout. Il affirme que «la vérité fait son chemin», que peu à peu la foule et l’élite finissent par comprendre, que peu à peu «tout homme capable d’une émotion esthétique est conquis», que toutes les résistances sont vaincues et que M. Rodin a fait, entre autres «miracles», le miracle de «soumettre le public à son jugement, qui est le bon». C’est toute la question et c’est là que j’attendais l’honorable M. Simyan. (Murmures et interruptions sur les bancs du parti socialiste.)

Je ne dis et ne dirai rien qui puisse vous froisser. Outre que tant de «peu à peu» me paraissent bien contradictoires avec les résistances soi-disant vaincues, j’aimerais bien savoir à quels signes l’honorable M. Simyan a reconnu que M. Rodin avait vraiment soumis le public à son goût, et que son goût était le meilleur.

M. le rapporteur.—Il suffit de voir la pétition de tous les artistes et littérateurs en faveur du musée Rodin; elle contient les plus grands noms de la littérature et de l’art à l’heure actuelle et de tendances les plus opposées.

M. Jules Delahaye.—Je pourrais vous en citer beaucoup plus d’autres encore qui ne partagent pas leur sentiment.

Le malheur, c’est que nous sommes obligés de trancher le débat. J’ai cherché le précieux indice des résistances enfin vaincues par le génie de M. Rodin. Avec la meilleure volonté, je n’ai pu le trouver dans tout le rapport de notre honorable collègue qu’à la treizième page. Encore paraît-il tiré de bien loin: «M. Rodin est épris de gloire, le plus noble but de l’ambition», s’écrie l’honorable M. Simyan.

Très bien, mais c’est en quoi le génie de M. Rodin n’est pas «unique». S’il fallait donner à tous les artistes épris de gloire un hôtel historique, un couvent, une chapelle, un jardin public, il ne vous resterait bientôt plus rien du fameux milliard des congrégations.

M. le rapporteur.—Voilà le bout de l’oreille!

M. Jules Delahaye.—L’oreille et l’âme tout entières.

M. André Lebey.—Eh bien! vous n’êtes pas devenu libre penseur. Vous l’avez dit, mais ce n’est pas exact.

M. Delaroche-Vernet.—Parlez-nous de l’immeuble et non de l’artiste.

M. Jules Delahaye.—M. Simyan n’en conclut pas moins avec bravoure que vous ne pouvez pas, messieurs, hésiter à réaliser le rêve caressé depuis plusieurs années par M. Rodin, que vous lui permettrez d’installer son musée dans le cadre qu’il a choisi et que, ce faisant, vous serez ses obligés. «Ce sera, dit-il, le remerciement de la Chambre.»

Pourquoi le remerciement de la Chambre?

L’honorable M. Simyan vous le dit dans une formule que je vous prie de retenir, messieurs, car elle est rare dans l’histoire de l’art. Depuis qu’il y a des rois, des républiques et des sculpteurs, je ne crois pas que jamais artiste ait reçu un pareil coup sur sa couronne de lauriers. C’est du 420. Tout autre que M. Rodin en paraîtrait écrasé. L’honorable rapporteur a un trait commun avec M. Rodin: il ne lui déplaît pas «de scandaliser les Béotiens de Paris et d’ailleurs».

Veuillez écouter ce morceau: «Il est bien vrai que l’État, qui accueille au Luxembourg les plus belles œuvres des artistes vivants, et qui offre la glorieuse hospitalité du Louvre à celles que le temps a consacrées, ne saurait concéder une partie du domaine public à chacun des grands artistes qui sont l’ornement de ce pays; mais il peut accorder cette faveur unique à un génie unique en retour d’un don unique. Si c’est un précédent, il est à craindre qu’il ne se renouvelle pas de longtemps.»

Ne vous semble-t-il pas, messieurs, que voilà des raisons bien hardies pour créer un précédent extraordinaire, inouï, mais bien fragiles et bien peu cohérentes pour édifier un nouveau musée et une loi d’exception?

N’hésiterez-vous pas à les faire vôtres, comme vous y invite l’honorable M. Simyan et ne craindrez-vous pas, en comblant tous les vœux de M. Rodin, de paraître tenir la gageure d’une poignée de frondeurs, d’une petite élite d’amateurs qui ont juré de venger les injures du plus fameux des mécontents?

Dans sa foi religieuse en M. Rodin, l’honorable M. Simyan me rappelle un moine (Exclamations et rires) encore plus célèbre que M. Rodin.

M. le rapporteur.—J’aime mieux cette foi que l’autre.

M. Jules Delahaye.—Le P. Lacordaire, qui bravait volontiers, lui aussi, les critiques et les railleries de son temps, a prononcé, un jour, ce mot sublime sur les lèvres d’un aussi grand orateur, d’un artiste aussi rare: «Sachez que je n’ai pas le sentiment du ridicule.»

Un membre à gauche.—Il pouvait se permettre cela.

M. Jules Delahaye.—Comme le P. Lacordaire, comme M. Rodin, l’honorable M. Simyan ne me paraît pas non plus avoir le sentiment du ridicule.

M. le rapporteur.—Je ne l’ai pas le moins du monde.

M. Jules Delahaye.—Mais il n’en saurait être de même pour un Gouvernement d’opinion, pour une Chambre de députés.

Au moment de ressusciter la vieille institution des peintres du roi, des sculpteurs de la reine, au moment de leur réserver, non seulement les principales commandes de l’État, comme au temps de la monarchie, mais de leur donner encore des monuments historiques pour installer leur atelier, leur musée, une sorte d’hymne à leur génie ne saurait leur suffire.

Il faut aussi un peu d’esprit critique, un contrôle moins superficiel et surtout moins partial pour les convaincre d’engager les deniers de l’État, d’aliéner le domaine public, de désigner les peintres et les sculpteurs de la République.

L’esprit critique et le contrôle sévère, c’est ce qui pouvait manquer, sinon à l’honorable M. Simyan, du moins à son rapport, sur l’acceptation définitive de la donation de M. Rodin.

Il n’est pas difficile à des ministres de trouver des fonctionnaires, fussent-ils conservateurs des musées nationaux et architectes du Gouvernement, pour présenter des évaluations d’actif de 2.086.505 francs en face d’évaluations de 13.150 francs. On n’a qu’à leur dire préalablement que les richesses ainsi inventoriées sont «inestimables». Mais il n’est besoin que de percevoir les articles de semblables devis, de pareils bilans, pour en apercevoir les omissions volontaires, les complaisances ordonnées et les futures surprises. Il n’est besoin que de lire, en particulier, les conditions résolutives et révocatrices du contrat, pour en pressentir l’éventuel danger. Jugez-en par ces seules dispositions:

«Art. 2.—M. Rodin recrutera, nommera et révoquera, à son gré, le personnel chargé de la garde et de l’entretien du musée.

«Art. 7.—Il est expressément convenu que les risques de la conservation, ainsi que ceux de transport de ces divers objets à l’hôtel Biron... resteront à la charge exclusive du ministère des Beaux-Arts, quoique le transport doive en être effectué par les soins de M. Rodin et à ses frais.

«En conséquence, M. Rodin ne pourra, en aucun cas, être jamais rendu responsable, soit de la perte ou disparition, soit de la détérioration, de tout ou partie de ces objets.

«Dans le cas d’inexécution dûment constatée de toutes les conditions ci-dessus ou de l’une d’elles seulement, la présente donation sera révoquée purement et simplement, et M. Rodin reprendra la propriété des biens donnés.»

Ainsi, aucune responsabilité pour M. Rodin, et la faculté de révocation pure et simple, dans le cas d’inexécution d’une seule clause du contrat, comme le vol, la perte et la disparition des pièces nombreuses du musée.

Les artistes sont mobiles et changeants. Quelle tentation pour un homme âgé et entouré peut-être de bien des gens intéressés à ressaisir après lui une propriété qui leur échappe, pour un donateur qui semble avoir la vocation du mécontentement esthétique, de transformer la fantaisie de munificence en une fantaisie de révocation!

Je n’insiste pas sur les inconvénients d’une convention préconisée par l’honorable M. Simyan. Quoi qu’il en dise, il saute aux yeux que M. Rodin en a les principaux avantages, de son vivant, et que l’État peut en avoir, plus tard, les plus grands risques. Au reste, la nature des critiques que j’ai l’honneur de vous exposer dans le sommaire de mon contre-projet étant surtout d’ordre public, il serait superflu de m’étendre sur les motifs d’ordre privé qui vous engagent à examiner de plus près la valeur «inestimable», mais estimée par des experts qui vous sont inconnus, de ce que l’État donne et de ce que M. Rodin reçoit.

Je glisse aussi sur la convenance du futur musée, établi dans un couvent et une chapelle par un artiste dont on nous dit qu’il a toujours eu la prétention de soumettre le public à son goût, qui est le bon, et je me contente, à cet égard, de reproduire sans commentaire le passage suivant du rapport de M. Simyan:

«Et voici l’expression la plus réaliste du désir et de l’amour, dans des œuvres qui comptent parmi les plus hardies. Le culte de M. Rodin pour la nature ne lui a pas permis de la mutiler. Des passions et des attitudes humaines, il pense qu’aucune ne doit être exclue de l’art, pourvu qu’elles soient vraies et qu’elles soient belles. En art, il n’y a, pour lui, d’immoral que le faux et le laid. L’amour physique, la passion la plus universelle, source de volupté, source de vie, chantée par Lucrèce en des vers immortels, est digne d’inspirer le sculpteur comme le poète. Il comporte une beauté plastique qu’il est légitime de reproduire à condition d’éliminer le détail vulgaire. De cette conception est né tout un monde d’amants et d’amantes. Une toute jeune femme assise sur ses talons, les deux mains appuyées à terre, tend son minois de Japonaise avec des airs de chatte, et creuse ses reins frémissants de vie. Des couples se cherchent avec fureur, d’autres s’étreignent; un autre, séparé, est anéanti dans le sommeil. Certains groupes font penser à la brûlante Sapho; certains semblent des illustrations de Baudelaire.»

Il n’est pas bon qu’un musée qui, jadis, devait demeurer secret, soit ouvert au public, pour y contempler des spectacles dont l’immoralité est indifférente à l’artiste.

Il n’est pas bon, il n’est pas prudent, de dispenser de la sanction du temps, reconnu nécessaire par l’expérience de tous les pays et de tous les siècles, la consécration des talents et même des génies les plus populaires, et à plus forte raison des talents et des génies les plus contestés.

Il n’est pas bon, il n’est pas prudent de proclamer solennellement que ces talents, ces génies pourront, désormais, si vous votez le projet du Gouvernement, préférer les jouissances immédiates d’un atelier d’État, d’un musée personnel, à la gloire posthume et désintéressée d’un musée national.

Il convient mieux à une commission d’hommes de l’art, choisis consciencieusement et en toute indépendance par des hommes de l’art, qu’à une assemblée politique de prendre la responsabilité de décider qu’il en sera autrement pour M. Rodin que pour les autres artistes français.

La renommée de M. Rodin ne peut que gagner à l’arbitrage de ses pairs, les plus illustres et les plus compétents. Une moitié par les membres de l’Institut qui ne passent pas pour les plus médiocres et une moitié par la grande ou la petite élite, à l’estime de laquelle il doit tenir par-dessus tout.

S’il est vrai, comme on nous l’assure, que M. Rodin a vaincu toutes les résistances, qu’il a réussi enfin à soumettre le public à son goût, s’il a forcé l’admiration de tous, quelle revanche pour son génie méconnu jusqu’ici, que cette constatation par experts indiscutables, indiscutés, jointe à celle du Gouvernement et de la Chambre des députés. Quelle revanche même pour la petite élite de ses admirateurs clairvoyants mais solitaires.

Constatation d’autant plus opportune et nécessaire que, à l’heure où nous sommes, les résistances ne semblent pas aussi réduites que vous le prétendez. Voyez ce qui se passe autour de vous. Vous sollicitez une sorte de réhabilitation d’un génie incompris, une manifestation de remerciement qui ne s’est jamais vue.

Et les journaux d’art, aussi bien que les journaux politiques, se taisent presque unanimement. On disait, jadis, que le silence des peuples était la leçon des rois. Il devrait aussi être la leçon des Parlements souverains, la leçon de la «République des arts» et de la «République des camarades». (Mouvements divers.)

M. Marrou.—Il y a autre chose à dire et à faire en ce moment que le discours que vous prononcez.

M. Jules Delahaye.—Alors, vous seriez seul à avoir le droit de parler et d’exprimer vos opinions?

M. Marrou.—Non, mais vous parlez à tort en ce moment.

M. le président.—Pardon! il y a un projet de loi à l’ordre du jour; et l’orateur est parfaitement en droit de le discuter. Veuillez l’écouter. Vous aurez le droit de prendre la parole sur le projet. D’autres orateurs l’ont fait.

M. Jules-Louis Breton.—Nous sommes tous d’accord sur ce point que ce n’était pas le moment de discuter un tel projet.

Sur les bancs du parti socialiste.—Pas tous!

M. Jules Delahaye.—Je croyais que le régime parlementaire était celui de la contradiction. Et toutes les fois qu’on élève une contradiction ici on est interrompu et maltraité.

M. Marrou.—Avouez que le moment est mal choisi.

M. Jules Delahaye.—...Pour déposer ce projet. Oui; c’est ce que j’ai dit. Et vous me reprochez d’être d’accord avec vous.

Un seul journal à ma connaissance, un journal républicain, que vous lisez et applaudissez tous les jours, celui qui a fait la campagne si heureuse «des canons et des munitions», a chargé un écrivain, estimé de tous pour son talent et son indépendance courageuse, de placer sous vos yeux des réflexions bien appropriées aux circonstances que nous traversons. Permettez-moi de vous les lire pour terminer. (Interruptions et bruit sur les bancs du parti socialiste.)

Sur divers bancs du parti socialiste.—Non! non! Nous n’estimons pas Gohier.

M. Jules Delahaye.—Tant pis pour vous, si vous ne l’estimez pas.

M. le président.—Messieurs, veuillez laisser l’orateur s’expliquer.

M. Jules Delahaye.—Le Journal, dis-je, a chargé cet écrivain de mérite de placer sous vos yeux des réflexions bien appropriées aux circonstances que nous traversons; permettez-moi de les recommander à votre attention, pour terminer.

M. Jean Longuet.—Il y a des noms qu’on ne doit pas prononcer ici...

M. Jules Delahaye.—Voici ce qu’écrivait, hier, M. Urbain Gohier... (Vives exclamations sur les bancs du parti socialiste.)

M. Jean Longuet.—Il faut avoir la pudeur de ne pas parler de lui ici. (Bruit.)

M. Jules Delahaye.—Ne parlez donc pas de pudeur.

Raffin-Dugens.—C’est un assassin, et la justice l’a pris sous sa protection. (Vives exclamations et bruit sur un grand nombre de bancs...)

M. le président.—C’est intolérable! Voulez-vous, oui ou non, écouter l’orateur?

Raffin-Dugens.—L’orateur n’a pas le droit d’apporter ici cette protestation. (Bruit.) Il devrait être à l’ombre, cet homme-là. (Bruit.)

M. le président.—Vous allez m’obliger à vous rappeler à l’ordre, si vous continuez.

Raffin-Dugens.—Vous pouvez me rappeler à l’ordre. Je dis qu’Urbain Gohier est l’assassin de Jaurès, et s’il y avait une justice...

M. le président.—Je vous prie de cesser ces interruptions continuelles.

Raffin-Dugens.—Nous ne voulons pas entendre ces paroles!

M. le président.—Je vous rappelle à l’ordre pour votre persistance à interrompre.

Raffin-Dugens.—Portez cela au cabinet! (Vives exclamations et bruits.)

M. le président.—Je vous rappelle à l’ordre avec inscription au procès-verbal.

Sur les bancs du parti socialiste.—Tous!... tous!

M. Jean Longuet.—Nous sommes solidaires.

M. le président.—Non! Vous ne pouvez prendre à votre compte des expressions aussi antiparlementaires que celle-là!

M. Jules Delahaye a la parole et il la gardera. (Très bien! très bien!)

Je fais appel à tous mes collègues: je les prie de respecter la liberté de la tribune. (Applaudissements.)

M. Marius Moutet.—Nous ne laisserons pas lire la prose d’un homme qui a poussé à l’assassinat d’un de nos camarades. (Bruit.)

A droite.—Lisez! lisez!

Sur les bancs du parti socialiste.—Non! Non! (Bruit.)

M. Paul Poncet.—Elle ne sera pas lue.

M. Jules Delahaye.—Quoi que vous disiez, elle sera lue.

M. le président.—Un jour peut-être viendra où quelqu’un des vôtres voudra lire un article qui déplaira à une autre partie de l’assemblée. Ce jour-là, je croirai de mon devoir d’assurer la liberté de la tribune pour vous comme je le fais en ce moment pour M. Jules Delahaye. Puis-je procéder autrement? (Applaudissements.)

M. Jules Delahaye.—Messieurs, voici des lignes qui ne sont pas faites pour exciter vos colères. Je vous répète que je les lirai.

M. Jean Longuet.—Non! non! Nous oublierions la mémoire de Jaurès.

M. Jules Delahaye.—Si! si! Car elles traitent d’une question d’art, de quelque part qu’elles viennent—et je proteste contre tout ce que vous venez de dire de M. Urbain Gohier. Vous pouvez les entendre, et les entendre avec calme. Je reprends.

«Nous pouvons vendre le trop-plein de nos musées...» (Vives réclamations sur les bancs du parti socialiste.)

M. Deguise.—Vous ne ferez pas cette lecture: nous ne vous le permettrons jamais. (Bruit.)

M. Jules Delahaye.—Je la ferai, que vous le permettiez ou non.

M. le président.—Je n’ai pas besoin de vous rappeler les circonstances dans lesquelles nous nous trouvons. Laissez-moi vous dire que peut-être vous soulignez à l’excès, en lui attachant trop d’importance, un incident qui, dans les événements que nous traversons (Applaudissements), devrait compter pour peu de chose à vos yeux.

Maintenant, messieurs, vous savez à quel sentiment de liberté j’ai toujours fait appel ici...

Plusieurs membres.—C’est exact.

M. le président.—...Vous savez que je me suis toujours efforcé, avec vous tous, de défendre la liberté de la tribune, qui est notre bien commun; je vous supplie de ne pas prolonger cet incident. (Applaudissements.)

M. Valière.—Eh bien! que M. Delahaye le termine! (Bruit.)

M. le président.—Voulez-vous, messieurs, m’obliger à suspendre la séance? Est-ce cela que vous voulez?

M. Jules Delahaye.—Je reprends ma lecture:

«Nous pouvons vendre le trop-plein de nos musées...» (Nouvelles réclamations sur les bancs du parti socialiste.)

M. le président.—Je supplie encore une fois quelques interrupteurs de ne pas donner au pays ce spectacle. S’ils continuent à interrompre, je suspendrai la séance et ils en auront la responsabilité. (Très bien! très bien!)

M. Jules Delahaye.—Voici, messieurs, des lignes qui n’ont rien de politique, et qui expriment un avis que bien d’autres avant M. Urbain Gohier ont exprimé:

«Nous pouvons vendre le trop-plein de nos musées, parce que nos musées sont réellement trop pleins. Ce ne sont plus des musées, mais des capharnaüms. Aucun morceau n’est en valeur. Que de travail et que d’argent pour aboutir au ridicule! On achète sans trêve pour consommer les crédits budgétaires, comme on rôtit les pauvres bureaucrates pour consommer la provision de bois. On emmagasine sans discernement les legs hétéroclites de tous les Chauchard qui veulent mériter post mortem les honneurs nationaux décernés à leur argent. Il en résulte un extraordinaire bric-à-brac, devant lequel l’étudiant artiste reste affolé et l’amateur dégoûté.

Notes in this chapter

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