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Relation du groenland

RELATION DU GROENLAND A MONSIEUR DE LA MOTHE LE VAYER. (continued 2)

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Voila quelle a esté la fin de tous ces malheureux Groenlandois. Ils estoient, comme je vous ay despeint les Lappes, de petite taille, & larges de quarreure; forti pectore, & armis; bazanez, camus, & comme tels, ils avoient les levres grosses, & relevées. Les despoüilles de leurs bateaux, de leurs rames, de leurs arcs, de leurs fleches, de leurs fondes, & de leurs habits, sont demeurées en Danemarc. Nous avons veu à Coppenhague deux de ces Bateaux, avec leurs rames; l'un chez M. Vormius, & l'autre chez l'hoste de Monsieur l'Ambassadeur. Leurs habits faits de peaux de chiens, & de veaux marins, leurs chemises d'intestins de poissons, & une de leurs camisoles, faite de peaux d'oyseaux, avec leurs plumes de diverses couleurs, sont penduës par rareté dans le Cabinet de M. Vormius, avec leurs arcs, & leurs fleches, leurs fondes, leurs couteaux, leurs espées, & les javelots, dont ils se servent à la pesche, armez de mesme que leurs fleches, de cornes, ou de dents, aiguisées. Nous y avons veu un Kalandrier Groenlandois, composé de 25. ou 30. petits fuseaux, attachez à une courroye de peau de mouton, qui n'est à l'usage de qui que ce soit, que des originaires Groenlandois.

Le Roy de Danemarc fut rebuté du Groenland, & n'y envoya plus. Mais des Marchands de Coppenhague entreprirent cette navigation, & formerent une Compagnie, qui subsiste encore sous le nom de Compagnie du Groenland, dans laquelle ils engagerent des personnes de condition. Cette Compagnie y envoya deux navires, en l'année 1636. Ces navires allerent dans le golfe Davis, & à cette partie du Groenland nouveau, qui est sur la coste de ce golfe. Ils n'eurent pas moüillé l'ancre, que huit Sauvages allerent à eux, avec leurs petits bateaux. Ils estoient sur le tillac, où les Danois d'un costé, avoient deployé leurs couteaux, leurs miroirs, leurs aiguilles, &c. & les Sauvages de l'autre, leurs peaux de renards, de chiens, & de veaux marins, & quantité de cornes, que l'on appelle de Licornes; lors que, sans autre dessein, un coup de canon fut tiré du vaisseau, pour quelque santé qui se beuvoit. Les Sauvages espouvantez du bruit, & de la secousse, coururent aux bords du navire, qui d'un costé, qui de l'autre, & s'eslancerent dedans la mer; d'où ils ne leverent la teste, qu'à deux, ou trois cents pas du vaisseau. Les Danois surpris de la nouveauté de ce fait, firent signe à ces Sauvages, qu'ils revinsent, & les asseurerent qu'il ne leur seroit fait aucun mal; ce que les Sauvages creurent. Ils revindrent au navire, apres qu'ils furent revenus de la peur, qu'ils ne virent plus de fumée, & que l'air se fut remis dans sa premiere tranquillité. Leur façon de trafiquer est telle. Ils choisissent ce qui est de leur fantaisie dans les marchandises estrangeres, & en font un blot; Ils font un autre blot, des marchandises qu'ils veulent donner, pour celles qu'ils ont choisies; & les uns, & les autres, adjoustent à ces blots, ou en ostent, jusques à ce qu'ils soient d'accord. Sur le temps que les Danois trafiquoient avec ces Sauvages, ils virent de leur navire, un de ces Poissons qui portent des cornes, que l'on dit de Licornes, couché sur l'herbe du rivage, ou le retour de la marée l'avoit laissé à sec. On tient que c'est la coustume des Veaux marins de se retirer sur l'herbe, & que ces poissons, qui sont comme de grands Bœufs marins, ont cette coustume aussi. Les Sauvages se jetterent en foule dessus ce poisson, le tuërent, & mirent en pieces sa corne, ou sa dent, qu'ils vendirent sur l'heure mesme aux Danois. Ce poisson, qui est hors de defense sur la terre, est extrémement farouche dedans la mer. Il est à la Balene, ce que le Rinoceros est à l'Elephant. Il se bat contre elle, & la perce avec sa dent, qui luy sert de lance. On dit qu'il en a heurté des navires avec tant de force, qu'ils se sont ouverts, & ont coulé à fonds.

Mais un commerce de bagatelles, n'estoit pas le principal sujet qui avoit obligé les Danois à ce voyage. Le Pilote qui les conduisoit avoit reconnu une Rive sur cette coste, dont le sable estoit de la couleur, & de la pesanteur de l'or. Il courut en diligence à cette rive, & ayant remply son vaisseau, de ce sable, dit à ces compagnons, qu'ils estoient tous riches, & fit voile en Danemarc. Monsieur le grand Maistre de ce Royaume, qui est le chef de cette Compagnie, & qui l'avoit principalement formée, pour reconnoistre ce Pays, y faire descente, & le visiter à loisir, fut estonné d'un retour si soudain; & le Pilote eschauffé, luy vint dire, qu'il avoit une Montagne d'or dans son vaisseau. Mais il avoit à faire à un homme qui n'est pas de legere croyance. Il se fit apporter de ce Sable, & l'ayant fait examiner par les Orfevres de Coppenhague, ces Orfevres n'en sçeurent tirer pas un petit grain d'or. Monsieur le grand Maistre, outré de ce que ce pauvre Pilote s'estoit laissé dupper; pour faire voir qu'il n'y avoit nulle part, luy commanda d'aller en diligence au Sundt, où estoit son vaisseau, d'en lever l'ancre, & de se mettre en pleine mer Baltique, pour y ensevelir son or, & sa folie, & qu'il ne fut jamais parlé de l'un, ny de l'autre. Le Pilote fut contraint d'obeyr; & soit, qu'il creust avoir jetté tout son bien dedans la mer, ou qu'il se veid descheu de cette haute esperance de richesse, qu'il avoit conçeuë, il est certain qu'il mourut bien-tost apres, de l'un, ou de l'autre desplaisir. Monsieur le grand Maistre n'est pas à se repentir du commandement si prompt qu'il fit à ce Pilote; car il m'a dit que l'on a trouvé depuis dans les minieres de Norvegue, du sable pareil à celuy de Groenland, dont je viens de vous parler; & qu'un Orfevre intelligent dans les mineraux, & les minieres, qui leur est arrivé depuis ce temps-là à Coppenhague, en a tiré de tres-bon or, & en quantité, à proportion du sable. Il fut porté à cette precipitation par l'ignorance des autres Orfevres, qui n'auroient non plus sçeu tirer de l'or, de la matiere mesme d'où il se tire dans le Perou, que de ce sable. C'est le dernier voyage qui a esté fait au Groenland nouveau; & c'est de ce voyage que fut apporté ce grand bout de corne, que le Medecin du grand Duc de Moscovie dit estre une dent de poisson. L'hoste de Monsieur l'Ambassadeur à Coppenhague, qui est de cette Compagnie, nous a fait voir cette piece, qu'il estime six mille risdalles. Les Danois avant que de partir du Groenland, avoient retenu, & attaché, deux Sauvages dans leur vaisseau, pour les mener en Danemarc. Ils les deslierent en pleine mer; & ces enragez amoureux de leur patrie, se voyans libres, se jetterent dedans la mer, pour retourner à la nage en leur pays. Il y a de l'apparence qu'ils se sont noyez en chemin, car ils en estoient trop esloignez.

Je vous ay escrit jusques-icy, tout ce que j'ay peu apprendre, de l'un & de l'autre Groenland, du vieux, & du nouveau. Du vieux, que les Norvegues ont habité; du nouveau, que les Norvegues, les Danois, & les Anglois, ont descouvert en recherchant le vieux. Les passages du trajet d'Islande au vieux Groenland, ont esté vray-semblablement bouchez, par la cheute des glaces que les rudes hyvers, & les vents impetueux du Nordest, ont chassées de la mer glaciale, & amoncelées dans cette manche. Si bien que les matelots, qui n'ont peu tenir cette ancienne route, ont esté contraints de suivre celle qui les a menez au cap Faruel, & au golfe Davis; dont la rive qui respond au Levant, est ce que l'on appelle, Nouveau Groenland. Or il est croyable que les anciens passages d'Islande en Groenland ont esté bouchez, par l'experience qui nous fait voir que la route en a esté perduë. Et la Chronique Islandoise que je vous ay rapportée cy-dessus, nous en donne une prevue plus certaine, au chapitre de cette navigation, où il est escrit; Que l'on trouve à moitié chemin d'Islande en Groenland, Gondebiurne Skeer, qui sont de petites Isles de rochers, semées dans cette mer, & habitées par des Ours, où les glaces se sont vray-semblablement arrestées, & si fort attachées, que le Soleil ne les ayant peu fondre, elles s'y sont, par succession de temps, comme petrifiées; de sorte que ce chemin ayant esté fermé, la communication que l'on avoit avec le vieux Groenland, a esté fermée aussi; d'où vient que l'on n'en a peu sçavoir depuis nouvelles quelconques, ny que sont devenus les pauvres Norvegues qui l'ont habité. Il y a de l'apparence que la mesme Peste noire, qui ravagea les peuples du Nord, environ l'an 1348. & qui leur fut portée infailliblement, de Norvegue, les a devorez comme les autres. Je croyrois volontiers que Gotske Lindenau, qui tint, comme je vous ay dit, la route du Nordest, dans son premier voyage, avoit rencontré le vieux Groenland, ou s'en estoit approché; & me persuaderois de mesme, que les deux Sauvages qu'il amena de cét endroit, estoient peut-estre descendus de ces anciens Norvegues dont nous recherchons les restes. Mais quantité de personnes qui les ont veus, & pratiquez, à Coppenhague, m'ont asseuré, que ceux-cy, non plus que les autres qui furent menez du golfe Davis, quoy que differens entre-eux, de langage, & de mœurs, n'avoient pourtant rien de commun pour ce méme langage, ny pour ces mémes mœurs, avec le Danemarc, & la Norvegue; & que le langage de ces Sauvages estoit si different de celuy de ce monde, que les Danois, & les Norvegues, n'y pouvoient rien comprendre. La Chronique Danoise remarque notamment, que les trois Sauvages que le pilote Anglois amena du golfe Davis, parloient si viste, & bredoüilloient si fort, qu'ils ne prononçoient quoy que ce fust distinctement, excepté ces deux mots, Oxa indecha, dont on n'a jamais sçeu la signification. Il est certain que ce que nous appellons le vieux Groenland, n'a esté qu'une petite partie de toute cette grande Terre septentrionale, que je vous ay descrite; que ç'a esté la rive la plus proche du traiect de l'Islande, & que les Norvegues qui l'ont habitée, ne se sont pas engagez dedans la terre; non plus que ceux qui ont descouvert le nouveau Groenland, qui n'en ont effleuré que les ports, & les rivages; & comme vous l'avez peu remarquer, ne se sont presque pas hazardez d'y mettre pied à terre. Monsieur le grand Maistre de Danemarc m'a dit, que les Danois du dernier voyage du Groenland, qui fut fait en 1636. s'estans informez par signes, des Groenlandois avec lesquels ils trafiquerent, s'il y avoit des hommes faits comme eux, au delà des montagnes qu'ils voyoient dedans la terre, à dix ou douze lieuës de la mer; ces Sauvages leur avoient respondu par signes, & demonstrations, qu'il y avoit plus d'hommes au delà de ces montagnes, qu'il n'y avoit de cheveux dessus leurs testes; que c'estoient de grands hommes, qui avoient de grands arcs, & de grandes fleches, & qu'ils tuoient tous ceux qui s'en approchoient. Or ces hommes, non plus que la terre, qu'ils habitent, n'ont jamais esté connus de qui que ce soit, dont l'Histoire soit venuë à nostre connoissance; & tout le Groenland est, comme je vous ay desja dit, sans comparaison plus grand, que ce que les Norvegues, les Danois, & les Anglois, en ont descouvert.

Je me suis engagé à l'entrée de ce discours, de vous faire voir deux choses. La premiere, qu'il n'est pas constant que le Groenland soit continent avec l'Asie, du costé de la Tartarie. La seconde, qu'il soit continent avec l'Amerique. Pour le premier, je vous diray que l'on n'a sçeu encore percer les glaces de la Nova Zembla, pour sçavoir s'il y a un passage par là, dans la mer du Levant; & qu'il a esté inutilement tenté jusques-icy, par les matelots les plus determinez dont nous ayons ouy parler. Cette navigation qui a rebuté les meilleurs pilotes du Nord, a limité leurs courses au Spitsberg, que les Danois content entre les terres du Groenland; ou se fait la grande pesche des Balenes, & où nos Basques, & les Hollandois, font des voyages tous les ans. Il importe que je vous die en cét endroit, ce que Monsieur le grand Maistre de Danemarc m'a appris de cette Terre, & de cette Mer. Il ne s'est pas contenté de me le dire de vive voix, il m'a fait la grace de me l'escrire; & j'espere de vous faire voir quelque jour sa lettre, que je conserve comme une marque glorieuse de sa faveur, & de sa generosité. Mais, qu'ay-je dit de vous faire voir quelque jour sa lettre? J'espere que vous verrez bien-tost Son Excellence, mesme; car nous venons d'apprendre qu'il est party de Coppenhague pour aller en France, Ambassadeur Extraordinaire du Roy de Danemarc son maistre. Qu'il en est party, luy, & Madame la Comtesse Eleonor sa femme, fille du Roy de Danemarc, dont le merite respond à la naissance, & qui a eu le partage des Vertus Royales. C'est ce Heros, de qui j'escrivis les rares qualitez à nostre cher amy M. Bourdelot, lors que je luy manday ce qui se passa au pont de Brensbro, où se fit l'entreueuë celebre des Plenipotentiaires de Suede, & de Danemarc, pour la paix de ces deux Royaumes, que nostre Illustre Ambassadeur a si glorieusement achevée. Ce fut là que se virent les deux premiers hommes du Nord, le grand Maistre de Danemarc, dont je vous parle, & le grand Chancelier de Suede. Ils se regarderent l'un l'autre avec fierté, & veneration. Et ç'a esté un ouvrage digne de nostre Ambassadeur, veritablement Extraordinaire, qui a fait la paix de ces deux peuples, d'avoir fait l'amitié de ces deux grands Hommes. Je vous parleray une autre fois du grand Chancelier de Suede, & ce n'est pas mon dessein de faire icy le Panegyrique du grand Maistre de Danemarc. Je me contenteray de vous dire, que quand vous aurez veu ce grand Ministre, vous jugerez, & de son cœur, qui est si noble; & de son esprit, qui est si relevé; & de sa mine, qui est si haute; qu'il est non seulement capable de soustenir des Couronnes par ses Conseils, mais qu'il a une Teste à porter celle d'un Empire. Adjoustez à toutes ces Vertus heroïques, qu'il est Philosophe accomply; qu'il n'ayme, ny la vanité, ny la pompe; qu'il n'a que des sentimens tres-genereux, & que les douceurs de sa conversation sont incomparables. Son Excellence avoit à son service un Gentilhomme Espagnol, nommé Leonin, Naturaliste sçavant, & curieux, qu'il envoya en Spitsberg, pour luy dire à son retour ce qu'il en auroit veu, & connu. Voicy brievement le rapport qu'il luy en fit. Ce pays est au 78. degré d'elevation, & veritablement nommé Spitsberg, à cause des montagnes aiguës, qui sont comme semées, ou plantées, dessus. Ces montagnes sont composées, de graviers, & de certaines petites pierres plattes, semblables à des petites pierres d'ardoise grise, entassées les unes sur les autres. Elles se forment de ces petites pierres, & de ce gravier, que les vents amoncellent, où que les vapeurs eslevent. Elles croissent à veuë d'œil, & les matelots en descouvrent tous les ans de nouvelles. Leonin s'estant engagé assez avant dedans la Terre, ne trouva que de cette sorte de montagnes aiguës, dont le pays est tout couvert, & ne rencontra chose quelconque sur son chemin, que des Renes qui paissoient. Il fut neantmoins estonné de voir tout au haut d'une de ces montagnes, & à une lieuë de la mer, un petit mast de navire, qui avoit une poulie attachée à un de ses bouts; & ayant demandé aux matelots qu'il avoit menez, qui avoit porté là ce mast; ils luy respondirent, qu'ils ne sçavoient, & qu'ils l'avoient tousjours veu là. Il est croyable que la mer avoit passé autrefois prés de cette montagne, & que c'estoit un reste de quelque vieux naufrage. On y trouve des prairies, mais l'herbe y est si courte, qu'à peine la peut-on appercevoir hors de la terre, ou hors des pierres; car à proprement parler, cette terre n'a point de terre, mais des petites pierres; entre lesquelles, & cette petite herbe, croist une sorte de mousse, semblable à celle qui croist sur les arbres de nos climats, dont les Renes de ce pays-là se nourrissent, & deviennent si grasses, que Monsieur le grand Maistre s'en est fait apporter, qui avoient quatre doigts de lard. Ce pays est inhabité, & inhabitable, à cause du froid. Car encore que le Soleil ne s'y couche point durant quatre mois, & que durant six semaines, il ne s'abbaisse que jusques à trois aulnes de l'Horison; suivant la façon de parler Danoise, conforme à la mesure du ciel de Virgile. C'est à dire. Encore qu'à la minuit (s'il faut ainsi parler) de ce païs-là; le Soleil durant six semaines, ne s'approche, comme en se couchant, que d'environ neuf à unze degrez & demy, de l'Horison. Si est-ce que le froid y est plus aigu, plus le Soleil est clair, & estincellant. La raison est, que l'air y est alors plus subtil, & par consequent plus froid. On ne peut durer sur tout, prés de ces montagnes qui n'ont nulle solidité, parce qu'il en sort une vapeur si froide, que l'on est gelé pour peu que l'on y demeure. Et pour se garentir de cette rigueur, il vaut encore mieux se mettre en lieu que le Soleil voye de tous costez. Il y a quantité d'Ours dans cette contrée, mais ils sont tous blancs, & beaucoup plus aquatiques, que terrestres. On en trouve en pleine mer de nageants, & grimpants sur de grandes pieces de glace. Monsieur le grand Maistre en a fait venir de vivans, & les a nourris à Coppenhague. Quand il vouloit donner du divertissement à ses amis, il s'alloit promener sur la mer, & faisoit sauter ces Ours dans quelque endroit sablonneux, assez profond, mais assez clair, pour estre veus au travers de l'eau. Il m'a dit que c'estoit un plaisir singulier de voir joüer ces animaux au fonds de la mer, durant l'espace de deux, ou trois heures; & qu'ils y auroient demeuré des jours entiers, sans incommodité, si on ne les eust retirez par les cordes, & les chaines, où ils estoient attachez. La mer de Spitsberg, porte quantité de Balenes. On en prend de deux cents pieds de long, & de grosseur proportionnée à la longueur. Les mediocres sont de cent trente, & de 160. pieds. Elles n'ont point de dents. Et quand on ouvre ces vastes corps, on n'y trouve qu'environ dix, ou douze poignées de petites aragnées noires, qui naissent de l'air corrompu de cette mer; & quelque peu d'herbe verte, rejettée du fonds de l'eau. Il y a de l'apparence que ces Balenes ne vivent, ny de cette herbe, ny de ces aragnées, mais de l'eau de la mer, qui produit l'herbe, & les aragnées. Cette mer est quelquesfois si couverte de cette sorte d'insectes, qu'elle en est toute noire; & c'est un signe infaillible pour les pécheurs, que la pesche sera bonne; car les Balenes suivent l'eau qui engendre cette peste. On prend alors de si grandes Balenes, & en si grand nombre, que les matelots ne sçauroient emporter toutes les graisses qu'ils ont fait fondre, & sont contraints d'en laisser à terre, qu'ils reviennent charger l'année d'apres. Vous noterez, Monsieur, que rien ne se pourrit, & ne se corrompt, dans cette terre. Les morts qui y sont ensevelis depuis trente ans, sont encore aussi beaux, & aussi entiers, qu'ils estoient lors qu'ils rendoient l'esprit. On y a basty de long-temps quelques huttes, pour cuire les graisses de Balenes; mais elles sont tousjours de mesme qu'elles estoient, du commencement qu'elles furent basties; & le bois de quoy elles sont faites, est aussi sain, qu'il estoit le jour mesme qu'il fut coupé de l'arbre. A dire le vray de ces païs Septentrionaux, les morts s'y portent bien, mais les vivans y deviennent malades. Tesmoin le pauvre Leonin, qui revint de ce voyage perclus de froid, & en mourut quelque temps apres. Les Oiseaux que cette contrée produit, sont tous oiseaux de mer, & il n'y en a pas un qui vive sur la terre. Il y a quantité de canards, & beaucoup d'autres especes de volatiles, qui nous sont inconnuës. Monsieur le grand Maistre de Danemarc, n'ayant peu avoir de ces oiseaux vivans, en a fait apporter de morts à Coppenhague. Ils ressemblent du bec, & des plumes, à des perroquets; & des pieds à des canards. Ceux qui prennent de ces oiseaux, asseurent qu'ils ont un chant tres-doux, & tres agreable; & que quand ils chantent tous ensemble, il se forme de leur ramage un concert melodieux dessus la mer.

Les matelots qui vont en Spitsberg, pour la pesche des Balenes, y arrivent au mois de Juillet, & en partent vers la my-Aoust. Ils n'y sçauroient entrer à cause des glaces, s'ils y arrivoient devant le mois de Juillet, & n'en pourroient sortir par la mesme raison, s'ils en partoient plus tard, que la my-Aoust. On trouve dans cette mer des monceaux prodigieux de glaces, espaisses de soixante, 70. & quatre-vingts brasses;

Quæ tantum vertice ad aurars Aërias, Quantum radice ad Tartara tendunt;

car il y a des lieux dans cette mer, où elle est glacée depuis le fonds jusques au haut; & il s'amasse dessus ce haut, des monceaux de glace, aussi eslevez par dessus la mer, que la mer est profonde au dessous. Ces glaces sont claires, & luisantes, comme du verre. Ce qui rend la navigation de cette mer perilleuse est, qu'il y a des courants bigearres en des endroits, où les glaces se fondent en un moment, & se prennent en mesme temps.

Ne trouvons pas estrange apres cela, si nous ne pouvons determiner rien de certain sur nostre premiere doute, ny resoudre asseurément, que le Groenland soit, ou ne soit pas, continent avec l'Asie, & la Tartarie. La distance qu'il y a de nos mers, à ces mers glacées; l'incertitude de les rencontrer fonduës; les grands orages qui se forment dessus ces eaux; l'inexperience des routes; les deserts que l'on y trouve; & ce qui est de plus incommode, qu'il n'y a nul secours, & nulle retraitte, dans ces deserts. Toutes ces difficultez accumulées ensemble, s'opposent aux desseins des curieux, & leur ostent les moyens de descouvrir les veritez qu'ils recherchent. Les mesmes difficultez, & par consequent les mesmes incertitudes, se rencontrent pour la seconde doute, aussi bien que pour la premiere; & nous ne sçaurions non plus resoudre, que le Groenland soit, ou ne soit pas, continent avec l'Amerique. C'est ce que je pretends vous faire voir en ce lieu, par la Relation que je vous ay promise du Capitaine Danois, Jean Munck, qui tenta, comme je vous ay dit, un passage dans le Levant, du costé du Nordouest, entre l'Amerique, & le Groenland. Je ne m'escarteray pas de mon sujet, en vous escrivant cette Relation; car avec ce qu'elle est divertissante, elle regarde le Groenland, & les Isles qui luy sont adjacentes.

Le Roy de Danemarc, à present regnant, commanda au Capitaine Munck, d'aller chercher un passage pour les Indes Orientales, par un destroit, & une mer, qui separent l'Amerique, du Groenland. Un Capitaine Anglois, nommé Hotzon, avoit descouvert ce destroit, & cette mer, quelque temps auparavant, pour le mesme dessein; mais il s'estoit perdu dans cette navigation, & l'on n'a jamais sçeu comment. Il est certain que s'il eut l'audace d'Icare à voler par une route inconnuë, ses plumes se gelerent plustost, qu'elles ne se fondirent, dans cette hardie entreprise. Son advanture eut cecy de commun avec celle d'Icare, que ce destroit, & cette mer, porterent depuis le nom, de Destroit Hotzon, & de Mer Hotzonne. Le Capitaine Munck partit du Sundt pour ce voyage, le 16. de May 1619. avec deux Vaisseaux que le Roy de Danemarc luy avoit donnez. Il y avoit 48. hommes sur le plus grand vaisseau, & 16. sur le plus petit, qui estoit une fregatte. Il arriva le 20. de Juin suivant, au cap, nommé Faruel, en langage Danois, comme qui diroit le cap Vale, en latin; & le cap d'Adieu, ou de Bon voyage, en François. Ainsi nommé sans doute, parce que ceux qui vont au delà de ce cap, semblent aller dans un autre monde, & prendre un long congé de leurs amis. Ce cap Faruel est, comme je vous ay dit, à 60-½ degrez d'elevation, sur un pays de montagnes, couvertes de neges, & de glaces. Il seroit mal-aisé de representer sa figure, à cause de ces neges, & de ces glaces, qui varient; & de leur blancheur, qui esbloüit les yeux. Le Capitaine Munck estant à ce cap, prit la route de l'Ouest au Nord, pour entrer dans le destroit Hotzon, & trouva quantité de glaces, qu'il evita, parce qu'il estoit en pleine mer: Il conseille ceux qui feront ce voyage, de ne s'engager pas trop en cét endroit, devers l'Ouest, à cause des glaces, & des courants, qui sont impetueux aux costes de l'Amerique. Il raconte que la nuit du huitiéme Juillet, estant sur cette mer, il fit un broüillard si espais, & un si grand froid, que les cordages de son navire furent couverts de longs glaçons, si serrez, & si durs, qu'ils ne s'en pouvoient servir pour leurs maneuvres. Il dit en suite, que le lendemain sur les trois heures apres midy, jusques au Soleil couchant, il se leva un chaud si ardent, qu'ils furent contraints de se mettre en chemise, pour ne pouvoir durer dans leurs habits.

Il entra dans le destroit Hotzon, qu'il nomma Destroit Christian, du nom du Roy de Danemarc son maistre. Et aborda le dix-septiéme du mesme mois à une Isle, qui est sur la coste du Groenland. Ceux qu'il envoya pour reconnoistre cette Isle, luy rapporterent qu'ils avoient veu des traces d'hommes, mais qu'ils n'avoient point trouvé d'hommes. Ils rencontrerent le lendemain matin, une troupe de Sauvages, qui furent surpris de l'abord des Danois; & coururent en desordre cacher les armes qu'ils portoient, derriere un monceau de pierres, assez proche du lieu où ils estoient. Ils s'avancerent apres cela, & rendirent gracieusement le salut, que les Danois leur avoient donné; observants neantmoins soigneusement, de se tenir tousjours entre les Danois, & l'endroit où estoient les armes qu'ils avoient cachées. Mais les Danois firent si bien en les tournant, & les amusant, qu'ils gagnerent la mont-joye, où ils trouverent un monceau d'arcs, de carquois, & de fleches. Les Sauvages desolez pour la perte qu'ils avoient faite, conjurerent les Danois, avec des gestes de priere, & de sousmission, de leur vouloir rendre ce qu'ils leur avoient pris. Ils faisoient entendre par ces gestes, qu'ils ne vivoient que de la chasse, que ces armes les faisoient vivre, & qu'ils donneroient leurs habits pour les ravoir. Les Danois esmeus de compassion, les leur rendirent, & les Sauvages se jetterent à leurs genoux, pour les remercier de tant de grace. La courtoisie des Danois envers les Sauvages, ne s'arresta pas là. Ils desplierent leurs marchandises, & leur firent present de leurs bagatelles, que les Sauvages admirerent, & receurent avecque joye; & en eschange, donnerent aux Danois, beaucoup de sorte d'oyseaux, & des lards de divers poissons. Un d'eux ayant jetté les yeux sur un Miroir, & s'y estant miré, fut si esmerveillé de se voir, qu'il print le miroir, le mit dedans son sein, & s'enfuit. Mais les Danois n'en firent que rire; & ne rirent pas moins, de ce que tous les autres Sauvages coururent embrasser un de leurs camarades, & luy firent mille caresses, comme s'ils l'avoient connu de long-temps; parce qu'il avoit les cheveux noirs, qu'il estoit camus, & basané, & en un mot, qu'il leur ressembloit. Le Capitaine Munck partit de cette Isle, le jour d'apres, qui estoit le dix-neufiéme de Juillet; & ayant fait voile pour continuer sa route, fut contraint de relascher à cause des glaces, & de se retirer dans le mesme port; ou, quelque soin qu'il pût apporter, il ne revid aucun Insulaire. Les Danois trouvoient des filets estendus le long de la rive, & y attachoient des cousteaux, des miroirs, & autres gentillesses sauvages, pour les convier de revenir; mais pas-un ne revint; soit qu'ils eussent peur des Danois, ou qu'il leur fust expressément defendu par quelque espece de Juge, ou de Gouverneur, d'avoir plus de commerce avec eux. Le Capitaine Munck ne pouvant trouver d'hommes, trouva, & prit, grand nombre de Renes dedans cette Isle; qu'il appella Reinsundt, c'est à dire golfe des Renes; & nomma le port où il aborda, de son nom Munckenes. Cette Isle est à 61. degré & 20. minuttes d'eslevation. Il y arbora le nom, & les armes du Roy de Danemarc son maistre; & en partit le vingt-deuxiéme de Juillet. Mais il courut tant de risque, par les orages vehemens qui se leverent, & le choc des glaces qui le heurterent, qu'à peine se peut-il sauver, le vingt-huitiéme du mesme mois, entre deux Isles, où il jetta toutes ses ancres, & amarra ses vaisseaux à terre, tant l'orage estoit impetueux dans le port mesme. Le retour de la marée laissoit les Danois à sec sur les vases, & le reflus qui venoit avec rapidité, leur rapportoit tant de glaces, qu'ils estoient en aussi grand danger de perir là, qu'en pleine mer; s'ils n'y eussent pourveu avec grand soin, & grande peine. Il y avoit entre ces Isles une grande piece de glace, espaisse de vingt-deux brasses, qui se destacha des terres, & se fendit en deux; ces deux pieces tomberent des deux costez au fonds de la mer; & esmeurent une si grande tempeste en tombant, que peu s'en fallut qu'une de leurs chalouppes ne fut engloutië des vagues. Ils ne virent point d'hommes dedans ces deux Isles, mais des traces, & des marques evidentes, qu'il y en avoit, ou qu'il y en avoit eu. Ils y trouverent des mineraux, & entre autres, quantité de Talc, qu'ils ramasserent, & en remplirent quelques tonneaux. Il y avoit d'autres Isles aupres de ces deux, qui estoient apparemment habitées; mais que les Danois ne peurent aborder, parce que leurs advenuës estoient inaccessibles, & si sauvages, qu'ils n'en avoient jamais veu de pareilles. Ces Isles sont à 62. degrez & 20. minuttes, & à cinquante lieuës avant dans le destroit Christian. Le Capitaine Munck appella le golfe, ou le destroit, où il aborda, Haresunt, c'est à dire, golfe, ou destroit, des lievres; à cause des lievres qu'il trouva en grande quantité dedans cette Isle; & y arbora le Christianus quartus du Roy de Danemarc, qu'ils ont accoustumé de representer de cette sorte . Il partit de ces Isles, le neufiéme d'Aoust, & fit voile vers l'Ouest-Sudouest, avec un vent de Nordouest; & le dixiéme aborda la coste du Sud du destroit Christian, qui est la coste de l'Amerique. Estant sorty de là, il trouva une grande Isle, du costé du Nordouest, qu'il appella Sneoeuland, c'est à dire, l'Isle des neges, parce qu'elle estoit couverte de neges. Le vingtiéme d'Aoust, il print son cours de l'Ouest au Nord; Et alors, dit le Relateur, je tenois ma vraye route, sous l'eslevation de soixante-deux degrez, & vingt minuttes. Mais les broüillards estoient si grands, qu'ils ne voyoient point de terre; Quoy que, dit-il, la largeur du destroit Christian, ne fust en cét endroit, que de seize lieuës. Ce qui nous fait croire qu'il est plus large en d'autres endroits. Il entra du destroit, dedans la mer Hotzone, à laquelle il changea de nom, comme il l'avoit changé au destroit; & luy en donna deux pour un. Il appella Mare novum, la partie de cette mer qui regarde l'Amerique, & Mare Christianum, celle qui regarde le Groenland, si tant est que cette coste se doive appeller Groenland. Il tint tant qu'il pût la route de l'Ouest-Nordouest, jusques à ce qu'il eut atteint soixante-trois degrez, & vingt minuttes, d'eslevation; où les glaces l'arresterent, & l'obligerent d'hyverner à la coste de Groenland, à un Port qu'il nomma, Munckenes Vinterhaven, c'est à dire, le port d'Hyver de Munck; & appella toute la contrée, Nouveau Danemarc. Il ne remarque point dans sa Relation, quantité de lieux, par lesquels il passa en arrivant à ce port, parce qu'il dit en avoir fait une carte, à laquelle il renvoye le Lecteur. Il ne fait mention que de deux Isles de la mer Christiane, qu'il nomme les Isles Sœurs; & d'une autre plus considerable, qui est vers la mer nouvelle, qu'il appelle Dixes oeuland. Il donne advis à ceux qui navigeront dans le destroit Christian, de tenir le plus qu'ils pourront le milieu du destroit, à cause des courants rapides, & contraires, qui se trouvent à l'une, & l'autre, de ces costes, par les reflus opposez des deux mers, Oceane, & Christiane; dont les glaces extraordinairement espaisses, s'entreheurtent avec telle roideur, que les vaisseaux qui se trouvent entre deux, y sont brisez irremissiblement. Il dit que le reflus de la mer Christiane est reglé, de cinq, en cinq heures; & que ses marées suivent le cours de la Lune.

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Le Capitaine Munck arriva le septiéme de Septembre, à Munckenes Vinterhaven; où il se refit, luy, & ses gens. Il retira quelques jours apres ses vaisseaux, & les mit à couvert du choc des glaces, dedans un port proche du premier, où il les repara le mieux qu'il pût. Ses compagnons pourveurent sur toutes choses, à se bien hutter, pour se garentir du mauvais temps, & de l'Hyver qui les avoit surpris. Ce port faisoit l'emboucheure d'une Riviere, qui n'estoit pas encore glacée au mois d'Octobre, quoy que la mer fust prise en beaucoup d'endroits. Le Capitaine Munck rapporte, que le 7. de ce mois, il monta sur une chaloupe pour reconnoistre cette riviere, & qu'il ne pût voguer dedans, qu'environ une lieuë & demie, en haut, à cause des cailloux qui la bouchoient. N'ayant peu trouver de passage par la riviere, il prit un party de ses soldats, & matelots, & marcha trois, ou quatre lieuës en avant dedans la terre, pour chercher des hommes; mais il ne rencontra qui que se fut. Revenant par un autre chemin, il trouva une pierre eslevée, & assez large, sur laquelle estoit peinte une Image, qui representoit le Diable, avec ses griffes, & ses cornes. Il y avoit aupres de cette pierre, une place quarée, de huit pieds en tout sens, close de pierres plus petites. Il remarqua à l'un des costez de ce quarré, une Montjoye de petits cailloux plats, & de la mousse d'arbre, mélée parmy. Il y avoit de l'autre costé du quarré, une pierre plate, mise en forme d'Autel, sur deux autres pierres; & sur cét autel, trois petits charbons, croisez l'un sur l'autre. Mais quoy que le Capitaine Munck ne vid personne sur son chemin, si est-ce qu'il rencontroit en beaucoup d'endroits de semblables Autels, avec des charbons posez dessus, comme les precedents; & que par tout où il rencontroit de ces autels, il trouvoit des traces d'hommes; d'où il conjecturoit, que les habitans de cette contrée s'assembloient à ces autels, pour sacrifier; & qu'ils sacrifioient au Feu, ou avec du feu. Il voyoit de plus, que par tout où il y avoit de ces traces d'hommes, il y avoit des os rongez, & conjecturoit de là aussi, que c'estoient, peut-estre, les restes des bestes sacrifiées, que les Sauvages avoient mangées, à leur façon, c'est à dire, cruës & déchirées, comme les chiens les deschirent, avec les pattes, & les dents. Il remarquoit en passant au travers des bois, quantité d'arbres coupez, avec des instruments de fer, & d'acier. Il trouvoit outre cela, des chiens bridez, ou emmuzelez, avec des liens de bois. Et ce qui le confirmoit plus que tout, dans la croyance que ce pays avoit ses habitans, estoit, qu'il voyoit des marques des Tentes qui avoient esté dressées en divers endroits, & trouvoit aux mesmes lieux, des pieces de peaux d'Ours, de Loups, de cerfs, de chevres, de chiens, & de veaux marins, qui avoient servy de couverture à ces Tentes. L'apparence estant manifeste, que ces peuples vivoient comme les Scythes, & campoient à la façon des Lappes.

Les Danois huttez, & establis, dans leur quartier d'Hyver, firent grande provision de bois, pour se chauffer, & de venaison, pour se nourrir. Le Capitaine Munck tua le premier de sa main, un Ours blanc, que luy & ses compagnons mangerent, & dit expres, qu'ils s'en trouverent bien. Ils tuërent quantité de lievres, de perdrix, & d'autres oyseaux, qu'il ne nomme pas, mais qu'il dit estre fort communs en Norvegue. Il dit aussi qu'ils prindrent quatre Renards noirs, & quelques Sables, qui est le nom que l'on donne par tout le Nord, aux Martres sobelines.

Ce qui donna à penser aux Danois fut, qu'ils virent au Ciel de ce pays-là, des choses qui ne se voyoient pas si communément au Ciel de Danemarc. La Relation dit, que le vingt-septiéme de Novembre, il parut trois Soleils distinctement formez dedans le ciel, & remarque en mesme temps, que l'air de cette contrée est fort grossier. Il en parut deux, non moins distints, le 24. de Janvier suivant; & le 10. de Decembre entre-deux, qui est le 20. selon nostre style, sur les huit heures du soir, il se fit une Eclypse de Lune. Et la mesme nuit, la Lune fut environnée, deux heures durant, d'un Cercle fort clair, dans lequel parut une Croix, qui coupoit la Lune en quatre. Ce Meteore sembla estre l'annonciateur des maux que ces Danois devoient souffrir, & de leur perte presque totale, comme vous allez entendre.

L'Hyver devint si rude, & si aspre, qu'il se trouvoit des glaces espaisses de 300. & de 360. pieds. Les bieres, & les vins, jusques aux vins d'Espagne les plus purs, & à l'eau de vie la plus forte, se gelerent du haut au fonds de leurs vaisseaux. Le froid qui rompoit les cerceaux, & faisoit crever les tonnes, laissoit les bieres, & les vins, en consistence de glace si dure, qu'il les falloit couper avec des haches, pour les faire fondre, & les boire. Les vaisseaux d'estain, & de cuivre, où par mesgarde on avoit le soir oublié de l'eau, se trouvoient le lendemain rompus, & cassez, à l'endroit où l'eau s'estoit glacée. Cette aspre saison, qui n'espargnoit pas les metaux, n'espargnoit pas les hommes. Les pauvres Danois tomberent malades, & la maladie augmenta parmy eux, avec le froid. Un flus de ventre les prenoit, & ne les quittoit point, qu'il ne les eût emportez. Ils mouroient les uns apres les autres, & si dru, qu'à l'entrée du mois de Mars, leur Capitaine fut contraint de faire la garde de sa hutte. Cette maladie s'aigrit, au lieu de s'adoucir, à la venuë du Printemps. Elle esbransla les dents des malades, & ulcera le dedans de leurs bouches: si bien qu'ils ne pouvoient manger que du pain, trempé dans de l'eau fonduë. Elle attaqua les derniers mourans, vers le mois de May, avec tant de malignité, qu'à tous ces maux, il s'adjoustoit un flus de sang, & des douleurs si grandes aux parties nerveuses, qu'il sembloit que l'on les piquast par tout, de pointes de couteaux. Ils dessechoient à veuë d'œil, devenoient perclus, de bras, & de jambes; livides, & noirs, par tout le corps, comme si on les eût roüez de coups. La description de cette maladie est proprement ce que l'on appelle le Scorbut, connu, & frequent, dans toutes les mers du Septentrion. Ceux qui mouroient ne pouvoient estre ensevelis, parce qu'il ne se trouvoit personne qui eust la force de les porter en terre. Le pain faillit aux malades qui estoient restez. Ils furent contraints de foüiller dedans la nege, où ils trouverent une espece de Franboises, qui les soustenoient, & les nourrissoient, en quelque façon. Ils les mangeoient en mesme temps qu'ils les cueilloient, & n'en pouvoient faire provision, parce qu'elles se conservoient fraiches sous la nege, & se flestrissoient, pour peu qu'elles fussent dehors. La Relation marque le douziéme d'Avril, comme un jour considerable, en ce qu'il plut, & qu'il y avoit sept mois qu'il n'avoit plu en ces quartiers. Le Printemps ramena mille sortes d'Oiseaux, qui n'avoient point paru durant l'Hyver; & ces malades mourans n'en pouvoient prendre, à cause de leur debilité. Ils virent, environ la my-May, des oyes sauvages, des cignes, des canards, & un nombre infiny de petits oyseaux huppez; des hirondelles, des perdrix, & des beccasses; des corbeaux, des faucons, & des aigles. Le Capitaine Munck tomba malade à la fin, comme les autres, le quatriéme de Juin; & demeura dedans sa hutte accablé de douleurs, quatre jours entiers, sans sortir, & sans manger. Il se resolut à la mort, & fit son Testament, par lequel il prioit les Passans de le vouloir ensevelir, & de faire tenir le Journal qu'il avoit fait de son voyage, au Roy de Danemarc son maistre. Les quatre jours passez, il se sentit un peu de force, & sortit de sa hutte, pour voir ses compagnons, morts, ou vivans. Il n'en trouva que deux de vivans, de 64 qu'il avoit menez. Ces deux pauvres Matelots, ravis de joye de voir leur Capitaine debout, allerent à luy, & le menerent devant leur feu, où il revint un peu à soy. Ils s'encouragerent l'un l'autre, & se resolurent de vivre; mais ils ne sçavoient de quoy. Ils s'aviserent de gratter la nege, & de manger l'herbe qu'ils trouverent dessous. Ils rencontrerent heureusement de certaines Racines, qui les nourrirent, & les conforterent de telle sorte, qu'ils furent refaits en peu de jours. La glace commença de se rompre en ce temps-là, qui estoit le dix-huitiéme de Juin, & ils pescherent des plyes, des truittes, & des saulmons. Leur pesche, & leur chasse, acheverent de les fortifier, & le cœur qu'ils reprirent, les fit resoudre de tenter s'ils pourroient, en l'estat où ils estoient, repasser par tant de mers, & de perils, pour arriver en Danemarc. Il commença environ ce temps-là de faire un peu de chaud, & de pluye; d'où il sortit une telle quantité de Moucherons, qu'ils ne sçavoient où se mettre, pour se garentir de leur importunité. Ils laisserent leur grand Navire, & s'embarquerent dans leur Fregate, le seiziéme de Juillet. Ils firent voile de ce port, où je vous ay dit qu'ils avoient mis leurs Vaisseaux à couvert des glaces; que le Capitaine Munck appella de son nom, Jens Munckes bay, c'est à dire, la baye, ou le port de Jean Munck. Il trouva la mer Christiane couverte de glaçons flotants, où il perdit sa chaloupe, & eut bien de la peine à desgager son vaisseau mesme, car le gouvernail se rompit, & en attendant qu'il fust refait, il attacha son vaisseau à un rocher de glace, qui suivoit le courant de la mer. Il fut delivré de cette glace, qui se fondit, & retrouva sa chaloupe, dix jours apres l'avoir perduë. Mais il ne demeura pas long-temps en cét estat; car la mer redevint glacée, se fondit bien-tost apres; & varia tout un temps de cette sorte, à se glacer, & se fondre, d'un jour à l'autre. Il passa à la fin le destroit Christian, revint au cap Faruel, & rentra dans l'Ocean, où il fut acceuilly, le troisiéme de Septembre, d'une grande Tempeste, dans laquelle il faillit de perir; car luy & ses deux matelots estoient si las, qu'ils furent contraints d'abandonner les maneuvres, & de se rendre à la mercy de l'orage. La vergue de leur voile se rompit, & la voile fut renversée dedans la mer, d'où ils eurent toutes les peines du monde à la r'avoir. La tempeste se relascha pour quelques jours, & leur donna le temps d'arriver le 21. de Septembre, à un port de Norvegue, où ils estoient ancrez avec un seul bout d'ancre qui leur estoit resté; & croyoient estre au dessus de tout. Mais l'orage les alla assaillir ce jour mesme dedans ce port, avec tant de furie, qu'ils ne furent jamais en si grand danger de se perdre. Ils se sauverent par bon-heur, où les autres perissent, & trouverent un couvert entre des rochers; d'où ils gagnerent la terre, se refirent, & quelque jours apres arriverent en Danemarc, dans leur fregate. Le Capitaine Munck rendit compte de son voyage au Roy son maistre, qui le receut, comme l'on reçoit une personne que l'on a creu perduë.

Il sembloit que ce deust estre la fin des mal-heurs de ce Capitaine, mais son avanture est bigearre, & merite d'estre sceuë. Il demeura quelques années en Danemarc; où apres avoir long-temps resvé sur les manquemens qu'il avoit faits dans son voyage, par l'ignorance des lieux, & des choses; & sur la possibilité de trouver le passage qu'il chercheoit, pour le Levant; l'envie le prit de refaire ce mesme voyage. Et ne le pouvant entreprendre seul, il engagea dans ce party, des Gentilshommes de marque, & des Bourgeois qualifiez de Danemarc; qui formerent une Compagnie notable, & equipperent deux Vaisseaux, pour ce long cours, sous la conduite de ce Capitaine. Il avoit pourveu à tous les inconveniens, & à tous les desordres, qui luy estoient survenus au premier voyage; & il estoit comme sur le point de s'embarquer pour le second, lors que le Roy de Danemarc luy demanda le jour de son depart; & de discours à un autre, luy reprocha que l'equipage qu'il luy avoit donné, avoit pery par sa mauvaise conduite; à quoy le Capitaine respondit un peu brusquement; ce qui fascha le Roy, & l'obligea de le pousser du bout de son baston, dans l'estomac. Le Capitaine outré de cét affront, se retira chez luy, & se mit dedans son lict, ou il mourut dix jours apres, de desplaisir, & de faim.

Revenant au sujet, pour lequel principalement je vous ay fait cette longue narration; il resulte de ce que je vous ay escrit, qu'il y a un long, & large destroit, & une vaste mer au bout, entre l'Amerique, & le Groenland; & que ne sçachans pas où aboutit cette mer, nous ne sçaurions juger, si le Groenland est continent avec l'Amerique, ou non. L'apparence est que non, comme je vous ay desja dit, puis que le Capitaine Munck a creu, qu'il y avoit un passage dans cette mer, pour le Levant; & qu'il le persuada à quantité de personnes qualifiées de Danemarc, qui avoient fait Compagnie pour le tenter, & le sçavoir au vray.

Je descouvre en mesme temps le mesconte de celuy qui a fait des Dissertations sur l'origine des peuples de l'Amerique; lesquels il a fait venir de Groenland, & a voulu que les premiers habitans de Groenland soient venus de Norvegue. D'où il a conclu que les premiers habitans de l'Amerique ont esté Norvegues. Et nous l'a pretendu faire accroire, par une certaine affinité qu'il s'est figurée, de quelques mots Americains, qui finissent en lan, avec le, land, des Alemans, des Lombards, & des Norvegues; & par le rapport des mœurs, qu'il dit estre, entre les Americains, & les Norvegues, qu'il prend pour les Alemans de Tacite. Vous jugerez, Monsieur, par la suite, & le raisonnement, de tout mon discours, que cét Autheur s'est mesconté en toutes façons.

Premierement, en ce que les Norvegues n'ont pas esté les premiers habitans du Groenland, comme il appert par les Relations, & les demonstrations, que je vous en ay faites; Et que M. Vormius, tres-sçavant dans les antiquitez du Nord; bien loin de rapporter l'origine des peuples de l'Amerique, aux peuples de Groenland; croit que les Sklegringres, originaires habitans du Vestrebug, de Groenland, estoient venus de l'Amerique.

Secondement, il s'est trompé, en ce qu'il y a peu, ou point d'apparence, que le Groenland soit continent avec l'Amerique; & que le passage de l'un, à l'autre, n'a pas esté si connu, ny mesme si possible, qu'il se l'est imaginé. Il s'est abusé tiercement, en ce que je vous ay fait voir, qu'il n'y a nulle affinité de langage, ny de mœurs, entre le Groenland, & la Norvegue; & que s'il veut que les Norvegues ayent communiqué leur langue, & leurs mœurs, aux Americains, il faut qu'ils ayent passé par ailleurs que par le Groenland, pour aller en Amerique.

J'aurois en cét endroit une belle occasion d'insister sur les autres mescontes du Dissertateur, de luy rendre ses paroles, & de le renvoyer au pays des Visions, & des Songes. Mais puis qu'il dort son dernier sommeil, laissons-le dormir en repos, & finissons ce discours pour nostre commune satisfaction. Je fais conscience d'interrompre le cours de ces Compositions si doctes, & si elegantes, que vous nous donnez tous les jours à pleines mains, par la lecture d'un Escrit qui n'est, ny de la touche, ny du prix de vos excellents Ouvrages; & quelque bonté que vous ayez pour moy, je ne fais nulle doute que vous ne soyez aussi content d'avoir achevé de lire cette Lettre, que je suis ayse d'avoir achevé de l'escrire, & de vous dire

MONSIEUR,

que je suis

Vostre tres-humble, & tres-affectionné serviteur

De la Haye le 18. Juin 1646.

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