AVANT-PROPOS.
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Durant mon premier voyage à l’Oasis d’Ammon[1], les Arabes Aoulâd-Aly m’entretinrent souvent du Djebel-Akhdar, nom moderne de la Pentapole cyrénaïque. Les descriptions qu’ils me firent de leur ancien domaine[2], de ses vertes collines, de la fraîcheur de ses sources et du merveilleux de ses ruines, quoique je les supposasse exagérées, s’accordaient assez avec les traditions historiques et les récits des voyageurs, pour augmenter le désir que j’avais formé de parcourir cette contrée célèbre. Néanmoins, selon le plan que je m’étais fait, je voulus auparavant connaître les autres Oasis du désert libyque, et ce ne fut qu’à mon retour de Dakhel, que je songeai à mettre mon projet en exécution.
Ce nouveau voyage me parut d’autant plus attrayant, que, de toutes les personnes qui l’avaient entrepris, les unes ne l’avaient exécuté qu’en partie, et les autres y avaient complétement échoué.
En effet, vers l’an 1760, Granger, chirurgien français, connu par son voyage en Égypte, se rendit à Cyrène, conduit par un chef de voleurs, à qui il avait promis une haute récompense à son retour. Sous les seuls auspices de ce dangereux protecteur, l’intrépide voyageur put néanmoins visiter les ruines de Cyrène, et copier un grand nombre d’inscriptions. Mais ces peines, ces travaux devinrent infructueux ; le Mémoire de son voyage s’égara après être parvenu en France[3].
Je ne m’arrêterai point aux notions superficielles fournies sur ce pays par Paul Lucas et le fameux Bruce. En 1812, le pacha de Tripoli, voulant punir la révolte de son fils, gouverneur de Derne, envoya une armée dans cette province ; le médecin Cervelli accompagna cette expédition, et recueillit, en traversant la Pentapole, quelques notions intéressantes. Une seconde expédition du même pacha contre les Arabes de Barcah, faite en 1817, fournit à un autre Européen l’occasion de parcourir cette contrée ; M. Della Cella, personne fort instruite, publia la relation de son voyage, et eut la gloire d’avoir soulevé le premier une partie du voile qui nous dérobait Cyrène ; toutefois, ses nombreuses indications de monuments qu’il ne dessina point, ses aperçus ingénieux mais vagues, très-intéressants mais insuffisants, excitèrent bien plus qu’ils ne satisfirent la curiosité du monde savant[4].
Le voyage à Cyrène, fait en 1819 par le P. Pacifique, préfet apostolique à Tripoli, ajouta peu aux notions données par M. Della Cella. En général, ces voyageurs, dont la position personnelle avait limité les recherches, nous ont plutôt transmis leur admiration pour ce pays qu’ils ne nous l’ont fait connaître. Les monuments d’une contrée qui fut successivement occupée par des peuples de mœurs et d’origine différentes ne pouvaient être connus par de légères descriptions, il fallait les reproduire par le dessin ; les erreurs géologiques, de fausses notions accréditées, et surtout l’intérêt de la géographie, demandaient un long examen et des observations positives ; mais ce résultat exigeait une réunion d’hommes éclairés, et il allait être obtenu.
Le général Minutoli forma le projet, en 1820, de visiter complétement la Cyrénaïque et tous ses environs. Ce général était accompagné de savants et d’artistes qui assuraient à son entreprise des résultats de la plus haute importance. Malheureusement les vœux des amis de la science furent de nouveau déçus. A peine le général prussien fut-il arrivé au pied du mont Catabathmus, que, déplorant la perte de trois Européens parmi ceux qui l’avaient accompagné[5], et rebuté par les obstacles que lui opposèrent les Arabes, il se vit obligé de retourner à Alexandrie.
Tel était, à ma connaissance, l’état où se trouvaient les notions que l’on possédait sur la Cyrénaïque, lorsque je me proposai de contribuer à mon tour à en reculer les limites. Trop peu éclairé, je ne pouvais aspirer qu’à remplir une bien faible partie de la grande lacune laissée dans la connaissance des monuments, de l’histoire et de la géographie de cette contrée. Mais avec une volonté ferme d’opposer un examen réfléchi aux préventions de l’enthousiasme, et la patience aux obstacles, j’osai espérer que je parviendrais peut-être à jeter quelque lumière sur tant de faits laissés dans l’obscurité.
Avant mon départ, j’ignorais qu’un officier anglais, M. Beechey, eût exploré, en 1822, tout le littoral de la Pentapole libyque ; je ne l’appris qu’à Cyrène même, et j’ignore encore le résultat de ses travaux. Les talents distingués de M. Beechey m’étant particulièrement connus, j’aurais sans doute renoncé à mon projet, si j’eusse eu connaissance de son voyage. Toutefois je ne regrette point les peines que j’ai essuyées ; nos recherches pourront se compléter réciproquement, et seront surtout susceptibles d’offrir un avantage précieux pour le public, celui qui résulte du contrôle qu’il sera à même d’établir entre deux relations sur un pays aussi peu connu.
Affermi dans mon dessein, je le communiquai à M. Müller. Ce jeune Orientaliste, qui avait failli périr à Syouah, victime du fanatisme des habitants, désira néanmoins partager encore avec moi les chances de ce nouveau voyage ; ses connaissances dans la langue arabe m’avaient été très-utiles dans les Oasis, et elles le furent davantage dans la Cyrénaïque.
Plusieurs personnes voulurent bien s’intéresser au succès de mon entreprise.
M. C. Guyenet, habile mécanicien, résidant au Caire, m’offrit les dispositions les plus bienveillantes pour seconder l’exécution nécessairement très-dispendieuse de mon voyage.
M. Osman Nourreddin Effendi[6], qui propageait en Égypte les lumières qu’il avait acquises en Europe, s’intéressa vivement à mon projet, et il eut la bonté de le recommander à la protection du pacha.
Je trouvai chez les consuls-généraux de France et d’Angleterre ce zèle empressé à favoriser les entreprises hasardeuses pour lesquelles ils pouvaient m’offrir à-la-fois et l’exemple et d’utiles conseils. Ils essayèrent, par tous les moyens qui étaient en leur pouvoir, de me rendre plus praticable le rude sentier que j’allais suivre.
Eu égard aux démarches de M. Drovetti, j’obtins des lettres très-officieuses de Mohammed-el-Gharbi, personnage très-puissant dans la province de Ben-Ghazi, et consul-général des états barbaresques auprès du vice-roi d’Égypte.
M. Salt me recommanda avec chaleur à M. Waringhton, chargé d’affaires du roi d’Angleterre à Tripoli, et à M. Rossoni, vice-consul de la même puissance à Ben-Ghazi. Ce fut encore par les soins de M. Salt que j’eus connaissance d’un programme de la Société de Géographie de Paris, relatif à un voyage dans la Cyrénaïque : ce programme, fruit de la proposition de M. Alex. Barbié du Bocage[7], éclaira fort à propos une partie de mes recherches, et me fit même envisager l’espoir d’obtenir les suffrages de cette savante société.
Enfin, soutenu par l’appui de tant de personnes recommandables, j’entrai avec confiance dans la carrière que j’avais devant moi ; quelques dangers qu’elle présentât, j’ai eu le bonheur de les surmonter.
Guidé par les souvenirs de l’antiquité, j’espérais offrir au monde savant une abondante moisson de documents précieux ; j’espérais que le résultat de mes recherches parviendrait non seulement à intéresser les arts, mais à éclaircir quelques pages obscures de l’histoire. Le temps, le climat, et surtout la barbarie, ont en partie déçu mon attente : mais si je n’ai pu retracer les belles époques de Cyrène autonome, j’ai du moins essayé d’offrir l’image fidèle de ce qu’elle est de nos jours. J’ai eu l’avantage, n’importe par quelles chances, de séjourner long-temps dans la Pentapole, et j’ai pu mesurer, dessiner et décrire tout ce qui m’a paru digne d’intérêt.
C’est de la réunion de ces matériaux que se compose l’ouvrage que je livre au public : dire qu’il est le résultat des recherches d’un seul voyageur et de ses connaissances à peine élémentaires, c’est assez avouer sa faiblesse : cette faiblesse est d’autant plus grande qu’elle ne peut être rachetée, ni d’un côté, par ce haut degré d’intérêt que lui ont presque totalement enlevé et le temps et les hommes, ni de l’autre, par les prestiges du style qui peuvent faire valoir le sujet le moins important en le revêtant de formes agréables.
Ma relation est un canevas décousu dans lequel je passe brusquement d’un sujet à un autre, sans avoir mis entre eux d’autre accord que celui qui résulte des incidents fortuits de mon itinéraire. J’ai écrit comme j’ai voyagé : tantôt lisant, près d’une ruine, une page d’Hérodote ou de Strabon ; tantôt prenant un croquis ou herborisant, ou bien suivant avec un périple les contours de la côte, ou m’arrêtant dans une tente arabe.
Quant à la partie paléographique de cet ouvrage, quoique moins défectueuse peut-être que la première, elle lui ressemble néanmoins en ce qu’elle est inachevée. Dans l’intérêt d’une scrupuleuse fidélité, j’ai dressé moi-même les cartes géographiques et les plans, me faisant toutefois un plaisir de témoigner ma reconnaissance à M. le chevalier Lapie des conseils qu’il a bien voulu me donner. Mes autres dessins ne sont que des croquis ; mais ces croquis, je les crois fidèles ; la vérité du moins n’y a jamais été sacrifiée à des embellissements d’art et à l’effet pittoresque. Pris sur les lieux, à une très-grande échelle, ils ont été réduits avec pureté au format de la publication par un artiste distingué, M. Courtin. M. Adam fils, peintre avantageusement connu, les a ornés de figures que mon crayon inhabile n’avait indiquées que très-imparfaitement ; et M. Adam père a mis autant de soins que d’obligeance à les reproduire par son burin spirituel.
Que si, malgré toutes les imperfections de mes travaux, on les jugeait dignes de quelque attention, je devrais alors avouer que j’ai de grandes obligations à la protection que S. Exc. le Ministre de l’intérieur a bien voulu leur accorder pour en faciliter la publication. Dans cette même supposition, je ne pourrais passer sous silence l’appui que leur a offert M. le comte Chabrol de Volvic.
A ces encouragements je devrais joindre ceux que j’ai reçus de plusieurs de nos principaux savants.
J’ai trouvé chez M. Letronne, dont le nom seul rappelle la plus vaste érudition, ornée des dons brillants de l’esprit ; j’ai trouvé, dis-je, auprès de ce savant célèbre, appui, conseils et bienveillance. Ses doctes interprétations des inscriptions que contient cette relation, et les notes explicatives sur l’archéologie et l’histoire dont il l’enrichira[8], lui donneront, du moins sous ce rapport, un intérêt réel aux yeux des personnes instruites.
Que ne dois-je point aussi à MM. Champollion ! l’Europe connaît leurs importants ouvrages ; elle applaudit à cette haute découverte qui a pu dérober aux ruines de Thèbes et de Memphis les secrets si long-temps impénétrables des âges antiques : mais peu de personnes connaissent autant que moi leur caractère affable, et cette généreuse sollicitude qui prend sa source dans l’amour de la science et s’étend jusqu’à ceux qui ne lui rendent que de faibles services. Il est aussi flatteur qu’agréable pour moi de dire que, malgré les secours du ministère et les honorables rapports des académies, si mes travaux ne sont point restés enfouis dans un portefeuille, je dois cet avantage, en majeure partie, au savant auteur des Lagides. Grace à ses obligeantes démarches, à ses pressantes recommandations, M. A. Firmin Didot a consenti, dans le seul intérêt des arts qu’il cultive et propage à-la-fois, à se charger d’une publication très-dispendieuse.
Je m’honore de même des obligations que j’ai envers M. Eyriès. Ce profond et modeste géographe, par une inappréciable bonté, a bien voulu interrompre souvent ses doctes travaux pour faciliter mes essais, tant en m’indiquant des sources à consulter, qu’en m’expliquant des auteurs écrits en des langues modernes qui me sont étrangères.
Cette relation contient plusieurs inscriptions arabes traduites par M. A. Jaubert : ces services ne sont point les seuls que je dois à ce savant Orientaliste : ses utiles conseils sur tout ce qui concerne la langue arabe auraient amélioré mon ouvrage, si j’avais su en profiter.
Lecteur, si je me suis autant étendu sur des détails qui me sont personnels, vous ne vous tromperez point sur mon intention ; vous ne croirez point que j’aie voulu attacher à mes excursions une importance dont le premier je reconnaîtrais le peu de fondement ; mais j’ai dû d’abord offrir un tribut de gratitude aux personnes qui ont bien voulu aider à l’exécution de mon entreprise ; quel que soit le jugement que vous portiez sur son résultat, ce jugement peut annuler mon faible mérite, mais il ne saurait influer sur les devoirs de ma reconnaissance. Ensuite, autorisé par ma propre expérience, et pénétré de respect pour ces hommes éminents chez qui l’on trouve, dans le plus grand savoir la plus grande indulgence, et dans la plus haute célébrité l’appui le plus généreux ; j’ai désiré les signaler à ceux qui se dévouent isolément à la carrière pénible des voyages ; à cette carrière dans laquelle, luttant sans cesse contre les fatigues et les souffrances, on succomberait bientôt, si l’on n’était soutenu par l’imagination, et si l’imagination ne l’était elle-même par l’amour pur et désintéressé de la vérité.
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