CHAPITRE XVII. Mythologie de la création.
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POURSUIVONS nos recherches sur la Genèse, et montrons que son récit de la création se retrouve, comme les précédens, presque littéralement exprimé dans les cosmogonies anciennes, et toujours spécialement dans celles des Chaldéens et des Perses. Notre traduction va être plus fidèle que celles du grec et du latin:
«Au commencement, les dieux (Elahim) créa (bara) les cieux et la terre. Et la terre était (une masse) confuse et déserte, et l'obscurité (était) sur la face de la terre..... Et le vent (ou esprit) des dieux s'agitait sur la face des eaux. Et les dieux dit: Que la lumière soit! et la lumière fut; et il vit que la lumière était bonne; et il la sépara de l'obscurité. Et il appela jour la lumière, et nuit l'obscurité; et le soir et le matin furent un premier jour.
«Et les dieux dit: Que le vide (Raqîa) soit (fait) au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux des eaux; et les dieux fit le vide séparant les eaux qui sont sous le vide, des eaux qui sont sur le vide; et il donna au vide le nom de cieux; et le soir et le matin furent un second jour; et les dieux dit: Que les eaux sous les cieux se rassemblent en un seul lieu, et que la terre sèche se montre; cela fut ainsi; et il donna le nom de terre à la sèche, et le nom de mer à l'amas d'eaux; et il dit: Que la terre produise les végétaux avec leurs semences; et le soir et le matin furent un troisième jour, etc.
«Et le quatrième jour, il fit les corps lumineux (le soleil et la lune), pour séparer le jour de la nuit, et pour servir de signes aux temps, aux jours et aux années.
«Au cinquième jour, il fit les reptiles d'eau, les oiseaux et les poissons.
«Au sixième jour, les dieux fit les reptiles terrestres, les animaux quadrupèdes et sauvages, et il dit: Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance, et il créa (bara) l'homme à son image; et le créa (bara) à son image; et il les créa (bara) mâle et femelle; et il se reposa au septième jour, et il bénit ce septième jour.
Or, il ne pleuvait point sur la terre; mais une source (abondante) s'élevait de la terre, et arrosait toute sa surface.
«Et il avait planté le jardin d'Éden (antérieurement ou à l'Orient); il y plaça l'homme. Au milieu du jardin était l'arbre de vie et l'arbre de la science du bien et du mal. Et du jardin d'Éden sortait un fleuve qui se divisait en 4 têtes appelées le Phison, le Gihoun, le Tigre et l'Euphrate.
«Et Iahouh-les-dieux[131] dit: Il n'est pas bon que l'homme soit seul; et il lui envoya un sommeil, pendant lequel il lui retira une côte, de laquelle il bâtit la femme, etc., etc.»
Si un tel récit nous était présenté par les brahmes ou par les lamas, il serait curieux d'entendre nos docteurs contrôler ses anomalies. «Voyez, diraient ils, quelle étrange physique! Supposer que la lumière existe avant le soleil, avant les astres, et indépendamment d'eux; et ce qui est plus choquant, même dans le langage, dire qu'il y a un soir et un matin, quand le soir et le matin ne sont que l'apparition ou disparition de l'astre qui fait le jour! Et ce vide produit au milieu des eaux, qui suppose qu'au-dessus du ciel visible, il y a un amas d'eaux subsistant! aussi cette physique nous parle-t-elle des cataractes du ciel ouverte au déluge; et l'un de ses interprètes ne craint pas de nous dire que la voûte du ciel est de cristal[132]. Et cette terre sans pluies, sans nuages, par conséquent sans évaporation, ayant une seule source qui arrose sa face! et cet homme créé tout seul et cependant mâle et femelle! en vérité ces Indous avec leurs Shastras et leurs Pouranas nous font des contes arabes.»
Nous le pensons comme nos docteurs; mais parce que ce côté de la question est jugé pour tout esprit de sens rassis et non imbu des préjugés de l'enfance, nous allons nous borner à considérer le côté allégorique, et à développer le sens. Tout lecteur aura été choqué de notre traduction les dieux créa; néanmoins telle est la valeur du texte, de l'aveu de tous les grammairiens. Pourquoi ce pluriel gouvernant un singulier? parce que le rédacteur juif, pressé par deux autorités contradictoires, n'a vu que ce moyen de sortir d'embarras. D'une part, la loi de Moïse proscrivait la pluralité des dieux; d'autre part, les cosmogonies sacrées, non seulement des Chaldéens, mais de presque tous les peuples, attribuaient aux dieux secondaires, et non à ce grand Dieu unique, l'organisation du monde. Le rédacteur n'a osé chasser un mot consacré par l'usage. Ces Elahim étaient les décans des Égyptiens, les génies des mois et des planètes chez les Perses et les Chaldéens, génies-dieux cités sous leur propre nom par l'auteur phénicien Sanchoniaton; lorsqu'il dit: les compagnons d'Il ou El qui est Kronos (Saturne), furent appelés Eloïm ou Kroniens[133] et on les disait les égaux de Kronos.
Or Kronos ou Saturne est, comme on sait, l'emblème du temps, mesuré par la planète de ce nom: ses égaux furent donc naturellement des génies de la même espèce. La lettre h manquant à l'alphabet grec, le mot Eloïm a rendu le mieux possible le phénicien arabe Elahim, pluriel hébreu de Elah, Dieu. Mais pourquoi leur attribuait-on l'organisation ou la création du monde? Par la raison simple et naturelle que le monde dans son sens primitif, fut le grand orbe des cieux, et spécialement l'orbe ou cercle du Zodiaque. Or, comme à partir de l'équinoxe du printemps les êtres terrestres, engourdis et comme morts pendant l'hiver, prenaient une vie nouvelle; que la production des feuilles, des fleurs et de tout le règne végétal semblait être une véritable création, les génies qui présidaient à chaque signe du Zodiaque furent considérés comme les auteurs et moteurs de tout ce mouvement de vie; et parce que cette période de vie, d'abondance et de délices, ne durait que jusqu'à l'équinoxe d'automne, la création fut dite ne durer que six mois, qui, par d'autres équivoques, ont été appelés dans les diverses cosmogonies tantôt des jours, tantôt des mille, etc.
Avec le progrès des connaissances, les astronomes physiciens ayant considéré le monde sous un point de vue plus vaste, des esprits subtils raisonnèrent sur l'origine de tous les êtres visibles; et alors naquirent ces systèmes plus ou moins extravagants qui de l'Inde et de la Chaldée passèrent dans l'ancienne Grèce, et qui, commentés par Pythagore, par Thalès, par Platon, par Zénon, par Aristote, ont donné naissance à d'autres systèmes que l'on peut appeler des délires organisés. Quant au mot création, pris dans ce sens de produire de rien, de tirer du néant des substances solides et sensibles, il est douteux que cette idée abstraite, due à l'exaltation des cerveaux jeûneurs des pays chauds, ait été connue ou reçue par les anciens juifs; ce qu'il y a de certain, c'est que le mot bara, traduit par (les dieux) créa, ne comporte point ce sens, puisqu'on le trouve en beaucoup d'occasions employé comme dans le sens de fabriquer, former: nous en avons trois exemples dans le morceau cité, où il est dit que Dieu créa l'homme à son image, qu'il les créa mâle et femelle, etc. Le limon rouge dont l'homme fut formé existait; et la distinction du sexe n'est qu'une disposition de la matière déja formée: il n'y eut donc point là une création dans le sens de tirer du néant, de produire quelque chose avec rien.
Nous avons dit que les six mois de la création furent considérés sous des rapports et sous des noms divers, selon les divers systèmes des anciens astrologues. Leurs livres, chez les Perses et chez les Étrusques, nous en offrent deux exemples d'une analogie sensible avec la Genèse.
«Un auteur toscan très-instruit, dit Suidas[134], a écrit que le grand Dêmi-ourgos, ou architecte de l'univers, a employé 12,000 ans aux ouvrages qu'il a produits, et qu'il les a partagés en 12 temps distribués dans les 12 maisons du soleil (les 12 signes du Zodiaque).»
[Notez que ce grand architecte, ou son type originel, est le soleil, qui dans toutes les premières théogonies, est le créateur, le régulateur du monde supérieur et inférieur.]
«Au premier mille, il fit le ciel et la terre.
«Au deuxième mille, il fit le firmament (le grand vide) qu'il appela le ciel.
«Au troisième mille, il fit la mer et les eaux qui coulent dans la terre.
«Au quatrième, il fit les deux grands flambeaux de la nature.
«Au cinquième, il fit l'ame des oiseaux; des reptiles, des quadrupèdes, des animaux qui vivent dans l'air, sur la terre et dans les eaux.
«Au sixième mille, il fit l'homme.»
Cette distribution des ouvrages est d'une telle ressemblance, qu'on ne peut douter qu'elle ne vienne de la même source. Or, et si l'on considère, d'une part, que tout ce que nous connaissons des arts et de la religion étrusques, a une analogie frappante avec les arts et la religion de l'Égypte[135]; d'autre part, que Moïse a imité une foule d'institutions de ce dernier pays, l'on sera porté à y placer l'origine de ces idées, surtout lorsqu'elles se lient à l'institution de la semaine qui est attribuée aux Égyptiens, et qui date de la plus haute antiquité. Dans la citation que nous venons de faire, nous avons des mille à la place des jours; mais il ne faut pas oublier que les anciens théologues ou cosmologues ont donné des acceptions très-diverses aux mots jours et années.
«Le soleil, dit l'ancien livre indien attribué à Mènou, cause la division du jour et de la nuit qui sont de deux sortes, ceux des hommes et ceux des dieux. Le mois (ou temps d'une lune) est un jour ou nuit des Richis (ou Patriarches). La moitié brillante est destinée à leurs occupations, et la moitié obscure à leur sommeil. Une année est un jour et une nuit des dieux (censés habiter le pôle ou mont Merou); leur jour a lieu quand le soleil se meut (de l'équateur) au nord (en effet le pôle nord est éclairé six mois); (de l'équateur) au midi (ou pôle sud); or 4000 années des dieux, composées de tels jours, font un âge appelé krïta, etc»[136].
Quant aux mille employés ici comme synonymes des mois et des signes du Zodiaque, nous avons vu et nous allons voir encore que cette division décimale de chaque signe fut usitée par les Chaldéens, sans néanmoins prétendre en exclure les Égyptiens. Avec un tel langage et de telles acceptions de mots, l'on sent que les mystiques anciens et modernes ont pu se faire un dictionnaire très-embarrassant pour ceux qui n'en ont pas la clef. En cette occasion, elle nous donne le moyen de reconnoître entre les six jours des Hébreux et les six mille des Étruriens, une synonymie difficile à contester. L'auteur étrurien ajoute «que les six premiers mille ans ayant précédé la formation de la race humaine, elle semble ne devoir subsister que pendant les six mille autres qui complètent la période de douze mille ans au bout desquels le monde finit.»
Ici nous avons la source de l'opinion des millénaires si célèbres dans les premiers siècles du christianisme, et qui fut commune à presque tout l'Orient: en même temps nous voyons l'effet bizarre produit par l'équivoque du monde ou orbe zodiacal avec le monde pris pour une durée systématique de l'univers.
D'un autre côté, cette durée de douze mille, et cette création pendant six, se retrouve chez les Parsis, successeurs des anciens Perses, et dans leur Genèse intitulée Boun Dehesch.
«Le temps, dit ce livre ancien, pag. 420, est de douze mille ans; il est dit dans la loi que le peuple céleste fut trois mille ans à exister, et qu'alors l'ennemi (Ahriman) ne fut pas dans le monde. Kaïomorts et le Taureau furent trois autres mille ans dans le monde, ce qui fait six mille ans....
«Les mille de Dieu parurent dans l'Agneau, le Taureau, les Gémeaux, le Cancer, le Lion et l'Épi, ce qui fait six mille ans.» (Ici l'allégorie est sans voile.) «Après les mille de Dieu, la Balance vint; Ahriman (ou le mal) courut dans le monde (l'hiver commença.)»
Idem, pag. 345. «Le temps (ou destin) a établi Ormusd, roi borné pendant l'espace de douze mille ans.»
Pag. 348. «Des productions du monde, la première que fit Ormusd fut le ciel. La deuxième fut l'eau; la troisième fut la terre; la quatrième furent les arbres; la cinquième furent les animaux; la sixième fut l'homme.»
Pag. 400. «Ormusd parlant dans la loi dit encore, j'ai fait les productions du monde en 365 jours; c'est pour cela que les 6 gabs gahanbars (les mois) sont renfermés dans l'année.»
Enfin, dans l'origine de toutes choses, l'auteur dit, pag. 344 et suivantes, «que les ténèbres et la lumière étaient d'abord mêlées et formant un seul tout; qu'ensuite étant séparées par le temps (ou destin), elles formèrent Ormusd et Ahriman, etc.»
Ces passages nous offrent, d'une part, l'explication la plus claire de la période de douze mille ans, supposée devoir être la durée physique du monde; d'autre part, une analogie marquée avec le récit que la Genèse fait de la création: la différence principale est que, dans l'hébreu, le premier œuvre est la séparation de la lumière, tandis que dans le Parsi, c'est la formation du ciel; mais abstractivement de l'ordre numérique, l'un et l'autre placent d'abord le chaos ténébreux, puis la séparation de la lumière, et l'auteur juif semble faire une allusion directe aux idées zoroastriennes, quand il dit que la lumière fut bonne: néanmoins, comme le dogme du bien et du mal éxiste également dans le système égyptien d'Osiris et de Typhon, cette allusion ne peut faire preuve pour la date de la composition.
Une comparaison, suivie de la Genèse juive avec la Genèse parsie, multiplierait les exemples d'analogie; mais ce travail nous écarterait trop de notre but; nous nous bornerons à remarquer avec le traducteur (Anquetil du Perron), que le Boun Dehesch[137] est une compilation évidente de livres anciens dont il s'autorise, et que cette compilation, quoiqu'elle cite dans ces trois derniers versets les dynasties Sasanide, Aschkanide, et le règne d'Alexandre, doit néanmoins remonter à une époque antérieure: ces trois versets ont dû être ajoutés après coup, comme il est arrivé aux livres de l'Inde. On a droit de croire, vu l'analogie de plusieurs de ses passages avec certaines citations des anciens auteurs grecs, et entre autres de Plutarque, que le compilateur eut sous les yeux quelques livres de Zoroastre; mais en lisant le Boun Dehesch avec attention, nous y trouvons d'autres citations singulières qui ne peuvent venir de cette source. Par exemple, à la page 400, ch. XXV, il est dit: «que le plus long jour de l'été est égal aux deux plus courts de l'hiver, et que la plus longue nuit d'hiver est égale aux deux plus courtes nuits d'été.»
Un tel état de choses n'a lieu que par le 49e degré 20 minutes de latitude, où le plus long jour de l'année est de 16 heures 10 minutes, et le plus court, de 8 heures 5 minutes. Or cette latitude est d'environ 12 dégrés plus nord que les villes de Bactre ou Balkh et Ourmia, où l'histoire place le théâtre des actions de Zoroastre. Cette latitude sort infiniment au delà des frontières de l'empire persan, à quelque époque qu'on le prenne. Elle tombe dans la Scythie, soit au nord du lac Aral et de la Caspienne, soit aux sources de l'Irtisch, de l'Ob, du Ienisei et de la rivière Selinga: elle se trouve dans le pays des anciens grands Scythes (ou Massagètes), qui disputèrent d'antiquité avec les Égyptiens, selon Hérodote. Aurait-il donc existé dans ces contrées, à ce parallèle, un ancien foyer d'observations astronomiques, chez un peuple policé et savant? ou l'observation citée par le Boun Dehesch serait-elle tirée de temps plus modernes? Ammien Marcellin nous apprend avec Agathias, «que, postérieurement à Zoroastre, le roi Hystasp ayant pénétré dans certains lieux retirés de l'Inde supérieure, arriva à des bocages solitaires dont le silence favorise les profondes pensées des Brames. Là, il apprit d'eux, autant qu'il lui fut possible, les rites purs des sacrifices, les causes du mouvement des astres et de l'univers, dont ensuite il communiqua une partie aux mages. Ceux-ci se sont transmis ces secrets de père en fils, avec la science de prédire l'avenir; et c'est depuis lui (Hystasp) que dans une longue suite de siècles jusqu'à ce jour, cette foule de mages composant une seule et même race (ou caste), a été consacrée au service des temples et au culte des dieux».
Ce passage nous indique clairement une réforme ou une innovation introduite par Hystasp dans la religion de Zoroastre. Quel fut cet Hystasp? Ammien Macellin dit que ce fut le père du roi Darius; mais Agathias, auteur instruit, dit que cela n'était point clair chez les Perses: et Hérodote, presque contemporain de Darius, atteste que ce prince, promu à la royauté par l'élection, était le fils d'un simple particulier ou seigneur persan. N'est-il pas à croire que le roi Hystasp est Darius lui-même, appelé par abréviation, du nom de son père Hystasp? L'innovation indiquée lui conviendrait par bien des raisons: lorsqu'il fut élu roi, les mages de Zoroastre subirent un massacre général dans tout l'empire perse, en vengeance de la tromperie du mage Smerdis, usurpateur du trône de Cambyse. Darius, qui organisa le gouvernement, jusqu'alors purement militaire, qui partagea l'empire en vingt satrapies, qui fit battre une monnaie générale et régla les tributs de chaque peuple, qui établit une police et des lois, porta sûrement son attention sur le culte qui n'avait plus de ministres et qui partageait leur discrédit; il voulut, comme tous les rois, donner cet appui à son trône: Hérodote, garant de tous ces détails, nous apprend que la vingtième satrapie, la plus riche de toutes[138], était celle des Indiens (des sources de l'Indus ou Pandjab): n'est-il pas probable que Darius Hystasp visita cette partie de ses sujets, et que le fait cité par Ammien date de cette époque. Ce prince aurait donc alors consulté les Brahmes ou plutôt les Boudhistes-Samanéens, dont la doctrine était dominante. Or, en examinant la cosmogonie des Boudhistes réfugiés à Ceylan, telle qu'elle est exposée dans le tome septième des Asiatik researches[139], nous trouvons plusieurs traits de ressemblance entre cette cosmogonie d'origine indienne et celle des Perses; ce qui est surtout frappant, c'est que des quatre dieux ou anges qui gardent et surveillent les quatre coins du monde, l'un en Parsi, s'appelle Tashter, et en Bali, ou langue sacrée de Ceylan, der Terashtré; l'île de l'est en Bali, se nomme pouya wevidehé; et en Parsi l'est se nomme pouroué weedesieh; l'ouest en Parsi est appelé appéré godamé; et en Bali apré godami: le nord, en Parsi, outourou kourou offre le même mot outourou, que les Indiens appliquent au pôle du sud, par une transposition dont on trouve un autre exemple entre les Ceylanais et les Birmans.
Maintenant, s'il existe une analogie marquée entre les Boudhistes et les Parsis, quant au système cosmogonique, n'est-il pas à croire que la cause de cette analogie se trouve dans la réforme ou innovation de Darius Hystasp, qui rapporta de l'Inde ces idées qu'il communiqua aux mages, dont il fit une création nouvelle. Alors le Boun-Dehesch aura été composé après cette époque, et probablement peu après la ruine de l'empire perse par Alexandre, lorsque les livres sacrés devinrent plus rares par les troubles et les incendies des guerres. D'autre part, les Brahmes et les Boudhistes s'accordent à dire qu'ils ne sont point indigènes de l'Indostan; qu'ils sont originaires du nord, et leur figure ovale porte le caractère scythe: leur berceau ancien et premier aurait-il été par les 49 degrés 20 minutes de latitude, et aurait-il existé là très-anciennement un peuple policé, auteur de l'observation citée? L'illustre Bailly, dans son Astronomie ancienne, a cité beaucoup de faits à l'appui de cette opinion; son émule, Lalande, qui ne fut point versé en littérature ancienne, a voulu beaucoup la déprécier, mais si quelque jour un homme doué de talent réunit aux connaissances astronomiques l'érudition de l'antiquité que l'on en sépare trop, cet homme apprendra à son siècle bien des choses que la vanité du nôtre ne soupçonne pas. Revenons à notre cosmogonie juive, et à nos douze mille ans étrusques et parsis.
Astronomiquement parlant, il n'existe point de périodes de 12,000 ans, c'est-à-dire que ce nombre ne convient à aucune révolution simple ou compliquée d'astres ou de planètes. Pourquoi donc se trouve-t-il employé en ce sens par les anciens? Ceci est encore un logogriphe astrologique dont il faut demander la solution aux adeptes de la science secrète. Cette solution nous est donnée par l'ingénieux et savant Dupuis, dans son Mémoire sur les grands Cycles ou Périodes de restitution. «En comparant avec attention diverses périodes des Indiens et des Chaldéens, dit-il en substance, l'on s'aperçoit que leur composition est due à une addition ou soustraction croissante ou décroissante d'un premier nombre élémentaire qui suit l'ordre arithmétique direct 1, 2, 3, 4, ou l'ordre inverse 4, 3, 2, 1; c'est ce que démontre l'analyse.»
1° L'Ezour-Vedam rapporte une tradition indienne[140] d'après laquelle les quatre âges du monde, ont eu la durée suivante: savoir,
Le premier âge4,000ans.
Le second3,000
Le troisième2,000
Le quatrième1,000
Otez les zéros, vous aurez 4, 3, 2, 1.
Le Baga-Vedam, autre livre sacré indou, cite une tradition d'une autre
source; il dit que, selon les anciens, le premier âge du monde dura4,800ans.
Le second3,600
Le troisième2,400
Le quatrième, où nous sommes, doit durer1,200
TOTAL12,000
Voilà encore l'ordre 4, 3, 2, 1, dans les premiers chiffres; et il se retrouve le même, quoique double, dans les seconds, 8, 6, 4, 2. De plus, prenez pour élément le nombre le plus simple 1,200, élevé à 2 ou à son double, vous avez 2,400; à son triple (3) 3,600; à son quadruple (4) 4,800, et la somme des quatre est 12,000. Les mystiques indiens ont figuré ce système par une vache dont les quatre pieds représentent les quatre âges du monde. Au premier âge, la vache se tenait sur ses quatre jambes; au second sur 3; au troisième, sur 2; au quatrième, sur 1. Toujours 1, 2, 3, 4, ou 4, 3, 2, 1. Ce n'est pas tout; ces mêmes Indiens, dans d'autres livres plus savants[141], ayant établi la durée totale du monde à 4,320,000 ans, disent que le premier âge a duré1,728,000ans.
Le second1,296,000
Le troisième864,000
Le quatrième432,000
TOTAL4,320,000
Voilà une grande différence de nombre, et cependant l'ordre de composition et de décomposition est le même, car prenant pour élément le plus petit nombre 432,000 = 1ans.
nous avons, en l'élevant à 2, son double864,000 = 2
En l'élevant à 3, son triple1,296,000 = 3
En l'élevant à 4, son quadruple1,728,000 = 4
TOTAL4,320,000
D'autre part, les Indiens disent qu'une année des dieux se compose de 360 années des hommes: les 4,320,000 étant des années de cette dernière espèce, divisons cette somme par 360, qui est le dénominateur des années divines; le quotient qui vient est la période 12,000; n'est-il pas singulier de voir les calculs indiens prendre leurs éléments chez les Perses et chez les Étruriens?
En outre, dans la période indienne nous avons pour élément premier la fameuse période chaldaïque de Bérose, 432,000 ans.
Maintenant, pour la composer suivons l'ordre arithmétique 1, 2, 3, 4 jusqu'à 8, en prenant comme élément premier la période
Etrusco-Perse12,000ans,
nous aurons, pour second degré24,000
Pour troisième36,000
Pour quatrième48,000
Pour cinquième60,000
Pour sixième72,000
Pour septième84,000
Pour huitième96,000
Pour total de toutes ces sommes.432,000
Il n'est pas besoin de raisonner longuement sur cet exposé, que nous avons beaucoup abrégé; le lecteur en voit facilement découler plusieurs conséquences.
1° Il est clair que toutes ces périodes sont des combinaisons mathématiques plus ou moins fictives et arbitraires, imaginées par les anciens pour faciliter leurs opérations d'astrologie plutôt que de véritable astronomie.
2° Il est sensible que ces périodes qui, quoique éparses chez divers peuples à diverses époques, s'amalgament si parfaitement quand on les rassemble, appartiennent à un seul et même corps de doctrine dont l'origine remonte à une très-haute antiquité, et dont le foyer semble se placer de préférence chez les Égyptiens et les Chaldéens.
3° Enfin il nous semble également démontré que toutes ces idées, tous ces systèmes de création, de durée, de destruction et d'âges du monde ont eu leurs types primitifs dans les idées simples et naturelles d'un système originel dont les figures hiéroglyphiques mal interprétées, dont les termes équivoques mal compris, sont devenus une cause de désordre moral et métaphysique. Ainsi les 4 âges du monde, si célèbres dans l'Inde et la Grèce, quoique aucun mortel n'en pût avoir de notion, ces 4 âges n'ont point d'autre origine, d'autre type que les 4 saisons de l'année, ce grand cercle monde dont une révolution commence et finit toutes les opérations de la nature. La création n'est autre chose que la production nouvelle, que le mouvement de vie spontané qui, chaque année, au printemps, a lieu dans tout le système des végétaux et des animaux. Ce printemps, saison de feuilles, de fleurs et de pâturages, d'abondance, de lumière et de chaleur, fut l'âge d'or, parce qu'il est sous l'influence du soleil, qui dans l'alchimie et l'astrologie a l'or pour emblème; l'été, l'âge d'argent, parce que ses nuits longues et sereines sont sous l'empire de la lune à l'emblème d'argent: Vénus au blason de cuivre, Mars au blason de fer, présidèrent à l'automne et à l'hiver; et voilà l'ordre figuré sur lequel les moralistes bâtirent leurs systèmes de bonheur originel, de vertu première, de dégradation postérieure et successive, de vice et de malheur final, punis par une destruction à laquelle ils ne manquent jamais de faire succéder une nouvelle organisation calquée sur celle du monde ou cercle zodiacal. Voilà les bases de cette doctrine qui, professée d'abord secrètement dans les mystères d'Isis, de Cérés et de Mithra, etc., se répandit ensuite avec éclat dans toute l'Asie, et qui a fini par envahir toute la terre. Mais il est temps de clore cet article, et cependant ne passons point sous silence la différence apparente ou réelle qui existe entre la Genèse et Bérose au sujet de la création. Il est fâcheux que le récit de cet écrivain ne nous soit parvenu qu'après avoir été copié d'abord par Alexandre Polyhistor qui a pu y faire quelque changement, puis retouché par le Syncelle qui l'abrège et le censure selon ses idées; de manière qu'il y a plusieurs voiles entre nous et le texte originel et primitif des traditions chaldéennes traduites en grec et commentées par Bérose.
Selon cet historien, dans le fragment qui nous est transmis,[142] «l'on avait conservé avec beaucoup de soin à Babylone, des archives ou registres contenant l'histoire de 15 myriades d'années et traitant du ciel, de la mer, de l'origine des choses, puis des (X) rois et de leurs actions, etc.» Bérose décrit d'abord l'état physique du pays de Babylone, ses productions, ses limites, sa population...
Dans le principe, les hommes vivaient à la manière des brutes, sans mœurs et sans lois, lorsque de la mer Erythrée (golfe persique), sur la plage chaldéenne, sortit un animal ayant la forme d'un poisson selon Apollodore, portant sous sa tête de poisson une autre tête et des pieds d'homme attachés près sa queue de poisson; cet animal, appelé Oan, avait la voix et le langage des hommes, et l'on conserve encore (à Babylone) son effigie peinte. Cet être qui ne mangeait point, venait de temps à autre se montrer aux hommes, pour leur enseigner tout ce qui est utile, les arts mécaniques, les lettres, les sciences, la construction des villes et des temples, la confection des lois, la géométrie, l'agriculture, et tout ce qui rend une société policée et heureuse. Depuis cette époque l'on n'en a plus ouï parler. Cet animal Oan, au coucher du soleil, descendait dans la mer, et passait la nuit sous l'eau ou près de l'eau: par la suite, d'autres animaux semblables à lui se montrèrent aussi. Il avait écrit un livre qu'il laissa aux hommes, sur l'origine des choses et sur l'art de conduire la vie. Un temps exista où tout était eau et ténèbres contenant des êtres inanimés informes, qui (ensuite) reçurent la vie et la lumière sous diverses formes et espèces étranges: c'étaient des corps humains, les uns à 2, les autres à 4 ailes d'oiseau avec 2 visages; ceux-ci, sur un seul corps, portaient une tête d'homme et une tête de femme avec l'un et l'autre sexe; ceux-là avaient des jambes et des cornes de chèvre; d'autres, tantôt la tête, tantôt la croupe d'un cheval: il y avait aussi des taureaux à tête d'homme et une foule d'autres combinaisons bizarres de têtes, de corps, de queues de divers animaux, tels que les chiens, les chevaux, les poissons, les serpens, les reptiles, dont les figures se voient encore peintes dans le temple de Bel. Une femme nommée Omoroka présidait à toutes ces choses: ce mot chaldéen signifie en grec la mer et désigne la lune. Or Belus, divisant cette femme en deux moitiés, de l'une fit la terre, et de l'autre le ciel, d'où s'ensuivit la mort des animaux.
Bérose observe que ceci est une manière figurée d'exprimer la formation du monde et des êtres animés avec une matière humide.
Le dieu Bel ayant enlevé la tête de cette femme, d'autres dieux (Elahim) mêlèrent à la terre son corps qui était tombé, et dont furent formés les hommes; c'est par cette raison qu'ils sont doués de l'intelligence divine. En outre le dieu Bel, qui est Youpiter, ayant partagé les ténèbres en deux moitiés, sépara le ciel de la terre, établit le monde dans l'ordre où il est, et les animaux qui ne purent soutenir la lumière, disparurent. Bel, qui vit que la terre était déserte quoique fertile, ordonna aux autres dieux de se couper chacun la tête, de mêler leur sang à la terre, et d'en former des êtres qui supportassent l'air; enfin Bel lui-même fit les astres, le soleil, la lune et les 5 autres planètes.
Voilà ce que Polyhistor raconte en son livre 1er, d'après Bérose.
Ces récits, pris à la lettre, seraient trop choquans, trop absurdes; aussi le prêtre Bérose nous observe-t-il qu'il y faut voir une expression figurée des opérations de la nature; et l'étude de l'histoire ancienne et moderne, en nous montrant chez des peuples divers, tels que les Égyptiens, les Indiens, les Chaldéens, les Chinois, les Mexicains, etc., des systèmes entiers de figures monstrueuses du même genre que celles-ci, nous apprend que cette manière de peindre et de rendre sensibles à la vue les attributs et les rapports abstraits des corps, est la première opération dont s'avise l'entendement humain; c'est cette écriture, dite hiéroglyphique, qui partout a précédé l'écriture dite alphabétique, née ensuite d'une abstraction et d'une observation comparée beaucoup plus subtile et raffinée. Dans le prétendu monstre Oan, la tête d'homme désigne l'intelligence, le raisonnement, tandis que la forme de poisson désigne l'habitude ou la nature aquatique combinées, pour exprimer les effets et l'action de la constellation appelée poisson austral: l'étoile principale de cette constellation avait le mérite de mesurer exactement la plus courte nuit de l'année, en se levant, le jour du solstice d'été, au moment où se couchait le soleil, et en se couchant au moment où il se levait: par cette raison, elle joua un rôle important en Égypte, où elle annonçait l'inondation, et en Chaldée, ainsi qu'en Syrie, où elle servait à régler l'époque de certains travaux agricoles, et à conjecturer certains accidens de la saison ou du climat. C'est le Dagon des Philistins.[143] Avec cette clef, l'on explique toutes les autres figures d'animaux monstrueux. On leur donnait des ailes, pour désigner leur nature aérienne; des sexes, pour exprimer leur nature passive ou active; des têtes de chien, pour exprimer leur propriété d'avertir comme l'animal qui aboie: tous étaient des symboles d'astres ou de constellations, et voilà pourquoi leurs images étaient peintes sur les murs du temple de Bel, comme d'autres semblables l'étaient dans l'antre des Nymphes, dans la caverne de Zoroastre et dans tous les temples des dieux égyptiens où on les retrouve. Voilà aussi pourquoi l'auteur juif de là Genèse, ennemi des idoles, a répudié cette partie de la cosmogonie chaldéenne, mais l'emprunt qu'il a fait des autres parties, se retrouve dans plusieurs phrases de la formation ou création de l'univers par Bel. Un temps exista ou tout était eau et ténèbres. Et Dieu partagea les ténèbres en 2 moitiés, sépara le ciel de la terre, fit les astres, le soleil, la lune, etc. Toutes ces phrases, qui ne sont que des extraits peu fidèles du texte chaldéen, ont cependant une analogie marquée avec le texte de la Genèse; dans Bérose, les dieux Elahim forment l'homme, et lui donnent l'intelligence divine. Dans la Genèse, les dieux disent: faisons l'homme à notre image; par le mot notre, ils s'avouent plusieurs. Bel était le grand dieu, Elah-Akbar: eux étaient les dieux Kabirim, ces douze grands dieux Cabires, adorés des Grecs.
Dieu Elahim fit le vide au ciel et au milieu des eaux....... Ce mot vide en hébreu est Raqia (ou Rakia); en chaldéen, om-o-raka signifie littéralement mère du vide, c'est-à-dire l'espace sans bornes que le vulgaire, trompé par le mot mère, a pris pour une femme. Le sens vrai est que Bel partagea le vide en deux moitiés, dont la supérieure fut le ciel; l'inférieure fut la terre, et c'est littéralement le sens de l'hébreu, Dieu fit le vide (Raqia), au milieu des eaux, et il donna le nom de ciel aux eaux de dessus, et les eaux d'au-dessous furent la mer et la terre. Dans la cosmogonie des Boudhistes du Tibet, qui, comme nous l'avons déja dit, paraît venir de l'école chaldéenne, le ciel n'a pas d'autre nom que le vide, l'immensité (om-o-raka); et un vent impétueux, excité par le destin sur les eaux, fut le premier signe de la création de l'univers[144]. Dans la Genèse, ce qu'on traduit l'esprit de Dieu, n'est littéralement que le vent de Dieu s'agitant sur les eaux. Ce vent, premier moteur, ou premier mû, se retrouve dans la cosmogonie phénicienne, où nous lisons que le vent Kolpia eut pour femme Bâau, c'est-à-dire la nuit, l'obscurité ténébreuse.... Ce terme Bâau, dans la Genèse, est l'épithète de la terre informe, qui d'abord fut Tohou, Bahou, traduit par la version grecque et par Josèphe, invisible, ténébreuse. Les hébraïsants se fondant sur l'arabe, interprètent Bahou, par le vide immense; et alors c'est la femme Om-o-raka du chaldéen. De ce vent Kolpia, premier moteur, comme le cœur (qui en arabe se dit aussi qolb et qalb), naissent Aïon et premier-né. En sanscrit adima signifie premier, et dans l'hébreu, Adam est le premier-né.
Ainsi à chaque instant, à chaque pas, nous trouvons de nouvelles preuves de notre proposition première et fondamentale, savoir, que «la Genèse n'est point un livre particulier aux Juifs, mais un monument originairement et presque entièrement chaldéen, auquel le grand-prêtre Helqiah se contenta de faire quelques changements dictés par l'esprit de sa nation et adaptés au but qu'il se proposa.»
Désormais le lecteur sait que penser de ces créations du monde, que l'on nous raconte comme s'il y eût eu des témoins à en dresser procès-verbal: il voit à quoi se réduisent ces prétendues chronologies qui tronquent l'histoire des nations, et restreignent la formation, les progrès, la succession de toutes les institutions, de toutes les inventions humaines, y compris le langage et l'écriture, à un petit nombre d'années, incompatible avec la nature de l'entendement et avec le témoignage des monuments subsistants.