CHAPITRE PREMIER (continued 2)
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Elle se leva, les yeux ruisselants.
— Bernard ! Bernard !
Qu’il avait de peine et de pitié…
— Mais que vais-je devenir alors ? » dit-elle ; elle avait un air si désemparé !
Une bouffée de sauvagerie monta en Bernard comme des abîmes. Cette femme, si belle, si désirée, qu’il aimait tant, avait été à un autre. Une phrase de mélodrame résonna à ses oreilles. Ah ! la tuer !
Il le voyait réellement ce mari, cet homme ricanant à qui elle avait couru, pour qui elle l’avait abandonné. Son bras s’allongea vers un tiroir qui contenait son revolver acquis depuis peu. Il s’arrêta ; il porta la main à son front, eut un geste de fuite en avant.
— Rejoins-le, ton mari, s’écria-t-il, va avec lui, va l’embrasser ! Mais va-t’en, va-t’en !
Elle le regarda d’un air égaré dont il demeura saisi. Elle prit hâtivement son chapeau, son manteau, et, sans dire un mot, elle s’enfuit.
Il resta seul dans une grande stupeur soudaine. Puis, il sortit. Trouver un refuge… toute la journée, comme un chien errant, il courut la ville. Il étouffait d’une angoisse venue du noir. Il sentait au fond de lui quelque chose de sombre, sur quoi se penchait son âme, vainement. Quoi ? — Ah ! du remords, du désir, de l’incertitude insatiables et l’abomination d’une peine affreuse qui s’exprimait vaguement sans s’expliquer. N’avait-il pas suivi clairement son sentiment ? Le nom d’Angèle revenait sur ses lèvres. Il le prononçait d’un souffle, sans lui donner la couleur de la voix, avec une horreur sacrée. Où était le mal ? où était le bien ? Pourquoi était-il persécuté d’avoir agi comme il en ressentait l’invitation impérieuse ? Il lui semblait pourtant si facile de vivre simplement ! N’était-ce point la vraie loi, de se donner à ses instincts, de leur appartenir, afin qu’à leur gré, la vie nous formât et nous pétrît, nous donnât la suprême joie qu’elle porte en soi par son élaboration même et son parfait accomplissement ?
Quelle sourde aigreur, quelle rage, quel inassouvissement agitaient Bernard ; lui, si plein de bonne volonté… Tout le long de son existence il s’était contenté de vivre sans complication, bonnement, sa seule initiative étant de chercher dans les domaines qui lui paraissaient le plus accueillants, la trace de cette vie qu’il aimait, pour s’animer davantage. Jamais il n’avait connu l’hésitation et le regret si ce n’est tempérés des promesses de l’avenir magnifique. Et maintenant il était assailli des doutes qui lui paraissaient auparavant réservés aux scrupuleux. Pis que cela, hélas ! une ronde de remords le rongeait sans se nommer et ces ennemis invisibles lui apparaissaient, il se l’avouait avec une colère affreuse, légitimes. Oui, il les sentait vaguement légitimes, et il ne pouvait connaître ni distinguer les repentirs sans face qui l’obsédaient.
Comme il passait devant Notre-Dame, les images du bien et du mal dont il avait tant de fois souri aux portes des cathédrales, l’assiégèrent. Quel absolu métaphysique, en dehors de la vie ? Et pourtant, pour la première fois devant lui, sortait de l’ombre, aigu et bien vivant, le sentiment d’une mauvaise action.
L’horrible nuit que passa Bernard ! La fièvre et les visions d’apocalypses liguées — le rêve — son âme sensible et comme extériorisée sous ses yeux, tordue, éperdue, douloureuse, hagarde enfin de ne pouvoir comprendre ce supplice. Et lui-même de ne savoir s’il était éveillé — et ce cri continu : « Tu as mal fait ! Tu as mal fait ! Tu ne devais pas faire cela ! »
Ah ! le problème éternel du devoir se posait-il donc ? toutes les morales de notre vieille Terre, toutes les religions, comme il les sentait aujourd’hui adaptées à la douleur humaine, venues d’elle, vivant d’elle et par elle ! Elles ont créé le devoir et le pardon. Il devinait bien que c’était la prévention, l’assurance contre la douleur et, pour ceux qui succombent, l’organisation de l’espérance.
Blême de cette nuit, poursuivi par l’âpre vision des cauchemars que le jour avait pâlis et qui gardaient leur voix, il chercha partout le repos. Mais la ville nous donne tout sauf les asiles de paix. Partout, il promena sa souffrance ; il ne put retrouver le calme en ses endroits préférés. La cour du Petit Palais était vide, les quais hostiles et les jardins muets. Les églises si accueillantes pour son enfance le vomissaient. Et, tentant de fléchir le dieu, le persécuteur inconnu, il eût voulu suspendre sa douleur comme un ex-voto à la porte des cimetières… Vainement : le soir tombait et la nuit proche lui faisait peur.
Peur mystérieuse qui lui revenait, expliquée et terrible, à quelques heures de là, chez Abraham. Les mots sont si menus, si petits — et les cris le déchiraient sans le soulager. Comme il aurait voulu pleurer ! Ah ! se tordre, les yeux secs et le cœur malade, là, par terre, près d’un lit ! Abraham l’avait relevé dix fois, mais il retombait toujours. A cette minute où ces terribles choses pesaient sur lui et le pliaient en deux, mais sourdement, il cherchait à tâtons, dans la mare qui l’engloutissait, pourquoi il n’était pas mort. Il n’avait pas pu rester seul et était allé demander la consolation à Abraham. A peine avait-il touché le bouton que la porte s’était ouverte. Son ami l’attendait dans le couloir. Il lui dit à voix basse :
— Te voilà enfin !
— Tu comptais donc me voir ?
Ils s’étaient regardés tous deux fixement. Bernard vit alors seulement combien Abraham était pâle, les vêtements en désordre et les yeux cernés.
— Ah ! dit-il, mon télégramme ne t’est pas parvenu ? Tu viens par hasard ?
— Abraham, il y a quelque chose de bizarre dans ton accueil. Je ne sais rien. Je me suis senti très malheureux, tu sauras pourquoi tout à l’heure et, d’instinct, après avoir rôdé toute la journée dans Paris, je suis venu vers toi.
— Mon pauvre Bernard ! s’écria Abraham ; et il l’embrassa en sanglotant. Malheureux, tu l’es plus encore que tu ne crois. Sois fort…
Bernard sentit sa tête chavirer. Et un nom tout seul, des profondeurs de l’inconnu, crevant tous les mystères, jaillit de lui subitement. L’angoisse de ces vingt-quatre heures, sans épithète et sans visage, se déchira tout d’un coup lui montrant un flanc sanglant. Il devina sa faute et cria qu’il se faisait horreur…
— Et, sans doute, Angèle chez toi, Abraham, pleure et souffre en me maudissant ?
Abraham hocha la tête.
— Ah ! dit Bernard, je sais maintenant ce qu’est le devoir et que j’ai fait le mal… Peut-être est-elle malade, Angèle ?
La gorge contractée, il attendait la réponse. La porte de la chambre s’ouvrit et un homme parut, vers qui il se jeta d’un élan irraisonné.
— Elle est perdue, dit cet homme. Hémorragie interne. Il suffit d’un petit caillot dans une artère. Ah ! la main n’a pas tremblé.
Bernard s’était retrouvé subitement près d’un lit, à terre, sur des coussins, et la main brûlante d’Angèle à son front.
Ses mots d’alors, avec ferveur, et les baisant au passage, il se les répétait, car il lui semblait que c’était les derniers qu’il voulût entendre, puisque les lèvres étaient closes qui les avaient animés.
— J’ai du délire et je le sens, Bernard, reviens à toi et je te parlerai… Nos beaux soirs sur les bords du Lot, nous les aurons encore, dis, toi sur le petit pont de bois qui tremble avec nous et les feuillages… comme je suis lasse !… Il me semble que mon cœur va s’éteindre, mon cœur si tien…
Elle avait un pauvre sourire.
— Souffle dessus, dit-elle encore, comme autrefois, que nous dormions et tes deux bras autour de moi… Je t’aime tant… Bernard, Bernard ! Bernard, n’ai-je pas du délire ? Il me semble que je divague. Dis-moi que tu m’aimes…
— Ah ! Angèle !
— Oui, tu m’aimes, c’était pour rire, hier, pas vrai ?
Subitement la mort parut devant ses yeux d’enfant. Elle fit un cri et lui prenant le bras :
— Mais, Bernard, il me semble que je vais mourir. Ce n’est pas possible, puisque tu m’aimes ! Mais c’est affreux…
Il sanglotait.
Elle eut cependant encore son divin sourire — mais si pâle.
— Pourvu que mon souvenir vive auprès de toi…
Et comme il se penchait sur elle :
— Oui, donne-moi un baiser. » Il s’inclina en silence sur ses lèvres. Au moment où il relevait la tête, elle commença encore une phrase :
— Puis, mon Bernard, je veux te dire…
Elle s’interrompit. Et il crut qu’elle mourrait ainsi, à ce moment-là juste, tout d’un coup.