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Quelques créatures de ce temps

CRÉATURES DE CE TEMPS (continued 3)

Reading edition

--Et mon album attend,--dit madame *** en le lui tendant à une page blanche...

Frantz se mit à écrire.

Et je ne sais pourquoi tout le monde se tut, écoutant la plume de fer grincer à chaque grain de papier.

La porte, tapissée de roseaux, s'était entrebâillée par hasard. Les deux bougies vacillaient dans le pavillon rustique où se tenaient madame *** et ses invités, auprès des tasses de thé, le dos appuyé contre le mur de mousse. Au dehors, par la fenêtre encaissée entre des troncs d'arbres non écorcés, on voyait la nuit, et la lune qui donnait à la pelouse, margée de grands arbres tout noirs, l'aspect d'une nappe blanche. Quelques petites rigoles qui descendaient à la rivière dans des conduites de bois faisaient dans le lointain de petits bruits douteux. Il y avait de brusques remuements de feuilles dans l'allée de tilleuls qui boulait l'eau. La lueur agitée des deux bougies coulait, par la porte entr'ouverte, sur l'allée sablée, et mettait, se perdant, sur quelques bouleaux des futaies, des apparences fantasques. Tout au fond, dans le parc, on entendait par instant un renard qui vagissait comme un petit enfant.

--Voici, madame.--Frantz lut:

--Le petit tambour était joli; il était joli comme un cœur avec ses cheveux blonds et son uniforme rouge.

Sa mère est à Newcastle, elle fait des aiguilles; et son père est mort, comme un homme, à la bataille.

Il a l'œil éveillé et le cœur qui sautille, le petit tambour. Les jeunes filles le regardent et lui les regarde aussi; et puis, il suit son chemin, car il faut qu'il arrive avant le soir à son régiment, avant qu'il ne fasse noir comme l'encre.

Jarvis est grand, Jarvis est fort. Il a la joue fendue. Il dit au petit tambour: «Nous ferons route ensemble. Tu es petit, je te protégerai. Les corbeaux dorment, et il n'y a personne, ni un homme, ni une femme, ni une petite fille, personne sur la route.»

Jarvis a un petit couteau dans sa poche. Ils passent dans le bois.--«Monsieur, dit le petit tambour,--la route est là; pourquoi allons-nous dans le sentier? Serrez votre petit couteau.»

Le petit tambour était joli; il était joli comme un cœur, avec ses cheveux blonds et son uniforme rouge.

A Newcastle, on a rapporté le petit tambour. Il a du sang rouge dans ses cheveux et sur son uniforme rouge.--Il ne battra plus, madame, votre enfant; madame, il ne battra plus en tête du régiment.

Jarvis se lava les mains.--Il est allé à Portsmouth. Il a vu un navire qui se balançait comme une demoiselle prête à danser. Il est parti bien loin sur la mer.

Il fait nuit sur le pont comme dans la cale. Il fait nuit dessous et dessus. Jarvis dit au marin de quart: «John, les pavés se remuent et courent après moi.»--John dit: «Ne prends plus de gin.»

«John, les pavés se détachent, vois, vois-tu? Ils courent après moi. Tu sais, le petit tambour, le petit tambour si joli avec son uniforme rouge?--John dit: «Va trouver le médecin.»

--«Non, non, je n'irai pas trouver le médecin. Cet enfant qui nous suit de si près, le petit garçon sanglant,--les pavés courent,--vois-tu comme il se traîne sur les cailloux? Le voilà!»

Et Jarvis se met à courir. Il tombe par-dessus le bastingage. Il remonte sur la vague, il crie: «God by! le petit tambour!»--C'est tout.

--Est-ce qu'elle est vraie votre ballade, monsieur Frantz?

--Comme l'histoire de Talma. Vous connaissez tous ce que Talma racontait, et ce qui faisait son jeu plein de terreur. Lorsqu'il entrait en scène, il tendait sa volonté, et ôtant les vêtements de son auditoire, il faisait que ses yeux substituaient à ces personnages vivants autant de squelettes.

--Mais à vous, monsieur,--dit Paul,--ne vous est-il jamais personnellement arrivé...

--Si fait, monsieur,--dit Frantz d'une voix lente.

Madame *** se rapprocha de ses voisins.

--Il y a neuf ans de cela; j'étais dans un village près de Saverne. Je finissais mes études, et je logeais chez un curé. Le presbytère était sur le haut d'une colline. Du bas du presbytère partait une grande allée de vieux tilleuls,--comme vos tilleuls là-bas, madame,--qui menait au cimetière. Les gens du pays racontent toutes sortes d'histoires sur cette allée de tilleuls. Il paraît qu'il s'y pend au même arbre un homme tous les ans. Ce que je puis dire, c'est que j'y suis resté un an, et que j'ai vu au fameux arbre un pendu. Mes deux fenêtres donnaient du côté de l'allée, et quand il faisait une belle lune, je distinguais chaque tombe du cimetière. Une nuit...

--Ah! monsieur Frantz,--dit madame *** en se cachant de pâlir sous un sourire,--vous avez fait le pari de me faire peur ce soir, et voyez, vous avez gagné. Qui de vous, messieurs, me donne le bras jusqu'au château?

--Moi, madame, si vous le voulez bien,--dit Hector en se levant.

Les jeunes gens allumèrent un cigare. On retrouva du thé au fond de la théière.

--L'apparition de Saverne, l'apparition de Saverne!--dirent ensemble Édouard, Amédée et Paul.

--Messieurs, l'apparition de Saverne est une apparition d'une nuit. Cela ne vaut pas vraiment la peine de conter; mais, puisque vous êtes en veine d'écouter...

Frantz parut se recueillir.

C'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans. Il était blond. Ses cheveux longs, plantés hauts sur le crâne, s'élevaient droits sur leurs racines et retombaient plats sur les joues, laissant se montrer les deux bosses frontales. Il était maigre; son nez était fin; ses moustaches tombaient sur les coins de sa bouche. Son menton, un peu pointu, était garni d'une longue impériale. Ses yeux bleus, d'un bleu sourd, étaient petits et enfoncés. Ses pommettes saillaient vivement sur sa face osseuse, dont la lumière des bougies accusait, à grandes ombres, tous les creux. Ses doigts étaient longs. En parlant, il tenait ses auditeurs sous un regard qui paraissait par moments figé comme un regard d'aveugle.--Il était vêtu de noir.

--Puisque nous sommes seuls, messieurs, reprit Frantz après quelques instants de silence,--que la châtelaine est partie, et que vous êtes éveillés comme des gens qui attendent un revenant, je vous raconterai ce que je vois tous les huit jours; mais ayez la bonté de pousser la porte. Ces tas de plâtre qui sont après l'allée, et sur lesquels la lune donne, ont l'air de linceuls, et cela m'ennuie... me fait peur, si vous voulez.--Je perdis jeune une sœur que j'aimais. Le cimetière était assez éloigné de la petite ville que nous habitions; j'y allais tous les soirs après souper. Deux mois, je l'ai vue, jour par jour, comme je vous vois, et les vers venir, et la chair s'en aller. Je la voyais comme elle était sous terre. Il n'y avait pour moi ni pierre ni sapin; je la voyais... un spectacle horrible et qui me tuait! et je revenais toujours... Depuis lors, je dormis mal. Les songes me vinrent. Mes insomnies se peuplèrent. Un dimanche, dans la nuit,--mon père gardait le lit depuis deux jours,--dans un rêve, je vis dans notre salon beaucoup de gens de ma famille en deuil; une de mes tantes s'approcha de moi, et me dit: «Ton père ne passera pas trois jours.»--Mon père mourut le mardi. Cela me mit encore plus de songes dans la pensée. Mon père et ma sœur me revenaient souvent. Insensiblement, je nouai ma vie avec des imaginations bizarres; des fantasmagories m'assaillirent, et, si vous voulez me passer l'album, oublié là, je raconterai en crayonnant.

Il est une heure. Je me couche. Je regarde sous mon lit. Je regarde toujours sous mon lit. Je vois si la porte de l'appartement est fermée à double tour. Je regarde dans mes armoires. Je pousse les tiroirs de ma commode et je mets les clefs sur le marbre de ma table de nuit. Une heure, deux heures se passent sans sommeil. Je me sens froid aux pieds. Mes tempes se compriment. La voûte de mon crâne semble s'abaisser. Des bouffées de chaleur me montent à la tête. Les muscles de mes jambes se distendent. Je mets quelquefois la main sur mon cœur: il ne bat ni plus vite ni plus fort. Mes mains se contractent et se crispent aux draps. J'ai la gorge serrée. Je sens un poids au creux de l'estomac, et par tout mon individu un sentiment d'anxiété et d'angoisse que je ne puis dire.

Ma porte s'ouvre doucement. Une tête passe, me fait un salut, et semble demander du regard si l'on peut entrer. Puis le personnage entre et à sa suite se faufilent processionnellement vingt à vingt-cinq larves d'un pied et demi de haut. Ces terribles grotesques ont la blancheur livide d'une tête de veau échaudée. Ils marchent sur des pieds grands au moins comme le tiers de leur corps, pieds à peine équarris dans la chair mollasse. Leurs mains informes et gélatineuses se digitent en d'immenses doigts annelés de bourrelets de graisse. Tous emboîtant le pas, et comme enchevêtrés l'un dans l'autre, se prennent à côtoyer lentement le mur, contournant les meubles, entrant dans tous les angles, passant autour de toutes les saillies, ondulant et fourmillant comme un monstrueux relief de Calibans nains. Le maître des cérémonies est un croque-mort qui a sa tête sinistre couverte d'un gigantesque tricorne, d'où s'échappent, voltigeant à terre et se prenant en ses jambes, deux bandes de crêpe noir pareil à celui de Crespel. Sa face est creusée du front aux dents comme un quartier de lune, sa veste est noire, ses grandes bottes sont relevées au bout à la poulaine. Il tient dans sa main une lettre bordée et cachetée de noir. Je n'ai jamais pu lire ce qu'il y avait sur cette lettre. Il est suivi d'une petite femme dont l'épaisse chevelure grise, séparée au milieu de la tête, retombe jusqu'aux talons, comme un voile poudreux autour d'un corps qui semble habillé d'une vieille reliure de vieux vélin. Ses deux grands yeux blancs, logés dans des orbites de crâne desséché, sont tachés d'un point noir; les mâchoires, dégarnies de joues, bâillent hideusement avec toutes leurs dents et leurs gencives dénudées; la colonne vertébrale, qui relie la tête au reste du corps, et les clavicules apparaissent tachées de rouille, complètement dépouillées. Sous les turgescences des seins, les vertèbres trouent la chair; et l'épouvantable Lamie de ses doigts de chauve-souris porte son ventre ballonné comme une vessie de blanc. Du ventre partent deux petites tiges emmanchées de deux pieds plats,--deux truelles de maçon.--Cette apparition, messieurs, est celle qui m'effraie le plus.--Ce ne sont pas les caprices funèbres du graveur espagnol; ce ne sont pas les ombres stygiennes de l'antre de Trophonius; ce ne sont pas les griffonnages et les bossues goîtreuses du Vinci; ce ne sont ni les maigres squelettes classiques des Danses des morts, ni les figurations antinaturelles des mythologies de l'Edda; ce sont plutôt,--autant que ma pensée peut trouver une analogie à ces visions de terreur caricaturale,--ces idoles sataniques que, dans un tronc d'arbre, Java taille à ses dieux de mort.--Derrière la femme vient un garde national pied-bot, avec un énorme bonnet à poil. Les bras retournés, plus longs que son corps, traînent par terre derrière lui deux mains semblables à des poulpes de mer; puis encore, c'est un cul-de-jatte assez propret, avec une jolie queue par derrière dont le nœud forme un énorme papillon noir, voltigeant de droite et de gauche; les moignons sont fichés dans les pieds ronds en bois des poupées de vingt-cinq sous; il ne touche pas terre et tenant une béquille de chaque main, il se balance dans le vide, comme un pendule.

Après cela, ce sont les incestes de la forme humaine et de la forme bestiale, les plus inouïes contrefaçons de l'homme. Une grosse tête d'enfant, cerclée d'un bourrelet, montée sur des pattes de faucheux; une face qui rentre dans le crâne fait en coquille d'escargot... Je veux leur parler; je ne puis. Ma langue se colle à mon palais. Ils vont ainsi, suivant chaque plan du mur, fût-ce une moulure, jusqu'à mon lit. Ils passent frôlant mes draps. Un clown diabolique marche les pieds en l'air, les mains passées dans de prodigieux sabots; des mufles de gargouilles; un prêtre qui a des règles d'ébène au lieu de bras; un homme qui chevauche une tarasque, en mâchant une boule de billard rouge; un maître d'armes avec un serre-bras, un énorme tire-bouchon en guise d'épée;--tout cela passe; les uns me regardent tristement; les autres d'un air menaçant; les autres indifférents, ou occupés à marcher sur la queue traînante de ceux qui les précèdent. Cheveux et barbes faits en plumes d'oiseau; des gens qui portent la tête du côté du dos, des pieds palmés; c'est comme si un Callot d'enfer vidait ses cartons dans ma chambre! les plus étranges accoutrements...--et il n'y a point entre eux et moi cette gaze dont parle Esquirol;--tout éclate de lumière, pourpoints à la croix blanche des Templiers, des faux cols, des chapeaux en entonnoir, des éperons, des lunettes d'or, des fraises Henri II, des redingotes à la propriétaire... Ils s'en vont; je sens qu'ils passent dans la pièce à côté de ma chambre, et qu'ils en font le tour. Quelquefois ils reviennent, et tournent encore une fois...

Le sable cria dans l'allée.

--Messieurs--dit Siméon en ouvrant la porte--le feu est allumé dans vos chambres!

UN COMÉDIEN NOMADE

«V'là les comédiens! serrez les couverts!»--L'étape a été longue, le chemin poudreux. Tout le long de la route, vainement les cabarets ont balancé leurs provoquants bouchons de paille: il a fait soif pourtant; mais la dernière sous-préfecture n'a pas goûté Lazare le Pâtre. Ils arrivent, les pauvres diables! «riches de mine, mais pauvres d'habits» dans un char à banc peint en jaune, avec leur bagage dans de mauvaises caisses en bois blanc chargées et rechargées d'adresses. Ils arrivent. L'hôtesse de Châteauroux, qui les a flairés, crie à la bonne: «V'là les comédiens! serrez les couverts!»

Comédiens de province! parias, sentinelles perdues de l'art dramatique, artistes au long cours, allant par toute la France à la chasse de la recette, portant dans une misérable valise toutes les gaietés et toutes les terreurs, les fourberies de Scapin et les fureurs d'Oreste, des couronnes et des battes; comédiens à toute outrance, suppléant aux décors, faisant de rien quelque chose; Napoléons de la rampe, rayant le mot impossible, apprenant sept actes en deux jours, prenant le vent comme il vient, le public comme il est, emplissant la rotonde des diligences, répétant dans les auberges la fenêtre grande ouverte; quelquefois montant et descendant toute la gamme des passions humaines dans une grange pour dix sous les secondes; tirades hurlées, recettes en gros sous, existences de hasard, dîners d'occasion, couchées de rencontre, le plaustrum de Thespis moins les vendanges, soupirs des Ragotins de l'endroit pour Angélique ou mademoiselle l'Étoile, hôtelleries où l'on engage «les chausses troussées à bas d'attache»; vie de pourpre et de guenilles, d'imaginative et d'audace; vie à la Rosambeau, où Robespierre se fait un gilet avec du papier grand-aigle, où Louis XV se fait une perruque avec des copeaux poudrés de farine!

Pauvres comédiens! toujours tournant le dos au succès, toujours gais et dispos, toujours éclatant en joyeuses histoires, la boîte de Pandore sous le bras, la boîte ouverte, l'espérance au fond!

Destin! l'Olive! la Rancune! X... était votre frère! Et lui aussi était allé au Mans et partout, lui aussi eût joué une pièce à lui tout seul! lui aussi eût fait en même temps le roi, la reine et l'ambassadeur!

C'est X... qui va trouver un correspondant dramatique: «Parbleu! monsieur, je viens vous demander une place dans la troupe que vous formez pour Abbeville!--Quel emploi jouez-vous?--Monsieur, quel est l'emploi que l'on paye le plus cher?--Monsieur, ce sont les premiers ténors.--Eh bien! monsieur, mettez que je joue les premiers ténors!» Et il joua les premiers ténors.

X... est maigre comme un vieux cheval; il mange comme un homme qui a eu appétit toute sa vie. X... ne joue bien, à ce qu'il dit, que lorsqu'il a un coup de soleil--(son coup de soleil, il le jauge à huit litres).

Mais il faut l'entendre annoncer, ainsi jauge, dans le drame moyen âge la fameuse lettre patente: «C'est une lettre épatante du roi!»--il faut l'entendre prononcer sa fameuse phrase: «Allons! il se fait tard, regagnons notre pauvre chaumière; là, du moins, nous goûterons le bonheur que le riche ignore peut-être sous ses nombrils dorés!»--il faut encore entendre dire cette autre phrase de la Forêt périlleuse: «Faites tourner ce rocher sur ses gonds. Le capitaine ne plaisante pas; à la moindre inflaction à la discipline, il vous tranche la tête avec un sabre fraîchement émolu, comme je la tranche moi-même à ces simples pavots!» Cette dernière phrase, où X... employait toutes les cavernosités de sa voix, fit frémir trois mois le parterre de Nérac.

Il y a dans X... pas mal de Panurge et beaucoup de Gringoire. Plus riche en ressources que Quinola, il a toujours à sa disposition soixante et trois manières de payer un écot. Ne doutant de rien, et moins de lui que de toute autre chose, grand caractère tout frotté de stoïcisme, assez indifférent aux pièces qui descendent la garde, accueillant les bravos avec gravité, il déjeune parfois d'une croûte trompée à la fontaine du comédien de Le Sage; mais vient-il à dîner, à dîner avec la fine côtelette aux cornichons, la sardine et l'omelette au lard, il ne songe nullement, je vous jure, à penser qu'il y a 365 dîners dans l'année.

X... a une expression favorite:

Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse.

Un de ses amis le rencontre à Paris: Quel emploi avais-tu à Lunéville?--Hautbois.--Comment, hautbois? Ça n'est pas un emploi, ça. Et puis tu ne sais pas en jouer...

Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse!

X... a toujours les mains sur les hanches, comme s'il cherchait la batte d'Arlequin. Il sautille; ses mouvements sont saccadés. Il a l'air de remuer, piqué d'une tarentule. Sa voix est aiguë, aigre et criarde, et se raccroche en ses hiatus au perpétuel sangodemi!--Quand il parle, il s'aide de ses yeux, et roule les prunelles comme s'il jouait dans la vie privée les traîtres de Bouchardé.

X... est prêt à tout, propre à tout. Un accessoire qui manque, il le remplace. Un souffleur, qui crut lui faire une mauvaise farce, lui souffla un soir tout le temps d'une pièce le journal la Patrie: X... improvisa un autre rôle.--Dans je ne sais quel drame, l'horloge devait sonner trois heures. Elle ne sonne pas. X... s'approche de la rampe, fait: Tin!... tin!... tin!... et reprend: Trois heures ont sonné!--Rien ne l'embarrasse. Je ne vous dirai pas qu'il jouera sans public, non; mais il jouera sans salle. A Rouen, le directeur du Théâtre des Arts ne veut pas lui laisser donner sa représentation à bénéfice sur son théâtre: X... va trouver le directeur d'un théâtre de marionnettes, et lui loue sa salle. Il n'y avait qu'un inconvénient: X... était plus haut que le théâtre. Quand il était debout, sa tête était dans les frises. X... ne sourcille pas. Il se couche à terre, s'appuie sur un banc de gazon, et chante ainsi couché: Asile héréditaire, de Guillaume Tell, et dit la tirade de Gros René, du Dépit amoureux. Il fit 47 fr. de recette. A un de ses amis qui lui disait: Comment.....?

--Un rien vous étonne, et tout vous embarrasse!

Écoutez ses vues sur l'esthétique de l'art, quand à la Halle il va de chez Baratte chez Bordier, bras dessus, bras dessous, avec F..... qui l'avait ce soir-là enguirlandé, des pieds à la tête, d'une devanture d'herboristerie: «On n'a jamais compris Buridan de la Tour de Nesle; Buridan ne doit pas avoir une cape, une épée; c'est pas ça. Buridan est un soldat qui revient de la guerre; il fume son brûle-gueule, raconte ses campagnes, et demande un litre à 6!»

A table d'hôte, quand on enlève un service: Laissez! «laissez! dit X... Ces plats ne vous gênent pas; ils charment ma vue!»

Grand comédien que ce X...!--Ce n'est pas qu'il ne soit sifflé, et souvent, et beaucoup, et très-fort! Mais il a le caractère et le dos fait aux sifflets comme aux frutti du parterre de Rouen, et va se guabelant de tout cela.--Il joue le premier acte de la Dame blanche. Il est sifflé. Le second acte va commencer. Le directeur vient le prévenir. Il trouve X... se déshabillant tranquillement dans sa loge. «Mais vous êtes donc fou! Et le second acte...--Je ne le sais pas, ni le troisième.--Comment?--J'ai toujours été sifflé au premier. Je n'ai jamais joué le second.»--On lui jette un jour du paradis une tête d'oie.--Messieurs, dit X... en la ramassant, la personne qui a laissé tomber sa tête pourra la réclamer au vestiaire en sortant.

Va, pauvre X...! pauvre méconnu! pauvre calomnié! va de sous-préfecture en sous-préfecture, méprisé de tes collègues des grandes villes, pensant avec Bonaventure Des Périers «qu'avec cent francs de mélancolie, on ne paye pas pour cent sols de dettes»;--peut-être un soir, dans le Midi, bien las et fatigué, tu t'assiéras sur un banc de pierre, sans un sou de courage ni d'argent, n'ayant plus qu'un vieil habit noir à vendre, l'habit de tes jeunes premiers; tu t'assiéras, les pieds moulus et la mort dans le cœur: alors une vieille femme passera qui te dira: «Venez chez moi.» Elle te fera bien souper et bien coucher. Et le matin, quand tu lui diras: «Je ne peux pas vous payer. Je suis comédien; voilà mon habit»;--la femme le repliera, ton habit noir, et le remettera dans ton sac en te disant: «Moi aussi, j'ai un mauvais garçon de fils qui est à courir la France comme vous. Eh bien! s'il se trouvait dans votre position d'à-présent, j'aimerais bien qu'il trouvât une brave femme comme moi pour lui donner à manger et à coucher.»

Sur la tombe du nomade, qu'on mette un masque comique, un bâton de voyageur.

L'EX-MAIRE DE RUMILLY

C'était, après tout, des gens d'esprit essayant de faire l'hôtellerie de la vie bien fournie, montée, pourvue, garnie de toutes sortes de plaisances, charmes et agréments, dormant grasses nuitées, riches et argentés comme des mendiants qui reçoivent de tout le monde, écrémant le plaisir et la satisfaction du mariage pour laisser au prochain ses charges, ennuis, chagrins et déboires, se gagnant magnifiques, et bien-sonnants, et doux-flattants, revenus de leur ferme du ciel, ayant à portée de la main toutes bonnes et désirables choses. Les belles plaines, avec fraîches eaux, beaux prés valants, terres fertiles, salubres et délicieuses, étaient leurs douaires et leurs hoiries prédestinés. «O gens heureux! ô demy-dieux!»--leur disait l'autre, les voyant autour des dix sept cent mille clochers de France, seigneurs de toutes les bonnes pâtures, beaux aspects de feuillade, et belles granges et basses-cours, et bois, et rivières, bien ameublés de tous gibiers, poissons, poulailles, bien vivant, mangeant, humant: «O demy-dieux! ô gens heureux! c'est paradiz en cette vie et en l'aultre pareillement avoir!»

Habiles gens que ces épicuriens du maigre et du jeûne! Des étangs à ne pas les compter, où le filet n'avait qu'à se laisser tomber pour ramasser, à se rompre, brochets, carpes, brochetons, anguilles! Viviers de pierres de taille pour garder le tout bien vif et en santé! Allées sablées pour l'abbé, de l'abbaye jusqu'à la belle vigne, folie et joie et réconfort des soirées d'hiver, attendant les buveurs dominicaux, couchés sur les coteaux de pierre à fusil! Domiciles d'élection, de paix, de pitancerie, et de bien-être, et de belle vue champêtre, avec le gai soleil pour éveilleur et sonneur de matines aux fenêtres joyeuses, avec le gai soleil pour compagnon mûrisseur des espaliers à six étages! Vergers frutescents, tout rougeauds de fruits; plantureux terrages, chauds nourriciers des grainées opulentes; forêts qui font l'horizon vert, et le garde-manger encombré; rivières échappées à travers les peupliers, pour le babil des battoirs, et le tic-tac du moulin; chènevières mettant fine toile au corps; prairies d'émeraude, donnant bon beurre, bon fromage, et bonne viande: toutes gaudisseries de la gueule et des yeux, cherchées et trouvées en ces châteaux bénis!--«Bien de moines!» à tous charmants coins de nature; «Bien de moines!» à tous riches terroirs, c'est le refrain populaire; aux prés de feutre: «Bien de moines!» aux guérets serrés: «Bien de moines!» aux étangs grands comme des lacs: «Bien de moines!» aux saulées bruissantes: «Bien de moines!» «Bien de moines!» dira toujours le plus vieux du village. «Bien de moines!» ont dit les acheteurs des biens nationaux. «Bien de moines!» se disent les fermiers de leurs héritiers.

Quel rêve entrevu, la première fois qu'ils entrèrent au pays de Rumilly! C'était splendide jour de printemps, ou clair temps d'automne. Quelle ambition éveillée par toutes les promesses de la gente contrée! Et comme, leur quête finie, les moines la quittent pensifs, tout songeant à un retour. Donations à insérer au cartulaire, indulgences à donner aux peccadilles de ces temps héroïques et brutaux, ils ruminent la clef qui leur ouvrira le petit Éden. Et dès 1104, ce sont moines de Molesmes entrant à Rumilly de par Hugues de Champagne. Hugues a retiré de son doigt son anneau. Il a juré sur les Évangiles, devant Pascal de Rome, Rithal, évêque d'Albe, légat du pape, Milon de Bar, l'acte de donation du village de Rumilly; et vite de Molesmes, pays raboteux, abrupte, tempétueux, pays de grand vent et de montées où les mules se déferrent,--ils s'installent en cette patrie nouvelle à pentes molles, à promenades point essoufflantes aux bedaines béates. L'air y ventile, frais et doux, et la forêt pare la bise. Benoîtement, les bonnes gens s'arrondissent à la sourdine d'un arpent, de deux, de cinquante, envahissant, de ci, de là, tout le pays. Gauthier de Fresnoy leur accorde la moitié de ses dîmes. Un autre jour, c'est le village de Saint-Parres qui leur est donné; un autre, c'est le Bouchot; un autre, c'est Nice; un autre encore, Villeneuve-sur-Terrien; un autre, le Long-du-Bois; un autre, c'est le château de la Motte; un autre, c'est une verrerie à souffler larges flacons pour enserrer la purée septembrale, et verres généreux pour porter les santés du souper. Pour des chemises, c'est Adèle de Rumilly qui leur accorde la dîme sur le chanvre. Ce ne sont, en ce temporel de Carabas, que milliers de boisseaux de blé et d'avoine; les arpents de terre, de bois, de prés ne s'y comptent plus que par centaines. Sous le poids de la dix-septième gerbe, du vingt et unième du chanvre et de la navette, crèvent les granges. Vers les basses-cours trop étroites, on amène des quatre points cardinaux du lieu, en longues processions, oies, chapons, gélines. Trois moulins, pour l'abbaye, tournent sur l'Hozain. Et pendant que Jean Collet échaffaude entre les peupliers la tour blanche de son église, cinq petites tourelles élancent dans le ciel leurs pointes d'ardoises pour l'abri et l'habitation d'honneur du seigneur abbé. Et de tant de jouissances charnelles, conquises en si peu de temps, le cantique de reconnaissance se lit aux murs tout égayés de paganisme. Sous les figures emmédaillonnées dans les grandes cheminées, c'est la devise: Jupiter Custos. Sur les chapiteaux des colonnes qui soutiennent le promenoir d'été, des enfants à cheval sur des cygnes font cabrer leurs montures, et les Amours, à ailes rognées, qui jouent du psalterion, semblent chanter, en leurs musiques inentendues, le Credo mythologique du XVIe siècle; même au-dessus de la porte, passage particulier de l'abbé, le tailleur de pierre jette, dans les lambrequins, la tête échevelée d'Ariane.

Mais tout cela était hier, et je veux conter aujourd'hui. Débouchez un jour de mai par l'ancienne route de Paris: la plaine qui entoure Rumilly vous apparaît immense et plate, toute couverte de blés verts, où la houle jette en courant ses moires blanches. Plus loin, une ligne qui serpente, d'oseraies et de peupliers. Quelques tuiles de toits percent de rouge les feuillages. Puis les cinq tourelles bleuâtres du château, la tour blanche de l'église. Là-dessus, le coteau monte, couvert d'arbres fruitiers fleuris. Le soleil joue dans la neige mate des fleurs, y posant par places des brillants, comme dans de l'argent bruni. Au haut du coteau, un panache d'un vert sourd qui fait ressauter les verdures aériennes des premiers plans.--Sur le chemin vicinal qui va du village à la route, il marche un androgyne de six pieds de haut, entoilé d'un coutil gris qui dessine d'amples gigots aux bras. A chaque enjambée sous la blouse longue se cache et se laisse voir, pudibonde et modeste, la broderie anglaise d'un pantalon de petite fille. Des souliers de prunelle chiffonnent leurs rubans de soie noire autour d'une cheville en paturon. Le vieillard s'avance, herculéen, dans un balancement craintif et sautillant. Il a sur la tête nue une perruque qui semble une touffe de mousse desséchée, à cheval sur deux immenses oreilles couleur de vieille préparation de cire. Au front, un nez gigantesque commence; un nez non pareil auquel on dirait que courent toutes les lignes du menton et des joues comme si elles s'efforçaient d'amarrer au visage cet insolite morceau de chair prêt à fuir. Ainsi nasalement pourvu, la tête du vieillard a l'air de ces hydrocéphales de buis qui servent d'enseignes drolatiques aux marchands de parapluies. Il tient en main une ombrelle ouverte. L'ombrelle de soie met au chef de l'homme des reflets roses.

Il s'avance relevant sa jupe pour la moindre rigole. Il remonte ses gigots, tout en scrutant d'un œil de maître les champs, les gens, les mares et les canards. Il s'arrête tout au bord de la route. Il jette un regard du côté de Paris. Il revient. Il trottine, faisant des coquetteries de démarche, et se retournant. Il s'ajuste. Il se trousse, se détrousse et se retrousse.

Cet homme est le seigneur suzerain de cette ancienne terre de moinerie. Cet homme commande au pouvoir spirituel. Cet homme règle les obligations du maître d'école envers la commune. Cet homme donne le mot d'ordre à cette police qui est le garde champêtre. Cet homme requiert cette force civile qui est la garde nationale. Quand cet homme rentre de son invariable promenade, les intérêts locaux, et les contestations, et les demandes, et les placets sont à sa porte, bonnet bas, révérences prêtes. Cet homme est le maire de Rumilly.

--«Azélie--a-t-il dit--donnez-moi mon ouvrage.»

Il a tiré une longue broderie. Il a mis son dé, il a enfilé son aiguille. Il a ses yeux de vingt ans. Il ne met pas de lunettes. Il brode au feston la longue bande.--C'est le baldaquin qu'il destine à son lit.

Celui-ci entre, et celui-là. Ils s'asseyent. M. Jousseau poursuit son feston. Ses doigts agiles vont et viennent. Il a croisé une de ses jambes par-dessus l'autre, et il travaille. L'un dit que les oisonneaux de Mathieu trouent sa haie; l'autre qu'il faudrait un nouvel instituteur, que celui qu'on a se grise, et que les enfants n'y apprennent rien, et qu'il n'est jamais levé pour sonner l'Angelus; un autre qu'il faudrait voir le préfet pour le procès des grands bois que la commune a avec l'État. M. Jousseau dit à l'un: «Vraiment?--à l'autre: «Possible!» Il brode toujours. Il ajoute: «J'irai à Paris, le mois prochain,»--et il répète: «J'irai à Paris.»

De la cuisine, une voix aigre s'échappe:--«A Paris? y pensez-vous, Monsieur? J'ai cent cinquante dindons à élever cette année! Vous allez, comme ça me laisser seule?»

Après souper,--quand c'est l'hiver,--Azélie a mis de l'huile dans son bureton. M. Jousseau le prend à la main. Azélie marche avec ses sabots dans la nuit noire. Elle porte un rouet, et une quenouille chargée. M. Jousseau marche après Azélie, se garant des pierres et du ruisseau de fumier de la ferme. Les voilà arrivés, lui et elle, à la veillée des femmes: tous les rouets sont en jeu. Quand les commères le voient:--«M. Jousseau, mon dernier a une foulure.»--«Il faut une omelette aux cloportes,--dit M. Jousseau,--je vous ferai l'ordonnance.» Il s'arrange à son rouet.--«M. Jousseau, mon homme a son rhumatisme.»--«Bonne femme, c'est qu'il ne porte plus les trois marrons que je lui ai dit de porter dans la poche de son pantalon.»--M. Jousseau a mis son rouet en train. Il ordonne encore d'autres remèdes, et sous son pied géant chaussé de prunelle, son rouet en fièvre tournoie et ronronne dans la grange, plus strident que tous les autres.

Méprise du créateur que cette cervelle femelle logée dans cette caricature de mâle? Cervelle coulée au moule des gynécées, engouée de chiffons, manœuvrant toute la machine solide de ce corps ridicule aux petits travaux des Arachnés! Homme-femme ayant ambition depuis trente ans d'aller à Paris pour caresser de l'œil les belles robes et les beaux bonnets, et les petits brodequins! Et les paysans lui pardonnent à ce maire enjuponné, fiers de vous montrer l'écriture calligraphiée de ses grotesques ordonnances médicales.

La veillée est finie. Il est rentré chez lui. Il est dans son lit, M. Jousseau. Il a la tête sur son oreiller; sa chandelle est sur sa table de nuit. Ses volets sont bien fermés, les rideaux de sa fenêtre tirés. Il est couché sur le dos; il tripote dans ses longs et grands doigts noueux quelque chose, et le retourne et le façonne comme une mère habille son enfant. Il a un petit carton près de lui, où il puise et remet tantôt un chiffon, et tantôt un autre. Ces chiffons ressemblent, à de petits vêtements: voilà un petit béguin et voilà une petite jupe. Il travaille avec tout cela dans la ruelle contre le mur. C'est long ce qu'il fait; il s'impatiente; il prend une épingle sur la table de nuit; il se pique. Il bougonne sourdement. Cela avance. Il sifflote un petit air. Il lui faut maintenant ses deux mains; il met l'épingle entre ses dents. Là! voilà qui est fini. Il fait sauter cela sur son séant, regarde et donne encore un coup de main ici et là: c'est sa poupée qu'il vient d'habiller. La chandelle tantôt ramasse sa flamme au-dessus de son champignon qui charbonne, tantôt la lance bien haut par-dessus; et au mur, le petit paquet de chiffons que branle le vieillard remue. Au mur, aussi, l'énorme nez du vieillard se projette, mettant une grande ombre bien noire qui marche et rétrograde selon que la chandelle flambe ou se reploie. Au mur, ce nez énorme se profile net; et d'une ligne cernée, la silhouette étrange tremblotte, toujours à sa même place, grandissante, puis immobile; tandis que promenée et ballante sur les plis des draps, la poupée estompe plus bas l'ombre allongée de ses oripeaux qui dansent...

Le dimanche gras, il arrive à Rumilly une grande caisse de Paris pour M. Jousseau.--M. Jousseau s'enferme avec sa caisse; même Azélie ne sait ce qu'il fait enfermé.

A midi, le mardi gras, M. Jousseau sort dans son cabriolet d'osier.

Quand M. Jousseau passe en son cabriolet d'osier devant le portail de l'église, le saint Martin sous son dais festonné ajusté aux meneaux lève son petit bras de pierre et met sa main devant ses yeux, en auvent, pour mieux voir. Les figurines qui vivent à chaque jambage perchées sur une colonne torse, dans un habitacle clochetonné, se penchent et se dressent sur la pointe du pied et s'avancent. L'ange à droite qui porte un beau lis à la main s'oublie, curieux, et grimpé jusqu'au haut des accolades, s'accoude sur les armes de France, laissant ses voisins en mauvaise position et mal en point pour voir. Petit à petit les saints s'essayent tous à déranger de la tête les gouttes de glace, réunies en grappes, qui pendent à leurs petites couronnes sculptées. Le soleil, jusque-là endormi dans son lit de nuages gris, s'éveille et met une mouche d'or au bout du nez de la Vierge qui fait vis-à-vis à l'ange de l'Annonciation, les yeux baissés. Voilà que la jolie Vierge lève elle aussi, pour regarder, ses paupières de pierre toute noircies des larmes de la pluie d'hiver. La grande rose à six feuilles en cœur resplendit comme une prunelle de cyclope dilatée; et les monstres des gouttières, et les apôtres qui demeurent contre les contre-forts sont tout éjouis et remuants d'aise d'avoir les plus hautes et les meilleures places, tant elle est curieuse, unique et merveilleuse, la chose à voir! Même comme les portes sont ouvertes, du fond de l'église, les personnages du retable, les soldats juifs et les saintes femmes tâchent de jeter l'œil par-dessus les chandeliers d'argent de l'autel, et les deux larrons quasi-morts retrouvent un regard pour ce spectacle étrange:--M. Jousseau, M. le maire, dans son cabriolet d'osier, défile devant l'église costumé en odalisque!

Le curé qui a lu la chronique du pays, disait sur le pas du presbytère: «O Jean Collet, vous qui élevâtes notre église de Rumilly, si belle qu'un monsieur de Paris est venu la dessiner l'autre année, et que le préfet l'a regardée l'autre jour! Vous qui l'élevâtes, pieux Jean Collet, chanoine et official de Troyes, par trente-quatre ans de quêtes patientes au travers des contrées chrétiennes, architecte de charité! ne serait-ce pas votre méchant petit frère Claude,--Claude qui, perdant que vous faisiez, armé de votre aumônière, croisade pour conquérir cette belle maison de Dieu, crayonnait sur tous les murs un grand enfer, écrivant au-dessous, le mécréant!

En ce palud et horrible manoir N'est cordelier, ni moine blanc ou noir On s'en estonne, et le peintre respond: S'il y en a, mais on ne peut les voir. Parce qu'ils sont mussez au plus profond.

«Claude, ce poète d'Hérodiades, qui donnait à lire aux beaux amidonnés de son temps, l'Oraison de Mars aux dames de la cour;--ne serait-ce pas, ô pieux Jean Collet, votre méchant malin de frère qui revient un instant de l'Ile des Hermaphrodites en guenon habillée, pour distraire et mettre en émeute les saints, les saintes, la Vierge et les anges et les éveiller de leur rêve de paradis et faire les cornes à votre pauvre âme trépassée, dites, ô Jean Collet?»

MARIUS CLAVETON

Honorable monsieur, je suis à la porte de votre habitation. Depuis que j'ai eu l'honneur de vous voir, j'ai acheté des vêtements, afin de pouvoir me présenter là où j'ai affaire. Je suis mieux vêtu, mais mon pauvre nez souffre bien. Je me recommande à votre bon cœur. Marius Claveton.

Mon pauvre nez! mon pauvre nez!

L'honorable monsieur fit entrer le visiteur, et lui donna de quoi acheter du tabac.

Marius Claveton est méridional, mais, à cela près qu'il jure par pécaïre, il n'est pas de son pays: il est modeste, il est discret, il est taciturne. Il sait l'étiquette entre gens qui n'ont rien et gens qui ont un peu plus. Invitez-le à déjeuner, il acceptera, mais de cet air honteux que devait avoir, je ne me rappelle plus, quel auteur du XVIIIe siècle, qui répondait quand un seigneur l'invitait: Vous êtes bien poli, monsieur, j'ai dîné hier. Des quatre ou cinq personnes qui l'obligent, il accepte la piécette, mais un peu rouge, et croyant d'ailleurs fermement qu'il ne fait qu'emprunter. Il attend de confiance le payement d'un billet idéal le lundi, et le mardi, dès qu'il l'aura escompté, il viendra mettre à votre disposition et sa bourse et ses services.--Deux points de feu dans les yeux.--Marius Claveton est un petit homme, les cheveux très-noirs, le visage impitoyablement vrillé de petite vérole, de grosses lèvres rouges sensuelles et épanouies, le nez au vent.

Defauconpret a beaucoup traduit; il a traduit quatre cent vingt-deux volumes. Marius Claveton a peut-être traduit encore plus de volumes que Defauconpret, car Marius n'a «ne cens, ne rente, ne avoir», comme ce bon larron de Villon. Marius vit à traduire de l'anglais.

Quand Marius a six sous, et de plus de quoi acheter des plumes et du papier, il va dans un certain cabinet de lecture qui possède bon nombre de livres anglais. Il s'attable, et, comme il a l'intelligence preste, la main vive et l'écriture expéditive, il écrit couramment sa traduction, fatiguant le plus de bouts d'ailes, emplissant le plus de papier qu'il peut.

A quatre heures, il se lève, essuie ses plumes, et va proposer, de petits journaux en petits journaux, sa main de papier noircie. Une quarantaine de sous est le salaire ordinaire. Marius achète du tabac, dîne avec une friture dans un cornet de papier, et se couche et s'endort pour recommencer le lendemain.

Un soir un de ses protecteurs qui le savait confiné au lit, faute de pantalon, vint lui rendre visite. Marius logeait rue Saint-Jacques, à l'hôtel de Grèce,--en son hôtel de Grèce, comme il avait l'habitude de dire.--Le protecteur monte l'escalier, il frappe.--Qui est là? crie Marius.--C'est moi.--Honorable monsieur! honorable monsieur!--L'honorable monsieur entendit des allées et venues dans la chambre; puis ce fut comme un frôlement de linge. Marius passait une chemise. Il ouvrit. L'honorable monsieur faillit être renversé: la chambre de Marius empestait le suif et l'humanité. Marius n'avait que sa chemise. Le monsieur prit son cœur à deux mains et fit un pas en avant. Dans la chambre, il y avait une chaise et un lit, et sur la chaise une chandelle cannelée de coulures avec un pied-de-nez. Le lit n'avait pas de draps.--Honorable monsieur, asseyez-vous.--Marius,--le Méridional, se retrouvait ici,--se croyait assez de chaises pour faire asseoir quelqu'un.--Merci, je m'en vais, dit l'honorable monsieur en tendant un paquet de hardes à Marius. Voici pour vous; j'ai une dame qui m'attend en bas.--Eh bien, faites monter cette dame! dit héroïquement Marius.

Le costume de Marius est d'ordinaire composé d'aumônes partielles que lui font quelques artistes de sa connaissance. On se cotise, on apporte, qui un gilet, qui une redingote, qui un pantalon, ce qui vous permet de deviner que le costume de Marius est d'un style éminemment composite; les charités qu'on lui fait étant de tous ordres et les habits qu'on lui donne étant de toutes dates. Mais cela ne fait guère à Marius; il marche dans tous ces morceaux de drap colligés, comme Diogène dans son haillon, et ne s'aperçoit des trous que quand ils sont grands.

Et savez-vous, mesdames, ce que ce déguenillé traduit, et quelle est sa veine et sa spécialité d'interprétation à ce costumé d'aumônes? il traduit, le plus souvent, les parfumeries, la parfumerie de Windsor et la parfumerie de Smyrne, les senteurs d'Énis-el-Djelis et les vinaigres de lady! il traduit les articles sur les strigilles, les gauzapes, les alipili et les elacothesii. Il se plaît aux toilettes d'exquise élégance; il entre en tous les détails des soins internes, en toutes les parures du corps! Il traduit tous vos auxiliaires, mesdames; les sachets, les savons, les pots-pourris, les préparations balsamiques, les bains de Vénus, les eaux de Jouvence, les laits de beauté! Il dit chaque ωσμη du gynécée; il dit, d'après les Guerlains inédits de la Grande-Bretagne, le castoréum, le crocus, la marjolaine, le storax; il dit les stagonies d'encens et les roses de Tunis, et d'Égypte, et de Campanie, et que nous devons à Néron l'art de s'oindre la plante des pieds! Il conte toutes les ressources de l'Orient, Éden des parfums, le musc, l'ambre, la civette, le jasmin, le nard, le macis, le girofle, le bétel et le ginseng! Il traduit toutes les joies de l'épiderme, le massage, et les essences et les arômes! Il traduit, mesdames,--ce Marius sale et pouilleux, et qui pue,--il traduit pour vous toutes les recettes de Calcutta et de Téhéran, tous les secrets de l'hygiène de la beauté! Il plonge sa plume en toutes les extases de l'odorat. Pour vous, mesdames, il fait passer d'anglais en français tout ce qui assouplit l'épiderme, tout ce qui veloute la peau, tout ce qui fait la femme savoureuse, et en bon point pour les désirs!

Marius trouve le Luxembourg à sa porte, les habits des autres à sa taille, il n'est rien d'égal au tabac de Sganarelle à son goût, la misère qu'il mène à sa guise.

Je ne connais qu'un malheur et qu'une douleur arrivés à Marius.

Marius,--il paraît que, cette après-midi là, le journal où il s'était présenté manquait de copie,--Marius revenait avec huit francs dans sa poche. Huit francs! Pécaïre! Huit francs! une fortune! Huit francs!! Si Marius eût dû jamais connaître l'orgueil, il l'eût fait ce soir-là. Il était tard! Marius trouva la friturière où il dînait fermée. Marius remonta gaiement la rue Saint-Jacques. Il arriva ainsi chez Tonnelier. Il dîna, il but du vin. Marius d'ordinaire ne buvait que de l'eau. Le lendemain, aux premières fraîcheurs du matin, Marius se retrouva dans un terrain vague, près de la barrière du Maine, le corps meurtri, la tête troublée, avec ses bottes aux pieds et sa chemise au dos,--rien de plus. Marius avait l'inexpérience du vin. Il s'était grisé; on l'avait battu, on l'avait volé, et là-dessus il s'était endormi. Marius reprit le chemin de son chez lui, donnant à regarder aux laitières sans le savoir, essayant de voir clair dans son histoire et ne s'y reconnaissant pas trop, la langue épaisse, les jambes molles. Il n'était pas encore assez dégagé pour comprendre ses infortunes et son peu de costume. La portière de l'hôtel de Grèce, en l'apercevant, partit d'un éclat de rire. Le pauvre Marius ouvrit les yeux; il vit que les voleurs lui avaient fendu sa chemise par devant,--du haut en bas. Ce n'était plus qu'une redingote. Marius se vit comme il était; il vit la portière rire,--il se mit à pleurer comme un enfant.

LOUIS ROGUET

Et ce sont, dès l'enfance comme dans l'histoire de tous les sculpteurs, des tentatives, des essais. Les angles des pupitres du collége d'Orléans se découpent en silhouettes caricaturales; la neige, la terre, la cire, tout vient prendre forme sous les doigts du jeune modeleur. L'attention s'éveille autour de ses débuts. Vient l'époque des études sérieuses, des études du matin au soir, des expériences, des tâtonnements, des luttes, des premiers travaux, des premiers encouragements. Le rayonnement n'est pas considérable. Mais le portrait de l'assassin Abraham Serain derrière les barreaux de sa prison, un groupe représentant un Fils recevant les derniers soupirs de sa mère, éveillent la curiosité. Les charges de quelques notables, inspirées de l'humour de Dantan, font le jeune homme redoutable dans une ville de province: c'est le succès.

Mais Rogues ne s'abuse pas; il sait tout le premier la faiblesse de ces commencements. Il a soif de Paris, de Paris où l'étude a des comparaisons, des modèles; de Paris où le travail rend tout ce qu'on lui donne. Il veut un public. Il sait que là de vrais jugeurs font justice des grands hommes de province et des génies de sous-préfecture; il sait que c'est un crible immense qui sépare le bon grain de l'ivraie; il le sait, et il part. Il descend à l'atelier de Drolling, et attaque la glaise avec fureur, n'interrompant l'académie que pour courir à l'amphithéâtre, et puisant dans sa constitution herculéenne la force de recommencer tous les jours. Voici les bustes de Boursy, Jules Saladin, Béhic, Paillet, Chopin, Buchon, David, Baroche, de Larochejaquelein, les uns originaux, les autres copiés, mais des copies redoutables aux maîtres; voici les figurines de madame Paillet, de mademoiselle Méquillet dans le rôle de Valentine des Huguenots, d'Audran dans Ne touchez pas à la Reine; voici trois médailles obtenues en 1844, 1845, 1847. De ses esquisses perdues, nous nous rappelons une étude de la Nuit, la tête penchée en arrière, effleurant d'un pied le globe terrestre, laissant tomber de ses bras relevés une draperie toute constellée d'étoiles. La draperie voletait jusqu'aux pieds, nuageuse et perdue, dessinant ce beau corps, le caressant avec des ondulations de vagues.

Mais ce fut un jour de rêverie que Roguet jeta sur la glaise cette sœur de la Mélancolia, un jour qui n'eut guère de lendemains. Là n'était point sa veine. Ce qu'il fallait à Roguet, c'étaient les larges musculatures, les formes plébéiennes de la matrone romaine, les enfants charnus à la Jules Romain, les mêlées aux lignes impétueuses, les pantomimes héroïques, les fougues d'une pensée matérialiste, un combat, une victoire à couler dans le bronze, à décorer un arc triomphal; ce qu'il lui fallait, c'étaient les contours terribles. Michel-Ange allait à lui.

L'homme se traduisait dans ses œuvres. Doué d'une vigueur d'athlète, prenant plaisir aux tours de force, et l'emportant sur tous; faisant de son atelier une sorte de palestre; exerçant ses membres pour retrouver chez lui les lignes qu'il aimait en ses modèles; jetant un jour un municipal et son cheval à terre; vivant d'après les anciens préceptes du gymnase; buvant de l'eau, se privant de Vénus; c'était un des derniers fanatiques de la force, et de l'image de la force. Il vous prenait une admiration et un étonnement à regarder cette tête qui rappelait le masque du Jupiter Olympien, ces yeux de lion, ces sourcils épais, ce front et ce nez droits, ce menton court, ce front haut et large, ces cheveux tombant du sommet de la tête comme une crinière blonde.

Caractère d'une âpreté dominante, nature batailleuse, se cabrant pour un rien, il voulait tout autour de lui des amitiés souples et maniables qui ne lui fissent pas ombrage. Violent comme une énergie qui a conscience d'elle-même, il adorait sa mère; mais, dans son adoration, n'entrait-il pas un peu de reconnaissance pour l'affection soumise et comme obéissante que lui portait l'excellente femme?--Ame valeureuse faite pour la lutte et pour les chocs, taillée à grands coups; une âme du XVIe siècle dépaysée dans le nôtre. Mais dévoué garçon, mais tout débordant de franchise, mais loyal, loyal à ce point qu'il ne douta jamais de la loyauté de personne, et qu'un jour, il lui arriva sur le terrain, de dire à un adversaire de première force: «Monsieur, je n'ai jamais touché une arme. Je vous demande un an pour vous rendre raison.»

En 1848, l'élève de Duret concourut pour le prix de Rome, et obtint le second grand prix.

Puis on mit la statue de la République au concours. Roguet vêtit son esquisse du drapeau tricolore, la hampe du drapeau appuyée contre le sein gauche, une épée à la main, un pied sur un pavé. Cette République, emportée comme la Liberté de Delacroix, mais toute magnifique de sérénité en sa fièvre,--le meilleur, sans contredit de tous les envois,--fut jugée digne d'être exécutée en grand modèle et coulée en bronze.

Mais déjà une toux sèche le fatiguait. Le cheval qu'il avait jeté à terre lui avait un moment reculé sur la poitrine, et depuis ce moment il éprouvait des malaises; puis ce furent des douleurs. On lui conseilla le repos; mais il se souciait bien de cela vraiment!--Il entre en loge tout enfiévré, et malade à ce point qu'il est obligé de demander un matelas pour se jeter dessus à l'heure de ses redoublements de fièvre. Le vingt-deuxième jour, l'ébauchoir lui tombe des mains, et son bas-relief reste inachevé. Le jury des beaux-arts est appelé à juger le bas-relief inachevé: Teucer blessé par Hector et défendu par Ajax. Il juge «à la majorité de vingt-trois voix sur vingt-cinq, la composition de Louis Roguet digne du premier grand prix, et décide qu'après avoir reçu, en séance solennelle, la médaille d'or, il sera envoyé à Rome aux frais du gouvernement.»

Après un court séjour à Hyères, il arriva à Rome, où ses rêves l'avaient fait entrer autrefois plein de vie et de santé. Là eut lieu cette lutte de l'homme qui se sent mourir et qui compte ce qui lui reste à vivre. Les projets s'accumulent dans sa tête, et sa main est impuissante. Il se couche, il se relève; il prend la fièvre pour de la force, il va de son lit à la statue, de la statue à son lit; maudissant les survivants qui ont le temps avec eux, pleurant sur la douleur de sa mère, voulant revenir et ne pouvant pas. Ce fut entre lui et l'agonie une lutte atroce; lui qui à chaque minute sentait l'avenir qui s'en allait, lui dont la robuste charpente s'indignait d'être ainsi tâtonnée par la mort, la mort, qui avait envie de ce jeune corps et de ce riche cerveau, envie de tout ce qu'ils promettaient.

Arrivé à l'heure de mourir, il voulut partir. Ses amis le portèrent pour descendre l'escalier. On raconte qu'à la dernière marche de la villa Médicis, il râla dans une convulsion de désespoir: «S.............! ces crétins de l'Institut qui ont des soixante ans dans le ventre!»

Roguet avait vingt-six ans.

UN AQUA-FORTISTE

I

..... Dans ce café du boulevard, un jeune homme était attablé devant moi. Son chapeau de feutre, abaissé sur ses yeux, le drap sans reflet de son habit, buvaient et flétrissaient la lumière rousse, terne, morne et morte sur tout cet homme comme sur un vieux crêpe. Il avait, posés, ses deux mains sur les marges de la Patrie, et ses deux yeux, qui ne lisaient pas, au beau milieu du journal.

La demoiselle de comptoir comptait les petites cuillers. Un garçon couvrait le billard; un autre apportait un matelas roulé sur sa tête. Minuit avait éteint le gaz. L'or des plafonds et des murs, les éclairs des glaces, les paillettes des verres, tout cela avait été soigneusement serré dans les ténèbres. Une bougie veillait la nuit.

Un garçon prit racine devant la table du jeune homme.

--Ah! oui!--dit le jeune homme, qui finit par l'apercevoir; et il mit la main dans la poche de son gilet, se fouilla à droite et à gauche, puis en haut, puis en bas... La figure de marbre du garçon eut un courroucement olympien. Il se rejeta en arrière, fit volter sa serviette de sa manche droite sous son aisselle gauche avec un mouvement digne, éclaircit sa voix par un: Hum! hum!... A ce moment:--prenez les deux consommations,--dis-je, en jetant une pièce d'argent sur la table de marbre.

Nous sortîmes.--Voilà une belle nuit, Monsieur!--fait mon homme. Nous marchions.--Une bien belle nuit!--Et il allait, promenant ses yeux dans l'ombre.--Ah! pardon, je suis distrait: vous ai-je demandé votre adresse?--Je lui donne ma carte.--Monsieur, ils sont trois, à l'heure qu'il est, sur la place du Carrousel: un homme, une grosse lorgnette et la lune. L'homme attend, la lorgnette regarde, la lune... Ah! voilà un sergent de ville... deux... quatre sergents de ville. Monsieur, à l'honneur de vous revoir.

Le lendemain, mon portier me remettait quatre gros sous enveloppés dans un morceau de gravure déchirée.

II

Je le retrouvai, et voici comme.

Domangeot avait un oncle sans un enfant et sans un sou. Un chemin de fer avait tué l'oncle à Domangeot. Domangeot avait recueilli de son oncle--des dommages intérêts. Dans une petite chambre de la rue de l'Ancienne-Comédie, c'était une chambrée complète de buveurs en manche de chemises; et, par la fenêtre, penché un verre à la main, comme le Bacchus rouge d'un cabaret, Domangeot invitait les amis qui passaient dans la rue, et les amis des amis, et même les amis des autres. Je passais; mon nom tomba de là-haut; je montai. On me donna une chaise et un verre de Champagne dont le pied était cassé. Mon homme était là, pâle parmi les faces de pourpre. Cependant il buvait, il buvait comme un remords.

Les cœurs trinquaient.

--A Emma!--A Clorinde!--A Juliette!

--A l'almanach!

Je demande à droite:

--Qui est-ce, ce monsieur qui ne dit rien?

--C'est mon ami!... Connais pas!

Je me retournai à gauche:

--Celui-là... sans faux-col?... Attends... un graveur... Ah! je ne sais plus!

Paroles, voix, cris, cliquetis de verres et de noms, le vin couronné de souvenirs,--il semblait que ce fût toutes les amours du quartier Latin portées en triomphe par les toasts grisés, se disputant la cendre des souvenirs morts et des jours envolés!

--A Berthe! qui avait un bouvreuil dans le gosier, des grains de beauté partout...

--A une blonde!

--A cette bonne Fanchette! qui marchandait à la boutique à un sou!

--A Annette! qui dansait à l'ombre de sa jambe droite!

--A Tape-à-l'Œil!

--A Rose! une oie!... bête comme un homme, menteuse comme une affiche, triste comme un poêle, grêlée... et mauvaise comme une guenon qu'on oublie de battre! A Rose, que j'ai aimée!

--A des yeux!--et le verre du buveur taciturne monta soudain sur tous les verres entrechoqués,--à des yeux!--Quand ils me regardent ces yeux..... Nom de D..., qu'est-ce qui me soutient ici que ces yeux ne sont pas deux rayons de la Lune... Ah! c'est vrai, vous autres, vous n'avez pas lu Marbodée, vous ne savez pas qu'il y a des saphirs et des yeux de femmes qui se font sous certaines influences sidérales. Tout ce que je sais moi, c'est que ces yeux chassent d'autour de moi le noir de la nuit et les chauves-souris qui me boivent à petites gouttes le sang... Quand ces yeux me regardent, c'est bien étrange, allez messieurs, mais c'est comme je vous le dis, Rembrandt me prenant par la main me fait entrer dans le clair-obscur d'une de ses planches,--et il répéta quatre ou cinq fois en riant bêtement--oui dans le clair-obscur, oui dans son divin clair-obscur.

Alors se penchant sur la table, il tomba ivre-mort. Puis il eut une terrible attaque de nerfs. La nappe, vidée sur l'escalier, fut soulevée aux quatre coins, l'homme mis dedans et échoué sur un lit. Quand deux livres de glace lui eurent été fondues sur la tête, il faisait pleine nuit. Je me proposai pour le reconduire.

III

Le grand air remit mon compagnon. Les soufflets d'un petit vent d'automne lui ramenèrent le sang aux joues.--Ah! Monsieur,--me dit-il,--que de pardons pour aujourd'hui et pour l'autre soir! Je suis graveur, Monsieur; un triste état, comme vous voyez: des taches, des trous, un habit qu'on dirait d'amadou sur lequel on a battu le briquet. Les marchands... ah! les marchands! Il faut mendier quinze francs d'une planche!... On a de mauvaises hontes, et je n'ai osé aller vous remercier, fait comme un pauvre... Ce soir,--je bois comme un enfant;--et puis il me fallait boire; j'ai comme cela, là et là, au cœur et au front, des visions, des fumées, des nuages, des images qui passent... Mais cela va bien maintenant, très-bien: il y a longtemps que je n'ai eu la tête si légère. Pardon encore, et merci de votre bras... Retournez-vous donc, Monsieur! La nuit! voilà la reine des eaux-fortes! Cela fait du noir où il y a des choses. Avez-vous remarqué comme les fleuves sont grands la nuit? Paris qui dort, les pieds dans l'eau, c'est beau, beau, bien beau! Un flot d'ombre éclaboussé de gaz! L'eau,--une huile, du bleu, du noir, du violet, de l'or! du neutre--la teinte moiré de feu; un miroir qui pêle-mêle roule les ténèbres et les éclairs!--Le ciel est pâle, ce soir.--Près du pont, le remous, voyez donc! de l'argent bleu!... mille lucioles... cela grouille... et la berge aux grandes pierres blanches qui entre dans le trou noir de l'arche comme un mitron se glissant dans un four éteint... Ces réverbères, dans l'eau tout là-bas,--des crucifix de feu; là, devant nous, comme des pans de fenêtres d'où les flammes des lustres filtrent à travers des rideaux de bal... Non, cela tourne: des colonnes torses qui remuent de la braise dans l'inconnu mort de l'eau; non, cela n'est pas cela, c'est autre chose... Est-ce bête, les phrases!... Toutes ces masses, un gribouillis d'encre avec des gris blafards comme il y en a sur les ailes des chauves-souris. Monsieur, les critiques nous ont gâtés, et vous voyez bien que c'est une grande sottise de broyer des idées sur la palette: les feux d'artifice ne pensent à rien.--Vous avez un peintre qui a pris la nuit en flagrant délit; il se nomme... J'ai perdu son nom... Mais n'avoir qu'une aiguille emmanchée pour peindre! Ah! Ah! Nous voilà en face la rue de Jérusalem... Quelque jour--il faut que je me presse, car les maçons... je sauverai ce motif-là. Ces deux grosses boules qui trempent, croiriez-vous que ce sont les deux arbres sans feuilles au bas du quai? une fière estompe, à ces heures-ci, dans le dessin de toutes choses!... La tourelle, oui, avec ces deux fonds d'ombre à droite et à gauche, la petite flèche de la Sainte-Chapelle,--voilà! Et là-dessous, penchez-vous, il faudra que j'agrandisse et que j'allonge, à la façon de l'eau morne, la face des maisons éteintes, comme les perspectives de maladreries blêmes. Ça? des fenêtres de blanchisseuses; on dirait des yeux éclairés de vert de gris... Toujours Notre-Dame! avec comme des marches dans le haut; un escalier vers l'infini, cassé à moitié du ciel... Ah! c'est drôle, l'arche du pont Saint-Michel et l'ombre portée: un cerceau tout noir où ainsi qu'un clown saute la lumière!--Regardez-bien: tout derrière une maison peinte en rouge, aux fenêtres de feu, et mille petites maisons blanches; devant, le quai, une maison carrée, cinq trous dans le mur, un gros tuyau noir au milieu du toit, du gris, du sale au bas de la maison,--voilà tout ce que c'est que la Morgue! Il n'y a pas à en dire plus que la chose! C'est simple comme bonjour!--Cette grande chose sombre en bas, c'est un bateau, tout bonnement. Essayez donc de peindre la noyade là-dedans! Je sais cela d'expérience: il ne faut pas mettre sa tête dans sa main. Les choses ne prêchent, ni ne pleurent, ni ne rêvent, ni ne se souviennent. Les chefs-d'œuvre ne doivent pas parler; il n'y a que quelques sots comme moi... Ah! des crêtes, des toits, des dômes de saphir: la lune s'est levée. Après tout il y a des gens qui la font très-bien avec un pain à cacheter...--Et l'Hôtel-Dieu, ce n'est qu'une caserne! Une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, quinze... quarante-cinq...--je compte les fenêtres: une manie!...--sur cinq rangées, cela fait...

Quand il eut passé Notre-Dame, il s'assit sur le parapet. Nous regardions par derrière la basilique noire accroupie sur la ville bleue, avec ses deux tours levées sur l'orbe d'argent, comme un sphinx de basalte à deux énormes têtes.

IV

Nous eûmes, ce poète malade et moi, de belles soirées remplies de promenades, de spectacles, de paroles. Nous courions la ville la nuit. Nous regardions, sur le fleuve, la danse des rayons voilés. Nous nous enfoncions dans les faubourgs, dans les quartiers lointains, cherchant et surprenant un Paris mystérieux, lugubrement superbe et terriblement muet, théâtre vide et noir du peuple. Ou bien, mangeant quelques pommes de terre tirées de son petit jardin, et cuites dans son poêle--il était fier et ne voulait rien accepter,--nous causions. Il parlait singulièrement, merveilleusement, et comme je n'ai jamais entendu parler. Il sautait d'idées en idées, s'accrochant aux sommets, traînant votre bon sens après sa verve, pensant au delà des livres, mêlant son art et son âme, bousculant les mots, se précipitant aux vérités vierges; puis soudain se perdant, se brouillant, bataillant contre les nuées, blasphémant l'humanité, retombant à terre, balbutiant avec des craintes, des tons de voix baissés tout à coup, avec je ne sais quelle peur de je ne sais quelle chose. Puis des retours, et de nouvelles éloquences, et la femme toujours revenant au milieu de l'art et tout à coup à l'imprévu:

--Mon cher, la femme n'a pas de traits. Son visage est tout fait d'une clarté. Un rayonnement, vous le savez, n'a pas de lignes. Toute la figure de la femme n'est qu'une esquisse dont la lumière de la physionomie fait une peinture finie qui ne ressemble pas à l'esquisse. Il y a des femmes dont on n'a jamais vu le nez, parce qu'elles le cachent avec un regard. Vous savez bien que les photographies ne ressemblent pas. Mais, chut! on écoute.... la police...--Quand je serai marié, j'aurai des enfants. Ils n'apprendront rien... J'aurai des luttes avec la mère; mais j'ai mes idées... rien! L'alphabet, voilà le mal. Oh! avoir une cervelle qui ne regarde ni dans les tableaux, ni dans les livres ni dans le ciel! la cervelle,--l'ennemi! Non, ils n'iront pas à l'école apprendre des choses qui tuent le bonheur... Quand ils me diront: Qu'est-ce que ça, papa? Pourquoi ça, papa?--Je ne sais pas; je ne sais pas... Vivez...--Seulement il ne faut pas mécontenter les gendarmes, vous concevez?--Leur cervelle? ce que j'en ferai? Un instinct qui vous gare des roues d'omnibus, une machine qui vérifie la monnaie qu'on vous rend, un guide aux yeux crevés qui vous mène à la mort sans vous dire: Mais retournez-vous donc!--Paradoxe? Allez, dites le mot! Eh! bien, quoi? c'est un lieu commun qui n'est pas mûr? Mais l'Amérique est un paradoxe de Christophe Colomb! Le paradoxe! c'est la seconde vue de l'esprit, la veille qui devine le lendemain, un homme qui avance comme une montre!... Quand je serai marié--c'est bon de n'être pas seul, quand le soleil n'est pas là;--je vous dis cela à vous, parce que vous êtes mon ami--elle me fera mon petit dîner. J'aime le bleu. Elle sera habillée en gaze bleue--imaginez une vapeur! des vêtements comme il y en a dans les clairs de lune! Et puis je la ferai poudrer. Elle a des cheveux noirs; avec des yeux bleus, cela jurerait, tandis que poudrée... ce sera charmant, oui, charmant, ma parole d'honneur! et sur ses cheveux poudrés--vous devinez bien?--un beau disque d'argent. Seuls, tout à nous, les volets fermés, nous bouderons le soleil toute la journée; le soir, nous irons, nous marcherons... Oh! alors, je ferai des choses!... Il faudra bien qu'on parle de moi; j'aurai des jaloux, des envieux... les critiques... mon talent... Bête que je suis! je passerai tout mon temps à l'aimer!--Après tout, qu'est-ce que ça me fait, la postérité, avec ces grandes lessives du monde par l'eau ou le feu, tous les vingt mille ans? Une immortalité de deux sous!--Et puis c'est une injustice. Si je suis aussi fort que Rembrandt, qui me rendra l'admiration qu'il touche depuis cent cinquante deux ans? Je suis volé. Je vous dis, c'est une injustice.

V

J'aperçus mon monsieur Thomas à côté d'un musicien, dans l'orchestre. Il dévorait du regard la petite Marie, qui jouait avec ses yeux bleus et ses cheveux noirs.

C'était d'Outreville qui m'avait entraîné aux Délassements-Comiques, pour voir ce qu'il appelait «sa petite machine», l'Amour au Mont-de-piété.--Quoique d'Outreville fût mon ami, sa pièce ne me parut pas plus stupide qu'à un autre.

--Eh bien! trouves-tu ça assez Beaumarchais, hein?

--Trop!

Il me serra la main.--Allons dans les coulisses! --Dis donc, Marie,--fit d'Outreville en lui parlant tout haut à l'oreille,--et tes amours avec M. Thomas?

--Comment, vous qui êtes un bon enfant, vous allez vous ficher de ce pauvre toqué qui m'aime--et moi aussi! Eh bien! il m'a demandé ma main, n'a! Maman va le flanquer à la porte comme un balai. Il n'a pas le sou, que voulez-vous? Maman a vécu: elle sait la vie, n'est-ce pas?

VI

J'étais dans mon lit, ne dormant plus, pensant à peine, les yeux clos, tout le corps assoupi encore, l'esprit bercé, confit dans mes draps, tapi, enfoui, baigné des moiteurs de l'édredon, couvant et cuvant ma paresse, caressé d'un petit soleil que je sentais dans la chambre, avec, dans la tête, le plus gai bégayement d'idées; et, sans remuer, m'éveillant à petits coups, benoîtement, bâtissant des châteaux de cartes à tâtons, embrassant mes projets dans le nuage, indolent comme une aube, je m'amusais à rêver. Je rêvais que s'il m'arrivait de vendre un livre trois cent mille francs, je les dépenserais ainsi: dans l'entre-deux de mes deux fenêtres, à ces deux rubans plats surmontés d'un gros gland où pendaient les tableaux de l'hôtel Soubise,--les gravures m'ont montré cela,--je pends le dessin qui n'existe pas--du Chat malade de Watteau; les joues de la gentille commère effarée, caressées et battues d'une rouge sanguine, et sa belle prunelle allumée de crayon noir, l'empressement grotesquement charbonné du docteur, et Minet qui si furieusement se défend de guérir,--je les vois. C'est bien. Au dessous du chat malade, voici installé ce secrétaire signé Riesener au pied gauche du meuble, qui était à vendre 30,000 francs, je ne sais plus où. Sur le secrétaire, il trône, ébouriffé, vieux de trois siècles, beau comme un cauchemar, un chien de Fô d'ancien bleu céleste, la crinière violette, la gueule en tirelire, roulant sous ses sourcils deux boules furibondes, la queue en une énorme flamme,--ce monstre chinois qui m'a fait une si mémorable grimace au coin d'une rue d'Anvers. De chaque côté, c'est fort simple, les deux grands pots de blanc de Saint-Cloud, à lourdes et riches fleurs à la Pillement, boîtes à thé où la Régence puisait le thé noir avec la petite spatule, et le thé vert avec la petite cuiller de chine à tête de coq:--ils me sourient d'ici, chez Lambert Roy, au fond de leur caisse aux armes de Philippe d'Orléans. La tablette du secrétaire est large: quoi encore? Pour le devant, ce sera sur leur plateau, six petites glacières de Saxe en feuilles de vigne, semées de fleurettes, assises sur des pieds de fleurs en relief. Pour la gauche, un de mes amis me cède la tasse de Sèvres, signée 2000--ainsi signait avec un calembour l'ouvrier Vincent--tasse royale où Louis XVI buvait tous les matins son eau de chicorée. A droite... à droite, je verrai. Pour les fenêtres, révolution complète. J'ai horreur des rideaux à plis droits et tombants: je prends les rideaux dont Saint-Aubin a donné le modèle dans la planche du Concert: vraies jupes à volants, à bouillons, du haut en bas, et qu'on remonte sans les tirer. Du papier aux murs, vous pensez bien qu'il ne pouvait en être un moment question. J'envoie un ministre plénipotentiaire, mais habile, vers une vieille dame, chez laquelle j'ai fait un excellent dîner à Troyes: il me faut les quatre tentures de son salon, des bergeries de Boucher, réjouissantes à l'œil comme un lever de soleil pris au traquenard dans les métiers des Gobelins. Assis aux coins de ma cheminée, deux Amours-faunes de Clodion se balancent dans un serpentement de rocaille dorée d'or moulu d'où montent des bougies. Mais le milieu? Point de pendule d'abord! Une pendule, c'est la main du temps sur votre vie, comme le doigt d'un médecin sur votre pouls... Le milieu... le milieu...

Ici un coup de sonnette très-vif,--et la petite Marie dans ma chambre.

--Monsieur, vous êtes l'ami de M. Thomas. On m'a dit qu'il était malade. Je veux le voir.

Une demi-heure après, une voiture nous descendait rue Saint-Victor. Je ne me rappelle pas que nous nous soyons parlé pendant la route.

La porte de l'allée était ouverte. Le jardin sonnait sourdement sous des coups. Une petite pluie fine était survenue qui tombait. Thomas, en manches de chemise, piochait furieusement. La moitié du jardin était déjà retournée. Thomas poussait son ouvrage sans se soucier de nous qui marchions derrière son dos.

--Eh bien! Thomas, voilà comme on reçoit ses amis?

Sans tourner la tête, et sans regarder, sa pioche allant toujours:

--J'ai fini. Encore une cinquantaine de coups de pioche.

--Mais au moins regardez une dame que je vous amène.

Thomas passa sa manche sur son front baigné de sueur, regarda fixement la jeune femme:

--Madame, j'ai l'honneur de vous saluer. Asseyez-vous.

Il n'y avait dans le pauvre jardinet que quelques tiges flétries de pommes de terre.

Et se tournant vers moi:

--Eh bien, voilà! Le tour est fait, mon cher Monsieur! Vous vous demandiez pourquoi j'avais peur d'eux? Elle est là-dessous! Je la cherche. Ils l'ont tuée... Oh! il n'y aura pas de trace, vous verrez! Je les ai bien entendus cette nuit: aussitôt la lune disparue du ciel, ils sont venus;--doucement, doucement, ils sont entrés dans le jardin... les misérables! Moi, j'étais couché sur un matelas de liége, et toute ma chambre était remplie d'eau-forte... Je ne pouvais pas descendre... je ne pouvais pas descendre..., comprenez-vous?--Il s'arrêta suffoquant.--Le reste, parbleu! reprit-il d'un ton brusque, il faut que vous ayez la tête diablement dure..., ils l'ont enterrée ici... Savez-vous où elle est, vous?... Ah! là!... Otez-vous, Madame, vous me gênez!

--Mais qui, mon Dieu! ont-ils enterré?--lui dit Marie en lui prenant les mains.

--Qui! Rien! la petite Marie!

Et il se remit à piocher.

Thomas est mort, il y a de cela six semaines.

Deux amis, le Silence et l'Oubli, l'ont mené à la fosse commune; et son propriétaire a fait six casseroles des cuivres de ses belles planches: les Amours de la Nuit et de la Seine.

L'ORGANISTE DE LANGRES

DE LA VILLE DE LANGRES ET D'UN QUI Y HABITAIT

Langres est une petite ville de la Champagne, ayant un évêché, sept mille six cent soixante-dix-sept habitants au dernier compte, une belle promenade, beaucoup de prêtres sur la promenade, une bibliothèque, une cathédrale, presque une société, un collége communal, un musée qui a un gardien, et un tribunal de première instance.--De plus, Langres est la patrie d'Éponine et de Sabinus.--Les géographes qui l'ont découverte parlent de sa coutellerie, de son vinaigre, de ses bougies et de ses meules à émoudre.--Comme la ville est sur une hauteur, les rues montent naturellement, et comme les rues montent, les casaquins à petites fleurs bleues et roses s'arrêtent à tous les pas de porte, et se reposent à causer.--Langres est très-fière d'avoir été brûlée par les Vandales en 407, et rebrûlée par Attila en 451. Tous les ans, un savant du lieu publie une petite brochure de cinquante pages qu'il tire à vingt-cinq exemplaires, sur les «Lingones», ou le «tumulus» nouvellement trouvé à la côte d'Orbigny.--A ces petites brochures près, on naît, on mange, on médit et on meurt à Langres à peu près comme dans toutes les villes de province.

Or, en cette petite ville habitait un singulier petit homme, singulièrement vêtu: chapeau rond à larges bords, carrik gris à trois collets, culotte courte et bas noirs, souliers à boucles de jargon, et breloques au gilet.

CE QUE LA VILLE DE LANGRES SAVAIT ET DISAIT DE L'HOMME AU CARRIK.

L'homme au carrik était arrivé à Langres quelques jours après la mort de M. Lebeau, l'organiste de la cathédrale, celui qui toucha l'orgue au mariage de mademoiselle Pinel, la demoiselle aux trois cent mille francs de dot.

La place de M. Lebeau avait été promise à M. Dujeune, le maître de piano des demoiselles Delchez, dont l'oncle était président du tribunal.

L'homme au carrik en arrivant alla à l'évêché.--On parla beaucoup d'une lettre qu'il remit à l'évêque.

Autour du 15 mars, ce fut une chose officielle que M. Dujeune était «sacrifié», et que l'homme au carrik lui avait pris sa place.--M. Mettret, qui était au conseil municipal, en exprimait tout haut son opinion chez madame Delchez, profitant de l'occasion pour dire: C'est encore Paris qui nous vaut ça!--et parler dix minutes contre la centralisation.

Au dimanche de Pâques, l'homme au carrik toucha l'orgue pour la première fois. Madame Maréchal, qui avait pris à Paris quinze leçons de Quidant, à vingt francs le cachet, dit «qu'il jouait des choses qui n'en finissaient plus, et qu'il faisait de la musique qui donnait envie de pleurer.»--M. Delbneck, qui était président de la Société philharmonique et qui était chargé des comptes rendus musicaux dans le Veilleur de Langres, écrivit dans cette feuille «que le nouvel organiste manquait entièrement de brio,» un mot tout neuf à Langres, et qui y fit fortune.

L'évêque ayant recommandé l'organiste à plusieurs personnes, l'homme au carrik fut invité à plusieurs réunions. Mais deux ou trois fois ayant été prié «de toucher du piano», il avait pris son chapeau; et aussitôt après son départ, M. Dujeune avait joué trois ou quatre morceaux sans désemparer, entre autres la fameuse Promenade en nacelle,--en sorte qu'on finit par ne plus inviter l'homme au carrik.

Il y a partout des originaux, qui croient bon sur l'étiquette tout ce qui vient de la capitale, Les quelques originaux de Langres demandèrent à l'homme au carrik des leçons de piano pour leurs enfants; l'organiste refusa net.

L'homme au carrik avait pris pour servante la fille qui était chez M. le curé d'Épinay.

On savait que s'il y avait deux bons morceaux au marché,--deux bonnes truites ou deux beaux cents d'écrevisses,--l'un était acheté par mademoiselle Pélagie, la cuisinière de l'évêque, et l'autre par la fille de l'homme au carrik.

On savait que l'homme au carrik remplissait ses devoirs religieux avec soin.

On savait que l'homme au carrik se couchait après souper, se relevait la nuit, prenait du café noir, et restait à son piano jusqu'au matin.

On savait qu'il avait été payé deux cents francs de plus que M. Lebeau, et que tous les trois mois il touchait, chez le receveur particulier, quelque chose qui lui venait de Paris.--A ce propos, M. Noulins, des contributions directes, disait à l'oreille qu'il était peut-être «de la police.»

On savait qu'il n'aimait pas les enfants et encore moins les chiens. On lui avait entendu répéter «que les chiens aboient faux quand on ne les bat pas;--et que les enfants sont de petits sans-oreilles qui font leurs dents quand on fait de la musique.»

COMMENT DE TROIS CONNAISSANCES L'ORGANISTE N'EN GARDA QU'UNE.

Il restait à l'organiste trois portes ouvertes.

Il allait chez madame Comantin, une vieille femme qui habitait rue Saint-Jean et qui avait un vieux perroquet.

Il allait dans le ménage Malu, maison charmante où l'on recevait une fois par semaine, avec des petits-fours, et où l'on commençait à jouer au whist. Madame Malu avait un petit garçon «étonnant pour la musique», et à qui l'organiste, longuement prié, avait consenti à donner quelques leçons de violon.

--«Madame,»--dit un jour, sans penser à ce qu'il disait, l'organiste renversé dans un grand fauteuil chez madame Comantin, l'esprit tout entier à un vieux motet d'Orlando de Lassus et l'œil vaguement se promenant sur le plumage multicolore de l'ara,--Madame, croyez-vous qu'un perroquet à la broche serait un bon manger?

Ici, madame Comantin appela l'organiste «bourreau», et lui signifia qu'il eût à ne plus remettre les pieds chez elle.

A quelques jours de là, le petit Malu ayant, contrairement aux remontrances de l'organiste, cinq fois réitéré une note fausse, l'organiste, dans une colère à la Lulli, lui cassa son violon sur la tête. Son moment de vivacité passé, l'organiste regretta son violon. M. Malu lui dit sévèrement qu'il en parlerait à M. Mettret,--et le petit Malu, sur la porte, tira la langue à son ancien maître.

La troisième maison où l'organiste allait, c'était chez Monseigneur.

D'UN DINER CHEZ L'ÉVÊQUE, ET DES DISCOURS EXTRAVAGANTS QUE LE TOUCHEUR D'ORGUES TIENT PAR LES RUES.

--Du beurre d'écrevisse, Monseigneur!

--Du beurre d'écrevisse! Vous avez dit le mot, monsieur l'organiste. Pélagie est prodigieuse pour les bisques.--Avez-vous remarqué comme le crustacé n'abandonne rien de son goût et profite du coulis sans s'y assimiler?--On dit qu'à Paris, on mange les écrevisses très-épicées.

--Une hérésie, Monseigneur! En Pologne, on les fait bouillir dans le lait.

--Dans le lait?...--Au fait, j'oubliais de vous dire que j'ai fait demander à Paris un orgue expressif.

--Un orgue expressif!--exclama l'organiste comme mordu par une vipère.--Musique d'enfer! Un orgue expressif dans la... la cathédrale?--Et l'organiste jeta sa serviette sur son assiette, et se leva de table.

--«Un orgue expressif! disait-il en descendant l'escalier tête nue,--un orgue expressif!--Monseigneur! monseigneur! à tous les diables votre orgue expressif! Haendel, entends-tu? l'art mondain dans le sanctuaire, l'expression terrestre des passions, la sensibilité théâtrale! Oh! oh! Monseigneur, cela est beau et canonique! Tu l'as entendu, maître Palestrina! Et qu'en diraient les anciens, Landrino, Milleville, John Bull? Vieux amis rappelés là-haut et que je consulte pour ma messe toutes les nuits, Frescolbaldi, Lebègue, Nivers! Ami, mon vieil ami Bach... j'ai le front brûlant, les mains froides! Oh! les profanes!... un orgue expressif!»

Et il était dans la rue, et il marchait, et il trottait, tantôt le menton dans son gilet, tantôt levant les bras. Quelques fenêtres s'ouvraient; une tête passait; un mot partait: «Tiens! le toucheur d'orgues qui n'a pas de chapeau!» Quelques chiens aboyaient.

«Les massacres du XVIIIe siècle! les Calvière, les Daquin, les Balbatre! les hérésiarques et les Pompadour, qui ont voulu faire de la musique pour leur rocaille et leurs chapelles dorées! La voix humaine dans l'orgue, massacres, mais c'est la voix divine! La voix humaine dans l'orgue! elle doit parler, sans inflexion, sans modulation, sans caresse!--Du bon Dieu, vous feriez un ténor! Monseigneur, si vous les laissez faire de l'expression et augmenter et diminuer l'intensité du son..., Monseigneur, vous faites abdiquer à l'orgue sa mission illimitée dans l'ordre humain des conceptions musicales! Vous me dites: «Bonne nouvelle, un orgue expressif!» Et qu'est-ce que je vous demande? De me laisser mes moissons d'airain comme elles sont, moi!--marier l'orgue avec le plain-chant: là est l'effort, là est le beau!--Orgue expressif!--que la foudre l'écrase! Gravité, immobilité, universalité, perpétuité, tout cela reçu de l'institution ecclésiastique; tranquillité plane, rompant avec l'émotion sensuelle; les mille voix de l'air dans les mille tuyaux, depuis le trente-deux pieds du bourdon jusqu'au filet de son se perdant dans l'aigu; la pédale de bombarde qui roule comme un tonnerre; une masse d'harmonie soutenue et prolongée; tenant l'esprit de l'homme suspendu et le jetant dans l'infini de l'extase,--c'est l'orgue!»

L'organiste s'échauffait en parlant. Ses gestes s'animaient; et les quelques braves gens qui le rencontraient passaient de l'autre côté de la rue, le pensant fou.

«L'orgue!... Des ignorants, et l'évêque tout le premier! L'orgue! emblème et symbole du chant ecclésiastique!... L'orgue qui a reçu une destination dans l'ordre religieux! Oui, oui, il porte en lui l'écho de toutes les harmonies du monde! Il est la synthèse harmonique des lois cosmogoniques!--Je le vois bien! vous voulez qu'il se ravale à l'imitation des instruments, qu'il prenne, comme vous dites chez vous, un rayon de vous-même! et qu'il se fasse matière à votre image! Parce qu'il ne leur répond pas comme un gosier de prima donna! Et savent-ils ce que le concile de Mayence a dit là-dessus? Canticum turpe et luxuriosum!--Ils l'accusent de monotonie! Eh! vous avez les répons brefs alléluiatiques, et les neumes de jubilation! Et la diversité des claviers, et la prodigieuse variété des jeux et des timbres! Et est-ce ma faute si vos Milanais ont abandonné le jeu tremblant de la Chèvre, la belle marche des Rois, et pour le premier dimanche de mai le Chant des oiseaux... La monotonie! les Vandales! Ils parlent de monotonie, ô Sébastien Bach! renvoie-les donc à tes chorals à quatre voix!... Et puis ce que j'ai trouvé, moi, et ce que je puis faire!»

OU L'ORGANISTE FAIT UNE MOUILLETTE,--ET SE MARIE.

Le lendemain de ce jour unique où l'organiste n'avait pas plié sa serviette, il alla à l'évêché sur les dix heures du matin. Mais il ne monta pas l'escalier, il entra dans la cour, tourna la buanderie, et pénétra dans la cuisine.

--«Pélagie, ma fille, vous avez fait hier une bisque dont je me souviens encore. Non, non, je ne ris pas, vous êtes la première cuisinière du département.

--Vous êtes bien bon, monsieur l'organiste.

--Et je m'y connais.»

L'organiste s'assit sur un coin de la table de la cuisine.

--Pélagie, vous avez trente-deux ans. Eh! eh! c'est un âge, cela, trente-deux ans! Vous n'avez jamais songé à vous marier? Bah! vous n'êtes pas faite pour coiffer sainte Catherine, ma fille.--Joli bois, que vous mettez là sur le feu!--Tenez! un petit ménage, par exemple, où vous feriez tout à votre aise vos petits plats, et puis je mets que vous auriez entre votre cuisine, votre temps pour les offices, et visiter vos connaissances..... Là, un mariage qui vous ferait une dame d'ici..... Comme ça flambe le petit fagot! ça a-t-il envie de brûler, ce bois-là! C'est pour une friture? oui, pour une friture..... Qu'est-ce que vous avez ici? 300 fr., et quelques pièces de trente sous des curés qui viennent à l'évêché..... Au reste, de grands fourneaux à tenir, beaucoup à éplucher, et des grands dîners... Les jeunes gens, voyez-vous, ça fait des trous dans les économies.»

Tout en parlant, l'organiste avait pris sur la table un morceau de mie de pain, et l'avait coupé en forme de mouillette. Il le plongea dans la poêle pendant cinq à six secondes, et l'ayant retiré doré:--«Là, vous pouvez mettre vos perches à présent, elles seront surprises.--Ma foi! il ne s'agit pas de trente-six chemins... 1,200 fr. bon an, mal an, ça vous va-t-il? Si ça vous va, topez là! nous sommes mari et femme. Donnez votre compte à monseigneur, et vos bans demain. Eh! ma fille, ce mariage-là, ça vous revient-il?

--Tout de même, monsieur l'organiste, dit Pélagie toute rouge.

NOCE,--ET CE QUE C'ÉTAIT QUE LES SEPT HOMMES BLEUS.

Il fallut que les cloches tintassent pour que l'organiste s'éveillât.

Il brossa son chapeau, son carrik, son gilet, sa culotte.

Il secoua ses bas.

Il essuya ses boucles et ses breloques,--et puis il partit.

Pendant ce temps, mademoiselle Pélagie se faisait coiffer par un coiffeur.

Dès le matin, vaguant par les rues de Langres, on avait vu sept grands garçons, tous vêtus d'un habit de toile bleue. Les sept grands garçons avaient l'air réjoui, et se donnaient le bras, tous les sept, de façon qu'ils auraient barré les rues, s'ils avaient voulu.--A la première tintée des cloches, ils frappaient chez leur sœur Pélagie. Chacun d'eux, l'un après l'autre, vint déposer un gros baiser sur ses grosses joues. Comme les embrassades finissaient, l'organiste arriva. Il avait même démarche, même air, même tenue et même habit que d'ordinaire. Il salua ses sept beaux-frères qui lui ôtèrent leurs sept chapeaux, après quoi il dit: «Allons!» et les sept paires de jambes des sept garçons de ferme se mirent à enjamber derrière les grands pieds de leur sœur, et les mollets maigres de l'organiste:

Heureusement qu'il n'y avait pas loin de chez mademoiselle Pélagie à l'église; car il sortait un polisson de chaque pavé, et quand les fiancés, suivis des sept hommes bleus, montèrent les degrés, ils avaient déjà, derrière eux, un cortége de gouailleurs et moqueurs à mines roses, à culottes fendues, les plus jeunes et les plus mauvais garnements de la ville, faisant au couple charivari, de la voix et du geste.

L'organiste ne broncha pas; mais un des gamins étant venu se frotter un peu trop à sa portée, il faillit lui enlever une oreille. Cela fit un peu de respect dans la meute et un peu de silence dans les aboiements.

La cérémonie faite, l'organiste, qui avait dans sa main osseuse la main de mademoiselle Pélagie, tourna brusquement une petite ruelle qui longeait l'église. Les sept habits bleus furent obligés de rompre leur ordre de bataille et se mirent à marcher un à un. L'organiste, entendant grincer derrière lui les quatorze cents gros clous de leurs quatorze souliers, prit sept pièces de deux francs toutes neuves dans la poche de son gilet et dit, en en donnant une à chacun des sept frères: «On ne fait pas la noce chez moi. Voilà.»--Les sept habits bleus sortirent de la ruelle, se reprirent le bras et entrèrent dans un cabaret sur la Grand'Place.

Il faisait beau ce jour-là à Langres, et l'on en profitait pour rendre des visites «de digestion». Sur les portes, les visités faisaient les derniers compliments aux visiteurs. Madame Comantin même se hasardait à marcher un peu au soleil, le long du mur du Collége, avec sa servante, essayant de se réchauffer le dos;--en sorte que toutes les anciennes connaissances de l'organiste se régalèrent de le voir passer, la cuisinière de l'évêque au bras.

De tout cela, la mariée ne s'occupa guère, occupée qu'elle était à se mirer en sa robe blanche; et pour le marié, sans doute qu'il ne vit et n'entendit rien. Eût-il eu à la main une princesse de l'illustre maison de Lorraine, il n'eût pas eu le jarret mieux tendu ni le front plus haut.

--«Pélagie!--dit l'organiste en montant l'escalier du domicile conjugal,--vous allez me mettre un tablier et me faire une bisque comme celle de l'évêque.»

NUIT DE NOCE,--OU L'ORGANISTE INVENTE LE SAC DU gras ET DU maigre ET FAIT DE LA BONNE MUSIQUE A SON ÉPOUSÉE.

Après dîner, l'organiste se mit à couper du papier dans la chambre nuptiale, et à copier dans un livre d'assez malpropre apparence sur un tas de petits carrés.

Pélagie passa la soirée à faire tourner dans tous les sens, sur un champignon, un chapeau qu'elle avait fait venir de Paris.

A onze heures, elle ne trouva rien de mieux que d'embrasser son mari.

Le musicien eut un moment d'impatience, dit assez brusquement: «Ma fille, couchez-vous,»--et continua à couvrir ses petits papiers qu'il mettait, à mesure qu'ils étaient écrits, dans deux sacs placés devant lui.

Quand il eut fini, il s'approcha du lit.

Pélagie eut un moment de pudeur.

L'organiste s'assit au pied du lit.--«Pélagie,--dit-il,--vous n'avez jamais entendu parler de cela Cantu et Musica sacra, auctore Gerbert. Eh bien! je le traduis, et puis, vous le savez, je fais de la musique... Je veux vivre très-doucement, à ma volonté.... Rappelez-vous qu'une femme en colère a de très-vilaines notes dans la voix, et cela m'agace.... J'ai des choses dans la tête que vous ne pouvez comprendre, et c'est pourquoi je ne peux pas m'occuper de fariboles.... Vous prendrez l'habitude de dormir quand je joue du piano, je vous assure. A la fin, cela vous endormira.... Vous aurez la bourse.... Vous irez voir vos amies, si cela vous plaît, autant et quand il vous plaira.... Mais je ne veux âme qui vive chez moi, entendez-vous? L'escalier est haut, et je vous préviens que les amies pourraient tomber en s'en allant.... Ce que c'est que ces deux sacs, je vais vous le dire, Pélagie.... et tous ces petits papiers en même temps. Je n'aime pas à manger les mêmes plats, mon goût se fatigue. Je suis peut-être gourmand, et trouver quelque chose pour ma bouche, c'est un supplice. Dans ce sac que voici, je viens de mettre tous les noms des plats gras que j'aime, et dans l'autre tous les plats maigres. Selon le jour, vous prendrez trois petits papiers dans l'un ou dans l'autre, et vous saurez ce qu'il faudra me faire.... Je vous ai dit ce que j'avais à vous dire.--Maintenant endormez-vous là-dessus.»

Et sans un mot de plus, l'organiste approcha une chaise du piano. Il préluda; puis, ses mains volèrent sur l'instrument, et la chaîne des harmonies graves montait du piano au plafond, redescendait du plafond au piano,--et les doigts de l'organiste réveillaient des accords, à te croire encore de ce monde, Jean Gabrielli de Venise!

La femme songea un peu;--puis ses idées se noyèrent dans le bruit. Elle s'endormit.

Quand elle se leva le lendemain matin, l'organiste ferma le piano et se mit au lit.

OÙ ILS FURENT HEUREUX ET N'EURENT PAS D'ENFANTS.

Adonc l'organiste continua, toutes les nuits, à composer sa messe, et finit de traduire Gerbert.

Pélagie porta chapeau.--Elle s'habitua aux musiques nocturnes de son mari, et Attila aurait pu recommencer à brûler la ville de Langres sans qu'elle eût la moindre velléité de s'éveiller.

Au bout de quelque temps, elle tira régulièrement la loterie des dîners gras, cinq jours dans un sac, et la loterie des dîners maigres, deux jours dans l'autre.

L'évêque ne pardonna pas d'abord à l'organiste ce qu'il appelait une «mésalliance».--Mais quand il eut remplacé Pélagie par Jeanneton, de chez M. Daguet, l'ancien juge d'instruction, il reconnut que si Pélagie était inimitable pour la bisque d'écrevisses, Jeanneton avait bien son prix pour le salmis de bécasses; et le jour où il reconnut cela, Monseigneur commença--dit-on--à en vouloir moins au mari de sa cuisinière.

MADAME ALCIDE

LE CHŒUR, se tournant vers Indiana.

Trois juliennes!--trois matelottes!--trois gigots!--trois fritures!...

MADAME ALCIDE.

Une salade et des fraises, voilà! Messieurs; du bordeaux, n'est-ce pas? ça fait du bien à la gorge!

Il est, il est à dix minutes de Paris un cabaret où l'Art et la Littérature ont leur couvert toujours mis. Il y a des tonnelles; les fourmis marchent sur la nappe, et les chenilles tombent dans les assiettes. Cabaret monté de la hutte au pavillon, et de l'île à la berge! il a changé ses planches contre des murailles blanches, sa devanture de filets contre les volets verts des vieux romans, son fer contre du ruolz! Cabaret où sous la droite redoutable de cette femme de soixante-quatorze ans qui siége au comptoir se taisent à demi, inapaisés, grondants, les jalousies, les ressentiments, les colères de son entour et de sa portée! Cabaret où quand la table de famille se dresse pour les amants, les fils et les filles de la vieille matrone, il se parle une langue toute neuve et sans clef, langue de forts en gueule, coulée d'argot roulée des Halles à la Conciergerie! La nuit, le couteau, promené par les mains des fils, contient les prétendants de la Pénélope énorme; les filles, la mère les donne pour gages aux cuisiniers! Et dans cette promiscuité et ce pêle-mêle de drames, un génie protecteur, comme dans une peuplade de Peaux-rouges, un idiot, un gros, gras et huileux garçon, la lèvre sans ressort et tombante; un idiot que, depuis vingt ans, les habitués voient apprenant à lire derrière l'allumette promenée sur un même alphabet par un vieillard en cravate blanche. Le vieillard au chef grave, le menton monté sur sa cravate toujours blanche, émiette du pain aux poulets et aux lapins qu'il gouverne; puis il vient s'asseoir,--lui, ce marquis ruiné par la vieille!--à ce festin des Lapithes, dont elle lui fait aumône, indifférent, muet, sourd! Caverne où un soir à souper s'est attardée la muse d'Eugène Süe!

MADAME ALCIDE.

Ah! bien, vous me l'aviez prédit: «Quand il sera arrivé celui-là, il vous écrasera avec son carrosse.» Vous aviez plus de philosophie du cœur humain que moi. Je me rappelle que vous m'aviez si bien prédit ça! Je suis restée tout de même trois ans avec lui...--Ah! la bonne soupe! C'est un fameux restaurant ici! Ça me rappelle les deux seuls dîners que j'ai faits avec lui. Figurez-vous, Messieurs,--il faut vous dire qu'il gagnait douze cents francs par an, c'était pas le diable, mais enfin... V'là qu'au bout d'un an, il me mène à la campagne... J'avais une petite robe très-gentille, toute neuve, que je m'étais faite avec des doublures de soie que la mère du Château lui envoyait, si par hasard il avait besoin de se raccommoder.

CHŒUR.

Femme ingénieuse! Nous connaissons ton tapis de Smyrne à franges tissées avec les épaulettes du garde national La Coutelle! Tu t'habilles comme l'oiseau fait son nid, de grapilles quêtées çà et là. Nous t'avons contemplée au bal de l'Opéra, Alcide, en Reine de Chypre; et nul n'a jamais su dire de quoi tu t'étais fais cette chose composite que tu appelais ton costume! Va, reprends de la matelotte, et continue à dévoiler ton cœur!

MADAME ALCIDE.

Ai-je sué ce jour-là!... Quelle trotte! Il m'a fait aller de la rue Frochot au Jardin-des Plantes, et du Jardin-des-Plantes à Belleville, à pied; et a-t-il rechigné après ses gueux de trois francs de dîner!--En rentrant, il a mis tout de suite sur son livre de dépenses: Gaudriole, trois francs.

CHŒUR.

Gaudriole?--Ah! ah!--Et pourquoi? et pourquoi?

MADAME ALCIDE.

Oui, Messieurs, il m'a dit que tout ce qui n'était pas des choses utiles, il portait ça au compte: Gaudriole.--Il était rat comme tout, faut vous dire... il avait un livre de compte... un livre de compte. C'était drôle... un tas de colonnes, des rangées de colonnes, des chiffres, c'était en ordre comme un régiment. Il me disait que comme ça, ça lui faisait voir toutes ses dépenses groupées. Et il mettait tout dessus; le soir nous n'avions pas d'argent pour sortir; alors nous jouions; quand je perdais, il mettait sur ses comptes: Alcide me redoit un sou de jeu.--Mais, Messieurs, prenez donc de la matelotte... Vous, Monsieur...

CHŒUR.

Merci, Madame Alcide; elle est à nous, elle est à vous!

MADAME ALCIDE.

Voyons, là-bas, le petit chapeau, vrai, vous ne m'en voudrez pas?... j'ai une faim de chien... j'ai mangé un petit gâteau d'un sou en venant, j'allais tomber; mais voyons, vraiment vous en avez assez?

CHŒUR.

Madame Alcide, vous faites des cérémonies!

MADAME ALCIDE.

Moi, Messieurs? Ah bien!... Mais qu'est-ce que je vous racontais... Ah! vous savez l'histoire de sa robe de chambre... C'est pour vous en revenir à ses grandeurs, vous allez voir.--Attendez, parce que quand je raconte, je ne mange pas.

CHŒUR.

Mangez et buvez, Madame Alcide! Buvez et mangez, Madame Alcide!

MADAME ALCIDE.

Le matin, je sortais, et lui donnait un coup au ménage. J'avais remarqué... V'là un vrai restaurant! C'est meilleur qu'à ma table d'hôte!

CHŒUR.

Vous dînez donc toujours à votre table d'hôte, Madame Alcide?

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