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Popular Tales

CONTES (continued 2)

Reading edition

L'Ogre avoit sept filles qui n'étoient encore que des enfans. Ces petites Ogresses avoient toutes le teint fort beau, parce qu'elles mangeoient de la chair fraîche comme leur pere; mais elles avoient de petits yeux gris & tout ronds, le nez crochu & une fort grande bouche avec de longues dents fort aiguës & fort éloignées l'une de l'autre. Elles n'estoient pas encore fort méchantes; mais elles promettoient beaucoup, car elles mordoient déja les petits enfans pour en succer le sang. On les avoit fait coucher de bonne heure, & elles estoient toutes sept dans un grand lit, ayant chacune une Couronne d'or sur la teste. Il y avoit dans la même Chambre un autre lit de la même grandeur; ce fut dans ce lit que la femme de l'Ogre mit coucher les sept petits garçons, aprés quoi elle s'alla coucher auprés de son mary. Le petit Poucet qui avoit remarqué que les filles de l'Ogre avoient des Couronnes d'or sur la teste, & qui craignoit qu'il ne prit à l'Ogre quelques remords de ne les avoir pas égorgés dés le soir même, se leva vers le milieu de la nuit, & prenant les bonnets de ses freres & le sien, il alla tout doucement les mettre sur la teste des sept filles de l'Ogre aprés leur avoir osté leurs Couronnes d'or qu'il mit sur la teste de ses freres & sur la sienne, afin que l'Ogre les prit pour ses filles, & ses filles pour les garçons qu'il vouloit égorger. La chose réüssit comme il l'avoit pensé; car l'Ogre s'étant éveillé sur le minuit, eut regret d'avoir differé au lendemain ce qu'il pouvoit executer la veille, il se jetta donc brusquement hors du lit, & prenant son grand Couteau, allons voir, dit il, comment se portent nos petits drolles, n'en faisons pas à deux fois; il monta donc à tâtons à la Chambre de ses filles & s'approcha du lit où étoient les petits garçons, qui dormoient tous excepté le petit Pouçet, qui eut bien peur lors qu'il sentit la main de l'Ogre qui luy tastoit la teste, comme il avoit tasté celle de tous ses freres. L'Ogre qui sentit les Couronnes d'or; vrayment, dit il, j'allois faire là un bel ouvrage, je voy bien que je bus trop hier au soir. Il alla ensuite au lit de ses filles où ayant senti les petits bonnets des garçons. Ah, les voilà, dit-il nos gaillards? Travaillons hardiment; en disant ses mots, il coupa sans balancer la gorge à ses sept filles. Fort content de cette expedition, il alla se recoucher auprés de sa femme. Aussi-tost que le petit Poucet entendit ronfler l'Ogre, il reveilla ses frères, & leur dit de s'habiller promptement & de le suivre. Ils descendirent doucement dans le Jardin, & sauterent par dessus les murailles. Ils coururent presque toute la nuit, toûjours en tremblant & sans sçavoir où ils alloient. L'Ogre s'estant éveillé dit à sa femme, va-t'en là haut habiller ces petits droles d'hier au soir; l'Ogresse fût fort estonnée de la bonté de son mary, ne se doutant point de la maniere qu'il entendoit qu'elle les habillast, & croyant qu'il luy ordonnoit de les aller vestir, elle monta en haut où elle fut bien surprise lorsqu'elle aperçût ses sept filles égorgées & nageant dans leur sang. Elle commença par s'évanoüir (car c'est le premier expedient que trouvent presque toutes les femmes en pareilles rencontres.) L'Ogre craignant que sa femme ne fût trop longtemps à faire la besongne dont il l'avoit chargée, monta en haut pour luy aider. Il ne fut pas moins estonné que sa femme lors qu'il vit cet affreux spectacle. Ah, qu'ay-je fait, s'écria-t-il, ils me le payeront les malheureux, & tout à l'heure. Il jetta aussi-tost une potée d'eau dans le nez de sa femme, & l'ayant fait revenir, donne-moy viste mes bottes de sept lieuës, luy dit-il, afin que j'aille les attraper. Il se mit en campagne, & aprés avoir couru bien loin de tous costés, enfin il entra dans le chemin où marchoient ces pauvres enfans qui n'étoient plus qu'à cent pas du logis de leur pere. Ils virent l'Ogre qui alloit de montagne en montagne, & qui traversoit des rivieres aussi aisément qu'il auroit fait le moindre ruisseau. Le petit Poucet qui vit un Rocher creux proche le lieu où ils estoient, y fit cacher ses six freres, & s'y fourra aussi, regardant toûjours ce que l'Ogre deviendroit. L'Ogre qui se trouvoit fort las du long chemin qu'il avoit fait inutilement, (car les bottes de sept lieues fatiguent fort leur homme,) voulut se reposer, & par hazard il alla s'asseoir sur la roche où les petits garçons s'estoient cachez. Comme il n'en pouvoit plus de fatigue, il s'endormit aprés s'estre reposé quelque temps; & vint à ronfler si effroyablement, que les pauvres enfans n'en eurent pas moins de peur, que quand il tenoit son grand Couteau pour leur couper la gorge. Le petit Poucet en eut moins de peur, & dit à ses freres de s'enfuir promptement à la maison, pendant que l'Ogre dormoit bien fort, & qu'ils ne se missent point en peine de luy. Ils crurent son conseil & gagnerent viste la maison. Le petit Poucet s'estant approché de l'Ogre, luy tira doucement ses bottes, & les mit aussi-tost; les bottes estoient fort grandes & fort larges; mais comme elles estoient Fées, elles avoient le don de s'agrandir & de s'appetisser selon la jambe de celuy qui les chaussoit, de sorte qu'elles se trouverent aussi justes à ses pieds & à ses jambes que si elles avoient esté faites pour luy. Il alla droit à la maison de l'Ogre où il trouva sa femme qui pleuroit auprés de ses filles égorgées. Vostre mari, luy dit le petit Poucet, est en grand danger, car il a esté pris par une troupe de Voleurs qui out juré de le tuër s'il ne leur donne tout son or & tout son argent. Dans le moment qu'ils luy tenoient le poignard sur la gorge, il m'a aperceu & m'a prié de vous venir avertir de l'estat où il est, & de vous dire de me donner tout ce qu'il a vaillant sans en rien retenir, parcequ'autrement ils le tuëront sans misericorde: Comme la chose presse beaucoup, il a voulu que je prisse ses bottes de sept lieuës que voilà pour faire diligence, & aussi afin que vous ne croyez pas que je sois un affronteur. La bonne femme fort effrayée luy donna aussi-tost tout ce qu'elle avoit; car cet Ogre ne laissoit pas d'estre fort bon mari, quoy qu'il mangeast les petits enfans. Le petit Poucet estant donc chargé de toutes les richesses de l'Ogre s'en revint au logis de son pere, où il fut receu avec bien de la joye.

Il y a bien des gens qui ne demeurent pas d'acord de cette derniere circonstance, & qui prétendent que le petit Poucet n'a jamais fait ce vol à l'Ogre; qu'à la verité, il n'avoit pas fait conscience de luy prendre ses bottes de sept lieües, parce qu'il ne s'en servoit que pour courir aprés les petits enfans. Ces gens-là asseurent le sçavoir de bonne part, & même pour avoir bû & mangé dans la maison du Bucheron. Ils assurent que lorsque le petit Poucet eut chaussé les bottes de l'Ogre, il s'en alla à la Cour, où il sçavoit qu'on estoit fort en peine d'une Armée, qui étoit à deux cens lieües de-là, & du succés d'une Bataille qu'on avoit donnée. Il alla, disent-ils, trouver le Roi, & luy dit que s'il le souhaitoit, il luy rapporteroit des nouvelles de l'Armée avant la fin du jour. Le Roi luy promit une grosse somme d'argent s'il en venoit à bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dés le soir même, & cette premiere course l'ayant fait connoître, il gagnoit tout ce qu'il vouloit; car le Roi le payoit parfaitement bien pour porter ses ordres à l'Armée, & une infinité de Dames luy donnoient tout ce qu'il vouloit pour avoir des nouvelles de leurs Amans, & ce fut là son plus grand gain. Il se trouvoit quelques femmes qui le chargeoient de Lettres pour leur maris, mais elles le payoient si mal, & cela alloit à si peu de chose, qu'il ne daignoit mettre en ligne de compte ce qu'il gagnoit de ce côté-là. Aprés avoir fait pendant quelque temps le mêtier de courier, & y avoir amassé beaucoup de bien, il revint chez son pere, où il n'est pas possible d'imaginer la joye qu'on eut de le revoir. Il mit toute sa famille à son aise. Il achepta des Offices de nouvelle création pour son pere & pour ses freres; & par là il les établit tous, & fit parfaitement bien sa Cour en même-temps.

MORALITÉ.

On ne s'afflige point d'avoir beaucoup d'enfans, Quand ils sont tous beaux, bien-faits & bien grands, Et d'un exterieur qui brille; Mais si l'un d'eux est foible ou ne dit mot, On le méprise, on le raille, on le pille, Quelquefois cependant c'est ce petit marmot Qui fera le bonheur de toute la famille.

FIN.

Extrait du Privilége du Roy.

Par Grace & Privilége du Roy, Donné à Fontainebleau, le 28. Octobre 1696. Signé Louvet, & Scelé: Il est permis au Sieur P. Darmancour, de faire Imprimer par tel Imprimeur ou Libraire qu'il voudra choisir, un Livre qui a pour titre, Histoires ou Contes du temps passé, avec des Moralités; & ce pendant le temps & espace de six années consecutives, avec défense à tous Imprimeurs & Libraires de Nôtre Royaume, ou autres: d'Imprimer ou faire imprimer, vendre & distribüer ledit Livre sans son consentement, ou de ceux qui auront droit de lui; pendant ledit temps, sur les peines portées plus au long par ledit Privilége: Et ledit Sieur P. Darmancour a cedé son Privilége à Claude Barbin, pour en joüir par luy, suivant l'accord fait entr'eux.

Registré sur le Livre de la Communauté des Imprimeurs & Libraires de Paris le 11. Janvier 1697.

Signé, P. Aubouin,

Syndic.

Les Exemplaires ont esté fournis.

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