ANONYMES
Reading edition
A Jean Boyer.
On dit à Sue que Stan voulait la connaître.
Stan se montre. Il va tout de suite à elle, pour ne pas cacher son jeu. Ensuite il cause avec les autres. Par moments il l’oublie, par moments il la cherche à travers les autres.
Il parle avec assurance des choses, en lui jetant des regards brefs et durs. Il peut répondre à tout, il en a une telle confiance que bientôt son regard dit la bonté.
Il sait donner, prendre. Il est dans la familiarité et la complicité de toutes les femmes qui sont là.
C’est un homme. Quelle liberté, quelle puissance, quelle science ! Quel bien il peut faire ! et la crainte du mal dont il est capable aussi, n’est que délice !
Stan se montre plus qu’il ne regarde. Pourtant, dès la porte, son premier coup d’œil pouvait être le dernier. Mais il aurait fallu que Sue fût bien laide pour qu’il ne prolongeât pas un regard avide.
Plus tard, pendant quelque temps, Stan croira que tout fut décidé dans ce clin d’œil, et à tout hasard il sent déjà comme un coup. Peut-être un heureux enchaînement semblera se faire entre cette première rencontre pleine de mirages empruntés à toute la Nature, et les rencontres suivantes si elles accumulent des chances entre eux.
Il ne la trouve pas repoussante, loin de là. Mais, échauffé par ses amis, il est venu avec un si fort espoir de trouver une merveille, qu’il peut embellir, plusieurs jours, une fille marquée des plus gros défauts et escamoter avec une habileté fallacieuse ses parties moins réussies derrière ses beaux morceaux.
Et le long contact de nos yeux avec un visage agit au contraire de nos premières impressions : une Sue d’abord peu appréciée pourrait, avec le temps, connaître des jours de gloire.
Si Stan qui prétend qu’il sait dévisager et déshabiller les femmes, n’aperçoit en haut d’une forme élancée que des fragments, une narine, une pommette qui apparaissent et disparaissent, Sue ne peut rien voir.
Ce qui, depuis quelques années, la travaillait doucement, l’a soudain mordue. Devant l’homme vers qui allait tout son espoir, ses impressions sont confuses parce que ce mouvement continue d’agir avec sa force brute, alors que près de son but il aurait dû se transmuer dans un état de bonheur ou de méfiance. Elle ne regarde pas le sort qui est sous ses yeux, elle l’attend encore, mais la douloureuse impatience a disparu ; reste, tandis que pointe l’assurance, cette vivacité d’appréhension qu’ensuite on compare avec dépit aux expériences languissantes.
Stan et Sue sont entourés. Les amis qui les ont présentés attendent. Il va falloir tout à l’heure que l’un et l’autre leur rapportent une nette palpitation. Aussi font-ils un effort pour apercevoir quelque chose au milieu de l’éblouissement. Stan fait cet effort par goût de la vérité.
Sue se débat instinctivement contre ce qui l’oppresse. Par moments elle se sent moins étourdie, alors quelques renseignements lui parviennent sur la nature et même sur le nez de celui qui est là. Puis elle est balayée de nouveau par la violence de l’idée de bonheur qui la roulera jusqu’au fond de la prochaine nuit, jusqu’à un sommeil merveilleux.
Il parlait, parlait. Quelques-unes de ses paroles atteignaient Sue. « Nous pouvons mener une vie qui ne soit pas celle des autres… Nous pouvons mener la vie des autres et nous ne la reconnaîtrons pas, toute transfigurée par la vertu de notre sang… Nous pourrons oublier les sordides origines quotidiennes. Nous ne descendrons plus jamais de la cime des soucis. Il y a la force, elle existe, vous la voyez. »
Il avait prononcé ce mot : force. Elle ne pourrait de longtemps, peut-être jamais plus le voir sans sentir le nœud qu’il avait noué sans vergogne entre un mot prestigieux et son nom.
Ils se quittèrent. Leurs amis retrouvèrent leurs proies qui s’avouaient prises au piège, si flatteur.
« Elle a de jolies choses. Quelle gosse ! Elle est mal habillée ; cela fait un mystère ; on se demande ce qui en sortira. Vous croyez qu’elle est intelligente ? »
— « Il est intelligent. Il a un type curieux. »
Elle avait hâte d’oublier le peu qu’elle avait appris sur lui, pour revenir à son rêve.
Stan redevient merveilleusement inconnu.
Il est heureux, il règne. Il a pris possession de Sue ; rien ne lui résiste en elle ; avec rapidité il l’accommode selon son besoin.
Ses pensées s’avancent doucement vers elle, mais elles sont despotiques.
Il a des maîtresses, des amis, il est entouré, protégé. Pourtant, un instant il s’est senti démuni devant cette créature. C’est qu’à propos d’elle on a remué dans sa tête l’anxiété la plus primitive.
« Je ne peux pas rester seul. Avec qui partager mes repas ? »
Mais aussitôt il s’est résolu à s’emparer de cet être utile et déjà il est sûr d’une facile conquête.
Une nécessité pèse sur eux et étouffe leurs exigences plus subtiles. Celui qui déjà semble choisi, affublé des ornements sacrés, n’est qu’un pis-aller, mais la peur rapproche Stan et Sue, la peur d’errer toujours dans des déserts de plus en plus peuplés, et seul.
Ils se revirent. Ils sentaient de l’émoi avant leurs entrevues, car ils en attendaient du nouveau : ils avaient oublié dans les intervalles beaucoup de ce qu’ils avaient appris l’un sur l’autre.
Sue ne pouvait pas encore bien voir Stan. Elle avait saisi cent détails de sa figure qui restaient épars. Il fallut bien les rattacher les uns aux autres par des moyens de fortune et si l’ensemble resta perdu, un fétiche fut formé, suffisant pour les premiers besoins de sa religion.
Les traits de ce garçon faisaient-ils la promesse qu’elle attendait ? Son aspect l’avait surprise, mais elle ne le croyait déjà plus évitable. Il fallait légitimer ce type que le hasard imposait. C’est ainsi que par un effet de la volonté enthousiaste de Sue il put effacer tout d’un coup, au moins pour quelque temps, les images apparues au coin d’une rue, entre les pages d’un livre, qui avaient peut-être déjà incliné l’instinct de la fille.
Il faut que Sue jette son admiration à la tête de Stan, pour lui plaire. Cette faible ruse coïncide avec le besoin de l’homme.
Bientôt femme, elle maniera le miroir qui par ses jeux superficiels attire vers l’extérieur, à fleur de peau, celui qui s’y regarde. La magie des reflets dissout son dedans ; il s’abandonne à cette interprétation de son âme qui lui vient du dehors ; ses traits s’altèrent insidieusement dans la limpidité et bientôt leur nouvel aspect s’impose à lui. Un beau jour, il est pris dans la glace.
Mais Stan n’en est pas là. Il en est au premier moment où cela nous paraît merveilleux d’être tout pour un être. En dépit de la nombreuse faculté d’étonnement des femmes, cela ne dure peut-être que vingt-quatre heures. Mais que pouvons-nous faire d’autre que de sacrifier les moments les uns aux autres ?
Stan se sentait chaudement entouré par Sue, apparemment retraite derrière ses yeux à l’interrogation cristalline.
Usurpation royale. Il était l’étrangeté de l’autre sexe. Elle le flairait comme une race flaire une autre race. Craintive, avec des maladresses si jolies qu’elles font craindre pour bientôt des habiletés. Quand elle est sournoise, elle sent bon. Sort-elle des limbes où l’on est toute âme, ou du plus sombre de son sexe ?
Stan se trempa dans cette fraîcheur. Il en sortit un peu plus rude.
Il avait dix ans de plus que Sue qui en avait dix-huit, années remplies, à comparer avec celles d’une petite que ses parents croyaient avertie, mais qui était restée à l’étroit, abritée par son enfantillage.
L’expérience de Stan était insuffisante, mais elle lui donnait le pas sur Sue. Quand il arrivait chez elle, il semblait à la jeune fille que tout le dehors appartînt à cet homme. Il s’y mouvait librement ; n’y pouvait-il prendre tout ce qu’il voulait ? Elle lui donnait tout le prix de la liberté.
Il eut un sentiment abusif de son avance. Il oublia qu’il jouissait lâchement de la naïveté de l’adolescente, de sa disposition à accueillir et à louer les choses. Il ne vit plus que son ignorance désarmée. Pourquoi savait-elle si peu ? Pourquoi était-elle à la merci de ce qu’elle apprenait ?
Les hommes ont des articulations qui craquent comme la craie. Plus leur raison se momifie et cesse d’être visitée par le sang, moins ils ont de communication avec les femmes. Alors même que celles-ci se parent des mots qu’elles entendent, leur sauvagerie ne restera pas moins intacte, pleine de ressources ingénues, mal cachées par les habitudes qu’on leur donne. Les jeunes femmes gardent des mystères.
Stan, tout en prétendant ne pas tomber dans cette erreur, n’attendait pas moins que Sue lui montrât, entre autres mérites, beaucoup qui fussent semblables à ceux des hommes, et des meilleurs, par exemple : la curiosité, le goût de la vérité. Et pourtant de ces mérites-là il était prêt à se méfier. Il se sentit effrayé et flatté quand Sue lui dit : « Je suis sculpteur, vous savez. »
Stan ne croit pas au fond qu’une femme soit son égale, mais il agit souvent comme s’il le croyait, car incapable de sortir de son esprit masculin il oublie sans cesse qu’il a pensé que la femme n’était pas semblable à l’homme et il entend que celle qui l’intéresse raisonne à sa façon.
Mais si par un geste ou mieux par une parole elle met en doute sa supériorité, elle n’a plus en face d’elle qu’un individu qui revendique passionnément son indispensable primauté sur tous ses proches. Cela, du reste entouré de raisons captieuses et d’une hypocrite préoccupation de franc-jeu dont Stan peut être dupe lui-même : si elle l’accuse de n’être pas bon joueur, elle le verra faire aussitôt de grands efforts pour lui prêter toutes les chances dont peut disposer un homme dans le commerce de l’esprit. Quand Stan voit Sue chercher à sortir de son sexe afin d’aller vers lui, il lui en sait gré. Pourquoi ? Il ne le sait pas.
Comme chacun des deux quitte sa position pour courir au-devant de l’autre, ils risquent de ne pas se rencontrer. Tant de bonne volonté se perdra-t-elle à cause de l’impatience, de la paresse ?
Pourtant Sue a bien attendu, longtemps, profondément, en femme ! Si Stan pouvait songer un instant aux trésors qui sont dans cette attente.
Il est là, raidi dans un désir furieux et inarticulé.
Est-ce la passion de posséder qui dominait Stan ? Était-il d’abord près des choses et des êtres qu’il désirait ? Ensuite y pénétrait-il jusqu’au cœur ? Enfin les assimilait-il à son âme ?
Les voyages, les sports, les affaires l’avaient éparpillé. Toutefois, en dépit des passades et des débauches, il avait toujours eu quelque femme auprès de qui il revenait. Mais cette femme qui masquait un trou de solitude dont il avait peur, il dépensait tout son désir à s’en assurer la possession physique. Ensuite il lui parlait longuement d’une intimité à laquelle ils devaient atteindre. Mais le temps passait en propos qui cherchaient, qui promettaient, et Stan s’en allait fatigué avant d’avoir rien entrepris.
Son auto était la chose dont il semblait jouir le plus. C’est que la vitesse dans laquelle elle le plongeait, lui faisait sentir l’élan de son âme.
Les objets ne sont que des prétextes. Nous n’avons pas le sens de la possession. Tous les trésors sont dans nos palais. Il n’y a rien en dehors de nos prisons. Nous regardons à peine à la fenêtre. Stan est l’un d’entre nous.
Peut-être n’en est-il pas de même pour d’autres hommes ? Devant un objet, ils éprouvent un étonnement, un ravissement, ils admirent qu’il soit. Ils croient encore qu’ils existent eux-mêmes. Toute chose créée leur est donnée par le Créateur de la main à la main. Quand ils perdent pied dans les excès, comme le sommeil, un ange les tient ramassés dans ses ailes.
Nous n’abritons pas un tel foyer, nous ne nous tenons pas à ce degré mystique de la raison.
Stan ne gardait une auto que peu de temps, il la revendait bientôt.
Allait-il en faire de même pour Sue ? Était-ce Sue qu’il cherchait ? cette seule Sue qu’il y eût au monde ?
Il cherchait quelque chose qui fût hors de lui-même. Ce n’était pas pour reconnaître, à travers deux épaisseurs de peau, le pourquoi palpitant de cette différence.
Peut-être jamais n’ira-t-il si loin.
Non, il ne cherche cette chose en dehors de soi que pour la faire passer du dehors au dedans. Il faut qu’il s’accroisse et qu’il le sente.
S’il dévore Sue en glouton, ne résistera-t-elle pas sous sa dent ? Ne sentira-t-il pas quelque chose de dur comme un noyau ? Cela semble le meilleur : on s’y casse les dents, ou il faut apprendre à le sucer doucement. Alors de ta salive, le fruit vivant s’épaissit et il en sort une saveur exquise, qui ne cède qu’au goût de la mort.
Sue espère de tels mystères. Mais attention ! quelque puissante qu’elle soit, son attente ne durera pas toujours, et peu à peu Sue sera dépouillée de ses richesses mates.
Car la femme tâche de ne plus se reposer sur l’homme. Il le faut bien, plus d’un homme se dérobe ou ne sait plus toucher la femme. Mais cet effort tourne encore à un appel au secours.
Quand Sue rêvait de l’amour, entre autres formes immenses et vagues, rétrécies çà et là par une précision qui la butait un instant, elle imaginait un trésor d’intelligence qu’il lui livrerait.
Elle attendait d’un homme le plaisir, mille soins furtifs, une protection dont l’effet serait surtout de la rendre libre, des voyages, enfin des travaux merveilleux.
Sue tripotait la glaise. C’était difficile, mais dans les bons jours captivant. Elle ne savait point par la méthode multiplier les bons jours. Elle pleurait souvent sur une ébauche, de dépit, d’impatience, en guise de supplication pour attendrir la matière, puis un coup de pouce heureux la ravissait et lui faisait pressentir une satisfaction irremplaçable.
Ces expériences lui faisaient admirer les hommes qui sont maîtres du secret et qui peuvent se réjouir en créateurs. Son souhait était qu’un homme comme ceux-là se tournât vers elle ; elle croyait qu’il lui communiquerait la force. Et c’était le même qui lui donnerait les autres choses convoitées.
Le souhait de Sue était obscur. Si on le lui avait montré dans sa signification, elle aurait pris peur en voyant sortir d’elle un tel aveu de faiblesse.
Pourtant Stan et Sue s’adonnaient avec entrain à la passion du jeu qu’on a introduite dans le monde du sentiment, à la surenchère des confidences brutales.
La sincérité est à l’ordre du jour. Mais que pratique-t-on sous ce nom ? un cynisme fainéant et trompeur.
La paresse frappe tous nos gestes. Nous ne soupçonnons pas ce qu’il faut de science et de patience pour mener au jour un peu du fond de notre être.
Il est difficile de dire la vérité, mais on peut étonner et en faire accroire.
Vous contez une anecdote où vous n’avez pas un rôle à votre honneur, voilà votre confident persuadé que vous avez tout dit parce que vous n’avez pas laissé de mettre en évidence ce qui était cuisant pour votre amour-propre. Ce sot ne sait donc pas que le goût de l’humiliation est entré dans les mœurs.
Sue, dominée par Stan comme par l’ombre énorme de tous les mâles rassemblés, ne sentit pas de plaisir d’abord à la brutalité de ses confidences, à ses débauches de sincérité.
Il la mettait au fait de toute la licence de sa première jeunesse : sa confession était si crue qu’elle la forçait à assister à toutes ses passades.
Ce débraillé la déçut : Stan n’avait pas autant de maîtrise sur soi-même qu’elle lui en avait attribué dans ses premiers élans d’approbation et il ignorait sa sensibilité.
Mais elle ne permit pas à cette déception de mordre sur son courage. Elle lui sut gré d’être lucide. Et elle était sa complice. Elle était flattée par l’odeur sexuelle.
Avant de subir les propos intempérants de Stan, elle s’était crue avertie, mais de courts renseignements se rejoignaient mal.
Elle eut honte de son ignorance. Elle la dissimula tant bien que mal. Elle avouait à Stan une lacune, çà et là, elle l’offrait à leur commune gaîté et elle essayait de se renseigner à demi-mot. Il s’empressait de lui apprendre tout, pêle-mêle. De la dégrossir de la sorte ne demandait encore que des soins grossiers.
Et ils jouissaient ensemble de l’habitude que chacun avait longtemps caressée de son côté : rêver l’avenir, se gorger d’anticipations faciles et flatteuses. Ils auraient dû frémir de tout ce qu’ils se découvraient ainsi l’un à l’autre d’irréalité, de mollesse, d’imprévoyance. Mais comment résister à ce délicieux laisser-aller des songeries ?
Stan parlait sans cesse de liberté. Écho de ce que l’époque dit une dernière fois avant de s’en lasser.
Certes, il voulait s’entre-lier avec Sue, aux points intimes et de façon inextricable, mais il voulait que ce fût par des liens nouveaux, encore ignorés, qu’on ne sentît point. Il se privait des liens habituels, formés par le respect des choses plus grandes que nous.
Il imaginait leur union qui pourtant devait englober les intérêts quotidiens de la vie aussi bien que les exigences les plus hautaines et moins fréquentes, comme l’accord majestueux de deux intelligences.
« Asseyons-nous pour discuter », proposait-il, alors qu’il s’agissait de marcher et d’accorder son pas en dépit des différences de taille, d’allure et en dépit des obstacles.
Il insistait sur cette liberté qu’il voulait pour Sue. Stan pensait du reste plus à la libération de sa future femme qu’à sa liberté, à ce qu’il souhaitait qu’elle quittât qu’à ce qu’elle allait trouver. Il souhaitait de la débarrasser des choses qui en elle le gênaient, plutôt qu’il ne commençait d’agir pour qu’elle entrât en possession de ses biens propres. Il l’écartait de ses parents, plutôt qu’il ne se l’attachait ; il l’isolait du monde, plutôt qu’il ne lui destinait des amis.
Pour le reste, il avait confiance en soi. N’est-ce pas toute la générosité qu’on peut demander à un homme de répandre sur une femme le surplus de sa chaleur ? A moins qu’il ne soit très faible ou très fort, peut-on attendre qu’il se quitte pour aller visiter le cœur de sa voisine ?
Du reste, Stan, par la vertu de son abondance, donnera beaucoup à Sue, mais sans y prendre garde. Il parlera de sa générosité, mais il n’accompagnera pas chacun de ses dons d’une intention assez aiguë pour atteindre le point délicat de la gratitude.
En revanche, il demande peu, mais âprement.
Pas tellement son corps. Il a encore des maîtresses et il reste assez insensible aux charmes de Sue qui sont cachés par la modestie.
Était-elle déjà belle ? Le serait-elle ? Sue était gauche. Certains jours, Stan pressentait un épanouissement superbe. D’autres fois, son doute germait d’un détail qui soudain fixait ses regards.
Que seraient leurs relations physiques ? Jusqu’ici, quand il avait rencontré une femme, il l’avait estimée avec promptitude pour le court plaisir qu’elle pouvait lui donner. Mais Sue s’était avancée vers lui dans une perspective sentimentale qui brouillait sa vue.
Veut-il son cœur ? Il en disperse le parfum en imaginant — il croit stupidement que ce sont des fatalités — les tentations qu’elle connaîtra plus tard, et dont il ne sera plus le démon.
Enfin il pense, mais sans que sa pensée le pénètre, à ce mystère : l’esprit de Sue, d’où peut sortir aussi bien le cocasse ou le ridicule qu’une réussite charmante.
Que veut-il alors ? Que son orgueil triomphe. Mais si on lui avait demandé de l’avouer il l’aurait nié. A cause d’un libéralisme faible, hypocrite, ce sentiment était refoulé au fond de lui. Pourtant c’était moins la revendication motivée d’un chef que l’exigence furieuse d’un individu. Du reste, cette rage d’égoïsme qui le jetait sur la jeune fille pour la dévorer, le tirait parfois en arrière, quand en pleine attaque, il songeait à se défendre.
Il la regardait, certains jours, avec suspicion. Allait-il donc lui donner des droits sur lui, sur un être vivant, ouvert à la vie de toutes parts ? Stan avait scrupule à investir un autre être de tant de puissance.
Lui qui avait d’abord choisi de connaître beaucoup de femmes, que le nombre avait lassé, qui aurait pu s’inquiéter du ravage qu’en faisait dans son esprit la monotonie, au moment d’essayer l’entreprise contraire qui est large, capable d’embrasser la plus grosse part de la vie et de la bien tenir, voilà que le soupçon déjà venait le déranger.
Il ne songeait plus qu’il avait condamné en connaissance de cause tout ce qu’il quittait. Il ne voyait plus le côté de l’accroissement, mais le côté de la diminution.
Toutes les femmes qu’il avait bousculées, renversées, dépassées, il n’en regrettait aucune. Il n’y en avait aucune dont il pouvait dire qu’il aurait tout gagné à se contenter d’elle.
Mais il y avait encore toutes celles qu’il n’avait pas connues ; il n’osait plus soudain s’en priver.
C’est ainsi que Stan voulut plusieurs fois quitter Sue. Ces semblants de rupture avant que rien ne soit lié, devraient effrayer, mais la nécessité de faire quelque chose et de continuer n’importe quoi qui est commencé fait passer sur ces tristes signes avant-coureurs.
Sue ne discernant point par le menu les mobiles de Stan, ressentait comme des coups les réflexions saccadées du jeune homme.
Elle n’avait pas le temps de souffrir car, du moment que le ton désinvolte de l’homme l’avait mise dans la situation inférieure d’une amoureuse, elle était fort occupée.
Il s’agissait pour elle de donner à Stan une force irrésistible. Peu importait qu’il lui fît mal : cela prouvait encore cette force qu’elle lui cherchait. Elle aurait le temps plus tard de souffrir, quand elle aurait tout fait pour lui, sauf cela ; quand par les soins de sa dévotion aveugle et habile elle l’aurait aidé à déployer tous les prestiges dont il était capable.
La femme qui aime est industrieuse. Elle emploie à la réussite d’un sentiment, entre autres, les qualités qui font le succès d’une affaire. Aussitôt qu’elle a pris confiance dans un homme, avec quel art elle tire parti de tout en lui et autour de lui pour qu’il s’accroisse et s’accomplisse.
Elle n’est pas éclairée, elle se trompe. Le choix qu’elle fait d’une personne, ce qu’elle y veut remarquer au détriment du reste, fait ricaner les hommes. Pourtant s’ils se rangent secrètement entre eux selon une hiérarchie toujours discutée mais admise de tous, une femme les dispose autour de soi dans un ordre différent mais cohérent, et conforme à ses besoins.
Stan, dans ces premiers temps, donnait à sa naissante compagne le change sur sa nature d’homme. Et peut-être n’est-il pas assez fort, assez assuré et permanent dans sa force pour que Sue apprenne jamais que l’instinct de domination qui est au fond de cette nature est généreux quand il se développe tout entier. Il gardait le souci intermittent de partager ses prérogatives avec elle. Il feignait alors de ne pas remarquer leurs différences. Il la traitait comme un camarade qui a connu les mêmes aventures intellectuelles. Ce qu’il était prêt à partager avec elle, dans ces moments-là, c’était encore son orgueil : pour en doubler la satisfaction, il tenait à ce que sa partenaire jouît avec lui de la même puissance.
Il répétait encore qu’elle aurait toujours le droit d’aller et venir comme lui, de s’absenter, de voyager seule, de voir qui elle voudrait.
Sue s’enchantait de ces perspectives si larges.
A ces heures où ils simulaient le plus aisément une telle entente, ils ignoraient vraiment l’un et l’autre que leur dessein était plein de contradictions et que, du reste, ils avaient déjà une vie en commun qui ne se faisait pas de leur consentement égal.
Car, Stan cessait parfois de se surveiller et de chercher son plaisir dans une modération affectée. Alors sur un ton fort haut, il reprenait et morigénait Sue.
Mais ils admettaient tous deux que ces rudesses étaient rendues nécessaires par un enseignement qu’il fallait brusquer pour qu’il fût bientôt achevé. Cependant c’était déjà le fait du prince.
L’existence qu’un homme et une femme mènent pendant la période de séduction est exceptionnelle et noue de dangereux malentendus. On jouit de plusieurs des avantages de la vie en commun, mais on en évite les épreuves. Les fiançailles font du bonheur un artifice éphémère, une trompeuse facilité, comme le fait l’amour contrarié, l’adultère.
Une autre cause les rapprochait encore, qui n’était pas le travail utile de leurs âmes : ils s’étaient liés, dès le début, contre ceux qui les avaient présentés l’un à l’autre, qui s’étaient cru dorénavant des droits sur eux, qui prétendaient intervenir encore. Stan et Sue étaient incommodés par cette revendication qui leur rappelait que leur rapprochement tenait à d’autres causes que leur seule fantaisie.
Mais quand l’un vivait moins, au point de ne plus pouvoir désirer rien ni personne, ou s’enfiévrant, croyait à une mûe qui allait le dépouiller de sa sensibilité et de l’attachement de ces derniers mois, enfin quand l’un doutait de l’autre, il prêtait l’oreille à ses amis et souhaitait qu’ils lui répétassent ce qu’il se disait à lui-même.
Ceux-ci, en les lâchant l’un sur l’autre, n’avaient fait que céder à des forces plus grandes que les leurs. Mais, passé ce premier geste assez large, ces comparses étaient revenus à une activité futile.
Si les rapports de Stan et de Sue promettaient de tourner au succès, ils éprouvaient un malaise, car, devant une telle accumulation de forces, ils se sentaient faibles, et le moins qu’ils fissent alors c’était de cesser de les encourager.
Si les affaires du jeune couple paraissaient compromises, ils redevenaient nécessaires et se rapprochaient avec les offres de service les plus enjouées.
Mais bientôt ils étaient gagnés par la contagieuse tristesse. Alors l’inexistence de celui des deux qui était leur propre ami se creusait facilement en eux.
Déprimés, ils ne pouvaient plus croire en quelqu’un dont tout le crédit, croyaient-ils, dépendait d’eux seuls. Et ils étaient séduits d’autant par l’autre qui avait le mérite de venir d’ailleurs que de la zone maudite où ils périclitaient, eux et leur créature. De là des louanges ou des dénigrements inattendus.
Orgueil et confiance reprenaient peu après ; ils n’avaient plus assez de méfiance pour celui qui ne s’appuyait pas sur eux.
Mais quand Sue et Stan se retrouvaient ensemble, ils avaient vite fait, ressaisis l’un par l’autre, de se soustraire à ces alternatives auxquelles ils ne se prêtaient que pour se reposer l’un de l’autre.
Revenait la peur de la solitude, de tant de déceptions qui avaient harassé Stan, qui d’avance faisaient renâcler Sue.
Cette peur puissante, en se contractant, faisait renaître l’enthousiasme. Alors tout était battements de cils, allusions au pouvoir que chacun tenait de sa destinée ou de la nature, de donner le bonheur à l’autre.
« Il changera, tout changera, tout sera emporté par ce mouvement qui est en moi, qui est en lui, qui nous fond ensemble. »
Le temps de la décision approchait.
Sue, dans les dernières semaines, avait l’impression qu’elle se débrouillait, qu’elle commençait à savoir certaines choses, qu’elle avait profité de l’agitation qui était depuis peu dans sa vie.
Sue n’ignorait pas ces calculs qui sont l’exigence du bonheur. Stan est-il quelqu’un ? Fera-t-il quelque chose ?
L’amour se pèse. Il ne se maintient que si les deux plateaux de la balance sont strictement égaux. Une liaison est un échange de services minutieusement équilibrés. Les ingrédients les plus divers sont matière à des trocs subtils. Celui qui semble supérieur à son partenaire, satisfait auprès de lui un besoin sordide, qui minait sa vie et que personne ne soupçonnait.
Pourtant le rêve dominait toujours Sue. Quand elle se heurtait à des faits difficiles, elle les tâtait un peu, bientôt elle baissait les paupières pour que tout se simplifiât à nouveau.
Elle parut hésiter mais depuis le premier jour la pente la portait vers le mariage. Elle trouvait de bonnes raisons à se laisser aller : elle était droite, toute d’une pièce, elle se donnait une fois pour toutes et cela était fait.
Elle avait vu néanmoins Stan passer plusieurs fois du blanc au noir. Le jour où elle dit : oui, fut blanc, puis à partir du lendemain, tout fut gris pour longtemps.
Elle n’en était pas à l’âge où l’on peut rêver les yeux ouverts. Alors, quand on a recueilli un trait acceptable dans un visage, on cherche avec une patience désespérée un autre trait à quoi le raccorder. On l’aperçoit grâce à ces éclairs que laisse passer la vie. Ainsi se compose la figure de la beauté dont on a eu un besoin urgent, maintenant humble, patient, satisfait des aumônes du quotidien. On a appris le mérite de tout ce qui est, et l’on sait faire ce qu’il faut pour adorer ces passants qu’on arrête, qui peu à peu se transfigurent et, encore debout devant vous, sont déjà touchés par la gloire du souvenir où on les embaumera bientôt.
Elle interrogeait sa figure d’une façon superstitieuse et paresseuse. Elle n’essayait pas de suivre son caractère dans les détours laborieux de sa nécessité, mais comme on fait scruter les lignes de sa main, en croyant puérilement par un chemin plus court devancer la vie, elle voulait que la forme du nez de Stan fût une promesse certaine de bonheur où elle pût se reposer.
Pour Stan, la dernière hésitation qui l’arrêta, aurait pu lui faire pressentir ses prochaines surprises, ses futurs travaux. A force de la regarder, de l’interroger, il eut l’impression que toutes les indications qu’il avait aperçues s’effaçaient, que les premières pousses qu’elle avait sorties elle les rentrait, qu’il n’avait plus devant lui qu’une petite fille bien plus serrée qu’au premier jour.
Il en était fort décontenancé car il était habitué à des femmes qui avaient quelque maturité, qui savaient lui présenter un des côtés où elles étaient développées.
Au vrai, Sue était pleine de destins divers. Mais Stan ne les apercevait pas, repliés, emmêlés, modestes, sournois.
Et s’il avait découvert dès lors leur profusion, il en aurait été effrayé. Car les hommes profitent hardiment de la plasticité des femmes ; mais l’idée crue leur en est désagréable et ils en sont choqués, les hypocrites.
Stan, qui n’a jamais senti une femme muer dans ses bras, s’effarera plus tard des premières métamorphoses de Sue.
Il fut enfin paralysé par l’idée de pari, par l’idée qu’il lui fallait jouer sa destinée. Pour son âme un peu fatiguée, qui ne pouvait fournir que de brusques efforts, un va-tout était un excitant nécessaire, en dépit de la facilité du divorce qui, depuis le début, retire à cette histoire toute force aventureuse.
Il décida brusquement d’épouser.