CADENAS ET CEINTURES DE CHASTETÉ A TRAVERS LES SIÈCLES
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Étrange et déconcertante aberration que celle des êtres, aveuglés par une bestiale jalousie, chez lesquels la conception de la propriété sexuelle va jusqu'au cadenas, à la ceinture dite de chasteté! Il est certain que, en dépit des assertions de Molière, de solides grilles et des cadenas à secrets peuvent être quelque temps d'une efficacité réelle, particulièrement lorsqu'ils sont adaptés au corps même de la femme; ils peuvent donner l'illusion de la sécurité à ceux qui localisent exclusivement la chasteté et l'honneur féminins, à ceux qui se contentent du corps, même sans le consentement du cœur. Mais combien cette satisfaction sensuelle comporte de sauvagerie brutale!
En tous pays pourtant, à toutes les époques, il exista, et les documents judiciaires confirment qu'il existe encore et qu'il existera toujours des êtres aussi anormaux.
Les peuplades orientales, au sang précocement bouillant, se précautionnent brutalement contre la fragilité féminine. Strabon parle de l'infibulation sexuelle comme d'une coutume assez générale chez les Éthiopiens. Le savant hollandais de Paw a étudié la question sur place et nous a transmis d'intéressants détails.
«L'infibulation des femmes, dit-il, est due uniquement à la jalousie des hommes, qui dans les climats brûlants, où toutes les passions sont extrêmes et la raison impuissante, ont été assez insensés, assez impitoyables pour faire à la nature humaine le dernier des outrages, en exerçant sur leurs semblables une violence injurieuse qu'on pardonnerait à peine si l'on ne l'exerçait que sur les animaux[1]. Ces barbares ont cru qu'en donnant des entraves au corps, ils subjugueraient aussi les volontés, les idées, et l'âme même; ou, s'ils ont ignoré que la pudeur ne consiste que dans la pureté de l'imagination et l'intégrité des sentiments, leur absurdité a été encore plus impardonnable, puisqu'ils ont employé tant d'inutiles moyens pour s'assurer la possession d'un bien qu'ils ne connaissaient point. La manière d'infibuler le sexe est encore en vogue de nos jours, et on se sert de trois méthodes différentes quant à la forme, mais dont le but est à peu près le même.
En Éthiopie, une fille est à peine née qu'on réunit les bords de ses parties sexuelles, qu'on coud ensemble avec un fil de soie et qu'on n'y laisse d'ouverture qu'autant qu'il en faut pour les écoulements naturels. On peut s'imaginer combien une couture faite dans un endroit si sensible doit occasionner de douleur aux victimes d'une si monstrueuse opération. Les chairs, rejointes par art, finissent par adhérer naturellement, et vers la seconde année il ne reste plus qu'une cicatrice difforme. Le père d'une telle fille possède, à ce qu'il croit, une vierge, et il la vend pour vierge au plus offrant, comme il est d'usage dans tout l'Orient.
Quelque temps avant les noces, on rouvre les parties fermées par une incision assez profonde pour qu'elle puisse détruire la réunion faite par la couture. Cette façon d'infibuler, la plus affreuse et la plus cruelle, est aussi la moins usitée. Parmi d'autres nations de l'Asie et de l'Afrique, on fait passer par les extrémités des nymphes opposées un anneau qui, chez les filles, est tellement enchâssé qu'on ne peut le déplacer qu'en le limant ou en le coupant de force avec des ciseaux. On conçoit qu'on ne saurait ajuster ces entraves qu'en y faisant une soudure afin d'unir les deux branches de la boucle après qu'elle a été enfoncée dans les chairs, et cette soudure n'est praticable que par le moyen d'un fer rouge qu'on applique sur la boucle même, pour y fondre le plomb ou l'étain. Quant aux femmes, elles portent un cercle de métal où il y a une serrure dont la clef est entre les mains du mari à qui cet instrument tient lieu d'eunuques et de sérail qui coûtent si cher en Asie qu'il n'y a absolument que les seigneurs et les princes qui aient de ces esclaves pour en garder d'autres; les scélérats d'entre la populace se servent des anneaux dont on vient de parler.
La troisième manière d'infibuler, quoique moins sanglante que ces autres, est encore un horrible reste de barbarie: elle consiste à mettre aux femmes une ceinture tressée de fils d'airain et cadenassée au-dessus des hanches par le moyen d'une serrure composée de cercles mobiles où l'on a gravé un certain nombre de caractères ou de chiffres, entre lesquels il n'y a qu'une seule combinaison possible pour comprimer le ressort du cadenas, et cette combinaison est le secret du mari[2].»
Le premier mode d'infibulation, que de Paw aurait mieux fait d'appeler de son vrai nom une suture, est toujours usité en Égypte et chez quelques peuples nègres. Vivant Denon raconte qu'aux environs de Syène, les Arabes s'étant enfuis à l'approche de l'armée française, on trouva dans les villages abandonnés de toutes petites filles qui avaient les parties sexuelles cousues. Suivant des voyageurs plus récents, l'opération se pratique vers l'âge de huit ou neuf ans, et il n'est pas rare que les femmes mariées elles-mêmes y soient soumises. Quand un Nubien part pour quelque voyage ou quelque expédition lointaine, il s'assure de la sorte que sa femme ne se laissera pas consoler de son absence; des matrones expertes sont requises pour faire l'opération au départ et la contre-opération au retour. Mais on assure que la fidélité conjugale n'en est pas mieux gardée, la femme n'hésitant pas à se faire découdre pour recevoir son amant, quitte à se faire recoudre, si douloureux que ce soit pour elle, dès qu'elle apprend par quelque caravane le retour prochain de son mari.
Après le mariage, et lorsque le moment est venu d'employer le ministère des matrones, c'est le nouveau marié qui donne des instructions particulières à celle-ci. Ainsi qu'il arrive souvent, lorsqu'on croit avoir tout prévu, l'infibulation, qui paraissait la meilleure garantie de la virginité des jeunes Nubiennes, produit fréquemment un résultat absolument opposé: bien des femmes, vendues comme esclaves, se refont ainsi une virginité en subissant ce mode de rétrécissement artificiel, qui permet au marchand de tromper l'acheteur sur la valeur réelle de sa marchandise[3].
En Europe, le procédé paraît avoir été appliqué pour la première fois par Francesco II da Carrara, le dernier souverain de Padoue au seizième siècle. L'abbé Misson raconte, dans son Voyage d'Italie, que ce tyran, fameux par ses cruautés, fut étranglé avec ses quatre enfants et son frère, par ordre du Sénat de Venise. Misson, qui vit au palais ducal de Venise le buste de ce souverain, remarqua aussi «un coffret de toilette dans lequel il y a six petits canons qui y sont disposés avec des ressorts ajustés d'une telle manière qu'en ouvrant le coffret ces canons tirèrent et tuèrent une dame, la comtesse Sacrati, à laquelle Carrara avait envoyé la cassette en présent. On montre avec cela de petites arbalètes de poche et des flèches d'acier dont il prenait plaisir à tuer ceux qu'il rencontrait, sans qu'on s'aperçût presque du coup, non plus de celui qui le donnait. Ibi etiam sunt serae et varia repagula quibus turpe illud monstrum pellices suas occludebat (Il y a aussi des cadenas et divers ferrements, avec lesquels ce monstre infâme bouclait ses maîtresses)[4].»
Le président de Brosses, visitant à son tour l'arsenal du palais des Doges, écrivait humoristiquement:
«C'est là qu'est un cadenas célèbre, dont jadis certain tyran de Padoue, inventeur de cette machine odieuse, se servait pour mettre en sûreté l'honneur de sa femme. Il fallait que cette femme eût bien de l'honneur, car la serrure est diablement large[5]».
Mais cette plaisanterie n'est pas du goût de tous les voyageurs; l'un d'eux, qui visita l'arsenal de Venise, en 1860, prend la chose plus au sérieux:
«L'un des plus singuliers est assurément l'Ostacolo dont a plaisanté bien à tort, selon moi, le président de Brosses et qui montre jusqu'où peut atteindre la folie humaine livrée sans contrôle à tous ses caprices.
«Ce monstrueux appareil, inventé par la féroce jalousie du mari pour assurer matériellement la fidélité de sa femme, rendait celle qui en subissait l'outrage victime d'une torture permanente véritablement atroce. Il est désigné aujourd'hui sous cette mention caractéristique: Ostacolo suggerito della strana gelosia del Carrese.
La jalousie au sinistre visage Inspira seule à l'odieux tyran Cet instrument d'invention sauvage, Car il pensait, dans sa stupide rage, Ainsi se mettre à l'abri du croissant. Figurez-vous dessous sa carapace Un hérisson qui sait, sous mille dards, S'envelopper de robustes remparts Et défier une meute vorace. Voyez les chiens s'écorchant le museau Sous les piquants de ce gibier fallace, S'enfuir honteux, contrits, l'oreille basse D'être venus se jeter dans la nasse Et d'y trouer cruellement leur peau. Semblable fut, autant qu'on peut le dire, Ce bouclier des plus secrets appas De sa moitié qu'en son affreux délire Imagina ce François Carrera. Ah! croyez-m'en, vous tous que dévore la flamme De votre jalousie, évitez ce moyen; C'est par le cœur toujours qu'on enchaîne la femme. Vos cadenas jamais ne serviront de rien. Il n'est pas de verrous, il n'est pas de serrure Que l'adroit Cupidon ne sache ouvrir enfin. Faites-vous donc aimer ou bien, je vous le jure, Vous n'échapperez pas à la triste aventure, Du forgeron que l'on nommait Vulcain[6].
La mode faillit s'introduire en France sous Henri II. «Du temps du roi Henri, dit Brantôme, il y eut un certain quincaillier qui apporta une douzaine de certains engins à la foire de Saint-Germain pour brider le cas des femmes, qui étaient faits de fer et ceinturaient comme une ceinture, et venaient à prendre par le bas et se fermer à clef; si subtilement faits qu'il n'était pas possible que la femme, en étant bridée une fois, s'en pût jamais prévaloir pour le doux plaisir, n'ayant que quelques trous menus pour servir à pisser.
«On dit qu'il y eut quelque cinq ou six maris jaloux qui en achetèrent et en bridèrent leurs femmes de telle façon qu'elles purent bien dire: «Adieu, bon temps.» Si y en eut-il une qui s'avisa de s'accoster d'un serrurier fort subtil en son art, à qui ayant montré ledit engin, et le sien et tout, son mari étant allé dehors aux champs, il y appliqua si bien son esprit qu'il lui forgea une fausse clef, que la dame le fermait et ouvrait à toute heure et quand elle voulait. Le mari n'y trouva jamais rien à dire; et elle se donna son saoul de ce bon plaisir, en dépit du fat jaloux, cocu de mari, pensant vivre en franchise de cocuage. Mais ce méchant serrurier, qui fit la fausse clef, gâta tout, et si fit mieux, à ce qu'on dit, car ce fut le premier qui en tâta et le fit cornard; aussi n'y avait-il danger, car Vénus, qui fut la plus belle femme et putain du monde, avait Vulcain serrurier et forgeron pour mari, lequel était un fort vilain, sale, boiteux et très laid.
«On dit bien plus, qu'il y eut beaucoup de galants honnêtes gentilshommes de la cour qui menacèrent de telle façon le quincaillier que, s'il se mêlait jamais de porter telles ravauderies, qu'on le tuerait, et qu'il n'y retournât plus et jetât tous les autres qui étaient restés dans le retrait, ce qu'il fit; et depuis onc n'en fut parlé, dont il fut bien sage, car c'était assez pour faire perdre la moitié du monde à faute de ne le peupler, par tels bridements, serrures et fermoirs de nature, abominables et détestables ennemis de la multiplication humaine[7].
Il semble, quoi qu'en dise Brantôme, que ces engins furent connus en France bien avant le règne de Henri II, dès le quinzième siècle. Guillaume de Machault disait, en effet, en parlant d'une de ses maîtresses:
Adonc la belle m'accola... Si atteignit une clavette D'or, et de main de maître faite, Et dit: «Cette clef porterez, Ami, et bien la garderez, Car c'est la clef de mon trésor. Je vous en fais seigneur dès or, Et dessus tout en serez maître, Et si l'aim plus que mon œil dextre, Car c'est m'honneur, c'est ma richesse, C'est ce dont puis faire largesse.»
Agnès de Navarre écrivait à Guillaume de Machault: «Ne veuillez mie perdre la clef du coffre que j'ai, car si elle était perdue, je ne crois mie que j'eusse jamais parfaite joie. Car, par dieux! il ne sera jamais deffermé d'autre clef que celle que vous avez, et il le sera quand il vous plaira.»
Guillaume répondait à Agnès: «Quant à la clef que je porte du très riche et gracieux trésor qui est en coffre où toute joie, toute grâce, toute douceur sont, n'ayez doute qu'elle sera très bien gardée, si à Dieu plaît et je puis. Et la vous porterai le plus brièvement que je pourrai, pour voir les grâces, les gloires et les richesses de cet amoureux trésor.»
Il n'est pas présomptueux de déduire, de cette correspondance, qu'Agnès de Navarre portait de son plein gré une ceinture de chasteté dont elle avait donné la clef à Guillaume de Machault[8].
Rabelais aussi connut la ceinture chère aux jaloux, puisqu'il fait dire à Pantagruel: «Le diantre m'emporte si je ne boucle ma femme à la bergamasque, quand je partirai hors de mon sérail[9].»
Mais voici un témoignage inattendu. M. Niel, dans ses Portraits du seizième siècle, conte, en effet, qu'une gravure satirique, assez répandue en son temps, représentait Henri IV sous un aspect curieux d'Othello, d'un Othello qui, plus prudent que violent, aurait adopté pour sa maîtresse Mme de Verneuil la ceinture de chasteté. Cette gravure portait comme légende: Représentation du cocu jaloux qui porte la clef et sa femme la serrure. Une femme, dont les traits étaient bien ceux de la «rusée femelle» Mlle d'Entragues, assise sur le pied d'un lit, donne à un homme placé devant elle, et ressemblant à s'y méprendre au Vert-Galant, la clef d'un cadenas qui ferme la ceinture de chasteté attachée autour de son corps, tandis que, caché derrière les rideaux de son lit, l'amant est aperçu tenant une bourse pour payer la clef que lui montre une servante. A droite, un fou cherche à retenir des abeilles dans un panier; à gauche, un chat guette une souris. Symboles transparents[10].
Cet aimable bavard de Tallemant nous a transmis de son côté une historiette suggestive. «Le premier président Le Jay fut sollicité une fois par une jolie personne qui feignait que son mari était si jaloux qu'en s'en allant il lui avait mis un brayer de fer. Cela enflamma le président; le brayer n'était pas si fermé qu'on ne le pût reculer; mais le bonhomme y gagna une vache à lait. C'était une malice qu'on lui faisait[11].»
On prétend bien aussi que le duc de Ventadour avait préservé de la même façon la vertu de sa fragile épouse. «Toutes les personnes un peu au fait de l'histoire intime de la cour de Louis XIV, écrit G. Brunet, savent que le duc de Ventadour, très laid, très contrefait, épousa Mlle de la Motte-Houdancourt, qui, par sa beauté et ses galanteries, fit beaucoup parler d'elle. Mme de Sévigné rapporte le mot malin de Mme Cornuel sur le bruit qui courut au sujet du moyen employé par le duc pour déjouer les intentions des adorateurs de son épouse: «Il a mis un bon suisse à la porte!» M. Brunet pense que ce suisse était également «un brayer de fer». Mais Mme de Sévigné ajoute: «Mme Cornuel dit que le duc de Ventadour a mis un bon suisse à sa porte, en donnant une belle maladie à sa pauvre femme.» La précaution du duc, moins délicate sans doute encore, n'a donc qu'un rapport lointain avec la ceinture de chasteté.
Le savant latiniste Nicolas Chorier, si documenté sur les questions techniques du baiser, nous a donné, au sujet de ces instruments, des détails piquants. Et d'abord voici comment un mari, sous l'impulsion d'une maîtresse jalouse, décide sa femme à revêtir la ceinture protectrice. Tullia raconte l'incident à son amie Octavia:
«OCTAVIA.—J'ai entendu, à propos de cette ceinture de chasteté, je ne sais quelles conversations qui se tenaient ces jours derniers entre Giulia et ma mère. Mais je ne vois pas bien quelle est la raison d'être de cette ceinture qui rend les femmes chastes.
TULIA.—Tu l'apprendras. Le lendemain, comme Giulia se levait, Giocondo s'approche d'elle; tous témoins étaient éloignés; il déplie cette ceinture. Elle se met à rire: «—Qu'est-ce que cet objet que tu tiens et où je vois reluire de l'or? demanda-t-elle.—Il te faut mettre cette ceinture, lui répondit-il, pour te prémunir contre la souillure maternelle. Cela s'appelle une ceinture de chasteté; Sempronia, ma maîtresse, a porté celle-ci avant toi, pendant plusieurs années; tu la porteras à ton tour. C'est de cette façon qu'elle a acquis sa bonne renommée et j'espère que tu en acquerras une aussi bonne.» Le grillage d'or pend à quatre chaînettes d'acier, recouvertes de velours de soie et réunies avec le même art à une ceinture de même métal. Deux de ces chaînettes d'un côté, deux de l'autre, soudées à la grille, la soutiennent par derrière et par devant. Par derrière, au-dessus des reins, la ceinture est fermée au moyen d'une serrure faite pour une toute petite clef. La grille, haute de six pouces environ et large de trois, va ainsi du périnée à la partie supérieure des lèvres externes; elle couvre tout l'espace qui s'étend entre les deux cuisses et le bas-ventre. Comme elle est formée de trois rangs de mailles écartées, elle permet le passage de l'urine, mais ne laisserait pas pénétrer seulement le bout du doigt. Ainsi, comme d'une cuirasse, se trouve défendue contre les mentules étrangères cette partie dont celui qui, de par la loi de l'hymen, en est le propriétaire, sait se rendre, quand il le veut, l'accès facile.
OCTAVIA.—Que dut se dire en elle-même la nouvelle mariée?
TULIA.—Ce que tu te diras en toi-même avant quelques jours, car on fabrique aussi pour toi un instrument de ce genre.
OCTAVIA.—J'ignorais ce que machinait Caviceo lorsqu'il me disait, de la ceinture de chasteté, que c'était la meilleure protectrice de la vertu des honnêtes femmes, qu'il me demandait si je voudrais en revêtir une et que ma mère m'en donnait le conseil.
TULIA.—«Que faut-il que je fasse? demanda Giulia, pendant que son mari soulevait les couvertures du lit.—Mets l'un de tes pieds, lui dit-il, entre ces deux chaînettes-là et l'autre entre celles-ci.» Les deux pieds placés, il relève la ceinture par en haut, ajuste la grille devant la fente, entoure de la ceinture la partie inférieure du torse, au-dessus des reins, et ferme la serrure à clef. «Maintenant, ta pudicité est à l'abri, dit-il; tout va bien.» Il lui demanda de se lever nue, de sortir du lit, de marcher; elle se lève comme il le lui ordonne, sort du lit et fait quelques pas; elle ne marche pas, dit-elle, aussi facilement qu'auparavant, forcée qu'elle est d'écarter les jambes à cause de la grandeur de la grille. «Tu t'y habitueras, dit Giocondo; cette gêne n'a rien de bien surprenant, étant nouvelle pour toi.» Il lui ordonne alors de se coucher par terre, à plat ventre, et regarde avec admiration son dos, ses fesses, pendant qu'elle est ainsi allongée, car on dit que la Nature l'a façonnée et polie à l'équerre. Il essaie si l'on peut introduire le doigt ou quoi que ce soit par l'ouverture, y fourre le sien lui-même et sent que c'est impossible. «Tout est en sûreté», dit-il. Aussitôt il va trouver Sempronia. «Maintenant, maîtresse, dit-il, j'ai deux clefs à t'offrir.—Je les accepte très volontiers», répond Sempronia; et les chevaux lancés, ils arrivent tous deux en grande vitesse au comble du bonheur. La chose achevée: «Je te rends, dit Sempronia, cette clef qui va si bien à ma serrure; donne-moi l'autre.—La voici, dit Giocondo; prends-la.—Maintenant, ajoute Sempronia, écoute quelle est ma volonté. Je veux que tu n'aies affaire à Giulia qu'uniquement en vue d'avoir des enfants et que ce soit avec moi que tu prennes tous tes plaisirs. Je veux que vis-à-vis d'elle tu sois un mari, vis-à-vis de moi un amant, un amoureux. Je ne te rendrai donc cette clef que tous les quinze jours et encore après que tu t'en seras servi une fois ou deux. Je ne veux pas, en effet, que Giulia sache ce que tu peux faire en ce genre d'escrime, quelle est la solidité de tes reins, la vigueur de tes muscles[12].»
Plus loin, le même écrivain décrit une ceinture de chasteté qu'un nouveau marié impose à sa femme, par une précaution aussi inutile que stupide. C'est encore Tullia, l'épouse ceinturée, qui fait ses confidences à Octavia:
«Certes, dit-il, je suis bien persuadé que tu es on ne peut plus honnête et chaste, quoique l'on dise ordinairement que les femmes lettrées ne sont jamais bien chastes; néanmoins j'ai peur pour ta vertu, si toi et moi nous ne lui venons en aide.—Qu'ai-je donc fait, quelle faute ai-je commise pour qu'il te vienne à l'idée un soupçon pareil, mon cœur? demandai-je; quelle opinion as-tu de moi? Je n'entends pourtant pas m'opposer à ce que tu as pu résoudre.—Je veux, reprit-il, te mettre une ceinture de chasteté; si tu es vertueuse, tu ne t'en fâcheras pas; dans le cas contraire, tu conviendras que c'est avec raison que je suis porté à agir de la sorte.—Je mettrai tout ce que tu voudras, répliquai-je; quoi que ce soit, je serai heureuse de le porter. Je n'existe que pour toi, je ne serai femme que pour toi, bien volontiers, isolée de tout le reste du monde, que je méprise ou que je déteste. Je ne parlerai pas à Lampridio; je ne le regarderai même pas.—Ne fais pas cela, s'écria-t-il; au contraire, je veux que tu en uses avec lui familièrement, quoique honnêtement, et que ni lui ni moi nous n'ayons sujet de nous plaindre de toi; lui, si tu le traitais trop rudement; moi, si tu lui faisais trop bonne mine. La ceinture de chasteté te permettra de vivre en pleine liberté avec lui et me donnera vis-à-vis de Lampridio sécurité entière.» A l'aide d'un ruban de soie dont il m'entoura le corps au-dessus des reins, il prit alors la mesure, à la grosseur de mon corps, des dimensions que devait avoir la ceinture, puis, d'un autre ruban de soie, mesura l'intervalle de mes aines à mes reins. Cela fait: «J'aurai soin, ajouta-t-il, de te montrer ostensiblement combien je t'estime. Les chaînettes, qui doivent être recouvertes de soie, seront en or; l'ouverture sera en or, et le grillage, en or aussi, sera intérieurement constellé de pierres précieuses. Un orfèvre, le plus renommé de notre ville, à qui j'ai souvent rendu des services, va s'appliquer à en faire le chef-d'œuvre de son art. Je te ferai donc honneur tout en semblant te faire injure.» Je demande dans combien de temps cette ceinture peut être terminée. «Ce sera fait dans une quinzaine», me répond-il; dans l'intervalle, il me demande de ne pas chercher à captiver Lampridio par de trop fréquentes conversations; après, j'en agirai avec lui comme bon me semblera. Nous allâmes nous coucher, et cette nuit-là nous fûmes trois fois heureux.
OCTAVIA.—Tu es chère à Vénus, toi dont en si peu de temps Vénus a favorisé tant de jouissances. Et tu as pu, dans de pareilles courses, ne pas fléchir sous le cavalier?
TULIA.—Certainement, je l'ai pu. Sempronia vint me voir le jour suivant: je rapportai toute l'affaire à Lampridio, qui peu de temps après s'établit chez nous.
OCTAVIA.—Il n'eut pas affaire avec toi ce jour-là?
TULIA.—Ni ce jour-là, ni le reste de la quinzaine. Durant ce temps, je n'eus avec lui aucune conversation familière, lorsque nous voyions fixés sur nous les yeux de Callias ou ceux des valets qui nous observaient par son ordre (... D'un vaurien de valet la langue est la pire chose...) Tu sais quelle est la méchanceté et la perversité de ces gens-là. Mais donne-moi un baiser; je crois voir dans ton visage je ne sais quoi des traits d'un noble Français qui, à Rome, l'an passé, me fit honneur de sa catapulte, sous les auspices et par l'entremise de Lampridio; ses trois compagnons, qui l'aidèrent à la besogne et qui suèrent avec moi, tout solides et robustes qu'ils étaient, ne furent pas à sa hauteur.
OCTAVIA.—Quelle monstruosité entends-je! Tu as mis quatre hommes sur les dents, toi si délicate, si jolie, sans avoir toi-même les reins brisés?
TULIA.—Tu le sauras plus tard. Mais veux-tu que je finisse le récit que j'avais commencé?
OCTAVIA.—Non seulement je le veux, mais je t'en prie.
TULIA.—Le lendemain, lorsque Lampridio vint s'installer chez nous, Callias dit qu'il avait besoin d'aller à notre domaine, près d'Ancône. Tu connais les charmes, la magnificence de notre villa. Comme il en parlait à dîner, Lampridio dit qu'il l'accompagnerait volontiers, si cela lui faisait plaisir; car c'était pour lui, disait-il, un grand bonheur que de respirer librement l'air pur de la campagne. «Rien ne pourrait m'être plus agréable, ajouta-t-il, que d'en jouir avec vous.» Ils y passèrent sept jours de suite et Callias s'habitua si bien à la société de Lampridio qu'aussitôt il le prit pour confident de tous les mouvements de son âme et de ses plus secrètes pensées. Callias vantait mon esprit, mes manières, ma politesse; il disait que ce en quoi je brillais surtout entre toutes les femmes, c'était ma vertu.—«Mais, dit Lampridio, n'est-il pas aisé, quand même elle ne voudrait pas vivre honnêtement, ce que je suis loin de souhaiter, de faire qu'elle ne puisse pas même en être tentée? Sans doute, en ce qui touche la chasteté, on peut se fier à sa femme, aux servantes; mais une bonne serrure est plus sûre. Une femme peut vous tromper, les domestiques se laisser séduire; une serrure ne trompe ni ne se laisse corrompre.—Je suis tout à fait de votre avis, dit Callias, et Stefano, l'orfèvre, me fabrique un grillage qui doit servir de défenses avancées à la forteresse de ma Tullia.—Vous avez fait sagement, répondit Lampridio, de charger cet orfèvre du soin de vos affaires. A vous dire vrai, je veux et souhaite rester uni avec vous d'un lien d'amitié indissoluble; mais nous sommes tous portés au soupçon, et je craignais, si je venais à en user librement avec votre femme, de faire naître en vous quelque défiance (pourrait-il en être autrement?) qui vous chagrinerait et me serait odieuse, à moi. Lorsque vous l'aurez mise sous clef, vous n'aurez absolument plus rien à craindre, à soupçonner. Maintenant, permettez-moi de rentrer demain à la ville; je reviendrai après-demain. Mon notaire doit me donner demain des lettres de Venise, pour une affaire de la plus grande importance, du plus grand intérêt; en m'occupant de mes affaires, je fais les vôtres.» Lampridio revint donc le dixième jour, chargé par Callias de presser Stefano, à qui il avait une lettre à remettre ainsi qu'à moi.—«Pour que vous sachiez bien, lui dit Callias, à quel point je suis persuadé d'avoir en vous un autre moi-même, je vous confie ce que j'ai de plus secret: ma femme ne veut pas qu'aucun homme puisse se douter que je me défie de sa vertu; je dois, en effet, en être assez assuré.» A son entrée dans ma chambre, Lampridio me voit entourée d'un cercle d'amies: parmi elles, Sempronia resplendissait de beauté et d'élégance. Il les salue toutes respectueusement, me remet la lettre de Callias et me dit que les chaînettes d'or et le reste de l'appareil seraient prêts dans trois ou quatre jours. Lorsqu'il revint, Lampridio me trouva seule avec Sempronia.—«Tout va bien, madame, dit-il; sous peu de jours votre ceinture sera confectionnée; cette porte d'or, enrichie de pierreries, dont votre pudicité elle-même s'enorgueillit d'être défendue, reluira, éblouira de splendeurs, au devant de votre jardin.» Il nous mit ensuite l'objet sous les yeux par une description pittoresque. «Mais, ajouta-t-il, sa clef n'était pas elle-même mise sous clef, et en causant de chose et d'autres, pour rire, avec l'orfèvre, j'en ai pris l'empreinte sur ce morceau de cire. Maintenant, comme vous le souhaitez, Sempronia, nous coulerons donc des jours heureux[13].»
Mais voici un document qui nous expose cet immoral usage comme une respectable tradition dans les cours d'Italie.
Dans le Journal de la Régence, de Jean Buvat, en effet, il est dit, à propos du mariage de la princesse Mlle de Valois, fille du Régent, avec le duc de Modène, ce qui suit: «La princesse était remarquablement belle, le cadet, le prince Jean-Frédéric, n'avait pas pu s'empêcher d'en témoigner ses sentiments et de publier partout où il se rencontrait que la princesse d'Orléans, que le prince François-Marie, son frère, allait épouser, était la plus belle personne qui eût jamais paru en Italie et qui fût au monde, qu'elle ne pouvait pas manquer de conquérir tous les cœurs de ceux qui la verraient, et qu'il ne pouvait pas lui refuser le sien, quoiqu'il ne l'eût encore vue qu'en peinture.» Ce qu'ayant été rapporté au prince Ferdinand-Marie, cela n'avait pas manqué de lui faire naître une jalousie si grande qu'il avait persuadé le duc de Modène, son père, que, pour le bien de la paix, il fallait éloigner le prince Jean-Frédéric et l'obliger à se retirer à Rome, où il était depuis deux mois pour se désennuyer.
On disait aussi, par avance, que la jalousie ne manquerait pas d'obliger la princesse, peu après son arrivée à Modène, à se soumettre à la loi que cette passion y a établie, aussi bien que dans les autres cours d'Italie, et même parmi les personnes d'un rang moins distingué, qui est de porter une espèce de cadenas fermant à clef et dont le mari garde jalousement la clef.
C'est comme une ceinture de velours qui enveloppe les reins et les cuisses de la femme, afin que le cadenas soit également soutenu et appliqué directement sur sa partie, de sorte qu'elle se trouve entièrement masquée, en ne lui laissant que l'ouverture nécessaire quand elle a besoin d'uriner, pour la sortie de l'eau[14].
Un aventurier célèbre du dix-huitième siècle, le comte de Bonneval, confirme l'existence de cette coutume en Italie par le piquant récit d'une aventure personnelle.
«Mon quartier fut Cosme. Tous les environs étaient à ma discrétion: j'inspirai à mes troupes une partie de mes sentiments, et tous ces peuples furent fort contents. Je me logeai dans le château, ma table fut pour tous les honnêtes gens qui voulurent y venir prendre place. Le jeu, le bal, les concerts lui succédaient. Le gentilhomme le plus apparent de ce lieu fut le seul qui ne parut pas chez moi. Je l'accablai de politesse, je le fis prier, j'y allai moi-même, tout fut inutile. Je résolus de m'en venger. Il avait une fort belle femme, dont il était jaloux comme un tigre; le bruit public était qu'il avait toujours la clef de certain cadenas. Cet homme était riche et en même temps avare, il allait souvent à la campagne et y passait deux ou trois jours; pendant ce temps-là, sa maison était exactement fermée, personne n'y entrait, personne n'en sortait. Ces difficultés m'animèrent, je mourais d'envie de savoir par moi-même si l'histoire du cadenas était véritable. Je m'avisai de faire battre mes tambours autour de cette maison une nuit presque tout entière. La dame m'écrivit un billet le lendemain, pour me prier de faire cesser ce bruit. Une vieille femme, qui avait été nourrice de son mari, mais qui était tout à fait dans ses intérêts, me dit, en me le remettant, qu'il devait me suffire de troubler sa maîtresse d'une autre façon sans y ajouter le bruit des tambours. Au bas du billet, je lus, en mots à demi effacés: Vous pourrez être sûr. Je donnai à cette femme tout ce que j'avais d'argent sur moi, et lui demandai si je pouvais écrire; elle m'assura que je le pouvais; je le fis dans les termes suivants:
«J'ai reçu avec un profond respect et une reconnaissance infinie le billet qu'il vous a plu de m'écrire. Je suis dans les mêmes sentiments que vous. Il n'est rien que je ne tente et que je ne fasse pour vous en donner des preuves. Si votre maison avait été accessible, il y a longtemps que je vous aurais prévenue. L'amour qui veut nous unir a fait ce que les conversations auraient pu faire. Tenons-nous compte des sentiments qu'il nous a inspirés. Ne cherchons point à nous éprouver et ne nous faisons point languir. J'attends vos ordres.» Cette lettre, assez mal bâtie, fut reçue comme elle devait l'être après la déclaration ingénue qu'on m'avait faite. La vieille me dit d'envoyer un de mes gens vers quatre heures du soir à la porte d'une certaine église pour avoir la réponse. Elle fut du même style que ce que j'avais écrit et ne contenait que ces trois ou quatre mots: «Ce soir, à onze heures, par la petite porte qui donne sur les remparts. On sera prête à vous recevoir autant qu'on peut l'être. Venez seul.»
On peut bien juger que je ne manquai pas au rendez-vous. La porte s'ouvrit à l'heure précise. La vieille me conduisit par je ne sais combien de détours et me fit entrer dans un cabinet, où elle m'enferma. La dame ne tarda pas à m'y venir joindre. Elle était à demi déshabillée. «Pour qui me prendrez-vous? me dit-elle en me sautant au cou, les moments sont chers, vous trouverez plus d'ouvrage que vous ne pensez.» Nous nous y mîmes aussitôt. L'affaire du cadenas était véritable. Une espèce de cotte de maille, faite à peu près comme le fond d'une fronde, rendait la route impénétrable. Je ne sais combien de petites chaînes attachaient ce réseau à une ceinture, que des rubans diversement attachés rendaient immobile. Il n'était pas possible de couper ou de découdre sans qu'on s'en fût aperçu, sa vie en dépendait. Après mille peines inutiles: «Il n'est pas possible, lui dis-je, que votre mari n'ait qu'une clef, sûrement il en aura fait faire plusieurs!» Nous étions dans le cabinet de ce jaloux, nous cherchâmes de tous côtés. Par mégarde, il avait laissé un des tiroirs de son bureau ouvert: nous y fouillâmes. Sous un tas de papiers et de vieux contrats, nous trouvâmes une petite boîte d'argent, et, dans cette boîte, cinq ou six petites clefs: c'était ce que nous cherchions. J'en pris une et j'envoyai mon valet de chambre à Milan pour en faire faire une pareille. Nos entrevues recommencèrent toutes les fois que ce gentilhomme s'absenta.
Je m'étais vengé; mais la vengeance n'a qu'une partie de sa douceur quand elle reste secrète; du moins c'était ma façon de penser. A mon départ, j'envoyai à ce mari jaloux, par un de mes gens, la clef en question, enfermée dans une lettre, où il n'y avait que ces mots: Je n'en ai plus affaire. Aussitôt il monta à cheval, et je n'étais qu'à trois ou quatre lieues qu'il me joignit; j'allais me mettre à table. Il me demanda satisfaction; je le remis après dîner: nous nous battîmes dans un petit bois. C'était une bonne épée, et il était beaucoup plus brave qu'il ne le paraissait. Il me dit qu'il ne m'en voulait point, que s'il avait l'avantage, son dessein était de porter ma tête à sa femme et de la poignarder après qu'elle l'aurait vue. Ce discours brutal m'anima, nous nous battîmes à outrance et le combat fut long. Enfin, je lui allongeai un coup qui le perça au-dessous de la mamelle gauche et sortit au-dessus de l'épaule droite, un peu au-dessous de la clavicule; je le laissai étendu sur le carreau. J'en fus fâché et ne m'en consolai que par le plaisir de sauver la vie à sa femme. Je ne pus savoir comment cette aventure transpira, mais il en fut beaucoup parlé à Vienne. Les dames me questionnèrent fort sur ce cadenas, et l'empereur Joseph en badina plus d'une fois[15].
En France, l'engin ne resta guère utilisé que dans des cas d'exception, chez les débauchés pervers, dont la satiété a besoin de piment, ou chez les jaloux d'une brutalité violente. Un policier du dix-huitième siècle constate que «dans l'attirail d'un cabinet de toilette modèle d'une petite maison, à côté de philtres et d'élixirs, de marques et de pastilles, on trouve des ceintures de chasteté, des masques propres à tromper la surveillance des jaloux[16]».
L'abbé de Grécourt a signalé, lui aussi, ce procédé barbare des amants ou maris que tourmente la rage jalouse. Rosine, son héroïne, rentrée en France avec son époux, à la suite de longs voyages où elle ne connut que la joie d'être aimée, voit celui-ci envahi par la noire jalousie.
Celui-ci, le plus fou de tous, N'aborde plus qu'il n'injurie, Ne s'éloigne plus qu'en furie, Et que sur la foi des verrous; Bientôt encore il s'en méfie, Et l'outrageante jalousie, Dominant ce cœur déréglé, Le fait recourir à la clef Que Vulcain forge en Italie. Clef maudite! affreux instrument, Qui, lorsqu'il faut qu'un mari sorte, Condamne la dernière porte Par où se peut glisser l'amant[17]!
Il était opportun, cependant, d'apprendre aux déraisonnables tyrans que toute serrure peut être forcée; et c'est ce que ne manquèrent pas de faire, comme nous l'avons vu, les héroïnes de Chorier et le comte de Bonneval lui-même. Nous trouvons précisément une des plus jolies scènes inspirées par cette judicieuse leçon de morale dans un petit roman qui, au dix-huitième siècle; eut un grand et durable succès: La Belle Alsacienne ou Telle mère, telle fille, roman attribué à Bret.
«J'étais logée rue Coquillière. D..., dont le sérail était répandu dans les différents quartiers de Paris, me vit et m'aima. Il vint lui-même m'assurer de la possession de son cœur. Son antique et petite figure ne me revenait nullement; mais le rang de sultane favorite qu'il m'offrit me fit ouvrir les yeux; ma vanité s'en trouva flattée, et j'acceptai, sans balancer, un parti si brillant et qui me mettait au-dessus de toutes mes rivales.
Me voyant dans de si favorables dispositions, il me fit quitter mon habit étranger pour en prendre un de son goût, et me fit conduire rue des Deux-Portes, chez deux de ses sultanes validé, auxquelles il avait remis l'intendance de ses menus plaisirs. Je n'y restai que deux jours; il avait eu soin pendant ce temps de me faire meubler, rue du Luxembourg, un appartement digne du rang où j'allais monter. J'allai prendre possession de mon nouveau palais. D... m'y attendait; il m'étala toute la rhétorique de sa galanterie usée.
Il me parla de son amour comme d'une passion qui n'avait pour but que le plaisir de faire mon bonheur. Il m'assura que je le connaîtrais aux soins qu'il prendrait de moi, et que la profonde estime dont il se sentait pénétré lui avait suggéré les plus sages précautions pour conserver ma chaste pudeur et défendre mes charmes d'un profane pillage:
—Le véritable amour ne va guère sans un peu de jalousie; c'est la preuve d'une âme délicate. La mienne n'a rien à se reprocher sur cet article; je vous adore avec toute la délicatesse imaginable. Que ne sommes-nous en Asie! j'aurais la satisfaction de vous y voir entourée des gardiens sacrés de la vertu des femmes: vous seriez heureuse et ma sécurité serait parfaite. Sages Orientaux, que vos usages sont prudents et pourquoi faut-il que, par notre négligence, nous nous soyons privés d'un moyen si sûr et si commode de se procurer la paix!
Je voulus le rassurer sur ses terreurs et lui faire entendre que j'étais fille à sentiments et capable de lui garder une fidélité scrupuleuse.
—Je n'en doute pas, interrompit-il, ce que je dis n'est que pour la conversation; mais encore un coup, ma chère, convenez avec moi que c'est quelque chose de bien utile qu'un eunuque auprès de femmes moins vertueuses que vous. Je parie même que vous seriez charmée d'en avoir; vous avez des mœurs, de la sagesse; mais il y a quelquefois des moments où l'observation de la règle nous gêne; on craint de manquer, cela oblige de faire des efforts sur soi-même.
«N'est-il pas bien plus doux de ne rien avoir à appréhender et de braver un péril qu'on sait n'être pas fait pour soi? J'y reviens toujours: la méthode d'avoir des imberbes est bonne. La mode en viendra peut-être quelque jour.
«En attendant, adorable mignonne, agréez la peine que j'ai prise d'y suppléer; vous ne sauriez, après cela, douter de la sincérité de mes sentiments. Parmi quelques curiosités que j'ai fait venir d'Italie, on m'a envoyé une machine d'une invention merveilleuse, et les femmes doivent avoir une grande obligation à celui qui l'a imaginée. C'est un secret infaillible contre les alarmes: seriez-vous curieuse, ma reine, de voir un bijou si singulier?»
En disant cela, il tira de sa poche cette rareté et me la présenta. Je ne pus m'empêcher de rire à cette vue.
—Vous riez, dit-il, cela est drôle au moins. Ça, ma chère petite, un peu de complaisance, voyons si cela vous ira bien.
Je continuais toujours mes éclats de rire, ne m'imaginant pas que D... parlât sérieusement. Je vis à la fin que c'était pour tout de bon. Comme mon cœur n'était pas occupé, je m'embarrassai peu que la jalousie de mon amant me privât d'une chose qui m'était inutile; je me prêtai de bonne grâce. Il était enchanté de me voir flatter sa manie avec tant de franchise; il disait et faisait mille extravagances.
—Ah! petits amours, s'écriait-il, je vous tiens, vous serez enchaînés, fripons. Quel dommage que tant d'attraits fussent la proie de quelque scélérat qui n'en connaîtrait pas le prix!
—Quoi, vous les enfermez sous clef? m'écriai-je.
—Oui, reprit-il, c'est pour votre bien.
Il baisait cependant son prisonnier avec des transports incroyables.
—Eh bien, poursuivit-il, je vous trouve mille fois plus belle, depuis que vous pouvez l'être impunément. Encore un baiser, je ne puis contenir mon ravissement. Je garde sur moi la clef; je crois qu'il est inutile de vous recommander l'intégrité de la serrure.
Lorsque je me trouvai seule, je me mis à examiner curieusement le tissu des liens qui captivaient mes charmes. En considérant la justesse de l'instrument, il ne laissa pas de s'élever dans mon âme quelques petits scrupules; je n'avais aucune envie de manquer; mais les femmes aiment qu'on les mette à même. Il est assez commode de n'être sage qu'autant qu'on le veut. J'étouffai ces réflexions, comme de mauvaises pensées. Je fis quelques pas dans ma chambre pour m'habituer à porter ce plaisant cilice. Il me gênait un peu d'abord, mais on se fait à tout.
Je fus tranquille pendant un mois; je vivais heureuse, autant qu'on peut l'être lorsque le cœur est désœuvré. D... mettait toute son attention à me procurer l'accessoire du plaisir. Je commençais cependant à me lasser de cette vie uniforme, lorsque F... vint me tirer de cette léthargie.
F... joignait aux agréments de la figure les grâces de la jeunesse: voluptueux, dissipateur et courant à l'indigence par la route des plaisirs, pour lesquels sa prodigalité était excessive. Je me trouvai prévenue d'inclination pour lui dès la première vue: il me déclara sa flamme; j'aurais bien voulu soulager son martyre, mais un obstacle cruel m'arrêtait.
Ce fut alors que je reconnus le tort que j'avais eu de souffrir qu'on emprisonnât mes désirs. Je regrettai ma liberté, l'amour m'avait dessillé les yeux et me fit envisager les désagréments de ma situation. En vain je m'efforçai d'en adoucir l'amertume, mon cœur ne pouvait s'ouvrir à la moindre consolation.
Un jour que j'étais restée au lit plus tard qu'à l'ordinaire, F... entra tout à coup dans ma chambre. Je l'aimais trop pour être irritée de la liberté qu'il prenait. Il se mit auprès de mon lit, mais bientôt, se trouvant encore trop éloigné de moi, il quitta sa place pour s'asseoir sur le pied du lit. Il me pressait avec la dernière instance d'avoir pitié de lui.
Émue par sa présence, je n'étais que trop portée à lui donner des témoignages de ma sensibilité. Les yeux attachés sur les siens, je n'avais pas la force de lui répondre.
La manière tendre avec laquelle je le regardais lui apprit son triomphe.
—Adorable objet, me disait-il, puis-je croire que vous vous laissez toucher, et que vous me permettrez...
—Arrêtez, m'écriai-je, arrêtez! Que faites-vous?
—Oui, je vous aime.
—Finissez donc. Non, je ne puis vous rendre heureux.
—Et qui peut s'opposer à mon bonheur, reprit-il, si vous m'aimez?
—Hélas! répliquai-je, un obstacle cruel!...
Mes yeux, à ces mots, se remplirent de larmes.
—Vous pleurez, me dit-il, mon cher amour; hélas! aurais-je eu le malheur de vous déplaire?
—Ah! repris-je, je serais moins affligée si je ne vous aimais pas. Pourquoi faut-il...
Mes pleurs redoublés m'interrompirent.
Je ne faisais plus que sangloter. F..., surpris de cette affliction imprévue, ne savait à quelle cause attribuer l'état où il me voyait.
Il essaya de me consoler par ses caresses. Je le repoussai, ma résistance irrita ses désirs.
—Ah ciel! lui dis-je, quel supplice! Finissez donc; vous me mettez au désespoir. Ah! par pitié, mon cher F..., je ne souffrirai pas... non, cruel... Ah!
Il poursuivait toujours malgré mes cris.
Déjà l'odieux mystère était prêt à paraître au jour. L'amour complice de sa témérité précipitait ma faiblesse. Mes forces m'abandonnaient, et mes mains ne pouvaient plus retenir les restes d'un drap qui jusque-là m'avait servi de rempart.
—Vous me poussez à bout, méchant, criai-je, transportée de douleur et d'amour; eh bien! livrez-vous à la fureur qui vous guide, et connaissez toute l'étendue de mon malheur.
Je me couvrais le visage pour dérober ma honte aux yeux de mon amant. Je ne sais pas l'effet que cette première vue fit sur lui; il resta quelque temps sans parler.
—Est-ce un songe? dit-il en rompant le silence. Quoi, une serrure? Quel barbare a osé charger d'indignes chaînes des objets si dignes d'être adorés?
Ses transports interrompirent ses exclamations. Il parcourait avec avidité les charmes étalés à ses regards. J'étais enflammée par ses brûlantes caresses. Il se livrait aux emportements de l'amour le plus violent. Vingt fois, près d'expirer aux portes du plaisir, il s'efforça de franchir la barrière qui nous séparait. Efforts inutiles, le temple de la volupté fut inaccessible à ses hommages.
Enfin, au désespoir et dans la fureur de ses désirs, l'aveugle sacrificateur vint briser l'encensoir contre une des colonnes de l'édifice. Cela le rendit plus traitable, il entendit raison. Il fallut remettre au lendemain la reddition de la place.
Un serrurier honnête homme s'intéressa pour nous; il nous fit une clef avec laquelle nous délivrâmes l'Amour de son cachot.
Les plaisirs prirent l'essor et réparèrent avantageusement le temps perdu. Je pris si bien mes mesures que D... ne put découvrir notre bonne intelligence; les soins que je me donnais pour cela ne laissaient pas que de me gêner extrêmement. Quoiqu'il ne dût pas soupçonner ma fidélité, après l'ingénieuse précaution qu'il avait employée, sa jalousie ne lui donnait pas un moment de repos. J'étais obligée d'être continuellement sur mes gardes; une méfiance si déplacée m'ennuya. Je me sentais dans une disposition prochaine de rompre avec lui. Un mauvais procédé qu'il eut envers moi mit le sceau à sa disgrâce et fit éclater mon mécontentement.
Il m'avait envoyé de fort beaux diamants pour figurer au bal. Le brillant des pierreries m'avait plu. J'avais cru recevoir un présent. Cette pensée dont je me flattais fut déçue; il me les envoya redemander le lendemain, à cause, disait-il, que ces bijoux étaient à sa femme. La belle raison! il fallut cependant s'en contenter et les renvoyer.
Je n'ai pas besoin de dire que j'étais outrée. F..., qui survint, sut la cause de ma mauvaise humeur; il me conseilla de me défaire d'un homme qui avait de si mauvaises façons; je le priai de rester jusqu'à son arrivée. Il vint peu de temps après, et, surpris de voir un homme en tête à tête avec moi, il me demanda un mot d'entretien particulier.
—Les explications sont inutiles, monsieur, lui dis-je; je vous supplie de discontinuer de m'honorer de vos visites.
«A propos, monsieur, je ne vous ai pas renvoyé tous vos bijoux, il m'en reste encore un que je vais vous remettre.»
En disant cela, je pris la clef que F... m'avait donnée et je me défis à ses yeux de la ceinture mystérieuse que je lui remis avec des éclats de rire, dont il fut si confus qu'il se retira sans avoir la force de parler[18].»
Au dix-neuvième siècle, on trouve encore quelques vestiges de l'usage immodeste; et de temps en temps, à notre époque même, la chronique des tribunaux doit enregistrer des plaintes dans le genre de celle de la demoiselle Lajon, pour laquelle plaida maître Freydier, avocat à Nîmes, en 1750.
L'Intermédiaire des chercheurs et des curieux, qui a institué, en 1879, une enquête sur ce sujet délicat, a rassemblé quelques documents intéressants. L'un des plus curieux, c'est la publication du prospectus communiqué, dix ans auparavant, à l'auteur de l'article, par un bandagiste de Reims, à qui l'on offrait d'être dépositaire d'un appareil «gardien de la fidélité des femmes».
Voici la pièce:
PLUS DE VIOLS APPAREIL GARDIEN DE LA FIDÉLITÉ DES FEMMES
Avec armure et serrure simple, 120 francs.
Avec armure et serrure soignées et de luxe, 180 francs.
Avec armure et serrure d'argent, le tout très soigné, 320 francs.
On l'expédie moyennant un bon sur la poste, à l'ordre de M. Cambon, notaire à Cassagne-Comtaux, par Rignac (Aveyron), chargé de recevoir les fonds et d'en être garant.
Une semblable invention n'a pas besoin d'éloges, chacun sent les services qu'elle peut rendre. Grâce à elle, on pourra mettre les jeunes filles à l'abri de ces malheurs qui les couvrent de honte et plongent les familles dans le deuil. Le mari quittera sa femme sans crainte d'être outragé dans son honneur et dans ses affections. Bien des discussions, bien des turpitudes cesseront.
Les pères seront sûrs d'être pères et n'auront pas la terrible pensée que leurs enfants peuvent être les enfants d'un autre, et il leur sera possible d'avoir sous la clef des choses plus précieuses que l'or.
Dans un temps de désordre comme celui où nous vivons, où il y a tant d'époux dupes, tant de mères trompées, j'ai cru faire une bonne action et rendre service à la société, en lui offrant une invention destinée à protéger les bonnes mœurs. Et il a fallu être bien sûr de son utilité pour l'annoncer et braver les plaisanteries qui l'entoureront.
On dira que l'entreprise est folle.
Mais quel est le plus fou, l'inventeur de la camisole de force ou ceux qui en ont besoin?
Paris, imprimerie Walder, rue Bonaparte, 44.
P. c. c.: G. J.
Cette communication était complétée, quelques années plus tard, par la copie d'un prospectus relatif à une brochure parue en 1885:
PLUS DE VIOLS!
DE L'EDOZONE[19] OU CEINTURE DE PUDEUR ET D'AUTRES APPAREILS
gardiens de la fidélité de la femme et de l'homme à différentes époques et dans divers pays.
MANIÈRE D'EN CONSTRUIRE SECRÈTEMENT ET FACILEMENT
Extraits de nombreuses lettres et sujets.
«Ce petit livre, dont la Congrégation de l'Index a permis la publication, a pour but de satisfaire la curiosité que son titre excite. Pour le plus grand nombre, sa lecture sera amusante, pour d'autres elle sera à la fois utile et amusante.
«Et ceux qui pensent, comme l'a dit Boileau, que
L'homme qui n'a que la passion pour guide A besoin qu'on lui mette et le mors et la bride,
trouveront inappréciable qu'on leur indique comment on peut construire des moyens de défense contre le viol, l'adultère et la fornication[20].»
L'auteur d'une étude sur le même sujet, le Dr Caufeynon, a poursuivi cette enquête auprès de fabricants de ceintures de chasteté, pour en arriver à confirmer qu'il était possible de se procurer couramment ces appareils[21].
Nous avons du reste des documents suffisants pour affirmer que ces instruments ont été imaginés, fabriqués et appliqués. Ce sont d'abord les ceintures de chasteté conservées au musée de Cluny, objets de la curiosité publique. Dans l'une d'elles l'occlusion est formée par un bec d'ivoire rattaché par une serrure à un cerceau d'acier muni d'une crémaillère. Le bec d'ivoire, dont la courbe suit celle du pubis et s'y adapte exactement, est creusé d'une fente longitudinale pour le passage des sécrétions naturelles; la crémaillère permet d'adapter à la taille le cerceau, qui est recouvert de velours pour ne pas blesser les hanches. On le maintient au cran voulu en donnant un tour de clef. D'après une tradition, cette ceinture est celle dont Henri II revêtait Catherine de Médicis: légende bien improbable, car la ceinture est d'une mesure trop exiguë pour avoir pu s'appliquer au riche embonpoint de la reine.
La deuxième ceinture conservée au musée de Cluny se compose de deux plaques de fer forgé, gravé, damasquiné et repiqué d'or, réunies dans le bas par une charnière et dans le haut par une ceinture en fer ouvragé et à brisures. Autour des plaques et de la ceinture, des trous sont destinés à la piqûre des doublures. La plaque de devant porte à l'extrémité inférieure une ouverture dentelée de forme allongée; l'ouverture de celle de derrière est en forme de trèfle. Cette cuirasse défie d'un côté comme de l'autre les tentatives les plus audacieuses. C'est un véritable ouvrage italien. Et l'on sait l'influence précise que l'Italie exerça sur nos chevaliers au seizième siècle, qui lui empruntèrent, entre autres galanteries, l'amour des inversions sexuelles. Mérimée rapporta cette ceinture d'Italie pour en faire présent au musée de Cluny.
L'une de ces ceintures doit provenir du musée d'artillerie, primitivement installé à Saint-Thomas d'Aquin, puis aux Invalides. Un correspondant de l'Intermédiaire des chercheurs et des curieux l'y a vue vers 1865; en 1870, elle n'y était plus.
A l'occasion de l'enquête instituée par ce savant recueil, une communication intéressante fut faite par le conservateur du musée royal d'armures et d'antiquités de Bruxelles:
«Les ceintures «tranquillisantes», ou «de garantie» qui ont donné lieu, au siècle dernier, à un procès fort curieux, sont assez rares. Le musée royal d'armures et d'antiquités de Bruxelles, à la direction duquel je suis préposé, en possède une en parfait état de conservation, et qui a été rapportée de l'Escurial par notre savant archiviste Pritchart. On assure qu'elle fut employée par Philippe II, jaloux de conserver intact le sanctuaire de la légitimité. Ce que vous appelez si bien «la porte cochère et la poterne» est également armé d'un rang de palissades de fer, d'un aspect terrifiant.
«Dr SCHUSTE[22].»
Le docteur Caufeynon, dans l'ouvrage que nous avons cité, parle d'un appareil, exposé au musée Tussaud, de Londres, du type rigide avec protection antérieure et postérieure, dont les ouvertures sont garnies de dents aiguës.
Nous possédons enfin quelques rares documents iconographiques, précieux en la matière. Une image, très populaire en Allemagne au seizième siècle, représentait une femme portant, pour tout vêtement, un chapeau sur la tête et une ceinture de chasteté autour des reins. Cette femme avait à sa gauche un amoureux, à l'air inquiet, vieux et d'allure opulente, dans la sacoche duquel la belle puisait à pleine main. De l'autre côté, un jeune et beau garçon recevait de la dame la clef qui devait ouvrir le trésor mal gardé.
Deux gravures anonymes du dix-huitième siècle traitent à peu près identiquement le même sujet. Dans l'une, une jeune femme nue, dont la vertu est protégée par une ceinture de chasteté, est serrée de près par un seigneur empressé et impatient qui s'efforce de détacher l'appareil, tout au côté d'un lit qui attend les amoureux, et dans les rideaux duquel un amour vole en riant, tenant dans sa main droite une clef. La légende est explicite:
Vous qui, dans vos humeurs jalouses, Gênez sans cesse vos épouses, Malgré tous vos verrous et tous vos cadenas, L'Amour, en prenant ses mesures, Aura la clef de vos serrures. Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.
Dans la seconde gravure, la jeune beauté ceinturée est assise, nue, sur un lit. Un jeune seigneur reçoit d'un amour, voltigeant dans les rideaux, une couronne et la clef libératrice. Légende:
L'Amour seul a la clef des cœurs, Il brave et verrous et serrure, La jalousie est une injure Dont il sait venger les fureurs. Pour rendre une épouse fidèle, Il ne faut que savoir être aimable près d'elle.
Quelque saugrenue que soit cette invention, elle a inspiré à Voltaire un joli conte en vers, que le poète, âgé de vingt ans, adressait à une dame contre laquelle son mari avait pris cette brutale précaution. Ce poème fut imprimé pour la première fois en 1724.
LE CADENAS Je triomphais; l'Amour était le maître, Et je touchais à ces moments trop courts De mon bonheur et du vôtre peut-être: Mais un tyran veut troubler nos beaux jours. C'est votre époux: geôlier sexagénaire, Il a fermé le libre sanctuaire De vos appas; et, trompant nos désirs, Il tient la clef du séjour des plaisirs. Pour éclaircir ce douloureux mystère, D'un peu plus haut reprenons cette affaire. Vous connaissez la déesse Cérès. Or en son temps Cérès eut une fille Semblable à vous, à vos scrupules près, Brune piquante, honneur de sa famille, Tendre surtout, et menant à sa cour L'aveugle enfant que l'on appelle Amour. Un autre aveugle, hélas! bien moins aimable, Le triste Hymen, la traita comme vous. Le vieux Pluton, riche autant qu'haïssable, Dans les enfers fut son indigne époux. Il était dieu, mais avare et jaloux: Il fut cocu, car c'était la justice. Pirithoüs, son fortuné rival, Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral, Au dieu Pluton donna le bénéfice De cocuage. Or ne demandez pas Comment un homme, avant sa dernière heure, Put pénétrer dans la sombre demeure: Cet homme aimait; l'amour guida ses pas, Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes, Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes: De sa chaudière un traître d'espion Vit le grand cas et dit tout à Pluton. Il ajouta que même, à la sourdine, Plus d'un amant festoyait Proserpine. Le dieu cornu, dans son noir tribunal, Fit convoquer le Sénat infernal, Il assembla les détestables âmes De tous ces saints dévolus aux enfers, Qui, dès longtemps en cocuage experts, Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes. Un Florentin lui dit: Frère et Seigneur, Pour détourner la maligne influence Dont Votre Altesse a fait l'expérience, Tuer sa dame est toujours le meilleur: Mais, las! Seigneur, la vôtre est immortelle. Je voudrais donc, pour votre sûreté, Qu'un cadenas de structure nouvelle Fût le garant de sa fidélité. A la vertu par la force asservie, Lors vos plaisirs borneront son envie; Plus ne sera d'amant favorisé. Il plût aux dieux que, quand j'étais en vie, D'un tel secret je me fusse avisé!» A ce discours les damnés applaudirent Et sur l'airain les Parques l'écrivirent. En un moment, fers, enclumes, fourneaux Sont préparés aux gouffres infernaux; Tisiphonè, de ces lieux serrurière, Au cadenas met la main la première; Elle l'achève, et des mains de Pluton Proserpine reçut ce triste don. On me conta qu'essayant son ouvrage, Le cruel dieu fut ému de pitié, Qu'avec tendresse il dit à sa moitié: «Que je vous plains! vous allez être sage.» Or ce secret, aux enfers inventé, Chez les humains tôt après fut porté; Et depuis ce, dans Venise et dans Rome, Il n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme Qui, pour garder l'honneur de sa maison, De cadenas n'ait sa provision. Là, tout jaloux, sans crainte qu'on le blâme, Tient sous la clef la vertu de sa femme. Or votre époux dans Rome a fréquenté; Chez les méchants, on se gâte sans peine, Et le galant vit fort à la romaine; Mais son trésor est-il en sûreté? A ses projets l'Amour sera funeste: Ce dieu charmant sera notre vengeur; Car vous m'aimez, et quand on a le cœur De femme honnête, on a bientôt le reste.
Le plaidoyer que nous publions en ces pages a été prononcé en 1750 par un avocat de Nîmes, Freydier, en faveur d'une malheureuse que son amant forçait à se laisser cadenasser.
Le sieur Berlhe avait séduit la demoiselle Lajon. Un jour, à la veille de son départ pour un long voyage, il obligea la jeune personne à supporter l'adaptation à son corps d'une ceinture avec cadenas. C'était «une espèce de caleçon bordé et maillé de plusieurs fils d'archal entrelacés les uns dans les autres et formant une ceinture qui allait aboutir par devant à un cadenas dont le sieur Berlhe avait la clef. Ce contour, qui formait l'enceinte de la prison dont il était le geôlier, avait diverses coutures cachetées au moyen d'empreintes de cire d'Espagne rouge, posées d'espace en espace. Le sieur Berlhe en avait le cachet qui était d'une gravure toute singulière et inimitable.»
Toute cette machine était construite de façon qu'à peine il restait un très petit espace tout hérissé de petites pointes qui le rendaient inaccessible; le sieur Berlhe aurait bien voulu pouvoir le fermer, mais les nécessités de la nature s'y étaient opposées. «Encore ce petit détroit était-il garni d'une quantité d'empreintes qui se répondant circulairement les unes aux autres, étaient comme autant de sentinelles qui veillaient à la sûreté de la place, ou comme autant d'eunuques qui gardaient la porte des plaisirs, le séjour des délices.»
Le geôlier n'ayant voulu remettre ni le cachet ni la clef à la prisonnière, la demoiselle Lajon présentait une requête pour qu'il fût tenu de livrer l'un et l'autre devers le greffe et que par deux accoucheuses nommées d'office et dûment assermentées, il fût procédé à l'ouverture de ce cadenas et à la levée de la ceinture.
L'avocat Freydier, présentant cette requête devant la Cour, reprochait au sieur Berlhe ces «précautions à l'italienne» et doctoralement affirmait qu' «il est plus à propos de contenir le sexe, non par des cadenas ni par des chaînes matérielles, mais par celles de l'honneur, en lui inspirant les véritables sentiments.» Les soins défiants, protestait-il, ne font pas la vertu des femmes. Et il demandait des dommages et intérêts assez considérables pour imposer au coupable la contrainte salutaire de remplir ses engagements. Il voulait dire sans doute que la demoiselle Lajon désirait contraindre ce farouche amant à devenir un mari aimable. Le beau sexe ne se décourage pas aisément: il sait qu'il a de si belles revanches à prendre!
Nous ignorons quelle suite fut donnée à cette plainte légitime et nous le regrettons, car il eût été curieux de connaître sur ce point délicat l'avis éclairé de la magistrature française.
Ce plaidoyer a été réimprimé à Bruxelles en 1863, en un in-18 de XVI-55 pages; 2 planches et une préface par Philomneste Junior. Une reproduction de cette édition a été faite à Bruxelles, imprimerie de J. Rops, in-12 de XV-56 pages.
Enfin Isidore Liseux a publié en 1883 Les cadenas et ceintures de chasteté, Notice historique, suivie du plaidoyer de Freydier, avocat à Nîmes, XL-65 pages, 5 figures dans le texte.
