I (continued 4)
Reading edition
— Ne pourrais-je pas aller avec elle?
— Non, mon enfant, tu iras voir la petite fille lorsqu'elle sera en convalescence, mais avant c'est inutile de me le demander.
Ce soir-là, M. Grandville devait rester à la maison après le dîner. Edith était bien joyeuse car son père avait tant d'occupations que c'était une fête chaque fois qu'il annonçait une soirée de famille. Et ce jour-là cette perspective était d'autant plus délicieuse qu'elle avait étudié pour lui un morceau de piano, et qu'elle avait à lui raconter tant de choses qu'il lui eût semblé impossible d'attendre un jour de plus.
Après le dîner M. Grandville s'assit dans son grand fauteuil, celui que sa petite fille appelait "le fauteuil de joie" parce qu'il s'y installait lorsqu'il avait une bonne heure à donner à la vie de famille.
— Papa, demanda Edith, as-tu beaucoup de temps ce soir?
— Pourquoi me demandes-tu cela puisque je t'ai dit que je ne sors pas?
— Oui, mais tu ne vas pas tout de suite prendre ton journal, ou bien ton gros livre. Je demande si tu as beaucoup de temps pour moi.
— Je te donne tout mon temps jusqu'à ce que tu ailles te coucher. Pour aujourd'hui le journal te cède la place… Es-tu contente?
— Quel bonheur! J'ai tant de choses à te dire, papa.
— Vraiment? Je croyais que tu avais un morceau de piano à me jouer.
— Oui, mais cela, ce n'est rien; ce sera bien vite fait. J'ai énormément de choses à te raconter.
— Eh bien, je suis prêt à recevoir cette avalanche. Qu'est-ce que c'est donc que cette multitude de choses que tu as à me dire?…
— Tu verras…
— Sont-elles gaies ou tristes?
— Je crois qu'elles sont tristes, répondit Edith, après un instant de réflexion.
— Tant pis. J'aime mieux que ma petite fille me dise des choses gaies.
— Il y en a peut-être qui te feront rire, papa, répliqua Edith, qui pensait à Charlot et à ses drôles de propos, mais pourtant c'est plutôt triste que gai. J'ai beaucoup à te raconter et aussi beaucoup à te demander.
— Des questions profondes qui mettront ma science en défaut, comme lorsque tu voulais savoir, quand tu étais petite, si les anges mettent leurs bonnets de nuit pour dormir…
— Oh! non, non, papa. Je ne suis plus si sotte à présent.
— Eh bien, dit la mère, si tu commençais par la musique?… Ensuite vous pourrez causer tout à votre aise.
Le morceau de piano était joli et le père en fut enchanté.
— Je veux te faire un petit cadeau pour le plaisir que tu m'as fait, dit-il. Que voudrais-tu avoir? Reste dans les limites d'une sage modération; j'ai dit un petit cadeau, tu sais.
Edith réfléchit, puis elle répondit:
— Mais, papa, je n'ai envie de rien.
— Vraiment? Penses-y bien encore.
Tout à coup, relevant la tête et laissant voir ses yeux brillants, elle s'écria:
— Papa, ce que je voudrais, c'est de l'argent.
— De l'argent! répéta le père un peu étonné. Qu'est-ce qu'une petite fille comme toi peut faire avec de l'argent?
— Des cadeaux.
— C'est vrai; c'est une bonne réponse. Mais tu en as déjà de l'argent. Tu as reçu l'autre jour dix francs.
— Ah! voilà, papa, c'est justement l'histoire que j'ai à te raconter. Mets-toi bien au fond de ton fauteuil et écoute-moi.
— As-tu donc envie que je dorme?
— Non, pas du tout, mais je veux que tu sois bien afin que tu ne t'impatientes pas, parce que mon histoire est très longue.
On avait apporté la lampe et madame Grandville avait pris son ouvrage. Edith se percha sur les genoux de son père et commença.
Elle raconta très en détail ce que nous savons déjà, sa première rencontre avec Fleurette et tout ce qui en était résulté. Lorsqu'elle en arriva à la seconde partie de son récit, c'est-à-dire à ce qui s'était passé le jour même, madame Grandville lui vint en aide une ou deux fois pour le compléter. Le père écouta avec un intérêt qui ne laissait rien à désirer. Il rit des drôles de propos de Charlot, il s'attendrit sur la pauvre petite malade, il approuva l'envoi qu'on lui avait fait, il promit même de donner deux bouteilles d'un vin vieux qui lui ferait beaucoup de bien, et il exprima l'espoir qu'elle serait bientôt rétablie.
— Et à présent, papa, demanda Edith en finissant, devines-tu ce que je voudrais?
— Je n'ai pas besoin de le deviner puisque tu me l'as dit. Je te donne vingt francs.
— Est-ce assez pour acheter un lit avec un sommier, un matelas, un oreiller? demanda la petite fille.
— Non, certainement, ma fille, mais tu as bien de l'ambition.
— Pense, papa, que Fleurette est couchée sur une mauvaise paillasse. Il lui faut un lit. Si tu veux me donner de quoi l'acheter tu ne me feras pas de cadeau au jour de l'an.
— Petite rusée! tu sais bien que j'en serais le premier puni. Je me trouverais trop malheureux de ne pas te voir contente.
— Mais je serai contente. Je me souviendrai que tu m'as fait un beau cadeau.
Monsieur Grandville consulta du regard sa femme qui lui répondit:
— Ce serait certainement de l'argent bien placé.
— Allons, dit-il, je voulais t'en donner vingt, tu m'en prends cent… Je suis volé comme dans un bois. Combien me devras-tu de baisers pour cela?
— Cent, papa! cent baisers!… Je vais te les payer tout de suite.
— Non, non, ce serait trop. Nous nous en lasserions tous les deux. Donne-moi un à-compte.
Elle lui en donna bien cinquante avant qu'il criât grâce. Après quoi Edith alla se coucher heureuse de sa journée et plus heureuse encore du lendemain.
A côté de son assiette, au déjeuner, elle trouva cinq belles pièces d'or. Son père était déjà sorti.
— C'est beaucoup pour une petite fille comme toi, dit madame Grandville, et tu ne dois pas t'attendre à obtenir toujours tout ce que tu demanderas… Mais cette fois-ci je suis heureuse que la générosité de ton père te permette de faire un bien réel à notre pauvre petite malade.
Edith sortit toute joyeuse avec sa mère. Elle tâtait souvent sa poche pour s'assurer que le porte-monnaie si bien garni était en sûreté. Madame Grandville lui laissa le plaisir de payer elle-même la literie. Lorsque tout fut choisi et expédié, il restait encore une petite somme qui fut employée à acheter l'étoffe pour une paire de draps, et ce paquet-là fut envoyé chez madame Grandville.
Edith ne se possédait plus de joie en pensant que non seulement elle avait pu procurer un bon lit à la petite malade, mais encore qu'elle travaillerait pour elle. Dès que l'étoffe fut arrivée, Félicie dut l'aider à tailler les draps. Jamais broderie d'or et de soie ne fut commencée avec un plus grand ravissement.
Et il faut rendre à Edith ce témoignage que, bien que les surjets et les ourlets fussent un peu longs, et même lui semblassent interminables, elle ne se relâcha pas de son zèle et ne permit pas qu'aucune autre main que la sienne y fît un seul point.
XX
Petite mère fut transportée dans son beau lit neuf sans presque en avoir conscience. Etait-ce le résultat de ce bien-être tout nouveau pour elle, ou celui du traitement, ou bien encore le triomphe de sa bonne constitution? Personne n'aurait pu le dire, mais à partir de ce moment il y eut dans son état un changement visible, et le médecin parla de guérison. Le progrès lent continua au travers de quelques retours de fièvre. Elle commença bientôt à faire attention à ce qui se passait autour d'elle, à écouter ce qui se disait. Elle avait aussi des moments de vrai sommeil et prenait avec plaisir le vin et le bouillon que madame Grandville lui envoyait. Un jour celle-ci vint elle-même; Petite mère la regarda attentivement, mais elle ne dit rien qui pût faire deviner qu'elle l'avait reconnue. Le médecin avait si fortement recommandé qu'on lui épargnât tout ce qui pouvait l'émouvoir et surtout lui rappeler les impressions pénibles qu'elle avait eues avant sa maladie, qu'on n'osa lui faire aucune question; mais on vit bien qu'elle paraissait faire un effort pour réfléchir et se rappeler. Le lendemain elle demanda qui était la dame qu'elle avait vue.
Le nom de madame Grandville ne lui apprenait rien, mais elle se tut et ne demanda rien de plus.
Une après-midi, Charlot, qui s'ennuyait cruellement de sa soeur, se glissa dans la chambre que madame Charles venait de quitter pour rentrer un moment dans la sienne. Petite mère était toute tranquille dans son petit lit, les yeux ouverts et le regard naturel. Il s'approcha d'elle plus doucement qu'il n'avait coutume de faire, car il commençait à comprendre qu'elle avait besoin de ménagements. Elle voulut avancer sa main pour lui faire une caresse, mais elle n'en eut pas la force, la petite main retomba.
— Embrasse-moi, Charlot, dit-elle.
Il lui donna un baiser.
— Veux-tu rester un peu avec moi?
— Je veux bien, mais on me grondera. Ils disent toujours qu'il faut te laisser tranquille… Je m'ennuie tant, Petite mère!…
Les lèvres pâles de la malade s'entr'ouvrirent pour répondre, mais elle ne dit rien et regarda Charlot d'un air de compassion.
Ils restèrent un moment silencieux. Charlot se balançait d'un pied sur l'autre, incapable qu'il était de se tenir tranquille malgré sa bonne volonté. Petite mère, qui sentait que ce mouvement faisait tourner sa tête si faible, fermait les yeux pour ne pas le voir.
Au bout de deux minutes qui avaient paru bien longues à Charlot, elle lui dit:
— Qui m'a donné ce beau lit, le sais-tu?
— Mais oui, cria Charlot joyeusement, c'est elle, la "petite dame". — Elle a envoyé le lit et du vin, et du bouillon, et sa maman est venue te voir, et madame Perlet a dit que c'étaient des personnes bien comme il faut.
— La petite dame!… répéta la malade de sa voix faible.
Encore un silence, puis elle reprit:
— Charlot, est-ce qu'elle a dit?…
Elle ne put s'expliquer mieux, mais Charlot comprit.
— Elle a dit, répondit-il, qu'elle t'avait donné la pièce de cinquante centimes en or.
Petite mère referma les yeux. C'était une joie si intense de savoir qu'elle n'était plus accusée de vol que, si elle l'avait sentie dans sa plénitude, elle n'aurait pas pu la supporter.
Las du silence qui avait recommencé et n'osant pourtant le rompre, Charlot quitta la chambre. Lorsque madame Charles entra, la petite malade était paisiblement endormie, les mains sur sa poitrine, les lèvres entr'ouvertes par un demi-sourire. Elle avait une apparence de calme et de bien-être si complet que la vieille dame se dit en la regardant:
— Comme elle paraît mieux! Voilà la première fois que je la vois dormir d'un aussi bon sommeil.
Le lendemain madame Perlet était dans cette loge qu'elle devait bientôt quitter, lorsqu'une figure jeune et souriante lui apparut.
— Est-ce ici que demeure une petite fille qu'on appelle Petite mère?
— Oui, sans doute, mais que lui voulez-vous? La pauvre enfant est bien malade.
— Bien malade!… répéta Sylvanie, car c'était elle, on l'a deviné, — mais pas dangereusement pourtant?…
— Si dangereusement que ce n'est que d'aujourd'hui qu'on espère la sauver. Que lui voulez-vous?…
— Pauvre petite! qu'est-ce qui l'a rendue malade?
— J'ai idée que c'est le chagrin… On l'a accusée de vol… La pauvre enfant a trop souffert. L'injustice fait tant de mal!…
Madame Perlet parlait avec une certaine âpreté, oubliant qu'elle avait eu sa part dans cette injustice.
Sylvanie avait pâli et regardait la concierge d'un air consterné.
— Pauvre Petite mère! dit-elle. Comment avons-nous pu la soupçonner!… La croix est retrouvée de ce matin. Je suis venue le dire sans perdre une minute.
— Ah! dit madame Perlet en regardant attentivement la jeune fille, c'est donc vous, Sylvanie… Vous auriez bien pu prendre la peine de retrouver votre croix un peu plus tôt. Ca nous aurait épargné bien des tracas, et à cette pauvre enfant une maladie qui n'a pas encore dit son dernier mot.
Sylvanie aurait volontiers pleuré en écoutant ces paroles, et pourtant il n'y avait pas eu de sa faute dans tout cela; elle ne pouvait se faire de reproches.
— Ecoutez, Madame, dit-elle, je vais vous raconter comment les choses se sont passées. Lorsque je revins à la maison après avoir confié les deux enfants à madame Nanette pour les ramener, je m'aperçus que je n'avais plus ma croix d'or. Il me semblait bien être sûre que je ne l'avais pas revue depuis le moment où je la leur avais montrée la veille, mais je voulais pourtant espérer qu'elle s'était perdue en chemin, ou peut-être dans la cour de la ferme lorsque j'avais mis les enfants sur la charrette. En dépit de ma grand'mère, qui soutenait que c'étaient eux qui l'avaient prise, j'ai refait le chemin en cherchant partout et je suis allée demander à la ferme si personne ne l'avait vue. Nous avons encore cherché tout le jour sans rien trouver, et il m'a bien fallu croire que les autres avaient raison. Madame Nanette a dit qu'elle retrouverait les petits voleurs et qu'elle me rapporterait ma croix si elle était encore entre leurs mains. Vous comprenez que lorsque le lendemain elle est venue nous dire qu'ils l'avaient vendue pour une pièce de dix francs nous n'avons plus eu aucun doute; j'ai regardé ma croix comme entièrement perdue, et je n'ai plus fait de recherches. Je n'y pensais plus guère, car on se console assez vite de ces malheurs-là, quand tout à coup, ce matin, en nettoyant l'étable de ma chèvre, je vois briller quelque chose, je le ramasse… c'était ma croix d'or à moitié couverte de terre. Je ne savais comment m'expliquer cela, mais je me suis souvenue tout à coup que j'avais pris une brassée de foin, qui avait servi de lit aux enfants, pour l'apporter à Brunette; sans doute la croix y était tombée, et comme elle était légère elle s'y est perdue et n'a été retrouvée que lorsque le foin a été mangé. Heureusement encore que ma chèvre ne l'a pas avalée avec sa provende… Mais que cette pauvre petite en ait tant souffert, voilà ce qui fait mal!…
Le récit de la jeune fille avait adouci madame Perlet. Dans de telles circonstances il eût été vraiment impossible que Petite mère ne fût pas soupçonnée, surtout par des personnes qui ne savaient rien d'elle. Elle offrit une chaise à Sylvanie et lui donna quelques détails sur la maladie de l'enfant.
— Elle est mieux aujourd'hui; elle reconnaît tout le monde et parle même un peu. Peut-être que ça lui fera plaisir de vous voir, car elle nous a parlé de vous et de votre jolie chèvre, mais il ne faut pas la faire causer, elle est encore trop faible.
— Vous pouvez compter sur moi, répondit la jeune fille.
Elles montèrent ensemble. Madame Perlet n'avait pas revu la malade depuis que, au lever du soleil, elle l'avait laissée assoupie pour aller faire son ouvrage. Elle trouva un grand changement. Madame Charles l'avait lavée, lui avait mis du linge propre, sa tête était soulevée par un oreiller; elle avait vraiment l'air en convalescence.
Elle sourit et ses joues se colorèrent faiblement lorsqu'elle aperçut Sylvanie qu'elle reconnut aussitôt. Celle-ci s'approcha pour l'embrasser. Elle était tout émue en voyant à quel point quelques jours de maladie avaient changé cette petite figure déjà si chétive.
Petite mère fixa sur elle ses grands yeux sérieux.
— Je n'ai pas pris la croix d'or, dit-elle.
— Je le sais, je le sais, ma petite. La croix d'or est retrouvée depuis ce matin. Je sais maintenant que c'est moi qui l'avais perdue.
Petite mère se laissa retomber comme lorsqu'elle avait appris que la "petite dame" était retrouvée. Il semblait que la joie fût toujours trop forte pour elle, et qu'elle pût moins bien la supporter que le chagrin.
Alors Sylvanie s'assit auprès d'elle et, prenant sa main dans la sienne, elle commença à lui parler doucement, très doucement et très tranquillement, de la chèvre, du jardin, des fleurs des prés et de tout ce qui pouvait l'intéresser sans l'agiter. Charlot était entré et avait pris place sur les genoux de la visiteuse.
— Vous ne savez pas, dit-il tout à coup. Petite mère a dit que la croix d'or est au cou de la chèvre.
On rit de cette idée. Petite mère ne se rappelait pas l'avoir dit, mais on lui expliqua que c'était un de ses rêves de fièvre, et elle sourit aussi. Sylvanie raconta de nouveau à Charlot où elle avait retrouvé la croix.
— Tu vois, dit-elle, que si elle n'était pas au cou de la chèvre elle était au moins bien près d'elle.
— Alors nous ne l'avions pas volée!… s'écria le petit garçon.
On rit encore, mais toujours sans bruit pour ménager la malade; puis Sylvanie se leva en disant qu'elle devait s'en aller de peur de lui faire du mal; mais avant cela elle se pencha vers elle pour lui dire quelques mots tout bas, et la petite figure pâle s'illumina joyeusement.
Qu'étaient-ce donc que ces paroles que personne n'avaient entendues, sinon Petite mère?
— Quand tu seras plus forte, avait dit Sylvanie, je reviendrai et je t'emmènerai avec moi, afin que tu puisses boire du lait de ma chèvre et respirer le bon air des bois.
Quelle joie avait brillé dans les yeux de l'enfant! mais une inquiétude vint bien vite la troubler.
— Et Charlot?… demanda-t-elle.
— Il viendra aussi, naturellement. Je sais bien que sans lui tu ne pourrais pas être heureuse.
Après cette visite, Petite mère dormit profondément pendant plusieurs heures. Lorsqu'elle se réveilla il faisait presque nuit; elle crut d'abord qu'il n'y avait personne auprès d'elle, mais elle s'aperçut bientôt que Charlot dormait aussi, la tête appuyée sur son lit. Elle se souleva pour le regarder et vit qu'il avait sur ses joues deux grosses larmes à demi-séchées et que sa respiration était précipitée comme lorsqu'on a pleuré.
— Pauvre Charlot! pensa-t-elle, madame Perlet est bien bonne pour lui, mais je lui manque… Il s'ennuie de moi…
Et elle se mit à le caresser doucement.
Le contact de cette main familière réveilla le petit dormeur; il regarda autour de lui d'un air étonné, puis s'écria joyeusement:
— Petite mère, es-tu guérie?
— Je suis beaucoup mieux, mon chéri.
— Ah! je suis bien content! Maintenant je pourrai rester avec toi… on ne me chassera plus toujours. Je serai bien sage, Petite mère, je ne veux pas te faire de peine, je veux te soigner… Si tu savais comme je prendrai soin de toi quand je serai grand!… Je te porterai quand tu seras fatiguée, et je te donnerai tout ce que j'aurai…
— Tu es gentil, dit Petite mère plus touchée qu'elle ne pouvait l'exprimer.
— J'étais bien triste sans toi… Je voulais toujours monter, mais on disait: Non, non, tu lui ferais du mal. Et j'ai entendu la vieille dame qui disait qu'il ne fallait pas me laisser venir près de toi parce que j'étais égoïste… Est-ce vrai, Petite mère, que je suis égoïste?…
Elle ne pouvait pas dire non, elle ne voulait pas dire oui… Elle répondit donc:
— Tu ne le seras plus, Charlot.
— Qu'est-ce que c'est que d'être égoïste?
Petite mère réfléchit. Elle n'avait là-dessus qu'une idée très-confuse.
— Je ne sais pas bien, dit-elle, mais ce n'est pas joli.
— C'est peut-être quand on prend tout pour soi? reprit le petite garçon éclairé par sa conscience.
— Oui, peut-être…
— Je n'ai pourtant pas été égoïste quand je t'ai apporté mon chocolat, tu sais?… le premier jour que tu étais malade. Et tu n'as pas voulu le manger!… C'était vilain, Petite mère.
— Je ne me rappelle pas, Charlot.
— Oh! que si… tu fermais la bouche, comme ça!… Et pourtant tu savais bien que ça me ferait plaisir si tu le mangeais…
Petite mère ne trouva rien à dire pour sa défense; elle ne se souvenait pas de ce vilain trait dont on l'accusait, mais elle était toute disposée à reconnaître qu'elle aurait dû consentir à quoi que ce fût pour faire plaisir à Charlot.
La conversation commençait à la fatiguer, le petite garçon lui-même s'en aperçut.
— Ecoute, dit-il, je vais te donner de ton bon vin. Madame Perlet dit que ça te fait tant de bien. Où est la bouteille? Ah! la voilà… Tiens, j'en verse un plein verre… Bois-le…
— Non, non, Charlot, on ne m'en donne que le fond du verre, une cuillerée seulement à la fois. Je ne pourrais pas en boire tant que ça. Oh! je t'en prie!…
Il n'écoutait rien, et approchant le verre plein des lèvres de sa soeur, il menaçait de le lui verser dans le gosier si elle ne voulait pas l'avaler de bonne grâce. C'était ainsi que Charlot entendait tenir sa promesse de la soigner si bien. Heureusement madame Charles survint au moment où la pauvre petite allait céder, ne pouvant plus lutter, même d'une manière passive, en tenant les lèvres serrées. Charlot fut grondé, renvoyé, et alla pleurer à sa place favorite sur l'escalier. Il avait beaucoup fatigué sa soeur qui eut une moins bonne nuit. Malgré cela elle était mieux le lendemain et elle demanda instamment qu'on permît à Charlot de venir s'asseoir auprès d'elle. Madame Charles se fit prier. Elle ne pouvait comprendre quel plaisir Petite mère trouvait à la société de ce méchant garçon, et lui offrit à la place celle de son chat qui, au moins; ne la fatiguerait pas.
— Je veux bien qu'il vienne sur mon lit, répondit Petite mère, mais je veux aussi Charlot.
— Non, dit la vieille dame avec décision, je n'exposerai pas cette pauvre bête à la méchanceté de ce petit drôle. Il faut choisir… l'un ou l'autre, mais pas tous les deux.
— Alors, je veux mon Charlot. Il est si triste sans moi! ajouta-t-elle d'un air suppliant.
Madame Charles, un peu scandalisée de ce choix, alla appeler Charlot et se retira dans sa chambre avec son chat. Les deux enfants se retrouvèrent avec joie. Petite mère était bien plus en train de causer que la veille; elle questionna Charlot sur tout ce qui s'était passé depuis sa maladie, en particulier sur les visites de la maman de la "jolie petite dame".
— Ah! dit-elle, lorsque Charlot lui eut raconté tout ce qu'il savait, maintenant je sais que le bon Dieu nous entend quand nous prions. Tu vois, Charlot, il leur a dit à tous que je n'avais pas pris la croix d'or…
— C'est vrai… dit le petit garçon d'un air réfléchi. Je voudrais bien savoir où il demeure.
— Il paraît qu'il nous connaît bien, lui, puisqu'il nous entend… Je voudrais savoir s'il sait mon nom et le tien, Charlot, et s'il connaît nos figures…
— C'est bien sûr qu'il sait nos noms, répondit Charlot, sans ça comment aurait-il pu dire aux gens: Petite mère n'a pas volé la croix d'or?
— C'est vrai… Eh bien, maintenant, je vais lui demander que le père soit guéri et qu'il revienne.
— Madame Perlet a dit qu'elle irait le voir, avec moi, dimanche, reprit Charlot. Mais j'aimerais mieux y aller avec toi, Petite mère.
— Peut-être que je ne serais pas encore assez forte, Charlot. Je ne crois pas que je pourrais marcher très loin.
— Je te porterai quand je serai grand, tu sais…
— Oui, mais dimanche tu ne seras pas encore grand.
— Je suis pourtant un peu grand, répliqua le petit garçon, se levant et se tenant droit comme un fusil. Tu verras, tu verras, Petite mère, comme nous serons heureux quand je serai tout à fait grand. Tu ne sais pas comme je serai gentil!…
— Tu es déjà bien gentil à présent, mon Charlot.
Et là-dessus ils s'embrassèrent.
XXI
Quelque jours s'étaient écoulés et un grand changement avait eu lieu dans la pauvre maison. La famille Perlet avait quitté la loge et s'était installée dans une maison voisine. Le cordonnier avait retrouvé un peu de travail et sa femme faisait un petit ménage; ils avaient emmené Charlot dans leur nouvelle demeure et partageaient avec lui le peu d'air respirable et le morceau de pain qu'ils possédaient.
— Là où il y a assez pour six, il y a assez pour sept, disait le père.
Cette maxime a cours parmi les pauvres, mais, si elle y est souvent mise en pratique, ce n'est pas sans qu'il en résulte des privations. Pour faire la part du septième il faut bien rogner un peu celles des six autres, et chacun sait que, dans une famille, ce n'est pas aux plus petits que l'on ôte volontiers le pain de la bouche.
Vous avez souvent vu, en peinture du moins, un nid où tous les oisillons tendent à la fois leur bec affamé au père qui leur apporte la nourriture. La table qui rassemblait trois fois par jour la famille du cordonnier ressemblait beaucoup à ce tableau classique… Les oisillons étaient très affamés et le père, hélas! ne rapportait qu'un bien petit vermisseau; mais la bonne humeur et la confiance en Dieu assaisonnaient le chétif morceau de pain, et personne ne se plaignait. La mère elle-même faisait taire ses soucis. Ne savaient-ils pas tous que des temps meilleurs viendraient?… Personne ne songeait à trouver que Charlot fût de trop. On l'aimait bien d'ailleurs, quoiqu'il ne fût pas toujours aimable, et madame Perlet avait pour lui plus d'indulgence que pour ses propres enfants. "Pauvre petit, il n'a pas eu de mère," disait-elle lorsqu'il faisait quelque sottise. Quant à Petite mère, depuis qu'elle l'avait soignée et lui avait sacrifié plus d'une nuit de sommeil, elle l'aimait comme la prunelle de ses yeux.
Les nouveaux occupants de la loge n'étaient nullement aimables. Ils étaient de la race des concierges hargneux et rageurs, de vrais chiens de garde. Lorsque Charlot passait pour aller auprès de sa soeur on trouvait toujours moyen de lui dire quelque chose de désagréable; tantôt il apportait de la boue à ses souliers, tantôt il se mettait dans le chemin de la concierge qui balayait; jamais un mot amical, ou tout au moins bienveillant. Le pauvre petit passait aussi vite que possible, tâchant de ne pas être aperçu. L'absence des Perlet avait bien changé la maison, surtout pour ceux des locataires à qui le souci du loyer pesait le plus lourdement. Si Charlot avait moins que tout autre trouvé grâce devant leurs yeux, c'est qu'ils savaient bien que son père était à l'hôpital et le paiement du terme de juillet n'était rien moins qu'assuré.
Ces terribles concierges avaient, en outre, un grand défaut: ils n'aimaient pas les chats plus que les enfants. Le Charlot à queue était aussi malmené que le Charlot à deux jambes. Il avait reçu maints coups de balai, et même une fois tout un seau d'eau sale sur sa belle fourrure fauve. Je vous laisse à penser si madame Charles avait trouvé le procédé de son goût.
Il régnait dans toute la maison un esprit de mécontentement et d'hostilité contre les nouveaux occupants de la loge.
Un matin Charlot entendit en passant des miaulements aigus. Il voulait se hâter de monter sans être aperçu, mais le spectacle qui s'offrit à ses yeux le retint cloué à sa place. Son ennemi, le chat bien-aimé de la vieille dame, était pendu par les pieds de derrière à une ficelle et le neveu de la concierge, un garçon de quatorze ans qui venait l'aider le matin, frappait à tour de bras avec une baguette le pauvre animal qui miaulait à fendre le coeur et se tordait convulsivement… Oh! si sa maîtresse avait pu le voir!…
Charlot, n'écoutant que son indignation, se précipita sur le jeune garçon, et l'empoignant tout à coup par les jambes, au moment où il s'y attendait le moins, il le fit tomber tout de son long. Alors, voyant bien qu'il ne pouvait rien de plus contre un adversaire beaucoup plus grand et plus fort que lui, il s'enfuit en criant de toutes ses forces. Le méchant garçon s'était relevé et le poursuivait dans l'escalier. Le pauvre chat était resté suspendu; il ne recevait plus de coups, mais sa position n'en était pas moins très pénible pour un animal accoutumé à ses aises.
Charlot courait toujours et lorsque, arrivé au milieu du second étage, il se vit sur le point d'être atteint par le gamin furieux, il cria de tout son gosier:
— Madame Charles, ils tuent votre chat!
La porte de la bonne dame se trouvait ouverte. Elle entendit ces paroles sinistres et se hâta d'accourir. Plusieurs personnes sortirent de leurs chambres attirées par les cris, et arrachèrent le pauvre Charlot des mains du méchant gamin qui le frappait impitoyablement.
— Où est-il? où est-il?… criait la vieille dame toute bouleversée.
— Dans la loge, répondit Charlot, pendu à une ficelle.
Il n'y avait pas rhumatisme qui pût empêcher madame Charles de descendre avec une rapidité dont elle-même ne se croyait plus capable. Arrivée à la loge elle trouva son chat pendu, comme Charlot le lui avait dit. Heureusement c'était par les pieds, en sorte qu'il ne courait aucun danger pour sa vie. Mais comme il miaulait et comme il tremblait!… D'une main aussi tremblante que l'était la pauvre bête elle-même, sa maîtresse essayait vainement de la détacher, lorsque la concierge rentra. Sa vue redoubla l'indignation de la vieille dame qui, étant parvenue à défaire le noeud, prit son chat dans ses bras, et se retournant vers la nouvelle venue:
— Votre loge est donc un coupe-gorge?… lui dit-elle, on y tue les pauvres bêtes sans défense!…
— Voilà bien du bruit pour rien, répliqua la concierge. Quel mal ça lui faisait-il à cet animal? D'ailleurs ce n'est pas moi qui l'avais attaché là.
— Non, mais votre neveu ne le ferait pas sans votre permission. C'est odieux, Madame; je me plaindrai au propriétaire, Madame… Vous haussez les épaules… Eh bien, je vous citerai en police correctionnelle, Madame.
— Comme il vous plaira, Madame. Un procès parce qu'un petit garçon a fouetté un chat, ce sera du nouveau.
— Mais c'est mon chat, Madame, et personne n'a le droit de le toucher…
— Alors gardez-le dans votre chambre, Madame, et personne ne le touchera.
Toute la maison était rassemblée sur l'escalier et l'on riait de bon coeur de cette scène, mais au fond tout le monde était pour madame Charles, car personne n'aimait la nouvelle concierge et son polisson de neveu.
Bientôt le calme se rétablit, chacun rentra chez soi. Madame Charles emporta Minet toujours tremblant dans ses bras, et la concierge, restée seule avec son neveu, lui administra une paire de soufflets pour le remercier de lui avoir attiré des ennuis. Charlot s'était réfugié auprès de sa soeur.
Lorsque madame Charles eut fait prendre un peu de lait à son chat, lorsqu'elle l'eut vu, tout à fait calmé, s'endormir sur son édredon, elle se souvint de sa petite malade.
— Oh! madame Charles, s'écria Petite mère en la voyant entrer, voyez comme il saigne, mon pauvre Charlot!
Et en effet il avait reçu un coup de poing qui lui avait mis la figure dans un lamentable état.
Alors madame Charles se souvint que c'était Charlot qui l'avait appelée au secours de son chat, et que c'était pour ce précieux animal qu'il avait été battu. Son coeur se réchauffa et s'attendrit pour lui; elle le lava avec de l'eau fraîche, elle mit une compresse sur le nez malade… et elle alla lui chercher… devinez-vous?… une tasse de lait!…
Alors Charlot, bien restauré, raconta en détail son aventure. Il n'était pas peu fier du rôle qu'il avait joué dans cette affaire, et Petite mère l'admirait de tout son pouvoir.
— N'est-ce pas qu'il a été courageux? demanda-t-elle à madame Charles. Ce grand garçon… il est beaucoup plus fort que Charlot… il aurait pu lui faire beaucoup de mal. Et puis vous voyez bien maintenant, madame Charles, qu'il n'est pas méchant pour les bêtes.
— Non, j'aime beaucoup le chat maintenant, dit Charlot qui avait un sentiment très vif de ses vertus nouvellement acquises. Quand je serai grand je lui donnerai du lait. A présent je n'ai plus besoin de compresse, mon nez ne me fait presque plus mal… Ah! quand je serai grand, comme je le rosserai, ce vilain garçon!
— Ecoute, Charlot, quand tu passeras devant la loge, tâche qu'il ne te voie pas… il te battrait encore.
— Non, non, il n'oserait pas! s'écria le petit héros.
Ce jour-là Charlot avait grandi de dix pieds à ses propres yeux, et Petite mère le trouvait digne de toute son admiration. A partir de ce moment madame Charles le traita toujours avec égards et lui permit de rester dans la chambre tant qu'il voulait.
Tels étaient les incidents qui venaient distraire Petite mère pendant la première partie de sa convalescence. Le dimanche qui suivit l'aventure du chat elle eut une visite qui lui fit un bien grand plaisir. Céline, le petite fille aux tresses blondes et au grand tablier de cotonnade, était venue voir sa marraine et avait demandé en passant des nouvelles de sa petite protégée. Lorsqu'elle apprit que Petite mère était malade, elle alla demander à sa marraine, qui avait un jardin, un joli bouquet et elle le lui apporta. Céline était toujours gaie, toujours contente. Elle avait une robe neuve qui lui avait été donnée par une dame pour qui elle travaillait: sa grand'mère la lui avait taillée et elle se l'était cousue. Elle la portait ce jour-là pour la première fois, et sa marraine lui avait acheté une paire de bottines neuves.
Mais elle ne pouvait rester longtemps, elle demeurait si loin!… Lorsqu'elle fut partie la petite malade se sentait égayée par son joyeux babil et ses frais éclats de rire.
Et ce même jour, pour comble de bonheur, Charlot apporta de bonnes nouvelles du père. Il était beaucoup mieux; on espérait que dans deux semaines il pourrait revenir à la maison. Charlot avait beaucoup à raconter au retour de l'hôpital.
— Pense, Petite mère, dit-il, nous avons acheté une belle orange pour le père, pas à l'hôpital parce qu'elles sont plus cher, mais dans une boutique. Madame Perlet a dit comme ça: "Je ne suis pas bien riche, mais on n'aime pas à venir les mains vides." Et alors nous sommes allés dans la grande salle, et le père nous a parlé, et il a tout de suite demandé: "Où est Petite mère?" Madame Perlet a dit comme ça: "Elle est un peu malade, mais ça ne sera rien." Alors moi j'ai dit: "Non, elle est très malade… mais elle ne mourra pas, parce que, à présent, elle peut boire du bon vin et du bouillon." Alors madame Perlet m'a pincé le bras et elle a dit: "Laisse-moi donc parler, petit nigaud, qu'as-tu besoin d'inquiéter ton père?" Alors le père a dit: "Il faut me dire la vérité, madame Perlet: quand j'ai vu que personne ne venait me voir dimanche, j'ai bien pensé qu'il y avait un malheur." Alors on lui a raconté que tu avais eu tant de chagrins et que tu étais tombée malade… Et le père a dit… Attends, je veux bien me rappeler ce qu'il a dit…
Charlot, qui n'avait de sa vie fait un aussi long discours, reprit après un instant de réflexion:
— Il a dit comme ça: "Alors elle n'avait pas volé!…"
— Il le croyait!… dit Petite mère à demi-voix, mais avec un accent de tristesse profonde.
Au moment même où Charlot faisait à sa soeur son récit, madame Perlet racontait aussi à son mari ce qui s'était passé. Arrivée aux paroles qui avaient tant ému Petite mère, elle continua ainsi:
— Oh! Seigneur, que je lui ai répondu, la pauvre enfant! est-ce qu'elle serait capable de ça, elle qui n'a pas sa pareille dans ce monde pour le coeur et la bonne conduite. — Alors il a dit tout bas: "Ma pauvre Petite mère, ma pauvre Petite mère… moi qui l'ai soupçonnée! Je ne me le pardonnerai jamais. Ai-je été assez malheureux pendant ces quinze jours! Je ne le croyais pourtant pas tout à fait, mais j'avais peur. C'est si dur d'avoir faim, et puis je savais bien comme la petite aime ce gamin-là, et je me disais que peut-être pour lui… Ah! je m'en veux à présent d'avoir eu de pareilles idée!"
— Après ça, continua madame Perlet, je lui ai raconté la maladie de la petite, et il m'a remerciée de ce que nous avons pris soin d'elle et de Charlot. C'est un homme bien doux et bien comme il faut, mais il a encore l'air très-malade. C'est malheureux que nous ne soyons plus concierges de la maison, car nous aurions patienté pour son terme, tandis que, maintenant, on ne tiendra compte de rien… Comment est-ce qu'ils veulent, ces gens-là, qu'un homme qui est à l'hôpital depuis des semaines puisse payer son terme? Ce n'est pas raisonnable, en vérité… Enfin, nous lui nourrirons son petit jusqu'à ce qu'il puisse de nouveau travailler. Nous ne pouvons pas faire plus, n'est-ce pas?
— Non, dit le cordonnier, malheureusement.
— Il le rendra peut-être un jour à nos enfants.
— Si ce n'est pas lui, ce sera un autre; les braves gens ne sont pas rares en ce monde, ajouta M. Perlet.
— Il y en a aussi de très mauvais, reprit sa femme. Ces nouveaux concierges, par exemple… On dit…
— Allons! allons! Madame Perlet, je ne me soucie pas d'en rien savoir. On croit nous faire plaisir en disant du mal d'eux, comme si nous étions meilleurs parce qu'ils sont méchants! Ne nous mêlons pas de ce qui se passe dans cette loge, cela ne nous regarde plus. Nous avons bien de quoi nous occuper à notre propre besogne.
Madame Perlet se tut, comme elle faisait toujours quand son mari lui donnait une leçon, et elle commença à préparer la soupe du soir. Peu à peu tous les enfants rentrèrent. Charlot revint de chez sa soeur et la famille se rassembla autour de la table.
— M. Perlet, dit tout à coup Charlot en regardant autour de lui, c'est encore plus petit ici que dans la loge.
— A peu près la même chose. Pourquoi dis-tu cela, mon garçon?
— Pourquoi n'avez-vous pas pris une grande maison? demanda encore Charlot au lieu de répondre.
— C'est que, vois-tu, mon garçon, plus une maison est grande, plus on paie cher, et nous ne sommes pas bien riches, répondit le cordonnier en riant.
— Eh bien, dit Charlot avec sérieux, quand je serai grand je vous donnerai beaucoup d'argent.
— Merci, mon petit homme, et où le prendras-tu?
— Je ne sais pas, mais le bon Dieu a donné à Petite mère ce qu'elle lui a demandé, et moi je lui demanderai beaucoup d'argent.
— Ah! dit M. Perlet, cette prière-là, je ne te promets pas qu'elle sera exaucée.
XXII
Nous sommes maintenant au mois de juin; les arbres n'ont plus de fleurs, mais le feuillage en est devenu plus riche et plus épais; l'herbe est plus haute; les roses sauvages fleurissent dans les haies; de tous côtés on entend le bourdonnement des insectes: la chaleur fait partout éclore des milliers de vies qui n'auront qu'un jour. Tout s'épanouit et se vivifie aux doux rayons du soleil; la campagne est encore fraîche comme au printemps et déjà opulente comme en été.
Petite mère et Charlot sont en route vers la petite maison sur la lisière du bois. Sylvanie voulait venir les chercher avec la charrette de madame Nanette, mais la petite convalescente n'aurait peut-être pas pu supporter les cahots de ce véhicule primitif, et madame Grandville a voulu qu'elle fît le voyage dans une voiture. Et sur cette voiture on a mis le lit de Petite mère, car elle n'est pas encore en état de dormir sur une botte de foin; il faut la traiter avec ménagements. Jamais elle n'a été si gâtée, elle qui, il y a si peu de temps encore, ne savait pas ce que c'était que d'être comptée pour quelque chose. Elle en est tout étonnée et parfois même un peu embarrassée… Cela lui semble peu naturel qu'on la soigne ainsi… Mais elle se laisse faire. Comment pourrait-elle résister? Elle n'a pas encore beaucoup de force et d'ailleurs elle trouve une certaine douceur dans sa vie nouvelle.
Petite mère fait donc le voyage en voiture avec Charlot et Sylvanie; on l'a étendue dans le fond, un petit oreiller sous sa tête, et les deux autres se sont mis sur le devant. A chaque instant Charlot l'appelle pour lui faire admirer ceci ou cela, mais elle est encore faible et bien vite fatiguée de regarder… Pourtant le petit garçon ne se laisse pas décourager.
— Oh! Petite mère, regarde… Voilà la rue où nous avons passé, voilà la boutique du boulanger où étaient les deux petits garçons qui mangeaient des gâteaux. S'ils nous voyaient aujourd'hui, ils seraient bien étonnés… Voilà le beau jardin que tu m'as laissé regarder. Je puis le voir un peu en me tenant debout. Petite mère, te rappelles-tu comme tu m'as vite laissé retomber?
— Tu étais si lourd, Charlot! dit la petite qui se sent encore écrasée par ce poids.
Il retrouve ainsi à chaque pas un souvenir. Petite mère a fermé les yeux et ne lui répond plus. Sa tête tourne, elle ne peut plus regarder ces maisons, ces murs, ces maigres arbres qui passent si vite.
— Laisse-la tranquille, Charlot, dit Sylvanie, tu vois bien qu'elle est fatiguée.
Lorsque la voiture roule enfin entre des prés en fleurs et des haies vertes, la petite fille retrouve la force de regarder. Elle aime tant la campagne!… son petit coeur s'épanouit aux rayons de ce doux soleil. Il lui semble qu'elle a déjà repris des forces.
Enfin la voiture s'arrête à quelques pas de la maison connue. Le cocher descend de son siége et Sylvanie l'aide à transporter le petit lit. Charlot est très fier d'avoir reçu la mission de tenir la bride des chevaux. Lorsque le lit est dressé dans une toute petite chambre à côté de la grande cuisine, Sylvanie vient chercher la malade qu'elle prend sans ses bras.
— Tu ne pèses pas plus qu'une plume, dit-elle, j'aime mieux te porter que de porter Charlot. J'espère que tu seras plus lourde en partant.
Petite mère a bien un peu d'inquiétude au sujet de l'accueil que lui fera la grand'mère sourde; elle a recommandé à Charlot d'être poli et tranquille, mais elle sait qu'on ne peut guère compter sur sa sagesse. Elle est bien surprise en voyant la vieille dame quitter son fauteuil et venir au-devant d'eux… Son regard exprime la compassion et elle répète: "Pauvre petite! pauvre petite!…"
De sa main ridée elle caresse les cheveux frisés de Charlot, qui la regarde d'un air effaré, mais comprend bien vite qu'ils sont reçus cette fois avec bienveillance. Sylvanie était parvenue à lui faire entendre toute l'histoire de la croix d'or et du chagrin de Petite mère, et comme la pauvre grand'mère n'était pas méchante mais seulement vieille, infirme et d'une humeur un peu revêche, elle avait éprouvé une compassion réelle pour la pauvre enfant et ne demandait pas mieux que de réparer, selon son pouvoir, son injustice.
Sylvanie alla poser Petite mère dans le fauteuil de la vieille dame et la petite fille, tout interdite d'une telle audace, regarda celle-ci d'un air craintif, s'attendant à une protestation indignée. Au lieu de cela la grand'mère vint elle-même lui mettre un oreiller sous la tête et la couvrir d'un petit châle. "Car, dit-elle, il fait plus froid dedans que dehors."
Le lit fut bien vite fait, on y porta la malade, quoiqu'elle assurât qu'elle était tout à fait capable de marcher jusque-là. Lorsqu'elle fut bien établie, la porte grande ouverte lui permettant de voir tout ce qui se passait dans la cuisine, elle se sentit si heureuse qu'elle ne put s'empêcher de pleurer.
— Tu es triste, lui dit Sylvanie qui venait à chaque instant voir comment elle se trouvait.
— Oh! non…
— Alors pourquoi pleures-tu?
— Je ne sais pas. Je suis contente et je voudrais pouvoir dire merci. Tout le monde est si bon!…
Sylvanie l'embrassa, puis elle disparut et revint un moment après avec un bol de lait. Petite mère le but avec plaisir; depuis bien longtemps rien ne lui avait semblé si bon.
Lorsque Sylvanie eut fini de tout ranger dans la maison, elle prit Charlot par la main et ils revinrent bientôt amenant avec eux une visite pour Petite mère. C'était Brunette qui eut un peu de peine à se laisser persuader d'entrer dans la petite chambre, craignant peut-être que ce ne fût une prison, mais elle finit par céder et la malade eut le plaisir de lui donner un peu de pain. Elle ne s'ennuya pas un moment pendant cette première journée; Sylvanie allait, venait, faisant le ménage, chantant, riant, parlant d'une voix éclatante pour se faire entendre de sa grand'mère, et à toute minute adressant à Petite mère un mot ou un sourire en passant. C'était certainement plus gai que la société de madame Charles, bonne et dévouée, mais toujours un peu taciturne et un peu sévère, à moins que son chat ne fût en cause; alors elle savait s'animer. Sylvanie répandait la vie et la joie tout autour d'elle; il semblait que personne ne pût être malheureux dans son voisinage. Charlot aussi, sous cette douce influence, était content, de bonne humeur et prêt à rendre service. Il courait çà et là pour chercher tout ce que la ménagère lui demandait, et elle multipliait les commissions pour l'occuper. Il alla de lui-même cueillir des fleurs pour Petite mère qui les aimait tant.
— Demain, dit Sylvanie, s'il fait beau comme aujourd'hui tu pourras t'asseoir sous un arbre, mais pour le moment tu es mieux dans ton lit; le voyage est assez pour un jour.
Oui, elle était très bien dans son lit, elle ne désirait rien de plus. Lorsqu'elle eut encore bu du lait dont elle ne pouvait se lasser, elle s'endormit en regardant une branche de roses qui entrait par la fenêtre à travers un grillage et venait se balancer tout près d'elle. Sylvanie poussa la porte pour que le bruit ne la réveillât pas et dit à Charlot d'aller jouer dehors.
Petite mère se réveilla très rafraîchie, très reposée. Elle s'aperçut qu'il y avait dans la cuisine une visiteuse, car Sylvanie causait à voix basse, et ce ne pouvait être ni avec la vieille dame sourde, ni avec le bruyant Charlot. Elle resta immobile et les yeux fermés parce qu'elle se trouvait bien ainsi, et au bout d'un moment les voix devinrent plus distinctes. Peut-être, sans s'en douter, parlait-on un peu plus fort; peut-être aussi l'oreille de la petite fille s'était-elle accoutumée à ce murmure qui lui avait d'abord paru insaisissable.
Sylvanie disait:
— Elle est très faible et très maigre, c'est vrai, mais elle est guérie; elle va maintenant reprendre des forces.
— Ne vous y fiez pas, répondait l'autre voix, — Petite mère croyait déjà l'avoir entendue sans pouvoir lui donner un nom, — elle n'est pas guérie, elle n'a qu'un souffle de vie. Elle n'en a pas pour longtemps, c'est moi qui vous le dis… et ce serait un bonheur pour elle de mourir… une pauvre enfant sans mère… elle aurait trop à souffrir! Voyez-vous, si je devais m'en aller, j'aimerais mieux emmener avec moi ma pauvre petite fille… ça me déchirerait moins le coeur que de la laisser. Les garçons, c'est différent; ils ont leur père, mais le meilleur père ça ne peut pas remplacer une mère pour une fille. Votre Petite mère ira rejoindre la sienne, j'en réponds. Déjà quand elle était sur ma charrette je m'étais dit: En voilà une, avec ses grands yeux, qui n'a pas un bien long fil de vie à dérouler. Maintenant que je l'ai vue ici, sur ce lit, toute pareille à une figure de cire, je suis encore plus sûre de ce que je vous dis.
— Pensez à ce qu'elle a souffert, Madame Nanette, à ce qu'elle a supporté depuis qu'elle était toute petite. Ce n'est pas étonnant qu'elle soit chétive.
— C'est bien ce que je dis… Elle a trop souffert. Les jeunes plantes, ça a besoin de soleil; ça ne peut pas pousser dans une terre dure et froide… Allez, elle sera mieux là-haut!…
En prononçant ces derniers mots madame Nanette se leva pour s'en aller. Sylvanie l'accompagna, puis elle rentra, et encore tout émue des prédictions de la bonne dame elle vint doucement s'asseoir auprès du lit de Petite mère.
La voyant éveillée elle lui demanda si elle se sentait mieux.
— Je me sens très bien, répondit la petite, puis elle ajouta, ses grands yeux sérieux attachés sur ceux de la jeune fille:
— Est-ce vrai, ce qu'elle disait?…
Sylvanie tressaillit. Etait-il possible que l'enfant eût entendu?…
— De qui parles-tu? demanda-t-elle.
— La dame a dit que je devrai bientôt mourir…
— Elle n'en sait rien… absolument rien… Tu es beaucoup mieux, ma petite, et la campagne va te remettre tout à fait. Madame Nanette est accoutumée aux bonnes joues rouges de ses enfants, et parce que tu es maigre et pâle elle te croit bien malade, mais elle se trompe.
— A cause de Charlot je ne voudrais pas mourir, dit Petite mère d'un air pensif.
— Mais tu ne mourras pas… Ne te mets pas cela en tête!…
— Non, continua l'enfant, mais je sais qu'on meurt quelquefois tout jeune. Beaucoup d'enfants sont morts d'une mauvaise fièvre dans la maison où nous étions avant… Il y avait une petite fille de dix ans; nous avons été au cimetière avec les voisins… Cela ne me ferait pas beaucoup de peine de mourir puisque ma maman est morte, mais c'est à cause de Charlot, et puis le père aussi… il serait triste.
Sylvanie aurait volontiers battu madame Nanette pour sa malencontreuse conversation. Elle faisait de son mieux pour effacer l'impression que Petite mère en avait reçue, mais elle voyait bien que ce serait difficile.
Tout à coup celle-ci, qui avait paru un moment plongée dans ses réflexions, l'interpella vivement:
— Pourquoi a-t-elle dit que je suis malheureuse et qu'il vaudrait mieux pour moi mourir?… Je ne suis pas malheureuse… Tout le monde est bon pour moi et Charlot m'aime tant…
— C'est vrai, dit Sylvanie, elle se trompait bien, madame Nanette. Tu es une heureuse enfant, et nous ne pouvons pas nous passer de toi, Petite mère, aussi le bon Dieu te laissera avec nous, j'en suis sûre.
— Je le lui demanderai, dit l'enfant.
Ce soir-là, avant de s'endormir pour la nuit, Petite mère ajouta à la prière que sa mère lui avait enseignée ces mots qui sortirent du fond de son coeur. "Bon Dieu, laisse-moi rester avec Charlot! je suis si heureuse, tout le monde est si bon pour moi… Je voudrais bien vivre encore longtemps."
Charlot couchait sur le foin dans un coin de la grande cuisine. Il était enchanté et trouvait ce lit bien meilleur que la paillasse que depuis quelque temps il avait partagée avec les petits Perlet. Il y serait seul au moins, et personne ne pourrait se plaindre de ses coups de pied. Charlot était ivre de joie de se retrouver à la campagne. Il avait pris ses ébats dans le jardin, il s'était roulé sur l'herbe du sentier, il avait cueilli des fleurs par poignées pour Petite mère, il avait joué avec l'eau de la fontaine jusqu'à ce que son unique pantalon fût trempé à être tordu. Quand il revint pour manger sa soupe et se coucher il était sale à faire peur, mais heureux comme un roi.
— Allons, dit Sylvanie, toujours de bonne humeur, va te laver le visage et les mains à la fontaine et puis couche-toi bien vite afin que je puisse en faire autant de ton pantalon et le mettre sécher devant le feu avant qu'il soit tout à fait éteint. Demain matin un coup de fer l'achèvera. Gtand'mère, j'irai demain demander à madame Nanette si elle ne pourrait pas nous prêter quelques nippes de son petit Joseph pour Charlot, et puis je lui ferai un pantalon avec un morceau de ma toile.
— Et tes chemises? demanda la vieille dame.
— Oh! ça n'en prendra pas beaucoup, il n'est pas bien grand, notre Charlot. Quant à la pauvre petite je lui taillerai une robe dans ma jupe lilas qui est devenue beaucoup trop courte pour moi. L'étoffe n'en est plus bien bonne, mais ça lui fera encore de l'usage, elle est si soigneuse.
Lorsque le lendemain matin Charlot se réveilla et voulut se lever pour courir au jardin, il n'y avait pas moyen de mettre son pantalon qui n'avait pas voulu sécher pendant la nuit. Sylvanie lui dit qu'il fallait attendre et pendant que le fer chauffait elle l'affubla du jupon rapiécé de Petite mère qui, tombant presque sur le bout de ses pieds, lui faisait un costume assez convenable. Mais Charlot le trouvait indigne de lui; il refusa d'aller ainsi accoutré chercher de l'eau à la fontaine et s'assit sur son lit d'un air fort mécontent. Il fallut même se fâcher pour obtenir qu'il vînt boire son lait près de la table. Sylvanie se moqua un peu de sa mauvaise humeur, qui se changea alors en colère… Vous représentez-vous ce petit homme vêtu de son long jupon, rouge de fureur, frappant des pieds et menaçant des poings? C'était vraiment un spectacle à voir… Petite mère ne se doutait de rien; elle dormait encore et on avait fermé la porte pour qu'elle fût tranquille.
Sylvanie commença par rire de cette grotesque petite figure, mais lorsqu'elle vit que c'était un sérieux accès de colère, elle prit le petit méchant par le bras pour le mettre dans un coin noir où elle tenait son bois. Charlot se débattait comme un furieux.
— C'est comme ça que tu faisais avec ta pauvre soeur, lui dit-elle; je t'ai vu la battre une fois, mais avec moi tu n'en prendras pas aussi à ton aise… Tu vas te mettre là jusqu'à ce que tu sois plus raisonnable.
— Vous êtes méchante! cria Charlot exaspéré par le calme de la jeune fille. J'aime bien mieux Petite mère; elle ne me fait jamais de mal, elle… Elle est bien meilleure que vous. Petite mère! Petite mère!… je veux que tu viennes… Je ne veux pas rester avec cette méchante Sylvanie!…
La porte de la petite chambre s'entr'ouvrit doucement et Petite mère parut sur le seuil tout effrayée… Les cris de son frère l'avaient réveillée en sursaut et elle tremblait comme une feuille.
— Vois-tu ce que tu as fait, méchant garçon! dit Sylvanie en prenant Petite mère dans ses bras pour la reporter dans son lit. Elle dormait si bien et maintenant elle est toute tremblante. Allons, petite, tu dois être accoutumée à l'aimable caractère de ton Charlot, ainsi laisse-moi le mettre dans ce coin noir d'où il ne sortira que lorsqu'il m'aura demandé pardon des sottises qu'il m'a dites.
C'était la première fois de sa vie que Charlot était puni. Il avait été frappé, battu par des voisins lorsqu'il leur jouait de mauvais tours ou par des gamins plus forts que lui; quelquefois même il avait reçu un coup de son père, mais il n'avait jamais été puni lorsqu'il était méchant, comme il l'était en ce moment par Sylvanie. Petite mère se contentait de lui dire: "Oh! Charlot, tu me fais beaucoup de peine." Il avait cru qu'il en serait de même avec sa nouvelle amie, mais il s'était trompé, il le voyait bien maintenant.
Petite mère s'était recouchée et attendait avec anxiété l'issue de cette scène; Sylvanie repassait tranquillement le pantalon; Charlot avait cessé de crier. Il réfléchissait, chose salutaire qui ne lui arrivait pas souvent, et le résultat de ses réflexions fut qu'il valait mieux être sage que méchant, puisque, s'il se soumettait à demander pardon, il pourrait remettre son pantalon et aller courir dans la campagne. Une pensée meilleure encore, parce qu'elle était moins égoïste, lui vint aussi: c'est que Sylvanie avait été bien bonne pour lui et que ce n'était pas beau de la payer de cette manière, mais comme c'était difficile de demander pardon! Il ne l'avait jamais fait, son orgueil se révoltait. Pourquoi avait-il été méchant?… S'il ne s'était pas mis en colère il n'aurait pas eu besoin de demander pardon et de s'humilier devant Sylvanie. Non!… il ne le ferait pas!… il aimait encore mieux rester dans son coin noir tout le jour.
La lutte dura quelques minutes qui lui parurent très longues. L'inquiétude de Petite mère allait croissant, et si elle avait osé sortir de son lit et traverser le cuisine pour aller auprès de Charlot, elle l'aurait entouré de ses bras et lui aurait dit d'une voix suppliante: "Mon Charlot, je t'en prie, sois sage! demande pardon!"
Et probablement comme Charlot était doué d'un esprit de contradiction très prononcé, cela n'aurait fait que retarder la victoire du bon sentiment sur le mauvais.
Enfin une voix mal assurée sortit du recoin noir.
— Je veux être sage, disait-elle.
Sylvanie entr'ouvrit la porte et regarda Charlot qui eut un instant l'idée de reculer, mais elle avait un sourire sur les lèvres, cela le décida.
— Je suis fâché d'avoir été méchant, dit-il.
— A la bonne heure, c'est tout ce que je te demande. Maintenant viens mettre ton pantalon qui est à peu près sec, et tu iras me cueillir de l'oseille dans le jardin. Je te montrerai comment il faut t'y prendre.
Ce fut une heureuse matinée en dépit de son triste commencement. Charlot cueillit l'oseille pour la soupe, et, pour comble de bonheur, Sylvanie consentit à le laisser un moment conduire la chèvre le long du sentier, en lui attachant solidement autour de la taille la corde mince qui la retenait. Ils étaient donc inséparables, la chèvre et le petite garçon; il est facile de comprendre que cette situation devait donner lieu à de joyeuses luttes dans lesquelles Charlot était toujours vaincu, mais Sylvanie le suivait de près et ne permettait pas que Brunette abusât de sa force. Lorsqu'ils rentrèrent, Petite mère demanda à s'habiller; elle se sentait si bien et le temps était si beau. Sylvanie la porta sous le grand cerisier et l'assit dans le fauteuil qu'elle avait préparé pour la recevoir.
— Mais, dit Petite mère d'un air inquiet, il ne faut pas me mettre dans ce fauteuil.
— Tu t'y mettras jusqu'à ce que tu sois assez forte pour t'asseoir sur une chaise.
— Mais elle sera fâchée, peut-être…
— Qui?… ma grand'mère?… Je te dis que c'est elle qui le veut. Allons, souviens-toi que tu es une malade. Quand tu seras tout à fait guérie tu pourras t'asseoir par terre si tu veux.
Petite mère se soumit, mais non sans que son pauvre petit coeur restât quelque peu troublé.
Sylvanie l'avait quittée pour aller faire son ménage. Restée seule, elle avait fini, malgré ses scrupules, par se laisser aller tout au fond du fauteuil, et avait fermé ses yeux que le jour éblouissait. Il était près de midi, les oiseaux ne chantaient pas, mais on entendait le murmure léger de la brise dans le feuillage et celui des insectes dans l'herbe touffue. Tout cela était nouveau pour elle; elle n'avait pas la force de penser beaucoup, mais elle se laissait aller à un sentiment de bien-être inexprimable. Elle était à la campagne… Oh! que c'était beau la campagne! combien elle trouvait heureux ceux qui y vivent toujours! Elle fut tout à coup tirée de sa douce somnolence par un bruit de pas qui approchaient derrière elle; ce ne pouvait être ni Charlot, dont elle aurait bien reconnu les petits pas précipités, ni Sylvanie qui avait une démarche vive et légère. Celle de la personne qui s'avançait était lente et traînante. Etait-il possible que ce fût la vieille dame? Sans doute, alors elle venait réclamer son fauteuil, peut-être la gronder d'avoir osé s'y mettre… La pauvre petite était de nouveau toute tremblante.
Oui, c'était bien la vieille dame. Lorsqu'elle fut en face de Petite mère qui, dans sa terreur, s'était soulevée à moitié, elle la regarda d'un air de compassion et de bonté.
— Es-tu bien là, petite? lui demanda-t-elle.
Mais Petite mère ne se sentit pas encore rassurée. Elle savait qu'elle ne pouvait se faire entendre. Comment expliquer à la vieille dame que ce n'était pas sa faute si elle occupait son fauteuil et qu'elle voudrait bien pouvoir le quitter, mais qu'elle n'aurait pas la force de retourner seule à la maison et que Sylvanie lui avait dit qu'elle ne devait pas s'asseoir sur l'herbe. Elle la regardait d'un air moitié suppliant, moitié désespéré, car il lui était resté une terreur profonde de ses premiers rapports avec la pauvre sourde, et elle ne comprenait pas encore que celle-ci ne demandait qu'à réparer le tort qu'elle lui avait fait sans le vouloir.
— Eh bien, petite, répéta la vieille dame qui ne se doutait pas de la frayeur qu'elle lui inspirait, le trouves-tu bon, mon fauteuil?
Il faut se rappeler que la pauvre grand'mère n'entendait pas sa propre voix, qui était un peu rude, et ne pouvait la modérer. Cette voix paraissait formidable à la craintive Petite mère.
— Oh! madame, s'écria-t-elle, je ne savais pas… ce n'est pas ma faute…
Et, dans son effroi, elle se laissa glisser par terre malgré les efforts de la vielle dame qui tendait sa main tremblante pour la retenir.
Heureusement Sylvanie n'était pas loin. Elle arriva en courant, prit l'enfant à bras le corps et la réinstalla dans le fauteuil en lui disant:
— Petite folle, que fais-tu donc?
Puis, se tournant vers la vieille dame, elle lui cria:
— Elle croit que vous êtes fâchée de ce qu'elle est dans votre fauteuil, grand'mère.
— Non, non, répondit celle-ci, je lui donnerais bien volontiers mon fauteuil pour la dédommager du mal que je lui ai fait. Restes-y tant que tu voudras, ma fille, tu es la bienvenue.
Il n'y avait plus moyen de s'y méprendre. Petite mère comprit enfin que les sentiments de la vieille dame envers elle étaient d'une bienveillance extrême. Elle la remercia en se laissant aller de nouveau dans le fauteuil et, à partir de ce moment, elle se sentit tout à fait heureuse.
L'après-midi Sylvanie vint s'installer auprès d'elle avec son ouvrage: c'était le pantalon destiné à Charlot. On attacha la chèvre au tronc du cerisier et elle se mit à brouter de bonne grâce l'herbe rase qui croissait autour, donnant de temps à autre, par manière de diversion, un coup de dent dans une haie vive. Charlot s'amusait à se tailler, avec un vieux couteau ébréché, un petit bateau pour le faire aller sur la fontaine.
— Comme vous cousez vite, dit la petite convalescente en regardant Sylvanie.
— Tu trouves… Sais-tu coudre?
— Je me suis appris un peu, et une voisine m'a montré à mettre les pièces, mais je vais lentement, parce que je ne sais pas bien.
— Quand tu auras repris tes forces je te montrerai.
— Oh! merci.
Ce fut une délicieuse journée et certainement Petite mère fit plus de progrès pendant ces quelques heures passées en plein air et au milieu des arbres et des fleurs, que dans toute une semaine passée dans sa chambre sans air et sans soleil.
XXIII
Chaque jour, dès le matin, Petite mère s'établissait sous le cerisier. Elle ne trouvait jamais la journée trop longue: il y avait tant à regarder; tant à admirer… Tantôt c'était un oiseau qui voltigeait et sautillait autour d'elle, tantôt une fleur que Charlot lui apportait, tantôt un nuage au ciel qui changeait de place et de forme tandis qu'elle le suivait des yeux. Vers le soir, quand les ombres commençaient à s'allonger sur les prairies, on la ramenait à la maison. Le matin elle pouvait marcher en s'appuyant un peu sur le bras de Sylvanie, mais le soir elle était fatiguée et celle-ci la portait comme le premier jour. Les joues de Petite mère prenaient des teintes rosées comme elles n'en avaient pas eu depuis qu'elle était toute enfant; elles étaient aussi moins creuses et ses yeux paraissaient moins étrangement grands dans sa petite figure; sa bouche s'ouvrait souvent pour sourire. Elle était bien changée, mais elle avait toujours son air doux et sérieux, et le bonheur ne la rendait pas égoïste.
Un jour une voiture s'arrêta à l'entrée du sentier qui conduisait à la petite maison; c'était un événement. A part celle qui avait amené les enfants, Sylvanie ne se souvenait pas d'avoir vu pareille chose en sa vie. Elle regarda avec curiosité de la fenêtre de sa cuisine et vit descendre une dame et une petite fille qui s'avancèrent vers la maison. Alors Sylvanie essuya à la hâte ses mains qui étaient dans l'eau de savon et alla au-devant des visiteuses.
— Nous venons voir notre petite malade, dit madame Grandville, que la jeune fille reconnut alors pour l'avoir entrevue le jour où elle était allée chercher Petite mère. Quant à Edith elle ne l'avait pas encore rencontrée.
— Vous la trouverez dehors, Madame, je vais vous conduire auprès d'elle. Elle ne mérite presque plus le nom de malade, vous allez la trouver bien changée.
Petite mère les vit venir de loin, et reconnut aussitôt la "petite dame;" ses yeux brillèrent, elle rougit jusqu'à la racine des cheveux, et puis la timidité prit le dessus, et lorsque les visiteuses furent tout près d'elle elle n'osa rien dire, pas même tendre la main. Mais Edith ne se laissa pas arrêter par cette froideur apparente; elle l'embrassa en disant:
— Que je suis contente de te revoir, ma chère Fleurette.
Petite mère, tout interdite de s'entendre appeler ainsi, ne dit encore rien.
— Est-ce que tu m'as oubliée?
— Oh! non, répondit-elle avec un regard qui en disait bien plus que ses paroles, mais je ne m'appelle pas Fleurette.
— Je sais… Maman m'a dit qu'on t'appelle Petite mère. C'est gentil aussi, on dirait que c'est pour jouer; mais moi je t'appellerai toujours Fleurette parce que c'est le nom que je te donnais en pensant à toi. Cela ne te fait rien, n'est-ce pas? Où est Charlot?
— Il joue à la fontaine.
— Je vais le chercher, dit Sylvanie, mais il ne sera guère présentable.
Elle courut d'abord chercher des chaises pour les visiteuses, puis appeler Charlot qui vint, tout trempé et tout honteux, baissant la tête et ne voulant regarder personne en face. Pourtant au bout d'un moment, "la jolie petite dame" l'avait mis à l'aise et il babillait de bonne grâce tout en jouant avec les boucles blondes qui lui avaient laissé un si profond souvenir.
Quand madame Grandville eut bien admiré la bonne mine de la petite convalescente, la jolie vue qu'on avait sous le grand cerisier, la maison tout entourée de verdure, elle proposa à Sylvanie de venir avec elle jusqu'à la voiture pour y prendre quelques provisions qu'elle avait apportées.
— Si vous pouvez, lui dit-elle, nous donner vers la fin de l'après-midi quelque chose à manger, nous resterons un peu, et je dirai au cocher d'aller au village voisin et de revenir nous prendre avant la nuit.
— J'ai du lait de ma chèvre, du pain noir et du fromage, répondit Sylvanie, un peu inquiète de la modestie de ses ressources.
— Oh! alors nous ne manquerons de rien et si réellement cela ne vous gêne pas nous resterons.
Le cocher fut donc congédié et madame Grandville entra avec la jeune fille dans la maison.
Elle fut enchantée de l'ordre et de la propreté qui y régnaient, mais elle ne fit pas de compliments à Sylvanie, car celle-ci était si naturellement aimable et distinguée que l'on ne pouvait s'étonner que tout, autour d'elle, portât le même cachet.
La vieille grand'mère était assise sur une chaise près d'une fenêtre.
— Elle est très sourde, dit Sylvanie.
— Oh! cela ne m'empêchera pas de causer avec elle. J'ai une bonne voix pour me faire entendre des oreilles les plus dures.
Lorsque la grand'mère, qui ne s'était pas doutée de l'arrivée d'une voiture, eut compris à peu près qui était la visiteuse, celle-ci entama avec elle une conversation qui, bien qu'un peu pénible, marchait pourtant d'une manière tout à fait satisfaisante. Au bout d'une demi-heure madame Grandville était au courant de tout ce qui concernait Sylvanie et sa grand'mère. Elle prenait tant d'intérêt à ce que celle-ci lui racontait sur l'activité, le savoir-faire, la vaillance de sa petite-fille, que, tout heureuse d'être écoutée ainsi, la bonne dame aurait volontiers parlé jusqu'au soir.
Madame Grandville avait apporté ses crayons et elle voulut en profiter pour faire un croquis de la vieille petite maison à moitié cachée par les grands arbres qui, au premier coup d'oeil, l'avait frappée comme digne de figurer dans son album.
Elle choisit le point de vue le plus pittoresque et se mit à l'oeuvre. La vieille dame, flattée de ce qu'on faisait "le portrait de sa maison," vint sur le seuil pour jouir de la vue de l'artiste; Sylvanie allait et venait pour ses préparatifs, et sous le grand cerisier caché par un angle du mur, on entendait les voix de trois enfants qui causaient.
Petite mère n'était plus du tout intimidée. Elle avait la main dans celle d'Edith et la regardait avec des yeux brillants. Celle-ci avait trouvé place dans le grand fauteuil à côté d'elle et Charlot se tenait assis par terre à leurs pieds. Si ce n'avait été son admiration pour "la petite dame" il n'aurait certainement jamais abandonné la fontaine pour se tenir si tranquille et pendant si longtemps!… Ils étaient plongés dans une conversation qui les absorbait tous les trois. Petite mère racontait qu'elle avait demandé au bon Dieu de dire à ceux qui la croyaient coupable qu'elle n'avait pas volé, et elle ajoutait en regardant Edith de ses yeux pensifs:
— Il le savait bien, n'est-ce pas?
— Je le crois bien qu'il le savait. Il sait tout, même ce que nous ne disons à personne. Pauvre Fleurette, quand je pense que c'est moi qui suis cause que tu as été si malheureuse… Pourtant je ne croyais pas mal faire en te donnant ma pièce d'or. Mais maintenant tu n'y penseras plus, n'est-ce pas? Tu n'es pas fâchée contre moi!…
— Mais, dit Charlot qui n'avait écouté que les premiers mots, je voudrais pourtant bien qu'on me dît comment le bon Dieu pouvait le savoir.
— Que veux-tu dire? demanda Edith en caressant la bonne joue ronde du petit garçon. Est-ce que tu ne sais pas que Dieu voit tout?
— Nous ne savons rien, dit Petite mère tristement. On m'a dit de prier Dieu, mais je ne sais pas où il est. Est-ce que vous l'avez vu?
— Vu!… Mais personne ne l'a vu… On ne le voit pas…
— Alors comment le connaît-on?
La réponse était plus difficile qu'Edith ne l'avait cru au premier abord. Elle réfléchit un moment.
— Je ne sais pas bien, dit-elle… Jamais je n'ai eu l'idée de me le demander. Voyons, que j'essaie de le comprendre… D'abord tout ce qui est autour de nous, ces arbres, ces prés, le soleil et le grand ciel bleu, je sais bien que c'est lui qui l'a fait… Qui serait-ce? Les hommes ne pourraient pas.
— Et les maisons? demanda Charlot.
— Non. Les maisons, nous savons bien que les hommes les font, puisque nous le voyons tous les jours.
— Alors ils peuvent bien faire aussi les arbres?…
— Non, parce que, vois-tu, Charlot, c'est beaucoup plus difficile. Pense qu'un arbre est d'abord tout petit. Il croît… il grandit comme nous. Nous grandissons, tu sais, tandis que les maisons restent toujours comme on les a faites.
— C'est vrai… dit Petite mère.
— Maman m'a dit une fois que les hommes peuvent faire beaucoup de choses très belles, mais qu'ils ne peuvent rien faire de vivant.
— Je voudrais… commença Petite mère, et elle s'arrêta.
— Que voudrais-tu?
— Je voudrais qu'on me dît tant de choses!… Quand j'étais toute seule pendant que Charlot dormait et que le père ne revenait pas, je pensais quelquefois que le bon Dieu était tout près… Alors je n'avais plus peur et je lui demandais de nous donner du pain et de ramener le père. Ma maman me disait toujours; "Aie confiance en Dieu, demande-lui tout." Mais on ne m'a jamais rien expliqué, et quelquefois je pensais qu'il n'y avait personne pour m'entendre puisque jamais personne ne me répondait.
— Mais tu vois bien qu'il a pris soin de toi, Fleurette! Il t'entendait donc!…
— Oui, je le vois bien maintenant.
— Mais où est-ce qu'il est donc? demanda Charlot d'un ton impatient, car il lui fallait une réponse précise. Je croyais qu'il était dans le ballon, mais le monsieur a dit que non.
— Oh! Charlot, mon pauvre Charlot! s'écria Edith en riant, dans le ballon!… Mais le ciel même, le grand ciel bleu ne peut pas le contenir. Nous ne pouvons pas comprendre cela, mais nous pouvons au moins aimer Dieu et lui demander de nous apprendre à le connaître.
— Je l'aimerai quand je l'aurai vu, dit le petit garçon avec décision.
— Jésus a dit: Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur. Il faut donc bien que tu l'aimes, Charlot.
— Qui est ça, Jésus?
— Comment tu ne sais pas qui est Jésus? Et toi, Fleurette?
Petite mère était devenue toute rouge.
— J'ai vu son portrait dans une église, dit-elle. Il était sur une croix et il avait une couronne d'épines. Pourquoi est-ce qu'ils lui avaient fait tant de mal?
— Je vais vous raconter son histoire, dit Edith. Ecoute-moi bien, Charlot.
Il y avait une fois dans un pays, qu'on appelle la Judée, des bergers qui gardaient leurs troupeaux dans les champs. C'était la nuit et tout à coup ils ont vu une grande lumière et ils ont entendu une belle musique. C'étaient des anges qui chantaient. Tu sais ce que c'est que les anges, Charlot?
— Oui, dit le petit garçon, j'en ai vu dans les images.
— Eh bien, les anges dirent aux bergers que dans une ville qui s'appelait Bethléem il venait de naître un petit enfant. Alors ils se levèrent pour aller le voir et une étoile les conduisait…
— Une étoile!… répéta Petite mère avec étonnement.
— Oui, elle marchait devant eux et ils la suivaient.
— Une étoile n'a pas de jambes, dit Charlot d'un ton bourru.
— Non, mais elle marchait dans le ciel, et quand elle s'arrêta les bergers aussi s'arrêtèrent. Et ils trouvèrent le petit enfant Jésus dans une crèche. Tu sais ce que c'est?…
— Ah! oui, j'ai vu cela dans une boutique, répondit Petite mère, et on m'a dit que c'était l'enfant Jésus, mais je ne savais pas ce que cela voulait dire.
— Alors les bergers se sont mis à genoux devant le petit enfant…
— Pourquoi? demande Charlot étonné.
— Parce qu'ils savaient que ce pauvre petit enfant, couché dans cette crèche, était venu du ciel pour leur apprendre à connaître Dieu et à l'aimer. Ensuite il grandit, et il était toujours sage, toujours obéissant. Et quand il fut devenu un homme il faisait du bien à tout le monde, il guérissait les malades, il consolait ceux qui étaient malheureux. Il parlait du bon Dieu et il disait: "Aimez-le de tout votre coeur, et aimez les autres comme vous-mêmes." Alors ceux qui l'entendaient disaient: "Il nous parle de la part de Dieu," et ils allaient partout avec lui pour l'entendre encore. Et les petits enfants mêmes aimaient à aller auprès de lui parce qu'il les prenait dans ses bras et les bénissait. Mais les méchants le haïssaient et voulaient lui faire du mal. Et bientôt ils l'ont pris et l'ont cloué sur une croix avec une couronne d'épines sur la tête, et ils le frappaient et l'insultaient. Et lui, il demandait à Dieu de leur pardonner…
— Est-ce qu'il est mort? demanda Petite mère qui écoutait avec une attention intense.
— Oh! oui, il est mort… et il est retourné au ciel. Mais alors, maintenant, tu comprends, nous savons que le bon Dieu nous aime, puisque Jésus nous l'a dit. Nous savons qu'il veut nous pardonner notre méchanceté et nous rendre bons comme Jésus l'était.
Petite mère écoutait toujours les mains croisées sur ses genoux, les yeux pleins de larmes.
— Oh, dit-elle, si seulement il était encore sur la terre!…
— Oui, dit Edith, je le voudrais bien aussi, mais nous irons au ciel et nous le verrons si nous aimons Dieu de tout notre coeur et notre prochain comme nous-mêmes. Et alors aussi nous verrons Dieu…
En parlant ainsi Edith levait ses yeux bleus vers le ciel; il semblait qu'elle entrevît quelque chose dans les profondeurs de l'azur. Petite mère la regardait et son coeur se remplissait de pressentiments des choses éternelles. Charlot, un peu las d'une conversation si sérieuse, s'était mis à quatre pattes pour voir de plus près une fourmi qui trottait, affairée, parmi les brins d'herbe.
— Je t'apporterai un livre où tu pourras lire l'histoire de Jésus, dit Edith à Petite mère.
— Je ne sais pas lire, répondit la pauvre petite toute confuse.
— Oh! que c'est triste!… Mais tu apprendras, Fleurette; ce n'est pas très difficile, je suis sûre que tu sauras bien vite. Moi j'aime beaucoup à lire, mais j'aime encore mieux causer comme à présent. Quand tu seras guérie tu viendras me voir quelquefois, et je viendrai aussi chez toi. Nous causerons…
— Mais, dit Petite mère, moi, je ne sais rien…
— Je suis sûre que tu sais beaucoup de choses que je ne sais pas. Dis-moi un peu ce que tu sais faire…
— Rien… répéta la petite.
— Je suis sûre que tu sais faire ton lit, balayer ta chambre.
— Oui, mais ce n'est pas difficile. Je sais aussi faire cuire la soupe.
— Oh! que tu es habile! Moi je ne sais rien faire de tout cela. Quand je veux m'en mêler la femme de chambre me dit "Laissez, Mademoiselle, ce n'est pas votre affaire." Mais je voudrais apprendre aussi, car c'est amusant de faire le ménage. Et toi, Charlot, que sais-tu faire, gros garçon?
— Moi, répondit Charlot, je sais cueillir l'oseille, et quand je serai grand je saurai bâtir des maisons.
Sylvanie arrivait avec une petite table qu'elle couvrit d'une nappe un peu grossière, mais d'une parfaite propreté. Elle y posa des tasses, des assiettes, du lait, du pain de seigle, du fromage et une grande assiettée de fraises qu'elle venait de cueillir dans le jardin. C'était un repas charmant; Edith et sa mère croyaient n'en avoir jamais fait de si bon. Charlot en prit une large part sans se faire prier et Petite mère but son lait. Sylvanie allait et venait pour servir, tandis que ses poules s'aventuraient jusque sous le cerisier pour becqueter les miettes du festin. Il fallut ensuite montrer à Edith la chèvre dont elle venait de boire le lait, et Sylvanie voulut encore lui cueillir un bouquet moitié de fleurs de son jardin, moitié de fleurs des champs entremêlées d'herbes fines; tout cela prit du temps et le soleil était bien bas à l'horizon lorsque la voiture, qui avait attendu patiemment au bout du sentier, s'éloigna enfin emportant les deux visiteuses. Les habitants de la petite maison les suivirent des yeux tant qu'ils le purent, puis on rentra et Petite mère se remit au lit un peu lasse, mais les yeux brillants et le coeur joyeux.
— Je ne veux pas dormir, je veux penser, dit-elle à Sylvanie qui se penchait sur elle en lui souhaitant une bonne nuit.
— A qui veux-tu penser?
— A tout ce qu'elle m'a dit. Elle nous a raconté une si belle histoire, et maintenant je sais que Dieu nous aime…
Un quart d'heure après elle dormait paisiblement. De beaux et doux rêves la faisaient sourire, et lorsqu'elle s'éveilla dans la nuit elle se sentait si heureuse qu'elle aurait voulu pouvoir le dire à quelqu'un, mais tout le monde dormait. Par la petite fenêtre un rayon de lune se glissait dans la chambrette entre les branches du rosier; un rossignol tardif chantait dans les arbres et le murmure de la fontaine se mêlait à sa voix. Tout était si doux, si paisible. Petite mère se rendormit en souriant encore.
Oui, l'amour de Dieu veille sur vous, pauvres enfants, l'amour de Dieu vous enveloppe de toutes parts! Petite mère le sait maintenant. Pour en avoir conscience il faut un coeur d'enfant, un coeur pur et aimant. Quelle douceur infinie dans le sentiment de cet amour!
Elle dormit jusqu'au matin de ce sommeil profond et paisible, et lorsqu'elle se réveilla sa première pensée fut:
— Je suis tout à fait guérie…
Madame Nanette vint dans la journée, apportant un poulet de sa basse-cour pour la malade, et du beurre de sa façon pour Sylvanie. En regardant Petite mère, elle put à peine croire qu'elle avait sous les yeux la même enfant qui lui avait paru toute semblable à une figure de cire.
— Mais te voilà toute vivante, lui dit-elle, je n'aurais jamais cru qu'on pût changer à ce point en si peu de temps.
Et en s'en allant elle dit à Sylvanie:
— Vous aviez raison, ma fille, cette petite a l'air de vouloir vivre.
XXIV
Deux semaines après la visite d'Edith, Petite mère et Charlot se trouvaient de nouveau dans la chambre sombre que nous connaissons. Il faisait bien beau au dehors, mais les rayons du soleil n'y pénétraient guère, et leurs yeux n'étaient plus réjouis par la vue des arbres et des prés en fleurs, ni leurs oreilles par le murmure rafraîchissant de la fontaine. Brunette n'avançait plus sa jolie tête pour attraper un morceau de pain dans la main de sa petite amie; le joyeux rire de Sylvanie ne se faisait plus entendre. Quel changement!
Les enfants étaient dans la même attitude où nous les avons vus pour la première fois, Petite mère assise sur la chaise sans dossier et Charlot à ses pieds sur le plancher, la tête appuyée sur ses genoux; mais cette fois ils n'avaient pas faim, car, outre un bon déjeuner pris avant de quitter la maison sur la lisière du bois, ils avaient trouvé à leur arrivée un repas chez madame Charles.
Pourtant Charlot était triste et même un peu grognon.
— Je ne sais pas pourquoi nous sommes revenus ici, disait-il. C'est vilain cette chambre noire. J'aimerais mieux être resté là-bas, il y faisait si beau. Quand je serai grand, je veux rester toujours à la campagne.
— Mais, mon chéri, nous ne pouvions y rester puisque le père revient… Ne te réjouis-tu pas de le voir?
Charlot ne répondit rien.
— Aurais-tu voulu y rester tout seul?
— Non, avec toi…
— Mais moi, Charlot, je n'aurais pas voulu y rester maintenant que le père revient. Pense comme il serait triste s'il ne trouvait personne. Nous allons le soigner si bien! Il est encore faible… il faudra être bien sage, bien tranquille, Charlot.
— Où pourra-t-il s'asseoir? demanda le petit garçon.
C'était un problème, en effet. Petite mère regarda tout autour de la chambre d'un air d'anxiété. Elle y avait bien déjà pensé, mais que pouvait-elle faire?…
— Il n'y a que le lit, dit-elle.
— Est-ce qu'il restera toujours couché?
— Non, tu sais bien que madame Perlet a dit qu'il peut maintenant marcher avec une canne. Il sera bientôt tout à fait guéri. N'es-tu pas bien content de le revoir, Charlot?…
Même silence. Charlot ne pouvait pas encore oublier l'impression de terreur qu'il avait reçue la première fois qu'il avait revu son père après l'accident, alors qu'il était étendu sans mouvement et sans connaissance. Pourtant il n'aurait pas voulu dire qu'il ne se réjouissait pas de le revoir, il sentait lui-même que c'eût été mal; il aimait donc mieux ne pas répondre.
— Nous étions si bien à la campagne, reprit-il après un moment de silence.
— Oui, mais, tu sais, nous ne pouvions pas y rester toujours… Sylvanie et la vieille dame ont été bien bonnes pour nous, mais nous ne sommes pas à elles, tu comprends… Elles ne pouvaient pas nous garder toujours.
— Pourquoi? demanda Charlot qui ne comprenait rien à ces subtilités. Elles nous aiment bien…
— Oui, mais elles ne peuvent pas prendre soin de nous comme le père, parce que lui, c'est notre père… il nous aime encore mieux.
— Je voudrais bien être avec lui s'il était dans une belle campagne, mais je n'aime pas à être ici!… c'est noir, c'est vilain!…
Petite mère regarda les murs nus et noircis et soupira en pensant au beau rosier grimpant qui tapissait celui de la petite maison. Comme tout était joli et frais à la campagne! Personne mieux qu'elle ne sentait le contraste. Elle aurait volontiers pleuré, mais elle reprit bien vite le dessus en pensant que le père pouvait arriver d'un moment à l'autre.
On entendait dans le corridor un bruit inaccoutumé, et tout à coup la porte s'ouvrit, laissant paraître sur le seuil madame Charles tout essoufflée.
— J'apporte mon fauteuil pour ton père, dit-elle en s'adressant à Petite mère; il en aura besoin, le pauvre homme… Mais je n'en peux plus… Es-tu assez forte pour m'aider?
— Moi! moi! cria Charlot tout heureux de cette diversion.
Petite mère apporta aussi son faible concours, et à force de peine on parvint à faire entrer le lourd fauteuil et à le placer près de la fenêtre.
— Là!… dit la vieille dame, c'est au moins un siége convenable pour un malade. Et où se mettrait-il d'ailleurs? C'est bien heureux que cette idée me soit venue.
— Oh! merci, dit Petite mère rayonnante, comme il sera bien là!… Vous êtes bonne, madame Charles.
Et dans sa reconnaissance elle prit la main de la vieille dame et la baisa, puis resta toute honteuse de s'être ainsi livrée à son impulsion.
— Est-ce qu'on embrasse une vieille main toute ridée? dit la bonne dame en s'en allant.
Et, quittant son ton grondeur dès qu'elle fut seule, elle continua en se parlant à elle-même.
— Pauvre petite… c'est pourtant elle qui m'a appris à penser aux autres. Avant sa maladie je ne savais pas qu'on est heureux de pouvoir s'entr'aider; maintenant je le sais….. Pauvre petite!…
Les enfants, ravis de voir la chambre prendre un aspect si confortable, changèrent plusieurs fois la place du fauteuil, et finirent par le laisser à celle qu'on avait choisie en premier lieu. Tout à coup Charlot s'écria joyeusement:
— Petite mère, voilà le chat!…
En effet, sa majesté fourrée était entrée avec madame Charles et, n'étant pas partie en même temps qu'elle, faisait une apparition solennelle, sortant d'un coin où personne ne l'avait aperçue. Les deux enfants n'avaient pas revu Minet depuis leur départ pour la campagne. Charlot lui fit des avances un peu brusques sans réussir à l'attirer, mais le chat s'approcha de Petite mère et sauta sur ses genoux.
— Il sait bien que tu ne l'aimes pas, dit-elle pour expliquer cette conduite de la manière la moins blessante pour Charlot.
— Oh! je l'aime bien maintenant, mais j'aime encore bien mieux Brunette. Elle est si jolie et elle donne de si bon lait. Et toi, ne l'aimes-tu pas mieux?
— Je ne sais pas… C'est si agréable de caresser un chat, il a l'air si content. Brunette ne reste jamais tranquille un instant.
— C'est vrai, mais j'aime bien ça, moi. Ah! si nous étions encore ensemble là-bas!…
— Ecoute, mon Charlot, il ne faut pas avoir l'air triste quand le père arrivera. Tu sais bien que Sylvanie a dit qu'elle viendrait nous chercher quand elle s'ennuyerait trop de nous.
Petite mère se tut brusquement. On entendait quelque chose dans l'escalier, des pas lents, un peu traînants, accompagnés d'un autre bruit, comme celui d'un bâton qui frappait chaque marche. Les enfants se tenaient immobiles… Les pas se rapprochaient… Enfin ils s'arrêtèrent. Il y eut un moment d'hésitation, puis la porte s'ouvrit, et un homme grand, maigre, appuyé sur une canne parut sur le seuil.
— Le père!… s'écria Petite mère en s'élançant vers lui.
Elle le prit par la main et le conduisit au fauteuil où il tomba plutôt qu'il ne s'assit… il était si fatigué! Charlot, tout interdit, le regardait sans oser s'approcher. Le père avait fermé les yeux et s'était laissé aller au fond du fauteuil, car il était encore très faible. Bientôt il les rouvrit et, regardant son petit garçon:
— Tu ne me reconnais pas? lui dit-il. Je te reconnais bien, moi, tu es toujours le même, mon gros Charlot, mais Petite mère, elle, a grandi; elle est devenue presque une femme.
Cette idée que Petite mère était une femme fit rire Charlot, et une fois qu'il eut ri il se sentit plus à l'aise. Posant la main sur un des genoux de son père, il demanda:
— Est-ce que la grande maison est finie?
— La grande maison!… répéta le père un peu étonné de cette question qui n'avait aucun rapport avec ses pensées du moment. Non, elle ne doit pas être achevée, mais pourquoi penses-tu à la grande maison, mon garçon?
— C'est que j'aime beaucoup les grandes maisons. J'en bâtirai une pour Petite mère quand je serai grand.
— Il ne faut pas y retourner, père!… dit la petite fille d'un ton suppliant.
— Ah! il se passera encore un peu de temps avant que je sois capable de grimper à une échelle ou de porter un fardeau.
— Quand le père retournera à la grande maison, dit Charlot, j'irai aussi pour prendre soin de lui.
— Tu es encore trop petit, répliqua sa soeur en le caressant.
— Tu dis toujours que je suis petit!… mais je deviens grand, moi, n'est-ce pas, père?
— Cela viendra, mon garçon, avec un peu de patience. C'est bon de se retrouver chez soi et avec vous, mes enfants!… Mais d'où vient ce grand fauteuil? je ne le connais pas.
— C'est la vieille dame au chat, répondit Charlot; elle l'a apporté pour toi, père.
— La vieille dame au chat!… je ne la connais pas non plus.
— C'est elle qui a pris soin de moi quand j'étais malade, dit Petite mère en levant sur son père ses yeux sérieux.
— Et madame Perlet m'a pris chez elle, cria Charlot.
— Ils ont tous été bien bons pour vous, dit le père, je voudrais les remercier.
Comme il parlait on frappa à la porte. C'était madame Perlet une tasse pleine dans les mains.
— Comment que ça va? dit-elle au malade en prenant un air riant pour cacher l'émotion que lui causait la vue de cette figure dévastée par la maladie. Voilà un peu de bouillon pour vous restaurer: nous avons justement mis le pot-au-feu hier. Nous sommes riches maintenant, mon mari a retrouvé du travail dans son ancienne maison; nous pouvons nous payer le pot-au-feu deux fois par semaine.
— Madame Perlet, dit le convalescent dont la voix tremblait et dont les yeux étaient humides, je vous remercie ainsi que votre mari de ce que vous avez fait pour mes pauvres enfants. Je vous en serai toute ma vie reconnaissant.
— Ne parlons pas de ça… Qui est-ce qui pourrait voir souffrir de pauvres petits innocents et ne pas leur venir en aide? Vous en feriez bien autant pour nous, n'est-ce pas?… C'est gentil tout de même de vous voir ici et non plus dans ce lit d'hôpital…
— Oui, je suis content, mais je ne dirai pas de mal de mon lit d'hôpital, car c'est là que j'ai appris à avoir confiance en Dieu.
— Vraiment? dit madame Perlet d'un air surpris.
— Est-ce qu'il n'a pas pris soin de mes pauvres enfants pendant que je ne pouvais rien faire pour eux?… C'est vous autres, braves gens, qui les avez nourris, c'est vrai, mais qui vous l'a mis au coeur? Ah! Madame Perlet on comprend bien des choses quand on est là, faible et sans mouvement, pendant des semaines. Avant cela je ne pensais pas à Dieu, mais à qui aurais-je recommandé mes pauvres petits si ce n'est à lui? Et il m'a entendu…
— C'est pourtant vrai, dit madame Perlet.
— Maintenant j'espère que nous pourrons lui montrer notre reconnaissance en faisant pour d'autres ce que vous avez fait pour nous.
— Mais vous serez longtemps avant de pouvoir travailler, dit la brave femme en regardant les mains affaiblies qui reposaient sur les bras du fauteuil.
— Encore un peu de temps, peut-être, mais les forces reviennent vite quand on est content. Voyez-vous, madame Perlet, depuis le jour où vous êtes venue à l'hôpital et où vous m'avez dit: "Votre Petite mère n'a rien fait de mal, on l'avait accusée injustement!" j'ai senti que je guérissais grand train.
— Comment avez-vous pu croire cela, vous qui la connaissiez?…
— Je n'y comprends rien… Je m'en veux maintenant, dit le pauvre père en attirant la petite fille tout près de lui, mais elle ne m'en veut pas, elle, n'est-ce pas, Petite mère?… J'étais si faible, si malheureux de la sentir abandonnée… Je ne savais pas encore ce que je sais maintenant: c'est que mes pauvres petits avaient un Père dans le ciel.
— Eh bien, vous avez plus de confiance que je n'en aurais à votre place, car enfin vous voilà pour longtemps encore incapable de travailler, et ce ne sont pas ces petits bras-là qui gagneront beaucoup de pain…
— On m'a accordé un dédommagement pour mon accident qui a été causé par l'imprudence du maître maçon. Vous voyez bien que Dieu prend soin de nous!…
Charlot tira Petite mère par le bras et la força de se baisser jusqu'à ce qu'il pût lui parler à l'oreille:
— Je crois que le père a vu le bon Dieu, dit-il. Où est-il donc?
— Il est avec nous, Charlot, répondit-elle doucement, car elle commençait à comprendre; je suis sûre qu'il est tout près puisqu'il peut toujours nous voir et nous entendre et prendre soin de nous partout où nous sommes.
Charlot réfléchit un moment, puis il dit:
— Quand je serai grand je comprendrai.