ACTE QUATRIÈME
François Guizot translation
Entre GOWER.
GOWER.--Figurez-vous Périclès arrivé à Tyr et accueilli selon ses désirs; laissez à Éphèse sa malheureuse épouse qui s'y consacre au culte de Diane. Maintenant occupez-vous de Marina que notre scène rapide doit trouver à Tharse élevée par Cléon qui lui fait enseigner la musique et les lettres, et acquérant tant de grâces qu'elle attire sur elle l'admiration et la tendresse générale. Mais, hélas! le monstre de l'envie, qui est souvent la mort du mérite, cherche à abréger la vie de Marina par le poignard de la trahison. Telle est la fille de Cléon déjà mûre pour le mariage. Cette fille se nomme Philoten; et l'on assure dans notre histoire qu'elle voulait toujours être avec Marina, soit quand elle formait des tissus de soie avec ses doigts délicats, minces et blancs comme le lait, soit quand avec une aiguille elle piquait la mousseline que ces blessures rendaient plus solides, soit quand elle chantait en s'accompagnant de son luth et rendait muet l'oiseau qui fait résonner la nuit de ses accents plaintifs, ou quand elle offrait son hommage à Diane, sa divinité: toujours Philoten rivalisait d'adresse avec la parfaite Marina. C'est comme si le corbeau prétendait le disputer en blancheur à la colombe de Paphos. Marina reçoit tous les éloges, non comme un don, mais comme une dette. Les grâces de Philoten sont tellement éclipsées, que l'épouse de Cléon, inspirée par une insigne jalousie, suscite un meurtrier contre la vertueuse Marina, afin que sa fille reste sans égale après ce meurtre; la mort de Lychorida, notre nourrice, favorise ses pensées; et la maudite Dionysa a déjà l'instrument de colère prêt à frapper. Je recommande à votre attention cet événement qui se prépare. Je transporte seulement le temps et ses ailes sur le pied boiteux de mon poëme. Je ne pourrais y parvenir si vos pensées ne voyagent avec moi.--Dionysa va paraître avec Léonin, un meurtrier.
(Gower sort.)
SCÈNE I
Tharse.--Plaine près du rivage de la mer.
DIONYSA entre avec LÉONIN.
DIONYSA.--Souviens-toi de ton serment, tu as juré de l'exécuter; ce n'est qu'un coup qui ne sera jamais connu. Tu ne pourrais rien faire dans ce monde en aussi peu de temps, qui te rapportât davantage. Que la conscience, qui n'est qu'une froide conseillère, n'allume pas la sympathie dans ton coeur trop scrupuleux; que la pitié, que les femmes même ont abjurée, ne t'attendrisse pas; sois un soldat résolu dans ton dessein.
LÉONIN.--Je te tiendrai parole; mais c'est une céleste créature.
DIONYSA.--Elle n'en est que plus propre à être admise chez les dieux; la voici qui vient pleurant la mort de sa nourrice; es-tu résolu?
LÉONIN.--Je le suis.
(Entre Marina avec une corbeille de fleurs.)
MARINA.--Non, non: je déroberai les fleurs de la terre pour les semer sur le gazon qui te recouvre; les genêts, les bluets, les violettes purpurines et les soucis seront suspendus en guirlandes, tant que durera l'été. Hélas! pauvre fille que je suis, née dans une tempête où mourut ma mère, le monde est pour moi comme une tempête continuelle, m'éloignant de mes amis.
DIONYSA.--Quoi donc, Marina! pourquoi êtes-vous seule? Comment se fait-il que ma fille ne soit pas avec vous? Ne vous consumez pas dans la tristesse, vous avez en moi une autre nourrice. Seigneur! combien votre visage est changé par ce malheur. Venez, venez, donnez-moi votre guirlande de fleurs avant que la mer la flétrisse; promenez-vous avec Léonin; l'air est vif ici et aiguise l'appétit. Venez, Léonin, prenez Marina par le bras et promenez-vous avec elle.
MARINA.--Non, je vous en prie, je ne veux point vous priver de votre serviteur.
DIONYSA.--Venez, venez, j'aime le roi votre père et vous, comme si je n'étais pas une étrangère pour vous. Nous l'attendons tous les jours ici. Quand il viendra, il trouvera flétrie celle que la renommée vante comme un chef-d'oeuvre; il regrettera un si long voyage, et il nous blâmera, mon époux et moi, d'avoir négligé sa fille. Allez, je vous prie, vous promener et soyez moins triste. Conservez ce teint charmant qui a désolé tant de coeurs de tous les âges. Ne vous inquiétez pas de moi, je retourne seule au palais.
MARINA.--Eh bien! j'irai, mais je ne m'en soucie guère.
DIONYSA.--Venez, venez, je sais que cela vous sera salutaire: promenez-vous une demi-heure au moins.--Léonin, souviens-toi de ce que j'ai dit.
LÉONIN.--Je vous le promets, madame.
DIONYSA.--Je vous laisse pour un moment, ma chère Marina: promenez-vous doucement, ne vous échauffez pas le sang. Je dois avoir soin de vous.
MARINA.--Je vous remercie; ma chère dame.--(Dionysa sort.) Est-ce le vent d'ouest qui souffle?
LÉONIN.--C'est le sud-ouest.
MARINA.--Quand je naquis, le vent était au nord.
LÉONIN.--Était-ce le nord?
MARINA.--Mon père, comme disait ma nourrice, ne montrait aucune crainte, mais il criait: Bons matelots! et déchirait ses mains royales en maniant les cordages, et en embrassant le mât; il bravait une mer qui faisait presque éclater le tillac; elle fit tomber des hunes un matelot monté pour plier les voiles. Eh! dit un autre, veux-tu sortir? et ils roulent tous les deux de l'éperon à la poupe, le contre-maître siffle, le pilote appelle et triple leur confusion.
LÉONIN.--Et quand cela eut-il lieu?
MARINA.--Quand je vins au monde; jamais les vents ni les vagues ne furent plus violents.
LÉONIN.--Allons, dites promptement vos prières.
MARINA.--Que voulez-vous dire?
LÉONIN.--Si vous demandez quelques moments pour prier, je vous les accorde: je vous en prie, mais hâtez-vous, car les dieux ont l'oreille fine, et j'ai juré d'exécuter promptement.
MARINA.--Quoi! voulez-vous me tuer?
LÉONIN.--Pour obéir à ma maîtresse.
MARINA.--Pourquoi veut-elle ma mort?--Autant que je puis me le rappeler, je jure que je ne l'ai jamais offensée de ma vie; je n'ai jamais dit un mot méchant ni fait mal à aucune créature vivante. Croyez-moi, je n'ai jamais tué une souris ni blessé une mouche. J'ai marché un jour sur un ver contre ma volonté, mais j'en ai pleuré. Quel est mon crime? En quoi ma mort peut-elle lui être utile, ou ma vie être dangereuse pour elle?
LÉONIN.--Ma commission n'est pas de raisonner, mais d'exécuter.
MARINA.--Vous ne le feriez pas pour tout au monde, je l'espère; vous avez un visage où respire la douceur, et qui annonce que vous avez un coeur généreux. Je vous vis dernièrement vous faire blesser pour séparer deux hommes qui se battaient: en vérité cela prouvait en votre faveur; faites encore de même. Votre maîtresse en veut à ma vie: mettez-vous entre nous et sauvez-moi; je suis la plus faible.
LÉONIN.--J'ai juré de vous immoler.
(Surviennent des pirates pendant que Marina se débat.)
PREMIER PIRATE.--Arrête, coquin!
(Léonin s'enfuit.)
SECOND PIRATE.--Une prise, une prise!
TROISIÈME PIRATE.--Chacun sa part, camarades; partageons. Portons-la à bord sans tarder.
(Les pirates emmènent Marina.)
SCÈNE II
Même lieu.
LÉONIN rentre.
LÉONIN.--Ces bandits servent sous le grand pirate Valdès, et ils se sont emparés de Marina. Laissons-la aller. Il n'y a pas d'apparence qu'elle revienne. Je jurerai qu'elle est tuée et précipitée dans la mer.--Mais voyons encore un peu: peut-être ils se contenteront de satisfaire leur brutalité sur elle, sans l'emmener. S'ils la laissent après l'avoir outragée, il faut que je la tue.
(Il sort.)
SCÈNE III
Mitylène.--Appartement dans un mauvais lieu.
Entrent le MAITRE DE LA MAISON4, sa FEMME et BOULT.
LE MAITRE DE LA MAISON.--Boult!
BOULT.--Monsieur.
LE MAITRE.--Cherche avec soin dans le marché; Mitylène est plein de galants: nous avons perdu trop d'argent, l'autre foire, pour avoir manqué de filles.
LA FEMME.--Nous n'avons jamais été aussi mal montés: nous n'avons que trois pauvres diablesses, elles ne peuvent que ce qu'elles peuvent; et, à force de servir, elles tombent en pourriture, ou peu s'en faut.
LE MAITRE.--Il nous en faut donc de fraîches, coûte que coûte. Il faut avoir de la conscience dans tous les états, sans quoi on ne prospère pas.
LA FEMME.--Tu dis vrai: il ne suffit pas d'élever de pauvres bâtardes; et j'en ai élevé, je crois, jusqu'à onze....
BOULT.--Oui, jusqu'à onze ans, et pour les abaisser après; mais j'irai chercher au marché.
LA FEMME.--Sans doute, mon garçon; la cochonnerie que nous avons tombera en pièces au premier coup de vent; elles sont trop cuites que cela fait pitié.
LE MAITRE.--Tu dis vrai; en conscience elles sont trop malsaines. Le pauvre Transylvanien est mort pour avoir couché avec la petite drôlesse.
BOULT.--Comme elle l'a vite expédié; elle en a fait du rôti pour les vers!--Mais je vais au marché.
(Boult sort.)
LE MAITRE.--Trois ou quatre mille sequins seraient un assez joli fonds pour vivre tranquilles et abandonner le commerce.
LA FEMME.--Pourquoi abandonner le commerce, je vous prie? Est-il honteux de gagner de l'argent quand on se fait vieux?
LE MAITRE.--Oh! le renom ne va pas de pair avec les profits, ni les profits avec le danger. Ainsi donc, si dans notre jeunesse nous avons pu nous acquérir une jolie petite fortune, il ne serait pas mal de fermer notre porte. D'ailleurs, nous sommes dans de tristes termes avec les dieux, et cela devrait être une raison pour nous d'abandonner le commerce.
LA FEMME.--Allons, dans d'autres métiers on les offense aussi bien que dans le nôtre.
LE MAITRE.--Aussi bien que dans le nôtre, oui, et mieux encore: mais la nature de nos offenses est pire; et notre profession n'est pas un métier ni un état. Mais voici Boult.
(Les pirates entrent avec Boult et entraînent Marina.)
BOULT, à Marina.--Ici.--(A Marina.) Venez par ici.--Messieurs, vous dites qu'elle est vierge?
PREMIER PIRATE.--Nous n'en doutons pas.
BOULT.--Maître, j'ai avancé un haut prix pour ce morceau; voyez: si elle vous convient, cela va bien.--Sinon, j'ai perdu mes arrhes.
LA FEMME.--Boult, a-t-elle quelques qualités?
BOULT.--Elle a une jolie figure; elle parle bien, a de belles robes: quelles qualités voulez-vous de plus?
LA FEMME.--Quel prix en veut-on?
BOULT.--Je n'ai pas pu l'avoir à moins de mille pièces d'or.
LE MAÎTRE.--Très-bien. Suivez-moi, mes maîtres; vous allez avoir votre argent sur l'heure. Femme, reçois-la; instruis-la de ce qu'elle a à faire, afin qu'elle ne soit pas trop novice.
(Le maître sort avec les pirates.)
LA FEMME.--Boult, prends son signalement, la couleur de ses cheveux, son teint, sa taille, son âge et l'attestation de sa virginité; puis crie: Celui qui en donnera le plus l'aura le premier. Un tel pucelage ne serait pas bon marché, si les hommes étaient encore ce qu'ils furent. Allons, obéis à mes ordres.
BOULT.--Je vais m'en acquitter. (Boult sort.)
MARINA.--Hélas! pourquoi Léonin a-t-il été si mou, si lent? Il aurait dû frapper et non parler. Pourquoi ces pirates n'ont-ils pas été assez barbares pour me réunir à ma mère, en me précipitant sous les flots?
LA FEMME.--Pourquoi vous lamentez-vous, ma belle?
MARINA.--Parce que je suis belle.
LA FEMME.--Allons, les dieux se sont occupés de vous.
MARINA.--Je ne les accuse point.
LA FEMME.--Vous êtes tombée entre mes mains, et vous avez chance d'y vivre.
MARINA.--J'ai eu d'autant plus tort d'échapper à celles qui m'auraient tuée!
LA FEMME.--Et vous vivrez dans le plaisir.
MARINA.--Non.
LA FEMME.--Oui, vous vivrez dans le plaisir, et vous goûterez toutes sortes de messieurs; vous ferez bonne chère; vous apprendrez la différence de tous les tempéraments. Quoi! vous vous bouchez les oreilles!
MARINA.--Êtes-vous une femme?
LA FEMME.--Que voulez-vous que je sois, si je ne suis une femme?
MARINA.--Une femme honnête, ou pas une femme.
LA FEMME.--Malepeste! ma petite chatte, j'aurai à faire avec vous, je pense. Allons, vous êtes une petite folle; il faut vous parler avec des révérences.
MARINA.--Que les dieux me défendent!
LA FEMME.--S'il plaît aux dieux de vous défendre par les hommes,--ils vous consoleront, ils vous entretiendront, ils vous réveilleront.--Voilà Boult de retour. (Entre Boult.) Eh bien! l'as-tu criée dans le marché?
BOULT.--Je l'ai criée sans oublier un de ses cheveux; j'ai fait son portrait avec ma voix.
LA FEMME.--Et dis-moi, comment as-tu trouvé les gens disposés, surtout la jeunesse?
BOULT.--Ma foi, ils m'ont écouté comme ils écouteraient le testament de leur père. Il y a eu un Espagnol à qui l'eau en est tellement venue à la bouche, qu'il a été se mettre au lit rien que pour avoir entendu faire son portrait.
LA FEMME.--Nous l'aurons demain ici avec sa plus belle manchette.
BOULT.--Cette nuit, cette nuit! Mais, notre maîtresse, connaissez-vous le chevalier français qui fait de si profondes révérences?
LA FEMME.--Qui! monsieur Véroles?
BOULT.--Oui, il voulait faire un salut à la proclamation; mais il a poussé un soupir et juré qu'il viendrait demain.
LA FEMME.--Bien, bien: quant à lui il a apporté sa maladie avec lui; il ne fait ici que l'entretenir. Je sais qu'il viendra à l'ombre de la maison pour étaler ses couronnes au soleil.
BOULT.--Si nous avions un voyageur de chaque nation, nous les logerions tous avec une telle enseigne.
LA FEMME.--Je vous prie, venez un peu ici. Vous êtes dans le chemin de la fortune; écoutez-moi. Il faut avoir l'air de faire à regret ce que vous ferez avec plaisir, et de mépriser le profit quand vous gagnerez le plus. Pleurez votre genre de vie, cela inspire de la pitié à vos amants: cette pitié vous vaut leur bonne opinion, et cette bonne opinion est un profit tout clair.
MARINA.--Je ne vous comprends pas.
BOULT.--Emmenez-la, maîtresse, emmenez-la; cette pudeur s'en ira avec l'usage.
LA FEMME.--Tu dis vrai, ma foi, cela viendra; la fiancée elle-même ne se prête qu'avec honte à ce qu'il est de son devoir de faire.
BOULT.--Oui, les unes sont d'une façon et les autres d'une autre. Mais dites donc, maîtresse, puisque j'ai procuré le morceau....
LA FEMME.--Tu voudrais en couper ta part sur la broche.
BOULT.--Peut-être bien.
LA FEMME.--Et qui donc te le refuserait? Allons, jeunesse, j'aime la forme de vos vêtements.
BOULT.--Oui, ma foi, il n'y a pas encore besoin de les changer.
LA FEMME.--Boult, va courir la ville; raconte quelle nouvelle débarquée nous avons; tu n'y perdras rien. Quand la nature créa ce morceau, elle te voulut du bien. Va donc dire quelle merveille c'est, et tu auras le prix de tes avis.
BOULT.--Je vous garantis, maîtresse, que le tonnerre réveille moins les anguilles5 que ma description de cette beauté ne remuera les libertins. Je vous en amènerai quelques-uns cette nuit.
LA FEMME.--Venez par ici, suivez-moi.
MARINA.--Si le feu brûle, si les couteaux tuent, si les eaux sont profondes, ma ceinture virginale ne sera pas dénouée. Diane, à mon secours!
LA FEMME.--Qu'avons-nous à faire de Diane? Allons, venez-vous?
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Tharse.--Appartement dans le palais de Cléon.
Entre CLÉON avec DIONYSA.
DIONYSA.--Quoi? êtes-vous insensé; n'est-ce pas une chose faite?
CLÉON.--Dionysa, jamais les astres n'ont été témoins d'un meurtre semblable.
DIONYSA.--Allez-vous retomber dans l'enfance?
CLÉON.--Je serais le souverain de tout l'univers que je le donnerais pour que ce crime n'eût pas été commis. O jeune princesse, moins grande par la naissance que par la vertu, il n'était pas de couronne qui ne fût digne de toi! O lâche Léonin, que tu as aussi empoisonné! Si tu avais avalé pour lui le poison, c'eût été un exploit comparable aux autres. Que diras-tu quand le noble Périclès réclamera sa fille?
DIONYSA.--Qu'elle est morte. Les destins n'avaient pas juré de la conserver: elle est morte la nuit. Je le dirai; qui me contredira? à moins que vous n'ayez la simplicité de me trahir, et, pour mériter un titre de vertu, de crier: Elle a été égorgée.
CLÉON.--O malheureuse! de tous les crimes, c'est celui que les dieux abhorrent le plus.
DIONYSA.--Croyez-vous que les petits oiseaux de Tharse vont voler ici et tout découvrir à Périclès? J'ai honte de penser à la noblesse de votre race et à la timidité de votre coeur.
CLÉON.--Celui qui approuva jamais de telles actions, même sans y avoir consenti, ne fut jamais d'un noble sang.
DIONYSA.--Ah! bien, soit.--Mais personne, excepté vous, ne sait comment elle est morte; personne ne le saura, Léonin ayant cessé de vivre. Elle dédaignait ma fille; elle était un obstacle à son bonheur. Nul ne la regardait; tous les yeux étaient fixés sur Marina, tandis que notre enfant était négligée comme une pauvre fille qui ne valait pas la peine d'un bonjour. Cela me perçait le coeur; et quoique vous traitiez mon action de dénaturée, vous qui n'aimez pas votre enfant, moi je la crois bonne et généreuse, et un sacrifice fait à notre fille unique.
CLÉON.--Que les dieux vous pardonnent!
DIONYSA.--Et quant à Périclès, que pourra-t-il dire? nous avons pleuré à ses funérailles, et nous portons encore le deuil. Son monument est presque fini, et ses épitaphes en lettres d'or attestent son grand mérite, et notre douleur à nous, qui l'avons fait ensevelir, à nos frais.
CLÉON.--Tu es comme la Harpie qui, pour trahir, porte un visage d'ange, et saisit sa proie avec des serres de faucon.
DIONYSA.--Vous êtes un de ces hommes superstitieux qui jurent aux dieux que l'hiver tue les mouches; mais je sais que vous suivrez mes conseils.
(Ils sortent.)
(Entre Gower. Il est devant le monument de Marina, à Tharse.)
GOWER.--C'est ainsi que nous abrégeons le temps et les distances; n'ayant qu'à désirer pour vouloir, traversant les mers, et voyageant avec l'aide de votre imagination de contrée en contrée et d'un bout du monde à l'autre. Grâce à votre indulgence, on ne nous blâme point de nous servir d'un seul langage dans les divers climats où nous transportent nos scènes. Je vous supplie de m'écouter pour que je supplée aux lacunes de notre histoire. Périclès est maintenant sur les flots inconstants (suivi de maints seigneurs et chevaliers). Il va voir sa fille, charme de sa vie. Le vieil Escanès, qu'Hélicanus a fait monter dernièrement à un poste éminent, est resté à Tyr pour gouverner. Souvenez-vous qu'Hélicanus suit son prince. D'agiles vaisseaux et des vents favorables ont amené le roi Périclès à Tharse. Imaginez-vous que la pensée est son pilote, et son voyage sera aussi rapide qu'elle. Périclès va chercher sa fille qu'il a laissée aux soins de Cléon. Voyez-les se mouvoir comme des ombres. Je vais satisfaire en même temps vos oreilles et vos yeux.--(Scène muette.)--Périclès entre par une porte avec sa suite; Cléon et Dionysa par une autre. Cléon montre à Périclès le tombeau de Marina, tandis que Périclès se lamente, se revêt d'une haire et part dans la plus grande colère. Cléon et Dionysa se retirent.)--Voyez comme la crédulité souffre d'une lugubre apparence! cette colère empruntée remplace les pleurs qu'on eût versés dans le bon vieux temps6; et Périclès, dévoré de chagrin, sanglotant et baigné de larmes, quitte Tharse et s'embarque. Il jure de ne plus laver son visage, ni couper ses cheveux; il se revêt d'une haire et se confie à la mer. Il brave une tempête qui brise à demi son vaisseau mortel7, et cependant il poursuit sa route.--Maintenant voulez-vous connaître cette épitaphe, c'est celle de Marina faite par la perfide Dionysa:
(Gower lit l'inscription gravée sur le tombeau de Marina.)
«Ci-gît la plus belle, la plus douce et la meilleure des femmes, qui se flétrit dans le printemps de ses jours; elle était la fille du roi de Tyr, celle que la mort a si cruellement immolée; elle portait le nom de Marina. Fière de sa naissance, Thétis engloutit une partie de la terre; voilà pourquoi la terre, craignant d'être submergée, a donné aux cieux celle qui naquit dans le sein de Thétis; voilà pourquoi (et elle ne cessera jamais) Thétis fait la guerre aux rivages de la terre.»
Aucun masque ne convient à la noire scélératesse comme la douce et tendre flatterie. Laissez Périclès, voyant que sa fille n'est plus, poursuivre ses voyages au gré de la fortune, pendant que notre théâtre vous représente le malheur de sa fille dans le séjour profane où elle est renfermée. Patience donc, et figurez-vous tous maintenant que vous êtes à Mitylène.
(Il sort.)
SCÈNE V
Mitylène.--Une rue devant le mauvais lieu.
DEUX JEUNES GENS de Mitylène sortent de la maison.
PREMIER JEUNE HOMME.--Avez-vous jamais entendu pareille chose?
SECOND JEUNE HOMME.--Non, et jamais on n'entendra pareille chose en pareil lieu, quand elle n'y sera plus.
PREMIER JEUNE HOMME.--Mais se voir prêcher là! Avez-vous jamais rêvé une telle chose?
SECOND JEUNE HOMME.--Non, non. Viens, je renonce aux mauvais lieux. Irons-nous entendre les vestales?
PREMIER JEUNE HOMME.--Je ferai toute chose louable; je suis sorti pour toujours du chemin du vice.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Mitylène.--Un appartement dans le mauvais lieu.
Entrent le MAITRE DE LA MAISON, sa FEMME et BOULT.
LE MAITRE.--Ma foi, je donnerais deux fois ce qu'elle m'a coûté pour qu'elle n'eût jamais mis les pieds ici.
LA FEMME.--Fi d'elle! elle est capable de glacer le dieu Priape, et de perdre toute une génération; il nous faut la faire violer ou nous en défaire. Quand le moment vient de rendre ses devoirs aux clients et de faire les honneurs de la maison, elle a ses caprices, ses raisons, ses maîtresses raisons, ses prières, ses génuflexions, si bien qu'elle rendrait le diable puritain s'il lui marchandait un baiser.
BOULT.--Il faut que je m'en charge, ou elle dégarnira la maison de tous nos cavaliers et fera des prêtres de tous nos amateurs de juron.
LE MAITRE.--Que la maladie emporte ses scrupules!
LA FEMME.--Ma foi, il n'y a que la maladie qui puisse nous tirer de là. Voici le seigneur Lysimaque déguisé.
BOULT.--Nous aurions le maître et le valet, si la hargneuse petite voulait seulement faire bonne mine aux pratiques.
(Entre Lysimaque.)
LYSIMAQUE.--Comment donc? Combien la douzaine de virginités?
LA FEMME.--Que les dieux bénissent Votre Seigneurie!
BOULT.--Je suis charmé de voir Votre Seigneurie en bonne santé.
LYSIMAQUE.--Allons, il est heureux pour vous que vos pratiques se tiennent bien sur leurs jambes. Eh bien! sac d'iniquités, avez-vous quelque chose que l'on puisse manier à la barbe du chirurgien?
LA FEMME.--Nous en avons une ici, seigneur, si elle voulait... Mais il n'est jamais venu sa pareille à Mitylène.
LYSIMAQUE.--Si elle voulait faire l'oeuvre des ténèbres, voulez-vous dire?...
LA FEMME.--Votre Seigneurie comprend ce que je veux dire.
LYSIMAQUE.--Fort bien; appelez, appelez.
BOULT.--Vous allez voir une rose.--Ce serait une rose, en effet, si elle avait seulement...
LYSIMAQUE.--Quoi, je te prie?
BOULT.--O seigneur! je sais être modeste.
LYSIMAQUE.--Cela ne relève pas moins le renom d'un homme de ton métier que cela ne donne à tant d'autres la bonne réputation d'être chastes.
(Entre Marina.)
LA FEMME.--Voici la rose sur sa tige, et pas encore cueillie, je vous assure; n'est-elle pas jolie?
LYSIMAQUE.--Ma foi, elle servirait après un long voyage sur mer.--Fort bien. Voilà pour vous. Laissez-nous.
LA FEMME.--Permettez-moi, seigneur, de lui dire un seul mot, et j'ai fait.
LYSIMAQUE.--Allons, dites.
LA FEMME, à Marina qu'elle prend à part.--D'abord je vous prie de remarquer que c'est un homme honorable.
MARINA.--Je désire le trouver tel, pour pouvoir en faire cas.
LA FEMME.--Ensuite c'est le gouverneur de la province, et un homme à qui je dois beaucoup.
MARINA.--S'il est gouverneur de la province, vous lui devez beaucoup en effet; mais en quoi cela le rend honorable, c'est ce que je ne sais pas.
LA FEMME.--Dites-moi, je vous prie, le traiterez-vous bien sans faire aucune de vos grimaces virginales? Il remplira d'or votre tablier.
MARINA.--S'il est généreux, je serai reconnaissante.
LYSIMAQUE.--Avez-vous fini?
LA FEMME.--Seigneur, elle n'est pas encore au pas; vous aurez de la peine à la dresser à votre goût.--Allons, laissons-la seule avec Sa Seigneurie.
(Le maître de la maison, la femme et Boult sortent.)
LYSIMAQUE.--Allez.--Maintenant, ma petite, y a-t-il longtemps que vous faites cet état?
MARINA.--Quel état, seigneur?
LYSIMAQUE.--Un état que je ne puis nommer sans offense.
MARINA.--Je ne puis être offensée par le nom de mon état. Veuillez le nommer.
LYSIMAQUE.--Y a-t-il longtemps que vous exercez votre profession?
MARINA.--Depuis que je m'en souviens.
LYSIMAQUE.--L'avez-vous commencée si jeune? Êtes-vous devenue libertine à cinq ans ou à sept?
MARINA.--Plus jeune encore, si je le suis aujourd'hui.
LYSIMAQUE.--Quoi donc! la maison où je vous trouve annonce que vous êtes une créature.
MARINA.--Vous savez que cette maison est un lieu de ce genre et vous y venez? On me dit que vous êtes un homme d'honneur et le gouverneur de la ville.
LYSIMAQUE.--Quoi! votre principale vous a appris qui j'étais!
MARINA.--Qui est ma principale?
LYSIMAQUE.--C'est votre herbière, celle qui sème la honte et l'iniquité. Oh! vous avez entendu parler de ma puissance, et vous prétendez à un hommage plus sérieux? Mais je te proteste, ma petite, que mon autorité ne te verra pas, ou ne te regardera pas du moins favorablement. Allons, mène-moi quelque part.--Allons, allons.
MARINA.--Si vous êtes homme d'honneur, c'est à présent qu'il faut le montrer. Si ce n'est qu'une réputation qu'on vous a faite, méritez-la.
LYSIMAQUE.--Oui-dà!--Encore un peu; continuez votre morale.
MARINA.--Malheureuse que je suis!... Quoique vertueuse, la fortune cruelle m'a jetée dans cet infâme lieu, où je vois vendre la maladie plus cher que la guérison.--Ah! si les dieux voulaient me délivrer de cette maison impie, je consentirais à être changée par eux en l'oiseau le plus humble de ceux qui fendent l'air pur.
LYSIMAQUE.--Je ne pensais pas que tu aurais parlé si bien, je ne t'en aurais jamais crue capable. Si j'avais porté ici une âme corrompue, ton discours m'eût converti. Voilà de l'or pour toi, persévère dans la bonne voie, et que les dieux te donnent la force.
MARINA.--Que les dieux vous protègent!
LYSIMAQUE.--Ne crois pas que je sois venu avec de mauvaises intentions. Les portes et les croisées de cette maison me sont odieuses. Adieu, tu es un modèle de vertu, et je ne doute pas que tu n'aies reçu une noble éducation.--Arrête, voici encore de l'or.--Qu'il soit maudit, qu'il meure comme un voleur celui qui te ravira ta vertu. Si tu entends parler de moi, ce sera pour ton bien.
(Au moment où Lysimaque tire sa bourse, Boult entre.)
BOULT.--Je vous prie, seigneur, de me donner la pièce.
LYSIMAQUE.--Loin d'ici, misérable geôlier! Votre maison, sans cette vierge qui la soutient, tomberait et vous écraserait tous. Va-t'en!
(Lysimaque sort.)
BOULT.--Qu'est-ce que ceci? Il faut changer de méthode avec vous. Si votre prude chasteté, qui ne vaut pas le déjeuner d'un pauvre, ruine tout un ménage, je veux qu'on fasse de moi un épagneul. Venez.
MARINA.--Que voulez-vous de moi?
BOULT.--Faire de vous une femme, ou en charger le bourreau. Venez, nous ne voulons plus qu'on renvoie d'autres seigneurs; venez, vous dis-je.
(La femme rentre.)
LA FEMME.--Comment? de quoi s'agit-il?
BOULT.--De pire en pire, notre maîtresse: elle a fait un sermon au seigneur Lysimaque.
LA FEMME.--O abomination!
BOULT.--Elle fait cas de notre profession comme d'un fumier.
LA FEMME.--Malepeste! qu'elle aille se faire pendre.
BOULT.--Le gouverneur en aurait agi avec elle comme un gouverneur; elle l'a renvoyé aussi froid qu'une boule de neige et disant ses prières.
LA FEMME.--Boult, emmène-la; fais-en ce qu'il te plaira; brise le cristal de sa virginité, et rends le reste malléable.
BOULT.--Elle serait un terrain plus épineux qu'elle n'est, qu'elle serait labourée je vous le promets.
MARINA.--Dieux, à mon secours!
LA FEMME.--Elle conjure, emmène-la. Plût à Dieu qu'elle n'eût jamais mis le pied dans ma maison. Au diable! elle est née pour être notre ruine. Ne voulez-vous pas faire comme les femmes? Malepeste! madame la précieuse!
(La femme sort.)
BOULT.--Venez, madame, venez avec moi.
MARINA.--Que me voulez-vous?
BOULT.--Vous prendre le bijou qui vous est si précieux.
MARINA.--Je t'en prie, dis-moi une chose d'abord.
BOULT.--Allons, voyons, je vous écoute.
MARINA.--Que désirerais-tu que fût ton ennemi?
BOULT.--Je désirerais qu'il fût mon maître, ou plutôt ma maîtresse.
MARINA.--Ni l'un ni l'autre ne sont aussi méchants que toi, car leur supériorité les rend meilleurs que tu n'es. Tu remplis une place si honteuse, que le démon le plus tourmenté de l'enfer ne la changerait pas pour la sienne. Tu es le portier maudit de chaque ivrogne qui vient ici chercher une créature. Ton visage est soumis au poing de chaque coquin de mauvaise humeur. La nourriture qu'on te sert est le reste de bouches infectées.
BOULT.--Que voudriez-vous que je fisse?--Que j'aille à la guerre où un homme servira sept ans, perdra une jambe et n'aura pas assez d'argent pour en acheter une de bois!
MARINA.--Fais tout autre chose que ce que tu fais. Va vider les égouts, servir de second au bourreau; tous les métiers valent mieux que le tien. Un singe, s'il pouvait parler, refuserait de le faire. Ah! si les dieux daignaient me délivrer de cette maison!--Tiens, voilà de l'or, si ta maîtresse veut en gagner par moi, publie que je sais chanter et danser, broder, coudre, sans parler d'autres talents dont je ne veux pas tirer vanité. Je donnerai des leçons de toutes ces choses; je ne doute pas que cette ville populeuse ne me fournisse des écolières.
BOULT.--Mais pouvez-vous enseigner tout ce que vous dites?
MARINA.--Si je ne le puis, ramène-moi ici et prostitue-moi au dernier valet qui fréquente cette maison.
BOULT.--Fort bien, je verrai ce que je puis pour toi; si je puis te placer, je le ferai.
MARINA.--Mais sera-ce chez d'honnêtes femmes?
BOULT.--Ma foi, j'ai peu de connaissances parmi celles-là! mais puisque mon maître et ma maîtresse vous ont achetée, il ne faut pas songer à s'en aller sans leur consentement: je les informerai donc de votre projet, et je ne doute pas de les trouver assez traitables. Venez, je ferai pour vous ce que je pourrai.--Venez.
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.