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Paysages Passionnés

GABRIEL FAURE (continued 2)

Reading edition

À Tolède, un soir, devant le rude paysage qu'on découvre du haut de l'Alcazar, Théophile Gautier eut un moment de méditation profonde où, se sentant absent de lui-même et loin de tout, il déclare avoir douté de sa propre identité et n'être revenu à la réalité qu'en prenant un bain dans le Tage, au pont d'Alcantara. Sur ce même pont, où je grillais tout à l'heure, une bise aigre m'enlève tout désir d'imiter le bon Théo. Il suffit d'un nuage et d'un coup de vent pour que le froid remplace la fournaise. Souvent, au terrible et glacial norte qui arrive des plateaux de Castille, succède brusquement le non moins redoutable solano qui apporte toute la sécheresse des déserts africains. Tolède ne ménage guère les transitions. Je n'ai pas remis mon par-dessus que le soleil reparaît et qu'un nuage de poussière m'environne: ce sont les chèvres de la ville qui rentrent en un interminable troupeau. D'où viennent-elles et qu'ont-elles bien pu brouter sur les collines pierreuses où l'herbe rare semble avoir été léchée par un incendie? Pourtant, de l'autre côté de la ville, il y a un semblant de campagne où fleurissent de maigres arbres fruitiers. Je remarque même un champ tout planté de pêchers roses; au milieu de cette âpre nature, ils ont la tristesse des exilés, comme ceux que j'aperçus, l'autre jour, à Barcelone, sur les flancs du sinistre Montjuich. À la teinte plus pâle de leurs fleurs, je reconnais aussi quelques abricotiers: mais comment leurs fruits ont-ils pu acquérir une si lointaine renommée? On compterait facilement les arbres. Peut-être y eut-il un temps où ces contrées furent fertiles: l'Espagne romaine était un des greniers de l'Empire. Aujourd'hui, les paysans disent qu'une alouette, pour traverser les Castilles, doit emporter son grain. Les gens de Tolède en sont arrivés à être fiers de leurs cigarrales, petits enclos brûlés de soleil, séparés les uns des autres par des tas de pierres, pauvres vergers presque sans ombre et plus poussiéreux que les bastides de notre Provence... Où trouver le renouveau avec ses doux bruissements, ses feuilles luisantes, ses bourgeons vernis prêts à éclater, ses herbes naissantes que balance l'air tiède? Le printemps tolédan n'est guère, suivant les caprices du soleil, qu'un hiver qui se prolonge ou qu'un été trop tôt venu...

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XII

LE VILLAGE DE PÉTRARQUE

C'est au milieu des collines Euganéennes, au pied du mont Ventolone qui le protège des vents, qu'est blotti le petit village d'Arquà où mourut Pétrarque. La route qui y conduit s'élève sur les pentes d'un cirque ensoleillé, où les vignes se mêlent aux figuiers et aux oliviers. Dans les jardins, lauriers, camélias et grenadiers poussent en pleine terre, drus et vigoureux.

J'avoue que ce n'est pas sans émotion que je pénètre dans le village du poète; mais je ne croyais pas être si vite près de lui. A peine ai-je fait quelques pas que je me trouve en présence de son tombeau. Qu'elle est saisissante cette place, devant la pauvre façade de l'église, avec ce simple sarcophage de marbre rouge soutenu par quatre colonnes! Du bord de la terrasse, la vue s'étend sur les maisons du village et la campagne. D'un jardin en contre-bas, jaillissent deux cyprès, gardiens immobiles et muets qui veillent sur le cercueil. Au-dessous d'un buste en bronze, une épitaphe nous dit que ce tombeau renferme les ossements de Pétrarque.

N'eût-elle que ce tombeau, Arquà serait immortelle. Mais elle garde jalousement un autre souvenir: la maison où l'amant de Laure vécut ses dernières années. Pour y monter, le chemin est rude; il n'a pas dû changer depuis le jour où l'on descendit le glorieux cercueil, au milieu de la prosternation de tout un peuple, sur ces mêmes pavés, entre ces mêmes murs.

Devant la maison est un petit jardin, d'ailleurs assez récent, puisqu'il ne figure pas sur d'anciennes estampes; mais il n'est pas douteux qu'il devait en exister un presque semblable du temps de Pétrarque. Celui-ci chérissait ses arbres et ses fleurs autant que ses livres, ce qui n'est pas peu dire, si l'on se rappelle quel bibliophile il fut. L'un des premiers, il sentit vraiment la nature, et son surnom de silvanus indique bien ses goûts. Il a rédigé un traité de jardinage des plus détaillés. Une de ses lettres est datée de "l'ombrage d'un châtaignier." Avec l'âge, son amour pour la campagne s'accrut, ainsi qu'il arrive presque toujours. L'éclat des cités bruyantes ne tente guère les regards prêts à s'éteindre; rien n'est aussi doux aux vieillards que les rayons d'un beau soleil. C'est ce qu'a exprimé Byron dans les strophes de Childe Harold où il évoque Pétrarque. "Si c'est dans la société que nous apprenons à vivre, c'est la solitude qui nous enseigne à mourir." Dans plusieurs de ses dernières lettres, le poète nous parle de son jardin, et surtout de l'arbre qui lui fut si cher, le laurier dont le feuillage l'avait couronné au Capitole et dont le nom lui rappelait l'amante inoubliée. Symbole de l'amour et de la gloire qu'il rechercha d'un zèle égal, Pétrarque chanta jusqu'à la fin le charme

Del dolce lauro e sua vista fiorita.

Un étroit escalier monte à une petite loggia soutenue par trois colonnes. Tout est exigu dans la maison, ainsi qu'il le fallait pour le vieillard ayant constamment besoin d'un appui à la portée de sa main. L'amant de la solitude n'avait pas hésité entre le palais que lui offrait Venise, en échange du don de ses livres, et le calme asile que lui proposa François de Carrare dans les monts Euganéens. "Oh! écrit-il à un de ses amis de Parme, si tu pouvais voir mon nouvel Hélicon, je suis sûr que tu ne voudrais plus le quitter." La maison, très simple, comprend un vestibule sur lequel ouvrent les différentes chambres; presque toutes ont un balcon d'où l'on embrasse, soit les collines étagées s'abritant l'une l'autre contre les vents, soit, par-dessus les toits du village, la plaine de Battaglia.

La demeure où vécut un écrivain parle toujours à notre sensibilité, surtout quand elle est dans un village, et mieux encore au milieu des champs. C'est que la nature ne change guère, et qu'après plusieurs siècles, nous retrouvons les mêmes montagnes et les mêmes fleuves, et, bien souvent, les mêmes forêts et les mêmes prairies. Peu d'années, au contraire, suffisent à altérer l'aspect d'une ville; et, quand la maison du poète est intacte, autour d'elle, tout s'est modifié. Comment reconstituer la physionomie et l'atmosphère de la Florence où vécut Dante? Tandis que, dans ce village de Pétrarque, rien n'a bougé. Les choses sont restées tellement pareilles que je ne puis, pensant à lui, les regarder sans émotion. Malgré les six siècles qui nous séparent, je vois, de cette loggia, exactement ce qu'il voyait. Par sa précision et son intimité, c'est un des pèlerinages littéraires les plus poignants qui soient. Mais peut-être a-t-il pour moi un charme particulier. Les meilleures journées de ma jeunesse, je les ai vécues au temps des vacances, sur la petite terrasse de la maison familiale qui domine un hameau et un médiocre paysage; j'y ai vu mon père emplir ses derniers regards des mêmes horizons sur lesquels je voudrais un jour fermer mes yeux... Et il m'est facile d'imaginer le poète contemplant le village et les coteaux couverts de vignes, saluant d'un mot aimable les paysans qui passent et ne comprennent pas comment ce vieillard courbé et tout blanc, si semblable aux autres vieillards, peut à la fois être si simple et si glorieux.

Ah! qu'elle est pathétique, cette maison où il vécut ses ultimes jours, tandis que la mort s'avançait vers lui! Mais que ne l'a-t-on conservée intacte, ou même vide, au lieu d'y avoir accumulé pêle-mêle les objets les plus divers et jusqu'à la momie de sa chatte préférée! Heureusement, à côté de la chambre à coucher, on a respecté la petite bibliothèque où Pétrarque aimait à se retirer. Là, il était tranquille et isolé. Il échappait aux importuns, aux visiteurs, à tous ceux qui interrompaient ses travaux. "Lire, écrire, méditer, sont encore, avoue-t-il, comme dans ma jeunesse, ma vie et mon plaisir. Je m'étonne seulement, après un tel labeur, de savoir si peu." Il sent que les heures comptent double et le pressent. "Je me hâte... il sera temps de dormir quand je reposerai sous la terre." Couché très tôt, comme les paysans d'Arquà, il se lève avant eux, au milieu de la nuit, allume la petite lampe suspendue au-dessus de son pupitre, et travaille jusqu'à l'aube. C'est là qu'un matin de juillet, ses domestiques l'aperçurent, courbé sur un livre. Comme ils le voyaient souvent dans cette attitude, ils n'y prêtèrent point attention. Pétrarque était mort. M. Pierre de Nolhac croit avoir retrouvé le manuscrit où s'arrêta sa main tremblante, sur un renvoi aux lettres de Cicéron; il suppose que Pétrarque se leva pour aller vérifier une référence et qu'il s'évanouit en se rasseyant. Je préfère l'ancienne version d'après laquelle sa tête serait retombée inerte sur les pages du Virgile qui ne le quittait jamais, même en voyage. Tous les lettrés connaissent le manuscrit sur vélin, annoté de sa main, qui fait la gloire de l'Ambrosienne. Il me plaît d'imaginer qu'il prit ce volume pour se distraire un instant de son travail d'érudition. Il lut quelques vers du poète qui était né de l'autre côté des collines Euganéennes; il entendit les alouettes lancer leur appel au jour nouveau; et il s'éteignit doucement, avec la nuit, comme une lampe sans huile expire aux fraîcheurs du matin. Ainsi le dernier souffle du chantre de Laure aurait effleuré les vers du cygne de Mantoue...

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XIII

LES JARDINS DE CHÂLONS

J'avais entendu vanter les jardins de Châlons-sur-Marne; je ne les croyais pas aussi beaux. Remplis du frémissement de la radieuse matinée d'octobre, ils sont d'une véritable splendeur. Tout est en or, marronniers et platanes, hauts peupliers le long des canaux, pelouses et chemins uniformément recouverts d'un épais tapis de feuilles mortes dont la senteur pénétrante se mêle à l'odeur de la terre mouillée. D'autres feuilles en tombant se sont accrochées aux branches des arbustes qu'elles parent d'une imprévue floraison jaune. De tant refléter d'or, la petite rivière est toute dorée aussi. Seul, un immense hêtre pourpre troue cette symphonie de sa coulée de feu. Puis la féerie continue. La brume se dissipe peu à peu; le soleil pénètre dans les arbres, inonde le sol. C'est l'embrasement de l'or... Je félicite un vieux jardinier; mais il ne sait que s'excuser et se lamenter d'être seul pour lutter contre cet envahissement des feuilles; quand je lui dis qu'elles sont en ce moment la gloire de son parc, il me regarde d'un mauvais œil et s'éloigne.

Émouvante langueur des beaux matins d'octobre! J'évoque ce jardin de Lorraine dont nous parle Maurice Barrès. "Aucun vent, et les feuilles fragiles par un dernier lien tiennent encore aux arbres. Charmante minute immobile, extrême instant de l'âme précaire des jardins." Je sais bien que la nature ne peut qu'ignorer nos angoisses; pourtant il y a des moments où sa sérénité indifférente nous semble un raffinement de cruauté. Et j'ai honte de savourer tant de calme beauté, quand je pense à tous ceux qui, près d'ici, au fond des tranchées, ne voient de ce grave automne qu'un ciel trop souvent inclément. Et je songe aussi à l'ami très cher, tombé de l'autre côté de l'Argonne, à la lisière d'un bois dont les feuilles étaient vertes encore, et qui ne verra pas cet automne... Ah! quelle ironie dans la mélodie de Schumann, que nous aimions tant tous les deux, et qui me revient comme une obsession: "De quelles délices m'ont parlé les bois jaunis..."

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XIV

LE LONG DE LA MER ANNUNZIENNE

À partir de Pesaro, la voie ferrée court le long de la grève, au milieu des cabines et des baigneurs étendus sur les plages au sable luisant. L'eau est si bleue, d'un bleu tellement intense, qu'elle a des reflets de métal et semble un bain chimique où les mains se teindraient d'azur en s'y plongeant. La mer est déjà orientale. Quand le vent souffle du sud-est, il vient directement de Grèce, tout chargé des parfums de la terre antique. Dans les voiles gonflées des tartanes palpite le Levant: jaunes ou rouges, rayées de larges barres brunes, leurs couleurs s'avivent et flamboient sur cette plaque de lapis-lazuli; quelques-unes arborent encore les emblèmes des pirates barbaresques, le croissant ou le soleil. "L'air est si pur que, parfois, aux fins de journées, les montagnes des côtes dalmates se dessinent nettement à l'horizon, à plus de quarante lieues. Je les revois encore, en ce crépuscule de septembre, se dressant comme des terres de rêve au-dessus de l'eau étincelante. Vers Ancône, le ciel était d'un violet sombre et tragique, bordé d'une bande écarlate. Les deux couleurs se heurtaient violemment, sans transition, sans gradation, comme les costumes moitié rouges et moitié bleus des pages du Pinturicchio..." Il me semble qu'elles sont d'hier ces lignes écrites il y a douze ans, lorsque j'aperçus pour la première fois l'Adriatique. Mais j'ai si souvent évoqué ce coucher de soleil que je n'ai qu'à fermer les yeux pour tout revoir, et le ciel, et la mer, et les barques lumineuses, et les nuages éclatants, comme il suffit de porter à l'oreille une coquille marine pour entendre le bruit des vagues qui la roulèrent pendant des siècles. Et je respire encore la brise de cette soirée passée sur le môle désert d'Ancône, éclairé par la lumière frémissante des constellations que, chaque nuit, et presque du même lieu de la terre, Leopardi contemplait "scintillantes sur le jardin paternel."

Avant d'aller voir Gabriele d'Annunzio à Venise, j'ai voulu faire un nouveau pèlerinage aux bords de cette Adriatique qu'il a si souvent et si magnifiquement chantée dans ses volumes de vers que j'ai emportés avec moi. Sur la page de garde de ses Laudi, je relis l'affectueuse dédicace où, de sa noble et haute écriture, le poète souhaite que la vie me soit toujours

come una spada fedele, come un' acqua chiara.

Ah! combien je regrette la légende—plus belle que l'histoire—qui faisait naître Gabriele d'Annunzio, un matin de printemps, à bord d'une de ces paranzelle dont les voiles d'ocre et de carmin découpent leur triangle sur l'azur de l'eau ou du ciel! Mais enfin, comme le grand Celte de Saint-Malo, lui aussi était né "au bruit des vagues," au bruit de ces mêmes vagues qui viennent expirer le long de la voie ferrée. Le manteau du beau temps ne recouvrait alors que des campagnes pacifiques et une mer sans danger. Il n'en est plus de même aujourd'hui et je cherche en vain à l'horizon ces voiles dont j'attendais jadis le retour à chaque crépuscule. Depuis de longs mois, les petites villes de la côte ne s'endorment que d'un sommeil léger, sans cesse troublé par les alertes. Pescara notamment a été bombardée à plusieurs reprises. Ce n'est qu'un petit bourg insignifiant, dans un bas-fond, que je ne songerais guère à regarder de la portière, si mille souvenirs ne m'assaillaient aussitôt de toutes parts. Voici la plage où le jeune Gabriele respirait le vent du large. "Ah! quelle douce ivresse coulent dans mes veines les agrestes odeurs mêlées à l'air salin!" s'écriait-il au début de son Canto novo. Toujours la mer lui versa son baume fortifiant. "Divine gardienne, écrit-il, elle ondule devant ma porte; son chant a une vertu inconnue sur l'homme qui sait l'écouter."

Voici maintenant Francavilla, où il composa plusieurs de ses chefs-d'œuvre, près de l'étrange demeure du peintre Michetti; le site est superbe, entre la mer resplendissante et les collines lumineuses que dominent, à l'arrière, les sommets des Abruzzes. Tout autour, se déroulent les décors du Triomphe de la Mort: San Vito, le pays des genêts, l'ermitage qui s'élevait à mi-côte, dans un bosquet d'orangers et d'oliviers, en face d'une baie close par deux promontoires. Il me semble que, si j'errais un instant dans la campagne, je trouverais sans peine la petite maison, au fronton de laquelle Georges Aurispa avait écrit, dans le crépi frais, avec une pointe de roseau: Parva domus, magna quies. Et là-bas, n'est-ce pas Ortone, la blanche Ortone, pareille à une ville asiatique? Elle aussi fut récemment bombardée. Gabriele d'Annunzio la représenta, pendant une législature, au parlement italien. Tandis que le train avait un long arrêt en gare, j'ai tiré de mon sac le roman pour relire la magnifique description d'Ortone embrasée. "La ville en fête illuminait le ciel. Des fusées innombrables, partant d'un point central, se déployaient dans le ciel à la façon d'un large éventail d'or qui, lentement, de bas en haut, se dissolvait en une pluie d'étincelles éparses. On percevait un crépitement sourd, comme d'une fusillade lointaine, entrecoupé de coups plus graves que suivaient des explosions de bombes..." Je me suis arrêté, ne sachant plus si je lisais encore le roman ou le récit du dernier bombardement. Ironie des choses! Au feu d'artifice que regardaient les amants extasiés, ont succédé les lueurs des obus incendiaires. D'innocentes victimes paient la gloire du poète...

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XV

LES SOIRS DE SIENNE

Charme des soirs de juin, à travers les rues et les jardins de Sienne! Une infinie suavité flotte dans l'air chargé du parfum des tilleuls en fleurs. Je ne sais quelle allégresse à la fois grave et voluptueuse vous étreint. Sur toutes les terrasses, d'où l'on domine les petites vallées qui s'insinuent entre les avancées de la ville, la bonne et saine odeur de la campagne d'été arrive à chaque souffle. Une telle proximité de la vie urbaine et des cultures n'est pas le moindre agrément de cette cité qui ignore ainsi la laideur des banlieues. Barrès a bien noté ce mélange d'architecture et de nature que l'on trouve si souvent en Toscane et en Ombrie, mais rarement autant qu'ici. Peut-être exagère-t-il, quand il déclare que ces terrasses surpassent en beauté les jardins de Florence, de Pallanza ou de Bellagio; mais comment imaginer plus nobles places que celles "où les femmes de Sienne, en tirant l'eau du puits sous des arbres centenaires, embrassent un illustre horizon?"

Si vous aimez les impressions d'autrefois, allez sur le Campo désert, quand la lune, derrière le municipe, projette sur la place la silhouette immense du Mangia. La façade du palais, noyée d'ombre, prend un aspect redoutable, et la petite chapelle, plus sombre encore, a je ne sais quelle allure de gibet. En face, les maisons allongent leur courbe blafarde que la lune bleuit par endroits. Quelques fenêtres éclairées rappellent que la vie continue. Quand un passant traverse la place, son pas retentit, étrange, sur les dalles. Puis, c'est un lourd silence qu'anime seul le bruit grêle de la Fonte Gaja. Sur ce Campo, dont parle déjà Dante, le passé surgit de toutes parts et vous angoisse. Certes, il y a des coins plus illustres et plus grandioses dans cette Italie où se superposèrent tant de civilisations, sur ce sol où l'on ne peut marcher sans soulever de la poussière d'histoire; mais je sais peu de villes où le rythme de la vie moderne se soit accordé au cadre ancien avec moins de changements. Qu'un enterrement, suivi par des pénitents à cagoule baissée, longe la place et s'engouffre dans une ruelle: vous voilà, sans effort, en plein trecento...

Mais les soirs incomparables de Sienne, c'est dans les jardins de la Lizza et sur les remparts qu'il faut aller les savourer. C'est là qu'il faut écouter la grande symphonie d'un tramonto, lorsque les pourpres du soir tombant recouvrent la campagne et que la ville s'assoupit dans une buée d'or. Faites le tour de l'ancien fort Sainte-Barbe et admirez une fois de plus quels artistes étaient les Toscans de la Renaissance. Quelle majesté et quelle élégance ont ces remparts de brique fauve portant, à chaque angle, les armoiries des Médicis soutenues par des cariatides! Comme les Italiens surent aménager cette forteresse, devenue inutile, pour créer un beau décor! Les fossés ont été transformés en jardins qui, en cette fin juin, resplendissent des lauriers-roses et des grenadiers en fleurs. Entre les verdures, les murs rouges flamboient. Sur les remparts, d'où l'on domine de magnifiques horizons, des allées d'arbres tressent une couronne de somptueux ombrages. Nulle part, je n'ai mieux goûté la magie de la lumière que les yeux avides boivent avec délices. De l'angle sud, on voit, derrière l'énorme vaisseau de San Domenico, toute la ville se profiler sur un fond mordoré. À côté de la tige du Mangia qui semble plus grêle encore, se dressent la tour rayée et la coupole du Dôme, avec l'arc unique et béant de la grande église projetée. Les autres bastions s'élancent vers les champs, dont les ondulations vont en s'estompant jusqu'aux collines qui ferment l'horizon, roses, violettes ou bleues, suivant les heures du jour. Ce soir, elles sont d'un mauve si fluide qu'elles paraissent transparentes. Une longue écharpe dorée flotte sur elles. Des nuages légers se font et se défont à chaque instant.

Une vaste paix s'étend sur la campagne. Des cloches lointaines, auxquelles d'autres répondent, sonnent l'angélus. Puis, toutes les cloches de Sienne, de leur voix proche et plus puissante, redisent le mystère de l'Incarnation. L'air est si limpide que je crois voir s'y propager les ondes sonores. Minute toujours émouvante où les moins religieux pressentent l'infini. Assis sous un chêne vert, en face de la cité mystique, pourquoi, ce soir, ne puis-je détacher ma rêverie du pauvre hameau de Palestine, où se déroula l'humble événement qui allait bouleverser le monde, au point qu'une fraction de l'humanité compta dès lors les années a partu Virginis?

Peu à peu, tandis que je songe, la nuit tombe. Dans la tiédeur de l'air, les parfums s'exaspèrent. Sur la terrasse qui regarde l'ouest, je cherche en vain à sentir la brise marine que les Siennois prétendent y respirer souvent; l'air est trop chargé des lourds effluves des tilleuls. Et voici que déjà commence la féerie des mouches de feu.

Il y a quelques années, j'arrivais à Pérouse par un éclatant crépuscule d'août qui embrasait la campagne et la ville de reflets d'incendie. La poussière même était lumineuse; les moucherons qui la traversaient luisaient comme de mobiles grains de phosphore. Et je m'imaginais que Ruskin avait dû faire, par un soir pareil, cette entrée à Sienne qui frappa si fort son imagination qu'il se la rappelait aux dernières heures de sa vie: "Comme elles brillent, s'écriait-il, comme elles brillent, les mouches de feu! On dirait des parcelles d'étoiles se mouvant derrière des feuilles de pourpre." C'est que jamais encore je n'avais pu venir dans l'Italie centrale en ces mois de printemps finissant qui sont pareils à notre été; j'ignorais le spectacle des étincelles animées qui couvrent, par les nuits de mai et de juin, les campagnes de Rome, de Toscane et d'Ombrie. Anatole France les avait vues jadis sur la voie Appienne, autour du tombeau de Cæcilia Metella, "où elles viennent danser depuis deux mille ans;" il les avait retrouvées le long de la route de Monte-Oliveto, près du puits de Sainte-Claire, où il s'entretenait, pour notre délectation, avec le R. P. Adone Doni. Nulle part, cette vision nocturne n'est, paraît-il, aussi saisissante que dans la campagne siennoise. Par milliers et milliers, les lucioles volent au-dessus des blés mûrs et des prairies, dans les haies et les verdures. Ce sont bien les parcelles d'astres que voyait Ruskin; parfois, quand la nuit est très sombre, lorsqu'on marche au pied d'un coteau dont la ligne se découpe sur le ciel, on a l'illusion d'une pluie de minuscules étoiles. Certains soirs plus chauds, elles sont si nombreuses que l'entrecroisement de leur vol lumineux fait comme un treillis de feu. Ces lueurs sont un appel amoureux. Étrange manifestation de la toute-puissance de l'amour qui, seul, animal ou humain, terrestre ou divin, exalte les êtres et les rend capables de prodiges! Par les nuits de printemps, l'arc enflammé des mouches de feu, dans les jardins de Sienne, clame le même désir que le chant éperdu des rossignols; et tous deux, au fond, participent du pareil besoin de s'unir, de n'être pas seul dans l'infini, qui fait jaillir les cris des amants. Se donner, voilà bien l'acte unique et sublime qui nous élève au-dessus de nous. Le sacrifice de soi en est la plus haute expression. Par ce soir de juin, je songe aux milliers d'êtres humains qui, prêts à bondir hors des tranchées, font d'avance le don d'eux-mêmes à leur pays. Et je comprends mieux la fille du foulon siennois, se jetant, pantelante, au pied du divin époux.

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XVI

PÂQUES DAUPHINOISES

C'est un pauvre printemps de rien du tout, un pauvre petit printemps qui semble encore l'hiver, quand on revient de la Provence en fleurs. Et pourtant, qu'il m'émeut! Là-bas, c'est un printemps de millionnaire, un printemps de parvenu à l'exubérance insolente. Tout y éclot et y verdoie presque en même temps; l'ensemble cache les détails; trop de splendeurs colorées éblouissent à la fois les regards. On s'y promène ainsi qu'à travers ces musées d'Italie où les chefs-d'œuvre se touchent. Ici, c'est comme en un musée de nos provinces françaises où il faut chercher pour découvrir les belles choses; mais combien aussi elles en sont plus belles! Là-bas, on n'a pas même le loisir de désirer; à peine souhaitez-vous une fleur qu'elle s'épanouit. Ici, on connaît les joies de l'attente et la douceur de l'espérance; un bourgeon nouveau est un événement.

Vides ut alta stet nive candidum Soracte...

m'avait écrit un ami. Les montagnes sont, en effet, toutes blanches. En ce dernier jour de mars, seuls ont fleuri les amandiers, au pied du village abandonné que porte la colline; et la neige est si proche sur les hauteurs voisines qu'on se demande si ce n'est pas de la neige encore qui descend jusque-là.

—Ah! Monsieur, me disent les paysans, tout est en retard; parfois, les amandiers sont en fleurs dès janvier...

Ils disent vrai: tout est en retard. Les boutons roses des pêchers pointent à peine au long des branches; les pétales frileux n'ont pas osé s'ouvrir. Cerisiers et poiriers, dans le verger, sont pareils à du bois mort.

Enfin, ce matin, un tiède soleil luit. La bise, qui soufflait des plateaux glacés du Vercors, s'est subitement apaisée. Le dôme de Glandaz s'arrondit dans l'azur. Au seuil de la ferme, les coqs lancent leurs appels. Des roucoulements langoureux s'échangent au pigeonnier. Une première fauvette chante dans le jardin qu'illumine le rouge éclatant d'un pommier du Japon. Je ne sais quoi me dit que le printemps arrive, le vrai printemps, pas celui du calendrier. Il n'est pas encore là; pourtant c'est lui déjà...

Qu'il fait bon marcher sur la grand'route! Des hauts peupliers tombent, par milliers, les chatons bruns, chenilles fauves sur le ruban clair du chemin. Le ciel se découpe à travers les squelettes tourmentés des noyers. Au bord des fossés, tapissés de violettes et de primevères, la dentelle blonde des osiers s'accroche au bois des prunelliers blancs. Les ramures des ormes, chargées de grains rouges, luisent au soleil comme des chapelets de corail foncé. Tels qu'une nichée de minuscules angoras, les bourgeons soyeux des saules grimpent le long des branches. Mille petites pousses d'un vert tendre sortent aux tiges rampantes des lierres. Sur le talus, les pervenches tournent vers la lumière leur corolle bleue, du beau bleu pâle des nuits de mai.

Une allée de chênes descend à la Drôme; leur feuillage rouillé fait une tache d'automne dans le renouveau. Il semble que les vieux arbres ne veuillent point se soumettre à la loi qui nous régit tous, nous comme eux, sauf, hélas! en ces sombres années où ce n'est plus, suivant l'image d'Homère, les feuilles mortes qui tombent pour faire place aux jeunes bourgeons. Les cloches de Pâques sonnent pourtant dans tous les villages de la vallée. Quand donc les hommes échangeront-ils le baiser de paix?

Parmi tant de printemps—je m'effraie à les compter—qui déjà me ramenèrent en ce coin du Dauphiné, je me rappelle un jour d'avril où, sans raison apparente, des images funèbres m'assaillirent. Était-ce un pressentiment du deuil qui devait me frapper l'année suivante, presque à la même époque? Ce matin, au contraire, mes poumons se dilatent. J'aspire à pleines gorgées les effluves printaniers. À chaque pas, des arômes montent vers moi, m'enveloppent d'invisibles caresses; tantôt je sens la résine, tantôt la violette, tantôt la lavande et le thym, parures de nos terrains pierreux. Doux parfums, ah! comme je vous reconnais tous! Et comme je m'enivre, ô buis, dans vos allées! J'aime votre odeur forte, cette odeur à la fois amère et sucrée qui évoque pour moi les jardins d'Italie, où, si souvent, je promenai mes rêves et mes espoirs. Ineffable volupté des heures ainsi vécues dans le décor familier, plus douce peut-être encore lorsqu'on songe à l'universel cataclysme, mais que l'on a un peu honte de savourer ainsi. Cependant, terre maternelle, n'ai-je pas été créé pour t'adorer et pour jouir de toi? Je ne serai jamais de ceux qui te meurtrissent sans respect et sans amour.

Les cloches se sont tues. Dans le vaste silence, que rythme seulement le bruit de la rivière, s'exhale comme une allégresse végétale. Partout, autour de moi, les germes lèvent, la sève court, les écorces se dilatent. C'est le miracle qui commence, le miracle annuel qui transforme les branches plus sèches que le bois des fagots en rameaux feuillus où s'abriteront les jeunes couvées. Les blés nouveaux à peine sortis de terre ondulent joyeusement à la moindre brise. Des frémissements passent dans la lumière blonde... Ah! délices, délices infinies! Exalte-toi, mon cœur, et bats plus fort en ma poitrine! Mais quoi? Des larmes sous mes paupières... Pourtant, ce n'est qu'un pauvre petit printemps, un pauvre printemps de rien du tout...

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XVII

PAYSAGES MUSICAUX

Murmures du vent dans les feuillages, de la mer sur la grève, du ruisseau sur les cailloux; frisselis des hauts peupliers, bruissements des grands chênes; cris éperdus des rossignols par les belles nuits de mai; vibrations lointaines des cloches quand s'allonge sur la plaine l'ombre mauve des coteaux; bourdonnements des soirs d'été criblés d'étoiles; imperceptibles rumeurs de la terre assoupie sous le lourd soleil d'août; préludes des matins en montagne, lorsque les bruits des vallées montent, légers et cristallins, dans l'air raréfié: tout en la nature est rythme ou sonorité, mélodie ou symphonie. Aux fins d'après-midi d'octobre, que de fois j'ai admiré des crépuscules rutilants, plus éclatants que la fanfare des cuivres wagnériens! Dans les allées régulières de jardins à la française, je me souviens d'avoir fredonné instinctivement l'andante ou l'allegro d'une sonate classique. Et souvent, à la lisière d'un bois rougeoyant à l'automne, je me suis arrêté brusquement devant un paysage si romantique et si passionné que le cœur de Schumann semblait y saigner encore...

Ces frémissements de l'espace, ces chuchotements des eaux et des feuillages, ces milliers et ces milliers de voix de la nature, où Platon entendait déjà la sublime harmonie de l'univers, nombreux sont les poètes ou les prosateurs qui tentèrent de les exprimer en leurs écrits. Mais ce sont les musiciens qui, de tous temps, surent le mieux transcrire cette langue mystérieuse de l'infini. Merveille du génie humain: enfermer l'univers dans des lignes tracées sur du papier... Quelques notes, des accords, une gamme qui court, une phrase qui chante—et le paysage surgit!

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XVIII

L'AUTOMNE À NOHANT

L'automne est un "andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le solennel adagio de l'hiver." Cet andante, que célèbre George Sand au début de François le Champi, j'ai voulu l'entendre à Nohant même, en cette fin d'octobre qui prolonge, dans la tiédeur de ses ors, les belles journées d'un heureux été. J'ai voulu évoquer, dans son Berry, l'illustre romancière qui est encore là-bas, sur les bords de l'Indre, la "bonne dame de Nohant."

La Châtre, si souvent décrite par Sand, est une heureuse petite ville de l'ancienne France que le modernisme n'a presque pas gâtée. Peu de constructions neuves. Les rues tortueuses courent entre les maisons inégales, à pignons pointus, couverts de tuiles brunes que la mousse habille de velours vert. La couleur des pierres est en harmonie avec les teintes du paysage. Autrefois, quand le progrès des transports n'avait pas dérangé toutes choses, on bâtissait avec les matériaux de la région; ainsi, comme le note joliment André Beaunier, à propos du bourg de Guyenne où naquit Joubert, "les villages ne faisaient pas de tache dans la nature." La Châtre s'égaie de places que l'automne ouate de tapis d'or. Des jardins dorment à l'ombre des murs sur lesquels d'antiques cadrans disent la fuite lente des heures. Décors tout trouvés pour des romans provinciaux où les âmes ardentes et les caractères peu mobiles prennent un relief particulier.

J'erre à travers les rues, si grouillantes, paraît-il, les jours de marché, si tranquilles aujourd'hui. Que l'Indre est charmante, vue des ponts du Lion d'argent ou des Cabignats! Dans la brume s'estompe à moitié la tour carrée où la romancière emprisonne Mauprat. Voici la place de l'Abbaye qui domine la vallée de l'Indre, en face du coteau de la Rochaille dont le nom revient souvent dans ses récits. De là part le chemin qu'elle prenait presque toujours, quand elle rentrait à pied à Nohant.

Sous les ormes de la petite place, où elle se promenait encore il n'y a pas un demi-siècle, j'écoute, comme en un rêve, les souvenirs qu'égrènent pour moi les gens du pays. Ils évoquent la romancière avec tant d'ardeur et de précision qu'il me semble la voir s'avancer entre les arbres... Une minute de rêverie a fait le miracle... Oui, c'est bien elle, avec ses bandeaux et ses grands yeux pensifs. Sous la pluie d'or qui l'auréole, elle s'approche de moi et me sourit, comme on sourit à un ami inconnu dont l'émotion trahit l'admiration et le respect.

* * *

La Châtre n'est somme toute qu'un vaste village, et les dernières maisons des rues sont des fermes derrière lesquelles s'étendent les domaines ruraux. Il ne faut pas s'éloigner beaucoup pour se trouver en plein Berry agricole, au milieu des cultures où, hélas! je n'ai pas la chance d'entendre "brioler" les laboureurs. Depuis quatre ans, les vieux ne chantent plus en creusant les sillons, et les jeunes ne savent pas "la classique et solennelle cantilène qui résume et caractérise toute la poésie claire et tranquille du Berry." Heureusement, la paix féconde va ramener les hommes dans les fermes. Malgré l'envahissement des procédés mécaniques, espérons que les tracteurs grinçants n'anéantiront pas complètement le poème des labours, et que, de cette plaine, monteront encore les chants magnifiques qui, par les après-midi et les crépuscules d'automne, semblaient l'âme sonore de la terre ivre de lumière et d'amour.

La journée, comme il arrive assez souvent en Berry, est brumeuse; rien de plus poétique, d'ailleurs, que ce brouillard léger qui estompe les lointains dans une sorte de buée grise. Voilà bien la Vallée-Noire que célébra George Sand; les moindres bois ont des apparences de forêts et l'on devine combien les légendes rustiques doivent facilement s'y emparer des imaginations populaires. Les premières fraîcheurs nocturnes ont déjà fait jaillir les colchiques dans les prés. Les noyers à moitié défeuillés prennent leur triste aspect d'hiver; ils dorment, immobiles, dans la tranquillité de l'air. Une paix grise recouvre la campagne. Cherchant à résumer l'impression que me donne cette rapide vision, j'inscris sur mon carnet une phrase que je retrouve, presque textuelle, au début de la Mare au Diable: "Il y avait un sentiment de douceur et de calme profond qui planait sur toutes choses."

Mais j'ai hâte d'arriver au terme de mon pèlerinage, et j'avoue que ce n'est pas sans émotion que je pénètre dans Nohant. Jamais je n'ai vu un village qui m'ait semblé si minuscule. Quelques maisons précédées de jardins, la petite église, le mur et le portail du domaine de George Sand encadrent une place qu'ombragent quatre ormes et deux noyers. Décor charmant d'opéra-comique que l'or d'octobre enlumine. L'église surtout est fort pittoresque avec son auvent surbaisse, où l'on ne peut guère pénétrer qu'en courbant la tête; on s'y rassemble aux jours de messe et de vêpres. Devant le porche, sur la place même, se dresse une croix au pied de laquelle est la "pierre des morts," large dalle où l'on dépose les cercueils. C'est sur elle que Flaubert pleurait à chaudes larmes, pendant les obsèques de son amie.

Et me voici dans le domaine qu'après la Révolution, la grand 'mère de George Sand, la fille de Maurice de Saxe, acheta avec les maigres débris de sa fortune. On sait qu'il appartient aujourd'hui à l'Académie française, l'usufruit en restant à l'unique descendante de la romancière, sa petite-fille Aurore, qui m'en fit aimablement les honneurs. Je ne veux point le décrire, pas plus que la maison toute pleine de souvenirs, la bibliothèque, le cabinet de travail, le théâtre des marionnettes. À peine, d'ailleurs, si je regarde, dans le tumulte des noms qui bourdonnent à mes oreilles. Delacroix, Dumas, Liszt, Chopin, Pauline Viardot, Daniel Stern, Clésinger, Rollinat, tant d'autres ont habité ces pièces! Et je ne parle pas de ceux qui vinrent seulement en hôtes de passage, comme Gautier qu'impressionna d'abord défavorablement l'accueil froid de George Sand, ou Balzac qui la trouva en pantalon turc et en pantoufles jaunes, fumant silencieusement pendant qu'il parlait. Je pense aux fidèles qui vécurent ici, dans l'affection rayonnante de celle qu'ils aimaient—sœur, amante ou mère, mais toujours amie passionnée et dévouée. Et presque tous, près de la femme qui fut l'une des plus grandes travailleuses du siècle dernier, ils travaillèrent. Cette atmosphère de labeur règne encore dans la maison, hantée d'une invisible présence, et surtout dans le salon où sont entassées tant d'œuvres d'art, autour de cette table sur laquelle se penchèrent les plus nobles fronts, près de cette chose à jamais vénérable, le piano de Liszt et de Chopin. Comment songer sans émotion à ces heures où Liszt et Sand s'asseyaient à cette table, elle terminant Mauprat, lui notant ses admirables transcriptions des Symphonies de Beethoven? Comment évoquer sans un serrement de cœur ces soirs d'été, où, sur ce piano, Chopin improvisait ses pages les plus frémissantes? Delacroix prolongeait ses veilles pour l'entendre. "Par instants, il vous arrive, par la fenêtre ouverte sur le jardin, des bouffées de la musique de Chopin qui travaille de son côté. Cela se mêle au chant des rossignols et à l'odeur des rosiers." Est-il beaucoup d'heures plus riches dans l'histoire de l'art et de la littérature? Ah! nuits pathétiques, belles nuits de mai, en ce coin perdu d'un village, où, tandis que Sand travaille sous la lampe, Delacroix écoute Chopin, et, sur la musique fiévreuse d'un prélude, ébauche en imagination l'une de ses grandes toiles tourmentées...

Autour de la maison s'étend le domaine, à la fois parc, jardin, verger et potager. L'ensemble est un peu triste et sévère; nulle part on ne découvre d'horizon. Ni vastes étendues pour le rêve, ni sites pittoresques et accidentés invitant à l'action. Il faut y travailler et l'on ne peut rien en tirer que de soi. Le cadre convenait à celle qui ne connut aucun repos avant qu'on l'eût allongée sous l'if centenaire qui, depuis quarante-deux ans, abrite son sommeil. Près de la dalle de grès noir, nue et sans ornement, qui recouvre ses cendres, donnent son père, sa grand'mère, son fils, sa bru, et la dernière venue, sa petite-fille, cette pauvre Gabrielle Sand, âme charmante de modestie et de bonté. Entre l'église basse et le jardin, ce cimetière champêtre, séparé du cimetière communal par une simple grille, est infiniment émouvant. "Verdure... laissez la verdure..." furent, paraît-il, les derniers mots de George Sand. Dormez en paix, ma bonne dame de Nohant! Pour vous, qui avez passé tant d'heures à écouter l'âme musicale des choses, le bruissement du vent dans les arbres continue de bercer votre rêve. Le grand if balance ses palmes toujours vertes; et, chaque année, quand l'automne recommence son andante mélancolique et gracieux, les ormes, désolés de vous avoir perdue, sur vos restes mortels versent leurs larmes d'or.

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XIX

SUR LA TOMBE DU TASSE

Le 17 décembre 1917, à Rome, sur les pentes du Janicule, se déroula une cérémonie comme on ne saurait en voir ailleurs qu'en Italie, où la poésie et l'histoire se mêlent sans cesse et s'exaltent l'une l'autre. Une foule immense s'était rendue, à l'appel des autorités, au couvent de Saint-Onuphre, pour célébrer la prise de Jérusalem au lieu même qu'avait choisi pour mourir l'auteur de la Jérusalem délivrée.

Me trouvant à Rome, quelques mois plus tard, à l'occasion du troisième anniversaire des journées de mai 1915, j'ai voulu revoir la chambre de Saint-Onuphre. Par un matin léger qu'emplissaient les parfums du printemps romain, j'ai gravi les pentes du Janicule et je me suis assis sur les gradins du petit amphithéâtre de brique aménagé à côté du chêne du Tasse. Des sociétés populaires y donnent des représentations et des conférences. Aujourd'hui le silence et la paix règnent en ce lieu charmant que semblent garder une douzaine de cyprès alignés comme des faisceaux de lances romaines. Quelques eucalyptus balançant leurs souples chevelures emplissent l'air de leur odeur aromatique et forte. Quant au chêne du Tasse, plusieurs fois foudroyé et déchiqueté par les orages, ce n'est qu'un tronc informe que soutiennent des crochets de fer. La piété des Romains essaya vainement de prolonger ses jours; mais une inscription l'immortalise: All' ombra di questa quercia—Torquato Tasso—vicino ai sospirati allori e alla morte—ripensava silenzioso—le miserie sue tutte. La vue est fort belle sur Rome et les montagnes de la Sabine. Le dôme de Saint-Pierre s'arrondit dans l'azur, derrière une ligne de pins parasols. Renan affectionnait cette retraite; c'est là qu'il fit le souhait qui m'avait jadis tant frappé. "Cher ami, écrit-il à Berthelot, celui qui demeurerait dans ces lieux, renonçant à l'action, à la pensée, à la critique, ouvrant son âme aux douces impressions des choses, celui-là ne mènerait-il pas une noble vie, et ne devrait-il pas être compté parmi ceux qui adorent en esprit?" Leçon de sagesse que, toujours, je tâchai de suivre, au cours de mes voyages d'Italie. N'étant ni érudit, ni professeur, ni critique, il m'était facile d'oublier le peu que je savais pour ouvrir seulement mon âme aux douces impressions des choses... Mais aujourd'hui, hélas! l'heure n'est plus aux molles rêveries. Même ici, sur cette terrasse qui semble l'un des derniers refuges de la poésie, parviennent les appels du clairon. Je vois flotter sur les monuments de Rome le drapeau tricolore qui rappelle l'anniversaire des jours où l'Italie se rangea à nos côtés. Et je songe à l'émouvante cérémonie qui, hier, se déroula dans le flamboyant décor de la place de Venise. Un régiment de Tchéquo-Slovaques, aligné sur les marches du monument Victor-Emmanuel, en face des membres du gouvernement italien et d'un ministre français, recevait le drapeau qui allait le conduire à la bataille et à la mort. Ces volontaires savent que l'ennemi ne leur fait point quartier; s'ils sont pris, le gibet les attend. Minute poignante où, derrière les officiers agenouillés et baisant le drapeau, les soldats entonnèrent leur hymne national, lent et grave comme un chœur religieux. J'eus une vision du temps des croisades. Que n'était-il, parmi les assistants, un Tasse pour la chanter?

* * *

Quand, le 1er avril 1595, par une matinée froide et pluvieuse, le Tasse descendit de la voiture du cardinal Cintio Aldobrandini, à la porte du couvent de Saint-Onuphre, il se savait "attaqué d'un mal qu'il pressentait devoir guérir tous les autres." Aux moines qui accoururent vers lui, il dit simplement: "Je viens mourir au milieu de vous."

Ses dernières illusions étaient tombées; il avait bu le calice jusqu'à la lie. Même au seuil de la mort, le destin n'avait cessé de le railler. Le Tasse avait vu peu à peu s'évanouir l'ultime mirage que, par une sorte de raffinement cruel, la triste muse voilée de noir, qui ne le quittait plus, avait fait luire à ses yeux; il lui fallait renoncer à être, comme Pétrarque, couronné au Capitole. Et pourtant, le pape Clément VIII lui avait dit: "Vous allez recevoir une couronne que vous honorerez autant qu'elle honora ceux qui la portèrent avant vous." Mais, pour je ne sais quelles raisons, peut-être à cause de la maladie de son protecteur le cardinal Cintio, la cérémonie avait été renvoyée. En se réfugiant à Saint-Onuphre, le Tasse sentait que tout était bien fini pour lui. Peut-être eut-il encore un regret, quand son ami Cintio lui apporta la bénédiction du souverain pontife. "Voilà, soupira-t-il, la couronne que j'étais venu chercher à Rome." Aux moines qui se lamentaient à son chevet, il dit ces mots, que Chateaubriand mettra dans la bouche de Rancé: "Mes amis, vous me croyez laisser; je vous précède seulement." Et il murmura une suprême stance: "Si la mort n'était pas, il n'y aurait au monde rien de plus misérable que l'homme."

Le 25 avril, à dix heures du matin, ne pouvant plus suivre de sa faible voix le chant des frères, il serra d'une dernière convulsion son crucifix sur sa poitrine et balbutia: In manus tuas... La muse voilée de noir, qui lui resta fidèle jusqu'à la fin, apparut, ouvrant la porte bienheureuse. Il aperçut le refuge de paix, comme sa Clorinde expirante:

S'apre il cielo, io vado in pace...

On enterra Le Tasse dans la petite église dont un cardinal français est aujourd'hui titulaire, sous une simple pierre, sans inscription, comme l'avait désiré le poète. Un sonnet d'Alfieri regrettait qu'un mausolée n'ait pas été élevé au poète par Michel-Ange. Comme si la simple pierre anonyme n'était pas plus émouvante que n'importe quel monument! Toujours est-il qu'au début du siècle dernier, on résolut de combler cette lacune: le résultat fut la déplorable statue que les moines montrent avec orgueil. Étrange conception d'un Tasse frisé, à moustaches conquérantes, vêtu d'un pourpoint à fraise et à crevés se terminant en draperie sur ses jambes nues.

Heureusement, la chambre où le Tasse rendit le dernier soupir fut à peu près respectée. Elle s'ouvre au fond d'un couloir qu'orne toujours une jolie madone de l'école du Vinci. On y a rassemblé des souvenirs du poète: son encrier de bois, son crucifix, des autographes, la petite cassette de plomb qui renferma longtemps ses os, le masque de cire moulé sur le cadavre, avec le laurier qui n'avait couronné qu'un cercueil. Voilà bien le long visage émacié et les traits anguleux que l'on retrouve sur les vieilles gravures accrochées aux murs. L'auteur de la statue n'était donc jamais entré dans cette chambre, sur la porte de laquelle on aurait pu graver, comme au fronton de l'église milanaise: Amori et dolori sacrum?

Trois fenêtres donnent sur les jardins du Vatican et sur l'église Saint-Pierre, que l'on découvrait entièrement, avant la construction des laides bâtisses modernes qui bouchent aujourd'hui l'horizon. Quand Leopardi vint ici, il ne songea point à regarder le décor; le "sombre amant de la mort" ne sut qu'y pleurer abondamment: ce fut, écrivit-il à son frère, l'unique plaisir qu'il avait goûté à Rome. Stendhal, toujours curieux, admira longuement le paysage qu'il déclare "un des plus beaux lieux du monde pour mourir." Quelle vision, en effet, pour un poète et un catholique de la Renaissance au seuil de l'éternité, que le dôme de Michel-Ange s'élevant sur le sépulcre de Pierre, dans la capitale de la chrétienté!

Devant le portique du couvent, où achèvent de s'effacer les fresques du Dominiquin, une place minuscule invite au recueillement. Quatre chênes verts ombrageant deux bancs de pierre en sont les seuls ornements. Du petit mur qui la borde, on a, sur Rome, une belle vue que gênent les arbres d'un jardin botanique s'étageant sur le flanc de la colline. Entre leurs cimes mouvantes, on distingue pourtant les principaux monuments de la ville, et notamment, après la boucle du Tibre, la masse brune du château Saint-Ange. Tout au fond, les montagnes de la Sabine s'estompent dans une brume bleue. Tandis que je regarde le noble paysage, les cloches de l'église Saint-Onuphre se mettent en branle. Quand, en 1849, il fut question de les envoyer à la fonderie, Garibaldi s'y opposa. "Respect, s'écria-t'il, respect aux cloches qui sonnèrent pour l'agonie du Tasse!" Entre chaque carillon, d'étranges clameurs montent d'un bâtiment en contre-bas. Je me renseigne: ce sont les cris des aliénés enfermés dans l'hospice voisin de San Spirito. Curieuse coïncidence: le prisonnier de Ferrare dort son dernier sommeil près d'un hôpital de fous. Était-il fou lui-même? La question est encore débattue. Folie assez légère, puisqu'elle résista à sept années d'internement parmi de véritables aliénés. Folie intermittente, puisque, pendant sa détention, le Tasse écrivit une trentaine de dialogues philosophiques et plus de quinze cents lettres, d'une absolue lucidité, dont la prose, au dire des critiques italiens, rappelle la langue de Cicéron. Folie sublime en tout cas, à qui l'on doit un chef-d'œuvre. Et d'ailleurs, que nous importe? Un poète chante, libre ou en cage: que lui demander de plus? "Qu'il nous entraîne dans un bel univers, comme dit Barrès à propos justement de Torquato, c'est tout son devoir, sa vertu efficace." Ce rossignol qui, dans un bosquet du Janicule, lance éperdument ses trilles et ses roulades, je ne cherche point à savoir sur quel arbre il s'est posé. Je ferme les yeux pour ne rien perdre de la mélodie. De même j'écoute, sans nul autre souci, le rossignol inquiet qui chantait parmi les lauriers,

turbato l'usignolo tra gli allori cantando.

À Goethe également, avant Carducci, s'était imposée la comparaison. "Pareil au rossignol, le Tasse emplit l'air et les bois des plaintes harmonieuses d'un cœur qu'embrase l'amour."

Les fous, du reste, ne sont-ils pas souvent les plus sages? Ils voient l'invisible et tout ce que nos yeux, éblouis par la moindre lumière, n'osent pas regarder. Les plus étranges imaginations des poètes ne furent souvent que des visions prophétiques. Qui donc, il y a seulement quatre ans, aurait eu l'idée que la guerre déchaînée par l'Allemagne donnerait au Tasse un regain d'actualité et que Rome célébrerait la prise de Jérusalem au tombeau de l'auteur de la Jérusalem délivrée?

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XX

LES ROSES D'ASSISE

Il poursuivit d'une voix plus rude:—Pendant les longues heures dans les tranchées, pendant les heures plus longues encore de l'hôpital, j'ai eu le temps de réfléchir et j'ai compris que l'amour est une chose grave, plus grave que l'on ne croit quand on a vingt ans. Je me suis bien promis de ne plus donner mon cœur à la légère, de ne plus l'ouvrir que pour une véritable et profonde passion. Je veux un amour fort comme la mort. La voiture, arrivée au bas du coteau, traversait le Tibre sur un vieux pont en dos d'âne, dont pas une pierre n'avait dû bouger depuis les Romains. La nature plus riante ressemblait à un vaste jardin. Les mûriers, les vignes, les blés et les maïs se partageaient les champs. Les fermes disparaissaient à moitié sous les vergers et les tonnelles. On sentait que la vie était partout facile; et l'horizon, barré par d'harmonieuses collines, inclinait l'âme à la sérénité. Les propos de Georges prenaient je ne sais quelle âpreté au milieu de tant de douceur; Hélène en était toute troublée.

Pendant un nouveau silence, il examina sa voisine à la dérobée. Les yeux à moitié fermés, elle semblait regarder en dedans d'elle-même. Une émotion profonde l'étreignait, qu'elle s'efforçait vainement de dominer. Il pensa qu'il avait été peut-être maladroit et crut nécessaire d'effacer l'impression produite.

—Je vous en prie, oubliez ce que je viens de dire...

Il ne se doutait pas que, du trouble qui bouleversait Hélène, et qui venait, en effet, des paroles qu'il avait prononcées, naissait une sympathie plus ardente, une attraction irrésistible. Elle était de ces amoureuses qui, voulant être aimées passionnément, vont d'instinct à celui qui sera leur maître et non à celui qui pourrait être leur esclave. Au moment précis où Georges s'excusait et croyait l'avoir heurtée, elle éprouvait plus fortement que jamais le désir de s'abandonner à lui, d'appuyer la tête sur son épaule...

La voiture s'arrêta devant Sainte-Marie-des-Anges, vaste, laide et froide église moderne, élevée sur l'emplacement de la misérable cabane de branchages et de chaume où mourut saint François. Ils visitèrent le petit jardin clos où fleurissent les fameuses roses sans épines. Un frère en cueillit quelques-unes pour Mme Fonteney.

—Voilà, dit-elle, le symbole de l'amour divin... Lui, au moins, ne trompe jamais et ne fait point souffrir.

Et elle lui raconta le projet qu'elle avait eu d'entrer au couvent.

—Vous, au couvent!

—Pourquoi pas? J'ai l'âme très religieuse, mais je ne me suis pas encore sentie en état de grâce... Et pourtant, quelle douceur ce doit être de passer ses jours dans un cloître, loin du monde... C'est là qu'est le vrai bonheur.

—Allons donc! Le bonheur n'est qu'en vous seule. Vous êtes faite pour vivre et pour aimer... Ne sentez-vous pas ici comme une atmosphère de mort? Marchons vers la lumière...

Comme ils sortaient de l'église, une vendeuse de fleurs s'approcha d'eux.

—À mon tour, dit-il, de vous offrir des fleurs. Toujours celles-ci servirent aux déclarations. Elles traduisent le désir et l'ennoblissent. Je me rappelle avoir vu, à la Maison Carrée de Nîmes, un bas-relief qui devait servir d'enseigne à une boutique de fleuriste et portait cette délicieuse inscription: Non vendo nisi amantibus coronas, je ne vends mes bouquets qu'aux amoureux...

Il choisit les roses les plus rouges, des roses pourpres, couleur de sang, et les lui tendit.

—Que ces fleurs vous disent la violence de mes sentiments!

Elle respira les roses.

—Ah! soupira-t-elle, que leur senteur est forte!

—Oui, leur parfum est enivrant. Leurs épines sont nombreuses et acérées. Elles blessent, torturent, font payer parfois chèrement leurs joies. Elles sont le symbole de l'amour humain. Lui seul pourtant donne du prix à la vie...

La voiture gravissait lentement les lacets qui escaladent la colline, parmi les oliviers poussiéreux. Bientôt, à un tournant du chemin, Assise apparut dans son majestueux développement. Indifférent à cette vision, Georges regardait du coin de l'œil Mme Fonteney qui épinglait à son corsage un bouquet, où elle avait mêlé les roses rouges aux pâles roses de saint François.

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XXI

SUR LA TERRASSE DE VALENCE

Je connais des terrasses plus belles sur le flanc des coteaux de Toscane ou d'Ombrie. J'en sais d'autres, en France, qui se développent avec plus de majesté. Le rocher des Doms et le Peyrou dominent des plaines plus grandioses. Mais, mieux que ses rivales, cette esplanade valentinoise se mêle à la vie de la cité et partage ses émotions.

Aux soirs d'été, on vient y assister à l'agonie du jour. Rêves et désirs s'exaspèrent à suivre les jeux mouvants de la lumière. Ici, comme en Italie, j'ai compris l'antique souhait des mendiants qui remerciaient d'une aumône en disant: "Puissiez-vous jouir longtemps de vos yeux!" C'est devant cet horizon qu'un écrivain anglo-saxon évoqua ses souvenirs du Péloponnèse.

Comment la vue quotidienne de tant de beauté a-t-elle si peu formé le goût des habitants? Comment, après l'une de ces stations où ils regardèrent les sculptures de Crussol dressées dans la splendeur du soleil mourant, tolèrent-ils l'encombrant monument qui déshonore leurs boulevards? Et puis-je croire qu'il ait jamais contemplé d'ici le paysage, celui qui jeta sur le Rhône l'étrange pont dont le maigre dos d'âne coupe d'une courbe sans grâce les rives harmonieuses? Mais le bon géant, au passé lourd d'histoire, devant qui s'exaltait Flaubert à l'idée qu'il était "le fleuve d'Annibal et de Marius," dédaigne ces outrages et passe, méprisant.

Sur cette terrasse, un jeune Corse promena le premier tumulte de ses désirs. Mais il ne songeait guère à la volupté celui qui, dans un dialogue écrit ici-même, déclarait que l'amour était funeste aux princes. "Confiera-t-on le bonheur des hommes, s'écriait-il, à un enfant qui pleure sans cesse, qui s'alarme ou se réjouit au seul mouvement d'une autre personne? Confiera-t-on le secret de l'État à celui qui n'a point de volonté?" Dans les brouillards légers qui tissent sur les eaux des draperies d'argent, ce n'était point le dieu du Plaisir qui l'appelait; il voyait déjà la Gloire lui sourire, et vers elle il tendait ses bras nerveux et passionnés.

Souvent, sur ce Champ-de-Mars, où s'élève la statue d'un autre guerrier, je vins, aux jours tragiques de ces dernières années, apaiser mes angoisses et retremper mon espoir. Aujourd'hui, par ce lumineux été que ne troublent plus les appels du clairon, d'autres souvenirs me hantent.

J'évoque le bel Alphonse de Lamartine qui, devant ce paysage, ne put retenir un cri d'admiration. Ces larges horizons, aux lignes imprécises s'estompant dans la brume, se déroulaient suivant le rythme de ses vers; le murmure du Rhône, puissant et continu, montait vers lui pareil au monotone enchaînement de ses strophes.

Sous ces ombrages, un autre cygne chanta; et ses chants, aussi purs, étaient plus sobres et mieux ordonnés. De sa ville natale, où la montagne dauphinoise expire au bord de la rivière, Louis Le Cardonnel a reçu le don d'allier le lyrisme à la plus nette précision. Il me semble que j'entends votre voix, ô poète, en ce lointain jour d'avril où nous cheminions sous la verdure frissonnante des peupliers. C'est ici que vous fîtes le premier vœu de vous immortaliser par vos vers; c'est ici que vous rêvez de venir achever votre œuvre, voulant, comme vous me l'écriviez récemment, qu'elle ait désormais plus encore "un accent d'éternité."

* * *

Moi aussi, par ce beau soir tout empourpré, je rêve d'un destin, mais qui ne viendra pas. Le laurier ne couronne que les poètes. La gloire ignore le simple ouvrier de lettres que je suis. Et pourtant, j'aimerais que mon nom à ces rives illustres fût à jamais lié. Oh! je n'aspire point à cette renommée passagère que le talent et quelque heureux hasard donnent parfois; je voudrais ne pas mourir tout entier. Est un véritable écrivain celui-là seul qui songe à se survivre. "Poète ou romancier, comme le déclare Brunetière, dramaturge, historien ou critique, il ne lui suffit pas d'être le peintre ingénieux ou le spirituel traducteur des mœurs et des idées du jour. Il vise plus haut! Il vise plus loin! Et son ambition, de quelque nom qu'on l'appelle,—amour de l'idéal ou préoccupation de la postérité, souci de perpétuer son nom ou désir d'exceller,—sa véritable ambition est de vaincre la mort et le temps."

Si modeste que soit mon œuvre, je puis m'accorder cette justice que toujours je m'efforçai d'y mettre le meilleur de moi-même et que je n'ai pas écrit une ligne sans essayer de la rendre digne de durer. Stendhal, qui naquit tout près d'ici, de l'autre côté de ces monts, déclarait: "Je n'estime que d'être réimprimé en 1900." Ah! que je donnerais tous les succès et les honneurs immédiats dont tant d'autres se contentent, pour la simple certitude d'être réimprimé au siècle prochain! Et qu'il m'est doux, sur cette terrasse de Valence, d'en savourer l'illusion, par ce beau soir tout empourpré!

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NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

La bibliographie des œuvres de Gabriel Faure est assez compliquée, la plupart de ses études ayant fait l'objet de publications séparées, avant d'être réunies dans la forme ordinaire des anciens volumes à 3 fr. 50, et plusieurs d'entre elles ayant ensuite reparu, soit en tirages de luxe, soit en ouvrages de vulgarisation.

En réalité, son œuvre, à l'heure actuelle—octobre 1920—se résume en 10 volumes qui contiennent à peu près tout ce qu'il a publié, savoir: 4 romans (la Dernière journée de Sapphô, la Route de volupté, l'Amour sous les lauriers-roses et les Amants enchaînés) et 6 volumes de littérature ou voyage (trois séries d'Heures d'Italie, deux séries de Paysages littéraires et Pèlerinages passionnés).

Tous les morceaux publiés dans le présent recueil—à l'exception du dernier—sont tirés de ces ouvrages et les références données ci-dessous renvoient exclusivement à ces dix volumes. Lorsque certaines pages, particulièrement chères à l'auteur, ont été reprises par lui et figurent dans deux de ces volumes, on trouvera l'indication des différentes sources auxquelles le lecteur pourra se reporter. L'auteur a, du reste, revu les textes du présent ouvrage en tenant compte des diverses versions et en y apportant même de nombreux remaniements.

Ces morceaux choisis sont donnés à peu près dans l'ordre chronologique où ils ont paru.

* * *

I.—À TRAVERS LESBOS. Écrit en 1900. Chapitre tiré de la Dernière journée de Sapphô.

II.—LE PAYS DE TRISTAN. Écrit en 1903. Ces pages, extraites de la Route de volupté, figurent également en partie dans la 1re série des Paysages littéraires.

III.—CIMETIÈRE ITALIEN. Écrit en 1905. Chapitre tiré de l'Amour sous les lauriers-roses, dont certains fragments ont été repris par l'auteur, à propos du lac d'Iseo, dans le 1er volume de ses Heures d'Italie.

IV.—MATIN EN MONTAGNE. Écrit en 1905. Tiré du chapitre II de l'Amour sous les lauriers-roses.

V.—LES JARDINS DE BELLAGIO. Écrit en 1905. Ce chapitre est formé de plusieurs passages de l'Amour sous les lauriers-roses, réunis par l'auteur dans la 1re série des Heures d'Italie.

VI.—SOUVENIRS D'ENFANCE.—Écrit en 1905. Fragment de l'Amour sous les lauriers-roses, repris partiellement dans la 2e série des Heures d'Italie.

VII-VIII-IX-X.—AVEC STENDHAL À PARME—LE SOIR TOMBE SUR L'ADRIATIQUE—LA MAISON DE TITIEN—LE ROSSIGNOL ATTARDÉ. Ces quatre morceaux, écrits en 1909 et 1910, figurent dans le 2e volume des Heures d'Italie.

XI.—LE PRINTEMPS À TOLÈDE. Écrit en 1911. Extrait du Triptyque printanier qui termine la 1re série des Paysages littéraires.

XII.—LE VILLAGE DE PÉTRARQUE. Écrit en 1912. Ce chapitre, tiré de la 1re série des Paysages littéraires, avait déjà paru, plus développé, dans le dernier volume des Heures d'Italie.

XIII-XIV.—LES JARDINS DE CHÂLONS—LE LONG DE LA MER ANNUNZIENNE. Ces pages, écrites en 1914 et en 1916, publiées d'abord dans deux volumes de guerre qui ne seront pas réédités (Paysages de guerre et De l'autre côté des Alpes) ont été recueillies par l'auteur dans ses Pèlerinages passionnés.

XV.—LES SOIRS DE SIENNE. Écrit en 1917. Tiré de la 2e série des Paysages littéraires. Quelques lignes sur les mouches de feu en ont été utilisées par l'auteur dans son roman des Amants enchaînés.

XVI.—PÂQUES DAUPHINOISES. Écrit en 1918. Extrait des Pèlerinages passionnés.

XVII.—PAYSAGES MUSICAUX. Écrit en 1917. Extrait de la 2e série des Paysages littéraires.

XVIII-XIX.—L'AUTOMNE À NOHANT—SUR LA TOMBE DU TASSE. Écrits en 1918. Figurent dans les Pèlerinages passionnés.

XX.—LES ROSES D'ASSISE. Écrit en 1920. Extrait des Amants enchaînés.

XXI.—SUR LA TERRASSE DE VALENCE. Écrit en 1919. Ce morceau n'a paru jusqu'ici qu'en une plaquette de luxe tirée à quelques exemplaires. Le Jugement que l'auteur y porte sur son œuvre lui donnait une place tout indiquée à la fin de ce recueil.

Illustration from Paysages Passionnés
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