LE CHEMIN (continued 2)
S. (Samuel) Jankélévitch translation
On juge sévèrement la femme de mœurs légères qui, restée veuve d'un homme riche et vieux, se complaît dans le luxe princier. On lui reproche ses origines, mais on ne conteste pas son droit de dépenser les revenus d'une principauté, étant donné qu'ils lui appartiennent par droit d'héritage.
Une grosse entreprise industrielle est héritée par un fils majeur, mais incapable; les directeurs généraux lui font les rapports les plus soumis, cherchent à s'adapter à ses lubies, demandent des augmentations de traitement et des pouvoirs; une foule de contre-maîtres aux cheveux blancs se précipite au-devant de la voiture du jeune patron, chacun disputant à son voisin l'honneur d'ouvrir la portière.
Un homme aisé meurt, laissant femme et quatre enfants Tous les cinq décident de vivre de leurs rentes; les fils épousent des femmes, et les filles épousent des maris se trouvant dans la même situation. Voilà donc l'État enrichi de quatre familles qui, pendant un siècle, n'auront rien créé, à moins que tel ou tel descendant n'ait l'idée d'apprendre un jour l'histoire ou la diplomatie.
Combien sont-ils, les hommes bien portants, âgés de moins de soixante ans, qui vivent de leurs rentes dans un État civilisé? Que de jeunes gens fondent leur existence sur le mariage avec une riche héritière!
Que de familles improductives que l'État doit nourrir pendant de nombreuses générations!
Tous ces phénomènes sont loin d'apparaître à la conscience de la collectivité comme étant contraires à la justice; on les considère quelquefois comme fâcheux, mais, chose étonnante! jamais comme immoraux.
Laissons de côté toute objection tirée des nécessités de la civilisation. Si les biens consommés par les improductifs étaient répartis entre ceux qui créent, on pourrait réaliser des missions culturelles supérieures; si les forces des improductifs étaient mises au service de la société, de nouvelles valeurs spirituelles et économiques pourraient être créées.
La notion morale de l'héritage est profondément enracinée par l'habitude séculaire, ce qui empêche le monde de se rendre compte que la substitution de la raison d'être s'est effectuée depuis longtemps et que les prémisses sur lesquelles reposait l'héritage ont depuis longtemps disparu.
Aux époques primitives, les ustensiles étaient aussi souvent enterrés avec leur propriétaire que transmis en héritage à ses descendants. C'est qu'ils étaient des objets inséparables de l'homme et de sa cabane, survivaient à la génération et formaient les attributs de l'individu collectif, c'est-à-dire de la famille. Il pouvait en être de même des troupeaux, dont les générations animales se succédaient parallèlement aux générations humaines; il pouvait encore en être de même du champ et des outils agricoles, lorsque, la propriété privée étant née, c'était à la famille qu'était incombée la tâche d'assurer la continuité de la culture du sol.
Puissance, autorité, fonctions guerrières et privilèges se transmettaient héréditairement dans la même couche sociale. La tribu subordonnée, c'est-à-dire privée de sa noblesse, ne devait plus jamais dominer ou décider elle-même de ses destinées; la défense extérieure, le gouvernement de la noblesse à l'intérieur, ne pouvaient se maintenir que par l'hérédité, qui a fini par s'étendre au sacerdoce, à la royauté, aux rangs.
De l'époque de l'hérédité féodale est née insensiblement l'époque du capitalisme qui, sans examiner la chose et sans interroger sa conscience, cédant uniquement à la force de la tradition et faute d'autre analogie, avait emprunté au féodalisme le caractère indestructible de l'hérédité. Les raisons essentielles de celle-ci avaient disparu; alors que la noblesse héréditaire impliquait des droits et des devoirs, imposait aux générations successives l'obligation de la défense et du service, la richesse héréditaire comportait seulement droits, puissance et jouissance, sans aucune réciprocité.
La collectivité politique des Romains fut la première à ressentir, bien qu'inconsciemment, ce qu'il y avait d'intolérablement paradoxal dans le fait d'un homme disposant arbitrairement après sa mort de la puissance, du sol, d'une entreprise et du droit de jouissance; aussi a-t-elle fini par édifier sur les fondations discutables de ce fait une superstructure, sinon organique, tout au moins organistique. Et jusqu'à nos jours, tous les États civilisés usent de toute leur puissance et de toute leur autorité, pour obtenir que le mort maintienne ses droits sur les vivants, que chacune de ses lubies, dès l'instant où elle est conforme à la loi, soit valable, qu'un parent éloigné et inconnu puisse recevoir sa part d'héritage, que les héritiers, quels qu'ils soient, du fait seul qu'ils sont protégés par la tradition et par la désignation, ne perdent pas une parcelle des trésors et des droits accumulés par des moyens souvent peu justifiables. Si un homme réussissait de nos jours à s'emparer de la totalité du sol d'un pays, de toutes ses œuvres d'art, de tous ses monuments écrits et qu'il lui plût de ne laisser à l'État, après sa mort, que deux routes et quelques bâtisses, l'État serait obligé, dès l'instant où certaines formalités auraient été remplies et certaines taxes payées, de déployer tout l'appareil de force dont il dispose pour remettre intact ce monstrueux héritage entre les mains du légataire universel, quelque mauvaise que soit sa réputation; il doit lui reconnaître le droit de barrer et de laisser en jachère des propriétés, de défigurer des paysages, de soustraire à l'usage public des œuvres d'art, de réduire des ouvriers à la famine, de détruire des monuments, à moins que cet État ne se décide, par des lois spéciales, à s'attaquer au caractère paradoxal de l'héritage.
Ce dernier exemple suffit à nous montrer que le principe de l'hérédité des biens et de la puissance ne trouve pas place parmi les notions morales de l'humanité, parmi celles qui sont intangibles et au-dessus de toute critique. Le principe de l'hérédité nous est familier, parce qu'il fait partie des choses dont nous avons l'habitude; mais il n'est rien moins que sacro-saint; il constitue tout simplement une particularité ethnologique, adoptée sans examen et ayant acquis une importance exagérée. Les raisons qui justifiaient sa naissance ont disparu; quant à ses effets, ils aboutissent tout simplement à l'antinomie.
Et c'est cependant sur ce principe que reposent l'essence même de notre hiérarchie sociale, la constance rigide de la répartition des forces nationales. Le joyeux mouvement d'ascension et de descente qui caractérise la vie, le jeu organique qui rend les organes tour à tour subordonnés et dirigeants, la pluie d'abondance que répandent avec une généreuse prodigalité les seaux d'or, tout cela se pétrifie et s'immobilise devant la rigidité du sort auquel sont condamnées les générations et qui est une œuvre humaine. Cette rigidité condamne le prolétaire à la servitude éternelle, le riche à la jouissance éternelle. Elle charge de responsabilité l'homme las qui la repousse, et elle étouffe la force créatrice de l'homme inutilisé qui aspire à la responsabilité. La visqueuse couche huileuse de la tradition s'interpose, pour les séparer, entre les deux solutions affinées qui cherchent à se pénétrer mutuellement, et augmente la tension d'une volonté dépourvue d'activité.
Nous avons surpris les commencements d'une nouvelle conscience morale. Il y a dans notre sensibilité un coin qui se refuse à accepter sans examen l'affirmation d'un droit à une part des richesses matérielles, tel que ce droit est résulté du libre jeu des forces dans les domaines neutres, universellement respectés, du droit civil et du droit commercial. Aux prétentions, d'une moralité douteuse, du spéculateur et du détenteur d'un monopole s'ajoutent celles du gros héritier, dépourvu de tout mérite et qui se prévaut de son droit routinier.
Nous avons fait le tour des domaines économiques de la consommation, de la possession et de la revendication, et il ne serait pas inutile de résumer les résultats que nous avons obtenus sous la forme de propositions faciles à retenir.
1° Le rendement total du travail humain est limité à chaque instant donné. La consommation, comme l'économie en général, est une affaire, non privée, mais collective. Le luxe et l'isolement doivent être subordonnés à la volonté générale et tolérés seulement dans la mesure où il s'agit de la satisfaction d'un besoin immédiat et véritable.
2° L'égalisation de la possession et du revenu est une exigence de la morale et de l'économie. Dans l'État, il ne doit y avoir qu'un propriétaire démesurément riche: l'État lui-même. Il doit posséder les moyens nécessaires pour pouvoir supprimer toute misère. On peut admettre une certaine diversité des revenus et des fortunes, mais cette diversité ne doit pas impliquer une répartition de la puissance et des droits de jouissance telle que les uns possèdent tout et les autres rien.
3° Les sources actuelles de la richesse sont les monopoles au sens large du mot, la spéculation et l'héritage. Dans l'organisation économique de l'avenir, il n'y aura place ni pour les détenteurs de monopoles, ni pour les spéculateurs, ni pour les gros héritiers.
4° La limitation du droit de succession, l'égalisation et l'élévation du niveau de l'éducation populaire supprimeront les différences entre les classes économiques et mettront fin à l'asservissement héréditaire des classes inférieures. À cet effet contribuera encore la limitation de la consommation somptuaire, limitation qui orientera le travail mondial vers la production de biens nécessaires et réduira la valeur de ces biens à une proportion plus juste avec la somme de travail qu'ils représentent.
C'est sur ces principes que repose le système de l'égalisation économique et de la liberté sociale.
L'actualisation législative de ce système est une question d'importance secondaire. En considérant les institutions législatives des différents États, on constate, en effet, que toutes les solutions pratiques présentent un caractère ambigu. Les formes que revêt la vie se ressemblent en général beaucoup plus que les systèmes législatifs; les buts visés sont les mêmes, les résultats obtenus sont également analogues, seules les institutions diffèrent. Ce qui importe avant tout, c'est de changer les buts, les conceptions idéales; les institutions suivront, toujours en revêtant des formes pratiques variées.
Ce qui importe infiniment plus, c'est que les transformations futures soient précédées de transformations dans les idées et dans les valeurs morales, ce qui s'est d'ailleurs toujours produit au cours de l'histoire, lorsque de nouvelles voies étaient indiquées. Les idées attendent que ces transformations leur soient imposées. Par elles-mêmes, elles ont bien la force d'abandonner l'ornière qu'elles suivent, mais elles ne manifestent aucune tendance à le faire; le caractère désuet des fins s'exprime, non par un changement instantané des idées, mais par le fait qu'elles deviennent incertaines et hésitantes.
Cette hésitation a précédé tous les grands bouleversements et si, dans notre for intérieur, nous l'éprouvons aujourd'hui avec une intensité particulièrement grande, c'est parce qu'elle est associée aux tendances obscures de notre mauvaise conscience. C'est pourquoi nous avons accepté la guerre avec une véritable passion qui n'avait sa source ni dans la politique ni même dans le sentiment national: elle venait de bien plus loin, car on espérait que la guerre imprimerait une nouvelle direction aux idées et donnerait un nouveau sens à la vie. Mais la guerre, qui a pu détruire et balayer beaucoup de choses, fut incapable de donner satisfaction sur ce dernier point. C'est qu'elle a été provoquée, non par des nécessités sociales et purement, mais profondément humaines, mais par des conflits nationaux. Or le nationalisme n'est que la surface de la sensibilité et de la conscience collectives, dont le noyau interne reste transcendant et se manifeste dans ce qui est moral et social. La guerre a ébranlé plus d'une valeur périmée, dans la mesure toutefois où il ne s'est agi que des manifestations extérieures de la volonté populaire; la conscience intime du peuple n'a été affectée par la guerre que dans ses rapports avec cette volonté extérieure. Si on fait de celle-ci le centre de la vie, le chemin à parcourir devient court, la guerre se transforme en une fin en soi et la paix en un rêve las et oiseux. La guerre sans passion et sans haine n'est qu'une boucherie cynique, inhumaine; mais, d'autre part, la passion et la haine ne peuvent jamais être des fins dernières, l'amour seul étant capable de satisfaire l'âme.
La transformation de la mentalité fera l'objet d'un chapitre spécial de ce livre; ici nous donnerons quelques exemples brefs et concrets de la manière simple et unique dont peut être résolue la casuistique des institutions.
I.—Le moyen le plus indiqué de réglementer la consommation consiste en un vaste système, dont les limites vont parfois jusqu'à la prohibition, de droits, de douanes, de taxes et d'impôts frappant le luxe et la consommation exagérée.
Ce système ne doit pas avoir un caractère financier; le montant de son produit n'est que chose tout à fait secondaire; il vaut uniquement par les restrictions qu'il impose.
Les taxes doivent être d'autant plus élevées que le produit importé ou fabriqué sur place est plus cher. Il ne faut pas oublier que toute importation ne peut être payée que par une exportation. Pour payer quelques colliers de perles, il faut exporter le produit journalier de dix années de travail de cinq familles ouvrières allemandes.
Le tabac et les liqueurs alcooliques, les tissus précieux, les fourrures, les plumes d'ornement, les pierres précieuses et les bois rares, mais surtout les marchandises de luxe manufacturées doivent être frappées de taxes et d'impôts représentant le multiple de leur valeur; les joyaux, dont l'importation est difficile à contrôler, doivent, en plus de la taxe d'entrée, payer un impôt annuel élevé.
Il y a des régions en Allemagne où la consommation de la bière représente en moyenne plus de trois litres par jour et par tête d'adulte. Pour les liqueurs alcooliques et le tabac, nos dépenses annuelles se chiffrent par milliards. Sans s'occuper des intérêts des brasseurs, des tonneliers, des fabricants et des détaillants, qui peuvent d'ailleurs être largement dédommagés, tous ces objets de consommation doivent devenir une source abondante d'impôts élevés. Des taxes sur le chiffre d'affaires doivent être exigées pour tous les objets de luxe, de toilette, de mode et de nouveauté qui se fabriquent dans le pays et pour autant qu'ils ne sont pas destinés à l'exportation.
Toute jouissance excessive de l'espace doit être frappée d'impôt. Parcs clos, maisons et appartements luxueux, remises et garages doivent contribuer aux charges du pays. La domesticité doit être frappée d'un impôt fortement progressif et proportionnel au nombre des domestiques employés et à leurs gages; chevaux de luxe, équipages et automobiles, dépenses excessives d'éclairage, mobiliers précieux, rangs et titres sont des objets imposables, non en vue d'un revenu financier, mais en vue de la restriction.
II.—Les institutions connues de l'impôt sur la fortune et sur le revenu servent à l'égalisation des fortunes; mais elles ne doivent pas être considérées comme destinées à satisfaire un besoin urgent de l'État, car alors ces impôts sont appliqués à regret et acquittés à contre-cœur. On doit plutôt voir dans ces taxes la consécration du principe en vertu duquel tout acquéreur n'est qu'un co-propriétaire conditionnel de tout ce qu'il possède au-dessus d'un certain revenu bourgeois et que l'État est libre de lui laisser ce qu'il veut de cet excédent. Lorsqu'on observe le développement des entreprises économiques dites mixtes ou en régie, qui, pour certaines exploitations monopolisées, reconnaissent au fisc le droit de prélever la plus grande partie des bénéfices, déduction faite d'un revenu estimé suffisant, on ne trouve nullement absurde l'éventualité pour l'État de mettre la main, jusqu'à concurrence d'une certaine proportion, sur les fortunes et les revenus excessifs.
L'objection d'après laquelle on créerait, par ces mesures, une prime à l'exportation des capitaux ne signifie rien, car les institutions que nous préconisons ne seront créées qu'au moment précis où leur justification et leur nécessité seront reconnues, et ne s'approcheront que lentement de leur phase finale. Cette reconnaissance ne restera d'ailleurs pas limitée à une nation donnée; au contraire, le pays qui aura adopté ces mesures en recevra un surcroît de forces tel que tous les autres pays se sentiront encouragés à suivre son exemple et, en présence des effets bienfaisants du sacrifice, tiendront à honneur de fixer davantage les fortunes au sol sur lequel elles sont nées. Cette conviction nous apparaîtra sous un jour nouveau, lorsque nous aurons à nous occuper de la transformation des notions morales.
Une objection moins solide encore est celle qui prétend que ces mesures seraient de nature à encourager la prodigalité. Quand un homme est possédé de cette passion singulière et encore inexpliquée d'accumulation, qui caractérise notre époque et constitue un des plus puissants ressorts de l'activité économique, il ne perd pas cette passion, du fait que sa satisfaction est rendue difficile; jamais encore l'appauvrissement n'a transformé un avare en prodigue. Lorsqu'un homme est dépourvu du penchant à l'épargne, lorsqu'il est naturellement porté à la dépense, il ne sera pas plus économe avec un grand revenu qu'avec un petit.
Il est, en revanche, une troisième objection qui, elle, mérite un examen spécial: quelle compensation trouvera l'esprit d'entreprise qui, de nos jours, est presque exclusivement alimenté par des capitaux privés et auquel l'État même le plus riche ne pourra pas fournir les moyens et les encouragements que la libre concurrence pour des fins nouvelles fait naître avec tant d'ingéniosité et de joyeuses promesses?
III.—La lutte contre les monopoles privés et personnels est une tendance qui, une fois reconnue universellement et sincèrement, trouvera son application législative ou pratique dans chaque cas particulier. Inexprimée, en partie contestée, cette tendance a déjà pris son élan et n'attend plus que le signal de départ. Déjà de nos jours les brevets d'invention, les concessions fiscales, les exploitations de forces naturelles n'ont plus qu'une durée limitée, l'extraction de gisements rares, l'utilisation monopolisée de valeurs foncières sont subordonnées à des considérations fiscales. Pour l'économie des services publics on a trouvé des formes qui font intervenir l'esprit d'entreprise, sans être soumises à cet esprit. On n'a presque pas encore touché aux importants monopoles de la priorité, de l'organisation et du capital; il est d'ailleurs très difficile de les supprimer radicalement, car ils encouragent et consolident l'économie, grâce à leur centralisation; mais il est possible de trouver des formes, et il en sera question plus loin, qui assurent l'avantage de la collectivité, sans enrichir les particuliers outre mesure.
À propos des monopoles et des remèdes contre eux, il convient de mentionner un genre de profession tout à fait spécial qui, sans être généralement une source de grande richesse n'en tire pas moins de l'ensemble de la nation des revenus relativement considérables et la met à la merci de personnalités dont les exigences ne sont pas en rapport avec leur valeur et avec les services qu'elles rendent. Il s'agit ici ni des maisons de commerce ni des maisons de commission, suivant l'ancienne formule, qui, elles, rendent de grands services. Je fais seulement allusion aux affaires occasionnelles de grande envergure, telles que spéculations, agences de prêts et de fonds de commerce, achat et vente de brevets et de biens fonciers, agences secrètes de placements de capitaux et commerce illégal de valeurs. On pourrait frapper tous ces bénéficiaires accidentels d'un droit de timbre efficace, de taxes particulières; on pourrait leur imposer une licence, l'enregistrement de la raison sociale, un contrôle de revision de leur comptabilité.
Il faut encore mentionner un genre d'activité qui, honorable et de bonne foi au fond, repose sur des procédés dont le caractère arriéré est plus préjudiciable à l'économie que ne l'a jamais été aucune mesure, si importune fût-elle, depuis les débuts de l'organisation capitaliste. Ce sont, en effet, des procédés qui absorbent des centaines de milliers d'existences actives et aptes à produire et à créer, pour leur imposer une tâche que quelques milliers suffiraient à remplir.
Voici une veuve qui se trouve, à la mort de son mari, à la tête d'un commerce de lainages. Elle exige que ses fournisseurs de gros lui envoient cinquante fois par an de jeunes voyageurs, qui viennent bavarder avec elle pendant une heure ou deux, lui raconter ce qui se fait de nouveau, lui montrer des échantillons et s'en vont, chacun emportant la promesse d'une commande éventuelle. Pour chacune de ses trois ou quatre visites qu'il cache soigneusement à ses concurrents, chaque voyageur est obligé de s'imposer un déplacement spécial qui augmente le prix de la marchandise et immobilise pour une journée sa force productive. Des millions de journées de travail sont ainsi perdues tous les ans, grâce à ces soi-disant voyages d'affaires, journées qui pourraient être économisées, s'il y avait dans chaque ville de province plus ou moins importante un dépôt d'échantillons installé par les grossistes et que les commerçants de la région visiteraient deux ou trois fois par an. Une forte imposition des branches de commerce qui, faute d'organisation, gaspillent la force du peuple en tournées de voyages inutiles et dispendieuses, serait de nature à provoquer cette réforme du petit commerce et d'augmenter ainsi dans une proportion incroyable la force de production.
Tant qu'il y a dans une collectivité économique des produits qui, avant d'arriver du producteur au consommateur, subissent une augmentation de plus d'un tiers, d'un quart, parfois de la moitié et dans certains cas même, du double de leur prix, le système commercial exige des réformes profondes. Ce qu'il faut chercher principalement, c'est à ménager le consommateur; ce qu'il faut craindre avant tout, ce n'est pas l'enrichissement du marchand: ce qu'il faut supprimer, c'est l'inutile va-et-vient de la marchandise, c'est la multiplication excessive et coûteuse des boutiques, ce sont les offres, les transactions, les marchandages qui ont lieu d'une phase à l'autre du trajet accompli par la marchandise, c'est avant tout la paresse exagérée de l'acheteur, qui trouve trop longue la distance qui le sépare de la boutique du coin, qui veut avoir à sa disposition sept détaillants, alors qu'un seul suffirait par quartier et qu'il faut plusieurs rappels pour faire payer ce seul à supposer qu'il finisse par payer. Tontes ces complications du commerce peuvent et doivent être supprimées, car elles exigent une dépense exagérée de travail national et un emploi inutile de capitaux, travail et capitaux dont on pourrait faire un emploi vraiment productif. Ce n'est pas une question indifférente, mais une question d'économie nationale et de législation que celle de savoir s'il faut fournir un travail représentant celui d'un corps d'armée, pour assurer dans une grande ville la distribution du tabac, du papier à lettres et du savon.
IV.—Au-dessus d'une certaine unité raisonnable de fortune, tout héritage appartient à l'État. La limite supérieure de la fortune pouvant être transmise par héritage est fournie par la forme économique de l'agriculture dont la continuité et le succès ne peuvent, d'après l'état actuel de nos connaissances, être assurés que par l'exploitation privée et par la transmission successorale. En revanche, toutes les raisons qu'on cite en faveur de la conservation des latifundia reposent soit sur des jugements de circonstance, soit sur des vues erronées, attendu que le fonctionnement de n'importe quelle branche économique, technique et capitaliste de la grande exploitation peut être assuré par l'association. Le passage progressif des héritages dans la possession de l'État peut être obtenu par une imposition élevée, progressive, tenant compte de l'importance de la fortune et du degré de parenté. Le scandale des héritages revenant à des personnes ne faisant pas partie de la famille du défunt, au sens le plus restreint du mot, doit être supprimé aussi tôt que possible.
Dans une certaine mesure pourront être soustraits à la mainmise de l'État des legs charitables, certaines fondations au sens large du mot, sur le rôle desquels nous aurons encore à revenir. Même des fondations familiales pourront être admises jusqu'à un certain degré, pour autant qu'elles seront destinées à l'instruction et à l'éducation, à des fins morales et culturelles. Les plus belles œuvres et les plus beaux monuments de la nature, de l'art et de l'histoire ne pourront pas être hérités.
Toutes ces mesures exerceront sur l'ensemble des rapports éthico-sociaux une influence plus grande que celle qu'ont jamais exercée les plus grandes transformations enregistrées par l'histoire moderne. La vie extérieure apparaît sous un nouveau point de vue. À côté des liens qui le rattachent à sa classe, on verra naître des rapports profonds entre l'individu et la collectivité à qui il doit ses origines et à laquelle il revient, une fois sorti de sa maison. L'existence isolée, mais s'appuyant en même temps sur la masse, deviendra une absurdité. La vie civique ne représente une réalité que pour autant qu'elle sert et qu'elle rend des services; elle devient une illusion, dès qu'elle a avoué son inutilité. L'existence de luxe, vide de tout contenu, disparaît et, avec elle, disparaît l'assujettissement créé par l'héritage; les conceptions particulières se rapprochent les unes des autres, jusqu'à se fondre en un sentiment national. La domination exercée par des natures vaniteuses, criminelles, irrespectueuses du bien d'autrui devient une rare exception; l'action tend à se pénétrer de plus en plus du sentiment de respect. L'éducation revêt de nouvelles formes et acquiert une nouvelle efficacité; léger équipement jadis, elle devient maintenant une arme vitale. La nécessité devient de plus en plus évidente de rechercher et d'encourager toutes les aptitudes; la récompense qu'en retire la société consiste dans une éternelle moisson de forces spirituelles, comme on n'en a vu que pendant les périodes de grands bouleversements. La femme reconquiert sa dignité de mère et sa responsabilité domestique qui ont failli sombrer dans l'égoïsme mondain, dans une vie faite de corvées vaines et sans intérêt. Devant tout homme de bonne volonté s'ouvrent une perspective et une possibilité d'ascension; personne n'est repoussé ni méprisé; seuls sont exclus ceux qui méprisent.
Une dernière contradiction doit encore être éclaircie.
Lorsqu'on considère le fonctionnement actuel des grandes fortunes privées, en se plaçant au point de vue purement mécaniste et sans tenir compte du côté éthico-social du problème, on constate que ces fortunes remplissent une mission, étrangère à leur nature, mais importante au point de vue économique: elles assument le risque de l'économie mondiale.
Toutes les entreprises du système de travail capitaliste ont ceci de commun qu'elles exigent de grands moyens et sont dangereuses. Toute administration fiscale est capable de créer des moyens; mais elle est incapable de supporter les risques, car il lui manque la stimulation passionnée, grâce à laquelle on surmonte les soucis de la responsabilité, de même qu'elle ne possède pas le jugement instinctif qui, dans ses espoirs et prévisions, voit loin au-delà du danger. Les profanes se trompent, lorsqu'ils croient que ce jugement peut être remplacé par l'étude et la compétence professionnelles: ces moyens ne sont d'aucun secours, lorsqu'il s'agit de résoudre de grandes questions qui engagent l'avenir; les opinions des autorités se contredisent alors les unes les autres et, lorsqu'elles se trouvent enfin rapprochées dans une certaine mesure, le moment d'agir est passé.
Le capital privé s'adapte à la grandeur de la tâche par l'association; il fait face aux risques de ses entreprises, grâce à la recherche inlassable du succès et du profit; il s'applique à échapper aux reproches de l'avenir, grâce au choix consciencieux de ses collaborateurs et au grand nombre de ses essais.
Jusqu'à présent, cet emploi était réservé aux seuls capitaux en excédent, c'est-à-dire à ceux qui, après la satisfaction des besoins personnels des gens riches et aisés, étaient susceptibles d'investissement et de multiplication; les plus petites épargnes se contentaient volontiers d'une plus grande sécurité et d'un moindre amour d'aventures.
La question qui se pose maintenant est celle-ci: quelles sont les nouvelles formes capitalistes, susceptibles de remplacer les moyens servant aux entreprises privées, lorsque les grandes richesses privées auront disparu, pour faire place à leur tour, au bien-être général uniforme?
Jetons un coup d'œil sur le grand nombre d'entreprises pouvant vraiment être considérées comme des modèles du genre, non sur celles que nous a léguées l'histoire, mais sur celles qui existent et sont en voie de devenir (car la substitution de la raison d'être s'observe partout), et nous constaterons ceci:
Presque sans exception, toutes ces entreprises présentent la forme impersonnelle d'une société. Aucune d'elles n'a un propriétaire permanent; la composition de l'ensemble multiforme, qui est le maître de l'entreprise, varie sans cesse. La forme primitive que revêtait une entreprise, lorsque plusieurs négociants aisés se réunissaient pour fonder une affaire dont les charges dépassaient les forces d'un seul, cette forme est devenue une fiction historique. C'est presque en passant qu'un tel ou un tel acquiert plusieurs parts d'une entreprise, parts qu'il appelle d'une manière très significative papiers; il attend un revenu ou une hausse de valeur; dans beaucoup de cas, il songe à la vente aussi rapide que possible de ces papiers. Il a à peine conscience du fait qu'il est devenu membre d'une société fermée; le plus souvent, il s'est, pour ainsi dire, contenté de jouer sur la prospérité de telle ou telle branche d'industrie, les papiers qu'il a achetés étant le symbole de ce jeu.
Mais le même individu possède encore d'autres, peut-être beaucoup d'autres, papiers; il devient comme le point de croisement de nombreux droits de possession, et il peut changer à volonté la composition de ces droits. Parfois il ne connaît que de nom les entreprises dont il est le co-propriétaire; on lui a conseillé l'achat de telle ou telle autre valeur; il a acquis telle ou telle valeur, sur la foi d'une notice favorable qu'il a lue dans les journaux; il a suivi, dans beaucoup de ses achats, le mouvement général.
C'est la dépersonnalisation de la propriété. Les rapports personnels qui existaient primitivement entre l'homme et un objet saisissable, exactement connu, se sont transformés en un droit impersonnel à un revenu théorique.
Mais la dépersonnalisation de la possession signifie en même temps l'objectivation de la chose. Les droits de possession sont tellement divisés et mobiles que l'entreprise en acquiert une vie indépendante, comme si elle n'appartenait à personne, une existence objective, comme autrefois dans l'État et dans l'Église, dans l'administration communale corporative ou dans celle des ordres religieux.
Ce rapport entre la propriété et les ayants-droit s'exprime dans le processus vital de l'entreprise comme un déplacement du centre de gravité. Le centre de l'entreprise est constitué par les organes dirigeants d'une hiérarchie de fonctionnaires; c'est l'ensemble des propriétaires qui garde le droit souverain de décision, mais ce droit devient de plus en plus théorique, la plupart confiant la défense de leurs droits à d'autres organismes, tels que les banques, qui deviennent de ce fait les administrateurs directs de l'entreprise.
Dès aujourd'hui il est possible d'imaginer le cas paradoxal d'une entreprise devenant son propre propriétaire: il lui suffit d'employer ses revenus à racheter les parts des porteurs de titres. La loi allemande a apporté des restrictions à cette procédure, en exigeant que le porteur auquel a été rachetée sa part conserve son droit de vote; il n'existe cependant pas de contradiction organique, interne, dans le fait de la séparation complète entre le propriétaire et la propriété.
La dépersonnalisation de la possession, l'objectivation de l'entreprise, la dissolution de la propriété nous orientent vers un point où l'entreprise se transforme en une sorte de fondation ou, plutôt, en une sorte d'administration d'État. Cet état de choses, que je désignerai sous le nom d'autonomie, peut être réalisé par plusieurs moyens. Nous avons déjà mentionné le moyen qui consiste à rembourser le capital. Un autre moyen consiste à répartir la possession entre les employés et les fonctionnaires de l'entreprise; il a été partiellement appliqué par un industriel allemand. La possession peut être rattachée à certaines institutions gouvernementales, à des universités, à des administrations communales ou provinciales, comme ce fut le cas des premières exploitations minières en Allemagne. Il suffit alors que des règlements suffisants et efficaces assurent à l'entreprise une direction aussi parfaite que le permettent les circonstances du moment.
Si l'administration de l'entreprise est bien conçue, elle sera à même de faire face à l'avenir à tous les besoins de capitaux, quelque grands qu'ils soient. Elle dispose d'abord de la rente qu'elle avait jusqu'alors à payer tous les ans à ses propriétaires. Elle peut ensuite faire des emprunts à court ou à long terme. Elle peut, en cas de besoin, faire un pas en arrière et émettre des titres représentant des parts amortissables; placée sous la protection d'un État inépuisablement riche et soumise au contrôle de cet État, elle pourra avant tout compter sur l'aide de celui-ci, cette aide ayant pour contre-partie certaines obligations. Plus que cela: l'État lui-même souhaitera et exigera que les entreprises autonomes soient prêtes à chaque instant à le décharger et à utiliser, sous une surveillance spéciale, les capitaux qui se trouvent en excédent dans ses caisses.
À la tendance objective à l'autonomie correspond le développement psychologique subjectif de l'entreprise et de ses organes.
Les entrepreneurs privés qui existent encore ont depuis longtemps pris l'habitude de considérer leur entreprise, sous la forme objective d'une firme, comme une entité indépendante. Cette entité a sa propre comptabilité, elle travaille, s'accroît, conclut des contrats et des alliances, se nourrit de son propre revenu, vit comme une fin en soi. Elle nourrit son propriétaire, il est vrai: si ce n'est pas là toujours un effet secondaire, il n'en reste pas moins que ce n'est pas là non plus son but principal. Un homme d'affaires intelligent aura toujours une tendance à restreindre sa propre consommation et celle de sa famille, en la réduisant au strict nécessaire, afin de laisser à sa firme des moyens suffisants pour sa consolidation et son extension. La croissance et la puissance de cet organisme sont pour son possesseur une source de joies plus grandes que celles que lui procure le revenu. L'avidité cède le pas à l'ambition ou à la joie de créer.
Cette manière de voir atteint son plein épanouissement chez les dirigeants de grosses entreprises collectives. D'ores et déjà, on y voit régner le même idéalisme de fonctionnaires que dans les administrations de l'État. Les organes dirigeants se préoccupent d'un avenir, où, d'après les prévisions humainement possibles, ils ne feront plus partie de l'entreprise. Presque tous, sans exception, ils luttent pour assurer à l'entreprise la plus grande partie des bénéfices, pour en diminuer autant que possible les frais généraux, et cela sans se soucier de leur propre intérêt et sans se laisser arrêter par cette considération que ce sont leurs successeurs qui profiteront des effets de leur administration. Un fonctionnaire supérieur de haute valeur, ayant à choisir entre le doublement de ses revenus et son entrée dans la direction, préférera la responsabilité à la richesse. La puissance et la perfection de l'institution seront devenues le but absolu de la vie extérieure; en tant que mobile d'action, le sentiment de la responsabilité aura définitivement remplacé l'amour du gain.
C'est ainsi que les facteurs psychologiques de l'entreprise agissent dans la même direction que le développement du régime de la possession, c'est-à-dire dans le sens d'une autonomie croissante.
Mais le sens économique du mouvement dans son ensemble est, en définitive, celui-ci: ce n'est plus l'amour du gain du riche capitaliste qui crée l'entreprise; c'est l'entreprise elle-même, devenue une personne objective, qui se maintient toute seule, crée ses propres moyens, se pose des buts, empruntant les moyens dont elle a besoin à ses propres revenus, à des placements temporaires, à des prêts accordés par l'État, à des fondations, à l'épargne réalisée par ses employés, fonctionnaires, ouvriers, etc.
C'est ainsi qu'entre les administrations de l'État et les entreprises privées vient s'intercaler une couche de formations intermédiaires, d'entreprises autonomes qui, nées de l'initiative privée et dirigées par l'initiative privée, sont soumises au contrôle de l'État, vivent d'une vie indépendante et représentent, par leurs caractères essentiels, une phase de transition de l'économie privée à l'économie d'État. Tout permet de présumer que cette possession, devenue objective et impersonnelle, sera, dans les siècles à venir, la principale modalité d'existence de tous les biens permanents; à côté de cela, les biens de consommation resteront propriété privée, et les biens d'utilité générale propriété de l'État; les monopoles des services publics affecteront la forme d'entreprises économiques mixtes.
La législation relative à la propriété devra tenir compte des conditions des entreprises autonomes, au même titre que des fondations dont l'importance est également appelée à grandir avec le temps. Entreprises autonomes et fondations devront être autorisées à accepter des legs, pour autant qu'il s'agira dans les deux cas de buts universellement reconnus comme étant d'utilité publique. C'est ainsi que la possibilité sera donnée au fondateur d'un organisme économique de réaliser son désir ayant pour objet la continuation de son œuvre, sans que des générations oisives se voient gratifiées de droits de propriété et de rentes; le vouloir économique est perpétué, dans la mesure où il est productif; il disparaît dans la mesure où il n'avait pour objet que l'accumulation de biens. La fondation objective devient le véritable monument d'une vie se manifestant au dehors; une fois édifié, le monument se détache de la personnalité qui l'a créé et commence à mener une vie indépendante; et, sinon par son contenu spirituel, du moins par son existence absolue, il acquiert une analogie avec la création idéale d'une œuvre d'art.
Le fait que chez nous autres Allemands, qui sommes cependant un peuple tourné vers ce qui est essentiel et idéal, les œuvres de fondation, ne servant pas à des fins étroitement familiales, sont beaucoup moins nombreuses qu'en Amérique ou même en Grèce, prouve que l'idée de l'entreprise n'est pas d'origine purement allemande et n'a par conséquent pas pu, jusqu'à ce jour, manifester tous ses effets. Mais ces effets, qui ne doivent être destinés à servir ni l'intérêt individuel, ni l'intérêt de la famille, parce que nul organisme bâti sur des intérêts égoïstes ne saurait subsister à la longue, se manifesteront pleinement dès que l'héritage qui, par une fausse analogie créée par l'habitude, a été appliqué à ces œuvres, aura perdu son caractère. Ce qui n'est aujourd'hui qu'une rare exception, sera devenu la règle; ce qu'une génération aura créé, recevra une valeur générale et servira aux générations à venir; ce n'est plus la famille qui formera l'unité économique, mais la collectivité, non seulement la collectivité schématique de l'État, mais encore, à côté d'elle, un peuple idéal formé par des individualités économiques, envisagées non en tant qu'hommes, mais en tant qu'incarnant chacune une volonté humaine.
Rien ne s'oppose d'ailleurs au principe des fondations familiales, destinées à assurer à la descendance une certaine culture et une certaine préparation matérielle en vue de la future carrière, mais cela dans la mesure où les services rendus par ces fondations ne seront pas incompatibles avec l'intérêt général; ce qu'il ne faudra jamais admettre, c'est que ces fondations transforment leurs bénéficiaires en rentiers et qu'elles deviennent des pépinières de classes privilégiées.
Si, maintenant, nous jetons un coup d'œil sur un pays supposé avoir réussi à réaliser les principes de cet ordre nouveau, nous constaterons les effets suivants.
La production a changé d'aspect. Toutes les forces du pays sont devenues actives; ne restent oisifs que les malades et les vieillards. L'importation et la fabrication de produits superflus, laids et nuisibles, sont réduites au minimum; un tiers du travail national se trouve économisé de ce fait, la production des objets nécessaires est devenue meilleur marché et plus abondante.
La limitation de la production du pays aux objets nécessaires et utiles augmente l'efficacité du travail humain par rapport à ces produits qui deviennent de plus en plus suffisants. La population consomme davantage et, à travail égal, le niveau de vie s'élève de plus en plus.
Alors que le bien-être total du pays augmente du double et du triple, grâce au travail imposé aux bras jusqu'alors oisifs et grâce à la rationalisation de la production, l'accumulation de richesses privées se trouve entravée, ce dont la propriété collective ne peut que profiter. Cette propriété collective augmente en effet, et cela dans deux directions.
En premier lieu, l'État devient incroyablement riche.
Il peut suffire à toutes ses tâches dans une mesure de plus en plus grande. Il peut supprimer toute misère et tout chômage, servir les intérêts généraux à un degré qui n'avait jamais été atteint, et cela sans charger les citoyens de nouveaux impôts. Les fonctions dont l'État ne s'acquitte aujourd'hui qu'à l'aide d'une fiscalité éminemment préjudiciable aux intérêts économiques du pays, pourront être remplies sans aucune recherche de bénéfices. Ce principe, appliqué au seul problème des communications et des transports, signifie une multiplication de la force de production et une baisse incroyable du coût de la production, car pratiquement tout le domaine des communications devient gratuit, et l'effet est le même que si toutes les usines et tous les moyens de production étaient concentrés dans un centre unique. On peut en dire autant de la production et de la répartition des forces.
L'État devient le gardien et l'administrateur de grands moyens de placement qu'il met, moyennant un bénéfice modéré, à la disposition des artisans, à la condition qu'ils acceptent un revenu de travail normalisé. Une nouvelle classe moyenne se forme, grâce à l'encouragement financier que l'État accorde à ces professions, dont le maintien à côté de la grande industrie est toujours utile. L'intervention des capitaux d'État diminue le taux d'intérêt qui grève l'industrie du pays et permet la fondation d'entreprises moyennes.
L'État se trouve en même temps en mesure de séparer le travail intellectuel du mécanisme de la vie matérielle et de lui assurer un revenu digne de lui, indépendant du hasard de la réussite brutale. L'artiste, le savant et le penseur deviennent indépendants du jugement et des décisions d'un marché qui, en principe, ne récompense le mérite réel que lorsqu'il a la chance de se présenter comme apparent.
À côté de la prospérité de l'État, on voit augmenter celle du peuple, non sous la forme de grandes fortunes privées, mais sous celle de l'aisance bourgeoise. Les oppositions de classes ont disparu, l'indépendance et la responsabilité sont accessibles à tous et les moyens de s'instruire sont à la portée de tout homme capable d'en profiter. Personne n'a plus à lutter contre la phalange fermée des privilégiés; à la séparation des classes a succédé un mélange constant, un mouvement ininterrompu d'ascension et de descente, grâce auquel les gouvernés d'hier deviennent les gouvernants d'aujourd'hui et chacun cherche à se rendre, et le devient, utile à son tour. À mesure que l'accumulation de l'épargne et, avec elle, l'obtention de crédits économiques deviennent plus faciles et que le fait de nouvelles existences commençant leur carrière dans les colonnes des travailleurs moins qualifiés entre de plus en plus dans les mœurs, les luttes pour les salaires perdent leur caractère aigu, et cela d'autant plus que les fonctions et la vocation sont déterminées, pour la plus grande part, par les qualités morales et intellectuelles. Mais ce qui a surtout changé, ce sont les conditions de l'offre de travail. L'abondance et la facile obtention de capitaux, l'augmentation de la production permettent de gagner une avance sur l'offre de travail: alors qu'il arrive parfois de nos jours que des bras restent sans emploi, cependant que les machines et les moyens de travail fonctionnent sans relâche, on verra, dans le régime nouveau, machines et capitaux attendre l'afflux de bras, ce qui assure à ceux qui voudront travailler une plus grande part de la valeur de travail.
La couche des nouvelles formations, des entreprises autonomes qui s'intercaleront entre l'économie privée et l'État, contribuera dans une grande mesure à produire cet effet. C'est que l'organe économique autonome ne voit pas uniquement dans les gros bénéfices les raisons décisives de son existence et de son fonctionnement; il n'accumule les excédents que dans la mesure où il en a besoin pour se renouveler et s'étendre; l'opposition qui existait entre son intérêt et celui du salaire se trouve de ce fait notablement atténuée. Bien plus: certaines de ces formations adoptent le principe de la participation des collaborateurs au produit du travail; d'autres chercheront à obtenir les avantages d'une forme économique indépendante des intérêts pécuniaires des actionnaires et capitalistes, en améliorant la quantité et l'efficacité du travail par la constitution d'une catégorie d'ouvriers largement rémunérés. L'existence et la concurrence de ces établissements autonomes exerceront une réaction stimulante sur le marché du travail.
Dans un pareil régime économique on pourra réaliser l'égalité de l'éducation et la sélection consciencieuse des vocations, ce qui contribuera à la consolidation de l'édifice national, alors que de nos jours les velléités les plus sincères d'éducation populaire impartiale se brisent contre la barrière souvent infranchissable qu'opposent les différences d'origine, de prédispositions physiques et intellectuelles. Mais un peuple ne peut manifester toute sa maturité, tout l'ensemble de ses forces morales et intellectuelles que si l'on utilise toutes les graines et que si l'on assure à chaque bourgeon des possibilités de développement compatibles avec la dignité et la destination divine de l'esprit humain.
Afin que nulle conclusion erronée ne vienne fausser l'exposé en apparence utopique d'un ordre de choses réalisable, nous allons le résumer dans les propositions suivantes:
1° Il faut élever le niveau de la production et du bien-être du pays, ce qui aura pour effet:
La suppression du gaspillage;
La transformation de la production superflue en production utile;
La suppression de l'oisiveté et l'utilisation de toutes les forces disponibles, en vue de la production intellectuelle et matérielle;
Le maintien de la libre concurrence et de l'esprit d'initiative chez les particuliers;
La responsabilité entre les mains des hommes moralement et intellectuellement doués.
2° L'accumulation de richesses excessives et improductives est rendue impossible.
3° Les cloisons étanches qui séparaient les classes sociales sont abattues; la division en membres supportant les charges et en membres imposant les charges, est remplacée par un mouvement de va-et-vient qui caractérise la vie et par une osmose organique.
4° Ainsi s'accroissent:
La puissance de l'État, sa force matérielle et sa force de nivellement;
Et, en même temps, naît un bien-être moyen uniforme qui pénètre toutes les classes, supprime les oppositions et conduit la nation à la plus haute manifestation imaginable de ses forces spirituelles et économiques.