APPENDICE
Reading edition
Nous donnons ci-après quelques extraits des sermonnaires, qui, après Bossuet, ont mérité d’être mis au nombre de nos meilleurs prédicateurs.
Bourdaloue. — Louis Bourdaloue, de la Société de Jésus, né à Bourges, en 1632, mort en 1704, débuta dans les chaires de Paris en 1669 et succéda à Bossuet, comme prédicateur de la cour en 1670. Le succès de sa puissante dialectique, si nous en croyons les témoignages contemporains, éclipsa un instant la gloire de Bossuet. « La Bourdaloue, écrivait Madame de Sévigné, frappe comme un sourd, disant des vérités à bride abattue. Sauve qui peut, il va toujours droit son chemin. » Outre ses quatre-vingt-cinq Sermons, il composa plusieurs Panégyriques et deux Oraisons funèbres dont celle du prince de Condé. Bourdaloue est, incontestablement, notre deuxième orateur sacré.
Fléchier. — Esprit Fléchier, né à Pernes (Comtat d’Avignon) en 1632, évêque de Nîmes, mort en 1710, passa, de son vivant, pour un maître de l’oraison funèbre. Les plus célèbres, celles de Madame de Montausier (1672) et de Turenne (1676), sont de bons morceaux de rhétorique.
Massillon. — Jean-Baptiste Massillon, de l’Oratoire, né à Hyères en 1663, mort en 1742, prêcha à la cour avec le plus grand succès. Il prononça l’Oraison funèbre de Louis XIV. Son Petit Carême (dix sermons) demeure célèbre.
Lacordaire, Henri-Dominique (1802-1861).
BOURDALOUE
LE VRAI REPENTIR
« Supprimez toutes les paroles inutiles et convertissez-vous solidement. » Ainsi parlaient les prophètes, exhortant à la pénitence le peuple de Dieu ; et c’est, pécheur à qui je parle, le ministère dont je m’acquitte aujourd’hui… Entrons dans le détail : il n’y aura rien qui ne convienne à la chaire.
Vous êtes un homme du monde, un homme distingué par votre naissance, mais dont les affaires (ce qui n’est aujourd’hui que trop commun) sont dans la confusion et dans le désordre. Que ce soit par un malheur ou par votre faute, ce n’est pas là maintenant de quoi il s’agit. Or, dans cet état, ce qui vous porte à mille péchés, c’est une dépense qui excède vos forces et que vous ne soutenez que parce que vous ne voulez pas vous régler, et par une fausse gloire que vous vous faites de ne pas déchoir. Car de là les injustices, de là les duretés criantes envers de pauvres créanciers que vous désolez ; envers de pauvres marchands aux dépens de qui vous vivez ; envers de pauvres artisans que vous faites languir ; envers de pauvres domestiques dont vous retenez le salaire. De là ces frivoles et trompeuses promesses de vous acquitter ; ces abus de votre crédit, et ces chicanes infinies pour éloigner un payement ou pour l’éluder. De là ces dettes éternelles qui, en ruinant les autres, vous damnent vous-même. Retranchez cette dépense ; et, si vous voulez que je sois bien persuadé de la vérité de votre contrition, ayant peu, passez-vous de peu. Ne vous mesurez pas par ce que vous êtes, mais par ce que vous pouvez. Otez-moi ce luxe d’habits, cette superfluité de train, cette vanité d’équipage, cette curiosité de meubles. Réduit à la disette et à une triste indigence, supportez-la, mais supportez-la en chrétien ; et, puisqu’il le faut, faites-vous-en un mérite et une vertu. Sans cela, en vain pleurez-vous votre péché ; en vain formez-vous mille repentirs, ou plutôt en vain les témoignez-vous : ces repentirs ce sont des paroles, et Dieu vous demande des effets.
Vous aimez le jeu, et ce qui perd votre conscience, c’est ce jeu-là même, un jeu sans mesure et sans règle ; un jeu qui n’est plus pour vous un divertissement, mais une occupation, mais une profession, mais un trafic, mais une attache et une passion, mais, si j’ose ainsi parler, une rage et une fureur ; un jeu dont on peut bien dire, à la lettre, que c’est un abîme qui attire un autre abîme ou même cent autres abîmes. Car de là viennent ces innombrables péchés qui en sont les suites ; de là l’oubli de vos devoirs ; de là le dérèglement de votre maison ; de là le pernicieux exemple que vous donnez à vos enfants, de là la dissipation de vos revenus ; de là ces tricheries indignes et, s’il m’est permis d’user d’un terme plus fort, ces friponneries que cause l’avidité du gain ; de là ces emportements, ces jurements, ces désespoirs dans la perte ; de là cette disposition à tout, et peut-être au crime pour trouver de quoi fournir au jeu. Retranchez ce jeu ; et, parce qu’il est bien plus aisé de le quitter absolument que de le modérer, quittez-le : faites-en une déclaration publique ; donnez à Dieu une preuve de la sincérité de votre contrition, en coupant la racine du mal ; et, pour vous assurer vous-même que vous ne voulez plus pécher, imposez-vous la loi de ne plus jouer. Sans cela, vous aurez beau dire comme le publicain de l’Évangile : « Seigneur, soyez-moi propice ; je reconnais mon péché » ; votre voix est la voix de Jacob, mais vos mains sont les mains d’Esaü.
Enfin examinez-vous devant Dieu, et, juge équitable de vous-même, défait de toute prévention, voyez ce qui sert de sujet au péché ; mais voyez-le préparé et résolu à n’en excepter rien, à n’en retenir rien dans le sacrifice que vous en devez faire. Voilà par où vous connaîtrez si vous êtes pénitent.
(Sermon sur la pénitence.)
BOURDALOUE. Portrait d’après Jouvenet.

L’HYPOCRISIE
Comme la fausse piété et la vraie ont je ne sais combien d’actions qui leur sont communes ; comme les dehors de l’une et de l’autre sont presque tout semblables, il est non seulement aisé, mais d’une suite presque nécessaire, que la même raillerie qui attaque l’une intéresse l’autre, et que les traits dont on peint celle-ci défigurent celle-là, à moins qu’on n’y apporte toutes les précautions d’une charité prudente, exacte et bien intentionnée, ce que le libertinage n’est en position de faire. Et voilà, chrétiens, ce qui est arrivé, lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l’hypocrisie, non point pour en réformer l’abus, ce qui n’est point de leur ressort, mais pour faire une espèce de diversion dont le libertinage pût profiter, en concevant et faisant concevoir d’injustes soupçons de la vraie piété par de malignes représentations de la fausse. Voilà ce qu’ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l’horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plus chrétiennes. Voilà ce qu’ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, au même temps qu’ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d’une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu’à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu’il se portait d’ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent qui ne servait qu’à couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.
Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu !…
(Sermon sur l’Hypocrisie.)
LA PAIX CHRÉTIENNE
C’est un abus, Chrétiens, dont il est important que nous nous détrompions, de se figurer que notre foi soit une foi ignorante, qu’elle soit une foi imprudente, qu’elle soit même une foi aveugle en toutes matières, comme les Manichéens voulaient le persuader à saint Augustin, pour le détourner du parti catholique. Non, cette foi surnaturelle dans son objet, dans son motif et dans son principe, n’est point une foi ignorante, puisque, avant de croire, il nous est permis de nous éclairer si la chose est révélée de Dieu ou si elle ne l’est pas. Et en cela je puis dire, sans parler témérairement, que la foi qui me fait chrétien, tout obéissante qu’elle est, ne laisse pas d’être raisonnable, et qu’en sacrifiant même ma raison elle se réserve toujours le pouvoir de raisonner. J’avoue qu’elle ne peut plus raisonner quand elle connaît une fois que c’est Dieu qui parle, parce que Dieu ne prétend pas nous rendre compte de ce qu’il a fait, ni de ce qu’il a dit ; mais il ne veut pas aussi que nous lui donnions créance sans raison et sans discernement, puisqu’il nous défend au contraire de croire à tout esprit, et qu’un des écueils qu’il veut que nous évitions le plus, est de nous exposer indiscrètement à prendre la parole d’un homme pour la sienne. Voilà pourquoi il nous permet, ou, pour mieux dire, il nous commande de raisonner, n’estimant pas, dit saint Jérôme, qu’il soit indigne de sa grandeur d’en passer par une telle épreuve, Probate spiritus si ex Deo sint ; et de se soumettre en un sens à notre raison, avant que d’obliger notre raison à se soumettre à lui. Et c’est ce que le prince des apôtres a si bien exprimé dans ces deux mystérieuses paroles, lorsqu’il nous exhorte à devenir par la foi comme des enfants, mais comme des enfants raisonnables. Il semble, dit saint Augustin, qu’il y ait en cela de la contradiction ; car si nous sommes des enfants, comment pouvons-nous être raisonnables, et si nous sommes raisonnables, comment pouvons-nous être des enfants ? Mais ce qui est impossible dans l’ordre de la nature, est le devoir le plus naturel et le plus intelligible dans l’ordre de la grâce. Car c’est-à-dire que par la foi nous devons être comme des enfants, pour ne plus raisonner avec Dieu, quand il lui a plu de s’expliquer et de se déclarer à nous ; mais que nous devons être raisonnables pour discerner si ce que l’on nous propose est de Dieu ou de quelqu’un autorisé de Dieu : en un mot que nous devons être raisonnables avant la foi, et non pas dans l’exercice actuel de la foi ; raisonnables pour les préliminaires de la religion et non pas pour l’acte essentiel de la religion ; raisonnables pour apprendre à croire, et non pas pour croire en effet. Or ce tempérament et ce mélange de raison et de foi, de raison et de religion, de raison et d’obéissance, c’est en quoi consiste le repos d’un esprit judicieux et bien sensé.
Ce n’est pas assez : notre foi n’est pas imprudente, puisqu’elle est fondée sur des motifs qui ont convaincu les premiers hommes du monde, qui ont persuadé les esprits les plus délicats, qui ont converti les plus libertins et les plus impies, et qui ont fait dire à saint Augustin qu’il n’y avait qu’une folie extrême qui pût résister à l’Évangile. Ne serait-il pas bien étonnant que ce qui a paru folie à ce docteur de l’Église nous parût sagesse, et qu’on appelât imprudence ce qu’il a regardé comme la souveraine raison. Enfin notre foi n’est point une foi aveugle en toute matière, puisque à l’obscurité des mystères qu’elle nous révèle, elle joint une espèce d’évidence, et c’est l’évidence de la révélation de Dieu. Concevez, s’il vous plaît, ma pensée. Je dis une espèce d’évidence, parce qu’après les motifs qui m’engagent à croire, par exemple, l’incarnation ou la résurrection de Jésus-Christ, quoique le mystère d’un Dieu fait homme, le mystère d’un Homme-Dieu ressuscité, me soit obscur en lui-même, la révélation de ce mystère ne me l’est pas. En effet, si, pour confirmer la vérité de ce mystère, Dieu, au moment que je parle, faisait un miracle à mes yeux, il me serait évident que ce mystère m’est révélé de Dieu et cette évidence ne répugnerait ni à sa qualité ni au mérite de ma foi.
Or j’ai des motifs plus forts et plus pressants pour m’en convaincre que si j’avais vu ce miracle, et je puis dire, aussi bien que le plus saint de nos rois, qu’il ne me faut point de miracle, parce que la voix de l’Église, celle des prophètes, et tant d’autres témoignages ont quelque chose de plus authentique pour moi. Pourquoi donc ne conclurais-je pas que j’ai comme une évidence de la révélation divine au milieu des ténèbres de la foi ? Or, cela, joint à tout le reste, achève de calmer mon esprit.
Au contraire, si je sors des voies de la foi, de ces voies simples et droites, je tombe dans un labyrinthe où je ne fais que tourner, que me fatiguer, sans trouver jamais d’issue. Il faut pour y renoncer, à cette foi, que je me porte aux plus dures extrémités : à ne plus reconnaître de sauveur Homme-Dieu, à démentir tous les prophètes qui l’ont promis, à m’inscrire en faux contre toutes les Écritures, à traiter tous les évangélistes d’imposteurs, à combattre tous les miracles de Jésus-Christ, à contredire tous les historiens sacrés et profanes. Or, pour en venir là et pour y demeurer, quels combats n’y a-t-il pas à soutenir, et de quels flots de pensées un esprit ne doit-il pas être agité ?
(Sermon sur la paix chrétienne.)
DE LA MÉDISANCE
D’où vient qu’aujourd’hui la médisance s’est rendue si agréable dans les entretiens et dans les conversations du monde ? Pourquoi emploie-t-elle tant d’artifices et cherche-t-elle tant de tours ? Ces manières de s’insinuer, cet air enjoué qu’elle prend, ces bons mots qu’elle étudie, ces termes dont elle s’enveloppe, ces équivoques dont elle s’applaudit, ces louanges suivies de certaines restrictions et de certaines réserves, ces réflexions pleines d’une compassion cruelle, ces œillades qui parlent sans parler, et qui disent bien plus que les paroles mêmes : pourquoi tout cela ? le Prophète nous l’apprend : Os tuum abundavit malitia, et lingua tua concinnabat dolos. Votre bouche était remplie de malice, mais votre langue savait parfaitement l’art de déguiser cette malice et de l’embellir ; car quand vous aviez des médisances à faire, c’était avec tant d’agrément, que l’on se sentait même charmé de les entendre : Et lingua tua concinnabat dolos. Quoique ce fussent communément des mensonges, ces mensonges, à force d’être parés et ornés, ne laissaient pas de plaire et, par une funeste conséquence, de produire leurs pernicieux effets : Et lingua tua concinnabat dolos. Or, en quelle vue le médisant agit-il ainsi ? Ah ! mes frères, répond saint Chrysostome, parce qu’autrement la médisance n’aurait pas le front de se montrer ni de paraître. Étant d’elle-même aussi lâche qu’elle est, on n’aurait pour elle que du mépris, si elle se faisait voir dans son naturel ; et voilà pourquoi elle se farde aux yeux des hommes, mais d’une manière qui la rend encore plus méprisable et plus criminelle aux yeux de Dieu.
Allons encore plus loin : ce qui met le comble à la lâcheté de ce vice, c’est que, non content de vouloir plaire et de s’ériger en censeur agréable, il veut même passer pour honnête, pour charitable, pour bien intentionné ; car voilà l’un des abus les plus ordinaires. Permettez-moi de vous le faire observer, et d’entrer avec vous dans le détail de vos mœurs, puisqu’il est vrai de ce péché ce que saint Augustin disait des hérésies, qu’on ne les combat jamais mieux qu’en les faisant connaître. Voilà, dis-je, l’un des abus de notre siècle. On a trouvé moyen de consacrer la médisance, de la changer en vertu, et même dans une des plus saintes vertus, qui est le zèle de la gloire de Dieu : c’est-à-dire qu’on a trouvé le moyen de déchirer et de noircir le prochain non plus par haine ni par emportement de colère, mais par maxime de piété et pour l’intérêt de Dieu. Il faut humilier ces gens-là, dit-on, et il est du bien de l’Église de flétrir leur réputation et de diminuer leur crédit. Cela s’établit comme un principe : là-dessus on se fait une conscience, et il n’y a rien qu’on ne se croie permis par un si haut motif. On invente, on exagère, on empoisonne les choses, on ne les rapporte qu’à demi ; on fait valoir ses préjugés comme des vérités incontestables, on débite cent faussetés, on confond le général avec le particulier ; ce qu’un a mal dit, on le fait dire à tous ; et ce que plusieurs ont bien dit, on ne le fait dire à personne[226] : et tout cela encore une fois, pour la gloire de Dieu. Car cette direction d’intention rectifie tout cela. Elle ne suffirait pas pour rectifier une équivoque ; mais elle est plus que suffisante pour rectifier une calomnie, quand on est persuadé qu’il y va du service de Dieu.
(Sermon sur la médisance.)
LA PASSION DU JEU
Quel spectacle de voir un cercle de gens occupés d’un jeu qui les possède et qui seul est le sujet de toutes les réflexions de leur esprit et de tous les désirs de leur cœur ! Quels regards fixes et immobiles ! quelle attention ! Il ne faut pas un moment les troubler, pas une fois les interrompre, surtout si l’envie du gain s’y mêle. Or, elle y entre presque toujours. De quels mouvements divers l’âme est-elle agitée, selon les caprices du hasard ! De là, les dépits secrets et les mélancolies ; de là, les aigreurs et les chagrins, les désolations et les désespoirs, les colères et les transports, les blasphèmes et les imprécations. Je n’ignore pas ce que la politesse du siècle nous a là-dessus appris : que, sous un froid affecté et sous un air de dégagement et de liberté prétendue, elle nous enseigne à cacher tous les sentiments et à les déguiser ; qu’en cela consiste un des premiers mérites du jeu, et que c’est ce qui en fait la plus belle réputation. Mais, si ce visage est serein, l’orage est-il moins violent dans le cœur ? et n’est-ce pas alors une double peine que de la ressentir tout entière au dedans, et d’être obligé, par je ne sais quel honneur, de la dissimuler au dehors ? Voilà ce que le monde appelle divertissement, mais ce que j’appelle, moi, passion, et une des plus tyranniques et des plus criminelles passions. Et de bonne foi, mes chers auditeurs, pouvez-vous vous persuader que Dieu l’ait ainsi entendu, quand il vous a permis certaines distractions et certains délassements ? Lui qui est la raison même, peut-il approuver un jeu qui blesse toute la raison ? et lui, qui est la règle par essence, peut-il vous permettre un jeu où tout est déréglé ? Il vaut mieux jouer, dites-vous, que de parler du prochain, que de former des intrigues, que d’abandonner son esprit à des idées dangereuses. Beau prétexte, à quoi je réponds qu’il ne faut ni parler du prochain, ni former des intrigues, ni donner entrée dans votre esprit à des idées dangereuses, ni jouer sans mesure et à l’excès, comme vous faites. Quand votre vie serait exempte de tous les autres désordres, ce serait toujours assez de celui-ci pour vous condamner.
(Sermon sur les Divertissements du monde.)
RICHES ET PAUVRES
Combien de pauvres sont oubliés ! combien demeurent sans secours et sans assistance ! Oubli d’autant plus déplorable que, de la part des riches, il est volontaire, et par conséquent criminel. Je m’explique : combien de malheureux réduits aux dernières rigueurs de la pauvreté et que l’on ne soulage pas, parce qu’on ne les connaît pas, et qu’on ne veut pas les connaître ! Si l’on savait l’extrémité de leurs besoins, on aurait pour eux, malgré soi, sinon de la charité, au moins de l’humanité. A la vue de leur misère, on rougirait de ses excès, on aurait honte de ses délicatesses, on se reprocherait ses folles dépenses, et l’on s’en ferait avec raison des crimes. Mais parce qu’on ignore ce qu’ils souffrent, parce qu’on ne veut pas s’en instruire, parce qu’on craint d’en entendre parler, parce qu’on les éloigne de sa présence, on croit en être quitte en les oubliant ; et, quelque extrêmes que soient leurs maux, on y devient insensible.
Combien de véritables pauvres, que l’on rebute comme s’ils ne l’étaient pas, sans qu’on se donne et qu’on veuille se donner la peine de discerner s’ils le sont en effet ! Combien de pauvres dont les gémissements sont trop faibles pour venir jusqu’à nous, et dont on ne veut pas s’approcher pour se mettre en devoir de les écouter ! Combien de pauvres abandonnés ! Combien de désolés dans les prisons ! Combien de languissants dans les hôpitaux ! Combien de honteux dans les familles particulières ! Parmi ceux qu’on connaît pour pauvres, et dont on ne peut ni ignorer ni même oublier le douloureux état, combien sont négligés ! combien sont durement traités, combien manquent de tout, pendant que le riche est dans l’abondance, dans le luxe, dans les délices ! S’il n’y avait point de jugement dernier, voilà ce que l’on pourrait appeler le scandale de la Providence, la patience des pauvres outragée par la dureté et par l’insensibilité des riches.
(Sermon pour le Jugement dernier.)
FLÉCHIER
JULIE D’ANGENNES
Il y a une noblesse d’esprit plus glorieuse que celle du sang, qui inspire des sentiments généreux et une louable émulation, et qui fait descendre, par une heureuse suite d’exemples, les vertus des pères dans les enfants. La sage Julie d’Angennes semblait avoir recueilli cette succession spirituelle ; et cette gloire qui donne ordinairement de l’orgueil et de la fierté, ne lui donna que des sentiments modestes et des désirs ardents d’assister ceux qui pouvaient avoir besoin de son secours.
Que si elle sut régler les mouvements de son cœur, elle ne régla pas moins les mouvements de son esprit. Qui ne sait qu’elle fut admirée dans un âge où les autres ne sont pas encore connues ; qu’elle eut de la sagesse en un temps où l’on n’a presque pas encore de la raison ; qu’on lui confia les secrets les plus importants dès qu’elle fut en âge de les entendre ; que son naturel heureux lui tint lieu d’expérience dès ses plus tendres années, et qu’elle fut capable de donner des conseils en un temps où les autres sont à peine capables d’en recevoir ?…
Vous dirai-je qu’elle pénétrait dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvrages d’esprit et qu’elle en discernait les traits les plus délicats ; que personne ne savait mieux estimer les choses louables, ni mieux louer ce qu’elle estimait ; qu’on gardait ses lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langue ? Souvenez-vous de ces cabinets que l’on regarde encore avec tant de vénération, où l’esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l’incomparable Artenice, où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. Ce fut là que, tout enfant qu’elle était, elle se fit admirer de ceux qui étaient eux-mêmes l’ornement et l’admiration de leur siècle.
Il est assez ordinaire aux personnes à qui le ciel a donné de l’esprit et de la vivacité d’abuser des grâces qu’elles ont reçues. Elles se piquent de briller dans les conversations, de réduire tout à leur sens et d’exercer un empire tyrannique sur les opinions. L’affectation, la hauteur, la présomption corrompent leurs plus beaux sentiments ; et l’esprit qui les retiendrait dans les bornes de la modestie, s’il était solide, les porte ou à des singularités bizarres, ou à une vanité ridicule, ou à des indiscrétions dangereuses. A-t-on jamais remarqué la moindre apparence de ces défauts en celle dont nous faisons aujourd’hui l’éloge ? Y eut-il jamais un esprit plus doux, plus facile, plus accommodant ? Se fit-elle jamais craindre dans les compagnies ? Était-elle éloignée de la cour, on eût dit qu’elle était née pour les provinces. Sortait-elle des provinces, on voyait bien qu’elle était faite pour la cour. Elle se servait toujours de ses lumières pour connaître la vérité des choses et pour entretenir la charité, et croyait que c’était n’avoir point d’esprit que de ne pas l’employer ou à s’instruire de ses devoirs, ou à vivre en paix avec le prochain.
(Oraison funèbre de Mme de Montausier.)
ORAISON FUNÈBRE DE TURENNE
Fleverunt eum omnis populus Israel planctu magno, et lugebant dies multos, et dixerunt : Quomodo cecidit potens qui salvum faciebat populum Israel ? Tout le peuple le pleura amèrement ; et, après avoir pleuré durant plusieurs jours, ils s’écrièrent : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d’Israël ? »
Je ne puis, Messieurs, vous donner d’abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir qu’en recueillant ces termes nobles et expressifs dont l’Écriture sainte se sert pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage et vaillant Macchabée. Cet homme, qui portait la gloire de sa nation jusqu’aux extrémités de la terre, qui couvrait son camp du bouclier et forçait celui des ennemis avec l’épée, qui donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjouissait Jacob par ses vertus et par ses exploits, dont la mémoire doit être éternelle ; cet homme, qui défendait les villes de Juda, qui domptait l’orgueil des enfants d’Ammon et d’Esaü, qui revenait chargé des dépouilles de Samarie, après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères : cet homme, que Dieu avait mis autour d’Israël comme un mur d’airain, où se brisèrent tant de fois les forces de l’Asie, et qui, après avoir défait de nombreuses armées, déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venait tous les ans, comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire, et ne voulait d’autre récompense des services qu’il rendait à sa patrie que l’honneur de l’avoir servie ; ce vaillant homme, poussant enfin avec un courage invincible les ennemis qu’il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues ; des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d’une voix entrecoupée de sanglots que formaient dans leurs cœurs la tristesse, la pitié, la crainte, ils s’écrièrent : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d’Israël ? » A ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du temple s’ébranlèrent, le Jourdain se troubla, et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d’Israël ? »
Chrétiens, qu’une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne rappelez-vous pas en votre mémoire ce que vous avez senti il y a cinq mois ? Ne vous reconnaissez-vous pas dans l’affliction que j’ai décrite ? et ne mettez-vous pas dans votre esprit, à la place du héros dont parle l’Écriture celui dont je viens vous parler ? La vertu et le malheur de l’un et l’autre sont semblables ; et il ne manque aujourd’hui à ce dernier qu’un éloge digne de lui. Oh ! si l’esprit divin, l’esprit de force et de vérité, avait enrichi mon discours de ces images vives et naturelles qui présentent la vertu et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirais-je vos esprits, et quelle impression ferait sur vos cœurs le récit de tant d’actions édifiantes et glorieuses !
Quelle matière fut jamais plus disposée à recevoir tous les ornements d’une grave et solide éloquence, que la vie et la mort de très haut et très puissant prince Henri de la Tour-d’Auvergne, vicomte de Turenne, maréchal général des camps et armées du roi, colonel général de la cavalerie légère ? Où brillent avec plus d’éclat les effets glorieux de la vertu militaire : conduites d’armées, sièges de places, prises de villes, passages de rivières, attaques hardies, retraites honorables, campements bien ordonnés, combats soutenus, batailles gagnées, ennemis vaincus par la force, dissipés par l’adresse, lassés et consommés par une sage et noble patience ? Où peut-on trouver tant et de si puissants exemples, que dans les actions d’un homme sage, modeste, libéral, désintéressé, dévoué au service du prince et de Ia patrie ; grand dans l’adversité par son courage, dans la prospérité par sa modestie, dans les difficultés par sa prudence, dans les périls par sa valeur, dans la religion par sa piété ? Quel sujet peut inspirer des sentiments plus justes et plus touchants qu’une mort soudaine et surprenante, qui a suspendu le cours de nos victoires, et rompu les plus douces espérances de la paix.
MASSILLON
L’HYPOCRISIE
Le monde est un grand théâtre, où chacun presque joue un personnage emprunté. Comme nous sommes pleins de passions, et que toutes les passions ont toujours quelque chose de bas et de méprisable, toute notre attention est d’en cacher la bassesse, et de nous donner pour ce que nous ne sommes pas ; l’iniquité est toujours trompeuse et dissimulée. Ainsi toute notre vie n’avait été qu’une suite de déguisements et d’artifices ; vos amis, même les plus sincères et les plus familiers, ne vous connaissaient qu’à demi ; vous échappiez à tout le monde, vous changiez de caractère, de sentiment, d’inclination, selon les conjonctures et le caractère de ceux à qui vous vouliez plaire : par là vous vous étiez fait une réputation d’habileté et de sagesse ; et on n’y verra qu’une âme vile, sans droiture, sans vérité, et dont la plus grande vertu avait été de cacher son indignité et sa bassesse.
Vous passiez pour ami fidèle, sincère, généreux ; on verra que vous étiez lâche, perfide, intéressé, sans foi, sans honneur, sans probité, sans conscience, sans caractère. Vous vous étiez donné pour une âme forte et au-dessus des faiblesses vulgaires ; et vous allez exposer les bassesses les plus humiliantes, et des endroits dont l’âme la plus vile mourrait de honte. On vous regardait dans le monde comme un homme intègre et d’une probité à l’épreuve dans l’administration de votre charge ; cette réputation vous avait peut-être attiré de nouveaux honneurs et la confiance publique ; vous abusiez cependant de la crédulité des hommes : ces dehors pompeux d’équité cachaient une âme inique et rampante. Vous paraissiez orné de sainteté et de justice ; vous vous étiez toujours revêtu de la ressemblance des justes ; on vous croyait l’ami de Dieu et l’observateur fidèle de sa loi ; et cependant votre cœur n’était pas droit devant le Seigneur ; vous couvriez sous le voile de la religion une conscience souillée et des mystères d’ignominie ; vous marchiez sur les choses saintes pour arriver plus sûrement à vos fins. Ah ! vous allez donc en ce jour de révélation détromper tout l’univers ; ceux qui vous avaient vu sur la terre, surpris de votre nouvelle destinée, chercheront l’homme de bien dans le réprouvé. L’espérance de l’hypocrite sera alors confondue ; vous aviez joui injustement de l’estime des hommes ; vous serez connu, et Dieu sera vengé.
(Avent.)
AVERTISSEMENT AUX RICHES
Le Seigneur n’exige pas de vous une partie de vos fonds et de vos héritages, quoiqu’ils lui appartiennent tout entiers, et qu’il ait le droit de vous en dépouiller ; il vous laisse tranquilles possesseurs de ces terres, de ces palais, qui vous distinguent dans votre peuple, et dont la piété de vos ancêtres enrichissait autrefois nos temples ; il ne vous ordonne pas, comme à ce jeune homme de l’Évangile, de renoncer à tout, de distribuer tout votre bien aux pauvres, et de le suivre : il ne vous fait pas une loi, comme autrefois aux premiers fidèles, de venir porter tous vos trésors aux pieds de vos pasteurs ; il ne vous frappe pas d’anathème, comme il frappa Ananie et Saphire, pour avoir osé seulement retenir une portion d’un bien qu’ils avaient reçu de leurs pères, vous qui ne devez peut-être qu’aux malheurs publics et à des gains odieux ou suspects l’accroissement de votre fortune ; il consent que vous appeliez les terres de vos noms, comme dit le prophète, et que vous transmettiez à vos enfants les possessions qui vous sont venues de vos ancêtres ; il veut seulement que vous en retranchiez une légère portion pour les infortunés qu’il laisse dans l’indigence ; il veut que, tandis que vous portez sur l’indécence et le faste de vos parures la nourriture d’un peuple entier de malheureux, vous ayez de quoi couvrir la nudité de ses serviteurs qui n’ont pas où reposer leur tête ; il veut que de ces tables voluptueuses, où vos grands biens peuvent à peine suffire à votre sensualité et aux profusions d’une délicatesse insensée, vous laissiez tomber quelques miettes pour soulager des Lazares pressés de la faim et de la misère ; il veut que, tandis qu’on verra sur les murs de vos palais des peintures d’un prix bizarre et excessif, votre revenu puisse suffire pour honorer les images vivantes de notre Dieu ; il veut enfin que, pendant que vous n’épargnerez rien pour satisfaire la fureur d’un jeu outré et que tout ira fondre dans ce gouffre, vous ne veniez pas supputer votre dépense, mesurer vos forces, nous alléguer la médiocrité de votre fortune et l’embarras de vos affaires, quand il s’agira de consoler l’affliction d’un chrétien. Il le veut, et n’a-t-il pas raison de le vouloir ? Quoi ! vous seriez riches pour le mal, et pauvres pour le bien ! Vos revenus suffiraient pour vous perdre, et ils ne suffiraient pas pour vous sauver et pour acheter le ciel ! Et parce que vous outrez l’amour de vous-mêmes, il vous serait permis d’être barbares envers vos frères !
Et certes, dites-moi : tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités, que des hommes créés à l’image de Dieu et rachetés de tout son sang broutent l’herbe comme des animaux, et, dans leur nécessité extrême, vont chercher à travers les champs une nourriture que la terre n’a pas faite pour l’homme et qui devient pour eux une nourriture de mort, auriez-vous la force d’y être le seul heureux ? Tandis que la face de tout un royaume est changée, et que tout retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe, pourriez-vous conserver au dedans le même air de joie, de pompe, de sérénité, d’opulence ? Et où serait l’humanité, la raison, la religion ? Dans une république païenne, on vous regarderait comme un mauvais citoyen ; dans une société de sages et de mondains, comme une âme vile, sordide, sans noblesse, sans générosité, sans élévation ; et dans l’Église de Jésus-Christ, sur quel pied voulez-vous qu’on vous regarde ? Eh ! comme un monstre indigne du nom de chrétien que vous portez, de la foi dont vous vous glorifiez, des sacrements dont vous vous approchez, de l’entrée même de nos temples où vous venez, puisque ce sont là les symboles sacrés de l’union qui doit être parmi les fidèles.
(Sermon de l’Aumône.)
AUX GRANDS DU MONDE
Mes frères, ce n’est pas le hasard qui vous a fait naître grands et puissants. Dieu, dès le commencement des siècles, vous avait destinés à cette gloire temporelle, marqués du sceau de sa grandeur, et séparés de la foule par l’éclat des titres et des distinctions humaines. Que lui aviez-vous fait, pour être ainsi préférés au reste des hommes, et à tant d’infortunés surtout qui ne se nourrissent que d’un pain de larmes et d’amertume ? Ne sont-ils pas, comme vous, l’ouvrage de ses mains et rachetés du même prix ? N’êtes-vous pas sortis de la même boue ? N’êtes-vous pas peut-être chargés de plus de crimes ? Le sang dont vous êtes issus, quoique plus illustre aux yeux des hommes, ne coule-t-il pas de la même source empoisonnée qui a infecté tout le genre humain ? Vous avez reçu de la nature un nom plus glorieux ; mais en avez-vous reçu une âme d’une autre espèce et destinée à un autre royaume éternel que celle des hommes les plus vulgaires ? Qu’avez-vous au-dessus d’eux devant celui qui ne connaît de titres et de distinctions dans ses créatures que les dons de sa grâce ? Cependant Dieu, leur père comme le vôtre, les livre au travail, à la peine, à la misère et à l’affliction ; et il ne réserve pour vous que la joie, le repos, l’éclat et l’opulence : ils naissent pour souffrir, pour porter le poids du jour et de la chaleur, pour fournir de leurs peines et de leurs sueurs à vos plaisirs et à vos profusions ; pour traîner, si j’ose parler ainsi, comme de vils animaux, le char de votre grandeur et de votre indolence. Cette distance énorme que Dieu laisse entre eux et vous a-t-elle jamais été seulement l’objet de vos réflexions, loin de l’être de votre reconnaissance ? Vous vous êtes trouvés, en naissant, en possession de tous ces avantages ; et, sans remonter au souverain dispensateur des choses humaines, vous avez cru qu’ils vous étaient dus parce que vous en aviez toujours joui. Hélas ! vous exigez de vos créatures une reconnaissance si vive, si marquée, si soutenue, un assujettissement si déclaré de ceux qui vous sont redevables de quelques faveurs ; ils ne sauraient sans crime oublier un instant ce qu’ils vous doivent ; vos bienfaits vous donnent sur eux un droit qui vous les assujettit pour toujours : mesurez là-dessus ce que vous devez au Seigneur, le bienfaiteur de vos pères et de toute votre race. Quoi ! vos faveurs vous font des esclaves, et les bienfaits de Dieu ne lui feraient que des ingrats et des rebelles !
Ainsi, mes frères, plus vous avez reçu de lui, plus il attend de vous. Mais hélas ! cette loi de reconnaissance que tout ce qui vous environne vous annonce, et qui devrait être, pour ainsi dire, écrite sur les portes et sur les murs de vos palais, sur vos terres et sur vos titres, sur l’éclat de vos dignités et de vos vêtements, n’est point même écrite dans votre cœur ! Dieu reprendra ses propres dons, mes frères, puisque, loin de lui en rendre la gloire qui lui est due, vous les tournez contre lui-même : ils ne passeront point à votre postérité ; il transportera cette gloire à une race plus fidèle. Vos descendants expieront peut-être dans la peine et dans la calamité le crime de votre ingratitude ; et les débris de votre élévation seront comme un mouvement éternel où le doigt de Dieu écrira jusqu’à la fin l’usage injuste que vous en avez fait.
(Petit Carême.)
DEVOIRS DU ROI
Un prince n’est pas né pour lui seul ; il se doit à ses sujets. Les peuples, en l’élevant, lui ont confié la puissance et l’autorité, et se sont réservé, en échange, ses soins, son temps, sa vigilance. Ce n’est pas une idole qu’ils ont voulu se faire pour l’adorer, c’est un surveillant qu’ils ont mis à leur tête pour les protéger et pour les défendre ; ce ne sont pas de ces divinités inutiles qui ont des yeux et ne voient point, une langue et ne parlent point, des mains et n’agissent point ; ce sont de ces dieux qui les précèdent, comme parle l’Écriture, pour les conduire et les défendre. Ce sont les peuples qui, par l’ordre de Dieu, les ont faits tout ce qu’ils sont : c’est à eux à n’être ce qu’ils sont que pour les peuples.
Oui, sire, c’est le choix de la nation qui mit d’abord le sceptre entre les mains de vos ancêtres ; c’est elle qui les éleva sur le bouclier militaire et les proclama souverains. Le royaume devint ensuite l’héritage de leurs successeurs ; mais ils le durent originairement au consentement libre des sujets. Leur naissance seule les mit ensuite en possession du trône ; mais ce furent les suffrages publics qui attachèrent d’abord ce droit et cette prérogative à leur naissance. En un mot, comme la première source de leur autorité vient de nous, les rois n’en doivent faire usage que pour nous. Les flatteurs, sire, vous rediront sans cesse que vous êtes le maître, et que vous n’êtes comptable à personne de vos actions. Il est vrai que personne n’est en droit de vous en demander compte ; mais vous le devez à vous-même, et, si j’ose le dire, vous le devez à la France qui vous attend et à toute l’Europe qui vous regarde. Vous êtes le maître de vos sujets ; mais vous n’en aurez que le titre, si vous n’en avez pas les vertus : tout vous est permis ; mais cette licence est l’écueil de l’autorité, loin d’en être le privilège : vous pouvez négliger les soins de la royauté ; mais, comme ces rois fainéants si déshonorés dans nos histoires, vous n’aurez plus qu’un vain nom de roi, dès que vous n’en remplissez pas les fonctions augustes.
Ce n’est donc pas le souverain, c’est la loi, sire, qui doit régner sur les peuples : vous n’en êtes que le ministre et le premier dépositaire : c’est elle qui doit régler l’usage de l’autorité, et c’est par elle que l’autorité n’est plus un joug pour les sujets, mais une règle qui les conduit, un secours qui les protège, une vigilance paternelle qui ne s’assure leur soumission que parce qu’elle s’assure leur tendresse. Les hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois ; leur soumission fait alors tout leur bonheur, parce qu’elle fait toute leur tranquillité et toute leur confiance. Les passions, les volontés injustes, les désirs excessifs et ambitieux que les princes mêlent à l’autorité, loin de l’étendre, l’affaiblissent ; ils deviennent moins puissants dès qu’ils veulent l’être plus que les lois ; ils perdent en croyant gagner : tout ce qui rend l’autorité injuste et odieuse l’énerve et la diminue.
(Petit Carême.)
LES MISÈRES DE L’AMBITION
L’ambitieux ne jouit de rien : ni de sa gloire, il la trouve obscure : ni de ses places, il veut monter plus haut ; ni de sa prospérité, il sèche et dépérit au milieu de son abondance ; ni des hommages qu’on lui rend, ils sont empoisonnés par ceux qu’il est obligé de rendre lui-même ; ni de sa faveur, elle devient amère dès qu’il faut la partager avec ses concurrents ; ni de son repos, il est malheureux à mesure qu’il est obligé d’être plus tranquille : c’est un Aman[227], l’objet souvent des désirs et de l’envie publique, et qu’un seul honneur refusé à son excessive autorité rend insupportable à lui-même.
L’ambition le rend donc malheureux ; mais de plus elle l’avilit et le dégrade. Que de bassesses pour parvenir ! Il faut paraître non pas tel qu’on est, mais tel qu’on nous souhaite. Bassesse d’adulation, on encense et on adore l’idole qu’on méprise ; bassesse de lâcheté, il faut savoir essuyer des dégoûts, dévorer des rebuts et les recevoir presque comme des grâces ; bassesse de dissimulation, point de sentiments à soi et ne penser que d’après les autres ; bassesse de dérèglement, devenir les complices et peut-être les ministres des passions de ceux de qui nous dépendons et entrer en part de leurs désordres pour participer plus sûrement à leurs grâces ; enfin, bassesse même d’hypocrisie, emprunter quelquefois les apparences de la piété, jouer l’homme de bien pour parvenir, et faire servir à l’ambition la religion même qui la condamne. Ce n’est point là une peinture imaginée ; ce sont les mœurs des cours, et l’histoire de la plupart de ceux qui y vivent.
LACORDAIRE
NOUS N’AIMONS PAS DIEU
Vous tous, Messieurs, qui n’avez d’autre règle que les principes et les sentiments de la nature, parce que vous avez rejeté ceux du christianisme, vous tous sans exception, aimez-vous Dieu ? Est-il présent à votre esprit ? Vous élevez-vous vers lui par des actes positifs de bienveillance, d’actions de grâces, et même de simple souvenir ? Non, évidemment non, et moi tout comme vous, lorsque je n’avais en moi que la nature humaine, je vous le confesse, je n’aimais pas Dieu, je n’y pensais même pas. J’allais à mes joies et à mes affaires de jeune homme, laissant Dieu à ses affaires et à ses joies. Tel était mon état, tel est le vôtre, et cependant l’amour nous est si naturel, il est notre si proche parent, que rien ne nous est plus facile et plus nécessaire que d’aimer. Demain, vous vous lèverez ; il y aura dans l’air une douceur, un parfum de printemps ; les arbres seront mollement émus par le pressentiment d’une belle journée ; vous ouvrirez votre fenêtre, et un amour jaillira de tous vos sens pour aller au-devant de la nature et s’y enivrer d’air, de lumière et de chaleur. Près de vous, sur la pierre extérieure, une fleur vous regardera, une fleur que vous aurez vue naître dans le froid de l’hiver et que vous aurez exposée aux premiers rayons d’un plus doux soleil ; vous lui rendrez son regard, vous la rapprocherez de vous, et, tout inanimée qu’elle est et impropre à l’amour, vous lui ferez de vous à elle et d’elle à vous je ne sais quel commerce où le cœur ne sera pas étranger. Mais Dieu… Ah ! Dieu, moins que le vent, moins que l’air, moins que la lumière, moins que la petite fleur, vous n’y pensez pas. Qu’est-ce que Dieu ? Vous vieillirez ; votre jeunesse, en s’éloignant de vous, ne vous renverra plus que des souvenirs, tristes et fragiles images de vous-mêmes, et, les obscurcissements de l’âge vous gagnant toujours, il ne vous restera bientôt que des ruines sans amitiés. En ce temps-là, par quelque jour d’automne, quand la solitude devient plus dure au vieillard à cause des mélancolies du ciel, vous descendrez pesamment dans la rue, et, regardant çà et là, vous chercherez s’il n’y a point quelque pauvre animal abandonné comme vous et qui ait besoin d’un bon maître. Si la Providence vous l’envoie, vous le recueillerez doucement dans les pans de votre habit, et, le portant à votre foyer, vous lui ferez sa place comme à votre dernier ami, le dernier qui boira dans votre tasse et à qui vous donnerez de votre pain. Et si vous êtes pauvre, souffrant à la fois de l’âge et du besoin, il se formera entre la bête et vous une amitié d’autant plus forte et plus sacrée ; vous vous retrancherez de votre vie pour entretenir la sienne, et lui, vous réchauffant de sa jeunesse et de sa reconnaissance, tiendra votre cœur vivant jusqu’à son dernier soupir, jusqu’au jour où, tout étant achevé, vos restes s’en iront accompagnés de deux seules créatures, le prêtre et le chien, le prêtre pour vous bénir encore une fois au nom de Dieu, le chien pour vous pleurer au nom de la nature. Conclusion, Messieurs, il nous est plus aisé d’aimer un chien que d’aimer Dieu, c’est-à-dire que, par une incompréhensible ingratitude, Dieu nous est plus étranger que quoi que ce soit au monde.
R.-P. F. DOMINIQUE LACORDAIRE dessiné d’après nature par H. Flandrin (Bibliothèque Nationale)

L’ENFANCE DU GÉNÉRAL DROUOT
Le jeune Drouot s’était senti poussé à l’étude des lettres par un très précoce instinct. Agé de trois ans, il allait frapper à la porte des Frères des écoles chrétiennes, et, comme on lui en refusait l’entrée parce qu’il était encore trop jeune, il pleurait beaucoup. On le reçut enfin. Ses parents, témoins de son application toute volontaire, lui permirent, avec l’âge, de fréquenter des leçons plus élevées, mais sans lui rien épargner des devoirs et des gênes de leur maison. Rentré de l’école ou du collège, il lui fallait porter le pain chez les clients, se tenir dans la chambre publique avec tous les siens, et subir dans ses oreilles et son esprit les inconvénients d’une perpétuelle distraction. Le soir, on éteignait la lumière de bonne heure par économie ; et le pauvre écolier devenait ce qu’il pouvait, heureux lorsque la lune favorisait par un éclat plus vif la prolongation de sa veillée. On le voyait profiter ardemment de ces rares occasions. Dès les deux heures du matin, quelquefois plus tôt, il était debout ; c’était le temps où le travail domestique recommençait à la lueur d’une seule et mauvaise lampe. Il reprenait aussi le sien ; mais la lampe infidèle, éteinte avant le jour, ne tardait pas à lui manquer de nouveau ; alors il s’approchait du four ouvert et enflammé, et continuait à ce rude soleil la lecture de Tite-Live ou de César.
Telle était cette enfance dont la mémoire poursuivait le général Drouot jusque dans les splendeurs des Tuileries.
… La France avait besoin de soldats pour défendre son indépendance contre les conjurations de l’étranger. Sans alliés au dehors, bouleversée au dedans par la ruine subite de toutes ses traditions sociales, privée de la plus grande partie de son ancienne noblesse militaire, elle avait besoin de trouver dans les générations plébéiennes le talent, le courage, la confiance et l’héroïque fortune qui pouvaient seuls la sauver. Elle les trouva ; elle les trouva, non pas une fois et dans une heure d’exaltation, mais pendant vingt-cinq ans. Soit qu’elle prévînt ou qu’elle attendît les desseins de l’Europe, jamais, durant un quart de siècle, elle ne fut au-dessous de la tâche d’un peuple qui se défend contre tous. Il fallut que la nature s’armât contre elle en moissonnant d’un seul coup toutes ses vieilles bandes, et encore n’eût-elle pas succombé, si les circonstances intérieures de sa vie lui eussent laissé la même foi et la même ardeur qu’au commencement de cette gigantesque lutte. Drouot fut un des hommes que la Providence lui donna pour en soutenir l’effort ; il parut au premier coup de canon, il tira le dernier.
C’était durant l’été de 1793. Une nombreuse et florissante jeunesse se pressait à Châlons-sur-Marne dans une des salles de l’école d’artillerie. Le célèbre La Place y faisait, au nom du gouvernement, l’examen de cent quatre-vingts candidats au grade d’élève sous-lieutenant. La porte s’ouvre. On voit entrer une sorte de paysan, petit de taille, l’air ingénu, de gros souliers aux pieds et un bâton à la main. Un rire universel accueille le nouveau venu. L’examinateur lui fait remarquer ce qu’il croit être une méprise, et, sur sa réponse qu’il vient pour subir l’examen, il lui permet de s’asseoir. On attendait avec impatience le tour du petit paysan. Il vient enfin. Dès les premières questions, La Place reconnaît une fermeté d’esprit qui le surprend. Il pousse l’examen au delà de ses limites naturelles ; il va jusqu’à l’entrée du calcul infinitésimal : les réponses sont toujours claires, précises, marquées au coin d’une intelligence qui sait et qui sent. La Place est touché ; il embrasse le jeune homme et lui annonce qu’il est le premier de la promotion. L’école se lève tout entière, et accompagne en triomphe dans la ville le fils du boulanger de Nancy. Vingt ans après, La Place disait à l’Empereur : « Un des plus beaux examens que j’aie vu passer dans ma vie est celui de votre aide de camp, le général Drouot »…
LA CHARITÉ DU GÉNÉRAL DROUOT
Content de son sort, Drouat n’estimait pas qu’il y en eût de plus heureux, et il a dit quelquefois, dans les ouvertures qu’il faisait de son âme, qu’il devait à Dieu la grâce de n’avoir jamais rien envié. Mais si la pauvreté ne lui avait point appris la haine des riches et des grands, elle lui avait profondément inculqué l’amour des petits. Il redescendait vers eux comme vers sa source, et dès que la fortune commença à lui sourire, il prit la résolution de partager avec les pauvres les bénéfices de sa vie. C’est là le véritable signe de l’amour : quiconque ne partage pas, n’aime pas.
Le général Drouot fit son calcul. Il jugea qu’avec une petite maison, un petit jardin, et deux fois douze cents francs de rente, il serait, quoi qu’il advînt, au-dessus de tous ses besoins et de tous ses désirs. Il régla d’après ce point de vue sa dépense et ses économies ; il consacra le surplus à des actes ou à des fondations de charité. Toutes les dotations et gratifications qu’il reçut sous l’Empire passèrent à de bonnes œuvres, et il leur affecta constamment son traitement de la Légion d’honneur. Rentré dans la vie privée, son revenu annuel, composé de ses économies, de sa pension de retraite, de son indemnité comme donataire de l’Empire et de son traitement de la Légion d’honneur, finit par s’élever à environ douze mille francs. Il ne s’en réservait pour lui, infirme et aveugle, que deux mille quatre cents : c’était la somme qui lui avait paru, dès sa jeunesse, pouvoir suffire à toutes les nécessités de son existence et de sa position. Napoléon lui avait laissé deux cent mille francs par son testament ; il n’en reçut que soixante mille, par suite de la réduction des legs, et il les employa au soulagement d’anciens militaires dénués de secours. « Je suis heureux, écrivait-il, mille fois heureux d’avoir pu reconnaître les bienfaits de l’empereur en les répandant sur les soldats qui ont supporté les fatigues de nos longues guerres sans en recevoir la récompense, et surtout sur les braves vétérans de la garde qui ont suivi mon bienfaiteur à l’île d’Elbe, et qui lui ont donné tant de preuves de leur amour et de leur dévouement. »
La bonté de son cœur s’exerçait à l’égard des siens et des infortunes d’autrui. Il aimait tendrement ses frères et ses neveux, et leur en donna des preuves touchantes jusqu’à la fin de sa vie. Mais cet attachement naturel ne diminuait point ses entrailles pour les malheureux. Il les assistait bien souvent au delà de ses forces, et il écrivait un jour : « Lorsque mes ressources seront entièrement épuisées, ou bien qu’elles viendront à me manquer, je me présenterai à l’hospice Saint-Julien pour occuper moi-même un des lits que j’y ai fondés en faveur des vieux soldats. Si ce moment arrive, il ne sera certainement pas le moins doux de ma vie. »
Quelques mois avant sa mort, n’ayant plus rien à donner, il se souvint d’un grand uniforme qu’il conservait comme une sorte de relique de ses anciens jours. Il en fit découper et vendre les galons. Un de ses neveux lui en témoigna du regret, disant qu’il aurait eu du plaisir à le transmettre à ses enfants. « Mon neveu, répondit le général, je vous l’aurais donné volontiers : mais j’aurais craint que vos enfants, en voyant l’uniforme de leur oncle, ne fussent tentés d’oublier une chose qu’ils doivent se rappeler toujours, c’est qu’ils sont les petits-fils d’un boulanger »…
PERORAISON DE L’ÉLOGE FUNÈBRE DU GÉNÉRAL DROUOT
Sans doute, Messieurs, la nature du général Drouot était une nature admirablement douée. Mais si droite, si bonne, si grande qu’elle fût de son fonds, elle n’aurait point atteint le degré de perfection où elle est parvenue sans un principe supérieur aux pensées et aux affections de la terre. Lui-même a confessé hautement qu’il devait tout à Dieu, non pas au Dieu abstrait de la raison, mais au Dieu des chrétiens manifesté dans toute l’histoire par un commerce positif avec le genre humain. La vie entière de l’homme est une révélation de ce Dieu bon et puissant qui n’a pas voulu nous donner d’autre fin que lui-même, et qui nous attire incessamment au propre centre de sa lumière et de sa félicité. Nous n’entendons pas tous du premier coup cette voix supérieure qui parle à notre conscience et l’appelle par tous les événements dont nous sommes les témoins et les acteurs. Longtemps nous lui résistons ; longtemps nous prenons l’ombre des choses pour leur corps, et l’éternelle réalité pour une chimère. Quelquefois la mort seule déchire le bandeau qui couvre nos yeux, et nous fait apparaître, au dernier moment de notre liberté, les rivages que nous avons fuis. Le général Drouot avait été plus heureux. Quoique enfant d’un siècle léger, et avant d’avoir vu la grande révolution qui en illumina la fin, il avait sucé avec le lait de sa mère une foi qui avait été confirmée par la forte éducation du travail et de la pauvreté. Cette foi ne chancela pas un seul jour, et ne se cacha pas une seule fois. Sous la tente du soldat comme dans l’orgueil des palais, Drouot fut publiquement chrétien. Il lisait la Bible appuyé sur un canon ; il la relisait aux Tuileries dans l’embrasure d’une fenêtre. Cette lecture fortifiait son âme contre les dangers de la guerre et contre les faiblesses des cours. Quand Napoléon, sans détourner la tête, prononçait cette brève parole : « Drouot ! » l’aide de camp recommandait son âme à Dieu, partait à toute bride, et quelques minutes après, on le voyait précipiter au galop cinquante ou cent bouches à feu, qui, sans paraître s’arrêter, vomissaient la mort dans les rangs ennemis. Ou bien, descendant de cheval à côté des artilleurs inexpérimentés de 1813 et de 1814, il leur enseignait froidement la manœuvre à travers une grêle de boulets qui pleuvaient tout autour de l’héroïque leçon. Mais aussi, quand l’heure des hasards était passée, Drouot se retrouvait dans la parole ce qu’il avait été dans l’action, plein de mépris pour le mensonge comme il l’avait été pour la mort ; après s’être montré l’enfant du dieu des batailles, il se montrait l’enfant du dieu de la vérité. Il prenait hardiment l’intérêt du soldat, trop souvent sacrifié ; il méritait que l’Empereur l’appelât le Tribun du soldat aussi justement qu’il l’avait appelé le Sage de la Grande Armée…
Et maintenant, Messieurs, que nous avons achevé l’éloge du général Drouot en rendant grâces à Dieu qui nous l’avait donné, que reste-t-il, sinon de lui dire cette parole suprême, par où doivent se clore ici-bas toute vie, toute amitié, toute admiration ? Recevez-la, général ; recevez ce second adieu que nous avons voulu vous faire en présence des autels du Dieu véritable, devant les images et les réalités d’une foi qui vous fut commune avec nous. Il nous eût été facile d’appeler autour de votre tombeau les mânes chrétiens de vos anciens frères d’armes, et de mêler votre gloire avec la leur dans un spectacle solennel. Même nous eussions appelé le héros dont vous fûtes l’ami ; il n’eût pas dédaigné de venir à vos funérailles comme vous étiez venu à ses malheurs. Mais tant de pompe eût alarmé la chaste modestie de votre âme ; vous nous eussiez reproché de troubler pour vous la paix des morts et des grands souvenirs. Nous ne le ferons pas ; nous voulons obéir à vos vertus jusque dans la tombe qui les recouvre, et nous ne laisserons approcher de vous, dans cette heure sacrée, que les pauvres qui survivent à vos bienfaits, et que nous-mêmes qui survivons aux leçons de votre vie. Puissent ces leçons nous servir ! Puisse notre génération, incertaine encore dans ses voies, apprendre de vous la simplicité, la pauvreté, le désintéressement ! Puisse-t-elle, sur vos traces, demander très peu au monde pour son bonheur, et beaucoup à Dieu ! Et vous qui avez nourri ce grand homme, vieille terre de France et de Lorraine, conservez-en avec respect tout ce que l’éternité n’a pu vous ravir encore, jusqu’au jour où votre poudre, sanctifiée par la sienne, entendra la voix de Dieu, et où le général Drouot nous apparaîtra tel que nous le connûmes, soldat sans tache, capitaine habile et intrépide, ami fidèle de son prince, serviteur ardent et désintéressé de la patrie, solitaire stoïque, chrétien sincère, humble, chaste, aimant les pauvres jusqu’à se faire pauvre lui-même ; l’homme enfin le plus rare, sinon le plus accompli, que le dix-neuvième siècle ait présenté au monde dans la première moitié de son âge et de sa vocation.