I
Reading edition
Vous me demandez, mon cher F…, quelques notes sur Mousinho da Silveira, sur ce personnage, qui n'a été ni agioteur, ni baron, ni noble, ni général, ni académicien, ni journaliste, et que, cependant vous avez entendu vanter comme l'un des hommes les plus remarquables de notre époque, comme le plus remarquable, peut-être, de notre pays. Si je vous envoyais les notes réclamées, je ne pourrait vous dire que ce qu'il vous est loisible lire dans sa biographie, écrite, si je ne me trompe, par M. D'Almeida-Garrett. Je ne connais, en effet, d'autres particularités sur sa vie, que celles qui sont consignées, dans cet écrit. Mais ce que je puis, c'est essayer de vous faire comprendre, d'une manière peut-être plus claire et plus prècise, pourquoi ceux qui voient les choses d'une certaine hauteur regardent Mousinho da Silveira comme un homme supérieur, je dirai plus, un génie. La raison en est que Mousinho fut un verbe, une idée faite chair: il a été la personnification d'un grand fait social, d'une révolution qui est sortie de sa tête, et qui, bouleversant la société portugaise de fond en comble, a tué notre passé et créé notre avenir. Il a pris au sérieux la liberté du pays, et, en l'asseyant sur des bases inébranlables, il a rendu impossible le rétablissement du despotisme, ou tout du moins d'un despotisme durable. Sur un petit théâtre, il a fait plus que Robert Peel en Angleterre; car la révolution de Mousinho ne fut pas seulement économique; elle fut aussi politique et sociale. Lui et D. Pedro, voilà, pendant la première moitié de ce siècle, les deux hommes publics du Portugal, qui ont laissé sur cette terre une empreinte à jamais ineffaçable.
L'un était la pensée, l'autre le coeur et le bras.
Avant l'époque où le duc de Bragance prit en main les rênes d'un pouvoir contesté et choisit Mousinho pour ministre, les essais de gouvernement représentatif, chez nous, n'avaient abouti à rien, car les moyens qu'on employait pour l'obtenir étaient impuissans ou plutôt ridicules. Avant ces deux hommes, les institutions libérales en Portugal ressemblaient à ces arcs de triompbe qu'ont bâtit, les jours de fête, avec des branches d'arbres touffues, qui tombent fanées au bout d'une semaine. Les deux robustes pionniers firent autrement. Sur un sol imbibé de sang ils passèrent la charrue et, retournant les racines des bruyères parasites, deposèrent au fond des sillons les germes d'institutions durables.
Entre nous soit dit, mon cher F…, avant et après les évenements de 1831 à 1834, l'histoire du libéralisme en Portugal n'est qu'une comédie de mauvais goût, qui s'élève ou descend quelque-fois (je ne sais trop quel est le mot propre) au ton du mélodrame. Du Shakespeare de bon aloi, on n'en trouve qu'à cette époque, et, dans notre drame shakespearien, n'apparaissent que deux grandes et nobles figures: Mousinho et le fils de Jean VI. Le reste, et je le dis en toute humilité de coeur, ne vaut pas la peine qu'on en parle. Ce sont des financiers, des barons, des vicomtes, des comtes, des marquis de fraîche et mème d'ancienne date, des commandeurs, des grands cordons, des conseillers, qui glapissent, qui se ruent, qui se pressent, qui se culbutent, qui se renversent et se relèvent, qui rongent cette maigre proie qu'on appelle le budget, ou qui crient au voleur quand ils ne peuvent pas prendre part à la curée.
J'écris à la hâte ces lignes, remplies probablement d'autant de fautes de français qu'il y a de billevesées dans la tête de nos hommes d'état. Je n'ai pas le temps de les corriger; il suffit que vous puissiez me comprendre. En vous faisant un résumé historique de la naissance et des progrès du système libéral dans ce pays, il est possible que le croquis devienne caricature: ce ne sera pas ma faute. Sous la plume de l'écrivain, la forme s'adapte, parfois à l'insu de l'auteur, à la nature du sujet. Je tâcherai de respecter les individus vivants, car la bienséance l'exige. Pour ce qui regarde les groupes, les coteries, les factions, les partis, je me moque de leurs colères! J'ai le courage de mes opinions, Dieu merci! Ce croquis vous fera apprécier dûment, je l'espère, ce que c'était que ce météore appelé Mousinho da Silveira; car il fût un météore, qui, apparu un moment dans les horizons politiques, a presque aussitôt disparu, en laissant après lui une traînée lumineuse, que toutes nos folies et toutes nos fautes n'ont put effacer du sol de la patrie.
Je commence un peu de loin; vous verrez que ce n'est pas inutile.
Imbus des idées libérales, que les livres et les journaux français ont, pendant un demi-siècle, inculquées partout dans l'esprit des hommes des classes moyennes, nos pères préparèrent, dans des sociétés secrètes, une révolution libérale, qui éclata en 1820. A dire vrai, cette révolution répondait à de grands besoins sociaux et politiques. Le Portugal, ce vieux conquérant des plages maritimes de l'Afrique et de l'Asie, ce colonisateur d'une partie de l'Amérique, était devenu, à son tour, une colonie singulière dans son genre. Économiquement parlant, nous étions des colons do Brésil, où un gouvernement corrompu, les ministres de Jean VI, espèce de roi Réné affublé du chapeau crasseux de Luiz XI, dépensaient sottement les impôts ou les volaient pour s'enrichir ou pour enrichir des parvenus sans mérite ou de nobles abâtardis. Politiquement parlant, nous étions des colons anglais. Notre armée était une armée anglaise, dont les soldats, et presqu'uniquement les soldats, étaient nés dans ce pays. Un général anglais nous gouvernait au moyen d'une régence servile, qui était censée représenter en Portugal le roi retenu à Rio-de-Janeiro. On avait même poussé l'impudence jusqu'au point d'imprimer ostensiblement au front de nos pères le sceau de la servitude, en mettant un diplomate anglais au nombre de ces régents de comédie. Un traité malheureux avait placé notre commerce à la remorque du commerce anglais, et notre industrie avait été absolument sacrifiée à l'industrie anglaise. Il ne nous manquait que d'être forcés à exprimer le peu d'idées que l'absolutisme regardait comme viables dans le baragouin celto-saxo-normand, qu'on appelle la langue anglaise et dont, depuis deux cents ans, on s'efforce de faire un langage humain, un moule littéraire. Ce n'était pas l'action, ou, si on le veut, la pression qu'exerce une grande, riche et puissante nation sur un peuple pauvre, petit et faible, quand la marche des évènements et des siècles a établi entre les deux sociétés des rapports intimes. Celle-là, on la souffre, car elle est inévitable, fatale. Non, ce n'était pas cela. C'était une domination insolente et brutale; c'étaient la honte, la misère, l'abrutissement de l'esclave. Il fallait bien sortir de là ou mourir. Si les idées libérales n'eussent pas engendré la révolution de 1820, une autre mêche quelconque eût fait sauter la mine. Même exténués et moribonds, les peuples, comme les individus, tressaillent toujours à l'aspect du trépas.
La révolution s'accomplit, et les besoins moraux les plus pressants du pays furent satisfaits. Le roi revint à Lisbonne, et la tache de colonie brésilienne s'effaça du front de la métropole. Cela amena plus tard l'émancipation du Brésil. Ce fût un mal pour nous peut-être, mais notre avilissement antérieur était pire. Du reste, le Brésil, en s'affranchissant, était dans son droit. Le proconsul anglais, Carr-Beresford, s'en alla en Angleterre étriller ses grooms et ses chevaux de race, inspecter ses tonneaux de bière et défendre, au nom de je ne sais combien de statuts, les lièvres de ses glens des empiétements des braconniers. Les officiers anglais de Portugal suivirent le noble lord. On renvoya à Jean II, dans son cercueil, la charle de l'absolutisme, et à Jean III, également dans le sien, la bulle de l'inquisition. On brùla de la cire et de l'huile à foison en des illuminations splendides, et l'on s'habilla de drap national horriblement grossier et passablement cher. Ce fut un feu croisé de banquets, de processions, de fusées, de discours, d'arcs-de-triomphe, de revues, de Te Deum, d'élections, d'articles de journaux, et de coups de canon. Chaque jour amenait sa fête nouvelle; on en raffolait. Cétait une pluie battante d'hymnes, de sonnets, de chansons, de drames, de coupes d'habits, de formes de souliers libéraux. Les loges maçoniques se multipliaient: des sots y allaient en foule verser leur argent en l'honneur du Suprême Architecte de l'Univers, et les habiles y allaient aussi manger pieusement le susdit argent, toujours en l'honneur du susdit Architecte. C'ètait à en crever de plaisir et d'enthousiasme. Les cortès s'assemblèrent. On fit une constitution à peu près republicaine, mais parfaitement inapplicable au pays. On répéta, mot pour mot, traduits en portugais, ou peu s'en fallait, les discours les plus saillants du Choix des Rapports, ou les pages les plus excentriques de Rousseau et de Bentham; ce que l'on faisait avec la probité littéraire la plus scrupuleuse à l'ègard des idées, en n'omettant que le nom des auteurs. Le peuple était ébahi de se trouver si grand, si libre, si riche en droit théorique, car pour ce qui était de la réalité, c'est-à-dire les faits palpables, matériels de la vie économique, ils étaient restés, à bien peu de chose prés, les mêmes.
Cela dura deux bonnes années. Tandis que les libéraux babillaient, l'absolutisme, qui s'était tû, pensait; et quoique, comme chacun sait, il ne soit point un très-fort penseur, il raisonna juste, car il en avait bésoin.
La révolution, prise dans son ensemble, n'offrait qu'un côté sérieux. C'était ce qui avait quelque rapport avec ses causes les plus efficaces, ce qui était la conséquence de ces causes; l'affirmation de son idée negative. Il n'y avait plus d'anglais dans l'armée, ni, d'une manière ostensible, dans le gouvernement; le roi n'était plus au Brésil. L'inquisition, vieille mégère aux dents ébréchées, aux ongles brisés, qui ne faisait plus peur, quand on la tua, qu'à quelque femmelette assez sotte pour se croire sorcière, ou à quelque moine lascif assez fou pour afficher publiquement ses vices, avait cessé d'exister, c'est vrai; mais l'absolutisme pouvait, sans gêne, se passer de ses services. En laissant les anglais en Angleterre, le roi à Ajuda ou à Bemposta, et l'inquisition à la voirie, la réaction n'avait à rencontrer sur sa route aucune idée morale assez grande pour lui offrir un obstacle de quelque poids, aucuns intérêts matériels nouveaux créés, pour le peuple et parmi le peuple, qu'il fallût heurter. Quant à ces intérets, la révolution n'avait songé qu'aux draps, et les draps étaient chose morte. Nos amis d'Angleterre nous avaient fourni du drap national meilleur et à plus bas prix. Le patriotisme de re vestiaria avait déjà déserté pour le camp anglais. Il ne restait rien à combattre que les criailleries des beaux parleurs. Mais la réaction, en fermant les cortès et en mettant à leur place la censure et la police, en aurait aisêment raison.
Voilà ce qu'on pensait et ce qui était d'un bon sens admirable.
Aussitôt que l'absolutisme trouva le fruit mur, il le détacha de l'arbre presque sans secousse. L'armée, qui avait fait la révolution, la défit. D'un coup de pied, l'on envoya la constitution rouler à la voirie où gîsait l'inquisition. Elles y restèrent paisiblement toutes les deux, côte à côte, dormant le sommeil du juste.
Le roi se trouva maître absolu du pays. Permettez-moi que je vous parle un peu de ce bon Jean VI, qui étail, peut-être, le plus brave homme de son royaume. Quoiqu'il fût très laid, nos vieux libéraux, avec quelques grains de bon sens, en auraient fait l'un des plus beaux types de roi constitutionnel qui fût jamais. Philosophe et théologien à sa manière, les questions tant soit peu creuses et mystiques du droit divin et de la souveraineté populaire ne semblent lui avoir donné done beacoup de souci. Il n'était pas même en très-bonne odeur de sainteté auprès des véritables amis du trône et de l'autel. On l'accusait de pencher du côté des francs-maçons, ce qui peut faire honneur à sa bonté, mais pas du tout à son intelligence. Il aimait ses aimait presqu'autant que ses bonnes pièces d'or, qu'il encaissait avec une tendresse vraiment paternelle; presqu'autant que ses moines franciscains à la voix de Stentor, avec lesquels il psalmodiait, à Mafra, des Oremus. Les libéraux lui avaient ponctuellement payé je ne sais combien de millions de francs de sa dotation royale, et le chant des moines avait retenti, sans interruption, sous les voûtes du couvent-palais de Mafra, Il ne pouvait raisonablement pas garder rancune à de si honnêtes gens. Du reste, ces démocrates de 1820, empesés, raides, à la cravate blanche, à l'habit noir, aux manières respectueuses et posées, prenant énormement de tabac, cuirassés de droit romain, et ne parlant des rois-jadis qu'en faisant claquer devant leurs noms la formule sacrémentelle le seigneur roi un tel, ne pouvaient inspirer moulte crainte à Jean VI, qui avait toute cette finesse proverbiale des campagnards de la banlieue de Lisbonne, où il était né. Après la chûte de la constitution, quelques bonnes âmes voulaient, à toute force, qu'il tâtât un peu de la tyrannie; mais ce n'était pas un mêts de son goût; il préférait les poules grasses que ses compères, les campagnards de la banlieue, lui vendaient le plus cher possible, et que, bien assaisonnées, sa majesté se plaîsait à dépecer, sans couteau ni fourchette, de ses royales mains. C'était sa cruauté à lui! On insista, croyant que, parcequ'il portait un chapeau troué et rapiécé comme Luiz XI, il devait porter aussi un coeur de tyran. Le roi riait dans sa barbe de cette étrange bévue. S'il portait ce chapeau, c'est qu'il ne voulait pas en acheter un autre, car un chapeau n'est pas chose qu'on achète avec des mots. Il le portait aussi pour une autre raison, tout juste et absolument contraire aux désirs de ces bons messieurs les tyranneaux. De sa vie, il n'avait eu qu'une seule fois l'envie de faire le Néron. Ce fut à propôs d'un superbe manteau de drap bleu tout neuf, qui lui avait coûté une douzaine au moins de belles et bonnes pièces d'or, et qu'on lui vola dans son carrosse, un jour qu'il s'était rendu à l'églisse patriarchale, pour entendre beugler des antiennes à je ne sais plus quel basso célèbre venu, tout exprès, dans ses états, pour chanter, moyennant un prix fabuleux, le nom du Seigneur. Sa colère lui avait fait mal; les idées de vengeance et de sang qui lui avaient trotté par la cervelle, en se trouvant volé, le remplissaient d'horreur. Or, s'il achetait un chapeau neuf, ne pourrait-on pas le lui voler aussi, et ne pourrait-il pas lui, la colère l'emportant, envoyer, à propos d'un chapeau volé, quelque pauvre diable au gibet? C'est là ce qui lui faisait passer outre le chapitre des chapeaux neufs.
L'histoire du roi Jean VI finit comme finissent toutes les biographies: par la mort. Les libéraux en furent désolés. Je n'étais alors qu'un enfant; mais je garde encore bien vif le souvenir de cet événement. Mon père, libéral de vieille roche, ma mère, mon aîeule, toute la famille pleurait à chaudes larmes: je pleurais aussi, car j'etais né un peu poète et j'avais l'instinct de l'harmonie. Il est vrai que je n'y comprenais rien, car pour moi ces mots—«Le roi est mort!»—signifiaient tout bonnement que je ne verrais plus un gros et laid vieillard, à l'oeil terne, aux joues basanées et flasques, au dos voûté, aux jambes enflées, enfoncé dans un carrosse et suivi d'un escadron de cavalerie. Si donc je pleurais, c'était pour l'ensemble; car, pour parler franchement, ne pouvant apprecier le moral du roi, son physique me faisait horriblement peur.
Le vieux dicton français Le roi est mort, vive le roi! a, quoiqu'on dise, un sens profond. C'est que la monarchie, élément et symbole de l'unité sociale, ne peut pas plus avoir une solution de continuité dans la succession des temps, que s'éparpiller, dans sa vie d'actualité, aux mains de deux ou trois individus. La royauté, mon cher républicain, n'a pas de fissures. Les empereurs ne s'y glissent pas comme des chenilles: il faut qu'ils ouvrent une trouée bien large, en face de tout le monde et à beaux coups de canon, ce qui n'est pas facile, attendu que les vieilles royautés ont la peau et les os assez durs. C'est ce qu'on a compris à Lisbonne en 1825, mieux qu'à Paris en 1848: je vous en demande bien pardon.
Tout le monde cria donc:—«Le roi est mort, vive le roi!»—et tout le monde aussi tomba d'accord que le roi était D. Pedro, le fils aîné de Jean VI. Cela, du moins, semblait clair. Pour les uns D. Pedro signifiait l'espoir du gouvernement absolu, pour les autres le retour aux institutions libérales. Il fallait bien que quelqu'un se trompât. On envoya au Brésil une députation chargée de porter au prince la vieille couronne portugaise et les serments d'allégeance de son peuple. D. Pedro, en acceptant la couronne, dérouta les espérances de ceux qui avaient compté sur lui ou, du moins, sur son indifférence supposée touchant les affaires du Portugal, pour étayer, en son nom, l'édifice vermoulu du passé. Il octroya une charte à ses nouveaux sujets, charte qui avait sur la constitution démocratique de 1822 la supériorité incontestable d'être possible; puis il abdiqua la couronne en faveur de sa fille la reine D. Maria.
En suite de ces actes là D. Pedro devint, comme de raison, de roi on ne peut plus légitime, furieusement illégitime.
Je ne sais si ce que je vais vous dire est un fait en France; chez nous, c'est la règle. Dans tous procès, il est d'usage que les parties fassent parvenir au juge chacune son factum extra-judiciaire, où elles exposent leur droit, et où l'on déclare avoir pleine et entière confiance dans les lumières, l'impartialité, la justice et les autres incontestables vertus du magistrat. La cause jugée, il faut bien que l'un des deux plaideurs reste sur le carreau. Alors, le moins dont le vaincu accuse le ci-devant intègre et savant personnage, c'est d'être un voleur ou un ignorant. Je trouve cela, sinon très philosophique, du moins très humain. En octroyant la charte, D. Pedro devint ex-légitime au même titre que le juge devient ex-intègre et ex-savant.
Ce fut un fait qui porta ses fruits.
La charte fut donc proclamée en Portugal. Les vieux libéraux reprirent leur cravate blanche, leur habit noir, leur tabatière, sans oublier de remettre également sous le bras leur digeste, leur Choix de Rapports, leur Rousseau et leur Bentham. Les illuminations, les fusées, les arcs-de-triomphe, les journaux, les hymnes, les revues militaires, les franc-maçons, les banquets, les discours patriotiques tombèrent, comme une rosée bienfaisante, sur le sol aride de la patrie. Même, se j'en garde bon souvenir, le drap national, fabriqué ou non en Angleterre, grimpa en pantalons jusques aux hanches de ces messieurs. Le drame allégorique alla son train sur les théâtres, et l'ode patriotique remplaça le vieux sonnet; car on avait fait des progrès en littérature. Les deux chambres, qui avaient pris la place des cortès, s'ouvrirent. On parla, on déclama, on fit des rapports et d'autres choses qui avaient la prétention de ressembler à des lois. On se garda bien, cependant, de toucher à la vieille machine sociale. Tous les abus, toutes les institutions poudreuses, vermoulues, branlantes, qui servaient, tant bien que mal, de béquilles à la monarchie pure dans sa lourde marche gouvernementale, restèrent sur pied. L'absolutisme, qui, sous le soufflet de D. Pedro, était tombé à la renverse, se releva, secoua les basques de son habit de velours, rajusta sa perruque, se tâta le pouls, et trouva qu'en bonne conscience il y avait loin de cette rechûte constitutionnelle à une apoplexie foudroyante. Il dérogea une fois encore à ses habitudes de non-penseur, et se mit à se creuser la tête comme le premier manant venu. La réflexion est la mère du bon conseil. Après deux années d'hymnes et de discours, on ne peut plus libéraux, les institutions représenlatives s'en allèrent de nouveau, chassées, cette fois, un peu plus rudement, car le libéralisme voulut se défendre et il fut battu à plate couture. Comme dans les Templiers de Raynouard:
……les chants avaient cessé;
car le bon roi Jean VI dormait dans son cercueil.
Il y eut des larmes mèlées de sang.
Je ne vous rappellarai pas ce qui se passa en Portugal pendant quatre années: l'Europe en a retenti. Ce fut admirable selon les uns; ce fut repoussant selon les autres. Chacun a ses gouts. Quelques libéraux persécutés, traqués comme des bêtes fauves, allèrent se cramponner sur un rocher au milieu de l'océan. D'autres cherchèrent un asile en France, en Angleterre et en Belgique. Ils oublièrent un peu les sonnets et les odes; ils devinrent moins éloquents et plus taciturnes. L'air de l'exil est bon à quelque chose; ça retrempe les nerfs. D'ailleurs, pendant dix ans, la mort et la vieillesse avaient éclairci les rangs des démocrates de 1820. Déjà la cravate noire empiétait scandaleusement sur la cravate blanche. La génération nouvelle surgissait grave et pensive, au milieu de ces bonnes gens à la face rebondie, à l'enthousiasme ronflant, graneis admirateurs de la fausse liberté romaine, lents, ventrus, solennels, comme un ancien abbé de Alcobaça ou de Clairvaux. On attaqua les constitutionnels dans leur île: ils se défendirent bravement et repoussèrent l'assaut. Après cela, ils tâchèrent d'organiser une petite armée. L'émigration ne cessait pas. Des hommes hardis et dévoués allaient, à travers des périls innombrables, et luttant avec des difficultés presqu'insurmontables, se réunir à eux et grossir les rangs de cette armée naissante. En dépit de la vigilance du gouvernement de Lisbonne, les constitutionnels qui étaient restés en Portugal envoyaient à Terceira des secours et surtout des promesses. Dès lors, on songea à agrandir l'asile que la liberté avait trouvé au milieu des mers et où, de prime abord, on avait pensé qu'elle trouverait sa tombe. On emporta de vive force quelques unes des autres îles des Açores. On y trouva des ressources en hommes et en argent. La lutte devenait sérieuse. Ce fut au milieu de ces événements que D. Pedro, par des causes biens connues, revient en Europe et prit en main la direction des affaires de la reine sa fille. Ce fut alors, aussi, qu'en organisant un ministère, le duc de Bragance jeta les yeux sur Mousinho et l'appela dans son conseil.
II
Si vous, mon cher F…, eussiez connu Mousinho da Silveira, vous l'auriez pris au premier abord pour un homme vulgaire. Il n'y avait, dans sa figure, dans son regard, rien qui dénonçat ce génie audacieux et bouillant, cette ame aux pensées mâles et énergiques, allant droit au but comme la balle à la cible. Ces pensées brisaient les obstacles, semaient la douleur à droite et à gauche, troublaient le bonheur de maintes familles, voire même de classes entières; mais elles étaient toujours rèformatrices, fècondes, pleines d'avenir. Je n'ai connu personnellement Mousinho que quelques années après son ministère aux Açores et à Porto. A cette epoque, simple soldat à l'armée de D. Pedro, passablement ignorant, et dépassant à peine l'âge de vingt ans, je ne me souciais guère des ministres de l'ex-empereur, ni de leurs ordonnances révolutionnaires. Pour moi, comme pour mes camarades, il n'y avait parmi tous ces gens qui nous menaient qu'un personnage pour lequel nous eussions une admiration sans bornes. C'était ce duc de Bragance, ce prince qui, en tombant du trône, s'était relevé héros; c'était ce fils de Jean VI le roi débonnaire, que le jour du combat nous voyions au milieu des balles qui pleuvaient, donnant des ordres avec sa voix vibrante, ou pointant un canon comme le plus habile artilleur; car, je vous le jure, mon cher républicain, cet ex-roi de Portugal, cet ex-empereur du Brésil, ce petit-fils de tant de rois savait se battre pour la liberté beaucoup mieux que bon nombre de libéraux et de démocrates de notre connaissance. Or Mousinho ne se battait pas, lui; c'était un pékin, qui barbouillait du papier, qui griffonnait des rapports et des décrets; sourd, gauche, très-peu soigné dans sa mise, n'ayant jamais senti l'odeur de la poudre, ni degusté le rack, et par dessus le marché un peu fou, à ce qu'on disait. Il est vrai qu'au bivouac et sous la tente dressée avec des branches de chêne et de marronnier recouvertes de paille, durant les longues veillées d'un hiver rigoureux, nous autres les soldats nous nous oubliions quelquefois au point de parler politique. Alors un vieux docteur de régiment en capote grise, à la barbe touffue, aux moustaches retroussées, se levait, fourrait la main gauche dans sa ceinture de cuir, tirait de sa poche la Chronica (journal officiel), et, en secouant par saccades sa giberne luisante, il lisait à haute voix quelque nouveau décret de démolilion sociale accroché à un de ces rapports, caustiques et sérieux à la fois, pleins de fautes de grammaire, mais toujours graves dans leur but et donnant toujours à penser. Il y avait de vieux soudards, qui dérogeaient jusqu'au point d'épeler quelque Premier-Porto, où l'on rappelait, en style diablement faux et embrouillé, les lois dictatoriales déjà promulguées pour détruire l'ancienne organisation politique du royaume, en les mettant au rang de nos plus puissans moyens de triomphe. En écoutant ces fadaises, nous haussions les épaules de pitié, et nous regardions le bout de nos fusils, en frappant de la main sur nos gibernes. Ces décrets, ces rapports et ces longs articles nous inspiraient un souverain mépris. Une charge à la baïonnette, ou une bonne douzaine de volées de balles étaient, à notre avis, des moyens infiniment plus éfficaces que tout ce fatras de lois ridicules, faites pour un pays où nous ne possédions que trois ou quatre lieues carrées, et qu'il fallait conquérir sur des soldats aussi fanatiques dans leurs croyances que nous l'étions dans les nôtres. Et cependant c'était le rapport barbare de la loi; c'étaient même, helas! les bavardages du journaliste qui avaient raison. En effet, faites vous l'idée la plus exagérée que vous pourrez, du courage, du dévouement, de la discipline, de l'enthousiasme de ce petit corps d'armée dont le duc de Bragance était l'ame: sans un fort ébranlement moral du pays en sa faveur, elle eut pu accomplir les plus hauts faits d'armes, qu'elle n'aurait abouti qu'à se faire tailler en pièces. Si ce n'est en Chine, il ne sera jamais possible qu'une armée de moins de huit mille hommes fasse la conquête d'un royaume défendu par quatre vingt mille. Et quels soldats, bon Dieu, étaient ceux de l'armée royaliste! Nous qui les avons vus de près, nous savons ce qu'ils valaient. Leurs chefs, leurs officiers n'égalaient point les notres; tant s'en faut; mais les soldats nous surpassaient peut-être. Cependant ils se laissèrent battre presque toujours: et ces forces, disciplinées, superbement équipées, fanatisées par les prêtres et les moines, qui payaient de leur personne, et que j'ai vus moi-même deux ou trois fois, au milieu de la fusillade, les habits retroussés, le crucifix à la main, les haranguant et leur montrant la victoire ou le ciel au about de leurs efforts; ces forces s'amincissaient, s'éparpilaient, disparaissaient pendant que les nôtres grossissaient, s'élevant à la fin de la guerre civile jusqu'à soixante mille hommes. Ce fait, qui frappait les esprits, a donné carrière à des explications de tout genre. En général, les royalistes n'y ont vu que des trahisons; les libéraux que la grandeur de leurs exploits, que leur activité et leur courage. Pour chacun des événemens partiels dont se compose l'Iliade de cette époque sanglante, on trouva des motifs, bons ou mauvais, tout juste suffisans pour satisfaire le court raisonnement des petits-esprits. C'était une brigade, un régiment, une compagnie s'ébranlant ou ne s'ébranlant pas à propos; c'était un courier arrivant ou n'arrivant pas en tems et lieu; c'était un général, un colonel, un capitaine imprudent ou peureux. Au dessus de tous ces motifs ou d'autres semblables planait la trahison des chefs: la trahison expliquait tout en dernier ressort. J'aime autant croire que le triomphe definitif des libéraux a eu des causes plus hautes et plus générales. Parmi ces causes les lois de Mousinho furent vraiment les plus éfficaces, car ces lois touchaient aux plus graves questions sociales. On abolit la dîme ecclesiastique et les droits seigneuriaux: par là la propriété rurale et les travail agricole, la petite industrie et le petit-commerce se trouvaient libérés des deux tiers des impôts dont ils étaient grévés, et dont à peine un mince lambeau revenait au fisc. On sépara les fonctions judiciares des fonctions administratives. On organise les tribunaux de justice en harmonie avec la charte. On adopta le systême administratif français, ce qui fut, disons-le en passant, une erreur pratique, et un contre-sens politique. Les emplois publics devinrent personnels et non-transmissibles par hérédité. La deuxième et troisième lignes de l'armée furent abolies. On laissa à tout le monde de droit d'enseigner ce qu'un chacun savait, sous certaines restrictions raisonnables, mais sans les entraves qu'en France, même après la révolution de juillet, on n'a jamais osé briser. On entama la vieille et anti-économique institution des majorats par la suppression de tous ceux dont le revenu ne dépassait pas la somme de mille francs. Les corporations de main-morte furent attaquées par la sécularisation d'un certain nombre de couvens, et dans le rapport de l'ordonnance que l'on rendit à ce sujet, l'on jeta des bases rationnelles pour la suppression totale, et cependant graduelle, des établissemens de ce genre et des autres corps ecclésiatiques non compris dans la véritable hiérarchie de l'église. Cette suppression, il est vrai, fut réalisée depuis avec une imprévoyance et une brutalité inouies, et, ce que pis est, inutiles. L'impôt sur ventes et achats (sisas) fut limité aux transactions sur des biens fonds: encore dans ce cas fut-il réduit de moitié, et même de plus dans certaines hypothèses, car les sisas étaient assez variables en vertu du droit coutumier. On détruisit, enfin, quelques monopoles, tels que ceux de la fabrication de savon, de la vente à l'étranger du vin de Porto, etc. Ainsi le cabinet dont Mousinho était l'âme menait de front la révolution politique et la révolution économique. En effet, presque toutes les lois dictatoriales du duc de Bragance tenaient d'un côté à la première, et de l'autre à seconde. Elles n'avaient pas autant le caractère d'une édification nouvelle, que celui d'une effrayante démolition. Mais la démolition, vu l'état du pays, était bien plus importante que l'organisation. Il faudrait avoir connu à fond la vieille masure où la nation s'abritait, pour savoir apprécier combien il y avait de force et d'audace, et surtout de bon sens, dans ce travail gigantesque de dèblai. Il fallait arracher la gorge du peuple aux griffes de l'absolutisme qui l'étreignaient. Pour y arriver, le plus sur et le plus certain était de les couper, et chacune des ordonnances du duc de Bragance était un terrible coup de hache. Si elles pouvaient une fois devenir lois du pays, les anciennes institutions tombaient aussitôt pour ne plus se relever.
Croyez vouz que le peuple ne comprit pas cela?
Quand je dis le peuple je n'entends pas parler de la populace, qui ne réfléchissait point; qui n'avait presque pas d'intêrêts matériels ou moraux attachés aux mesures du cabinet Mousinho; qui journellement était prêchée, excitée, fanatisée par des prêtres et par des moines. Cette partie de la nation était alors ce qu'elle aujourd'hui, ce qu'elle sera demain. Elle aimait à mendier aux portes des couvens et des abbayes, et à s'enrôler parmi la valetaille des donatarios da corôa, des commendadores, des capitães-móres, de tous ceux qui vivaient du produit des vieilles taxes, que les institutions et les lois rendaient légales, mais que la justice, la raison, et l'humanité rendaient illégitimes. Non, ce n'est pas de ces gens-là que je vous parle: j'en laisse le soin aux démocrates. Pour moi, le peuple est quelque chose de grave, d'intelligent, de laborieux; ce sont ceux qui possèdent et qui travaillent, depuis l'humble métayer, ou le laboureur de son propre champ, jusqu'au grand propriétaire; depuis le colporteur et le boutiquier jusqu'au marchand en gros; depuis l'homme de métier jusqu'au fabricant. C'étaient ceux-ci que les lois de Mousinho regardaient de plus près; c'était à eux qu'elles s'adressaient. Toutes les mesures du parti royaliste pour empêcher l'effet moral de ces ordonnances sur l'esprit des gens qu'elles favorisaient, étaient inutiles: les libéraux les faisaient circuler partout: on les lisaint; on les commentait; on comparait leurs résultats nécessaires avec les lourdes charges qui écrasaient les classes laborieuses, et qui empêchaient tout progrès matériel: car, pour vous donner une idée de l'état de notre agriculture et de notre industrie il y a vingt ans, il suffira de vous dire que ce pays, qui maintenant exporte des céréales, des pommes de terre, de l'huile, de la viande, n'avait pas de quoi manger pendant deux ou trois mois de l'année, et se trouvait obligé d'acheter des subsistances à prix d'or; il vous suffira de savoir que dans ce pays, où voyez pulluler tant d'industries, surtout de petites industries, on ne tissait pas une pouce de cotonnade, et qu'on vendait le liège de nos chênes aux anglais, qui nous le renvoyaient faconné en bouchons. Ces faits résument et représentent notre histoire agricole et industrielle pendant les trente premières années du dix-neuvième siècle.
Les doctrines proclamées et dévelopées dans les rapports et sanctionnées dans les ordonnances du cabinet Mousinho, la religion du bien-être matériel, du progrès économique, étaient le seul moyen que le parti liberal eut à opposer à l'habile emploi que le parti contraire faisait de l'ignorance et de la crédulité de la populace. On avait mis les intérêts du gouvernement absolu sous la sauvegarde des croyances religieuses; on avait accroché le salut des ames au bout de la lance de l'étendard bleu et rouge: Mousinho mit le salut du corps des gens taillables et corvéables sous la bannière bleue et blanche. Les deux partis usaient de leur droit, mais avec des résultats divers. L'avantage apparent restait du côté rouge et bleu; l'avantage réel restait du côté bleu et blanc. Tout le monde assure qu'on aime son ame plus que son corps, et tout le monde ment ou se trompe. Peu de gens en tombant malades appellent le confesseur avant le médecin. Cette observation très simple et d'une exactitude admirable, comme presque toutes les vérités fécondes, faisait le fond de la politique de Mousinho. Voilà, ce me semble, ce que explique, non pas absolument, je le sais, mais en grande partie, ce manque d'énergie et d'ensemble, ces découragemens profonds après des excès d'enthousiasme, ces tiraillemens et ces hésitations qui travaillaient le parti royaliste, et qui l'on perdu. L'idée progressive et l'espérance d'un meilleur avenir se trouvaient face à face avec l'idée de l'immobilité dans la gêne et avec le malaise général. Il y avait à l'armée absolutiste tant d'individus qui gagnaient à être battus, qu'il eut été vraiment étonnant que beaucoup d'entre eux n'eussent pas cherché de leur mieux à se faire battre. C'était la trahison, mais non celle des chefs: c'était la trahison des miliciens, des volontaires, voire même des capitães de ordenanças, marmottant tous bas, et dans un autre sens, le refrain de Béranger—«vivent nos amis; nos amis les ennemis»—après avoir crié à tue-tête—«vive la religion; vive le rói.»—Il fallait bien que l'idée progressive triomphât, car c'était la loi historique. Cependant comme ceci est un fait qu'on ne mesure pas à l'aune; qui n'est ni blanc ni rouge; qu'on ne touche pas du doigt, presque personne n'y croyait alors, vu qu'il n'est pas donné à tout le monde, nommément à ceux qui admettent comme des oracles les plus grosses sottises, de croire à ces choses là.
Mais cet immense déblai d'institutions vermoulues fait par Mousinho a été surtout une oeuvre d'avenir. La dîme, les droits seigneuriaux, l'organisation militaire du pays, la confusion de l'administratif et du judiciaire, les majorais, l'hérédité des emplois, la censure, la puissance du haut clergé et des ordres monastiques; toutes ces vieilles choses, qui arretaient la sève de la vie sociale, formaient les arcs-boutants du gouvernement absolu. Si quelques révolutionnaires en herbe jetaient à bas la voûte, on prenait les moëllons tombés et on la rebatissait du soir au matin. Ce fut ce qui arriva aux époques de 1820-3 et de 1826-8. En rasant tout, en brisant les pierres de l'édifice, en les mettant en poussière, et en jetant cette poussière au vent de Dieu, la réédification devenait impossible. La monarchie pure a vécu pendant plus de trois siècles, parce qu'elle s'harmonisait avec l'état de la société; parce qu'elle était entrée dans les moeurs. Pour renverser tout à fait cet Antée politique, il fallait bien lui oter le sol de dessous les pieds. Le despotisme appuyé sur les baïonnettes, sur la force et sur la terreur, est possible aujourd'hui, comme il l'a été, comme il le sera, tant qu'il y aura sur la terre des armées permanentes, institution sans avenir, et qui évidemment commence à se détacher des sociétés, comme les chairs corrompues d'une plaie en voie de guérison. Mais le despotisme-mous-tache, s'il arrive, ne durera, juste, que le temps nécessaire pour épuiser sa violence. L'absolutisme, chose possible, chose viable avec certaines données sociales, et partant plus à craindre, il ne reviendra point chez nous, je vous l'assure. Il lui manque l'atmosphère pour respirer, car autour de lui est le vide que les lois de Mousinho ont fait.
Pour vous donner une idée de la force que la royanté absolute puisait dans l'ancienne organisation sociale, il me suffira de faire un peu d'histoire, et de vous dire quelques mots touchant deux ou trois de ces vieilleries. Prenons la dîme. La dîme chez nous, comme partout, s'est établie peu à peu pendant les époques ténébreuses du moyen-âge. Aux XII et XIII siècles, elle prit le rang d'une institution; on la regarda comme de droit divin. C'était une erreur, vous le savez, mais ce n'était pas une chose absolument déraisonnable. Il fallait bien qu'on maintint le clergé, qu'on pourvut au matériel du culte, qu'on secourut les pauvres. Selon la doctrine d'Innocent III, voilà les trois causes finales de la dîme. Pendant les époques suivantes, les nobles, les courtisans, les moines convoitèrent un peu ce plat succulent, que le clergé hiérarchique et les pauvres devaient manger tout-seuls. On imagina des expédiens, on inventa des prétextes, et pour sanctionner ces expédiens et ces prétextes on acheta des bulles au grand marchè de Rome. Au bout de cinq siècles la dîme était devenue une chose à peu-près séculière. Il est vrai qu'on garda, jusqu'à un certain point, les apparences. C'était aux ordres religieux et militaires, et aux instituts monastiques que revenait la meilleure partie de cet impôt, qui se rapportait, non à la rente de la terre, mais au produit brut de la culture. De plus, les ordres militaires et les couvens avaient l'obligation de subvenir aux dépenses du culte dans les paroisses dont ils mangeaient la dîme. Et ils le faisaient avec une parcimonie admirable; je dirais presque touchante. Le bas clergé, les curés, pour ne pas mourir de faim, étaient obligés de se faire payer le service paroissial par leurs ouailles, ce qu'on appelait, et qu'on appele encore, le pied d'autel. Au temps des apôtres on l'aurait appelé simonie; mais ces temps ne sont plus. Le ciel était devenu trop cher. Le haut clergé, les évêques et les chapitres n'y voyaient pas de mal: on leur avait fait la part du lion, et l'on avait respecté cette part, attendu que, si par leurs fonctions ils appartenaient à la vraie hiérarchie ecclésiastique, par leur position sociale ils tenaient aux nobles et aux puissans. A la fin, cependant, même de ce côté, on trancha dans le vif. On inventa un patriarche de Lisbonne et une église patriarchale avec force principaux, monseigneurs, chanoines, etc. espèce de caricature de la cour papale, qui servait à égayer ce fameux loup-cervier appelé le roi Jean V, dont les dégâts parmi les vierges du Seigneur forment à peu près l'histoire de son règne. Au fond, l'église patriarchale n'était qu'un rang de nonveaux couverts mis à la table de la dîme, couverts destinés surtout au cadets des nobles familles. En un mot, pour vous faire comprendre quelles bouchées on prenait depuis long-temps à cette table, il suffira de vous dire que d'une seule fois le roi Emmanuel attacha à l'ordre du Christ quatre-cents paroisses; c'est-à-dire qu'il mit au régime broussaisien quatre-cents pauvres curés pour engraisser quelques douzaines de commandeurs à l'égal de ces esturgeons et de ces lamproies mirifiques qu'on savourait avec délices aux banquets romains. Or Mousinho savait par coeur son catéchisme: il y avait lu parmi les commandemens de l'église; «tu paieras la dîme et les prémices à Dieu notre seigneur». Alors il flaira de loin ces gros abbés mitrés et crossés, ces bénéficiers mariés, ou pire, ces commandeurs des ordres militaires, braves gens, qui mangeaient, jouaient ou ronflaient sur les deux oreilles, se souciant fort peu de savoir si les infidèles, turcs ou algériens, faisaient ramer des chrétiens sur les bancs de leurs galères. Après avoir flairé, il lui vint à d'idée que ces messieurs n'étaient pas précisement le Dieu notre seigneur du catéchisme. Il devint colère. En sa qualitè de fou (je crois avoir eu déjà l'honneur de vous prévenir que Mousinho était fou, à ce qu'on disait) il les envoya au diable, et, renversant d'un coup de pied la sainte table, il dit aux bonnes gens décimés: «Gardez votre bien; car on vous vote». Il aimait à dire de ces bétises là. On lui prouva que cette ripaille, qui durait depuis trois ou quatre siècles, était chose legale et partant légitime: il haussa les épaules. On l'appela assassin, hérétique, satan: il envoya derechef les tapageurs à tous les diables. Plus tard, quand l'ordonnance qui avait détruit ce grande abus, devint loi de droit et de fait pour tout le pays, il y eut encore par ci par la des ames timorées, d'honnêtes laboureurs qui empilèrent le dixième de leurs récoltes au bout d'un champ, et mettant un croix dessus y laissèrent pourrir la dîme du Seigneur. Ceci dura peu. En voyant que la foudre ne frappait ni la cave, ni le cellier de leur voisins moins scrupuleux; que la santé de ceux-ci n'était pas pour cela moins florissante, ni leur récoltes moins riches, ni leur bétail plus maigre, ils se ravisèrent. Par le temps qui court, mon cher F…, si l'on vous a sali l'habit de quelqu'un de ces brimborions qu'on appele commanderies de Saint-Jacques, du Christ, ou d'autres, je ne vous conseille pas d'aller recueillir les pieux dépôts sur les terres qui payaient des dîmes à votre ordre. Hélàs! vous retourneriez les mains vides; car l'abomination de la désolation s'est nichée dans tous les coins de ce royaume, et l'on n'y pense plus à l'engraissement des commandeurs.
Maintenant, pour vous consoler, prenons les revenus de la couronne, les Direitos Reaes, comme on les appelait, par antiphrase, je pense. C'était quelque chose de plus absurde encore que la dîme. Imaginez-vous toutes les exactions, tout ce que la rapacité fiscale du moyen-âge, tout ce que son ignorance des principes économiques avaient invente pour frapper la propriété territoriale, pour pressurer le travail, pour se faire une part magnifique dans les profits commerciaux, et vous saurez ce que signifiaient avant 1832 ces mots de Biens de la Couronne, de Droits Royaux, de Contributions des Foraes, que vous aurez entendus bourdonner à vos oreilles dans les conversations, et que vous aurez lus dans les journaux, où il faut quelquefois en parler, car au bout de quatorze ans on a rétabli ce qu'il était possible de rétablir de toutes ces absurdités-là. Les Biens de la Couronne, ou Droits Royaux, choses identiques en fait et en droit, se composaient des biens-fonds, qui étaient censés appartenir intègralement à l'État; des droits sur des fermes, possédées à bail emphytéotique, ou grévées de cens très lourds, comme, par exemple, le quart du produit brut, imposé sur les terres (reguengos) que par une fiction historique et légale on supposait avoir été destinées, à l'occasion de la conquête du pays sur les maures, à l'apanage du roi; des anciens octrois des villes; des amendes pour les délits; des mille sources, enfin, de revenu de notre vieux systême d'impôts, analogue à celui des autres contrées de l'Europe pendant le moyen-âge. Toutes ces exactions, presque innombrables dans ses variétés aux noms barbares, jetées inégalement sur le pays, frappant aveuglement sa vie économique, formaient un joli pâté propre à allumer l'appétit de tous les Falstaffs, de tous les Hudibras du bon vieux temps d'allonger sournoisement le bras, et de mettre sans bruit la main sur l'appétissant pâté, et de ler percer du bout de l'ongle, et de tirer à soi quelques miettes, et d'y retourner, et d'y engouffrer tous les doigts, et de tirer de nouveau à soi, et de répéter ce manêge jusqu'à ce qu'il ne restât que quelques morceaux de croûte brulée. Ces messieurs qui faisaient ce beau travail s'appelaient nobles, s'appelaient évêques, s'appelaient abbés, s'appelaient juges, s'appelaient serviteurs du roi. Aussi le roi était-il censé distribuer tout ceci à ces braves gens: on l'écrivait du moins sur des parchemins, aux quels on apposait le sceau royal. On trouva un mot élastique, inépuisable, pour expliquer ces parchemins:—les services. Il est vrai qu'on payait des soldes aux nobles pour se battre (le peuple se battait gratis), des dîmes ou du moins des subventions aux prêtres pour dire des messes et chanter des oremus, des appointemens aux juges pour faire pendre les assassins et les voleurs (de grand-chemin), des honoraires aux serviteurs du roi pour ne rien faire; mais les services se dressaient toujours insatiables, impayables. Ils s'attachaient aux générations comme la chemise de Nessus à la peau d'Hercule. Les Droits Royaux étaient partout, excepté aux mains du roi. La royauté était devenue mendiante. En conséquence elle tendit la main aux communes pour attraper quelque argent: les communes tempêtèrent. On les apaisa par de belles paroles: on fit, même, une loi qui semblait rendre chose périssable ces récompenses éternelles: les communes payèrent. On mangea ce qu'elles avaient donné et on leur demanda de nouveaux subsides. Nouvelles criailleries: nouvelles promesses: nouvelles concessions de la bourgeoisie. On vécut ainsi pendant de longues années. Au milieu de tout ce brouhaha, on établit peu à peu un autre systême de finances basé sur des impots généraux, tant directs qu'indirects. C'eut été un véritable progrès, si l'on en eut fini en même temps avec les anciennes redevances des hameaux et des villes. On n'en fit rien: les gens aux services ne voulaient pas démordre. Mesires Hudibras et Falstaff veillaient à l'honneur de la noblesse, à ses prérogatives. Comme le peuple, cet enfant à dentition éternelle, pleurnichait toujours et quelquefois criait, on oublia peu à peu de convoquer les États Généraux (Cortes) et tout fut dit. On prouva que la fable de l'âne, qui ne se souciait guère de choisir entre deux maîtres, car, disait l'âne, il ne porterait jamais deux bâts, n'était au fond qu'une ânerie. Le peuple les porta tous les deux jusqu'à nos jours sans se plaindre. Il était dument baillonné et bâté, et on le disait tranquille.
Or Mousinho savait tout cela; un peu confusement, à la vérité; mais il le savait. C'était pour lui chose incomprehensible que l'immutabilité, l'éternité, l'infini des récompenses pour des services très contestables. En revanche, il comprenait très bien qu'il serait absolument impossible de relever l'agriculture du pays, languissante, arriérée, misérable, tant que dans la cour de chaque ferme, dans d'aire de chaque champ, sur le seuil de chaque cave on verrait les agens du commandeur ou de l'évêque, du chapitre ou de l'abbé, du donatario ou de l'alcaide-mor demandant, l'un la dîme, l'autre le quart, l'autre le huitième du rendement total des céréales, du vin, du lin, de l'huile, de presque tous les produits de la terre;—tant qu'on verrait lesdits agens, supputant ici combien de charretées de maïs le laboureur devait, en vertu d'un foral d'Alphonse I, à un gros monsieur jouflu, joyeux compagnon, illustre fainéant, issu de nobles aieux, mais qui certainement n'avait pas hérité la couronne dudit Alphonse I; lá dénombrant une kirielle de redevances, aux noms hétéroclites et barbares, exigibles du hameau ou de la ferme; tant qu'on verrait encore, quand le pauvre cultivateur tombait épuisé, le cosur navré de douleur, sur les restes du fruit de son travail, venir l'exacteur fiscal lui demander, au nom du roi vivant, des nouveaux dixièmes, et d'autres impôts dont était redevable tout ce qui ne lui avait pas été enlevé au nom des rois morts. Ce spectacle soulevait aussi la colère de Mousinho. Dominé par l'indignation, il ne savait plus se contenir. D'un coup de poing il fit voler en éclats la vieille machine à pressurer les laboureurs. Les droits royaux s'en allèrent. Tous ceux qu'y vivaient attachés, comme les huitres aux roches crevassées de la mer, tombèrent ventre à terre en criant: au voletir! Sa colère passée, Mousinho se contenta de répondre: «Prenez garde, messieurs, que ce ne soit votre écho». Et il passa outre: car il était pressé, le terrible démolisseur.
III
Il serait trop long, et presque impossible dans une lettre, de vous exposer en détail la portée de toutes les mesures du cabinet Mousinho, ou de vous faire connaître tous les vieux abus qu'elles déracinèrent, abus puissans, devant lesquels avaient jusqu' alors tremblé les révolutionnaires aux grands mots et aux petites oeuvres des deux époques libérales de 1820 et de 1826, et que quelques esprits chagrins opposent encore comme des beautés administratives aux sottises qu'on a faites depuis, et que je suis loin de nier. Vous aurez entendu, par exemple, vanter l'ancienne organisation militaire du Portugal. C'est qu'il y a des gens, qui oublient vite. Cette organisation n'aurait en rien empêché l'anéantissement de notre indépendance, si la politique générale de l'Europe n'eut été intéressée à la soutenir. Il y avait, sans doute, quelque chose de bon dans l'idée de l'institution des milicias et des ordenanças, mais pas assez dans le fait pour compenser les maux qui découlaient de cette organisation militaire, dont l'étreinte embrassait toute la population mâle du pays. Se je vous faisais la description de ce que c'était un capitão-mor, c'est à dire le chef militaire de la troisième ligne dans chaque localité, vous en frémiriez. Dans ses mains existaient mille moyens d'opprimer une population de soldats, soldats pour souffrir des avanies, et pour acheter le repos par des présens, par des services indus, par le des honneur même; mais non soldats pour se battre, car ils n'étaient armés que de piques et ne recevaient aucune instruction militaire sérieuse. Les capitães-mores étaierit des pachas turcs, devant lesquels les villageois tremblaient. C'était l'oppression journalière organisée partout; c'était un phantôme menaçant qui se dressait matin et soir au seuil de chaque porte, sur le toit de chaque famille.
Figurez-vous maintenant si tous ces donatarios da corôa, ces commandeurs, ces alcaides-mores, ces capitães-mores, ces opulens évêques, ces gros chanoines, ces abbés puissans, qui tous, plus ou moins, tenaient leurs richesses du bon plaisir du roi, c'est-à-dire de ses ministres, ne préchaient point partout une obéissance sans bornes aux volontés royales; s'ils ne mettaient pas en usage toutes leurs ressources matérielles et morales pour empêcher de crier ceux qui pouvaient en avoir envie. Ils eussent supporté toutes les injustices, toutes les tyrannies, la honte et le deshonneur, plutôt que de perdre les gros bénéfices de ces vieilles exactions, qu'on leur gardait et que le gouvernement pouvait leur ôter d'un jour à l'autre sans sortir de la légalité. Imaginez quelles tendances de basse servitude on devait imprimer aux populations; comme les idées de dignité morale, de liberté, de justice, devaient être journellement calomniées, méprisées, conspuées. Une anecdote curieuse vous fera comprendre dans quelle fange on était tombè quand on arriva au milieu du dix-huitième siècle. Pendant l'interrogatoire des nobles qui tentèrent d'assassiner le roi Joseph, quand le tour du duc d'Aveiro fut venu, craignant les tortures de la question, il avoua que la cause du crime était la vengeance des Tavoras contre le roi, qui avait déshonoré leur famille. Les juges restèrerit ébahis: cela passait leur croyance. Ils firent observer au prévenu que ce motif était absurde, monstrueux, impossible; parce que, disaient-ils, dans ce cas, la tradition, le principe, le droit serait de se laisser déshonorer humblement, ou tout au plus d'abandoner le pays sans souffler un mot sur les royales fredaines. C'est, peut-être, la partie la plus horrible de cet horrible procès. Cela peint cette époque de décadence morale, pire cent fois que le relâchement actuel, et dont le retour est maintenant devenu impossible; car, du moins, les agens de la pression gouvernementale, les agens de l'ordre (mot, qui, selon Mr. Guizot, est le prétexte de toutes les tyrannies) ne sont plus en règle les riches, les nobles, les hommes d'influence morale, mais de pauvres diables, mal retribués, obscurs, qui maintes fois pressurent le peuple, mais qui ne se frottent pas volontiers à la richesse, à l'intelligence, au courage civil du citoyen qui connait son droit, et surtout à la presse.
Voilà le bon vieux temps, que vous aurez entendu vanter à des gens qui se tiennent pour sensés et qui vous auront gravement débite un millier de billevesées sur l'imprudence des réformes de D. Pedro, sur les ruines qu'on a amoncelées, sur les moyens de gouvernement qu'on a détruits. Tout ceci est souverainement bête; mais qu'importe? On fait le prudent, on fait le capable, on fait l'homme d'état à bon marché. Et les badauds d'admirer et d'applaudir. Dieu en soit loué!
Entendons-nous, mon cher F… Je ne regarde point notre organisation actuelle comme un type de perfection. Loin de là. Mon défaut n'est point de m'extasier devant les hommes ni devant les choses de notre temps. Personne ne déteste plus cordialement que moi la manie qui nous possède d'imiter la France dans toutes ses idées de gouvernement, et dans toutes ses institutions. Je déplore profondement cette abdication honteuse de la raison nationale. Rien de plus contraire, je ne dis pas seulement à l'autonomie portugaise, je dis aussi à l'autonomie péninsulaire, que cette espèce d'absolutisme hypocrite, affublé du manteau libéral, qu'on appelle centralisation, que les césars sans-culottes de votre première révolution ont légué au césar à la couronne de fer appelé Buonaparte, et qu'il a perfectionné à l'usage de son despotisme-moustache, pour le léguer, ensuite, à la restauration, et, à ce qu'il semble, à toutes les restaurations, et révolutions, et républiques, et monarchies, et empíres, que vous avez faits et que vous avez défaits; que vous ferez et que vous déferez jusqu'à la consommation des siècles. Ça peut vous convenir: mais ça ne nous va pas. J'aime le passé de mon pays, et ses traditions primitives. Je lui désire une manière d'être logique avec ses origines, parce que dans les formules sociales de chaque nation à son berceau tout vient naturellement; les institutions découlent des instincts de liberté innés dans le coeur de l'homme, de ses besoins matériels et moraux, que la force alors méprise et qu'elle réduit quelquefois au silence, mais que personne ne songe à sophistiquer. Il y a, à cette époque de la vie des peuples, beaucoup de choses incomplètes, barbares; il y a beaucoup d'absurdités de détail; mais, passez moi le mot, la charpente de la société n'est jamais absurde. Ces époques son en général trop grossières pour avoir des législateurs songe-creux, des faiseurs de systêmes, des jurisconsultes chargés d'embrouiller les usages simples du peuple. Je voudrais qu'on rattachât la liberté moderne à la liberté antique. J'aime les choses anciennes; mais je n'aime pas les vieilleries. De ce que je sais que, en étudiant les institutions de notre moyen-âge on y dècouvre presque tous les principes de liberté qu'on croit avoir découverts de nos jours; de ce que je vois là des garanties plus réélles, plus solides au fond que celles dont nous jouissons, il ne s'ensuit point que je méconnaisse l'expérience des siècles, les avantages de la civilisation et les vérités acquises aux sciences sociales. Puis, quel passe cherche-t'on pour lapider le présent et pour tuer l'avenir, comme si l'on pouvait le tuer? Ce qu'on veut entourer des respects dus à la tradition nationale, ce qu'on oppose à la corruption actuelle n'est que de la corruption vieillie, laide, puante, quoique à demi voilée par l'ombre sainte des tombeaux, dorée par le soleil de milliers de jours: car le soleil teint la tour lézardée et croulante à l'égal de la pyramide compacte et éternelle. Je défie, qui que ce soit, de me prouver que les institutions que Mousinho a renversées aient existé avant le seizième siècle, ou que, dans le cas affirmatif, elles soient arrivées au commencement du dix-neuvième sans avoir été dénaturées, au point d'être devenues complètement méconnaissables; je le défie de me prouver que à cette epoque elles remplissaient en aucune façon leur destination primitive; de me prouver, enfin, que ce qu'on appele des moyens de gouvernement était autre chose que des moyens d'absolutisme.
Y a-t-il une boutade de mauvaise humeur dans ce que je viens d'écrire? Peut-être. Mais notez bien ceci: je ne fais point allusion à ceux que des intérêts cruellement blessés, des affections froissées, des croyances acceptées comme une religion pendant la jeunesse, et qu'ils n'ont jamais discutées pendant l'âge mur, attachent immuablement aux souvenirs d'un passé trop moderne. Je m'explique l'amour âpre et colère avec lequel ils défendent leur foi politique. Je comprends leur haine profonde contre toutes les idées de liberté. Le malheur reserre les liens de nos affections, parce que dans l'intensité même de ces affections nous puisons du courage pour souffrir. Non, je ne fais pas d'allusion à ceux-ci: la foi ne discute point, ou si elle discute, elle ne veut jamais savoir quels sont les faits, ou ce que les faits prouvent: elle ne les accepte, que pour se prouver soi-même: autrement, elle les rejette ou les oublie. Ce qui me blesse c'est de voir les capables du parti libéral, les soi-disants sages, les hommes d'état au petit-pied foudroyer de leur sourire dédaigneux ces deux géans qui dorment dans la tombe, et qu'on appele Mousinho et D. Pedro. C'est chose curieuse que de les entendre, amoncelant des tas de lieux communs pour nous prouver, aux applaudissemens des sots, que la démolition de la vieille masure de l'absolutisme n'a été qu'une insigne folie. Puis ils vous analysent un article de telle loi qui n'est pas clair: ils vous citent une ordonnance où il manque un paragraphe dont l'absence dépare l'ensemble; ils s'apitoient sur l'imperfection du style et du langage, sur le désordre des idées et sur je ne sais plus quels défauts, qui pullulent dans les rapports et dans les textes des lois de Mousinho. C'est à faire dresser les cheveux sur la tête. Après ces graves considérations, on conclut que tout ça ne vaut rien. C'était un vrai béotien que ce pauvre Mousinho! Sont-ils pas savans ces messieurs?
Quelle pitié!
Il faut le répéter: je ne vante pas le peu d'organisation positive qu'on trouve dans l'oeuvre de la dictature de D. Pedro; pas plus que ce qu'on a fait après elle. Ce que je vante c'est la démolition, car la démolition était la liberte, était le progrès, était la sureté des nouvelles institutions politiques, et partant était virtuellement la possibilité d'une bonne organisation pour l'avenir. Si Mousinho eut gardé le pouvoir plus longtemps, son génie aurait compris que ce n'était pas avec des imitations batardes des institutions et des lois étrangères qu'on pouvait rajeunir ce peuple rappelè à la vie. Il aurait compris qu'il fallait étudier ses origines, ses moeurs, ses habitudes, ses institutions civiles, ses conditions économiques, ses traditions légitimes, et modifier tout cela, mais seulement modifier, par les vérités acquises irrévocablement aux sciences sociales, non parce qu'elles sont ou ne sont pas acceptées en France ou en Angleterre, mais parce qu'elles sont des vérités incontestables. Il n'a pas eu le temps de faire ceci. Les vieux libéraux à la cravate blanche, vieillerie qu'on avait oublié de démolir, frappaient en foule à la porte du ministère, pressés qu'ils étaient de jouir du pouvoir. Homme supérieur, il ne savait point se cramponner à un buffet de ministre, ou attacher son bonheur aux cartons d'un portefeuille. Il sortit, et ce fut pour ne jamais rentrer. Les liliputiens politiques craignaient, en marchant à côté de lui, que par mégarde il ne les écrasât sous son pied. On pouvait le calomnier; on pouvait le persécuter; on fit mieux: on l'oublia, et il disparut dans l'obscurité.
On dit qu'à son heure dernière Mousinho se souvint de ce qu'il avait fait pour le salut de son pays, et que, comme Camões, il mourut avec la conviction de sa gloire. Il avait raison: nous pouvons l'oublier; mais l'histoire ne l'oubliera pas.