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Olivier Twist

XXVIII. —Suite des aventures d'Olivier.

Emile de La Bédollière translation

—Que les cinq cent millions de loups vous déchirent le gosier! murmura Sikes grinçant des dents. Si j'en tenais quelques-uns d'entre vous, vous n'en hurleriez que plus fort!

En faisant cette imprécation avec toute la fureur dont il était susceptible, il s'arrêta un instant pour poser le pauvre blessé sur son genou, et il tourna en même temps la tête pour voir à quelle distance il était de ceux qui le poursuivaient.

C'était chose assez difficile au milieu de la nuit et d'un épais brouillard; mais les cris confus des hommes qui étaient à sa poursuite et l'aboiement des chiens du voisinage, éveillés par le tocsin, retentissaient de tous côtés.

—Arrête-toi, vil poltron! cria le brigand à Toby Crackit, qui, faisant le meilleur usage qu'il pouvait de ses jambes, avait déjà beaucoup d'avance sur lui: arrête!

Toby ne se le fit pas répéter une troisième fois. Peu certain d'être hors de la portée du coup de pistolet, et sachant d'ailleurs que Sikes n'était pas d'humeur à plaisanter, il s'arrêta tout court.

—Viens donner la main à cet enfant! gronda-t-il d'un air furieux à son acolyte. Allons donc!

Toby fit mine de revenir sur ses pas, tout en témoignant d'une voix basse et étouffée par la peur l'extrême répugnance avec laquelle il se rendait à l'injonction de son ami.

—Plus vite que ça! murmura Sikes déposant l'enfant sur le bord d'un fossé qui était à ses pieds et dans lequel il n'y avait point d'eau. Ne va pas t'amuser à faire le nigaud avec moi!

Au même instant le bruit s'accrut; et Sikes, regardant de nouveau autour de lui, s'aperçut que les hommes qui s'étaient mis à leur poursuite escaladaient la barrière du champ dans lequel il était lui-même, et qu'une couple de chiens les devançait.

—Nous sommes flambés, Guillaume! s'écria Toby. Laisse-là la moutard et montrons-leur nos talons!

Ayant dit cela, le sieur Crackit, préférant courir la chance d'être tué par son ami à la certitude d'être pris par l'ennemi, partit tout d'un trait et courut à toutes jambes.

Sikes frappa du pied de colère, jeta un coup d'œil rapide autour de lui, étendit sur Olivier le collet dont il l'avait affublé à la hâte, et, courant le long du fossé pour donner le change à ceux qui le poursuivaient en détournant leur attention de l'endroit où était Olivier, il s'arrêta au coin de la haie, déchargea son pistolet en l'air et s'enfuit.

—Ohé! ohé! cria une voix tremblante dans le lointain. Pincher! Neptune! ici! ici!

Les chiens, qui avaient cela de commun avec leurs maîtres, qu'ils ne semblaient avoir aucun goût pour le genre d'amusement auquel ils se livraient, obéirent volontiers à la voix qui les rappelait, et trois hommes qui, pendant ce temps, avaient fait quelques pas dans la prairie, s'arrêtèrent pour tenir conseil entre eux.

—Mon avis, ou pour mieux dire mon ordre, est (dit le plus gros des trois) que nous retournions tout de suite à la maison.

—Je me conforme volontiers à tout ce qui peut faire plaisir à M. Giles, dit un autre plus petit et encore plus joufflu que le premier, et qui était tout à la fois très pâle et très poli (comme le sont ordinairement les gens qui ont peur).

—Je ne voudrais pas passer pour être incivil, Messieurs, dit le troisième (celui-là même qui avait appelé les chiens). M. Giles doit savoir que . . .

—Certainement, reprit le gros joufflu; et, quoi que puisse dire M. Giles, ce n'est pas à nous à le contredire. Non, sans doute, je connais ma position, Dieu merci, je connais ma position.

À dire le vrai, le petit joufflu semblait connaître sa position, et savait fort bien qu'elle n'était nullement à envier, car les dents lui claquaient en parlant.

—Vous avez peur, Brittles? dit M. Giles.

—Bien sûr que non! répondit l'autre.

—Je vous dis que vous avez peur! reprit Giles.

—Ça n'est pas vrai, monsieur Giles! répliqua Brittles.

—Vous en avez menti, Brittles, dit à son tour M. Giles.

Les compagnons s'arrêtèrent et se mirent à discuter; ils sentaient qu'ils avaient peur; ils s'accusaient mutuellement de poltronnerie; mais personne ne voulait avouer ce qu'il éprouvait. Ils se regardèrent, et, d'un commun accord, sans se rien dire, ils coururent en toute hâte vers la maison, jusqu'à ce que M. Giles, qui était le plus poussif et qui s'était armé d'une fourche, eut insisté sur la nécessité de s'arrêter.

—C'est étonnant, dit-il, lorsqu'il se fut justifié à leurs yeux, tout ce qu'un homme peut faire quand il a la tête montée! J'aurais commis un meurtre, j'en suis sûr, si j'avais tenu un de ces brigands! . . .

Comme les deux autres pensaient de même, et qu'à son instar ils s'étaient apaisés tout à coup, ils firent des réflexions philosophiques sur la cause de ce changement soudain dans leur caractère.

—Je sais bien ce que c'est! dit M. Giles, c'est la barrière!

—Cela pourrait bien être! s'écria Brittles saisissant l'idée.

—Vous pouvez en être sûrs, reprit Giles, que c'est la barrière qui a produit ce changement en nous. J'ai senti tout mon courage s'en aller, tandis que je l'escaladais.

Par une de ces coïncidences extraordinaires, il se trouva que les deux autres avaient éprouvé la même sensation dans le même moment; de sorte qu'il n'y eut plus à douter que c'était la barrière, surtout lorsqu'ils se furent rappelé que ce fut au moment de l'escalader qu'ils aperçurent les voleurs.

Le colloque avait lieu entre les deux hommes qui avaient surpris les brigands, et un chaudronnier ambulant qui avait couché sous un hangar, et qui, éveillé par le bruit, s'était joint, de concert avec ses deux chiens, au nombre des poursuivants. M. Giles était à la maison en la double qualité de sommelier et de maître d'hôtel; et Brittles était un homme de peine qui, entré tout jeune au service de la vieille dame, était traité comme un enfant qui promet beaucoup, bien qu'il eût passé la trentaine.

S'encourageant ainsi réciproquement par leurs paroles, tout en se serrant cependant le plus près possible l'un de l'autre, tremblant de tous leurs membres et jetant un regard effrayé autour d'eux chaque fois qu'une bouffée de vent agitait le feuillage, nos trois hommes coururent chercher leur lanterne, qu'ils avaient laissée au pied d'un arbre dans la crainte qu'elle n'indiquât aux voleurs la direction dans laquelle ils devaient tirer, et ils regagnèrent la maison au pas de course. Ils étaient déjà bien loin qu'on eût pu voir encore leurs ombres vacillantes se projeter dans la distance et se balancer légèrement, de même qu'une vapeur qui s'exhale d'un terrain humide.

Enfin un léger cri de douleur rompit le silence qui durait depuis si longtemps, et en même temps l'enfant s'éveilla. Son bras gauche pendait nonchalamment à son côté, et le mouchoir qui l'enveloppait était teint de sang. Il était si faible qu'il eut beaucoup de peine à se mettre sur son séant; et lorsqu'il en fut venu à bout, il jeta autour de lui un regard languissant, comme pour implorer du secours, et il sanglota amèrement. Transi de froid et épuisé de fatigue, il essaya de se lever; mais il retomba sur le gazon.

Lorsqu'il fut revenu de l'état de stupeur dans lequel il avait été si longtemps plongé, Olivier, sentant une faiblesse mortelle le gagner jusqu'au cœur, comprit qu'il mourrait indubitablement là s'il ne cherchait les moyens d'en sortir; en conséquence, il fit un nouvel effort pour se remettre sur pied et essaya de marcher. D'abord il chancela comme un homme pris de vin; puis, rassemblant le peu de forces qui lui restaient, il avança machinalement, sa tête penchée sur sa poitrine et ses jambes fléchissant sous le poids de son corps.

Alors une foule d'idées confuses et bizarres vint assiéger son esprit. Il lui sembla être encore entre Sikes et Crackit, qui se disputaient à son sujet; leurs propres paroles résonnaient à ses oreilles, et les efforts qu'il fit pour ne pas tomber ayant forcé son attention, il se surprit à leur parler.

Il avança ainsi clopin-clopant, se traînant du mieux qu'il put et comme par instinct entre les barreaux des barrières et à travers les trouées des haies, jusqu'à ce qu'il eût rejoint la grande route, et alors la pluie commença à tomber si fort qu'elle le fit sortir de sa rêverie.

Il regarda autour de lui, et vit qu'à peu de distance il y avait une maison qu'il pourrait peut-être atteindre. L'état déplorable dans lequel il était exciterait sans doute la compassion; et quand bien même il en serait autrement (pensait-il en lui-même), il vaut mieux mourir tout près d'êtres humains qu'au milieu des champs. Il réveilla tout son courage et dirigea ses pas chancelants vers la maison.

A mesure qu'il en approchait, il eut un pressentiment qu'il l'avait déjà vue auparavant: il ne s'en rappelait aucunement les détails; mais la forme et l'ensemble ne lui étaient pas inconnus.

Ce mur de clôture! . . . sur le gazon, de l'autre côté, dans le jardin, il s'était jeté à genoux pour implorer la pitié des deux brigands! . . . C'était bien la même maison qu'ils avaient tenté de piller!

Olivier fut si effrayé lorsqu'il eut reconnu l'endroit, qu'oubliant un instant la douleur que lui causait sa blessure, il ne songea plus qu'à fuir. Fuir, il pouvait à peine se soutenir sur ses jambes; et eut-il joui d'ailleurs de toute la vigueur et de la légèreté qu'on a ordinairement à son âge, où aurait-il pu fuir? Il poussa la porte du jardin, qui tourna sur ses gonds, marcha sur la pelouse, monta les marches du perron, frappa doucement à la porte, et, ses forces l'abandonnant tout à coup, il tomba contre un des piliers du portique.

Il se trouva que, dans le même temps, M. Giles, Brittles et le chaudronnier, après toutes les fatigues et les terreurs de la nuit, se restauraient dans la cuisine avec une tasse de thé et quelques friandises. Non pas qu'il fût dans l'habitude de M. Giles de souffrir une trop grande familiarité chez ses inférieurs, envers lesquels, au contraire, il se comportait ordinairement avec une fierté bienveillante qui ne pouvait manquer de leur rappeler sa supériorité sur eux dans le monde; mais les voleurs, les coups de pistolet et la crainte de la mort rapprochent les distances et rendent tous les hommes égaux: aussi M. Giles, assis devant le feu, les pieds posés sur le cendrier et le bras gauche appuyé sur la table, racontait minutieusement toutes les circonstances de l'attentat, tandis que ses auditeurs (et principalement la servante et la cuisinière) écoutaient avec le plus vif intérêt.

—Je disais donc que je crus entendre du bruit, poursuivit Giles. Je me dis comme ça, d'abord: C'est une illusion; et je me disposais à me rendormir, quand j'entendis de nouveau le même bruit, mais plus distinctement.

—Quelle sorte de bruit? demanda la cuisinière.

—Comme qui dirait une espèce de bruit sourd, dit M. Giles regardant autour de lui d'un air effaré; comme quelque chose que l'on brise.

—Ou plutôt comme une barre de fer qu'on limerait avec une râpe à noix muscade, dit Brittles.

—Je ne dis pas, peut-être bien quand vous avez entendu; mais au moment que je veux dire, moi, c'était un bruit de quelque chose que l'on brise, reprit M. Giles. Je soulève ma couverture (continua-t-il en repoussant la nappe), je me mets sur mon séant et je prête l'oreille.

—Dieu! s'écrièrent simultanément la cuisinière et la servante se rapprochant l'une de l'autre.

—J'entends le même bruit, mieux que jamais, reprit M. Giles, et je me dis comme ça en moi-même: Bien sûr qu'on force une porte ou une fenêtre. Que faire? Je m'en vais appeler Brittles et empêcher ce pauvre garçon d'être assassiné dans son lit; sans quoi (que j'me dis en moi-même) il serait bien dans le cas de se laisser couper la gorge, d'une oreille à l'autre, sans seulement s'en apercevoir.

Tous les yeux se tournèrent vers Brittles qui, la bouche béante, fixa les siens sur Giles avec une expression de terreur.

—Je rabaisse ma couverture, dit ce dernier rejetant la nappe, et regardant fixement la cuisinière et la servante, je sors doucement du lit, j'enfile mes pantoufles, je m'empare du pistolet chargé que je monte tous les soirs avec moi dans le panier à l'argenterie, et je vais tout doucement sur la pointe du pied à la chambre de ce pauvre Brittles. Brittles! que je lui dis en l'éveillant, n'ayez pas peur!

Et M. Giles, joignant l'action à la parole, s'était levé de sa chaise et avait déjà fait deux ou trois pas les yeux fermés, quand, tressaillant tout à coup, aussi bien que toute la compagnie, il revint bien vite à sa place. La cuisinière et la servante jetèrent un cri perçant.

—On a frappé, dit Giles prenant un air tout à fait calme . . . Allez ouvrir, quelqu'un de vous!

Personne ne bougea.

—Il me semble bien étonnant qu'on frappe à la porte à une telle heure, dit M. Giles observant l'extrême pâleur qui régnait sur tous les visages et paraissant lui-même en butte aux effets d'une frayeur peu commune; mais il faut ouvrir cependant quelqu'un de vous! . . . Vous m'entendez?

En parlant ainsi, M. Giles regardait Brittles; mais ce jeune homme, naturellement modeste, ne se considérant pas comme quelqu'un, pensa avec raison que la remarque de son supérieur ne pouvait s'adresser à lui, et il garda le silence. M. Giles voulut faire un appel au chaudronnier; mais celui-ci s'était soudainement endormi. Quant aux deux femmes, il ne fallait pas y penser.

—Si Brittles voulait seulement entr'ouvrir la porte en présence de témoins, dit M. Giles après un moment de silence, j'en serais un, pour ma part.

—Et moi aussi, dit le chaudronnier s'éveillant aussi subitement qu'il s'était endormi.

Brittles se rendit à ces conditions; et nos trois amis, après que les volets furent ouverts, s'étant un peu rassurés en voyant qu'il faisait grand jour, s'acheminèrent vers la porte d'entrée, précédés des deux chiens et accompagnés des deux femmes, qui, n'osant pas rester seules dans la cuisine, formaient l'arrière-garde.

Ces précautions une fois prises, M. Giles s'empara du bras du chaudronnier, afin de l'empêcher de se sauver (à ce qu'il dit, du moins en plaisantant) et donna ordre d'ouvrir la porte. Brittles obéit; et nos gens, se pressant les uns contre les autres et regardant avec une avide curiosité chacun par-dessus l'épaule de son voisin, ne virent d'autre objet plus formidable que le pauvre petit Olivier, qui, épuisé de fatigue et interdit à la vue de tant de personnes, leva les yeux langoureusement et implora du regard leur compassion.

—Un petit garçon! s'écria M. Giles repoussant vaillamment le chaudronnier au fond du vestibule. Qu'est-ce que tu veux, toi, hein? Regarde donc un peu, Brittles! . . . ne vois-tu pas?

Brittles, qui s'était tenu derrière la porte pour l'ouvrir, n'eut pas plus tôt aperçu Olivier, qu'il poussa un grand cri. M. Giles, saisissant l'enfant par une jambe et par un bras (fort heureusement celui qui n'était pas fracassé), l'entraîna dans le vestibule et le coucha tout de son long sur le parquet.

—Le voici! cria Giles de toutes ses forces en se penchant sur la rampe de l'escalier. Voici un des voleurs, Madame!

Les deux servantes montèrent l'escalier quatre à quatre pour porter cette heureuse nouvelle à leurs maîtresses; et le chaudronnier fit tous ses efforts pour rappeler Olivier à la vie, de peur qu'il ne vint à mourir avant d'être pendu. Au milieu de tout ce remue-ménage, on entendit une douce voix de femme qui apaisa le bruit en un instant.

—Giles! murmura la voix du haut de l'escalier.

—Me voici, Mademoiselle, répliqua celui-ci; ne craignez rien, Mademoiselle, je n'ai pas beaucoup de mal! . . .

—Chut! reprit la jeune demoiselle, vous effrayez ma tante autant que les voleurs eux-mêmes. Le pauvre homme est-il dangereusement blessé?

—Furieusement, Mademoiselle, repartit Giles avec un air de complaisance et de satisfaction intérieure.

—On dirait qu'il se meurt, Mademoiselle, cria Brittles de la même manière qu'auparavant. Ne voulez-vous pas le voir, Mademoiselle, avant qu'il ne? . . .

—Chut! ne faites pas de bruit, mon ami, dit la demoiselle. Attendez un instant, que je parle à ma tante.

D'un pas aussi doux que sa voix, la jeune fille s'éloigna légèrement, et revint bientôt donner l'ordre de transporter le blessé dans la chambre de M. Giles, avec tous les soins possibles. Elle dit en même temps à Brittles de seller le bidet et de se rendre sur-le-champ à Chertsey, d'où il devait envoyer en toute hâte un constable et un médecin.

—Mais ne voulez-vous pas le voir auparavant, Mademoiselle demanda M. Giles avec autant d'orgueil que si Olivier eût été quelque oiseau d'un rare plumage qu'il aurait abattu adroitement. Ne désirez-vous pas seulement l'entrevoir?

—Non, pas maintenant, pour tout au monde, répondit la jeune fille. Pauvre malheureux! Oh! traitez-le avec bonté, Giles . . . ne fût-ce que pour l'amour de moi!

Comme la demoiselle se retira après avoir dit ces mots, le vieux serviteur leva les yeux sur elle avec autant d'orgueil et d'admiration que si c'eût été sa propre fille; et se penchant sur Olivier, il l'aida à se relever, et le porta à sa chambre avec tout le soin et la sollicitude d'une femme.

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