LA LAMPE DE PSYCHÉ (continued 2)
Reading edition
Quand Alain fut dans cette plaine, il osa se retourner. Les géants noirs, attroupés comme l'armée de la nuit, semblaient le regarder tristement.
Puis Alain leva les yeux. Un miracle l'attendait au ciel. On eût dit qu'il était fleuri de fleurs de feu. Partout il tressaillait d'étincelles. Certaines s'enfuyaient, s'enfonçaient, allaient disparaître, tout à coup revenaient, grossissaient, brûlaient rouge, pâlissaient, bleuissaient, s'effaçaient, flottaient un peu, s'éparpillaient en trois, quatre, cinq traits de flamme, puis se renouaient, se fondaient, et, condensées, n'étaient plus qu'un point éclatant. D'autres avaient une insupportable acuité, perçaient les yeux d'un coup d'aiguille, puis devenaient douces, s'embrumaient, s'étalaient, se faisaient taches claires, vacillaient, s'en allaient tout à fait dans le vide, puis, dans le moment même reparues, trouaient l'air d'un stylet pur. Et d'autres s'établissaient sur des lignes, construisaient des figures, se disposaient en formes où Alain voyait des maisons, des fenêtres, des chariots; et tout à coup c'était l'angle du toit qui scintillait, puis le linteau de la porte, le bout du timon, le centre du moyeu; puis tout s'éteignait; puis les points brillaient encore, mais de lueurs inégales, en sorte que les formes de tout à l'heure étaient confondues.
L'enfant tendait ses mains vers le fond de la nuit. Il essayait de prendre ces lumières pâles, de les pétrir pour en refaire des choses à lui, curieux d'apprendre comment elles brûlaient et s'il y avait là-haut de grandes meules de charbon bleu toutes piquées de flammes.
Ensuite il considéra la plaine. Elle était longue, plate et nue, informe jusqu'à l'extrême ciel, peu mobile par sa végétation basse. Une rivière lente la terminait, dont on ne distinguait pas les bords. C'était comme de la plaine un peu plus blanche.
Alain marcha vers la rivière pour y revoir les étoiles.
Là elles paraissaient couler, devenir liquides et incertaines, s'infléchir, s'arrondir, se voiler sous une ride obscure et parfois se diviser en une foule de courtes lignes miroitantes. Elles allaient au fil de l'eau, s'égaraient dans les remous et mouraient, étouffées par de gros paquets d'herbes.
Pendant toute cette nuit Alain marcha auprès de la rivière. Deux ou trois souffles du matin enveloppèrent toutes les étoiles d'un linceul gris tendre rayé d'or et de rose. Au pied d'un arbre mince le long duquel tremblotaient des feuilles d'argent, Alain s'assit, un peu las; il mordit dans son pain et but à l'eau courante. Il marcha encore tout le jour. Le soir il dormit dans un enfoncement de la berge. Et le matin suivant il reprit sa marche.
Voici qu'il vit la rivière s'élargir et la plaine perdre sa couleur. L'air devenait humide et salé. Les pieds s'enfonçaient dans le sable. Un murmure prodigieux emplissait l'horizon. Des oiseaux blancs voletaient en poussant un cri rauque et lamentable. L'eau jaunissait et verdissait, se gonflait et jetait de la vase. Les berges s'abaissaient et disparaissaient. Bientôt, Alain ne vit plus qu'une grande étendue sablonneuse, au loin tranchée d'une large raie obscure. La rivière sembla ne plus avancer: elle fut arrêtée par une barre d'écume contre laquelle toutes ses petites vagues s'efforçaient. Puis elle s'ouvrit et se fit immense; elle inonda la plaine de sable et s'épandit jusqu'au ciel.
Alain était entouré d'un tumulte étrange. Près de lui croissaient des chardons des dunes avec des roseaux jaunes. Le vent lui balayait le visage. L'eau s'élevait par enflures régulières, crêtelées de blanc: de longues courbures creuses qui venaient tour à tour dévorer la grève avec leurs gueules glauques. Elles vomissaient sur le sable une bave de bulles, des coquilles polies et trouées, d'épaisses fleurs de glu, des cornets luisants, dentelés, des choses transparentes et molles singulièrement animées, de mystérieux débris mystérieusement usés. Le mugissement de toutes ces gueules glauques était doux et lamentable. Elles ne geignaient pas comme les grands arbres, mais semblaient se plaindre dans un autre langage. Elles aussi devaient être jalouses et impénétrables: car elles roulaient leur ombre pourpre à l'écart de la lumière.
Alain courut sur le bord et laissa tremper ses pieds par l'écume. Le soir venait. Un instant des traînées rouges à l'horizon parurent flotter sur un crépuscule liquide. Puis la nuit sortit de l'eau, tout au bout de la mer, se fit impérieuse, étouffa les bouches criantes de l'abîme par ses tourbillons obscurs. Et les étoiles piquèrent le ciel de l'Océan.
Mais l'Océan ne fut pas le miroir des étoiles. Ainsi que la forêt, il protégeait contre elles son cœur de ténèbres par l'éternelle agitation de ses vagues. On voyait bondir hors de cette immensité ondulante des cimes chevelues de cheveux d'eau que la main profonde de l'Océan retirait aussitôt à lui. Des montagnes fluides s'entassaient et se fondaient en même temps. Des chevauchées de vagues galopaient furieuses, puis s'abattaient invisibles. Des rangs infinis de guerriers à crinières mouvantes s'avançaient dans une charge implacable et sombraient parmi le champ de bataille sous le flottement d'un interminable linceul.
Au détour d'une falaise l'enfant vit errer une lumière. Il s'approcha. Une ronde d'autres enfants tournait sur la grève, et l'un d'eux secouait une torche. Ils étaient penchés vers le sable à l'endroit où viennent expirer les longues lèvres de l'eau. Alain se mêla parmi eux. Ils regardaient sur la plage ce que venait d'y apporter la mer. C'étaient des êtres rayonnés, de couleurs incertaines, rosâtres, violacés, tachés de vermillon, ocellés d'azur, et dont les meurtrissures exhalaient un feu pâle. On eût dit des paumes de mains étranges, autour desquelles se crispaient des doigts amincis; mains errantes, mortes naguère, rejetées par l'abîme qui enveloppait le mystère de leurs corps, feuilles charnues et animées, faites de chair marine; bêtes astrées vivantes et mouvantes au fond d'un ciel obscur.
—Étoiles de mer! Étoiles de mer! criaient les enfants.
—Oh! dit Alain, des étoiles!
L'enfant qui tenait la torche l'inclina vers Alain.
—Écoute, dit-il, l'histoire des étoiles. La nuit où naquit Notre Seigneur, le Seigneur des enfants, naquit au ciel une étoile neuve. Elle était énorme et bleue. Elle le suivait partout où il allait, et il l'aimait. Quand les méchants vinrent le tuer, elle pleura du sang. Mais quand il fut mort, au bout de trois jours, elle mourut aussi. Et elle tomba dans la mer et se noya. Et beaucoup d'autres étoiles en ce temps-là se noyèrent de tristesse dans la mer. Et la mer a eu pitié d'elles et ne leur a pas retiré leurs couleurs. Et elle vient tout doucement nous les rendre, chaque nuit, pour que nous les gardions en mémoire de Notre Seigneur.
—Oh! dit Alain, et ne pourrais-je les rallumer?
—Elles sont mortes, répondit l'enfant à la torche, depuis la mort de Notre Seigneur.
Alors Alain baissa la tête, et se détourna, et sortit du petit cercle de lumière. Car ce qu'il cherchait, ce n'était point une étoile noyée, une étoile morte, éteinte pour toujours. Il voulait, comme Dieu seul, allumer une étoile et la faire vivre, se réjouir de sa lumière, l'admirer et la voir monter dans l'air, loin des ténèbres de la forêt, qui cache les étoiles, loin des profondeurs de l'Océan, qui les noie. D'autres enfants pouvaient recueillir les étoiles mortes, les garder et les aimer. Celles-là n'étaient pas pour Alain. Où trouverait-il la sienne? Il ne savait; mais, certes, il la trouverait. Ce serait une bien belle chose. Il l'allumerait, et elle lui appartiendrait, et peut-être qu'elle le suivrait partout, comme la grosse bleue qui suivait Notre Seigneur. Dieu qui avait tant d'étoiles aurait la bonté de donner celle-là au petit Alain. Il en avait le désir si fort. Et quel étonnement pour sa grand'mère, quand il reviendrait! Toute l'horrible forêt en serait éclairée jusque dans son tréfonds. «Dieu n'est plus seul à allumer ses étoiles! crierait Alain. Il y a aussi mon étoile. Alain seul l'allume ici, pour faire la lumière au milieu des vieux arbres. Mon étoile! Mon étoile en feu!»
La lueur sautillante de la torche erra çà et là sur la grève, devint rougeâtre sous la bruine; les ombres des enfants se fondirent dans la nuit. Alain fut seul encore. Une fine pluie l'enveloppa et le transit, tissa entre lui et le ciel son réseau de gouttelettes. La lamentation des vagues l'accompagna; tantôt murmure, tantôt ululement; et parfois une forte lame venait détoner dans la falaise, se pulvérisait, fusait de tous côtés, ou se projetait parmi la noirceur de l'air comme un spectre d'écume. Puis la plainte se fit égale et monotone comme les soupirs réguliers d'un malade; puis ce fut une sorte de doux tumulte aérien, balbutiant et confus; puis Alain entra dans le silence…
III
Et des jours et des nuits se passèrent; les étoiles se levèrent et se couchèrent; mais Alain n'avait pas trouvé la sienne.
Il arriva dans un pays dur. L'herbe d'arrière-saison jaunissait tristement sur les longs prés; les feuilles des vignes rougissaient aux ceps avant la grappe âcre et serrée. Partout de régulières lignes de peupliers parcouraient la plaine. Les collines s'élevaient lentement, coupées de champs pâles, quelquefois avec la tache sombre d'un bosquet de chênes. D'autres, ardues, étaient couronnées d'un cercle d'arbres noirs. Les larges plateaux se hérissaient de masses menaçantes. Le vert indolent d'un groupe de pins y semblait joyeux.
A travers cette maigre contrée errait une source claire et pierreuse. Elle suintait doucement d'un tertre, laissait à sec la moitié de son lit sous les premiers coteaux, et se fendillait en bras qui allaient caresser le pied de vieilles maisons de bois aux châssis enguirlandés. Elle était si transparente que les dos des perches, des brochets et des vives apparaissaient en troupe immobile. Les cailloux effleuraient le fil de l'eau et Alain voyait des chats pêcher la nuit entre les deux rives.
Et plus loin, où le ruisseau devenait fleuve, était une bonne petite ville assise sur les basses berges, avec de menues maisons pointues, coiffées de tuiles striées en ogive, avec une multitude de fenêtres minuscules pressées et grillées, avec des poivrières aux toits peints de bleu et de jaune, et un antique pont de bois, et un moutier, semblable à une brume vermeille ébarbée, où saint Georges, armé de sang, plongeait sa lance dans la gueule d'un dragon de grès rouge.
Le fleuve, large, lumineux et vert, tournait la cité comme un môle, entre des montagnes neigeuses au loin et les toutes petites collines de la petite ville où grimpaient les rues montantes avec leurs grandes enseignes de couleur: la rue du Heaume, et la rue de la Couronne, et la rue des Cygnes, et la rue de l'Homme-Sauvage, près du Marché aux Poissons et du Lion de Pierre qui vomissait son jet d'eau pure comme un arc de cristal.
Là étaient d'honnêtes auberges où des filles aux grosses joues versaient du vin clair dans les cruches d'étain, où pendaient les gonnes et aumusses laissées en gage; l'Hôtel de Ville, où siégeaient des bourgeois en cape de drap, à chemise de lin écru, l'anneau d'or au second doigt, faisant bonne justice et prompte expédition des malfaiteurs, et autour de la maison du conseil d'étroites rues paisibles avec des échoppes de scribes, fournies de parchemins et d'écritoires; des femmes placides, aux yeux bleus mouillés, à la figure usée de tendresse, avec un double menton, coiffées d'une guimpe transparente, parfois la bouche voilée par une bande de toile fine; des jeunes filles à robe blanche, ayant des crevés aux coudes, une ceinture cerise, et qui paraissaient filer sur des quenouilles leurs cheveux longs; des enfants roux aux lèvres pâles.
Alain passa sous une voûte trapue: c'était l'entrée de la place du Vieux-Marché. Elle était ceinte de maisonnettes accroupies comme des vieilles autour d'un feu d'hiver, toutes pelotonnées sous leur chaperon d'ardoises et renflées d'écailles à la façon des gorges de dragon. L'église de la paroisse, noire de monstres à barbe de mousse, penchait vers une tour carrée qui allait s'effilant en pointe de stylet. Tout auprès s'ouvrait la boutique du barbier, bouillonnée de vitres grasses, rondes comme des bulles, avec des volets verts où on voyait peints en rouge les ciseaux et la lancette. Au milieu de la place était le puits à margelle rongée, coiffé de son dôme de ferrures croisées. Des enfants pieds nus couraient autour; quelques-uns jouaient à la marelle sur les dalles; un petit gros pleurait silencieusement, la bouche poissée de mélasse, et deux fillettes se tiraient par les cheveux. Alain voulut leur parler; mais ils s'enfuyaient et le regardaient à la dérobée, sans répondre.
Le serein tomba parmi l'air un peu fumeux. Déjà on voyait briller des chandelles qui se reflétaient dans les vitres épaisses avec des ronds rouges. Les portes se fermaient; on entendait le claquement des volets et le grincement des verrous. Le plat d'étain de l'hôtellerie tintait contre son crampon de fer. Au porche entr'ouvert Alain vit la lueur de l'âtre, huma l'odeur du rôti, entendit couler le vin; mais il n'osa entrer. Une voix grondeuse de femme cria qu'il était l'heure de tout clore. Alain se glissa vers une ruelle.
Tous les étals étaient relevés. Il n'y avait point d'abri contre le frais. La forêt donnait le creux de ses arbres fourchus; le fleuve prêtait le retroussis de ses berges, la plaine son sillon entre les chaumes, la mer l'angle de ses falaises; même la campagne dure ne refusait pas son fossé sous la haie; mais la boudeuse ville renfrognée, étroitement serrée et cloîtrée, n'offrait rien aux petits errants.
Et elle se fit épaissement noire et curieusement hérissée en ses couloirs tournants, ses culs-de-sac étranglés, où elle croisait des piliers, enfonçait des madriers obliques, creusait des ruisseaux enlacés. Elle avançait à l'improviste deux bornes à chaînes, la herse d'une grille, de grands crochets de muraille; une maison barrait la rue de sa tourelle, l'autre l'écrasait de son pignon, la troisième l'emplissait de son ventre. C'était comme un guet immobile de pierre et de bois, armé avec de la ferraille. Tout cela était noir, inhospitalier et silencieux. Alain avança, recula, se perdit, tourna en cercle, et se retrouva sur la place du Vieux-Marché. Les chandelles s'étaient éteintes et toutes les fenêtres étaient rentrées sous leurs carapaces. Il ne vit plus qu'une lueur vacillante, à une lucarne ovale, près de la pointe de la tour carrée.
On y pénétrait par l'ouverture d'un soubassement, qui n'était pas close, et les marches de l'escalier arrivaient jusqu'au seuil. Alain prit du courage, et se mit à monter dans une étroite et rapide spirale. A mi-chemin crépitait au mur une mèche qui brûlait bas, plongeant dans un bec de cuivre. Arrivé en haut, Alain s'arrêta devant une étrange petite porte incrustée de clous de bronze, et retint sa respiration. Il entendait par intervalles une voix aiguë et ancienne qui prononçait des phrases entrecoupées. Et soudain son cœur commença de battre, et il crut étouffer: car l'ancienne voix aiguë parlait des étoiles. Alain colla son oreille au ferrement sculpté de la grande serrure et écouta.
—Étoiles mauvaises et funestes, disait la voix, pour la nuit, l'heure et celui qui demande. Inscris: Sirius voilé de sang; la Grande Ourse obscure; la Petite Ourse embrumée. L'Étoile du Pôle radiante et martiale. Porte Supérieure: ce soir mardi, Mars rouge et incendié dans la huitième maison, maison du Scorpion, signe de mort, et de mort par le feu: bataille, tuerie, carnage, flammes dévorantes. En cette treizième heure, nuisible par son essence, Mars est en conjonction avec Saturne dans la maison de l'effroi. Calamité; mort; issue fatale de toute entreprise. Le fer se mélange au plomb parmi le feu. Fer forgé pour détruire; plomb en fusion. Mars s'unit à Saturne. Le rouge pénètre dans le noir. Incendie dans la nuit. Alarme pendant le sommeil. Tintement de fer et chocs à masses de plomb. Aspect contraire: car le Taureau entre dans la Porte Inférieure et le Scorpion dans la Porte Supérieure. Jupiter dans la seconde maison s'oppose à Mars dans la huitième. Ruine de toute richesse et de toute gloire. Le Cœur du Ciel demeure stérile et vide. Ainsi Mars ardent domine sans conteste sur les édifices et la vie que possède Saturne. Incendie de la cité; mort par les flammes. Terreur et conflagration. A la treizième heure de cette nuit de mardi, Dieu détourne les yeux de ses étoiles et livre les âmes au feu.
Au moment où la vieille voix dictait ces mots la porte s'ouvrit, battue de coups de poing et de coups de pied: la petite forme d'Alain se dressa sur le seuil, droite et furieuse, et l'enfant irrité cria:
—Vous mentez! Dieu ne quitte pas ses étoiles. Dieu seul sait allumer ses étoiles dans la nuit!
Un vieillard vêtu d'une robe de martre leva son visage penché sur un astrolabe fait en manière de sphère armillaire, et clignota de ses paupières rougies, comme un antique oiseau de nuit effaré dans son repaire. A ses pieds, un enfant pâle et maigre qui écrivait sur un parchemin laissa tomber son roseau de ses doigts. La flamme de deux grands cierges de cire s'étira et s'inclina sous le courant d'air. Le vieillard tendit le bras, et sa main apparut sur le bord de la manche fourrée comme un ossement vide.
—Enfant barbare et douteur, dit-il, quelle est ta noire ignorance! Écoute: cet autre enfant t'instruira par sa bouche. Dis-lui, toi, la nature des étoiles.
Et l'enfant maigre récita:
—Les étoiles sont fixées dans la voûte de cristal et tournent si rapidement sur leur pivot de diamant qu'elles s'enflamment de leur propre mouvement et tourbillon. Dieu n'est que le premier moteur des orbes et la cause de la révolution des sept ciels; mais depuis la motion initiale le ciel des constellations n'obéit qu'à ses propres lois et gouverne à son gré les événements de la terre et les destinées des hommes. Telle est la doctrine d'Aristote et de la Sainte Église.
—Tu mens! cria encore Alain. Dieu connaît toutes ses étoiles et les aime. Il me les a fait voir malgré les grands arbres de la forêt, qui recouvrait le ciel; et il me les a fait flotter le long de la rivière, et il me les a fait danser joyeuses au-dessus de la campagne; et j'ai vu aussi celles qui se sont noyées au temps de la mort de Notre Seigneur; et bientôt il me montrera la mienne et…
—Enfant, Dieu te montrera la tienne. Ainsi soit-il! dit le vieillard.
Mais Alain ne put connaître s'il lui parlait sérieusement. Car un souffle de vent soudain emplit la cellule et les deux flammes des cierges se renversèrent comme des fleurs retournées, bleuirent et moururent. Alain retrouva l'escalier en tâtant la muraille; et, comme il avait pris de la hardiesse, et aussi pour punir le vieillard menteur, il arracha le bec de cuivre avec sa mèche brûlante et l'emporta.
Toute la place était noire de nuit, et la tour carrée parut s'y enfoncer et disparaître sitôt qu'Alain l'eut quittée. Il retrouva le passage de la voûte à la lueur de sa lampe et le franchit. Ici les chapeaux pointus des toits ne découpaient plus le ciel. Les ténèbres s'élargissaient et l'ombre supérieure semblait comme frottée de blancheur. Le firmament nocturne était saisi dans un treillis d'étoiles, parcouru de fils d'air ténu aux nœuds étincelants, tendu d'une résille de feu clair. Alain leva la tête vers le grand filet radiant. Les étoiles riaient toujours de leur rire de givre. Assurément elles n'avaient pas pitié de lui. Elles ne le connaissaient pas, puisqu'il était si longtemps resté enveloppé dans l'horreur épaisse de la forêt. Elles riaient de lui, étant hautes et éblouissantes, parce qu'il était petit et n'avait qu'une lampe vacillante et fumeuse. Elles riaient aussi du vieillard menteur, qui prétendait les connaître, et de ses deux cierges éteints. Alain les regarda encore. Riaient-elles pour se moquer, ou riaient-elles de plaisir? Elles dansaient aussi. Elles devaient être joyeuses. Ne savaient-elles pas que le petit Alain allumerait l'une d'elles, comme Dieu lui-même? Assurément Dieu le leur avait dit. Quelle devait être la sienne? Il y en avait tant et tant. Une nuit sans doute elle se révélerait, descendrait auprès de lui, et il n'aurait qu'à la cueillir comme un fruit. Ou si elle ne voulait pas se laisser toucher, elle volerait devant lui avec ses ailes de feu. Et elle rirait avec lui, et il rirait du même rire qu'elle, et toute la vieille forêt serait semée de petites lumières qui ne seraient que des rires.
Maintenant Alain était sur le vieux pont qui tremblait sur ses piliers sculptés. On voyait couler l'eau entre les grosses poutres de son tablier, et vers le milieu il y avait une échauguette toute vêtue d'ardoises peintes en jaune et en bleu. Le veilleur devait se tenir dans la niche; mais il n'était pas là. Heureusement pour Alain; peut-être qu'il ne l'eût pas laissé passer avec sa lampe. Alain n'osa pas éclairer le trou noir de l'échauguette et marcha plus vite. Au delà du pont étaient les maisons plus humbles de la cité, qui n'avaient point d'armures de couleur, ni de monstres griffus pour saisir les contreforts des fenêtres, ni de gueules de dragon pour vomir l'eau de la pluie, ni de serpents qui s'enlaçaient aux linteaux des portes, ni de soleils grimaçants et dédorés pour se rebondir en bosses aux pignons. Elles n'avaient même pas leurs chemises de tuiles nues ou d'ardoises grises; mais elles étaient simplement faites avec des madriers équarris.
Alain soulevait sa lampe pour distinguer le chemin. Tout à coup, il s'arrêta, et se mit à trembler. Il y avait une étoile devant lui, un peu plus haut que sa tête.
Étoile obscure, à la vérité, car elle était en bois. Elle avait six rayons croisés sur six autres rayons, de sorte qu'elle était parfaite. On l'avait clouée au bout d'une latte qui s'avançait à travers la rue. Alain l'éclaira et la considéra. Elle était déjà ancienne et fendillée. Sans doute elle avait attendu longtemps; Dieu l'avait oubliée dans le fond de cette petite ville; ou bien il l'avait laissée là sans rien dire, sachant qu'Alain la trouverait. Alain s'approcha de la maison. C'était une pauvre maison, qui n'avait point de volets, et, par les vitres basses, il vit beaucoup de curieux personnages en bois. Ils étaient dressés sur une planche, comme pour regarder à la fenêtre; leurs robes étaient dures et droites; leurs lèvres se serraient sur un trait; leurs yeux étaient ronds et ternes, et ils avaient les mains croisées. Il y avait aussi un bœuf et un âne, avec des jambes roides écarquillées et une croix où semblait clouée une forme plaintive, et une crêche au-dessus de laquelle était fixée une petite étoile, toute semblable à celle qui était accrochée dans la rue.
Et Alain vit bien qu'il avait enfin trouvé. Cette étoile était faite avec le bois de la forêt, et elle attendait qu'on l'allume. Elle avait attendu Alain. Il approcha sa lampe et la flamme rouge lécha l'étoile qui crépita. De courtes larmes bleues en jaillirent: puis il y eut un trait igné, un craquèlement, et elle se mit à brûler, devint une boule de feu, flamboya. Alors Alain battit des mains en criant:
—Mon étoile! mon étoile en feu!
Et il se fit un mouvement dans la maison; des fenêtres en haut s'ouvrirent, et Alain vit de petites têtes effarées, avec de longs cheveux, beaucoup d'enfants en chemise, qui s'étaient réveillés et venaient voir. Alain courut vers la porte et entra dans la maison. Il criait:
—Enfants, venez voir mon étoile! mon étoile en feu! Alain a allumé son étoile dans la nuit!
Cependant l'étoile flambante grossit très vite, éparpilla une toison d'étincelles; puis aussitôt les madriers secs s'enflammèrent; le toit de chaume rougit d'un coup et tout l'auvent fut un rideau de feu. On entendit un cri d'effroi, des appels vagues, puis des plaintes aiguës. Et l'embrasement devint formidable. Il y eut un écroulis; de grands tisons se dressèrent parmi la fumée; ce fut une horrible bigarrure de rouge et de noir; enfin une sorte de gouffre se creusa où s'abattit un monceau d'énormes braises ardentes.
Et le halètement sinistre d'une cloche d'alarme commença de retentir.
A cette heure même, le vieillard de la tour carrée vit se lever dans le Cœur du Ciel, qui est la Maison de Gloire, une nouvelle étoile rouge.
LE LIVRE DE MONELLE
(1895)
I PAROLES DE MONELLE
Monelle me trouva dans la plaine où j'errais et me prit par la main.
—N'aie point de surprise, dit-elle, c'est moi et ce n'est pas moi;
Tu me retrouveras encore et tu me perdras;
Encore une fois je viendrai parmi vous; car peu d'hommes m'ont vue et aucun ne m'a comprise;
Et tu m'oublieras et tu me reconnaîtras et tu m'oublieras.
Et Monelle dit encore: Je te parlerai des petites prostituées, et tu sauras le commencement.
Bonaparte le tueur, à dix-huit ans, rencontra sous les portes de fer du Palais-Royal une petite prostituée. Elle avait le teint pâle et elle grelottait de froid. Mais «il fallait vivre», lui dit-elle. Ni toi, ni moi, nous ne savons le nom de cette petite que Bonaparte emmena, par une nuit de novembre, dans sa chambre, à l'hôtel de Cherbourg. Elle était de Nantes, en Bretagne. Elle était faible et lasse, et son amant venait de l'abandonner. Elle était simple et bonne; sa voix avait un son très doux. Bonaparte se souvint de tout cela. Et je pense qu'après le souvenir du son de sa voix l'émut jusqu'aux larmes et qu'il la chercha longtemps, sans jamais plus la revoir, dans les soirées d'hiver.
Car, vois-tu, les petites prostituées ne sortent qu'une fois de la foule nocturne pour une tâche de bonté. La pauvre Anne accourut vers Thomas de Quincey, le mangeur d'opium, défaillant dans la large rue d'Oxford sous les grosses lampes allumées. Les yeux humides, elle lui porta aux lèvres un verre de vin doux, l'embrassa et le câlina. Puis elle rentra dans la nuit. Peut-être qu'elle mourut bientôt. Elle toussait, dit de Quincey, le dernier soir que je l'ai vue. Peut-être qu'elle errait encore dans les rues; mais, malgré la passion de sa recherche, quoiqu'il bravât les rires des gens auxquels il s'adressait, Anne fut perdue pour toujours. Quand il eut plus tard une maison chaude, il songea souvent avec des larmes que la pauvre Anne aurait pu vivre là près de lui; au lieu qu'il se la représentait malade, ou mourante, ou désolée, dans la noirceur centrale d'un b… de Londres, et elle avait emporté tout l'amour pitoyable de son cœur.
Vois-tu, elles poussent un cri de compassion vers vous, et vous caressent la main avec leur main décharnée. Elles ne vous comprennent que si vous êtes très malheureux; elles pleurent avec vous et vous consolent. La petite Nelly est venue vers le forçat Dostoïevsky hors de sa maison infâme, et, mourante de fièvre, l'a regardé longtemps avec ses grands yeux noirs tremblants. La petite Sonia (elle a existé comme les autres) a embrassé l'assassin Rodion après l'aveu de son crime. «Vous vous êtes perdu!» a-t-elle dit avec un accent désespéré. Et, se relevant soudain, elle s'est jetée à son cou, et l'a embrassé… «Non, il n'y a pas maintenant sur la terre un homme plus malheureux que toi!» s'est-elle écriée dans un élan de pitié, et tout à coup elle a éclaté en sanglots.
Comme Anne et celle qui n'a pas de nom et qui vint vers le jeune et triste Bonaparte, la petite Nelly s'est enfoncée dans le brouillard. Dostoïevsky n'a pas dit ce qu'était devenue la petite Sonia, pâle et décharnée. Ni toi ni moi nous ne savons si elle put aider jusqu'au bout Raskolnikoff dans son expiation. Je ne le crois pas. Elle s'en alla très doucement dans ses bras, ayant trop souffert et trop aimé.
Aucune d'elles, vois-tu, ne peut rester avec vous. Elles seraient trop tristes et elles ont honte de rester. Quand vous ne pleurez plus, elles n'osent pas vous regarder. Elles vous apprennent la leçon qu'elles ont à vous apprendre, et elles s'en vont. Elles viennent à travers le froid et la pluie vous baiser au front et essuyer vos yeux et les affreuses ténèbres les reprennent. Car elles doivent peut-être aller ailleurs.
Vous ne les connaissez que pendant qu'elles sont compatissantes. Il ne faut pas penser à autre chose. Il ne faut pas penser à ce qu'elles ont pu faire dans les ténèbres. Nelly dans l'horrible maison, Sonia ivre sur le banc du boulevard, Anne rapportant le verre vide chez le marchand de vin d'une ruelle obscure étaient peut-être cruelles et obscènes. Ce sont des créatures de chair. Elles sont sorties d'une impasse sombre pour donner un baiser de pitié sous la lampe allumée de la grande rue. En ce moment, elles étaient divines.
Il faut oublier tout le reste.
Monelle se tut et me regarda:
Je suis sortie de la nuit, dit-elle, et je rentrerai dans la nuit. Car, moi aussi, je suis une petite prostituée.
Et Monelle dit encore:
J'ai pitié de toi, j'ai pitié de toi, mon aimé.
Cependant je rentrerai dans la nuit; car il est nécessaire que tu me perdes, avant de me retrouver. Et si tu me retrouves, je t'échapperai encore.
Car je suis celle qui est seule.
Et Monelle dit encore:
Parce que je suis seule, tu me donneras le nom de Monelle. Mais tu songeras que j'ai tous les autres noms.
Et je suis celle-ci et celle-là, et celle qui n'a pas de nom.
Et je te conduirai parmi mes sœurs, qui sont moi-même, et semblables à des prostituées sans intelligence;
Et tu les verras tourmentées d'égoïsme et de volupté et de cruauté et d'orgueil et de patience et de pitié, ne s'étant point encore trouvées;
Et tu les verras aller se chercher au loin;
Et tu me trouveras toi-même et je me trouverai moi-même; et tu me perdras et je me perdrai.
Car je suis celle qui est perdue sitôt trouvée.
Et Monelle dit encore:
En ce jour une petite femme te touchera de la main et s'enfuira;
Parce que toutes choses sont fugitives; mais Monelle est la plus fugitive.
Et, avant que tu me retrouves, je t'enseignerai dans cette plaine, et tu écriras le livre de Monelle.
Et Monelle me tendit une férule creusée où brûlait un filament rose.
—Prends cette torche, dit-elle, et brûle. Brûle tout sur la terre et au ciel. Et brise la férule et éteins-la quand tu auras brûlé, car rien ne doit être transmis;
Afin que tu sois le second narthécophore et que tu détruises par le feu et que le feu descendu du ciel remonte au ciel.
Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la destruction.
Voici la parole: Détruis, détruis, détruis. Détruis en toi-même, détruis autour de toi. Fais de la place pour ton âme et pour les autres âmes.
Détruis tout bien et tout mal. Les décombres sont semblables.
Détruis les anciennes habitations d'hommes et les anciennes habitations d'âmes; les choses mortes sont des miroirs qui déforment.
Détruis, car toute création vient de la destruction.
Et pour la bonté supérieure, il faut anéantir la bonté inférieure. Et ainsi le nouveau bien paraît saturé de mal.
Et pour imaginer un nouvel art, il faut briser l'art ancien. Et ainsi l'art nouveau semble une sorte d'iconoclastie.
Car toute construction est faite de débris, et rien n'est nouveau en ce monde que les formes.
Mais il faut détruire les formes.
Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la formation.
Le désir même du nouveau n'est que l'appétence de l'âme qui souhaite se former.
Et les âmes rejettent les formes anciennes ainsi que les serpents leurs anciennes peaux.
Et les patients collecteurs d'anciennes peaux de serpent attristent les jeunes serpents parce qu'ils ont un pouvoir magique sur eux.
Car celui qui possède les anciennes peaux de serpent empêche les jeunes serpents de se transformer.
Voilà pourquoi les serpents dépouillent leur corps dans le conduit vert d'un fourré profond; et une fois l'an les jeunes se réunissent en cercle pour brûler les anciennes peaux.
Sois donc semblable aux saisons destructrices et formatrices.
Bâtis ta maison toi-même et brûle-la toi-même.
Ne jette pas de décombres derrière toi; que chacun se serve de ses propres ruines.
Ne construis point dans la nuit passée. Laisse tes bâtisses s'enfuir à la dérive.
Contemple de nouvelles bâtisses aux moindres élans de ton âme.
Pour tout désir nouveau, fais des dieux nouveaux.
Et Monelle dit encore: Je te parlerai des dieux.
Laisse mourir les anciens dieux; ne reste pas assis, semblable à une pleureuse auprès de leurs tombes;
Car les anciens dieux s'envolent de leurs sépulcres;
Et ne protège point les jeunes dieux en les enroulant de bandelettes;
Que tout dieu s'envole, sitôt créé;
Que toute création périsse, sitôt créée;
Que l'ancien dieu offre sa création au jeune dieu afin qu'elle soit broyée par lui;
Que tout dieu soit dieu du moment.
Et Monelle dit encore: Je te parlerai des moments.
Regarde toutes choses sous l'aspect du moment.
Laisse aller ton moi au gré du moment.
Pense dans le moment. Toute pensée qui dure est contradiction.
Aime le moment. Tout amour qui dure est haine.
Sois sincère avec le moment. Toute sincérité qui dure est mensonge.
Sois juste envers le moment. Toute justice qui dure est injustice.
Agis envers le moment. Toute action qui dure est un règne défunt.
Sois heureux avec le moment. Tout bonheur qui dure est malheur.
Aie du respect pour tous les moments, et ne fais point de liaisons entre les choses.
N'attarde pas le moment: tu lasserais une agonie.
Vois: tout moment est un berceau et un cercueil: que toute vie et toute mort te semblent étranges et nouvelles.
Et Monelle dit encore: Je te parlerai de la vie et de la mort.
Les moments sont semblables à des bâtons mi-partie blancs et noirs;
N'arrange point ta vie au moyen de dessins faits avec les moitiés blanches. Car tu trouveras ensuite les dessins faits avec les moitiés noires;
Que chaque noirceur soit traversée par l'attente de la blancheur future.
Ne dis pas: je vis maintenant, je mourrai demain. Ne divise pas la réalité entre la vie et la mort. Dis: maintenant je vis et je meurs.
Épuise à chaque moment la totalité positive et négative des choses.
La rose d'automne dure une saison; chaque matin elle s'ouvre; tous les soirs elle se ferme.
Sois semblable aux roses: offre tes feuilles à l'arrachement des voluptés, aux piétinements des douleurs.
Que toute extase soit mourante en toi, que toute volupté désire mourir.
Que toute douleur soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler. Ne te referme pas sur l'insecte rongeur. Ne deviens pas amoureux de ces carabes noirs.
Que toute joie soit en toi le passage d'un insecte qui va s'envoler. Ne te referme pas sur l'insecte suceur. Ne deviens pas amoureux de ces cétoines dorées.
Que toute intelligence luise et s'éteigne en toi l'espace d'un éclair.
Que ton bonheur soit divisé en fulgurations. Ainsi ta part de joie sera égale à celle des autres.
Aie la contemplation atomistique de l'univers.
Ne résiste pas à la nature. N'appuie pas contre les choses les pieds de ton âme. Que ton âme ne détourne point son visage comme le mauvais enfant.
Va en paix avec la lumière rouge du matin et la lueur grise du soir. Sois l'aube mêlée au crépuscule.
Mêle la mort avec la vie et divise-les en moments.
N'attends pas la mort: elle est en toi. Sois son camarade et tiens-la contre toi; elle est comme toi-même.
Meurs de ta mort; n'envie pas les morts anciennes. Varie les genres de mort avec les genres de vie.
Tiens toute chose incertaine pour vivante, toute chose certaine pour morte.
Et Monelle dit encore: Je te parlerai des choses mortes.
Brûle soigneusement les morts, et répands leurs cendres aux quatre vents du ciel.
Brûle soigneusement les actions passées, et écrase les cendres; car le phénix qui en renaîtrait serait le même.
Ne joue pas avec les morts et ne caresse point leurs visages. Ne ris pas d'eux et ne pleure pas sur eux; oublie-les.
Ne te fie pas aux choses passées. Ne t'occupe point à construire de beaux cercueils pour les moments passés: songe à tuer les moments qui viendront.
Aie de la méfiance pour tous les cadavres.
N'embrasse pas les morts: car ils étouffent les vivants.
Aie pour les choses mortes le respect qu'on doit aux pierres à bâtir.
Ne souille pas tes mains le long des lignes usées. Purifie tes doigts dans des eaux nouvelles.
Souffle le souffle de ta bouche et n'aspire pas les haleines mortes.
Ne contemple point les vies passées plus que ta vie passée. Ne collectionne point d'enveloppes vides.
Ne porte pas en toi de cimetière. Les morts donnent la pestilence.
Et Monelle dit encore: Je te parlerai de tes actions.
Que toute coupe d'argile transmise s'effrite entre tes mains. Brise toute coupe où tu auras bu.
Souffle sur la lampe de vie que le coureur te tend. Car toute lampe ancienne est fumeuse.
Ne te lègue rien à toi-même, ni plaisir, ni douleur.
Ne sois l'esclave d'aucun vêtement, ni d'âme, ni de corps.
Ne frappe jamais avec la même face de la main.
Ne te mire pas dans la mort; laisse emporter ton image dans l'eau qui court.
Fuis les ruines et ne pleure pas parmi.
Quand tu quittes tes vêtements le soir, déshabille-toi de ton âme de la journée; mets-toi à nu à tous les moments.
Toute satisfaction te semblera mortelle. Fouette-la en avant.
Ne digère pas les jours passés: nourris-toi des choses futures.
Ne confesse point les choses passées, car elles sont mortes; confesse devant toi les choses futures.
Ne descends pas cueillir les fleurs le long du chemin. Contente-toi de toute apparence. Mais quitte l'apparence, et ne te retourne pas.
Ne te retourne jamais: derrière toi accourt le halètement des flammes de Sodome, et tu serais changé en statue de larmes pétrifiées.
Ne regarde pas derrière toi. Ne regarde pas trop devant toi. Si tu regardes en toi, que tout soit blanc.
Ne t'étonne de rien par la comparaison du souvenir; étonne-toi de tout par la nouveauté de l'ignorance.
Étonne-toi de toute chose; car toute chose est différente dans la vie et semblable dans la mort.
Bâtis dans les différences; détruis dans les similitudes.
Ne te dirige pas vers des permanences; elles ne sont ni sur terre ni au ciel.
La raison étant permanente, tu la détruiras, et tu laisseras changer ta sensibilité.
Ne crains pas de te contredire: il n'y a point de contradiction dans le moment.
N'aime pas ta douleur; car elle ne durera point.
Considère tes ongles qui poussent, et les petites écailles de ta peau qui tombent.
Sois oublieux de toutes choses.
Avec un poinçon acéré tu t'occuperas à tuer patiemment tes souvenirs comme l'ancien empereur tuait les mouches.
Ne fais pas durer ton bonheur du souvenir jusqu'à l'avenir.
Ne te souviens pas et ne prévois pas.
Ne dis pas: je travaille pour acquérir: je travaille pour oublier. Sois oublieux de l'acquisition et du travail.
Lève-toi contre tout travail; contre toute activité qui excède le moment, lève-toi.
Que ta marche n'aille pas d'un bout à un autre; car il n'y a rien de tel; mais que chacun de tes pas soit une projection redressée.
Tu effaceras avec ton pied gauche la trace de ton pied droit.
La main droite doit ignorer ce que vient de faire la main droite.
Ne te connais pas toi-même.
Ne te préoccupe point de ta liberté: oublie-toi toi-même.
Et Monelle dit encore: Je te parlerai de mes paroles.
Les paroles sont des paroles tandis qu'elles sont parlées.
Les paroles conservées sont mortes et engendrent la pestilence.
Écoute mes paroles parlées et n'agis pas selon mes paroles écrites.
Ayant ainsi parlé dans la plaine, Monelle se tut et devint triste; car elle devait rentrer dans la nuit.
Et elle me dit de loin:
Oublie-moi et je te serai rendue.
Et je regardai par la plaine et je vis se lever les sœurs de Monelle.
II LES SŒURS DE MONELLE
L'ÉGOISTE
Par la petite haie qui entourait la maison grise d'éducation au sommet de la falaise, un bras d'enfant se tendit avec un paquet noué d'une faveur rose.
—Prends ça d'abord, dit une voix de fillette. Fais attention: ça se casse. Tu m'aideras après.
Une fine pluie tombait également sur les creux du rocher, la crique profonde, et criblait le remous des vagues au pied de la falaise. Le mousse qui épiait à la clôture s'avança et dit tout bas:
—Passe donc avant, dépêche-toi.
La fillette cria:
—Non, non, non! Je ne peux pas. Il faut cacher mon papier; je veux emporter les affaires qui sont à moi. Égoïste! égoïste! va! Tu vois bien que tu me fais mouiller!
Le mousse tourna la bouche et empoigna le petit paquet. Le papier trempé creva et dans la boue roulèrent des triangles de soie jaune et violette frappés de fleurs, des bandelettes de velours, un petit pantalon de poupée en batiste, un cœur d'or creux avec une charnière, et une bobine neuve de fil rouge. La fillette passa sur la haie; elle se piqua les mains aux brindillons durs, et ses lèvres tremblèrent.
—Là, tu vois, dit-elle. Tu as été très entêté. Toutes mes choses sont gâtées.
Son nez remonta, ses sourcils se rapprochèrent, sa bouche se distendit, et elle se mit à pleurer:
—Laisse-moi, laisse-moi. Je ne veux plus de toi. Va-t'en. Tu me fais pleurer. Je vais retourner avec Mademoiselle.
Puis elle ramassa tristement ses étoffes.
—Ma jolie bobine est perdue, dit-elle. Moi qui voulais broder la robe de Lili!
Par la poche horriblement ouverte de sa courte jupe on voyait une petite tête régulière de porcelaine avec une extraordinaire tignasse de cheveux blonds.
—Viens, lui souffla le mousse. Je suis sûr que ta Mademoiselle te cherche déjà.
Elle se laissa emmener en s'essuyant les yeux avec le revers d'une menotte tachée d'encre.
—Et quoi donc encore ce matin? demanda le mousse. Hier tu ne voulais plus.
—Elle m'a battue avec son manche à balai, dit la fillette en serrant les lèvres. Battue et enfermée dans l'armoire à charbon, avec les araignées et les bêtes. Quand je reviendrai, je mettrai le balai dans son lit, je brûlerai sa maison avec le charbon et je la tuerai avec ses ciseaux. Oui. (Elle mit sa bouche en pointe.) Oh! emmène-moi loin, que je ne la revoie plus. J'ai peur de son nez pincé et de ses lunettes. Je me suis bien vengée avant de m'en aller. Figure-toi qu'elle avait le portrait de son papa et de sa maman, dans des choses de velours, sur la cheminée. Des vieux; pas comme ma maman, à moi. Toi, tu ne peux pas savoir. Je les ai barbouillés avec du sel d'oseille. Ils seront affreux. C'est bien fait. Tu pourrais me répondre, au moins.
Le mousse levait les yeux sur la mer. Elle était sombre et brumeuse. Un rideau de pluie voilait toute la baie. On ne voyait plus les écueils ni les balises. Par moments le linceul humide tissé de gouttelettes filantes se trouait sur des paquets d'algues noires.
—On ne pourra pas marcher cette nuit, dit le mousse. Il faudra aller dans la cahute de la douane où il y a du foin.
—Je ne veux pas, c'est sale! cria la fillette.
—Tout de même, dit le mousse. As-tu envie de revoir ta Mademoiselle?
—Égoïste! dit la fillette qui éclata en sanglots. Je ne savais pas que tu étais comme ça. Si j'avais su, mon Dieu! moi qui ne te connaissais pas!
—Tu n'avais qu'à ne pas partir. Qui est-ce qui m'a appelé, l'autre matin, quand je passais sur la route?
—Moi? Oh! le menteur! Je ne serais pas partie si tu ne me l'avais pas dit. J'avais peur de toi. Je veux m'en aller. Je ne veux pas coucher dans du foin. Je veux mon lit.
—Tu es libre, dit le mousse.
Elle continua de marcher, en haussant les épaules. Après quelques instants:
—Si je veux bien, dit-elle, c'est parce que je suis mouillée, au moins.
La cahute s'étalait sur le versant de la mer, et les brins de chaume dressés dans la terre du toit ruisselaient silencieusement. Ils poussèrent la planche à l'entrée. Au fond était une sorte d'alcôve, faite avec des couvercles de caisse et remplie de foin.
La fillette s'assit. Le mousse lui enveloppa les pieds et les jambes d'herbe sèche.
—Ça pique, dit-elle.
—Ça réchauffe, dit le mousse.
Il s'assit près de la porte et guetta le temps. L'humidité le faisait grelotter faiblement.
—Tu n'as pas froid, au moins! dit la fillette. Après, tu seras malade, et qu'est-ce que je ferai, moi!
Le mousse secoua la tête. Ils restèrent sans parler. Malgré le ciel couvert, on éprouvait le crépuscule.
—J'ai faim, dit la fillette. Ce soir il y a de l'oie rôtie avec des marrons chez Mademoiselle. Oh! Tu n'as pensé à rien, toi. J'avais emporté des croûtes. Elles sont en bouillie. Tiens.
Elle tendit la main. Ses doigts étaient collés dans une panade froide.
—Je vais chercher des crabes, dit le mousse. Il y en a au bout des Pierres-Noires. Je prendrai la barque de la douane, en bas.
—J'aurai peur, toute seule.
—Tu ne veux pas manger?
Elle ne répondit rien.
Le mousse secoua les brindilles collées à sa vareuse et se glissa dehors. La pluie grise l'enveloppa. Elle entendit ses pas sucés dans la boue.
Puis il y eut des rafales, et le grand silence rythmé de l'averse. L'ombre vint, plus forte et plus triste. L'heure du dîner chez Mademoiselle était passée. L'heure du coucher était passée. Là-bas, sous les lampes d'huile suspendues, tout le monde dormait dans les lits blancs bordés. Quelques mouettes crièrent la tempête. Le vent tourbillonna et les lames canonnèrent dans les grands trous de la falaise. Dans l'attente de son dîner la fillette s'endormit, puis se réveilla. Le mousse devait jouer avec les crabes. Quel égoïste! Elle savait bien que les bateaux flottent toujours sur l'eau. Les gens se noient quand ils n'ont pas de bateau.
—Il sera bien attrapé, quand il verra que je dors, se dit-elle. Je ne lui répondrai pas un mot, je ferai semblant. Ce sera bien fait.
Vers le milieu de la nuit, elle se trouva sous le feu d'une lanterne. Un homme à caban pointu venait de la découvrir, blottie comme une souris. Sa figure était luisante d'eau et de lumière…
—Où est la barque? dit-il.
Et elle s'écria, dépitée:
—Oh! j'étais sûre! il ne m'a pas trouvé de crabes et il a perdu le bateau!
LA VOLUPTUEUSE
—Terrible, ça, dit la fillette, parce que ça saigne du sang blanc.
Elle incisait avec ses ongles des têtes vertes de pavots. Son petit camarade la regardait paisiblement. Ils avaient joué aux brigands parmi les marronniers, bombardé les roses avec des marrons frais, décapuchonné des glands nouveaux, posé le jeune chat qui miaulait sur les planches de la palissade. Le fond du jardin obscur, où montait un arbre fourchu, avait été l'île de Robinson. Une pomme d'arrosoir avait servi de conque guerrière pour l'attaque des sauvages. Des herbes à tête longue et noire, faites prisonnières, avaient été décapitées. Quelques cétoines bleues et vertes, capturées à la chasse, soulevaient lourdement leurs élytres dans le seau du puits. Ils avaient raviné le sable des allées, à force d'y faire passer des armées, avec des bâtons de parade. Maintenant, ils venaient de donner l'assaut à un tertre herbu de la prairie. Le soleil couchant les enveloppait d'une glorieuse lumière.
Ils s'établirent sur les positions conquises, un peu las, et admirèrent les lointaines brumes cramoisies de l'automne.
—Si j'étais Robinson, dit-il, et toi Vendredi, et s'il y avait une grande plage en bas, nous irions chercher des pieds de cannibales dans le sable.
Elle réfléchit et demanda:
—Est-ce que Robinson battait Vendredi pour se faire obéir?
—Je ne me rappelle plus, dit-il; mais ils ont battu les vilains vieux Espagnols, et les sauvages du pays de Vendredi.
—Je n'aime pas ces histoires, dit-elle: ce sont des jeux de garçon. Il va faire nuit. Si nous jouions à des contes: nous aurions peur pour de vrai.
—Pour de vrai?
—Tiens, crois-tu donc que la maison de l'Ogre, avec ses longues dents, ne vient pas tous les soirs au fond du bois?
Il la considéra et fit claquer ses mâchoires:
—Et quand il a mangé les sept petites princesses, ça a fait gnam, gnam, gnam.
—Non, pas ça, dit-elle; on ne peut être que l'Ogre ou le Petit Poucet. Personne ne sait le nom des petites princesses. Si tu veux, je vais faire la Belle qui dort dans son château, et tu viendras me réveiller. Il faudra m'embrasser très fort. Les princes embrassent terriblement, tu sais.
Il se sentit timide, et répondit:
—Je crois qu'il est trop tard pour dormir dans l'herbe. La Belle était sur son lit, dans un château entouré d'épines et de fleurs.
—Alors jouons à Barbe-Bleue, dit-elle. Je vais être ta femme et tu me défendras d'entrer dans la petite chambre. Commence: tu viens pour m'épouser. «Monsieur, je ne sais… Vos six femmes ont disparu d'une façon mystérieuse. Il est vrai que vous avez une belle et grande barbe bleue, et que vous demeurez dans un splendide château. Vous ne me ferez pas de mal, jamais, jamais?»
Elle l'implora du regard.
—Là, maintenant, tu m'as demandée en mariage, et mes parents ont bien voulu. Nous sommes mariés. Donne-moi toutes les clefs. «Et qu'est-ce que c'est que cette jolie toute petite-là?» Tu vas faire la grosse voix pour me défendre d'ouvrir.
Là, maintenant, tu t'en vas et je désobéis tout de suite. «Oh! l'horreur! six femmes assassinées!» Je m'évanouis, et tu arrives pour me soutenir. Voilà. Tu reviens en Barbe-Bleue. Fais la grosse voix. «Monseigneur, voici toutes les clefs que vous m'aviez confiées.» Tu me demandes où est la petite clef. «Monseigneur, je ne sais: je n'y ai pas touché.» Crie. «Monseigneur, pardonnez-moi, la voici: elle était tout au fond de ma poche.»
Alors tu vas regarder la clef. Il y avait du sang sur la clef?
—Oui, dit-il, une tache de sang.
—Je me rappelle, dit-elle. Je l'ai frottée, mais je n'ai pas pu l'ôter. C'était le sang des six femmes?
—Des six femmes.
—Il les avait toutes tuées, hein, parce qu'elles entraient dans la petite chambre? Comment les tuait-il? Il leur coupait la gorge, et il les suspendait dans le cabinet noir? Et le sang coulait par leurs pieds jusque sur le plancher? C'était du sang très rouge, rouge noir, pas comme le sang des pavots quand je les griffe. On vous fait mettre à genoux, pour vous couper la gorge, pas?
—Je crois qu'il faut se mettre à genoux, dit-il.
—Ça va être très amusant, dit-elle. Mais tu me couperas la gorge comme pour de vrai?
—Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue n'a pas pu la tuer.
—Ça ne fait rien, dit-elle. Pourquoi Barbe-Bleue n'a-t-il pas coupé la tête de sa femme?
—Parce que ses frères sont venus.
—Elle avait peur, pas?
—Très peur.
—Elle criait?
—Elle appelait sœur Anne.
—Moi, je n'aurais pas crié.
—Oui, mais, dit-il, Barbe-Bleue aurait eu le temps de te tuer. Sœur Anne était sur la tour, pour regarder l'herbe qui verdoie. Ses frères, qui étaient des mousquetaires très forts, sont arrivés au grand galop de leurs chevaux.
—Je ne veux pas jouer comme ça, dit la fillette. Ça m'ennuie. Puisque je n'ai pas de sœur Anne, voyons.
Elle se retourna gentiment vers lui:
—Puisque mes frères ne viendront pas, dit-elle, il faut me tuer, mon petit Barbe-Bleue, me tuer bien fort, bien fort!
Elle se mit à genoux. Il saisit ses cheveux, les ramena en avant, et leva la main.
Lente, les yeux clos et les cils frémissants, le coin des lèvres agité par un sourire nerveux, elle tendait le duvet de sa nuque, son cou, et ses épaules voluptueusement rentrées au tranchant cruel du sabre de Barbe-Bleue.
—Ou… ouh! cria-t-elle, ça va me faire mal!
LA PERVERSE
—Madge!
La voix monta par l'ouverture carrée du plancher. Une énorme vis de chêne poli traversait le toit rond et tournait avec un son rauque. La grande aile de toile grise clouée sur son squelette de bois s'envolait devant la lucarne parmi la poussière de soleil. Au-dessous, deux bêtes de pierre semblaient lutter régulièrement, tandis que le moulin ahannait et tremblait sur sa base. Toutes les cinq secondes, une ombre longue et droite coupait la petite chambre. L'échelle qui montait jusqu'au faîte intérieur était poudrée de farine.
—Madge, viens-tu? reprit la voix.
Madge avait appuyé sa main contre la vis de chêne. Un frottement continu lui chatouillait la peau, tandis qu'elle regardait, un peu penchée, la campagne plate. Le tertre du moulin s'y arrondissait comme une tête rasée. Les ailes tournantes frôlaient presque l'herbe courte où leurs images noires se poursuivaient sans jamais s'atteindre. Tant d'ânes semblaient avoir gratté leurs dos au ventre du mur faiblement cimenté que le crépi laissait voir les taches grises des pierres. Au bas du monticule, un sentier, creusé d'ornières desséchées, s'inclinait jusque vers le large étang où se trempaient des feuilles rouges.
—Madge, on s'en va! cria encore la voix.
—Eh bien, allez-vous-en, dit Madge tout bas.
La petite porte du moulin grinça. Elle vit trembler les deux oreilles de l'âne qui tâtait l'herbe du sabot, avec précaution. Un gros sac était affaissé sur son bât. Le vieux meunier et son garçon piquaient le derrière de l'animal. Ils descendirent tous par le chemin creux. Madge resta seule, sa tête passée dans la lucarne.
Comme ses parents l'avaient trouvée soir, étendue dans son lit à plat ventre, la bouche pleine de sable et de charbon, ils avaient consulté des médecins. Leur avis fut d'envoyer Madge à la campagne, et de lui fatiguer les jambes, le dos et les bras. Mais depuis qu'elle était au moulin, elle s'enfuyait dès l'aurore sous le petit toit, d'où elle considérait l'ombre tournoyante des ailes.
Tout à coup elle frémit de la pointe des cheveux aux talons. Quelqu'un avait soulevé le loquet de la porte.
—Qui est là? demanda Madge par l'ouverture carrée.
Et elle entendit une faible voix:
—Si l'on pouvait avoir un peu à boire: j'ai bien soif.
Madge regarda à travers les échelons. C'était un vieux mendiant de campagne. Il avait un pain dans son bissac.
—Il a du pain, se dit Madge; c'est dommage qu'il n'ait pas faim.
Elle aimait les mendiants, comme les crapauds, les limaces, et les cimetières, avec une certaine horreur.
Elle cria:
—Attendez un peu!
Puis descendit l'échelle, la face en avant. Quand elle fut en bas:
—Vous êtes bien vieux, dit-elle—et vous avez si soif?
—Oh! oui, ma bonne petite demoiselle, dit le vieil homme.
—Les mendiants ont faim, reprit Madge avec résolution. Moi j'aime le plâtre. Tenez.
Elle arracha une croûte blanche de la muraille et la mâcha. Puis elle dit:
—Tout le monde est sorti. Je n'ai pas de verre. Il y a la pompe.
Elle lui montra le manche recourbé. Le vieux mendiant se pencha. Tandis qu'il aspirait le jet, la bouche au tuyau, Madge tira subtilement le pain de son bissac et l'enfonça dans un tas de farine.
Quand il se retourna, les yeux de Madge dansaient.
—Par là, dit-elle, il y a le grand étang. Les pauvres peuvent y boire.
—Nous ne sommes pas des bêtes, dit le vieil homme.
—Non, reprit Madge, mais vous êtes malheureux. Si vous avez faim je vais voler un peu de farine et je vous en donnerai. Avec l'eau de l'étang, ce soir, vous pourrez faire de la pâte.
—De la pâte crue! dit le mendiant. On m'a donné un pain, merci bien, Mademoiselle.
—Et que feriez-vous, si vous n'aviez pas de pain? Moi, si j'étais aussi vieille, je me noierais. Les noyés doivent être très heureux. Ils doivent être beaux. Je vous plains beaucoup, mon pauvre homme.
—Dieu soit avec vous, bonne demoiselle, dit le vieil homme. Je suis bien las.
—Et vous aurez faim ce soir, lui cria Madge, pendant qu'il descendait la pente du tertre. N'est-ce pas, brave homme, vous aurez faim? Il faudra manger votre pain. Il faudra le tremper dans l'eau de l'étang, si vos dents sont mauvaises. L'étang est très profond.
Madge écouta jusqu'à ne plus entendre le bruit de ses pas. Elle tira doucement le pain de la farine, et le regarda. C'était une miche noire de village, maintenant tachée de blanc.
—Pouah! dit-elle. Si j'étais pauvre, je volerais du pain blond dans les belles boulangeries.
Quand le maître meunier rentra, Madge était couchée sur le dos, la tête dans la mouture. Elle serrait la miche sur sa taille, avec les deux mains; et, les yeux proéminents, les joues gonflées, un bout de langue violette entre les dents serrées, elle tâchait d'imiter l'image qu'elle se faisait d'une personne noyée.
Après qu'on eut mangé la soupe:
—Maître, dit Madge, n'est-ce pas qu'autrefois, il y a longtemps, longtemps, vivait dans ce moulin un géant énorme, qui faisait son pain avec des os d'hommes morts?
Le meunier dit:
—C'est des contes. Mais sous la colline, il y a des chambres de pierre qu'une société a voulu m'acheter, pour fouiller. Plus souvent je démolirais mon moulin. Ils n'ont qu'à ouvrir les vieilles tombes, dans leurs villes. Elles pourrissent assez.
—Ça devait craquer, hein, des os de morts, dit Madge. Plus que votre blé, maître! Et le géant faisait du très bon pain avec, très bon: et il le mangeait—oui, il le mangeait.
Le garçon Jean haussa les épaules. L'ahan du moulin s'était tu. Le vent n'enflait plus les ailes. Les deux bêtes circulaires de pierre avaient cessé de lutter. L'une pesait sur l'autre, silencieusement.
—Jean m'a dit, dans le temps, maître, reprit encore Madge, qu'on peut retrouver les noyés avec un pain où on a mis du vif-argent. On fait un petit trou dans la croûte et on verse. On jette le pain à l'eau, et il s'arrête juste sur le noyé.
—Est-ce que je sais? dit le meunier. C'est pas des occupations de jeunes demoiselles. En voilà des histoires, Jean!
—C'est mademoiselle Madge qui m'a demandé, répondit le garçon.
—Moi je mettrais du plomb de chasse, dit Madge. Il n'y a pas de vif-argent ici. Peut-être qu'on trouverait des noyés dans l'étang.
Devant la porte, elle attendit le crépuscule, son pain sous son tablier, du petit plomb serré dans le poing. Le mendiant devait avoir eu faim. Il s'était noyé dans l'étang. Elle ferait revenir son corps, et, comme le géant, elle pourrait moudre de la farine et pétrir de la pâte avec des os d'homme mort.
LA DÉÇUE
A la jonction de ces deux canaux, il y avait une écluse haute et noire; l'eau dormante était verte jusqu'à l'ombre des murailles; contre la cabane de l'éclusier, en planches goudronnées, sans une fleur, les volets battaient sous le vent; par la porte mi-ouverte, on voyait la mince figure pâle d'une petite fille, les cheveux éparpillés, la robe ramenée entre les jambes. Des orties s'abaissaient et se levaient sur la marge du canal; il y avait une volée de graines ailées du bas automne, et de petites bouffées de poussière blanche. La cabane semblait vide; la campagne était morne; une bande d'herbe jaunâtre se perdait à l'horizon.
Comme la courte lumière du jour défaillait, on entendit le souffle du petit remorqueur. Il parut au delà de l'écluse, avec le visage taché de charbon du chauffeur qui regardait indolemment par sa porte de tôle; et à l'arrière une chaîne se déroulait dans l'eau. Puis venait, flottante et paisible, une barge brune, large et aplatie; elle portait au milieu une maisonnette blanchement tenue, dont les petites vitres étaient rondes et rissolées; des volubilis rouges et jaunes rampaient autour des fenêtres, et sur les deux côtés du seuil il y avait des auges de bois pleines de terre avec des muguets, du réséda et des géraniums.
Un homme, qui faisait claquer une blouse trempée sur le bord de la barge, dit à celui qui tenait la gaffe:
—Mahot, veux-tu casser la croûte en attendant l'écluse?
—Ça va, répondit Mahot.
Il rangea la gaffe, enjamba une pile creuse de corde roulée, et s'assit entre les deux auges de fleurs. Son compagnon lui frappa sur l'épaule, entra dans la maisonnette blanche, et rapporta un paquet de papier gras, une miche longue et un cruchon de terre. Le vent fit sauter l'enveloppe huileuse sur les touffes de muguet. Mahot la reprit et la jeta vers l'écluse. Elle vola entre les pieds de la petite fille.
—Bon appétit, là-haut, cria l'homme; nous autres, on dîne.
Il ajouta:
—L'Indien, pour vous servir, ma payse. Tu pourras dire aux copains que nous avons passé par là.
—Es-tu blagueur, Indien, dit Mahot. Laisse donc cette jeunesse. C'est parce qu'il a la peau brune, Mademoiselle; nous l'appelons comme ça sur les chalands.
Et une petite voix fluette leur répondit:
—Où allez-vous, la barge?
—On mène du charbon dans le Midi, cria l'Indien.
—Où il y a du soleil? dit la petite voix.
—Tant que ça a tanné le cuir au vieux, répondit Mahot.
Et la petite voix reprit, après un silence:
—Voulez-vous me prendre avec vous, la barge?
Mahot s'arrêta de mâcher sa liche. L'Indien posa le cruchon pour rire.
—Voyez donc—la barge! dit Mahot. Mademoiselle Bargette! Et ton écluse? On verra ça demain matin. Le papa ne serait pas content.
—On se fait donc vieux dans le patelin? demanda l'Indien.
La petite voix ne dit plus rien, et la mince figure pâle rentra dans la cabane.
La nuit ferma les murailles du canal. L'eau verte monta le long des portes d'écluse. On ne voyait plus que la lueur d'une chandelle derrière les rideaux rouges et blancs, dans la maisonnette. Il y eut des clapotis réguliers contre la quille, et la barge se balançait en s'élevant. Un peu avant l'aube, les gonds grincèrent avec un roulement de chaîne et, l'écluse s'ouvrant, le bateau flotta plus loin, traîné par le petit remorqueur au souffle épuisé. Comme les vitres rondes reflétaient les premières nuées rouges, la barge avait quitté cette campagne morne, où le vent froid souffle sur les orties.
L'Indien et Mahot furent réveillés par le gazouillis tendre d'une flûte qui parlerait et de petits coups piqués aux vitres.
—Les moineaux ont eu froid, cette nuit, vieux, dit Mahot.
—Non, dit l'Indien, c'est une moinette: la gosse de l'écluse. Elle est là, parole d'honneur. Mince!
Ils ne se tinrent pas de sourire. La petite fille était rouge d'aurore, et elle dit de sa voix menue:
—Vous m'aviez permis de venir demain matin. Nous sommes demain matin. Je vais avec vous dans le soleil.
—Dans le soleil? dit Mahot.
—Oui, reprit la petite. Je sais. Où il y a des mouches vertes et des mouches bleues, qui éclairent la nuit; où il y a des oiseaux grands comme l'ongle qui vivent sur les fleurs; où les raisins montent après les arbres; où il y a du pain dans les branches et du lait dans les noix, et des grenouilles qui aboient comme les gros chiens et des… choses… qui vont dans l'eau, des… citrouilles—non—des bêtes qui rentrent leurs têtes dans une coquille. On les met sur le dos. On fait de la soupe avec. Des… citrouilles. Non… je ne sais plus… aidez-moi.
—Le diable m'emporte, dit Mahot. Des tortues, peut-être?
—Oui, dit la petite fille. Des… tortues.
—Pas tout ça, dit Mahot. Et ton papa?
—C'est papa qui m'a appris.
—Trop fort, dit l'Indien. Appris quoi?
—Tout ce que je dis, les mouches qui éclairaient, les oiseaux et les… citrouilles. Allez, papa était marin avant d'ouvrir l'écluse. Mais papa est vieux. Il pleut toujours chez nous. Il n'y a que des mauvaises plantes. Vous ne savez pas? J'avais voulu faire un jardin, un beau jardin dans notre maison. Dehors, il y a trop de vent. J'aurais enlevé les planches du parquet, au milieu; j'aurais mis de la bonne terre, et puis de l'herbe, et puis des roses, et puis des fleurs rouges qui se ferment la nuit, avec de beaux petits oiseaux, des rossignols, des bruants, et des linots pour causer. Papa m'a défendu. Il m'a dit que ça abîmerait la maison et que ça donnerait de l'humidité. Alors je n'ai pas voulu d'humidité. Alors je viens avec vous pour aller là-bas.
La barge flottait doucement. Sur les rives du canal, les arbres fuyaient à la file. L'écluse était loin. On ne pouvait virer de bord. Le remorqueur sifflait en avant.
—Mais tu ne verras rien, dit Mahot. Nous n'allons pas en mer. Jamais nous ne trouverons tes mouches, ni tes oiseaux, ni tes grenouilles. Il y aura un peu plus de soleil—voilà tout.—Pas vrai, l'Indien?
—Pour sûr, dit-il.
—Pour sûr? répéta la petite fille. Menteurs! Je sais bien, allez.
L'Indien haussa les épaules.
—Faut pas mourir de faim, dit-il, tout de même. Viens manger ta soupe, Bargette.
Et elle garda ce nom. Par les canaux gris et verts, froids et tièdes, elle leur tint compagnie sur la barge, attendant le pays des miracles. La barge longea les champs bruns, avec leurs pousses délicates: et les arbrisseaux maigres commencèrent à remuer leurs feuilles; et les moissons jaunirent, et les coquelicots se tendirent comme des coupelles rouges vers les nuages. Mais Bargette ne devint pas gaie avec l'été. Assise entre les auges de fleurs, tandis que l'Indien ou Mahot menaient la gaffe, elle pensait qu'on l'avait trompée. Car bien que le soleil jetât ses ronds joyeux sur le plancher par les petites vitres rissolées, malgré les martins-pêcheurs qui croisaient sur l'eau, et les hirondelles qui secouaient leur bec mouillé, elle n'avait pas vu les oiseaux qui vivent sur les fleurs, ni le raisin qui montait aux arbres, ni les grosses noix pleines de lait, ni les grenouilles pareilles à des chiens.
La barge était arrivée dans le Midi. Les maisons sur les bords du canal étaient feuillues et fleuries. Les portes étaient couronnées de tomates rouges, et il y avait des rideaux de piments enfilés aux fenêtres.
—C'est tout, dit un jour Mahot. On va bientôt débarquer le charbon et revenir. Le papa sera content, hein?
Bargette secoua la tête.
Et le matin, le bateau étant à l'amarre, ils entendirent encore des coups menus piqués aux vitres rondes:
—Menteurs! cria une voix fluette.
L'Indien et Mahot sortirent de la petite maison. Une mince figure pâle se tourna vers eux, sur la rive du canal; et Bargette leur cria de nouveau, s'enfuyant derrière la côte:
—Menteurs! Vous êtes tous des menteurs!
LA SAUVAGE
Le père de Bûchette la menait au bois dès le point du jour, et elle restait assise près de lui, tandis qu'il abattait les arbres. Bûchette voyait la hache s'enfoncer et faire voler d'abord de maigres copeaux d'écorce; souvent les mousses grises venaient ramper sur sa figure. «Gare!» criait le père de Bûchette, quand l'arbre s'inclinait avec un craquement qui semblait souterrain. Elle était un peu triste devant le monstre allongé dans la clairière, avec ses branches meurtries et ses rameaux blessés. Le soir un cercle rougeâtre de meules de charbon s'allumait dans l'ombre. Bûchette savait l'heure où il fallait ouvrir le panier de jonc pour tendre à son père la cruche de grès et le morceau de pain brun. Il s'étendait parmi les branchilles éclatées pour mâcher lentement. Bûchette mangeait la soupe au retour. Elle courait autour des arbres marqués, et si son père ne la regardait pas, elle se cachait pour faire: «Hou!»
Il y avait là une caverne noire qu'on appelait Sainte-Marie-Gueule-de-Loup, pleine de ronces et sonore d'échos. Haussée sur la pointe des pieds, Bûchette la considérait de loin.
Un matin d'automne, les cimes fanées de la forêt encore brûlantes d'aurore, Bûchette vit tressaillir une chose verte devant la Gueule-de-Loup. Cette chose avait des bras et des jambes, et la tête semblait d'une petite fille âgée autant que Bûchette elle-même.
D'abord Bûchette eut peur d'approcher. Elle n'osait même pas appeler son père. Elle pensait que c'était là une des personnes qui répondaient dans la Gueule-de-Loup, lorsqu'on y parlait fort. Elle ferma les yeux, craignant de remuer et d'attirer quelque attaque sinistre. Et, penchant la tête, elle entendit un sanglot qui venait de par là. Cette étrange petite fille verte pleurait. Alors Bûchette rouvrit les yeux, et elle eut de la peine. Car elle voyait la figure verte, douce et triste, mouillée de larmes, et deux petites mains vertes nerveuses se pressaient sur la gorge de la fillette extraordinaire.
—Elle est peut-être tombée dans de mauvaises feuilles, qui déteignent, se dit Bûchette.
Et, courageuse, elle traversa des fougères hérissées de crochets et de vrilles, jusqu'à toucher presque la singulière figure. Des petits bras verdoyants s'allongèrent vers Bûchette, parmi les ronces flétries.
—Elle est pareille à moi, se dit Bûchette, mais elle a une drôle de couleur.
La créature verte pleurante était demi-vêtue par une sorte de tunique faite de feuilles cousues. C'était vraiment une petite fille, qui avait la teinte d'une plante sauvage. Bûchette imaginait que ses pieds étaient enracinés en terre. Mais elle les remuait très lestement.
Bûchette lui caressa les cheveux et lui prit la main. Elle se laissa emmener, toujours pleurante. Elle semblait ne pas savoir parler.
—Hélas! mon Dieu, une diablesse verte! cria le père de Bûchette, quand il la vit venir.—D'où arrives-tu, petite, pourquoi es-tu verte? Tu ne sais pas répondre?
On ne pouvait savoir si la fille verte avait entendu. «Peut-être qu'elle a faim», dit-il. Et il lui offrit le pain et la cruche. Elle tourna le pain dans ses mains et le jeta par terre; elle secoua la cruche pour écouter le bruit du vin.
Bûchette pria son père de ne pas laisser cette pauvre créature dans la forêt, pendant la nuit. Les meules de charbon brillèrent une à une, au crépuscule, et la fille verte regardait les feux en tremblant. Quand elle entra dans la petite maison, elle s'enfuit devant la lumière. Elle ne put s'accoutumer aux flammes, et poussait un cri, chaque fois qu'on allumait la chandelle.
En la voyant, la mère de Bûchette fit le signe de croix. «Dieu m'aide, dit-elle, si c'est un démon; mais ce n'est point une chrétienne.»
Cette fille verte ne voulut toucher ni le pain, ni le sel, ni le vin, d'où il paraissait clairement qu'elle ne pouvait avoir été baptisée, ni présentée à la communion. Le curé fut averti, et il passait le seuil dans le moment où Bûchette offrait à la créature des fèves en gousse.
Elle parut très joyeuse, et se mit à fendre aussitôt la tige avec ses ongles, pensant trouver les fèves à l'intérieur. Et, déçue, elle se remit à pleurer jusqu'à ce que Bûchette lui eût ouvert une gousse. Alors elle grignota les fèves en regardant le prêtre.
Quoiqu'on fît venir le maître d'école, on ne put lui faire entendre une parole humaine, ni prononcer un son articulé. Elle pleurait, riait, ou poussait des cris.
Le curé l'examina fort soigneusement, mais ne parvint à découvrir sur son corps aucune marque du démon. Le dimanche suivant, on la conduisit à l'église, où elle ne manifesta point de signes d'inquiétude, sinon qu'elle gémit quand elle fut mouillée d'eau bénite. Mais elle ne recula pas devant l'image de la croix, et, passant ses mains sur les saintes plaies et les déchirures d'épines, elle parut affligée.
Les gens du village en eurent grande curiosité; quelques-uns de la crainte; et, malgré l'avis du curé, on parla d'elle comme de la «diablesse verte».
Elle ne se nourrissait que de graines et de fruits; et toutes les fois qu'on lui présentait les épis ou les rameaux, elle fendait la tige ou le bois, et pleurait de désappointement. Bûchette ne parvint point à lui apprendre en quel endroit il fallait chercher les grains de blé ou les cerises, et sa déception était toujours semblable.
Par imitation elle put bientôt porter du bois, de l'eau, balayer, essuyer et même coudre, bien qu'elle maniât la toile avec une certaine répulsion. Mais elle ne se résigna jamais à faire le feu, ou même à s'approcher de l'âtre.
Cependant Bûchette grandissait, et ses parents voulurent la mettre en service. Elle prit du chagrin, et le soir, sous les draps, elle sanglotait doucement. La fille verte regardait piteusement sa petite amie. Elle fixait les prunelles de Bûchette, le matin, et ses propres yeux se remplissaient de larmes. Puis la nuit, quand Bûchette pleura, elle sentit une main douce qui lui caressait les cheveux, une bouche fraîche sur sa joue.
Le terme s'approchait où Bûchette devait entrer en servitude. Elle sanglotait maintenant, presque aussi lamentable que la créature verte, le jour où on l'avait trouvée abandonnée devant la Gueule-de-Loup.
Et le dernier soir, quand le père et la mère de Bûchette furent endormis, la fille verte caressa les cheveux de la pleureuse et lui prit la main. Elle ouvrit la porte, et allongea le bras dans la nuit. De même que Bûchette l'avait conduite autrefois vers les maisons des hommes, elle l'emmena par la main vers la liberté inconnue.
LA FIDÈLE
L'amoureux de Jeanie était devenu matelot et elle était seule, toute seule. Elle écrivit une lettre et la scella de son petit doigt et la jeta dans la rivière parmi les longues herbes rouges. Ainsi elle irait jusqu'à l'Océan. Jeanie ne savait pas vraiment écrire; mais son amoureux devait comprendre puisque la lettre était d'amour. Et elle attendit longtemps la réponse venue de la mer; et la réponse ne vint pas. Il n'y avait pas de rivière pour couler de lui jusqu'à Jeanie.
Et un jour Jeanie partit à la recherche de son amoureux. Elle regardait les fleurs d'eau et leurs tiges penchées; et toutes les fleurs s'inclinaient vers elle. Et Jeanie disait en marchant: «Sur la mer il y a un bateau—dans le bateau il y a une chambre—dans la chambre il y a une cage—dans la cage il y a un oiseau—dans l'oiseau il y a un cœur—dans le cœur il y a une lettre—dans la lettre il y a écrit: J'aime Jeanie.—J'aime Jeanie est dans la lettre, la lettre est dans le cœur, le cœur est dans l'oiseau, l'oiseau est dans la cage, la cage est dans la chambre, la chambre est dans le bateau, le bateau est très loin sur la grande mer.»
Et comme Jeanie ne craignait pas les hommes, les meuniers poussiéreux, la voyant simple et douce, l'anneau d'or au doigt, lui offraient du pain et lui permettaient de coucher parmi les sacs de farine avec un baiser blanc.
Ainsi elle traversa son pays de rochers fauves, et la contrée des basses forêts, et les prairies plates qui entourent le fleuve près des cités. Beaucoup de ceux qui hébergeaient Jeanie lui donnaient des baisers; mais elle ne les rendait jamais—car les baisers infidèles que rendent les amantes sont marqués sur leurs joues avec des traces de sang.
Elle parvint dans la ville maritime où son amoureux s'était embarqué. Sur le port, elle chercha le nom de son navire, mais elle ne put le trouver, car le navire avait été envoyé dans la mer d'Amérique, pensa Jeanie.
Des rues noires obliques descendaient aux quais des hauteurs de la ville. Certaines étaient pavées, avec un ruisseau dans le milieu; d'autres n'étaient que d'étroits escaliers faits de dalles anciennes.
Jeanie aperçut des maisons peintes en jaune et en bleu avec des têtes de négresse et des images d'oiseaux à bec rouge. Le soir, de grosses lanternes se balancèrent devant les portes. On y voyait entrer des hommes qui paraissaient ivres.
Jeanie pensa que c'étaient les hôtelleries des matelots revenant du pays des femmes noires et des oiseaux de couleur. Et elle eut un grand désir d'attendre son amoureux dans une telle hôtellerie qui avait peut-être l'odeur du lointain Océan.
Levant la tête, elle vit des figures blanches de femmes: appuyées aux fenêtres grillées où elles prenaient un peu de fraîcheur. Jeanie poussa une double porte et se trouva dans une salle carrelée, parmi des femmes demi-nues, avec des robes roses. Au fond de l'ombre chaude un perroquet faisait mouvoir lentement ses paupières. Il y avait encore un peu de mousse dans trois gros verres étranglés, sur la table.
Quatre femmes entourèrent Jeanie en riant, et elle en aperçut une autre vêtue d'étoffe sombre, qui cousait dans une petite loge.
—Elle est de la campagne, dit une des femmes.
—Chut! dit une autre, faut rien dire.
Et toutes ensemble lui crièrent:
—Veux-tu boire, mignonne?
Jeanie se laissa embrasser, et but dans un des verres étranglés. Une grosse femme vit l'anneau.
—Vous parlez, et c'est marié!
Toutes ensemble reprirent:
—T'es mariée, mignonne?
Jeanie rougit, car elle ne savait si elle était vraiment mariée, ni comment on devait répondre.
—Je les connais, ces mariées, dit une femme. Moi aussi, quand j'étais petite, quand j'avais sept ans, je n'avais pas de jupon. Je suis allée toute nue au bois pour bâtir mon église—et tous les petits oiseaux m'aidaient à travailler! Il y avait le vautour pour arracher la pierre, et le pigeon, avec son gros bec, pour la tailler, et le bouvreuil pour jouer de l'orgue. Voilà mon église de noces et ma messe.
—Mais cette mignonne a son alliance, pas? dit la grosse femme.
Et toutes ensemble crièrent:
—Vrai, une alliance?
Alors elles embrassèrent Jeanie l'une après l'autre, et la caressèrent, et la firent boire, et on parvint à faire sourire la dame qui cousait dans la petite loge.
Cependant un violon jouait devant la porte et Jeanie s'était endormie. Deux femmes la portèrent doucement sur un lit, dans une chambrette, par un petit escalier.
Puis toutes ensemble dirent:
—Faut lui donner quelque chose. Mais quoi?
Le perroquet se réveilla et jabota.
—Je vas vous dire, expliqua la grosse.
Et elle parla longuement à voix basse. Une des femmes s'essuya les yeux.
—C'est vrai, dit-elle, nous n'en avons pas eu, ça nous portera bonheur.
—Pas? elle pour nous quatre, dit une autre.
—On va demander à Madame de nous permettre, dit la grosse.
Et le lendemain, quand Jeanie s'en alla, elle avait à chaque doigt de sa main gauche un anneau d'alliance. Son amoureux était bien loin; mais elle frapperait à son cœur, pour y rentrer, avec ses cinq anneaux d'or.
LA PRÉDESTINÉE
Sitôt qu'elle fut assez haute, Ilsée eut coutume d'aller tous les matins devant sa glace et de dire: «Bonjour, ma petite Ilsée». Puis elle baisait le verre froid et fronçait les lèvres. L'image semblait venir seulement. Elle était très loin, en réalité. L'autre Ilsée, plus pâle, qui se levait des profondeurs du miroir, était une prisonnière à la bouche gelée. Ilsée la plaignait, car elle paraissait triste et cruelle. Son sourire matinal était une aube blême encore teinte de l'horreur nocturne.
Cependant Ilsée l'aimait et lui parlait: «Personne ne te dit bonjour, pauvre petite Ilsée. Embrasse-moi, tiens. Nous irons nous promener aujourd'hui, Ilsée. Mon amoureux viendra nous chercher. Viens-t'en». Ilsée se détournait, et l'autre Ilsée, mélancolique, s'enfuyait vers l'ombre lumineuse.
Ilsée lui montrait ses poupées et ses robes. «Joue avec moi. Habille-toi avec moi.» L'autre Ilsée, jalouse, élevait aussi vers Ilsée des poupées plus blanches et des robes décolorées. Elle ne parlait pas, et ne faisait que remuer les lèvres en même temps qu'Ilsée.
Quelquefois Ilsée s'irritait, comme une enfant, contre la dame muette, qui s'irritait à son tour. «Méchante, méchante Ilsée! criait-elle. Veux-tu me répondre, veux-tu m'embrasser!» Elle frappait le miroir de la main. Une étrange main, qui ne tenait à aucun corps, apparaissait devant la sienne. Jamais Ilsée ne put atteindre l'autre Ilsée.
Elle lui pardonnait durant la nuit; et, heureuse de la retrouver, elle sautait de son lit, pour l'embrasser, en lui murmurant: «Bonjour ma petite Ilsée».
Quand Ilsée eut un vrai fiancé, elle le mena devant sa glace et dit à l'autre Ilsée: «Regarde mon amoureux, et ne le regarde pas trop. Il est à moi, mais je veux bien te le faire voir. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de t'embrasser avec moi, tous les matins». Le fiancé se mit à rire. Ilsée dans le miroir sourit aussi. «N'est-ce pas qu'il est beau et que je l'aime?» dit Ilsée. «Oui, oui», répondit l'autre Ilsée. «Si tu le regardes trop, je ne t'embrasserai plus, dit Ilsée. Je suis aussi jalouse que toi, va. Au revoir, ma petite Ilsée.»
A mesure qu'Ilsée apprit l'amour, Ilsée dans le miroir devint plus triste. Car son amie ne venait plus la baiser le matin. Elle la tenait en grand oubli. Plutôt l'image de son fiancé courait, après la nuit, vers le réveil d'Ilsée. Pendant la journée, Ilsée ne voyait plus la dame du miroir, tandis que son fiancé la regardait. «Oh! disait Ilsée, tu ne penses plus à moi, vilain. C'est l'autre que tu regardes. Elle est prisonnière; elle ne viendra jamais. Elle est jalouse de toi; mais je suis plus jalouse qu'elle. Ne la regarde pas, mon aimé; regarde moi. Méchante Ilsée du miroir, je te défends de répondre à mon fiancé. Tu ne peux pas venir; tu ne pourras jamais venir. Ne me le prends pas, méchante Ilsée. Après que nous serons mariés, je lui permettrai de t'embrasser avec moi. Ris, Ilsée. Tu seras avec nous.»
Ilsée devint jalouse de l'autre Ilsée. Si la journée baissait sans que l'aimé fût venu: «Tu le chasses, tu le chasses, criait Ilsée, avec ta mauvaise figure. Méchante, va-t-en, laisse-nous».
Et Ilsée cacha sa glace sous un linge blanc et fin. Elle souleva un pan afin d'enfoncer le dernier petit clou. «Adieu, Ilsée», dit-elle.
Pourtant son fiancé continuait à sembler las. «Il ne m'aime plus, pensa Ilsée; il ne vient plus, je reste seule, seule. Où est l'autre Ilsée? Est-elle partie avec lui?» De ses petits ciseaux d'or, elle fendit un peu la toile, pour regarder. Le miroir était couvert d'une ombre blanche.
«Elle est partie», pensa Ilsée.
—Il faut, se dit Ilsée, être très patiente. L'autre Ilsée sera jalouse et triste. Mon aimé reviendra. Je saurai l'attendre.
Tous les matins, sur l'oreiller, près de son visage, il lui semblait le voir, dans son demi-sommeil: «Oh! mon aimé, murmurait-elle, es-tu donc revenu? Bonjour, bonjour, mon petit aimé». Elle avançait la main et touchait le drap frais.
—Il faut, se dit encore Ilsée, être très patiente.
Ilsée attendit longtemps son fiancé. Sa patience se fondit en larmes. Un brouillard humide enveloppait ses yeux. Des lignes mouillées parcouraient ses joues. Toute sa figure se creusait. Chaque jour, chaque mois, chaque année la flétrissait d'un doigt plus pesant.
—Oh! mon aimé, dit Ilsée, je doute de toi.
Elle coupa le linge blanc à l'intérieur du miroir, et, dans le cadre pâle, apparut la glace, pleine de taches obscures. Le miroir était sillonné de rides claires et, là où le tain s'était séparé du verre, on voyait des lacs d'ombre.
L'autre Ilsée vint au fond de la glace, vêtue de noir, comme Ilsée, le visage amaigri, marqué par les signaux étranges du verre qui ne reflète parmi le verre qui reflète. Et le miroir semblait avoir pleuré.
—Tu es triste, comme moi, dit Ilsée.
La dame du miroir pleura. Ilsée la baisa et dit: «Bonsoir, ma pauvre Ilsée.»
Et, entrant dans sa chambre, avec sa lampe à la main, Ilsée fut surprise: car l'autre Ilsée, une lampe à la main, s'avançait vers elle, le regard triste. Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s'assit sur son lit. Et l'autre Ilsée leva sa lampe au-dessus de sa tête et s'assit près d'elle.
—Je comprends bien, pensa Ilsée. La dame du miroir s'est délivrée. Elle est venue me chercher. Je vais mourir.
LA RÊVEUSE
Après la mort de ses parents, Marjolaine resta dans leur petite maison avec sa vieille nourrice. Ils lui avaient laissé un toit de chaume bruni et le manteau de la grande cheminée. Car le père de Marjolaine avait été conteur et bâtisseur de rêves. Quelque ami de ses belles idées lui avait prêté sa terre pour construire, un peu d'argent pour songer. Il avait longtemps mélangé diverses espèces d'argile avec des poussières de métaux, afin de cuire un sublime émail. Il avait essayé de fondre et de dorer d'étranges verreries. Il avait pétri des noyaux de pâte dure percés de «lanternes», et le bronze refroidi s'irisait comme la surface des mares. Mais il ne restait de lui que deux ou trois creusets noircis, des plaques frustes d'airain bossuées de scories, et sept grandes cruches décolorées au-dessus du foyer. Et de la mère de Marjolaine, une fille pieuse de la campagne, il ne restait rien: car elle avait vendu pour «l'argilier» même son chapelet d'argent.
Marjolaine grandit près de son père, qui portait un tablier vert, dont les mains étaient toujours terreuses et les prunelles injectées de feu. Elle admirait les sept cruches de la cheminée, enduites de fumée, pleines de mystère, semblables à un arc-en-ciel creux et ondulé. Morgiane eût fait sortir de la cruche sanglante un brigand frotté d'huile, avec un sabre couvert par des fleurs de Damas. Dans la cruche orangée, on pouvait, comme Aladdin, trouver des fruits de rubis, des prunes d'améthyste, des cerises de grenat, des coings de topaze, des grappes d'opale, et des baies de diamant. La cruche jaune était remplie de poudre d'or que Camaralzaman avait cachée sous des olives. On voyait un peu une des olives sous le couvercle, et le bord du vase était luisant. La cruche verte devait être fermée par un grand sceau de cuivre, marqué par le roi Salomon. L'âge y avait peint une couche de vert-de-gris; car cette cruche habitait autrefois l'Océan, et depuis plusieurs milliers d'années elle contenait un génie, qui était prince. Une très jeune fille sage saurait briser l'enchantement à la pleine lune, avec la permission du roi Salomon, qui a donné la voix aux mandragores. Dans la cruche bleu clair, Giauharé avait enclos toutes ses robes marines, tissées d'algues, gemmées d'algues et tachées de la pourpre des coquillages. Tout le ciel du Paradis terrestre, et les fruits riches de l'arbre, et les écailles enflammées du serpent, et le glaive ardent de l'ange étaient enfermés par la cruche bleu sombre, pareille à l'énorme cupule azurée d'une fleur australe. Et la mystérieuse Lilith avait versé tout le ciel du Paradis céleste dans la dernière cruche: car elle se dressait, violette et rigide comme le camail de l'évêque.
Ceux qui ignoraient ces choses ne voyaient que sept vieilles cruches décolorées, sur le manteau renflé de l'âtre. Mais Marjolaine savait la vérité, par les contes de son père. Au feu d'hiver, parmi l'ombre changeante des flammes du bois et de la chandelle, elle suivait des yeux, jusqu'à l'heure où elle allait dormir, le grouillement des merveilles.
Cependant la huche à pain étant vide, avec la boîte à sel, la nourrice implorait Marjolaine. «Marie-toi, disait-elle, ma fleurette aimée: votre mère pensait à Jean; veux-tu pas épouser Jean? Ma Jolaine, ma Jolaine, quelle jolie mariée tu feras!»
—La mariée de la Marjolaine a eu des chevaliers, dit la rêveuse; j'aurai un prince.
—Princesse Marjolaine, dit la nourrice, épousez Jean, tu le feras prince.
—Nenni, nourrice, dit la rêveuse; j'aime mieux filer. J'attends mes diamants et mes robes pour un plus beau génie. Achète du chanvre et des quenouilles et un fuseau poli. Nous aurons notre palais bientôt. Il est pour le moment dans un désert noir d'Afrique. Un magicien l'habite, couvert de sang et de poisons. Il verse dans le vin des voyageurs une poudre brune qui les change en bêtes velues. Le palais est éclairé de torches vives, et les nègres qui servent aux repas ont des couronnes d'or. Mon prince tuera le magicien, et le palais viendra dans notre campagne, et tu berceras mon enfant.
—O Marjolaine, épouse Jean! dit la vieille nourrice.
Marjolaine s'assit et fila. Patiemment elle tourna le fuseau, tordit le chanvre, et le détordit. Les quenouilles s'amincissaient et se regonflaient. Près d'elle Jean vint s'asseoir et l'admira. Mais elle n'y prenait point garde. Car les sept cruches de la grande cheminée étaient pleines de rêves. Pendant le jour elle croyait les entendre gémir ou chanter. Quand elle s'arrêtait de filer, la quenouille ne frémissait plus pour les cruches, et le fuseau cessait de leur prêter ses bruissements.
—O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les soirs.
Mais au milieu de la nuit la rêveuse se levait. Comme Morgiane, elle jetait contre les cruches des grains de sable, pour éveiller les mystères. Et cependant le brigand continuait à dormir; les fruits précieux ne cliquetaient pas, elle n'entendait pas couler la poudre d'or, ni se froisser l'étoffe des robes, et le sceau de Salomon pesait lourdement sur le prince enfermé.
Marjolaine jetait un à un les grains de sable. Sept fois ils tintaient contre la terre dure des cruches; sept fois le silence recommençait.
—O Marjolaine, épouse Jean, lui disait la vieille nourrice tous les matins.
Alors Marjolaine fronça le sourcil lorsqu'elle voyait Jean, et Jean ne vint plus. Et la vieille nourrice fut trouvée morte, une aube, assez souriante. Et Marjolaine mit une robe noire, une cornette sombre, et continua de filer.
Toutes les nuits elle se levait, et, comme Morgiane, elle jetait contre les cruches des grains de sable pour éveiller les mystères. Et les rêves dormaient toujours.
Marjolaine devint vieille en sa patience. Mais le prince emprisonné sous le sceau du roi Salomon était toujours jeune, sans doute, ayant vécu des milliers d'années. Une nuit de pleine lune, la rêveuse se leva comme une assassine, et prit un marteau. Elle brisa furieusement six cruches, et la sueur d'angoisse coulait de son front. Les vases claquèrent et s'ouvrirent: ils étaient vides. Elle hésita devant la cruche où Lilith avait versé le Paradis violet; puis elle l'assassina comme les autres. Parmi les débris roula une rose sèche et grise de Jéricho. Quand Marjolaine voulut la faire fleurir, elle s'éparpilla en poussière.
L'EXAUCÉE
Cice replia ses jambes dans son petit lit et tendit l'oreille contre le mur. La fenêtre était pâle. Le mur vibrait et semblait dormir avec une respiration étouffée. Le petit jupon blanc s'était gonflé sur la chaise, d'où deux bas pendaient ainsi que des jambes noires molles et vides. Une robe marquait mystérieusement le mur comme si elle avait voulu grimper jusqu'au plafond. Les planches du parquet criaient faiblement dans la nuit. Le pot à eau était pareil à un crapaud blanc, accroupi dans la cuvette et humant l'ombre.
—Je suis trop malheureuse, dit Cice. Et elle se mit à pleurer dans son drap. Le mur soupira plus fort; mais les deux jambes noires restèrent inertes, et la robe ne continua pas de grimper, et le crapaud blanc accroupi ne ferma pas sa gueule humide.
Cice dit encore:
—Puisque tout le monde m'en veut, puisqu'on n'aime que mes sœurs ici, puisqu'on m'a laissé aller me coucher pendant le dîner, je m'en irai, oui, je m'en irai très loin. Je suis une Cendrillon, voilà ce que je suis. Je leur montrerai bien, moi. J'aurai un prince, moi; et elles n'auront personne, absolument personne. Et je viendrai dans ma belle voiture, avec mon prince; voilà ce que je ferai. Si elles sont bonnes, dans ce temps-là, je leur pardonnerai. Pauvre Cendrillon, vous verrez qu'elle est meilleure que vous, allez.
Son petit cœur grossit encore, pendant qu'elle enfilait ses bas et qu'elle nouait son jupon. La chaise vide resta au milieu de la chambre, abandonnée.
Cice descendit doucement à la cuisine, et pleura de nouveau, agenouillée devant l'âtre, les mains plongées dans les cendres.
Le bruit régulier d'un rouet la fit retourner. Un corps tiède et velu frôla ses jambes.
—Je n'ai pas de marraine, dit Cice, mais j'ai mon chat. Pas?
Elle tendit ses doigts, et il les lécha lentement, comme avec une petite râpe chaude.
—Viens, dit Cice.
Elle poussa la porte du jardin, et il y eut un grand souffle de fraîcheur. Une tache sombrement verdâtre marquait la pelouse; le grand sycomore frémissait, et des étoiles paraissaient suspendues entre les branches. Le potager était clair, au delà des arbres, et des cloches à melon luisaient.
Cice rasa deux bouquets d'herbes longues, qui la chatouillèrent finement. Elle courut parmi les cloches où voltigeaient de courtes lueurs.
—Je n'ai pas de marraine: sais-tu faire une voiture, chat? dit-elle.
La petite bête bâilla vers le ciel où des nuages gris chassaient.
—Je n'ai pas encore de prince, dit Cice. Quand viendra-t-il?
Assise près d'un gros chardon violacé, elle regarda la haie du potager. Puis elle ôta une de ses pantoufles, et la jeta de toutes ses forces par-dessus les groseilliers. La pantoufle tomba sur la grand'route.
Cice caressa le chat et dit:
—Écoute, chat. Si le prince ne me rapporte pas ma pantoufle, je t'achèterai des bottes et nous voyagerons pour le trouver. C'est un très beau jeune homme. Il est habillé de vert, avec des diamants. Il m'aime beaucoup, mais il ne m'a jamais vue. Tu ne seras pas jaloux. Nous demeurerons ensemble, tous les trois. Je serai plus heureuse que Cendrillon, parce que j'ai été plus malheureuse. Cendrillon allait au bal tous les soirs, et on lui donnait des robes très riches. Moi, je n'ai que toi, mon petit chat chéri.
Elle embrassa son museau de maroquin mouillé. Le chat jeta un faible miaulement et passa une patte sur son oreille. Puis il se lécha et ronronna.
Cice cueillit des groseilles vertes.
—Une pour moi, une pour mon prince, une pour toi. Une pour mon prince, une pour toi, une pour moi. Une pour toi, une pour moi, une pour mon prince. Voilà comme nous vivrons. Nous partagerons tout pour nous trois, et nous n'aurons pas de sœurs méchantes.
Les nuages gris s'étaient amassés dans le ciel. Une bande blême s'élevait vers l'Orient. Les arbres se baignaient dans une pénombre livide. Tout à coup une bouffée de vent glacé secoua le jupon de Cice. Les choses frissonnèrent. Le chardon violet s'inclina deux ou trois fois. Le chat fit le gros dos et hérissa tous ses poils.
Cice entendit au loin sur la route une rumeur grinçante de roues.
Un feu terne courut aux cimes balancées des arbres et le long du toit de la petite maison.
Puis le roulement s'approcha. Il y eut des hennissements de chevaux, et un murmure confus de voix d'hommes.
—Écoute, chat, dit Cice. Écoute. Voilà une grande voiture qui arrive. C'est la voiture de mon prince. Vite, vite: il va m'appeler.
Une pantoufle de cuir mordoré vola par-dessus les groseilliers, et tomba au milieu des cloches.
Cice courut vers la barrière d'osier et l'ouvrit.
Une voiture longue et obscure avançait pesamment. Le bicorne du cocher était éclairé par un rayon rouge. Deux hommes noirs marchaient de chaque côté des chevaux. L'arrière-train de la voiture était bas et oblong comme un cercueil. Une odeur fade flottait dans la brise d'aurore.
Mais Cice ne comprit rien de tout cela. Elle ne voyait qu'une chose: la voiture merveilleuse était là. Le cocher du prince était coiffé d'or. Le coffre lourd était plein des joyaux des noces. Ce parfum terrible et souverain l'enveloppait de royauté.
Et Cice tendit les bras en criant:
—Prince, emmenez-moi, emmenez-moi!
L'INSENSIBLE
La princesse Morgane n'aimait personne. Elle avait une candeur froide, et vivait parmi les fleurs et les miroirs. Elle piquait dans ses cheveux des roses rouges et se regardait. Elle ne voyait aucune jeune fille ni aucun jeune homme parce qu'elle se mirait dans leurs regards. Et la cruauté ou la volupté lui étaient inconnues. Ses cheveux noirs descendaient autour de son visage comme des vagues lentes. Elle désirait s'aimer elle-même: mais l'image des miroirs avait une frigidité calme et lointaine, et l'image des étangs était morne et pâle, et l'image des rivières fuyait en tremblant.
La princesse Morgane avait lu dans les livres l'histoire du miroir de Blanche-Neige qui savait parler et lui annonça son égorgement, et le conte du miroir d'Ilsée, d'où sortit une autre Ilsée qui tua Ilsée, et l'aventure du miroir nocturne de la ville de Milet qui faisait s'étrangler les Milésiennes à la nuit levante. Elle avait vu la peinture mystérieuse où le fiancé a étendu un glaive devant sa fiancée, parce qu'ils se sont rencontrés eux-mêmes dans la brume du soir: car les doubles menacent la mort. Mais elle ne craignait pas son image, puisque jamais elle ne s'était rencontrée, sinon candide et voilée, non cruelle et voluptueuse, elle-même pour elle-même. Et les lames polies d'or vert, les lourdes nappes de vif-argent ne montraient point Morgane à Morgane.