LETTRES DE STERNE. (continued 2)
Reading edition
Mais je ne vous dis ceci qu'en passant.—J'en laisse l'application à votre propre discernement et à votre bon sens, dont je n'écrirai pas tout ce que je pense, ni ce qu'en pensent quelques autres personnes qui le jugent favorablement.
Depuis que j'ai mis le pied sur le continent, je me trouve tellement mieux, que ma vue seule vous feroit du bien,—et vous en auriez encore davantage à m'entendre; car j'ai recouvré ma voix dans ce climat générateur. Loin d'avoir de la peine à me faire entendre de l'autre côté de la table, je serois maintenant en état de prêcher dans une cathédrale.
Tout le monde est ici dans l'ivresse du contentement. La vendange a été très-abondante, et elle est maintenant sous le pressoir. Tous rayonnent de plaisir, et toutes les voix sont au ton de la joie.—Quoique j'aille aussi vîte qu'il m'est possible d'aller, et que malgré cela la mort me talonne au point qu'il ne me paroît pas prudent de prendre le temps de jeter un regard en arrière, je ne puis cependant résister à la tentation de sauter hors de ma chaise, et de passer tout le soir sur un banc à considérer les danses que forment ces fortunés habitans, après les travaux de la journée. C'est ainsi que, par un bienfait de la Providence, sur les vingt-quatre heures, ils trouvent le secret d'en passer au moins deux ou trois à oublier qu'il existe dans ce monde quelque chose qui ressemble au travail et aux soucis.
Cet innocent oubli de la peine est l'art le plus heureux de la vie; et la philosophie, avec tout son attirail de préceptes et de maximes, n'a rien qui lui soit comparable. En effet, je suis convaincu que la joie—modérée, et réglée sur de bons principes,—est parfaitement agréable à l'Etre bienfaisant qui nous a créés;—qu'on peut rire, chanter, et même danser,—sans offenser le ciel.
Je ne pourrai jamais,—non, je le dis bien positivement, il ne sera jamais en mon pouvoir de croire qu'on nous ait envoyés dans ce monde pour le traverser mélancoliquement. Tout ce qui m'entoure m'assure le contraire.—Les danses et les concerts rustiques que je vois et que j'entends de ma fenêtre, me disent que l'homme est fait pour la joie. Aucun cerveau fêlé de moine Chartreux,—tous les moines Chartreux du monde,—ne me feroient jamais revenir de cette opinion.
Swift dit, vive la bagatelle! Moi je dis, vive la joie, qui, j'en suis sûr, n'est point bagatelle. C'est, à mon avis, une chose sérieuse, et le premier des biens pour l'homme.
Puissiez-vous, mon cher ami, continuer d'en avoir toujours une ample provision dans votre magasin!—Qu'il ressemble à la cruche de la veuve, c'est-à-dire, qu'il ne soit jamais à sec!
J'attends de recevoir quelque nouvelle de vous de Lyon, et c'est de là que je vous en enverrai d'ultérieures sur mon compte:—en attendant, et dans tous les temps, Dieu vous bénisse!—croyez que
Je serai toujours bien véritablement et affectueusement votre, etc.
LETTRE XXVIII.
A …
Lyon, 15 Novembre.
J'ai fait la route la plus délicieuse,—quoique dans une désobligeante, et par conséquent seul. Mais quand le cœur et l'esprit sont dans une parfaite harmonie, et lorsque chaque sensation subordonnée se met bien à l'unisson, il ne se présente aucun objet qui ne produise le plaisir.—D'ailleurs, tel est le caractère de ce peuple fortuné, vous voyez le sourire sur tous les visages, et de tout côté vous entendez les accens de la joie.—Au moment où je vous écris, j'ai sous ma fenêtre une bonne femme qui joue de la vielle à un groupe de jeunes gens qui dansent avec une gaieté bien plus apparente, et je crois aussi plus réelle, que ne peut l'être celle de vos brillantes assemblées d'Almack.
J'aime ma patrie autant que peut l'aimer aucun de ses enfans,—je connois toute la solidité des vertus caractéristiques du peuple qui l'habite;—mais dans le jeu du bonheur, il ne fait pas sa partie avec la même attention, ou n'y réussit pas aussi bien qu'on le fait dans ce pays-ci.—Je n'entrerai point dans l'examen de la différence physique ou morale qu'on remarque entre les deux nations;—cependant, je ne puis m'empêcher d'observer que, tandis que le François possède une gaieté de cœur, qui toujours affoiblit et quelquefois dissipe le chagrin, l'Anglois en est encore à l'ancien temps des François, et continue à se divertir moult tristement.
Combien de fois, dans nos assemblées d'York, n'ai-je pas vu un couple au-dessous de trente ans danser avec autant de gravité que s'il eût fait un travail mercenaire, dont il eût craint de ne pas être payé: tandis qu'ici je vois des jeunes gens brûlés du soleil et des filles de travail quitter un assez maigre dîner, le cœur palpitant de joie,—pour s'agiter au son du haut-bois, et frapper la terre en cadence avec leurs sabots.
On ne me persuadera jamais qu'il n'y ait point une Providence, et une Providence gaie qui gouverne ce pays-ci. Avec tous les biens imaginables, nous sommes toujours graves, et dans le chagrin nous ne savons que raisonner avec nous-mêmes, tandis qu'ici—sans presque d'autre bien que le soleil—on est content de son état.
Mais l'Etre bon, qui nous a tous créés, donne à chacun une portion de bonheur, conformément à sa sagesse et à son plaisir; car rien n'est au-dessous de sa vigilante Providence,—elle modère même l'haleine des vents pour l'agneau privé de sa toison.
Ces réflexions m'ont fait perdre de vue mon objet; car ce n'est que pour me plaindre que j'ai rapproché la chaise de la table et mis la plume dans l'encrier: c'étoit mon unique dessein,—parce que j'ai envoyé plusieurs fois à poste restante sans qu'on ait pu me rapporter une lettre de vous. Quoique je sois dans la plus grande impatience de continuer mon voyage vers les Alpes, et qu'il me soit impossible de tranquilliser mon esprit jusqu'à ce que j'aye reçu de vos nouvelles; cependant, par un effet de mon caractère sympathique, le contentement et la bonne humeur des gens qui m'environnent a tellement pris sur moi, que je reste ici, dans mon habit noir, avec mes pantouffles jaunes, aussi tranquille que si j'y étois à demeure, et que je n'eusse plus de chemin à faire. Dieu sait pourtant le joli tour qui me reste à décrire avant que je puisse vous embrasser.
Vous savez que je ne suis pas dans l'usage de rien effacer; sans quoi je raturerois les douze dernières lignes que je viens d'écrire; car au moment où je les terminois, votre lettre et deux autres viennent de m'arriver et de me satisfaire sur tous les points.—Réellement si je pensois que vous vinssiez me surprendre, je traînerois encore.—A tout événement nous nous rencontrerons à Rome,—à Rome,—et demain matin je prends des ailes pour y accélérer mon arrivée.
Je desire sincèrement que ma lettre puisse vous dépasser,—c'est-à-dire, que vous soyez en chemin avant qu'elle soit arrivée en Angleterre.—Dans tous les cas, mon cher garçon, nous nous verrons à Rome. Jusqu'alors—portez-vous bien:—là, et partout ailleurs,—je serai toujours
Votre très-fidèle et très-affectionné, etc.
LETTRE XXIX.
A …
Rue de Bond.
Je crains bien d'avoir fini, pour le reste de mes jours, de plaisanter, de rire et d'amuser les autres, soit hommes, femmes ou enfans, et de devenir grave et solennel; dispensant la stupide sagesse comme on a prétendu jusqu'ici que je départois la folie à mes paroissiens et à mes paroissiennes.
A vous dire le vrai,—je commençai cette lettre hier matin, et je fus interrompu par une demi-douzaine d'oisifs qui vinrent me chercher pour m'associer à leur paresse et pour rire avec eux. L'un d'eux me força de dîner chez lui, avec sa sœur qui me parut un être du premier ordre, et qui fait quelque chose d'absolument semblable à la résolution avec laquelle j'ai commencé cette lettre, indigne de la plume qui l'écrit.
En bonne foi, cette femme est charmante au-delà de toute expression; c'étoit elle qui avoit préparé le thé: elle m'en présenta une tasse plus délicieuse que le nectar.
Pour le dire en passant, elle desire extraordinairement de faire votre connoissance;—ce n'est pas, vous pouvez m'en croire, d'après le compte que je lui ai rendu de vous, mais d'après les éloges que lui en ont faits des personnes qu'elle dit être de la première classe. Vous pouvez être bien sûr cependant que je ne les ai pas désavoués, et que mon témoignage ne vous a pas été contraire.—Lors donc que vous le désirerez, je vous présenterai pour que vous ayez l'honneur de lui baiser la main, et d'augmenter la liste des fidèles qui vont en adoration dans le temple d'un si rare mérite.
Je pense réellement que s'il y a sur la terre une femme propre à faire votre bonheur et à vous inspirer de l'amour, par-dessus le marché,—ce qui, je crois, seroit l'unique moyen de vous rendre heureux,—je pense, dis-je, que cette tâche est réservée à ce caractère enchanteur. En effet, si vous commandiez à mon foible pinceau de vous décrire la beauté dont la tendresse pourra vous guérir des maux de cœur et des inquiétudes sans nombre qui vous assailliront infailliblement sur le passage de la vie; je choisirois cette excellente et divine créature. Mon esprit de chevalerie errante lui a déjà dit qu'elle étoit ma Dulcinée;—mais je déposerai bien volontiers mon armure, et je briserai ma lance pour faire votre ange conservateur de la dame de mes pensées.
Je crois n'avoir pas besoin de vous rappeler mon affection pour vous; il m'est justement venu quelques idées à votre sujet, qui m'ont tenu éveillé la nuit dernière, lorsque j'aurois dû être enseveli dans un profond sommeil;—mais je me réserve de vous les communiquer au coin de mon feu, ou du vôtre, et je voudrois bien ce soir vous avoir auprès du mien. Je ne crois pas de ma vie avoir rien désiré aussi ardemment.
Au nom de la fortune, dites-moi donc, je vous prie, ce qui peut vous retenir à cinquante lieues de la capitale, dans un temps où, pour votre propre intérêt, j'aurois un si grand besoin de vous?
Je vous entends vous écrier,—qu'est-ce que tout cela signifie?—je vous vois presque déterminé à jeter ma lettre au feu, parce que vous n'aurez pu y trouver le nom de la belle. Mon bon ami, je suis parfaitement en règle sur cet article;—car vous pouvez être sûr que mon intention n'a jamais été de confier son nom à cette feuille de papier. Je vous ai parlé de la divinité; le reste, vous le trouverez inscrit sur l'autel.
Je ne fus jamais plus sérieux que je le suis dans ce moment-ci; prenez donc bien vîte la poste pour vous rendre dans cette ville: j'en serai parti si vous n'arrivez bientôt, et alors je ne sais ce que deviendront toutes les bonnes intentions que j'ai maintenant pour vous;—à la vérité, je ne crains pas d'en manquer dans le temps futur;—car dans tous les événemens, dans toutes les circonstances, et partout,
Je suis très-cordialement et très-affectueusement votre, etc.
LETTRE XXX.
A …
Vendredi.
Peut-être, mon cher ami, c'est pour vous le temps de chanter, et je m'en réjouis;—mais ce n'est pour moi celui de danser.
Vous reconnoîtrez à la manière dont cette lettre est écrite, que si je figure dans ce genre—ce doit être à la danse d'Holbein.
Depuis ma dernière lettre, un autre vaisseau s'est brisé dans ma poitrine, et j'ai perdu assez de sang pour abattre l'homme le plus robuste: il est donc plus facile d'imaginer que de décrire ce que cette révolution a produit sur mon individu décharné et flanqué de toute sorte d'infirmités.—En effet, ce n'est qu'avec peine et seulement dans quelques intervalles de repos, qu'il m'est possible de traîner ma plume. Sans le grand empressement de mes esprits, qui m'aident pour quelques minutes de leur précieux mécanisme, il n'eût pas été en mon pouvoir de vous remercier du tout:—je ne puis cependant le faire comme je le devrois, pour vos quatre lettres restées si long-temps sans réponse, et notamment pour la dernière.
J'ai réellement cru, mon bon ami, que je n'aurois plus le plaisir de vous voir. Le hideux squelette de la mort sembloit avoir pris son poste au pied de mon lit, et je n'avois pas le courage de m'en moquer comme je l'ai fait jusqu'ici:—je baissois donc patiemment la tête, sans la moindre espérance de la relever jamais de dessus mon oreiller.
Mais, de manière ou d'autre, la mort a, je crois, pour le moment, changé de visée,—et j'espère que nous pourrons encore nous embrasser une fois. La seule chose que je puisse ajouter, c'est que tant que je vivrai, je serai toujours
Votre très-affectionné, etc.
LETTRE XXXI.
A …
Rue de Bond, le 8 Mai.
En lisant votre dernière lettre, j'ai senti le degré d'énergie auquel peut s'élever une passion tendre et honnête.—L'histoire que vous me racontez doit être placée parmi les relations les plus touchantes des misères, et en même temps des efforts heureux de la bienveillance humaine. Il se trouva que je l'avois hier dans ma poche, en déjeûnant avec Mistriss M… et faute de pouvoir lui donner quelque chose d'aussi bon de mon propre fonds, je lui lus en entier votre lettre,—mais ce n'est pas tout; car, ce qu'il y eut de plus flatteur, (c'est-à-dire, de plus flatteur pour vous) c'est qu'elle voulut la lire elle-même; ensuite elle me pria de ne pas différer l'occasion de vous présenter vous à sa table, et à vous celle qui en est la maîtresse. Je lui parlai de l'incivile distance de quelque centaines de milles, au moins, qui se trouvent entre nous; mais je promis et je jurai,—car je fus obligé de faire l'un et l'autre,—que dès que je pourrois me saisir de votre main, je vous conduirois à son vestibule.—Je commence réellement à croire que, par vous, j'obtiendrai quelque crédit.
Je n'ai pas de peine à me persuader que l'amour soit sujet à des paroxismes violens, comme la fièvre; mais tant de plaisir accompagne cette passion: en général, elle produit des sympathies si douces;—quelquefois elle est si promptement, et souvent si facilement guérie, qu'en vérité je ne puis plaindre ses disgraces du même ton de pitié dont j'accompagne mes visites consolatrices à des infortunes moins ostensibles.—Dans la triste et dernière séparation des amis, l'espérance nous console par la perspective d'une éternelle réunion, et la religion nous porte à y croire:—mais, dans l'histoire mélancolique que vous rapportez, je vois ce qui m'a toujours paru le spectacle le plus désespérant que puisse offrir la sombre région des misères humaines. Je me figure la pâle contenance de quelqu'un qui a vu les plus beaux jours, et qui succombe au désespoir de les voir renaître. L'homme abattu par une infortune non méritée, et privé de toute espèce de consolation, est dans un état sur lequel l'ange de la pitié verse le trésor de ses larmes.
Je ne vous envie point, mon cher enfant—non je ne vous envie pas—vos sentimens, car je suis sûr que je les partage; mais si je pouvois vous envier une chose qui vous fait tant d'honneur, et qui m'engage à vous aimer, s'il est possible, plus que je ne le faisois auparavant,—ce seroit le petit édifice de consolation et de bonheur que vous avez construit dans les profondeurs de la misère. Peut-être n'occupera-t-il que peu de place dans ce monde—mais, semblable au grain de senevé, il croîtra et portera sa tête dans les cieux, où l'esprit qui l'a érigé vous élevera vous-même un jour.
Robinson vint me prendre hier pour me mener dîner, place Berkeley;—et tandis que je m'habillois, je lui donnai votre lettre à lire. Il la sentit comme il le devoit; non-seulement il me pria de vous dire quelque chose de flatteur de sa part, mais lui-même il dit mille choses agréables sur votre compte pendant et après le dîner, et but à votre santé. Se trouvant même échauffé par le vin, il parloit haut, et menaçoit de boire de l'eau—comme vous—le reste de ses jours.
Mais tandis que je vous raconte tant de belles choses pour flatter votre vanité, souffrez, je vous prie, que j'en dise quelqu'une qui puisse flatter la mienne.—Ce n'est ni plus ni moins qu'une élégante écritoire de table, en argent, avec une devise gravée dessus, qui m'a été envoyée par lord Spencer. La manière dont ce présent m'a été fait, ajoute infiniment à sa valeur, et exalte en moi le sentiment de la reconnoissance. Je n'ai pu remercier comme je l'aurois dû; mais j'ai fait de mon mieux en écrivant les témoignages de ma gratitude, et j'ai promis à sa grandeur que de toute la vaisselle de la famille Shandy, cette pièce étant celle qu'elle estime le plus, ce seroit aussi, bien certainement, la dernière dont elle se déferoit.
J'avois une autre petite affaire à vous communiquer; mais la claquette du facteur m'avertit de vous dire adieu—Dieu vous bénisse donc, et vous conserve tel que vous êtes;—ce qui, par parenthèse, n'est pas vous souhaiter peu de chose; mais c'est un souhait que j'adresse à vous, et pour vous, avec la même vérité qui guide ma plume lorsque je vous assure que je suis le plus sincèrement, et le plus cordialement,
Votre fidele ami, etc.
LETTRE XXXII.
A …
Rue de Bond.
Nos affections ont quelque chose de liant, mon cher ami, qui, malgré tous ses inconvéniens—car je lui en connois mille,—répand un charme inexprimable sur le caractère de l'homme. Être dupe des autres, qui presque toujours sont pires, et très-souvent plus ignorans que nous, non-seulement c'est une chose humiliante pour notre amour-propre, mais il arrive aussi très-fréquemment qu'elle est ruineuse pour notre fortune. Néanmoins le soupçon porte sur la figure, et qui pis est, dans l'esprit, l'empreinte d'un caractère si détestable, qu'il me seroit toujours impossible de m'en accommoder; et toutes les fois que j'observe de la méfiance dans un cœur, je ne vais plus frapper à sa porte; loin de chercher à m'y établir, je ne lui fais pas même une visite du matin, lorsqu'il m'est possible de m'en dispenser.
Niger est, hunc tu, Romane: caveto[3].
Cette espèce de facilité doit certainement nous laisser découverts contre les astuces des fripons et des coquins; et ces sortes de gens, on les rencontre, hélas! dans les haies, à côté des grands chemins; ils viennent même chez nous sans que nous ayons la peine de les faire appeler.—Il est difficile de saisir l'heureux milieu qui se trouve entre l'excès de la bonhomie et le misérable égoïsme: cependant Pope dit—que lord Bathurst le possédoit à un degré supérieur,—et je le crois. Je dois même le croire pour mon honneur, car j'ai été l'objet des bontés et des attentions généreuses de ce vénérable lord:—comme je n'ai jamais eu cette heureuse qualité, je ne puis que vous la recommander, sans ajouter aucune instruction sur un devoir dans lequel moi-même je ne puis me citer en exemple.—Ceci n'est pas tout-à-fait à la manière des prêtres,—mais il n'est pas question d'eux.
B… est exactement une de ces innocentes et inoffensives créatures qui ne pestent ni ne se fâchent jamais: les différens tours qu'on lui joue, il les supporte avec la patience la plus évangélique, et il s'est arrangé de manière, à perdre tout, plutôt que cette disposition bienveillante qui fait le bonheur de sa vie. Mais comment se le proposer entièrement pour modèle?—car vous savez, comme moi, que lorsqu'une fois on a gagné sa confiance, on peut le tromper dix fois le jour,—si ce n'est pas assez de neuf. Les vrais amis de la vertu, de l'honneur, et de tout ce qu'il y a de mieux dans la nature humaine, devroient bien former une phalange autour d'un semblable individu, pour le sauver du manége des fripons, et des entreprises des scélérats.
Il y a une autre espèce de duperie, pour laquelle il me seroit impossible d'avoir la moindre commisération, et provient de ce qu'on vise continuellement à faire que les autres soient dupes de nous. Ce n'est point cet esprit aimable et confiant que je vous ai déjà recommandé, mais une disposition présomptueuse, méchante et perfide, qui pour avoir été continuellement engagée dans de misérables tricheries, finit par être dupe d'elle-même, ou de ceux qu'elle se proposoit de duper.
N'en doutez pas, le meilleur moyen d'être dupe soi-même, c'est de vouloir toujours duper les autres.
La ruse n'est point une qualité honorable, c'est une espèce de sagesse bâtarde, que les fous mêmes peuvent quelquefois mettre en pratique, et qui sert de base aux projets des fripons,—mais, hélas! combien de fois ne trahit-elle pas ses sectateurs à leur propre honte, si ce n'est à leur ruine.
Quoique dans certaines occasions, on puisse quelquefois se servir innocemment du stratagême, je suis toujours tenté de soupçonner la cause pour laquelle on l'emploie; car, après tout, je suis sûr que vous conviendrez avec moi, que lorsque l'artifice ne peut pas être regardé comme un crime, la nécessité qui l'exige doit du moins être considérée comme un malheur.
C'est le contenu de votre lettre qui m'a fait prendre ce ton socratique; et s'il me restoit assez de papier, je sauterois à quelqu'autre objet pour varier la scène; mais je n'ai d'espace que pour vous dire que dimanche dernier j'allai dîner rue de Brook, où, non-seulement de vieilles gens, mais, ce qui vaut mieux, des Beautés virginales dirent une infinité de chose agréables sur votre compte. On me conduisit ensuite aux bâtimens d'Argyle; mais les beautés virginales n'étoient pas de la partie. Dieu me pardonne donc, et vous bénisse,—maintenant, et dans tous les temps.—Amen.
Je suis bien véritablement et cordialement, votre, etc.
LETTRE XXXIII.
A …
Coxwould, 19 août, 1765.
Parmi vos caprices, mon cher ami, car vous en avez aussi bien que Tristram,—celui dont l'attrait est le plus doux, c'est sans doute ce nouveau genre d'esprit romanesque qui, si vous eussiez vécu dans les temps reculés, eût fait de vous le plus parfait chevalier errant qui jamais ait brandi lance ou porté visière.
Le même esprit qui vous entraîne maintenant aux eaux de Bristol pour y donner le bras à quelque femme étique, et lui éviter la peine de puiser elle-même l'eau thermale; cet esprit, dis-je, vous eût, dans les premiers temps, fait traverser les forêts et combattre les monstres pour les intérêts de quelque dulcinée que vous auriez à peine vue; ou peut-être arborer la croix, et parcourir en brave et pieux chevalier, les terres et les mers de la Palestine.
A vous dire le vrai, vous êtes trop enthousiaste:—si vous étiez né pour vivre dans quelqu'autre planète, je pourrois me prêter à toutes ces brillantes et magnifiques puérilités;—mais je ne le ferai point dans le monde chétif et misérable que nous habitons, dans ce monde où règne la médisance et la perfidie;—non, en vérité, je ne le ferai pas.—Je prévois très-bien, et je ne fais pas cette prédiction sans qu'il m'échappe un soupir; je prévois que cette manie vous conduira dans mille piéges,—et quelques-uns d'entr'eux seront tels qu'il ne vous sera pas facile d'en sortir;—ils vous enleveront votre fortune,—et vos agréables divertissemens;—qu'importe, pourrez-vous dire? il me semble même vous entendre parler ainsi;—c'est qu'alors vous seriez perdu pour vos amis.
Car si l'inconstante fortune vous enlève votre superbe palefroi avec son harnois doré, tandis que vous serez dessus; ou si, tandis que vous dormirez sous un arbre au clair de la lune, il s'échappe lui-même, et trouve un autre maître; en un mot, si vous êtes dépouillé par quelques misérables voleurs de grands chemins de la société,—je suis persuadé que nous ne vous verrons plus;—vous irez dans quelqu'endroit écarté prendre l'habit d'ermite, et faire tous vos efforts pour oublier des amis qui ne cesseront jamais de vous regretter.
Cet esprit enthousiaste est bon en lui-même;—mais il n'en est point quel qu'il soit, qu'il faille contenir davantage, ou régler avec plus de discernement.
Le printemps prochain, nous irons, s'il vous plaît, à la fontaine de Vaucluse: nous penserons à Pétrarque, et, ce qui vaut mieux, nous évoquerons sa belle Laure.—J'ai tout lieu de penser que ma femme, qui par parenthèse, n'est point Laure, voudra être de la partie;—mais elle amenera ma pauvre petite Lydie, que son tendre père aime bien autrement qu'une Laure.
Répondez-moi sur ces différens objets, et Dieu vous bénisse!—
Je suis, avec la sincérité la plus cordiale, votre affectionné, etc.
LETTRE XXXIV.
A … Ecuyer.
Dimanche au soir.
Il est une espèce d'offense qu'un homme peut,—qu'il doit même pardonner:—mais tel est l'honneur jaloux du monde, qu'il faut venger ce qu'on appelle communément un affront, lorsqu'il provient de quelqu'un qui marque.—Laissez-moi cependant vous rappeler que la dureté du cœur n'est pas digne de votre colère, et aviliroit votre vengeance.—La porter sur un être semblable, ce ne seroit pas, comme Saint-Paul, regimber contre l'aiguillon,—mais, ce qui est bien pire, contre un caillou.—Vous avez donc eu raison, mon cher ami,—de laisser tomber la chose comme vous l'avez fait.
Aussi loin que mes observations ont pu s'étendre, j'ai toujours remarqué qu'un cœur dur étoit un cœur lâche.—Le courage et la générosité sont des vertus amies; et lorsqu'on est doué de la dernière, par une suite de l'organisation du cœur; la première vient naturellement s'y établir.
Si je découvre un homme capable d'une bassesse,—si je le vois impérieux et tyrannique, s'il tire avantage de la foiblesse pour l'opprimer, de la pauvreté pour l'écraser, de l'infortune pour lui faire outrage,—ou s'il court toujours après des excuses sans jamais remplir ses devoirs,—un tel homme se fût-il d'ailleurs tiré de cinquante duels avec honneur, je conclus hardiment que c'est un lâche.—Ne point refuser le combat, n'est nullement une preuve de bravoure;—car nous connoissons tous des lâches qui se sont battu,—qui même ont triomphé;—mais un lâche ne fit jamais un action noble ou généreuse:—vous pouvez donc, d'après mon autorité,—qui peut-être n'est pas la plus mauvaise, vous pouvez, dis-je, soutenir qu'un homme dur ne fut jamais brave, c'est-à-dire qu'un tel homme, vous pouvez à bon droit l'appeler un lâche,—et s'il prend mal votre décision,—ne vous en inquiétez pas.—Tristram endossera son armure, dérouillera son épée, et viendra vous servir de second, dans le combat.
Maintenant, mon bon ami, souffrez que je vous demande comment il peut se faire que votre imagination se soit depuis peu mise dans le dortoir.—Je pensois que les noms de Pétrarque et de Laure, et le site enchanteur de la fontaine de Vaucluse, que toutes les ames tendres regardent comme leur séjour classique; je pensois, dis-je, que ces différens objets devoient vous inspirer une effusion de sentiment dont chaque page de votre dernière lettre m'auroit offert des ramifications;—point du tout, vous me saluez d'une enfilade de raisonnemens sur l'honneur; que vous ne pouvez avoir puisés que dans les conversations de quelques jeunes lords à grandes perruques,—et de quelques vieilles Ladys à vertugadins,—qui depuis si long-temps, si long-temps, habitent la longue galerie de …
Toutefois quand cette belle compagnie vous ennuiera, lorsque vous serez las de vous promener sur un plancher natté, vous pouvez venir ici contempler les feuilles de l'automne; et vous amuser à me voir faire un ou deux autres volumes, pour tâcher, s'il est possible, d'alléger le spleen du monde mélancolique;—car, malgré toutes ses erreurs, je veux encore qu'il m'ait cette obligation:—s'il ne le veut pas,—je l'abandonnerai à votre commisération. Ainsi portez vous bien,—et Dieu vous bénisse.
Je suis, votre très-affectionné, etc.
LETTRE XXXV.
A Lady C—H—
Samedi à midi.
Me voilà maintenant devant mon bureau, prêt à écrire:—faudra-t-il qu'entre la quarante et la quarante-cinquième année de ma vie,—je me permette encore une indiscrétion?—Je m'en rapporte à vous, madame, et vous laisse, s'il vous plaît, le soin d'imaginer le reste.—Voyez s'il me convient, dans cet âge avancé, de m'adresser aux charmes qui résultent de l'heureuse combinaison de la jeunesse et de la beauté.—
Si vous regardez ceci comme très-présomptueux, je renoncerai à ces beautés du printemps de la vie, pour ne m'attacher qu'aux qualités de tous les temps, dont le charme durable a le pouvoir d'effacer les rides, et de métamorphoser les cheveux blancs en boucles de jais. Vous réunissez ce double mérite, Madame; et par tout où j'ai entendu prononcer votre nom, j'ai vu qu'on vous l'accordoit généralement: je ne me souviens pas même qu'on ait jamais accompagné votre éloge d'aucune de ces espèces de mais, que l'envie sait placer à propos pour jeter du louche sur ce qu'il y a de plus parfait.
Mais tandis que, par une sorte de miracle, vous subjuguez l'envie, et la forcez à vous respecter,—il est possible que quelquefois vous encouragiez involontairement ses attaques sur d'autres.—Pour ma part, rien n'est plus certain; on est jaloux de moi jusqu'à la vengeance, quand on sait la manière gracieuse dont vous avez accueilli ma demande: mais, en pareille occasion, l'envie, loin de flétrir mes lauriers, ne fait qu'y ajouter un nouveau lustre:—c'est une cicatrice glorieuse dont je suis aussi fier qu'un héros patriote peut l'être de la sienne.
Mais, pour me renfermer dans mon sujet,—Souffrez, Madame, que je vous remercie le plus cordialement de m'avoir permis de solliciter l'honneur de votre protection,—car je n'entreprendrai point de vous remercier de me l'avoir accordée; c'est une chose qui n'est pas en mon pouvoir: mes lèvres et ma plume regardent comme impossible de rendre tout ce que mon cœur sent en pareille occasion.—Peut-être un jour quelqu'un de la famille de Shandy sera-t-il assez éloquent pour vous offrir un hommage qui ne peut dans ce moment trouver d'expression équivalente à son énergie: telle est la position,
Du plus fidelle, du plus obéissant et du plus humble de vos serviteurs, etc.
LETTRE XXXVI.
A …
Mercredi,—après neuf heures du soir—et n'étant pas trop bien.
Je conviens, mon cher ami, que la femme est un animal timide,—mais dans certaines positions, les animaux de ce caractère sont plus dangereux que ceux que la nature a doués d'un courage supérieur.—Je vous conseille donc, sans parler de mille autres raisons, de faire en sorte de n'avoir jamais de femme pour ennemie:—ce n'est pas que je vous suppose capable d'offenser le sexe le plus aimable;—au contraire, je vous crois plus propre et plus disposé que tout autre, à lui plaire et à lui être utile; et c'est peut-être à cause de cela même, que je vous avertis de ne pas vous attirer sa colère;—car j'ai plus d'une fois observé chez vous, de la disposition à concentrer toutes vos affections dans un cercle particulier; vous inquiétant fort peu des autres; et relativement aux femmes, c'est manquer à toutes celles qui ne se trouvent point comprises dans la classe privilégiée.
Il y a quelque chose d'aimable,—peut-être même quelque chose de noble dans le motif d'une pareille conduite; mais elle est trop délicate pour un monde tel que le nôtre; car, quoique la vie y soit si courte, on peut cependant vivre assez pour s'appercevoir des inconvéniens et des disgrâces de cette méthode. Celui qui s'attache uniquement à un objet,—ou même à un petit nombre,—peut se trouver bientôt délaissé par l'effet de l'ingratitude, du caprice, ou de la mort; et il se présente de mauvaise grâce, quand la nécessité le force de chercher ailleurs une tendresse et une société qu'il a d'abord paru dédaigner.
Si une petite société d'amis choisis pouvoit avoir la certitude de ne pas se dissoudre et de descendre à la fois dans la même tombe, votre théorie actuelle ne formeroit pas seulement un système galant, il seroit encore doux et praticable; cependant, mon cher ami, cela ne peut pas être; et vivre seul quand nos amis ne sont plus, ce n'est qu'une vie de mort, qui me paroît bien plus triste qu'une mort réelle.
Mais pour revenir à mon sujet,—la femme est un animal timide;—et laissant de côté toute autre considération, je suis sûr, d'après la générosité de votre caractère, que vous ne chercherez jamais à faire de la peine à aucune.—En effet, je ne découvre aucune situation possible qui puisse justifier un mauvais procédé envers les femmes.—Car, soyez sûr, et je puis là-dessus vous citer ma propre expérience, dont je ne suis pas médiocrement fier; soyez sûr qu'une passion exclusive pour un individu du sexe, quelles que puissent en être les perfections, si elles vous rend indifférent envers les autres; soyez sûr; dis-je, que cette passion ne fera jamais complettement votre bonheur:—elle pourra vous donner quelques momens très-courts d'un ravissement tumultueux, après quoi, sorti de ce délire, vous vous trouverez en butte à toutes les peines d'un esprit inquiet et chagrin.
Les femmes exigent au moins des attentions;—elles les regardent comme un droit de naissance dont les sociétés polies ont gratifié leur sexe; et quand on les en prive, elles ont certainement lieu de s'en plaindre,—et elles le font: il n'en est aucune qui ne soit disposée à se venger; ce qui prouve qu'elles ne veulent nullement être méprisées. Il seroit très-fâcheux pour moi d'entendre dire dans un cercle de femmes, que mon ami est d'un caractère singulier, bizarre, insocial, désagréable, etc.;—et je crois que s'il l'entendoit lui-même, ce portrait ne l'amuseroit pas.—Je ne prétends pas toutefois,—et je vois bien que vous ne me supposez point une erreur aussi grossière,—je ne prétends pas qu'il faille avoir pour toutes, les mêmes égards: ceci est bien loin de mon système,—mais, d'un autre côté, je soutiens—qu'il ne faut pas les négliger toutes pour une seule, car il est rare que l'affection d'une seule puisse dédommager de l'inimitié des autres. N'en aimez qu'une, si cela vous plaît, et autant qu'il vous plaira,—mais soyez agréable à toutes.
A travers une haie de femmes, l'amour peut vous conduire sûrement à celle qui possède votre cœur, sans que vous déchiriez le falbala d'aucune. Le temps de saluer toutes celles que vous rencontrez sur la route, fait que vous arrivez un peu moins vîte aux genoux de la plus chérie;—mais, si je ne me trompe, pendant cet intervalle, votre sensibilité s'élève par degrés à ce haut ton de ravissement que vous devez éprouver en vous y précipitant.
Nous avons tous assez d'ennemis, mon cher, par le cours inévitable des événemens humains, sans en accroître le nombre en négligeant les plus simples devoirs de la vie civile.
En outre,—pour pénétrer plus avant dans votre cœur,—permettez-moi de vous faire observer,—que la charité et l'humanité qui, par parenthèse, ne font qu'une même chose; sont regardées comme la base des qualités qui constituent ce qu'on appelle un homme bien né.—Si vous contractiez donc l'habitude de négliger la dernière,—vous courriez le risque de vous voir refuser l'autre que vous considérez comme l'ornement le plus précieux du caractère de l'homme,—et je suis persuadé que cette imputation vous blesseroit au vif.
Vous pouvez appeler tout cela des bagatelles; mais, mon cher enfant, ne les négligez pas:—car, croyez-moi, les bagatelles sont souvent d'une grande importance dans les différentes positions de la vie.
Vous vous êtes plu fréquemment à me dire, en manière d'éloge, que, dans mes narrations, j'étois naturel jusqu'à la minutie.—En effet, lorsque je parle de tirer un mouchoir blanc pour essuyer une larme sur la joue d'une belle affligée,—ou d'attacher une épingle à une pelotte, etc.—je suis bien supérieur à tout autre écrivain!—Appliquez-vous donc, je vous prie, cette observation à vous-même, et procurez-moi l'occasion de vous rendre éloge pour éloge. Tel est le vœu sincère de votre ami.
Et sur ce, Dieu vous bénisse, et dirige vos meilleurs sentimens aux meilleures fins.
Je suis votre très-affectionné, etc.
La claquette du facteur me dit que je n'ai pas le temps de relire ma lettre; mais je garantis à nos deux cœurs qu'il n'y a rien dont l'un ou l'autre ait à rougir.
LETTRE XXXVII.
A Madame V…
Lundi matin.
Quand tout le monde, ma belle dame, se porte en foule dans les jardins pour entendre la musique des fusées et des pétards et voir l'air éclairé par des feux d'artifice; je suis bien flatté, délicieusement flatté, que vous vouliez bien vous contenter d'errer nonchalamment avec moi dans le Renelagh vuide, et que vous joigniez à cette complaisance, celle de me faire entendre les sons enchanteurs de votre voix qui fut sans doute formée pour les chérubins. Comment avez-vous pu l'acquérir? Je n'en sais rien,—il n'entre pas même dans mon plan d'en faire la recherche; je suis toujours charmé de trouver une émanation de l'autre monde dans quelque coin de celui-ci: n'importe d'où elle vienne,—mais principalement lorsqu'elle se manifeste par l'entremise d'un organe féminin,—l'effet en doit être plus puissant parce qu'il est toujours plus délicieux.
Maintenant, après cette légère effusion de mon esprit, qui peut-être est un peu plus terrestre qu'il ne devroit l'être; j'espère que vous ne trouverez pas mauvais que je vous prie de m'excuser si, conformément à l'engagement que j'en avois pris, je ne me rends pas ce soir à votre salon de compagnie: le fait est que mon rhume m'a saisi si violemment à la gorge, que quoique je pusse entendre votre voix, il me seroit impossible de vous dire l'effet qu'elle produiroit sur mon cœur.—A peine puis-je me faire entendre quand je demande mon gruau.
Par la longue connoissance que j'ai de ma machine valétudinaire, je me trouve maintenant au fait de toutes ses allures: je prévois qu'il faudra que je la ménage pendant une semaine au moins, pour pouvoir en faire usage une journée.—Toutefois, dimanche prochain, je compte que je pourrai m'envelopper dans mon manteau, et me faire voiturer dans votre appartement, où j'espère que j'aurai assez de voix pour vous assurer de l'estime sincère et de l'admiration que je sens pour vous,—soit que je puisse vous le dire, soit que je ne le puisse pas. Les rhumes et les catarres peuvent nouer la langue; mais le cœur est au-dessus des petits inconvéniens de sa prison, et quelque jour il leur échappera tout-à-fait. Jusqu'à cette époque, je vous demande la permission d'être toujours,
Le plus fidele, le plus obéissant et le plus humble de vos serviteurs, etc.
LETTRE XXXVIII.
A …
Dimanche au soir.
Le monde met si peu de différence entre le pauvre en esprit et le pauvre en fortune; sur dix il y en a neuf, même sur cent, quatre-vingt-dix-neuf qui se ressemblent si bien, qu'en pratiquant les vertus du premier, on est généralement sûr d'acquérir tout le crédit, ou plutôt le discrédit du second.
Peu de personnes, mon cher, ont le tact assez fin pour discerner dans les caractères les différentes nuances qui les distinguent—et, je suis fâché de le dire, mais il y en aura toujours très-peu qui soient assez humains pour se faire un devoir d'employer leur discernement à connoître le cœur.
Cette modération de caractère, qui toujours est la compagne du mérite réel, se concilie l'amitié du petit nombre; mais, en même temps, elle est propre à être, non-seulement la dupe, mais le mépris de la multitude. On suppose que celui qui n'étend pas au loin ses prétentions, n'en a aucune,—ou du moins que des circonstances honteuses l'empêchent de les annoncer.—L'ignorant, le présomptueux, le suffisant, ne croiront jamais que l'homme modeste puisse avoir le moindre mérite.—Comme ils ne portent que des habits de clinquant, ils n'examinent pas si les autres en ont de meilleure qualité;—ce qui, par parenthèse, est assez naturel.
Les méchans n'imaginent point qu'on ait assez de conscience ou de vertu pour ne pas se servir de ses talens quand leur exercice ne s'accorde point avec l'honnêteté;—si on les emploie sans éclat,—ils soupçonnent toujours quelque motif artificieux ou bas;—de manière que l'homme modeste et pieux n'a que très-peu de chances pour ce qu'on appelle dans le monde bonne fortune:—en effet, chrétiennement parlant, on ne lui promet que bien peu de chose dans cette courte vie;—de pareilles vertus se proposent des récompenses plus durables à la fin des siècles:—c'est dans cette espérance qu'ils placent leur consolation et leurs plaisirs. Hélas! sans cette espérance, comment pourroient-ils supporter une foule de circonstances fâcheuses qui pèsent continuellement sur eux,—et, qui chassent le sourire pour y substituer les larmes?
On vient m'interrompre;—sans quoi je présume—qu'au lieu d'une lettre, vous alliez avoir un sermon; mais c'est un soir de dimanche,—et par conséquent avec,—un Dieu vous bénisse!—je finirai par me dire,
Votre affectionné, etc.
LETTRE XXXIX.
A …
Samedi au soir.
Je viens, mon ami, d'avoir une autre attaque, et quoique j'en sois remis en grande partie, elle m'a du moins averti d'une chose, qui est,—que, si je suis assez téméraire pour hasarder de passer l'hiver à Londres, je ne verrai jamais d'autre printemps[4].
Mais il en sera ce qu'il pourra, ma famille étant maintenant en Angleterre, et moi, me proposant de publier mon voyage sentimental qui, je le pense avec vous, sera le plus répandu de mes ouvrages,—je ne vois pas trop comment il me seroit possible de contrarier mes intérêts, mes affections, et ma vanité, au point de tourner ma figure vers le sud avant le mois de mars.—Si j'arrive à cette époque, je pense que j'en imposerai à la mort pour sept à huit mois de plus:—alors je pourrai la laisser dans les brouillards, et me sauver dans les lieux où je l'ai bravée si souvent, qu'il est à présumer qu'elle ne voudra pas m'y relancer encore. Cette idée réjouit mes esprits:—ce n'est pas, croyez-moi, que la mort en elle-même me fasse de la peine;—mais il me semble que pendant une douzaine d'années—je pourrois encore faire un usage tolérable de la vie.
Toutefois la volonté de Dieu soit faite. D'ailleurs je vous ai promis,—et je puis ajouter, à ma charmante amie, madame V… de lui faire une visite en Irlande,—et—je pense aussi que vous voudrez bien m'accompagner.
Ce n'est pas parce que je vous dois sa connoissance,—ce qui cependant doit être compté pour quelque chose; ce n'est pas non plus sa voix enchanteresse;—ni parce qu'elle est venue elle-même, sous la forme d'un ange consolateur, me donner de la tisanne pendant ma maladie,—et jouer au piquet avec moi, dans la crainte, comme elle le disoit, que la conversation ne m'échauffât trop, et que je ne pusse résister à la tentation de causer.—Ces motifs sont très-puissans sans doute;—cependant ils ne sont pas la cause première de la grande affection que j'ai pour elle.—Je l'aime parce que c'est un esprit à l'unisson de toutes les vertus, et un caractère du premier ordre;—de ma vie je n'ai rien vu—qui lui soit comparable pour les grâces; et jusqu'au moment où je l'ai aperçue, je n'aurois pu me figurer—que la grâce pût être aussi parfaite dans toutes ses parties, ni si bien appropriée aux dons les plus heureux de la jeunesse, sous le régime immédiat d'un esprit supérieur; car je réponds bien que l'éducation, quoiqu'appelée à terminer l'ouvrage, n'a joué qu'un rôle très-secondaire dans la composition de son caractère: ses plus grands efforts ont été de soigner quelque bout de draperie, ou plutôt, ils se sont perdus dans cet ensemble de belles qualités qui domine toutes les perfections accessoires.
En un mot, quelque envie que j'eusse de m'embarquer, si, au moment du départ, une femme pareille me faisoit un signe de la main,—il est sûr que je ne partirois pas.
Cependant le monde me tue absolument; si vous en étiez instruit, vous en seriez affligé; je le sais;—et je désire ne pas vous occasionner une larme inutile.—Il suffit à votre pauvre Yorick de savoir que vous en verserez plus d'une quand il ne sera plus;—mais j'espère que, quoique ma mort, en quelque-temps qu'elle arrive, ait quelque chose d'affligeant pour vous, vous pourrez aussi trouver quelque chose de consolant dans mon souvenir, quand je reposerai sous le marbre.
Mais pourquoi parler de marbre?—c'est sous la terre que je dois dire:
Car, qu'on me couvre de terre, ou de pierre,
Cela m'est égal, Cela m'est égal.
Jusqu'alors, du moins, je serai toujours, dans la plus grande sincérité,
Votre très-affectionné, etc.
Fin des Lettres.