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Nouvelles et Contes pour la jeunesse

MADAME GUIZOT (continued 2)

Reading edition

Emmeline, qui avait alors quatorze ans et voulait faire la grande personne, s'imaginait qu'il n'y avait rien de mieux que d'imiter les manières de sa cousine, qu'elle voyait presque tous les jours, parce qu'à Paris madame de Serres logeait dans la même rue que madame d'Altier, et qu'elle habitait à la campagne un château voisin. Elle n'avait pourtant pas osé déployer toute son impertinence avec les gens de sa mère, tous vieux domestique accoutumés à être bien traités, et qui, la première fois qu'Emmeline aurait voulu prendre avec eux ses airs impertinents ou arrogants, auraient bien pu se mettre à rire sans en faire ni plus ni moins. Elle se contentait de n'être avec eux ni bonne ni polie; ils ne l'en servaient pas moins, parce qu'ils savaient que c'était leur devoir; mais en la comparant avec sa mère, qui était si peu empressée d'user du droit qu'elle avait de commander, ils la trouvaient bien ridicule.

Emmeline s'en apercevait bien quelquefois, et s'impatientait en elle-même de n'oser les soumettre à sa domination; mais elle s'en dédommageait sur Geneviève, qui, née dans la terre de M. d'Altier, était accoutumée à regarder avec un grand respect jusqu'aux petits enfants de la famille de ses seigneurs; elle n'avait d'ailleurs jamais eu jusque-là l'honneur d'être entièrement attachée au château, où seulement on était depuis vingt ans dans l'habitude de l'employer journellement à quelques offices subalternes; en sorte que lorsqu'en arrivant cette année à la campagne, madame d'Altier, qui connaissait son honnêteté, l'avait prise chez elle pour aider Emmeline à s'habiller et faire le service de sa chambre, elle s'était crue montée en grade, mais sans en être plus fière, et elle avait regardé mademoiselle Emmeline, qu'elle n'avait pas vue depuis deux ans, tout-a-fait comme une personne à qui elle devait porter respect, et de qui elle devait tout souffrir. Aussi, quand Emmeline se plaisait à exercer son empire sur elle, en lui disant toutes les duretés qu'elle pouvait imaginer (et elle lui en aurait dit davantage si elle n'avait pas été trop bien élevée pour les savoir), Geneviève ne répondait rien, seulement elle se dépêchait le plus qu'elle pouvait, ou pour se débarrasser d'Emmeline, ou pour ne pas l'impatienter, et elle n'en était que plus maladroite et plus maltraitée.

Un jour que, pendant qu'elle rangeait la chambre d'Emmeline, celle-ci voulut l'envoyer faire une commission dans le village, comme Geneviève continuait ce qu'elle avait commencé, Emmeline se fâcha, trouvant très-étrange qu'on ne fit pas tout de suite ce qu'elle disait. Geneviève lui représenta que si, lorsqu'elle reviendrait après son déjeuner pour dessiner, elle ne trouvait pas sa chambre en ordre, elle la gronderait, et qu'il fallait cependant du temps pour tout. Comme elle avait raison, Emmeline lui dit de se taire et qu'elle l'ennuyait. Madame d'Altier, qui de la pièce voisine avait tout entendu, appela sa fille et lui dit:

—Êtes-vous bien sûre, Emmeline, d'avoir eu raison dans votre discussion avec Geneviève? C'est que lorsqu'on a pris ce ton-là avec un domestique, ce serait une chose terriblement fâcheuse qu'il se trouvât ensuite que l'on eût tort.

—Mais, maman, répondit Emmeline un peu honteuse, quand, au lieu de faire ce que je lui dis, Geneviève s'amuse à me répondre, il faut bien la faire finir.

—Vous êtes donc certaine, même avant d'avoir entendu ses raisons ou de les avoir examinées, qu'elles ne peuvent pas être bonnes?

—Il me semble, maman, qu'un domestique a toujours tort de raisonner au lien de faire ce qu'on lui dit.

—C'est-à-dire qu'il a tort même quand il a raison et qu'on lui commande une chose impossible.

—Oh! maman, ces gens-là trouvent toujours les choses impossibles, parce qu'il ne veulent pas les faire.

—Je reconnais les propos de votre cousine: je voudrais bien, Emmeline, que vous eussiez assez d'esprit pour garder vos ridicules à vous et ne pas prendre ceux des autres.

—Je n'ai pas besoin de ma cousine, reprit Emmeline piquée, pour savoir que Geneviève ne fait jamais la moitié de ce qu'on lui dit.

—Si vous n'avez d'autres moyens pour vous en faire servir que ceux que vous avez employés tout-à-l'heure, j'en suis fâchée, il faudra que je vous l'ôte, car je la paye pour vous servir, et non pas pour être maltraitée; je n'ai jamais payé personne pour cela.

Madame d'Altier dit ces mots d'un ton si ferme que sa fille n'osa répliquer. Elle s'en consola avec sa cousine, qui vint la voir une heure, et toutes deux convinrent que madame d'Altier ne savait pas se faire servir. Emmeline était en malheur ce jour-là; c'était dans une allée du jardin qu'elle avait cette conversation avec sa cousine; en la finissant elle vit sortir sa mère d'une allée voisine. Madame d'Altier se mit à rire du babil de ces deux petites personnes, qui prétendaient juger sa conduite. Elle haussa un peu les épaules en regardant sa fille, qui rougit prodigieusement, et voyant passer Geneviève, elle l'appela pour ranger quelques branches qui gênaient le passage. Geneviève répondit qu'elle viendrait aussi-tôt qu'elle aurait porté la pâtée aux dindons, qui criaient parce qu'ils avaient faim.

—En effet, dit madame d'Altier, il est clair, comme vous le disiez fort bien, que je ne sais pas me faire servir avant mes dindons; il faut apparemment qu'on me croie plus raisonnable et moins pressée qu'eux. Mais dans ce moment elles virent Geneviève qui, posant à terre, jetant presque ce qu'elle tenait dans ses mains, se mit à courir tant qu'elle put du côté de la maison.

—Ah! bon Dieu, disait-elle en courant, j'ai oublié de fermer la fenêtre de la chambre de mademoiselle Emmeline, comme elle me l'avait ordonné. Ah! bon Dieu, que je me dépêche! répétait-elle tout essoufflée.

—Je vous félicite, ma fille, dit madame d'Altier; je vois que vous avez, pour vous faire servir, encore plus de talent que mes dindons.

Emmeline ne dit rien, mais elle regarda sa cousine en dessous, comme c'était sa coutume lorsqu'on lui disait une chose qui lui déplaisait. Madame de Serres, qui se croyait interrompue dans ses importantes conférences avec Emmeline, et qui n'osait trop déployer toutes ses belles idées devant sa tante, dont elle craignait la raison et les plaisanteries, remonta en voiture pour aller dans le voisinage faire une visite, accompagné de sa femme de chambre, qui la suivait dans ses courses, parce qu'elle était encore trop jeune pour aller seule. Elle promit de revenir pour dîner, et Emmeline alla soigner ses fleurs.

—Ah ciel! s'écria-t-elle en arrivant près de la terrasse où étaient rangés les vases qui servaient à parer sa chambre, la pluie de cette nuit a effeuillé toutes mes roses, il n'y a plus une fleur sur mon jasmin; Geneviève aurait bien pu les rentrer hier au soir, mais elle ne sait rien faire, elle ne pense à rien.

—Dam! Mademoiselle, dit la vieille Geneviève, qui se trouvait près de là, je n'ose pas toucher à vos pots, de peur de les casser.

—Vous aviez rentré les miens, Geneviève? dit madame d'Altier.

—Oh! oui, Madame.

—Je suis bien aise, dit madame d'Altier en regardant sa fille, de voir que je puis être servie sans me faire servir.

—Mais, maman, reprit Emmeline, je ne lui avais pas dit de ne pas toucher à mes vases.

—Non; mais probablement, à la moindre chose qu'elle vous casse, vous la grondez tellement qu'elle n'ose plus s'y exposer.

—Il le faut bien, maman, dit Emmeline en montant l'escalier pour rentrer ses fleurs, Geneviève est si maladroite, si peu attentive, que... Comme elle prononçait ce mot, un des vases lui échappe, tombe sur l'escalier, et se brise en mille pièces.

—Elle est si maladroite, reprend madame d'Altier, qu'il lui arrive quelquefois ce qui vous arriverait tout comme à elle si vous étiez chargée des mêmes soins.

—En vérité, maman, dit Emmeline impatientée, ce qui m'arrive est bien assez désagréable, sans encore...

—Eh bien! quoi, ma fille?

Emmeline s'était arrêtée, honteuse de son impatience; madame d'Altier la prit par la main, la fit asseoir près d'elle et lui dit:

—Quand votre humeur sera passée, ma fille, nous raisonnerons. Emmeline baisa en silence les mains de sa mère, qui lui dit:

—Cela est donc bien fâcheux, mon enfant, ce qui vous est arrivé, de casser ce vase de terre peinte qui va être remplacé sur-le-champ par un de ceux qui sont dans la serre, et parmi lesquels vous savez que vous pouvez choisir!

—Non, maman, mais...

—Ce s'est pas pour votre anémone qui ne porte plus de fleurs, et que vous m'avez dit que vous vouliez remettre dans les plates-bandes; vous vous êtes épargné la peine de la dépoter. Emmeline sourit.

—Oui, maman, dit-elle; mais dans ces moments-là on éprouve toujours quelque chose de désagréable qui fait qu'on n'aime pas...

—A être tourmenté, n'est-ce pas, ma fille? Et c'est cependant ce moment-là que vous prenez pour gronder et maltraiter Geneviève quand il lui arrive quelque malheur de ce genre, comme pour ajouter à son chagrin et à sa confusion.

—Mais, maman, elle est obligée de prendre garde à ce qu'elle fait.

—Plus que vous, Emmeline, quand vous vous occupez de vos affaires? Vous voulez qu'elle prenne de vos intérêts plus de soin que vous n'en pouvez prendre, et que son application à vous servir lui fasse éviter des maladresses que vous n'auriez pas évitées pour vous-même?

—Mais enfin, ce que je casse est à moi, je suis bien assez punie; au lieu qu'elle...

—Ne saurait l'être assez, je le vois bien, pour, vous avoir causer un moment d'impatience. Et non-seulement c'est là votre opinion, mais vous voulez que ce soit aussi la sienne; car vous trouveriez très-mauvais qu'elle voulût vous prouver que vous avez tort.

—Sûrement, maman, il serait très-ridicule que Geneviève s'avisât de me raisonner quand je lui dis quelque chose.

—Cela s'entend: quand vous avez de l'humeur, Geneviève doit se dire: Je suis domestique, ainsi mon devoir est de conserver de la raison, de la patience pour mademoiselle Emmeline, qui n'est pas capable d'en avoir. Si mon âge, mes infirmités, ou enfin quelque faiblesse de ma nature rendaient en certains moments mes devoirs plus difficiles, je dois tout surmonter avec courage, de peur de causer à mademoiselle Emmeline un moment d'attente ou de contrariété qu'elle n'aurait pas la force de supporter. Si l'injustice me blesse, si l'humeur me révolte, si les fantaisies me paraissent une chose ridicule et insupportable, je dois cependant m'y soumettre en considérant que mademoiselle Emmeline est une pauvre petite personne à qui on ne peut pas demander mieux.

—Il faudrait, reprit Emmeline extrêmement piquée, que Geneviève eût bien peu d'attachement pour penser ces choses-là.

En ce moment arriva madame de Serres, très-agitée et en colère; elle n'avait pas fait sa visite.

—Imaginez, ma tante, dit-elle en arrivant, à madame d'Altier, que ma femme de chambre me quitte: elle a choisi le moment où elle était en voiture avec moi pour me l'annoncer. Ainsi je l'ai fait mettre à terre dans le chemin, elle s'en retournera comme elle voudra; vous voudrez bien me prêter la vôtre pour m'en retourner chez moi. Je l'avais bien longtemps avant mon mariage; elle me quitte pour une place, qui, dit-elle, lui convient mieux. Comptez sur l'attachement de ces gens-là!

—Lui étiez-vous fort attachée? demanda négligement madame d'Altier.

—Oh! pas du tout: elle est lente, désagréable; j'en aurais pris une autre si je l'avais trouvée.

Madame d'Altier se mit à rire. Rien ne lui paraissait plus ridicule que ces plaintes et cet étonnement continuel de ce qu'un domestique n'est pas plus attaché au maître qu'il a servi plusieurs années, quand le maître trouve tout simple de ne se pas soucier du domestique qui l'a servi tout ce temps. Madame de Serres ne vit pas que sa tante se moquait d'elle, mais Emmeline s'en aperçut. Il lui arrivait bien quelquefois de trouver sa cousine assez ridicule. Madame de Serres se consola, en plaisantant sur le plaisir qu'elle aurait de se retrouver sous la tutelle de mademoiselle Brogniard, la femme de chambre de madame d'Altier, qui prenait si gravement sa prise de tabac, et qui, en pleine campagne, marchait aussi droite et faisait la révérence aussi régulièrement que si elle eût été dans un salon au milieu de cinquante personnes. Il fut convenu que, comme il faisait beau et que le chemin était assez court à travers la campagne, elle s'en irait à pied, qu'Emmeline l'accompagnerait avec mademoiselle Brogniard, et qu'en passant elles iraient prendre du lait à une ferme qui se trouvait presque sur le chemin. Elles partirent peu de temps après le dîner; mais à peine étaient-elles arrivées à la ferme, que le temps, serein jusqu'alors, se chargea tout d'un coup, et qu'il commença à pleuvoir par torrents. Lorsqu'au bout d'une heure la pluie eut cessé fit qu'elles résolurent de se mettre en route, la campagne était pleine d'eau et de boue, elles y enfonçaient jusqu'à mi-jambe. Madame de Serres se désolait de n'être pas revenue en voiture; Emmeline, un peu choquée de ce qu'elle ne songeait qu'à elle, dit en voyant de loin arriver Geneviève avec un paquet:

—Ah! pour moi, voilà sûrement Geneviève qui m'apporte ma redingote et mes brodequins.

—Non, dit-elle; mais j'apporte les souliers fourrés et la robe ouatée de mademoiselle Brogniard; j'ai pensé qu'avec son rhumatisme, cette humidité pourrait lui faire beaucoup de mal.

—Vous auriez pu au moins, par la même occasion, reprit Emmeline avec humeur, m'apporter mes brodequins.

—Mademoiselle ne me l'avait pas dit.

—Mademoiselle Brogniard ne vous avait rien dit non plus.

—Mais elle savait, Mademoiselle, reprit mademoiselle Brogniard en appuyant d'un ton sentencieux sur toutes ses paroles, que je lui en aurais beaucoup d'obligations: en effet, Geneviève, je vous en remercie infiniment.

—Je n'ai fait que mon devoir, disait Geneviève, en aidant mademoiselle Brogniard à passer sa robe; et elle s'en alla, laissant Emmeline extrêmement piquée de ce que Geneviève se croyait plus de devoirs envers mademoiselle Brogniard qu'envers elle. Madame de Serres tâcha de plaisanter sur ce que mademoiselle Brogniard était la mieux vêtue et la mieux servie des trois; mais comme mademoiselle Brogniard répondait fort peu, les plaisanteries finirent, et les lamentations sur la voiture recommencèrent. Enfin, en approchant du grand chemin, madame de Serres aperçut avec un transport de joie sa voiture qui revenait au petit pas. Elle s'y élança.

—Mademoiselle Brogniard, dit-elle, me voilà au château, il n'est pas nécessaire que vous m'accompagniez plus loin. Adieu, ma petite, cria-t-elle à Emmeline, je suis enchantée de vous épargner ce reste de chemin. Et elle partit sans songer qu'elle pourrait tirer Emmeline de ces boues en la ramenant au moins jusqu'à l'avenue du château de sa mère. Emmeline y pensa, et vit bien que le système de sa cousine, de ne pas s'occuper du bonheur de ceux qui la servaient, rentrait dans un système beaucoup plus général, qui était de ne s'occuper de personne.

Ces réflexions et les représentations de sa mère épargnèrent à la vieille Geneviève quelques hauteurs et quelques caprices; mais Emmeline ne savait pas la traiter avec bonté. Elle ne lui commandait jamais que d'un ton sec et bref, et lui commandait toujours. Elle ne s'informait pas si la chose qu'elle lui ordonnait lui était plus facile ou plus commode à faire d'une autre manière ou bien à une autre heure; elle ne s'intéressait jamais à rien de ce qui la regardait: Emmeline avait pensé que cette espèce de familiarité lui donnait l'air d'une enfant.

A la fin de l'été, madame d'Altier et sa fille allèrent avec madame de Serres passer quelques jours dans un château du voisinage. Madame de Lignéville, maîtresse de ce château, était une jeune femme de vingt-deux ans, d'une douceur charmante, et remarquable surtout par sa bonté envers ses domestiques, dont la plupart l'entouraient depuis son enfance; sa concierge était son ancienne gouvernante, et madame de Lignéville n'avait pas craint de donner de l'autorité dans sa maison à celle qui en avait eu autrefois sur sa personne; car à mesure qu'elle était devenue raisonnable, sa gouvernante était devenue aussi soumise qu'elle était autrefois exacte à se faire obéir. Sa femme de chambre était la fille de cette gouvernante, qui avait été élevée avec elle, et n'en était pas pour cela moins zélée et moins respectueuse. Son valet de chambre avait appartenu à son père; son jardinier l'avait vue naître, et lui racontait encore quelquefois comme quoi, dans son enfance, elle mettait en terre des morceaux d'abricot pour faire venir des abricotiers. Tous l'aimaient, il semblait que dans la maison tout se fît par un ressort qu'on n'apercevait pas, et sans qu'on eût jamais rien à dire; un ordre avait l'air d'un avertissement auquel on s'empressait de se rendre: on ne se doutait pas que madame de Lignéville eût jamais grondé ses gens, et ils ne le croyaient pas eux-mêmes; car, s'il lui arrivait d'avoir quelque reproche à leur faire, ils s'apercevaient de leur tort plutôt que de la réprimande de leur maîtresse. Emmeline voyait avec étonnement que cette bonté de madame de Ligneville ne lui donnait ni moins d'élégance ni moins de dignité. Il lui semblait même qu'elle avait l'air bien plus maîtresse en n'ordonnant jamais, que madame de Serres, qui semblait ne pouvoir se faire obéir qu'à force de dire, de tracasser et de gronder. Elle voyait aussi que, bien qu'on s'amusât quelquefois des petits airs hautains et capricieux de sa cousine, on traitait madame de Ligneville avec bien plus de respect et d'amitié.

Elles étaient chez elle depuis deux jours, quand toute la société du château fut invitée pour le lendemain à une fête qui se donnait à quelques lieues de là. Mesdames de Serres et de Ligneville eurent envie d'y aller en costume de paysannes du pays: Emmeline en avait un qu'on envoya chercher, et qui devait servir de modèle; mais madame de Ligneville, en le voyant, le trouva assez compliqué, et dit qu'elle craignait que sa femme de chambre n'eût pas le temps de le finir pour le lendemain, parce qu'on devait partir de bonne heure.

—Oh! il faudra bien, dit madame de Serres, que la mienne le fasse; je ne lui passe pas ainsi ses fantaisies. Vous gâtez vos gens, ma chère, dit-elle à madame de Ligneville; je le sais par Justine, qui est, je crois, la cousine de votre Sophie, mais que j'ai prévenue qu'elle ne devait pas s'attendre à être traitée de même: croyez-moi, c'est le moyen de n'en rien obtenir.

Madame de Ligneville ne répondit point; elle s'inquiétait fort peu de faire partager ses sentiments aux autres. Madame de Serres alla vite donner ses ordres, et Justine se mit à travailler. Le soir, quand madame de Serres remonta chez elle, le costume était assez avancé; mais il n'était pas à sa fantaisie; elle se fâcha, dit qu'elle ne porterait jamais une horreur pareille, et qu'il fallait recommencer. Justine dit que cela était impossible, à moins de passer la nuit. Madame de Serres répondit qu'elle n'avait qu'à la passer, et que ce n'était pas un si grand malheur. Justine dit qu'elle ne le pouvait pas, parce qu'elle était fatiguée d'avoir travaillé toute la soirée. Madame de Serres lui dit qu'elle était une impertinente, et de s'arranger pour le lui apporter le lendemain à son réveil, ou pour ne plus se présenter devant elle.

Le lendemain, à son réveil, la robe était absolument au point où elle l'avait laissée en se couchant. Justine lui dit que comme Madame paraissait avoir l'intention de la renvoyer, elle venait lui demander son congé. Madame de Serres s'emporta, lui dit de sortir de sa chambre, qu'elle ne voulait plus la voir, et fit demander mademoiselle Brogniard pour la lever; enfin elle fit tant de bruit de ce qu'elle appelait l'insolence de Justine, elle fut si déraisonnable, que toute la maison sut ce qui lui arrivait et s'en divertit beaucoup, parce qu'on avait déjà entendu rapporter sur son compte plusieurs aventures pareilles. A déjeuner, elle affecta un air plus dégagé qu'à l'ordinaire, pour cacher l'humeur qu'on voyait percer. Elle ne parla point du tout de son habit; madame, de Ligneville n'en parla pas non plus, comptant bien ne pas mettre le sien, quand même il serait fait; et Emmeline, fort triste, parce que sa mère lui avait dit que pour ne pas fâcher sa cousine il ne fallait pas mettre le sien, qui lui allait très-bien, commençait à trouver que madame de Serres avait eu grand tort de traiter Justine de cette manière.

Après le déjeuner on allait se séparer pour les toilettes, lorsqu'on voulut entrer dans la chambre de madame de Ligneville, pour voir une fleur singulière que lui avait apportée son jardinier. Comme on y était, Sophie entra aussi par une des petites portes de l'intérieur de l'appartement, tenant sur ses mains l'habit de madame de Ligneville entièrement fini, et le plus joli du monde; tout le monde le regarda, et fut tenté de regarder madame de Serres, qui, bien qu'en rougissant, s'empressa de le louer.

—En vérité, Sophie, dit madame de Ligneville très-embarrassée, j'y avais renoncé, car je n'aurais jamais cru que vous pussiez le finir.

—Oh! Madame, dit étourdiment Sophie, ma cousine m'a aidée, et nous nous sommes levées de bonne heure.

Cette cousine, c'était Justine. Madame de Serres rougit encore davantage, et madame de Ligneville rougit aussi; mais les autres personnes eurent envie de rire. Emmeline le vit, et dès ce moment sa cousine lui parut aussi ridicule qu'elle l'était en effet. On insista pour que madame de Ligneville mit son habit; en sorte qu'Emmeline mit le sien. Comme madame de Ligneville prétendit qu'elle serait sa soeur aînée, elles passèrent presque toute la journée l'une près de l'autre, ce que madame d'Altier trouva très-bon, parce que madame de Ligneville était extrêmement raisonnable; et Emmeline la trouva si bonne, si charmante, qu'elle s'y attacha beaucoup. Deux ou trois fois madame de Ligneville dit en regardant sa robe:

—Il y a vraiment bien de l'ouvrage, il faut que cette pauvre Sophie ait terriblement travaillé. Et Emmeline, comme madame de Ligneville lui plaisait, trouva charmant de sa part ce que peu de temps auparavant elle aurait regardé comme au-dessous de sa dignité; mais elle sentait en même temps qu'il pouvait être doux de recevoir des preuves d'affection et d'en jouir. Elle s'amusa beaucoup à la fête. Cependant, lorsqu'elle revint, la fatigue et la chaleur qu'elle avait éprouvées lui donnèrent une petite maladie qui la retint assez longtemps dans son lit. Un jour, pendant qu'elle avait la fièvre, elle entendit Geneviève, qui se donnait beaucoup de soins autour d'elle, dire:

—Il faut bien la soigner, cette pauvre petite, quoique je sois sûre que quand elle se portera bien elle me fera bien souffrir. Elle se sentit humiliée d'avoir besoin de la générosité de Geneviève. Pendant sa convalescence elle eut aussi besoin bien souvent de ses secours. Comme elle était très-faible, Geneviève lui était nécessaire presque pour tous les mouvements qu'elle voulait faire. Il fallut bien devenir moins fière, et comprendre que c'est bien peu de chose que la dignité et l'autorité d'un être qui ne peut rien par lui-même. Elle sentit que, si les domestiques ont besoin des maîtres pour le soutien de leur existence, les maîtres, que l'habitude de l'aisance a accoutumés à une foule de délicatesses, ont sans cesse besoin des domestiques pour l'agrément et la commodité de leur vie. Elle vit aussi dans la suite qu'un domestique laborieux et honnête trouve toujours un maître qui le paye, au lieu qu'un maître qui paye n'est pas toujours sûr de trouver un domestique qui le serve avec zèle et affection; qu'ainsi c'est au maître surtout qu'il importe que les domestiques soient contents. Elle revint à son caractère naturel, qui était de desirer que l'on fût content d'elle, et trouva que c'était ce qu'il y avait de plus doux et de plus commode.

AGLAÉ ET LÉONTINE ou LES TRACASSERIES.

Aglaé vivait dans une ville de province avec sa grand'mère, madame Lacour, veuve d'un notaire. Comme madame Lacour avait de l'aisance, et d'ailleurs beaucoup d'ordre et d'économie, elle vivait fort agréablement, ne fréquentant que les personnes de sa classe, sans rechercher celles qui se distinguaient par un rang plus élevé ou par de plus grandes richesses. Elle avait tous les jeudis son assemblée, et passait les autres soirées chez des personnes de ses amies. Aglaé, qui l'accompagnait toujours, y retrouvait nombre de jeunes filles et de jeunes gens de son âge qui accompagnaient aussi leurs parents, le jeudi, chez madame Lacour. L'été, on faisait des parties hors de la ville, on allait passer la journée au jardin de l'une ou de l'autre des personnes de la société. Ces jardins étaient fort près, les jeunes gens y allaient à pied, les personnes plus âgées sur des ânes; on allait courir dans les champs, on revenait le soir bien las, main bien content, et on recommençait quelques jours après.

Aglaé, qui était douce et bonne, était très-aimée de ses camarades, mais elle avait particulièrement pour amis Hortense Guimont et Gustave son frère, enfants du médecin de la ville. Hortense avait quatorze ans, et Aglaé un an de moins; Gustave en avait seize. Quoique Aglaé fût moins familière avec lui qu'avec Hortense, elle l'aimait beaucoup; elle avait même pour lui une sorte de respect, parce que Gustave était un jeune homme fort avancé pour son âge, très-estimé dans la manière dont il faisait ses études, et qu'on regardait comme destiné à faire son chemin d'une manière très-honorable. Les gens même qui l'avaient vu enfant commençaient à ne plus dire le petit Guimont, mais le jeune Guimont, quelques-uns même monsieur Guimont. Les parents le donnaient pour modèle à leurs fils; les jeunes gens étaient fiers de Gustave et ne lui parlaient qu'avec déférence.

Sa soeur Hortense était aussi une personne aimable et raisonnable. M. Guimont, leur père, les avait très-bien élevés. Quoiqu'il fût très-recherché par tout ce qu'il y avait de plus distingué dans la ville, non-seulement à cause de ses talents comme médecin, mais à cause de son esprit et de son amabilité, il n'avait jamais voulu mener ses enfants dans les sociétés qu'il fréquentait lui-même quelquefois.

—Il faut, disait-il, que ma fille reste parmi les gens avec qui elle est destinée à passer sa vie. Quant à mon fils, si ses talents lui donnent un jour les moyens d'être reçu dans le monde d'une manière agréable, j'en serai enchanté, mais je ne veux pas lui en donner le goût avant d'être sûr qu'il pourra s'y maintenir honorablement.

On lui disait quelquefois:

—Avec les connaissances que vous avez, vous pourriez pousser votre fils.

Il répondait:

—Si mon fils a du mérite, il se poussera de lui-même; s'il n'en a pas, je ne veux pas le pousser à quelque place où il ne ferait que découvrir son incapacité; et il ajoutait:

—Gustave est beaucoup plus avancé que je ne l'étais quand j'ai commencé, car je crois qu'on pourra être disposé à l'estimer à cause de moi; c'est à lui à faire le reste, et il fera beaucoup mieux que moi, car je ne puis faire qu'on l'estime à cause de lui. Cependant M. Guimont n'avait pu résister entièrement aux importunités de quelques personnes qui l'aimaient beaucoup et qui l'avaient extrêmement pressé de leur amener son fils. Gustave, qui était fier, s'était trouvé très-mal à son aise au milieu des personnes dont il n'était pas l'égal, qui pensaient lui faire honneur en le recevant, et avec des jeunes gens qu'il ne pouvait traiter comme camarades. Il craignait d'être trop froid, et ne voulait pas cependant être trop poli, parce qu'un excès de politesse aurait pu passer pour flatterie, ou trop prévenant, parce qu'il sentait que ces prévenances n'avaient pas de quoi flatter. Il pria donc son père de ne l'y plus conduire, et songea seulement à acquérir tant de mérite personnel, qu'il pût espérer un jour d'être recherché pour lui-même, de faire honneur à son tour à ceux qui le recevraient, et de les voir attacher du prix à ses prévenances.

Il se plaisait beaucoup chez madame Lacour, qui était une femme fort raisonnable et amie de son père; il aimait fort Aglaé, que sa grand'mère avait élevée aussi bien que peut l'être une jeune personne en province, qui marquait assez de désir de s'instruire, et dont madame Lacour l'avait prié de revoir les extraits. Gustave était un maître très-sévère, et Aglaé craignait beaucoup plus sa désapprobation que celle de sa grand'mère: quand Gustave était mécontent, c'était Hortense qui les remettait bien ensemble; et même, comme elle était un peu plus âgée et plus habile qu'Aglaé, elle revoyait ordinairement ses extraits avant que celle-ci les montrât à Gustave, tant elle avait peur qu'il ne la trouvât en faute. Malgré cela ils vivaient en très-bonne intelligence, et, après sa soeur, Aglaé était la personne en qui Gustave avait le plus de confiance: elle en était très-fière, car tous les jeunes gens et les jeunes personnes qu'elle voyait faisaient grand cas de l'amitié de Gustave. Les gens riches et la noblesse qui habitaient la ville n'y passaient ordinairement que l'hiver; l'été, tout le monde allait dans ses terres: la ville n'en était pas moins gaie alors pour Aglaé et les sociétés de madame Lacour; mais comme elle était plus tranquille, le moindre mouvement y faisait impression. On fut donc extrêmement occupé de M. d'Armilly, qui y arriva avec sa fille Léontine. M. d'Armilly venait d'acheter une terre dans les environs: le château était inhabitable, et il faisait rebâtir; et pour être plus à portée d'en diriger les travaux, il était venu s'établir à la ville, mais il n'y habitait que très-peu, couchant presque toujours dans une ferme voisine pour être plus près de ses ouvriers. Il laissait sa fille avec une personne de confiance qui lui servait de gouvernante, et qui aurait été capable de la bien élever, parce qu'elle avait été bien élevée elle-même, si, pour plaire à M. d'Armilly, qui gâtait excessivement sa fille, elle ne lui eût laissé faire absolument sa volonté.

Léontine, sotte comme un enfant gâté, était d'une hauteur excessive. Elle avait quinze ans: c'est l'âge où il entre le plus d'idées ridicules dans la tête d'une jeune fille. Comme elle avait quelques parents d'un assez grand nom, elle avait vécu à Paris dans les sociétés les plus recherchées et avait pris quelques-uns des airs d'une femme en y joignant toutes les sottises d'une enfant. Reçue, en arrivant, ainsi que son père, avec tout le respect qu'inspirait à un maître de poste un des plus grands propriétaires des environs, elle avait cru devoir soutenir sa dignité par des tons convenables. Elle avait demandé s'il y avait en ce moment dans la ville quelqu'un à voir. On lui avait indiqué madame Lacour, M. Guimont, M. André, fabricant de toiles, M. Dufour, gros marchand de vin, etc. Elle avait nommé quelques-unes des personnes plus connues qu'elle savait y habiter, personne n'y était alors; et Léontine, contente d'avoir au moins fait connaître par ses questions quelles étaient les sociétés qui lui convenaient, n'avait osé, quelqu'envie qu'elle eût d'être impertinente, déployer que la moitié des airs ridicules qu'elle avait préparés pour montrer le dédain que lui inspiraient les autres noms.

Réduite à la société de sa gouvernante et à quelques courses qu'elle faisait avec son père au château que l'on bâtissait, Léontine n'avait trouvé d'autre divertissement que de choisir dans ses robes ce qu'il y avait de plus nouveau, ce qu'elle imaginait devoir faire un effet plus extraordinaire en province, et aller tous les jours à la promenade de la ville étaler ses grâces méprisantes. Tout le monde la regardait, c'était ce qu'elle désirait: tout le monde se moquait d'elle sans qu'elle s'en doutât, mais en secret toutes les jeunes filles commençaient à l'imiter. On remarquait déjà qu'elles portaient la tête beaucoup plus haute, et qu'il s'était fait une innovation dans la manière d'attacher les ceintures. Aglaé avait déjà tourné et retourné son chapeau de deux ou trois manières pour lui donner quelque chose de l'air de celui de Léontine, et elle avait essayé deux ou trois façons d'arranger les plis de son châle.

Gustave s'en était aperçu, et s'était moqué d'Aglaé, qui n'en était pas convenue, mais qui avait en secret pris beaucoup d'humeur contre Gustave de ce qu'il n'avait pas senti le mérite d'un noeud qu'elle avait trouvé moyen de placer précisément comme l'était celui de Léontine la veille.

L'agitation était générale: Hortense même, si accoutumée à déférer aux opinions de son frère, s'était déjà disputée deux fois avec lui, parce qu'elle soutenait que, de ce qu'une mode avait été apportée par Léontine, ce n'était pas une raison pour qu'elle ne fut pas jolie, et que, si elle était jolie, il était raisonnable de la prendre. Gustave, presqu'aussi enfant dans son genre qu'Aglaé dans le sien, ne voulait pas qu'on imitât en rien Léontine, tant il avait d'humeur de l'importance qu'on mettait à tout ce qui venait d'elle. En effet, elle ne faisait pas un pas qui ne fût su; on était instruit de ce que le cuisinier de son père avait acheté pour son dîner, et l'on intriguait sourdement pour savoir ce qu'elle mangeait à son déjeuner. On savait si elle avait bien ou mal entendu la messe, ce qui prouvait que les observateurs l'avaient entendue avec peu d'attention. Enfin, quand elle passait dans la rue, on s'appelait à la fenêtre.

Qu'on juge du mouvement qui se fit dans la maison de madame Lacour lorsqu'un matin Léontine vint avec sa gouvernante, mademoiselle Champré, lui rendre visite. Le mari de madame Lacour, longtemps notaire dans une autre province, avait rendu de grands services à M. d'Armilly dans ses affaires: celui-ci ayant su que sa veuve habitait la ville, avait recommandé à sa fille de l'aller voir, en attendant que ses affaires lui permissent d'y aller lui-même; et Léontine, qui commençait à s'ennuyer, ne fut pas fâchée d'avoir un prétexte pour déroger à sa dignité. Madame Lacour, qui n'avait pas beaucoup partagé l'extrême intérêt qu'on prenait à tout ce que faisait Léontine, ne fut que médiocrement émue de sa visite; mais Aglaé rougit dix fois avant qu'elle lui adressât la parole, et dix fois encore en lui répondant.

Il n'est pas si aisé qu'on le croirait bien de prendre de certains airs avec les gens qui ne sont pas accoutumés à ces airs-la, et dont la simplicité les dérange à chaque instant. Lorsqu'on n'est pas soutenu par la concurrence, et l'exemple des autres, par l'affectation de ceux qui nous entourent, on retombe malgré soi dans le naturel, et les tons étudiés de l'impertinence ne reviennent que par instants et comme par souvenir. Léontine fut beaucoup moins ridicule qu'on n'aurait pu le penser. Madame Lacour, avec son indulgence ordinaire, la trouva bien, et Aglaé déclara qu'elle était charmante.

C'était le jeudi: le soir, à l'assemblée de madame Lacour, on ne parla d'autre chose que de la visite du matin.

—Elle s'est donc enfin décidée, disaient les unes; il faut croire qu'elle nous fera aussi l'honneur de venir nous voir; et elles étaient choquées de ce que Léontine avait commencé par madame Lacour. D'autres se retranchaient dans leur dignité et disaient qu'elles s'en souciaient fort peu. Les autres, moins réservées, demandaient ce qu'elle avait dit, calculaient le jour où elle irait voir ou madame André, ou madame Dufour, se disaient à l'oreille qu'elle pourrait bien ne pas aller voir madame Simon, qu'elles ne jugeaient pas être d'aussi bonne compagnie qu'elles, et commençaient à convenir que cela serait tout simple. Les jeunes filles répétaient dans leur coin à peu près les mêmes choses que leurs mères, et avec plus de volubilité encore. Pour Aglaé, elle racontait, expliquait, recommençait du ton le plus important et le plus animé, lorsqu'elle s'aperçut que Gustave, dans son coin, haussait les épaules en souriant d'un air ironique: cela la déconcerta prodigieusement; mais comme elle vit qu'Hortense l'écoutait avec plus d'intérêt que son frère, elle se remit, et aurait volontiers continué toute la soirée cette conversation. Ce ne fut qu'à son grand déplaisir qu'on parla d'autre chose; aussi avait-elle soin de ramener ce sujet à chaque instant.

—C'est précisément, disait-elle, ce que me racontait ce matin mademoiselle Léontine d'Armilly. Si on parlait d'un site des environs:

—Mademoiselle Léontine d'Armilly ne l'a pas encore vu, reprenait Aglaé. On se plaignait du chaud qu'il avait fait dans la journée.

—Mademoiselle Léontine d'Armilly, observait Aglaé, a été bien étonnée de trouver l'appartement de ma bonne-maman si frais.

En ce moment elle se balançait sur sa chaise; les deux pieds de devant de la chaise glissèrent en arrière, Aglaé et la chaise tombèrent chacune de leur côté. Tout le monde accourut pour relever Aglaé, Gustave comme les autres; mais quand il vit qu'elle ne s'était point fait de mal:

—Apparemment, dit-il, que c'est comme cela que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. Tout le monde se mit à rire. Aglaé, honteuse et en colère, ne prononça plus le nom de Léontine, mais elle ne parla pas à Gustave de la soirée. Quoiqu'elle n'osât pas trop le bouder, il est certain qu'elle commençait à perdre toute sa confiance en lui, car elle voyait qu'elle ne pouvait pas lui parler de ce qui, en ce moment, l'occupait le plus. Elle craignait aussi un peu Hortense, et se trouvait mal à son aise avec ceux qu'elle aimait le mieux, parce qu'ils ne partageaient pas les ridicules plaisirs de sa vanité.

Les autres, tout en se moquant de l'importance qu'elle avait mise à la visite de Léontine, en mirent autant à l'attendre: pendant trois ou quatre jours, à l'heure où elle était venue chez madame Lacour, les jeunes filles eurent soin de se mettre sur leur propre, de tenir l'oreille au guet, et Léontine ne vint point, mais on apprit qu'elle avait prié Aglaé à déjeuner; et le soir, à l'assemblée, Aglaé, qui n'osa pas trop parler de son déjeuner, parce que Gustave était là, dit seulement que le lendemain Léontine devait venir la prendre pour qu'elles allassent ensemble à la promenade. Toutes les camarades d'Aglaé se redressèrent d'un air piqué; on voyait toute l'humeur que leur donnait cette préférence; une d'elles, nommée Laurette, moins fière et plus étourdie que les autres, dit à Aglaé:

—Eh bien! je demanderai à maman la permission d'aller à cette heure-là chez toi; de cette manière je serai aussi de la promenade. Aglaé, fort embarrassée, balbutia quelques excuses; elle dit que Léontine ne connaissait pas Laurette, qu'elle ne savait pas si cela lui conviendrait. Laurette dit que cela lui était bien égal, qu'elle trouverait de reste avec qui se promener, et proposa sur-le-champ la partie à deux ou trois autres jeunes personnes, qui l'acceptèrent en disant:

—Oh! pour nous, il ne nous siérait pas d'être si fières. Une des mères entendit tout cela: heureusement que ce n'était pas celle de Laurette, car elle aurait fait une scène; mais elle n'en dit pas moins quelques mots sur l'importance qu'il y avait à s'exposer à des affronts, et tint plusieurs autres propos pleins d'aigreur qui furent répétés par les jeunes personnes. La soirée se passa de la manière la plus désagréable. Madame Lacour, qui était incommodée, était restée chez elle. Le soir, ce M. Guimont qui, en venant chercher ses enfants pour les ramener, reconduisit aussi Aglaé. Elle se tint constamment auprès de monsieur Guimont pour éviter de parler à Hortense et à Gustave, dont elle avait bien vu le mécontentement, quoiqu'ils n'eussent rien dit, et que même Hortense, avec sa bonté ordinaire, eût essayé plusieurs fois de rompre les propos qui pouvaient être désagréables à Aglaé. Si elle y eût réfléchi, elle eût senti que le plaisir d'être préférée pour tenir compagnie à Léontine ne valait pas ce qu'il lui faisait souffrir d'embarras avec ses amies; mais la vanité l'aveuglait, et elle ne sentait pas combien c'est s'abaisser que de se croire honorée d'une pareille distinction. Le lendemain, Aglaé, aussi parée qu'il lui avait été possible, se rendit, avec Léontine à la promenade. On voyait dans son maintien l'orgueil qu'elle éprouvait d'être l'objet de l'attention, et en même temps son embarras envers Léontine, avec qui elle n'était pas à son aise, craignant toujours de dire quelque chose qui ne lui parût pas convenable: car ce qu'il y avait de singulier, c'est qu'elle se rendait ridicule, sans s'en inquiéter, aux yeux d'un grand nombre de personnes avec qui elle était destinée à vivre, tandis que l'idée de paraître ridicule à une seule qu'elle connaissait à peine, et qu'elle devait peut-être voir pendant deux mois tout au plus, lui aurait causé un chagrin inexprimable. Tout le monde s'était rendu à la promenade. Les mères passaient auprès d'Aglaé d'un air digne et mécontent, quelques-unes en disant un mot d'humeur qu'elle mourait de peur que Léontine n'entendit. Quelques jeunes personnes se redressèrent aussi: tous les jeunes gens la saluèrent, mais elle trouva à quelques-uns, ce jour-là, l'air si commun et une si mauvaise tournure, qu'ils furent extrêmement mécontents de la manière dont elle leur rendit leur salut, épiant pour ainsi dire le moment où Léontine ne la verrait pas. Celle-ci lui avait déjà demandé le nom et la profession de plusieurs, et Aglaé avait répondu avec un peu de peine, parce qu'elle ne trouvait pas leurs titres fort brillants à présenter; quand elle prévoyait quelque critique à faire sur leur personne ou leur tournure, elle se hâtait de la faire, de peur que Léontine ne la soupçonnât de ne s'en pas apercevoir; jamais elle n'avait découvert tant de défauts à ses amis et à ses connaissances. Enfin elle aperçut de loin Hortense et son frère.

—Ah! dit-elle, ceux-là sont bien aimables. Elle mourait d'envie de leur faire faire connaissance avec Léontine, car elle imaginait que cela leur ferait plaisir comme à elle; et malgré ses mécontentements, elle les aimait véritablement. D'ailleurs elle était fière de Gustave, de son esprit, de sa réputation, et elle était bien aise de s'en parer auprès de Léontine; aussi se mit-elle à lui faire son éloge avec beaucoup de chaleur, disant qu'il faisait des vers charmants, et que tout le monde assurait qu'il était fait pour figurer à Paris dans la meilleure société.

—Il faudrait pour cela, ma chère, répondit Léontine d'un air capable, qu'il prît un peu de tournure, car il a bien l'air d'un écolier. En disant ces mots, elle jeta sur Hortense et Gustave un coup d'oeil distrait et parla d'autre chose.

Aglaé rougit, moitié pour Gustave, moitié pour elle, qui s'était ainsi compromise: ils arrivaient en ce moment près d'elle; elle aurait bien voulu s'arrêter à leur parler; elle ralentit son pas; mais Léontine, qui avait la tête tournée d'un autre côté, continua à marcher, et Aglaé la suivit, jetant sur Hortense, car elle n'osait regarder Gustave, un regard honteux et triste qui semblait dire:

—Voyez, je ne sais que faire. Et Gustave haussa les épaules de l'asservissement où s'était réduite sa fiable petite amie.

Le lendemain, il ne fut question dans la ville que des impertinences d'Aglaé. L'une disait qu'elle ne l'avait pas saluée, une autre prétendait qu'elle avait fait semblant de ne pas la voir; une troisième, qu'elle l'avait regardée en riant et en se moquant d'elle avec Léontine. Les jeunes gens étaient les uns pour, les autres contre. Gustave était le seul qui ne dît rien, mais il avait l'air triste, et Hortense tâchait d'atténuer les torts d'Aglaé.

Deux jours après, celle-ci mena Léontine se promener au jardin de madame Lacour. Comme elle ne savait quelle fête lui faire, elle avait engagé la servante à lui porter du lait et des échaudés, mais elle n'avait osé le dire à sa grand'mère, de peur que madame Lacour ne lui dit qu'il fallait engager ses amies à y venir aussi. Aglaé aurait sûrement trouvé cela plus amusant que le tête-à-tête avec Léontine, mais elle ne savait pas si cela lui conviendrait, et elle était si enfant, qu'elle osait beaucoup moins hasarder avec Léontine qu'elle n'aurait hasardé avec une personne respectable. Tandis qu'elles étaient dans le jardin, Laurette passa devant la porte; elle la vit ouverte et entra. Elle revenait avec la servante de la maison de chercher des fruits et de la salade du jardin de son père; elle portait son panier à son bras; elle avait sa robe de tous les jours, qui n'était pas trop propre, parce que Laurette était peu soigneuse. La servante avait la tournure et le ton grossier d'une paysanne; elle rapportait dans un torchon un jambon qu'elle avait enterré plusieurs jours dans le jardin pour l'attendrir et qu'elle avait été y chercher. Qu'on juge de l'embarras d'Aglaé à une pareille visite. Si elle eût été une personne raisonnable, si elle eût eu quelque dignité, elle eût, sans affectation, accoutumé Léontine, dès les premiers jours, à lui voir les habitudes simples d'une petite fortune, et par conséquent à les retrouver dans les personnes de sa connaissance. Il n'aurait pas été nécessaire pour cela de s'entretenir des soins du ménage, ce qui est toujours ennuyeux, mais seulement ne s'en pas cacher comme d'une chose humiliante; et, par exemple, elle n'aurait pas pris cent mille détours pour éviter de laisser connaître à Léontine que c'étaient elle et sa grand'mère qui faisaient elles-mêmes leurs confitures, préparaient pour l'hiver les cornichons, les légumes et les fruits secs. Léontine, si elle l'avait su, aurait pu trouver qu'il était plus agréable de n'avoir pas la peine de prendre ces soins-là soi-même, mais elle n'aurait certainement jamais osé en faire un motif de dédain, car il y a dans les actions raisonnables, lorsqu'on les fait d'une manière naturelle, sans honte et sans ostentation, quelque chose qui impose aux personnes même qui ne le sont pas. Aglaé, si elle eût pris ce parti, n'aurait pas été embarrassée de voir arriver Laurette avec la salade, et la servante avec son jambon; mais tous les airs de dame qu'elle avait voulu prendre se trouvaient dérangés par l'apparition de Laurette: aussi la reçut-elle assez mal; et sans mademoiselle Champré, qui lui fit faire une place sur le gazon où elles étaient assises, elle l'aurait laissée debout. Laurette, qui était fort mal élevée, dit plusieurs choses ridicules. La servante se mêla aussi plusieurs fois de la conversation. Aglaé était au supplice; enfin Laurette s'en alla, parce que la servante, assez mécontente de ce qu'elle la faisait attendre, lui détailla, pour la presser, tout ce qu'il y avait à faire dans la maison. Le soir, à l'assemblée de madame Dufour, où Laurette se rendit avec sa mère, on raconta qu'Aglaé avait donné à goûter à Léontine dans le jardin de sa grand'mère et n'avait invité personne, que Laurette y était venue par hasard, et qu'elle ne lui avait seulement rien offert. On s'échauffa beaucoup là-dessus, et il fut convenu que puisque madame Lacour souffrait que sa petite-fille fît de pareilles malhonnêtetés, on n'irait pas le lendemain jeudi à son assemblée.

Madame Lacour ne savait rien de tout cela: malade depuis huit jours, elle n'avait vu que M. Guimont, qui s'occupait fort peu de tous ces caquetages, et trouvait que les sottises d'une enfant ne valaient pas la peine qu'on y fît attention. Elle recevait le jeudi pour la première fois, et fut étonnée de ne voir arriver personne; elle s'imagina qu'on la croyait encore malade, et voyant avancer l'heure, envoya sa servante chez deux ou trois de ses voisines leur faire dire qu'elle les attendait. Elles répondirent qu'elles ne pouvaient venir. On rendit cette réponse à madame Lacour devant une vieille dame qui, n'ayant pas de fille, n'avait pas cru devoir partager le ressentiment qu'inspirait la conduite d'Aglaé: d'ailleurs, comme elle aimait les nouvelles et les commérages, elle était bien aise de savoir ce qui se passerait chez madame Lacour, si on tiendrait la parole qu'on s'était donnée, ce qu'en penserait madame Lacour et ce qu'elle dirait à Aglaé. En conséquence, lorsque madame Lacour marqua son étonnement de se voir ainsi abandonnée:

—Cela n'est pas étonnant, dit la vieille dame, après ce qui s'est passé.

—Que s'est-il donc passé? demanda madame Lacour. Alors la vieille dame lui raconta, avec toutes les amplifications ordinaires en pareil cas, les torts d'Aglaé et l'indignation de tout le monde. Pendant ce récit, Aglaé, dans l'état le plus pénible, s'excusait, tâchait de se justifier, niait quelques faits, en expliquait d'autres, ce qui n'empêcha pas madame Lacour d'être extrêmement fâchée contre elle, et de lui dire d'un ton sévère qu'elle ne savait à quoi il tenait qu'elle ne l'envoyât sur-le-champ faire des excuses à toutes ces dames, mais que cela ne lui manquerait pas. M. Guimont et ses enfants, qui entrèrent en ce moment, la trouvèrent toute en larmes.

—J'espère, au moins, dit madame Lacour, que vos impertinences ne se sont pas étendues jusqu'aux enfants de mon ami Guimont, car je ne vous le pardonnerais de ma vie.

Hortense rougit un peu et courut embrasser Aglaé. Gustave ne dit rien; mais madame Lacour lui ayant demandé si ce n'était pas par mécontentement contre Aglaé qu'il n'était pas venu corriger ses extraits depuis plusieurs jours, il assura qu'il avait eu beaucoup d'ouvrage, ce que confirma son père, et il proposa de les revoir sur-le-champ. Aglaé, tremblante, alla chercher son papier, et le remit à Gustave sans lever les yeux: il corrigea les extraits, mais sans causer avec Aglaé comme il avait coutume de faire; et lorsqu'il eut fini, il alla se placer auprès de la partie que faisait M. Guimont avec madame Lacour et la vieille dame. Aglaé avait le coeur bien serré; Hortense la consola du mieux qu'elle put, et lui dit:

—Nous allons avoir bien d'autres caquets; une dame allemande, la princesse de Schwamberg, vient d'arriver il y a deux heures; elle est obligée de s'arrêter ici quelques jours, parce que la gouvernante de ses filles, qu'elle aime beaucoup et qui est comme son amie, est tombée malade. Il se trouve que cette gouvernante, qui est Française, est parente de mademoiselle Champré: c'est mon père qui lui a appris qu'elle était ici avec mademoiselle d'Armilly; et la princesse compte, avec la permission de M. d'Armilly, envoyer ses filles passer une partie de leurs journées chez mademoiselle Léontine.

Aglaé, malgré son chagrin, pensa avec une certaine satisfaction qu'elle verrait les princesses d'Allemagne; sa vanité jouissait extrêmement de l'idée de se voir admise dans une société si relevée: elle fit à Hortense beaucoup de questions auxquelles celle-ci ne put répondre; son père ne l'entretenait pas de ces niaiseries; d'ailleurs la partie ayant fini et Gustave s'étant approché, Aglaé se tut.

Le lendemain, madame Lacour était trop fâchée pour qu'Aglaé osât lui demander la permission d'aller chez Léontine, mais elle espérait qu'elle enverrait peut-être pour l'engager à venir: elle n'en entendit pas parler, ni le lendemain non plus. Il avait été convenu que le dimanche Léontine mènerait Aglaé se promener dans la calèche de son père. Madame Lacour, quand elle l'avait su, avait eu de la peine à y consentir; mais enfin elle n'avait pas voulu rompre un arrangement déjà fait. Elle réprimanda encore très-sévèrement Aglaé de sa conduite, et lui ordonna la plus grande politesse pour les personnes de sa connaissance qu'elle rencontrerait. Aglaé ce rendit à l'heure indiquée chez Léontine: on lui dit qu'elle était avec mesdemoiselles Schwamberg à la promenade, où la calèche devait les prendre: elle court à la promenade, et se dépêche en voyant de loin la calèche, et arrive toute essoufflée, disant qu'elle a bien craint de faire attendre. Elle arrive au moment où Léontine montait dans la calèche.

—Oh! non, dit-elle, nous ne vous attendions pas, car il n'y a pas de place.

—Comment, dit Aglaé étonnée, ne m'aviez-vous pas dit...

—Vous voyez bien, ma chère, reprend Léontine d'un ton d'impatience, qu'il n'y a pas de place: mesdemoiselles de Schwamberg, mademoiselle Champré et moi, cela fait quatre.

Mademoiselle Champré veut dire un mot, une des jeunes princesses propose de se serrer.

—Non, non, dit Léontine, nous étoufferions; ce sera pour une autre fois.

En ce moment le cocher était monté sur son siége. Léontine fait à Aglaé un signe de tête protecteur, et la voiture part. Aglaé reste stupéfaite. Toutes les personnes qui étaient à la promenade, et qui s'étaient approchées pendant la contestation, avaient été témoins de l'humiliation d'Aglaé. Elle entendit les ricanements et les chuchotements de quelques-unes; elle leva les yeux, et vit plusieurs des personnes de sa connaissance la regarder d'un air moqueur: quelques autres s'en allaient en levant les épaules. Elle se sauva, le coeur gros de dépit et de honte. Quelques jeunes gens mal élevés la suivirent en se moquant d'elle et en tenant derrière elle mille propos qu'elle entendait: l'un d'eux se détacha, et, passant devant elle, lui ôta son chapeau en disant:

—C'est comme cela que fait mademoiselle Léontine d'Armilly. La servante qui accompagnait Aglaé se fâcha contre les jeunes gens, disant que leurs parents en seraient instruits. Cela ne fit que redoubler leurs rires et leurs moqueries. Aglaé marchait le plus vite qu'elle pouvait pour les éviter: elle arriva chez elle toute en nage et en larmes. Questionnée par sa grand'mère, il fallut bien lui avouer ce qui s'était passé: elle eut encore le chagrin de s'entendre dire que cela était bien fait, et qu'elle n'avait que ce qu'elle méritait. Cependant, madame Lacour se promit, sans rien en dire à sa petite-fille, de faire faire une leçon à ces jeunes gens mal appris par M. Guimont, qui avait une grande autorité dans toutes les sociétés de la ville.

Aglaé passa deux jours bien tristes; elle ne serait pas sortie si sa grand'mère ne le lui avait ordonné absolument, tant elle avait peur de trouver sur son chemin ceux qui s'étaient moqués d'elle. Deux fois elle avait rencontré Léontine causant et riant avec mesdemoiselles de Schwamberg, et qui l'avait à peine regardée: elle n'avait vu personne, pas même Hortense; elle savait que le mercredi toute la société devait aller au jardin de madame Dufour, et on ne l'avait pas invitée: elle s'affligeait de se voir ainsi abandonnée de tout le monde, quand le mercredi elle vit arriver Hortense; elle en fût très-étonnée, elle la croyait au jardin avec les autres. Hortense lui dit qu'avec la permission de leur père, elle et son frère avaient refusé. Aglaé lui demanda bien timidement pourquoi.

—J'ai mieux aimé passer la journée avec vous.

—Et Gustave? demanda Aglaé plus timidement encore.

—Gustave, reprit Hortense un peu embarrassée, il n'a pas voulu y aller, parce que vous n'étiez pas priée, et l'a bien dit, afin qu'on ne crût pas qu'il était brouillé avec vous; mais il dit qu'il ne reviendra plus que le moins qu'il pourra; car, dit-il, je ne peux plus compter sur Aglaé, qui abandonne d'anciens amis pour se faire la complaisante de mademoiselle d'Armilly.

Aglaé pleurait amèrement. Hortense tâcha de la consoler; mais elle n'osait trop lui promettre que son frère pût s'apaiser, car il lui avait paru bien décidé, et Aglaé sentait mieux que jamais que l'amitié de Gustave était plus honorable que le goût de fantaisie qu'avait pris pour elle un instant mademoiselle d'Armilly. Pendant qu'Hortense et elle étaient assez tristement ensemble, Gustave arrive; il avait l'air toujours un peu sérieux, mais moins froid; Hortense et Aglaé rougissent d'étonnement et de plaisir de le voir.

—Il faut, dit-il, qu'Aglaé vienne à la promenade avec nous. J'ai demandé à mon père de nous y mener, il s'habille, il va venir. On vient de me dire, poursuivit-il d'un ton très-vif, qu'Aglaé n'oserait plus se montrer à la promenade après ce qui lui est arrivé; il faut faire voir le contraire: tout le monde doit s'y rendre en revenant du jardin de madame Dufour, il faut qu'on voie qu'elle a toujours ses... anciens amis pour la soutenir.

Il avait hésité, car il ne savait comment dire; Aglaé, extrêmement émue, se jeta dans les bras d'Hortense, comme pour remercier Gustave; mais elle était affligée de ce qu'il avait hésité, de ce qu'il n'avait parlé que d'anciens amis.

—Mon Dieu! mon Dieu! dit-elle en appuyant sa tête sur l'épaule d'Hortense, n'êtes-vous donc plus mes amis? Hortense l'embrassa, la rassura: Gustave ne dit rien; mais Aglaé, en levant un instant les yeux sur lui, vit qu'il avait l'air plus doux et moins sérieux. Madame Lacour n'était pas en ce moment dans la chambre, c'était pour cela que Gustave avait répété ce qu'on venait de lui dire; car, comme elle était encore incommodée, on lui parlait le moins qu'on pouvait de toutes ces tracasseries qui commençaient à la chagriner, et qui auraient pu d'ailleurs la fâcher sérieusement contre les personnes de sa société, avec qui M. Guimont désirait de la raccommoder. On lui demanda simplement de permettre qu'Aglaé s'allât promener avec M. Guimont et ses enfants; elle y consentit, volontiers, car elle était enchantée de la voir en si bonne compagnie. M. Guimont arriva, Hortense prit le bras de son père, et Gustave donna le sien à Aglaé. Elle tremblait un peu et n'osait lui rien dire; enfin une pierre lui ayant accroché le pied de manière qu'elle serait tombée s'il ne l'eût soutenue, il lui demanda avec tant d'intérêt si elle s'était fait mal, que cela commença à l'enhardir. Elle lui parla de ses extraits, lui dit ce qu'elle avait fait, lui demanda des conseils; ensuite elle se hasarda à lui demander:

—Est-ce que vous serez toujours fâché contre moi?

Gustave ne répondit rien. Les larmes vinrent aux yeux d'Aglaé; elle les tenait baissés; Gustave vit pourtant qu'il lui avait fait de la peine.

—Nous ne sommes pas fâchés, dit-il d'un ton un peu ému; mais ce qui nous afflige, c'est de voir que vous ayez été si prompte à oublier vos amis pour une étrangère.

Alors les larmes d'Aglaé coulèrent tout-à-fait.

—Je ne vous avais point oubliés, dit-elle à voix basse, car tout mon désir était de vous faire faire connaissance avec Léontine.

Gustave rougit et reprit un peu vivement:

—Nous n'aurions pas fait connaissance avec mademoiselle d'Armilly, ce n'est point là une société pour nous; nous ne voulons vivre qu'avec des gens qui nous traitent en égaux.

Aglaé sentit bien, par cette réponse de Gustave, combien il avait dû être humilié pour elle de l'espèce de respect avec lequel elle se tenait devant Léontine; elle y avait beaucoup réfléchi depuis deux jours, et en ce moment la fierté de Gustave l'en faisait rougir encore davantage.

—Eh bien! dit-elle après un moment de silence, que dois-je faire avec Léontine, car elle voudra peut-être me revoir, peut-être même vais-je la rencontrer à la promenade?

—Demandez-le à mon père, dit Gustave; car il était trop raisonnable pour croire qu'il pût se fier à ses propres idées. Ils se rapprochèrent de M. Guimont, et Gustave lui répéta la question d'Aglaé.

—Ma chère enfant, lui dit M. Guimont, comment vous conduiriez-vous si c'était Laurette ou mademoiselle Dufour qui vous eût fait l'impolitesse que vous a faite mademoiselle d'Armilly? vous ne vous brouilleriez pas pour cela avec elle, car c'est mettre trop d'importance à ces choses-là; mais comme il vous serait prouvé qu'elle ne tient pas beaucoup à votre société, puisqu'elle négligerait d'avoir pour vous les égards qui peuvent vous rendre la sienne agréable, vous ne vous y livreriez qu'avec beaucoup de réserve, froidement et sans rien faire qui pût lui prouver que vous avez envie d'entretenir sa connaissance. C'est de même qu'il faut vous conduire avec mademoiselle d'Armilly. Selon les usages du monde, vous n'êtes pas son égale, puisqu'elle est plus riche et de plus grande naissance que vous; ces usages ont des raisons bonnes ou mauvaises auxquelles il faut bien se soumettre: ainsi l'on doit trouver tout simple que des gens qui vivent dans une situation supérieure à la vôtre ne recherchent pas votre société, et il faut supporter sans humeur les petites distinctions qu'ils se croient en droit d'obtenir.

Mais personne n'est obligé de vivre avec des gens qui ne vous traitent pas comme il vous convient; ainsi il ne faut consentir à vivre avec une personne qui n'est pas votre égale que quand elle oublie absolument cette inégalité et vous traite comme ses autres connaissances. Gustave écoutait avec un grand plaisir ce discours de son père, en qui il avait beaucoup de confiance, et qui modérait quelquefois ses idées de fierté un peu exagérées. Aglaé le remercia, et lui promit de se conduire envers Léontine avec toute la réserve convenable.

—Ah! si vous la revoyez, dit Gustave, elle vous reprendra, et ce sera toute la même chose. Aglaé assurait que non; Gustave avait l'air de ne pas le croire.

—Aglaé ne courrait aucun risque, dit M. Guimont, si elle avait toujours avec elle une personne raisonnable, mais sa digne grand'mère ne peut toujours l'accompagner.

—Eh bien! dit Aglaé en prenant le bras d'Hortense, tandis que de l'autre elle tenait celui de Gustave, pour avoir toujours avec moi quelqu'un qui me soutienne, si M. Guimont le permet, si ma bonne-maman le veut bien, quand je ne serai pas avec elle, je n'irai jamais nulle part où Hortense et Gustave ne puissent être avec moi.

—Cela pourra vous gêner quelquefois, dit Gustave, à qui cet engagement faisait pourtant un bien grand plaisir.

—Non, non, s'écria Aglaé. Elle sentait bien en ce moment que tout ce qu'il pouvait y avoir de plus heureux et de plus honorable pour elle, c'était d'être entourée de ses bons et dignes amis. Ils arrivèrent à la promenade; tout le monde y était déjà. Aglaé tenait le bras d'Hortense, Gustave marchait près d'elle d'un air fier et content; les jeunes gens qui s'étaient moqués d'Aglaé la saluèrent d'un air assez décontenancé; car monsieur Guimont, qui les avait déjà réprimandés, leur jeta un regard sévère qui leur fit baisser les yeux. Aglaé rougit un peu; mais elle se sentait protégée, et jouissait de sa nouvelle situation. Madame et mademoiselle Dufour passèrent: M. Guimont et Gustave leur prirent, en riant, le bras, et les obligèrent, après quelques petites façons, à se promener avec eux; les autres personnes qui étaient avec madame Dufour la suivirent, et Aglaé se trouva au milieu de toute cette société, qui avait été si mécontente d'elle. On ne lui parla pas d'abord, et on laissa même échapper quelques allusions assez peu agréables; mais la présence de M. Guimont retenait, d'autant qu'il avait déjà parlé à plusieurs du ridicule de toutes ces tracasseries.

Cependant Aglaé se sentait bien gênée; mais à chaque mot désobligeant, Hortense pressait plus tendrement son bras, et Gustave se rapprochait d'elle pour lui témoigner une attention ou lui dire un mot aimable, et cette amitié consolait bien Aglaé. Enfin on cessa de la tourmenter; mais elle trembla quand elle vit arriver Léontine avec mesdemoiselles de Schwamberg. Léontine s'approcha d'elle, et lui dit quelques mots sur ce qu'elle avait été fâchée de ne pouvoir l'emmener deux jours auparavant. Mademoiselle Champré avait enfin pris sur elle de lui faire sentir combien sa conduite avait été ridicule; et comme mesdemoiselles de Schwamberg, qui étaient très-polies, avaient été extrêmement fâchées du désagrément qu'avait éprouvé Aglaé à cause d'elles, Léontine avait pensé que, pour conserver leur bonne opinion, il fallait qu'elle réparât un peu un tort qu'elle disait n'avoir eu que par étourderie. Elle fit ses excuses d'un air assez gauche qu'elle voulait rendre dégagé. Aglaé ne répondit rien. Ce silence, et tout le monde qui était avec elle, embarrassèrent encore Léontine, qui lui dit brusquement:

—Voulez-vous faire un tour avec nous?

—Non, dit Aglaé, montrant des yeux les personnes qui l'entouraient, je suis avec ces dames. Léontine rougit, et faisant un signe de tête, s'éloigna d'un air assez piqué. Le refus d'Aglaé fit un très-bon effet; on ne s'occupa plus que de Léontine, qu'on se mit à examiner à chaque tour de promenade avec une attention qui finit par l'embarrasser beaucoup, quoiqu'elle affectât un air de hauteur qui ne déconcertait personne. Le lendemain jeudi, la plupart des connaissances de madame Lacour revinrent chez elle; il y eut bien quelques petites explications, mais les gens qui aimaient la paix les interrompirent et les firent cesser le plus tôt qu'il leur fut possible. Tout rentra bientôt dans l'ordre accoutumé. Mesdemoiselles de Schwamberg parties, Léontine voulut ravoir Aglaé, mais celle-ci lui fit dire qu'elle ne pouvait sortir, et avec le consentement de sa grand'mère, elle l'engagea à venir à leur assemblée. Léontine, pour charmer son désoeuvrement, y vint deux fois, et elle ne s'y plut pas. Au milieu d'une société si absolument étrangère à ses manières habituelles, elle ne savait quel air elle devait prendre et se trouvait continuellement hors de propos. Quinze jours plus tôt, Aglaé aurait fait faire silence pour qu'on l'écoutât; mais maintenant elle savait que ce n'était pas d'elle qu'il lui était important d'obtenir le suffrage. Léontine, mécontente, cessa de la rechercher, et finit par s'ennuyer tellement, qu'elle obtint de son père d'aller passer le reste de l'été chez une de ses tantes. Les compagnes d'Aglaé conservèrent encore quelque temps un peu d'humeur contre elle; mais soutenue par l'amitié d'Hortense et de Gustave, elle s'attacha à eux de plus en plus, et finit par ne pas concevoir comment elle avait pu préférer un instant, au bonheur qu'elle trouvait dans leur société, la gêne et la contrainte auxquelles elle se soumettait auprès de Léontine.

HÉLÈNE OU LE BUT MANQUÉ.

—Prends garde, Hélène, disait madame d'Aubigny à sa fille, quand tu vas d'un côté tu regardes de l'autre; c'est le moyen de n'arriver droit nulle part.

Et cela était exactement vrai, Hélène, dans la rue, à la promenade, en courant même dans les champs, songeait beaucoup moins à regarder devant elle ou à ses pieds qu'à examiner de côté ou d'autres les personnes dont elle pouvait être remarquée, et à redoubler de grâces et de mines lorsqu'elle voyait qu'on la regardait. Souvent aux Tuileries, tout occupée de tourner la tête sur ses épaules d'une manière gracieuse, de baisser les yeux si cela lui paraissait convenable, ou de regarder les feuilles d'un air de distraction, selon que ces différentes manières lui paraissaient plus propres à la faire remarquer avec avantage, il lui arrivait d'aller donner du nez contre un arbre, ou contre une personne qui venait devant elle. Plusieurs fois, voulant sauter lestement un ruisseau pour montrer sa légèreté, au lieu de le passer d'une manière sûre, elle était tombée au milieu et s'était couverte de boue. Enfin, Hélène ne faisait rien simplement comme une autre et pour que la chose fût faite; elle ne marchait, ni ne mangeait, ni ne buvait pour marcher, manger et boire, mais pour qu'on vît la grâce qu'elle mettait à ses actions; et il est très-certain que si on avait pu la voir dormir, elle aurait trouvé moyen d'arranger son sommeil.

Elle ne savait pas à quel point cet arrangement nuisait à l'effet qu'elle voulait produire. Il aurait été pourtant bien facile de comprendre que lorsqu'on faisant une chose elle pensait à une autre, il était impossible de bien faire, et par conséquent d'être remarquée avantageusement. Si, voyant entrer dans la chambre quelqu'un à qui elle voulait paraître aimable, elle se mettait à causer d'une manière plus animée avec la personne qui se trouvait à côté d'elle, si elle donnait plus de vivacité à ses gestes, plus d'éclat à sa gaieté, comme cependant elle ne s'amusait pas véritablement, mais qu'elle pensait seulement à avoir l'air de s'amuser, son rire n'était pas celui d'une personne qui rit de bon coeur, ses gestes n'avaient rien de naturel, et sa gaieté paraissait si forcée, que personne ne pouvait imaginer qu'elle fût véritablement gaie lorsqu'aucune prétention ne venait l'occuper. A la voir donner à un pauvre, on n'aurait jamais imaginé non plus qu'elle fût bonne. Cependant Hélène donnait aussi quand personne ne la voyait, et donnait de bon coeur; mais s'il y avait là quelqu'un pour la remarquer, ce n'était plus au pauvre qu'elle songeait, mais au plaisir d'être vue faisant l'aumône. Sa pitié prenait alors un air d'exagération et d'empressement qui faisait bien voir qu'elle avait pour but de la montrer. Elle donnait à ses yeux l'expression de la sensibilité; mais au lieu de les arrêter sur le pauvre, elle les tournait sur les personnes présentes, en sorte qu'on aurait dit que c'étaient elles, et non le pauvre, qui causaient son attendrissement.

Madame d'Aubigny avait continuellement repris sa fille de cette disposition qu'elle voyait en elle depuis son enfance, et l'avait ainsi corrigée de ses affectations les plus ridicules et les plus grossières. Hélène, en grandissant, devenait aussi un peu plus habile à discerner celles qui pourraient paraître trop choquantes; mais comme aussi ses prétentions augmentaient, elle ne faisait que s'étudier un peu plus à les cacher, sans pouvoir se persuader que tant qu'elle les aurait il faudrait bien qu'elles parussent.

—Mon enfant, lui disait quelquefois sa mère, il n'y a qu'un moyen d'être louée, c'est de bien faire; et comme il n'y a rien de louable dans une action que tu fais pour obtenir des éloges, il est impossible qu'on t'en loue; ainsi, sois bien sûrs que de prendre les éloges et la réputation pour son but est la manière de n'en obtenir jamais. Hélène sentait bien un peu la vérité de ce que lui disait madame d'Aubigny, elle se promettait de cacher mieux son amour-propre, mais il revenait la saisir à la première occasion; et d'ailleurs, quelle est la jeune fille qui croit tout-à-fait sa mère?

Dans la même maison que madame d'Aubigny logeait une de ses parentes, madame de Villemontier, qu'elle voyait habituellement, et dont la fille, Cécile, était l'amie d'Hélène. Cécile était tellement pleine de bonté et de simplicité, qu'elle ne s'apercevait même pas de l'affectation d'Hélène, et se disputait continuellement à ce sujet avec le vieil abbé Rivière, ancien précepteur de M. de Villemontier, le père de Cécile, et qui, après avoir élevé le fils et avoir habité avec lui le collège où il avait achevé ses études, était revenu s'établir dans la maison, où on le respectait comme un père, et où il s'occupait de l'éducation de Cécile, qu'il aimait comme son enfant. Il ne se querellaient jamais qu'à propos d'Hélène, dont l'abbé Rivière trouvait l'affectation si ridicule, qu'il ne pouvait cesser de s'en moquer. Accoutumé à dire tout ce qu'il pensait, il ne s'en gênait pas devant elle, et en avait d'autant plus d'occasion, que comme Hélène en avait toujours entendu parler avec une grande considération chez madame de Villemontier, qu'elle avait vu le plaisir qu'avait causé son retour et la déférence avec laquelle on le traitait, elle avait senti on grand désir de gagner son estime. Ce désir était encore augmenté par les éloges continuels qu'il faisait de Cécile. Ce n'était pas qu'elle en fût jalouse; malgré son amour-propre, elle n'était pas capable d'un sentiment bas; elle pensait seulement qu'elle méritait les mêmes éloges que Cécile, et elle les aurait mérités en effet si elle ne les avait pas cherchés. Mais son attention à se faire remarquer de l'abbé Rivière gâtait tous les moyens qu'elle aurait eus de s'en faire estimer; aussi la tourmentait-il par des plaisanteries un peu malignes qui ne lui donnaient que plus d'envie de parvenir à obtenir ses éloges, et la faisaient redoubler d'efforts toujours gauches et mal dirigés. L'abbé était un homme très-instruit: Hélène n'aurait pas été assez sotte pour aller étaler devant lui le peu de science que peut posséder une jeune fille; mais elle ne laissait pas passer un jour sans trouver quelque occasion détournée de rappeler son goût pour l'étude. On parlait de la promenade: elle disait qu'elle ne l'aimait guère qu'avec un livre; on de ses grands chagrins était que sa mère ne lui permit pas de lire avant de se coucher; et puis elle racontait qu'elle s'était oubliée le matin à son travail, si bien qu'elle y avait passé trois heures sans s'en apercevoir. L'abbé n'avait pas l'air de l'entendre; c'était là une de ses malices; alors elle appuyait, retournait sa phrase.

—Oui, disait-elle, comme sa parlant à elle-même, je m'y suis mise à une heure moins un quart; il était quatre heures quand j'ai regardé pour la première fois à la pendule, cela fait plus de trois heures de passées sans que je m'en aperçusse.

—Il n'y a rien eu de perdu, répondait l'abbé, car vous les avez bien remarquées ensuite.

Hélène alors se taisait, mais elle n'en recommençait pas moins le lendemain.

Ce que l'abbé louait surtout dans Cécile, c'étaient ses soins pour sa mère, qui était d'une santé fort délicate. Il arriva qu'un soir madame d'Aubigny se trouva mal. Hélène, qui portait ordinairement tous les soirs son ouvrage chez madame de Villemontier, n'y descendit ce jour-là qu'un moment, quand l'accident fut passé, pour en rendre compte et avoir le plaisir de parler de l'inquiétude qu'il lui avait donnée. Elle commença par s'étendre tellement sur la frayeur qu'elle avait éprouvée lorsqu'elle avait vu sa mère pâle et presque sans connaissance, que l'abbé ne put s'empêcher de dire:

—Je vois bien tout ce que mademoiselle Hélène a souffert de l'accident de madame sa mère; mais je voudrais bien savoir ce qu'a souffert madame d'Aubigny.

Le lendemain, madame d'Aubigny, quoiqu'un peu malade encore, voulut absolument que sa fille allât passer, comme à l'ordinaire, la soirée chez madame de Villemontier. Elle y vint d'un, air languissant, fatigué, disant qu'elle avait envie de dormir, pour qu'on devinât qu'elle avait passé une mauvaise nuit. Comme on ne lui faisait pas les questions auxquelles elle voulait répondre, elle parla du beau temps qu'il faisait à cinq heures du matin, dit que sa mère avait été agitée jusqu'à deux, mais qu'à trois elle, dormait bien paisiblement; d'où il était clair qu'Hélène s'était levée à ces différentes heures pour voir comment était sa mère. Plusieurs fois elle demanda l'heure qu'il était, disant que quoique sa mère lui eût permis de rester jusqu'à dix heures, elle voulait absolument l'aller retrouver à neuf. Elle demanda l'heure à huit heures et demie, elle la demanda à neuf heures moins un quart. Pendant ce temps-là Cécile avait deux ou trois fois levé les yeux sur la pendule sans que personne s'en aperçût. A neuf heures moins une minute elle alla sonner; sa mère lui demanda pourquoi.

—Vous savez bien, maman, dit Cécile, que c'est l'heure à laquelle vous devez prendre votre bouillon.

Alors Hélène se leva avec un grand cri, serra son ouvrage avec une grande précipitation, dans la crainte de manquer l'heure.

—Voila, dit quelqu'un, deux jeunes personnes bien ponctuelles et bien soigneuses.

—Oui, reprit l'abbé entre ses dents et en regardant Hélène avec un souris malin, mademoiselle Cécile soigne à merveille sa mère, et mademoiselle Hélène sa réputation.

Hélène rougit et se hâta de s'en aller, dans la crainte de quelque nouveau sarcasme; mais madame de Villemontier ayant prié l'abbé d'accompagner Hélène pour revenir lui dire ensuite des nouvelles de madame d'Aubigny, il prît le bougeoir et la suivit; elle marchait si vite qu'il ne pouvait la joindre.

—Attendez-moi donc, lui dit-il en arrivant près d'elle tout essoufflé, vous allez vous casser le cou.

—Je suis si pressée de savoir comment se trouve maman!

—Que vous êtes heureuse, dit l'abbé en prenant son bras, de pouvoir, au milieu de votre inquiétude, penser à tant d'autres choses! Pour moi, si quelqu'un que j'aimasse beaucoup était malade, je serais si occupé de sa maladie, qu'il me serait bien impossible de remarquer ce que je fais pour lui, encore moins de penser à le faire remarquer aux autres; mais les femmes ont la tête si forte!

—Mon Dieu, monsieur l'abbé, dit Hélène, que cette remarque embarrassait, vous ne pouvez donc passer un moment sans me tourmenter?

—C'est-à-dire sans vous admirer. On admire les autres sur l'ensemble de leur vie et de leurs actions; on les aime, on les estime, parce qu'elles se sont bien conduites longtemps de suite et en diverses occasions; mais pour mademoiselle Hélène, c'est à chaque occasion qu'il faut l'admirer; chacune de ses actions, de ses pensées, chacun de ses mouvements exige un éloge.

Et le malin abbé, les yeux fixés sur Hélène et le bougeoir placé comme s'il voulait lui bien montrer sa figure moqueuse, appuyait sur chaque marche et sur chaque mot, et ne finissait ni de parler ni d'arriver. Ils arrivèrent enfin, et Hélène s'échappa de son bras, bien contente d'en être quitte. Les plaisanteries de l'abbé la désolaient; cependant elle y voyait un fonds de bonne amitié qui l'empêchait de lui en savoir mauvais gré.

Lui, de son côté, touché de la douceur avec laquelle elle les prenait et du désir qu'elle montrait d'obtenir son estime, aurait bien voulu la corriger, d'autant qu'il voyait que malgré son affectation elle était réellement bonne et sensible.

Madame d'Aubigny avait un vieux domestique assez brutal, quoiqu'il lût toute la journée des livres de morale et de dévotion; elle lui avait permis de prendre avec lui un petit neveu à qui il prétendait donner une belle éducation. Tous les talents de cet homme pour enseigner se bornaient à battre le petit François quand il ne savait pas sa leçon d'histoire ou de catéchisme, et François, à qui cette méthode ne donnait pas le goût du travail, n'en savait jamais un mot et était battu tous les jours. Un matin Hélène le vit descendre l'escalier en pleurant tout haut; il venait de recevoir sa correction ordinaire, et il en devait recevoir deux fois autant s'il ne savait pas sa leçon au retour de son oncle, qui était allé faire une commission. Hélène lui conseilla de se dépêcher de l'apprendre; le petit garçon prétendit qu'il ne le pouvait pas.

—Viens, dit Hélène, nous l'apprendrons ensemble; et elle l'emmena dans l'appartement, où elle se mit à le faire étudier et répéter avec tant d'application, que l'abbé Rivière, qui venait pour voir madame d'Aubigny, entra sans qu'elle l'entendit.

—Dépêche-toi donc, disait-elle à François, pour qu'on ne sache pas que c'est moi qui t'ai fait répéter.

—Ah! je vous y prends donc enfin, dit l'abbé, à faire quelque chose de bien pour vous toute seule!

Hélène rougit de plaisir; c'était la première fois qu'elle s'entendait louer sincèrement par lui. Mais au même instant l'amour-propre prit la place du bon sentiment qui l'avait animée; ses manières cessèrent d'être naturelles; et quoi qu'elle continuât absolument la même action, il était facile de voir qu'elle ne la faisait plus par le même principe.

—Allons, allons, je m'en vais, dit l'abbé; redevenez bonne tout simplement, personne n'y regarde plus.

Le soir, chez madame de Villemontier, Hélène trouva moyen de venir à parler de François; l'abbé secoua la tête; il voyait bien ce qui allait suivre; et Hélène, qui ne le perdait pas de vue, le comprit et s'arrêta; mais le caractère l'emportant, une demi-heure après elle revint au même sujet par une voie détournée. L'abbé se trouvait près d'elle.

—Tenez, lui dit-il tout bas en lui poussant la coude, je vois bien que vous voulez que je le raconte; en effet, cela vaudra mieux; et le voilà qui commence:

—Ce matin, François... et cela d'un ton si emphatique et si plaisant, qu'Hélène fait tous ses efforts pour l'engager à se taire.

—Laissez-moi faire, lui disait-il tout bas; et lorsqu'il y aura quelque chose que vous voudrez qu'on sache ou qu'on remarque, avertissez-moi seulement par un signe. Hélène décontenancée faisait semblant de ne pas entendre, et cependant ne pouvait s'empêcher de rire. On juge bien que de la soirée elle n'eut pas envie de reparler de François; et dès ce moment l'abbé prit, comme il le lui avait annoncé, le rôle de compère; dès qu'elle ouvrait la bouche pour insinuer quelque chose à son avantage, aussitôt prenant la parole, il entamait un pompeux éloge. Si dans ses mouvements elle laissait apercevoir l'intention de se faire remarquer:

—Regardez donc, disait-il, quelle grâce mademoiselle Hélène met à tout ce qu'elle fait. Lorsqu'elle éclatait d'un rire bruyant et forcé:

—Je vous pria de remarquer, disait-il à tout le monde, combien mademoiselle Hélène est gaie aujourd'hui; ensuite il s'approchait d'elle et lui demandait tout bas:

—Est-ce que je ne m'acquitte pas bien de mes fonctions? Ce sera mieux une autre fois, ajoutait-il; mais vous ne m'avertissez pas, je ne puis parler que de ce que j'aperçois; et rien ne lui échappait; mais en même temps il mêlait à tout cela quelque chose de si comique, et cependant de si bon, qu'Hélène à la fois fâchée, embarrassée et obligée de rire, se corrigeait insensiblement, et par la crainte que lui inspiraient les remarques de l'abbé, et parce qu'il lui présentait ses manières affectées sous un jour si ridicule, qu'elle-même ne pouvait s'empêcher de le sentir.

Elle est enfin parvenue à s'en défaire entièrement, à chercher pour son amour-propre des plaisirs plus solides et plus raisonnables que celui d'occuper d'elle à tous les instants du jour et de faire remarquer ses actions les plus insignifiantes. Elle convient qu'elle le doit à l'abbé Rivière, et dit que si toutes les jeunes personnes disposées à la minauderie et à l'affectation avaient de même, à côté d'elles, un abbé Rivière pour leur apprendre à chaque mine l'effet qu'elle produit sur ceux qui en sont témoins, elles ne prendraient pas longtemps la peine de se rendre si ridicules.

ARMAND ou LE PETIT GARÇON INDÉPENDANT.

Monsieur de Saint-Marsin, entrant un jour dans la chambre de son fils Armand, le trouva dans un violent accès de colère, et l'entendit qui disait à son précepteur, l'abbé Durand:

—Eh bien! oui, je vous obéirai: il faut bien que je vous obéisse, puisque vous êtes le plus fort; mais je vous avertis que je ne reconnais pas que vous ayez le droit de me forcer, et que je vous détesterai comme un homme injuste et comme on tyran.

Après ce discours, Armand, en se retournant avec un vif mouvement de dépit, aperçut son père arrêté à la porte, qu'il avait trouvée ouverte. et le regardant d'un air calme et attentif. Armand pâlit et rougit; il craignait et respectait extrêmement son père, qui, bien que très-bon, avait dans la figure et dans les manières quelque chose de fort imposant, en sorte qu'Armand n'avait jamais osé lui résister en face, ni se mettre en colère devant lui: consterné, les yeux baissés, il attendait ce qu'allait dire M. de Saint-Marsin, quand celui-ci s'étant approché, s'assit auprès de la table sur laquelle écrivait Armand, et qui faisait le sujet de la querelle, parce que l'abbé Durand avait voulu l'obliger à l'éloigner de la fenêtre, qui lui donnait des distractions.

—Armand, dit M. de Saint-Marsin d'un ton sérieux, mais tranquille, vous pensez donc qu'on n'a pas le droit de vous faire obéir?

—Papa, dit Armand confus, ce n'est pas à vous que je disais cela.

—C'est précisément à moi, puisque le pouvoir qu'a M. l'abbé il le tient de moi, que ses droits sont fondés sur les miens, que je lui ai transmis. Ne le savez-vous pas?

Armand le savait bien; mais il ne pouvait se résoudre à obéir à l'abbé Durand comme à son père, ou plutôt l'obéissance lui était toujours extrêmement désagréable, et la crainte seule l'empêchait de manifester ses sentiments à M. de Saint-Marsin; car Armand, qui, parce qu'il avait treize ans et quelqu'intelligence, se croyait un très-grand personnage, était habituellement blessé qu'on ne lui laissât pas faire sa volonté, et s'indignait contre les choses qu'on lui commandait, non pas qu'il les trouvât déraisonnables, mais parce qu'on les lui commandait; et il avait quelquefois laissé entendre à l'abbé Durand que si les parents commandaient à leurs enfants, c'était uniquement parce qu'ils étaient les plus forts, et sans aucun droit légitime. M. de Saint-Marsin, qui savait cela, était bien aise de trouver une occasion de s'expliquer avec lui.

—Dites-moi, reprit-il, en quoi je fais une injustice en vous obligeant à m'obéir? je suis prêt à la réparer. Armand était embarrassé; mais son père l'ayant encouragé à répondre:

—Je ne dis pas, mon papa, reprit-il, que vous me fassiez une injustice, seulement je ne comprends pas trop comment il peut être juste que les parents fassent faire leur volonté aux enfants; car enfin les enfants ont leur volonté aussi, et ils ont autant que les parents le droit de la faire.

—Apparemment que les enfants n'étant pas raisonnables, ont besoin que leurs parents le soient pour eux et les obligent à l'être.

—Mais, dit Armand en hésitant, s'ils ne veulent pas être raisonnables, il me semble que c'est eux que cela regarde, et je ne comprends pas comment on peut avoir le droit de les obliger à l'être.

—Vous trouvez donc, Armand, que si un enfant de deux ans avait la fantaisie de mettre sa main dans le feu, ou de monter sur une fenêtre, au risque de tomber en bas, on n'aurait pas le droit de l'en empêcher?

—Oh! papa, quelle différence!

—Je n'en vois aucune: les droits d'un enfant de deux ans me paraissent tout aussi sacrés que ceux d'un enfant de treize; ou si vous admettez que l'âge fasse quelque différence, alors vous conviendrez bien qu'un enfant de treize ans doit en avoir moins qu'un homme de vingt.

Armand secoua la tête, et n'était pas convaincu: son père l'ayant engagé à dire ce qu'il pensait:

—Il faut croire, répondit-il, qu'il y a à dire contre cela quelque bonne raison que je ne trouve pas; mais quand il serait avantageux pour les enfants qu'on les forçât d'obéir, je ne comprends pas qu'on puisse avoir le droit de faire du bien à quelqu'un quand il ne le veut pas.

—Eh bien! Armand, vous ne voulez donc pas que je vous oblige à être raisonnable en m'obéissant?

—Oh! papa, je ne dis pas cela; mais...

—Mais, moi, je le comprends fort bien; et comme je ne veux pas que vous puissiez me croire injuste, je vous promets de ne plus vous obliger à m'obéir, que vous ne m'ayez dit que vous le désirez.

—Que je désire que vous m'obligiez à vous obéir, papa! dit Armand, moitié riant et moitié boudeur, comme s'il eût cru que son père se moquait de lui, vous savez bien qu'il est impossible que je désire jamais cela.

—C'est ce que nous verrons, mon fils; j'en veux avoir le plaisir; et dès ce moment je me démets de mon autorité jusqu'au moment où vous me demanderez de la reprendre. Il faut vous résoudre à en faire autant, mon cher abbé, dit M. de Saint-Marsin à l'abbé Durand, vos droits cessent en même temps que les miens.

L'abbé, qui comprenait les intentions de M. de Saint-Marsin, lui promit, en souriant, de s'y conformer; pour celui-ci, il conservait toujours son air grave, et Armand promenait ses yeux de l'un à l'autre d'un air incertain, comme pour voir si la chose était sérieuse.

—Je ne sais, reprit M. de Saint-Marsin, quel était l'acte d'obéissance qui déplaisait si fort à Armand; mais d'après nos nouvelles conventions, il doit en être dispensé.

—Cela va sans dire, reprit l'abbé.

—Allons, mon fils, dit en se levant M. de Saint-Marsin, usez sans vous gêner de votre liberté, et songez bien à n'y renoncer que quand vous serez sûr de n'en vouloir plus; car je vous préviens qu'alors, à mon tour, j'userai de mon autorité sans scrupule.

Armand le regardait partir d'un air stupéfait, et ne pouvait croire ce qu'il lui disait. Pour premier essai de sa liberté, il remit auprès de la fenêtre la table qu'il avait commencé à en ôter; et l'abbé Durand, qui s'était remis à lire, le laissa faire sans avoir l'air d'y prendre garde. Seulement, lorsqu'Armand alla s'y asseoir pour faire son thème:

—Je ne sais pas, lui dit l'abbé, pourquoi vous prenez la peine de vous établir si bien, car je suppose qu'à présent que vous êtes maître de vos notions, nous ne prendrons plus beaucoup de leçons.

—Je ne sais pas, M. l'abbé, reprit Armand d'un air très-piqué, où vous avez pu imaginer cela: je ne suis apparemment pas assez enfant pour qu'il soit nécessaire de me conduire à la lisière, et vous pouvez être sûr que pour faire les choses que je sais être raisonnables, je n'aurai nullement besoin d'être contraint.

—A la bonne heure, dit l'abbé, qui se remit à sa lecture; et Armand, pour prouver son dire, ne regarda pas une seule fois du côté de la fenêtre, et fit son thème deux fois plus vite et deux fois mieux qu'à l'ordinaire. L'abbé Durand lui en fît compliment, et lui dit:

—Je souhaite que la liberté vous réussisse toujours aussi bien.

Armand était enchanté; cependant son plaisir diminua un peu le soir, parce que, lorsqu'il demanda à l'abbé Durand s'ils iraient se promener:

—Non, en vérité, dit l'abbé, il n'a qu'à vous prendre envie de marcher plus vite que moi, de courir, d'enfiler une autre rue que celle par où je voudrais passer, je ne puis vous en empêcher, et je suis trop vieux pour courir après vous. Je ne peux pas me charger de conduire dans la rue un étourdi sur lequel je n'ai aucune autorité. Armand se fâcha d'abord, et dit que cela n'avait pas de raison; puis il dit à l'abbé:

—Eh bien! je vous promets de ne pas marcher plus vite que vous et d'aller où vous irez.

—Cela est fort bien, reprit l'abbé; mais il peut vous prendre quelque fantaisie à laquelle il faudrait que je m'opposasse, et comme je n'en aurais aucun moyen, vous pourriez m'attirer une mauvaise affaire.

—Je veux bien, dit Armand, m'engager à vous obéir le temps de la promenade.

—A la bonne heure, je vais dire à M. de Saint-Marsin que vous renoncez à la convention, et que vous rentrez sous l'autorité.

—Non pas, non pas, ce n'est que pour le temps de la promenade.

—Ainsi, reprit l'abbé, vous voulez non-seulement faire votre volonté, mais me la faire faire à moi; vous voulez que je reprenne l'autorité quand cela vous est commode, et que j'y renonce quand vous n'en voulez plus. Je vous dirai à mon tour: Non pas, non pas. Si je consens à reprendre l'autorité, ce sera pour la garder: ainsi, mon cher Armand, il faut vous décider ou à renoncer à la convention, ou à vous passer désormais de promenade.

—Papa veut que je me promène, reprit Armand d'un ton assez sec.

—Oui; mais il n'exige pas que je me promène pour vous quand je ne puis vous être bon à rien: il n'avait de droit sur mes actions que par celui qu'il me donnait sur les vôtres; quand il me confiait une partie de son autorité, il était bien simple qu'il réglât la manière dont il voulait que j'en usasse; à présent qu'il ne me confie plus rien, de quoi aurais-je à lui rendre compte?

—Au fait, dit Armand, je ne sais pas ce qui m'empêcherait de sortir seul.

—Personne au monde ne s'y opposera, vous êtes libre comme l'air.

—La preuve que non, reprit étourdiment Armand, la preuve que ce sont là des contes, c'est qu'on me laisse encore avec vous, M. l'abbé.

—Point du tout, dit tranquillement l'abbé; monsieur votre père désire que je vous donne des leçons tant que vous en voudrez prendre; mais cela ne vous oblige à rien: il désire aussi que tant que je resterai chez lui, je partage la chambre qu'il vous donne: il en est bien le maître, et moi, je suis bien le maître de faire ce qu'il désire; mais, d'ailleurs, vous pouvez y faire tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous ne m'importuniez pas; car alors j'userais du droit du plus fort pour vous en empêcher. Après cela, sortez-en, rentrez-y, cela m'est égal: je vous verrai faire les choses que je vous ai défendues autrefois, sans m'en soucier le moins du monde; et si vous voulez que nous convenions aussi de ne nous parler ni nous regarder, je ne demande pas mieux, cela me sera infiniment commode.

—Mon Dieu! M. l'abbé, comme vous poussez les choses!...

—Je ne les pousse pas, elles vont ainsi tout naturellement. Quel intérêt voulez-vous que je prenne à votre conduite, quand je n'en réponds plus?

—Je vous croyais plus d'amitié pour moi.

—J'en ai ce que j'en puis avoir. M'êtes-vous de quelqu'utilité? puis-je causer avec vous, comme avec un de mes amis, des livres que je lis et que vous ne comprendriez pas? puis-je vous parler des idées qui m'intéressent, à vous qu'un livre de morale endort, et qui n'aimez de l'histoire que les batailles? pouvez-vous me rendre quelque service? puis-je compter sur vous dans quelques occasions où j'aurais besoin d'un bon conseil ou d'un secours utile?

—Ainsi je vois qu'on n'aime les gens que quand ils nous sont utiles; voilà une belle morale et une belle amitié!

—Je vous demande pardon, on les aime aussi parce qu'on peut leur être utile; on s'attache à eux quand ils ont besoin de vous, et c'est comme cela qu'on s'attache aux enfants: on s'intéresse à ce qu'ils font, par l'espérance qu'on a de leur apprendre à bien faire; on les aime malgré leurs défauts, à cause du pouvoir qu'on croit avoir de corriger ces défauts; mais du moment où vous m'ôtez toute influence sur votre conduite, où je ne vous suis plus bon à rien, quel intérêt ai-je à m'occuper de vous?

—Mais enfin, nous avons passé plusieurs années ensemble, vous m'avez vu tous les jours.

—Si on s'attachait à un enfant pour le voir tous les jours, pourquoi ne me serais-je pas attaché également à Henri, le fils du portier, qui nous sert? Je le vois depuis aussi longtemps, il n'a jamais refusé de faire ce que je lui disais, il ne m'a donné aucune peine; je le vois toujours de bonne humeur, il me rend mille services, et m'est utile beaucoup plus que vous ne pouvez l'être.

—Il serait pourtant singulier que vous aimassiez Henri plus que moi.

—Si jusqu'à présent je vous ai aimé plus que lui, cela vient apparemment de ce que, comme j'étais chargé de vous, la soumission que vous étiez obligé d'avoir envers moi vous donnait un désir de me satisfaire qui vous méritait mon amitié; de ce que vos intérêts m'étant confiés, j'agissais pour vous comme pour moi, et avec plus d'affection encore que pour moi. Maintenant vous vous êtes chargé de penser pour vous, je n'ai plus à penser qu'à moi.

Armand n'avait rien à répondre: il se disait bien que le moyen de forcer les personnes dont il dépendait à avoir tout autant d'affection pour lui que lorsqu'il leur était soumis, c'était de se conduire aussi parfaitement que s'il était obligé de faire leur volonté, et il se promit bien de prendre ce moyen; mais Armand n'avait encore ni assez de raison ni assez de constance dans le caractère pour tenir à de pareilles résolutions, et c'est précisément ce qui faisait qu'il avait besoin d'être conduit et contenu par la volonté des autres; à lui tout seul il n'était pas encore capable de mériter leur affection.

Beaucoup d'enfants s'étonneront sans doute de ce qu'Armand ne profitait pas de sa liberté pour abandonner toutes ses études, courir seul et faire mille sottises; mais Armand avait été bien élevé, son caractère était bon, malgré les caprices qui lui passaient quelquefois par la tête; et à treize ans, quoiqu'on n'ait pas encore la force de faire toujours ce qui est bien, on commence du moins à le savoir, et à avoir le désir d'être regardé comme raisonnable: d'ailleurs, malgré ces beaux raisonnements contre l'obéissance, il en avait l'habitude, et aurait été fort embarrassé de faire ouvertement une chose que lui avait défendue son père ou son précepteur, de manière qu'elle pût parvenir à leur connaissance. Il pensa cependant, le lendemain matin, que sa liberté pouvait bien s'étendre à envoyer acheter pour son déjeuner une tranche de jambon, chose qu'il aimait beaucoup et qu'on ne lui permettait pas souvent. Il voulait y envoyer Henri; mais Henri, qui dans ce moment avait quelqu'autre chose à faire, dit qu'il ne pouvait pas y aller. Il était en général assez insolent avec Armand, qui se mettait souvent fort en colère contre lui de ce qu'il ne lui obéissait pas comme à M. de Saint-Marsin ou à l'abbé Durand. Dans ce moment, tout gonflé de la nouvelle importance qu'il croyait avoir acquise, Armand prit un ton beaucoup plus impérieux; il se fâcha beaucoup plus haut qu'à l'ordinaire, et Henri s'en moqua davantage; il prétendit même faire des leçons à Armand, en lui disant que M. de Saint-Marsin ne voulait pas qu'il envoyât chercher des choses à manger hors de la maison, et lui rappelant qu'il avait été grondé une fois que cela lui était arrivé.

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