SUITE DE L'ITINÉRAIRE DE NAPOLÉON;
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D'après le récit que m'a fait, lui-même, le général Koller.
Le général Koller et le colonel Campbell, qui avaient la mission d'accompagner Napoléon jusqu'à l'île d'Elbe, eurent l'occasion de considérer de plus près cet homme extraordinaire. Pendant les cinq jours qu'ils furent obligés de passer sur mer, parce que les vents contraires, les orages, et les calmes dont ils furent surpris, les empêchèrent d'arriver plutôt, Napoléon fut toujours de bonne humeur, d'une prévenance et d'une politesse parfaites. Il témoignait cependant une grande impatience d'arriver au lieu de sa destination. Les deux commissaires, le capitaine Asher, le comte Clamm et le lieutenant de vaisseau anglais Smith, furent tous les jours admis à sa table; mais il accorda toujours une préférence marquée au général Koller. Il lui témoignait combien tout ce qui s'était passé dans les derniers jours de son voyage lui faisait de peine. Quant à vous, mon cher général, lui dit-il, je me suis montré cul-nu; mais, dites-moi franchement, si vous ne croyez pas aussi que toutes ces scènes scandaleuses aient été sourdement excitées par le gouvernement français[13]? Le général l'assura qu'il était bien éloigné de partager cette pensée, et que le gouvernement français ne se serait sans doute pas permis une conduite si contraire aux intentions des puissances alliées. L'Empereur manifestait cependant toujours l'inquiétude de n'être pas reçu à l'île d'Elbe.
Le 3 mai, lorsqu'on aperçut l'île, le général Drouot, le comte Clamm et le lieutenant Smith furent envoyés en parlementaires; le premier, en qualité de commissaire de l'Empereur, les deux autres étaient chargés de l'ordre du gouvernement français, et d'un certificat signé par nous, pour inviter le général Dalesme, gouverneur d'Elbe, de remettre le commandement, la possession de l'île, de tous ses forts et munitions de guerre au général Drouot, plénipotentiaire de l'Empereur.
Les députés trouvèrent les Elbois dans une anarchie complette. À Porto-Ferrajo flottait le drapeau blanc, à Porto-Lungone l'étendard aux trois couleurs; le reste de l'île voulait proclamer son indépendance. Lorsque la nouvelle de l'arrivée de Buonaparte se répandit, et surtout celle des trésors qu'il apportait, tous les partis se réunirent, pour venir au devant de leur nouveau maître.
Le général Drouot reçut du gouverneur les clefs de la ville, le fort, tout ce qu'il contenait d'artillerie, et trois cent-vingt-cinq canons qui en faisaient partie: tout fut remis sans difficultés(e).
Après que le nouveau drapeau impérial fut posé sur les tours de Porto-Ferrajo, le comte Clamm et le lieutenant Smith retournèrent à bord de l'Indompté, pour apprendre à l'Empereur l'issue de leur mission. Déjà le capitaine Asher avait salué, à son arrivée, la garnison de Porto-Ferrajo des coups de canon d'usage, la garnison y avait répondu: politesse que Napoléon s'attribua encore faussement. Mais lorsque le général Drouot fut gouverneur, il donna l'ordre de tirer cent coups de canon qui furent alors bien certainement tirés en l'honneur de l'Empereur.
Lorsque Buonaparte mit pied à terre, la municipalité et les corps de l'état vinrent le recevoir et le haranguer. Napoléon leur répondit à peu près en ces termes: La douceur de votre climat, les sites romantiques de votre île m'ont décidé à la choisir, entre tous mes vastes états, pour mon séjour; j'espère que vous saurez apprécier cette préférence, et que vous m'aimerez comme des enfans soumis; aussi me trouverez-vous toujours disposé à avoir pour vous toute la sollicitude d'un père.
Trois violons, et deux basses, qui avaient accompagné la députation, surprirent ce tendre père de leurs sons harmonieux. On le conduisit, sous un dais orné de papier doré et de vieux morceaux d'écarlate, dans le lieu de sa résidence. C'était à l'Hôtel-de-Ville qu'il devait loger. On avait orné la salle qui servait ordinairement pour les bals publics avec quelques petits tableaux, des candélabres en glaces, et un trône impérial avait été élevé à la hâte et paré aussi de beaucoup de papier d'or et de morceaux écarlates. La musique de la chapelle l'accompagna jusque-là et fit retentir des sons si touchans, que le Prince, tout ému, demanda bien vite à être conduit dans son appartement. Il le trouva si misérablement meublé qu'il prit des arrangemens avec le général Koller sur les moyens de faire venir de Lucques et Piombino le mobilier de sa soeur Éliza. Le général écrivit à la grande-duchesse de Toscane qui envoya aussitôt ce qui lui était demandé sur de petits bâtimens: c'est ce qui a donné lieu au faux bruit qui a couru que Napoléon s'était emparé d'un vaisseau appartenant à son beau-frère, l'avait confisqué et déclaré de bonne prise.
Aussitôt après son arrivée, l'Empereur visita les fortifications, et assura d'un air de contentement que moyennant les améliorations qu'il méditait, il pourrait se défendre contre toute espèce de tentative de la part des habitans du continent.
Le général Koller resta dix jours à l'île d'Elbe et gagna de plus en plus la confiance de l'Empereur, qui n'entreprenait absolument rien sans le consulter. Il lui confia un jour que, dans l'espace de vingt-quatre heures, il aurait à ses ordres plus de trois à quatre mille hommes, parce qu'il avait fait une proclamation à la garnison française qui se trouvait dans l'île, que ceux qui voudraient prendre du service seraient à sa solde, et qu'il avait appris que l'affluence était si grande que plusieurs milliers s'étaient déjà proposés. Koller blâma ouvertement cette mesure, qui naturellement devait jeter une grande défiance sur ses projets pacifiques. Qu'est-ce que cela me fait, répartit Napoléon? j'ai examiné les fortifications, et je défie qu'on puisse m'attaquer ici avec le moindre succès. «Je le crois, reprit le général; mais je crois aussi que le gouvernement français saisirait bien vite ce prétexte pour ne pas vous payer la pension convenue.» Croyez-vous, interrompit brusquement l'Empereur? diable, cela ne m'arrangerait pas du tout. Mais que faire à présent? «Il faut, dit le général, publier une nouvelle proclamation où vous déclarerez que cette invitation ne devait s'appliquer qu'aux soldats Elbois qui servaient la France et qui désireraient rester dans leur pays natal.» Aussitôt l'Empereur adopta ce conseil, et remercia beaucoup ce général, qui l'avait déjà habitué à s'entendre dire patiemment qu'il avait tort. Dès les premiers jours du voyage de Fontainebleau, il lui avait dit en plusieurs circonstances «Votre Majesté a tort». Napoléon peu accoutumé à cette franchise, lui avait répondu avec vivacité: Vous me dites toujours que j'ai tort, et continuellement que j'ai tort; parlez-vous donc aussi comme cela à votre Empereur? Le général l'assura que son Empereur serait très-fâché contre lui, s'il soupçonnait qu'il ne lui dit pas toujours bien franchement sa façon de penser. En ce cas, reprit l'Empereur radouci, votre maître est bien mieux servi que je ne l'ai jamais été.
Napoléon s'occupait sans relâche et avec une activité incroyable: tantôt il allait visiter les petites îles voisines de l'île d'Elbe. Pianosa, l'une d'elles et la plus remarquable, est embellie par la végétation la plus riche; des sites tout à fait romantiques et beaucoup de chevaux sauvages animent cette délicieuse contrée. D'autres fois, il parcourait l'île à cheval dans tous les sens. Le général Koller l'accompagna constamment. L'Empereur lui contait tous ses projets d'embellissement pour Porto-Ferrajo. Il voulait faire construire un palais, et y fonder plusieurs institutions libérales. Tous ses plans sont vastes, et s'il vient à bout de les exécuter, sa présence sera un grand bienfait pour ce pays, dont il doublera certainement la population. Elle s'évalue en ce moment à douze mille personnes; mais l'étendue et la richesse du pays suffiraient pour en nourrir trente mille. Les mines de fer, d'aimant, de sel, la pêche du thon offrent des sources de richesses considérables et rapportaient au gouvernement 600,000 fr. Avec les plans que l'Empereur a formés, s'il a le temps et la force de les exécuter, je ne doute pas qu'il ne vienne à bout de doubler le produit.
Pour gagner l'affection des Elbois, il leur fit donner, le second jour de son arrivée, soixante mille francs pour faire des routes dont les projets existaient depuis long-temps, mais qui n'avaient pu être effectués faute d'argent.
Il avait fait changer cette somme, qu'il possédait en or, en pièces d'argent, afin que cela fît beaucoup plus d'effet lorsque ses gens transporteraient, à travers les rues, ces sacs du château à la Maison-de-Ville.
Cet artifice eut tout le succès qu'il en attendait, on ne parla plus d'autre chose que de ses immenses trésors et de sa grande libéralité.
La pêche du thon avait été, jusqu'à son arrivée, affermée à un riche Gênois, qui, pour faciliter son commerce, avait fait bâtir une maison à Porto-Ferrajo; comme cette maison gênait Buonaparte dans ses projets d'embellissemens, il la fit jeter bas, sans autre forme de procès, et sans vouloir seulement en parler au propriétaire; celui-ci poussa les hauts cris et s'éleva fortement contre l'injustice de ce procédé. Alors l'Empereur lui fit savoir que, malgré le bail qui existait, son intention était d'affermer de nouveau la pêche au plus offrant, et qu'il voulait avoir vingt mille francs de plus qu'elle ne rapportait par an. Le malheureux entrepreneur fut si effrayé, qu'il fit dire à l'Empereur qu'il paierait tout ce qu'il voudrait et qu'il ne serait plus question de la maison abattue. Napoléon se laissa pourtant un peu attendrir, lui rabattit quelque chose des vingt mille francs, et le Gênois éleva jusqu'aux nues la générosité impériale.
Buonaparte conclut un traité de commerce avec Livourne, et lorsque le général Koller le quitta, il le chargea de dépêches pour Gênes, afin de négocier un semblable traité, qui eut lieu effectivement. L'Empereur lui fit des adieux affectueux, et le pria de venir bientôt le revoir.
Pendant mon voyage de Toulon à Paris, je me convainquis à quel point tout le pays était irrité contre Buonaparte. Si nous avions été obligés d'y passer, je doute fort que nous eussions pu le sauver de la rage du peuple. On m'assura que cette manière de voir était la même dans tout le Languedoc, la Guyenne, la Gascogne, et particulièrement à Toulouse, à Nîmes et à Montpellier.
Je fus reçu à Toulon par le maréchal Masséna, avec la plus grande politesse. Il me dit combien il était charmé du renversement de Buonaparte, et il me fit même connaître le sujet de la haine qu'il lui avait vouée: et pour nous prouver la manière indigne dont l'ex-Empereur avait agi envers lui, il nous raconta qu'un jour de chasse, Napoléon, soit qu'il l'eût fait exprès ou non, le blessa d'un coup de fusil à l'oeil et le lui creva. Il ne fit pas même semblant de l'apercevoir, et, après la chasse, il vint voir le maréchal et lui dit tout bas: C'est le prince Guillaume de Prusse qui vous a crevé l'oeil, et chercha à lui persuader que le prince l'avait fait à dessein. Puis il s'informa avec une apparente sensibilité, s'il avait éprouvé une forte douleur. Masséna nous déclara qu'il avait répondu que ce malheureux coup n'avait pas été dirigé par le prince Guillaume.
Lorsque je visitai la flotte de Toulon, je trouvai une nouvelle preuve de la cruauté avec laquelle Napoléon traitait les Prussiens. Sur le vaisseau Amiral, deux matelots, misérablement vêtus, s'approchèrent de moi et me parlèrent en allemand. Ils me supplièrent, au nom de Dieu, de les tirer d'esclavage, eux et trois cents de leurs compatriotes qui étaient détenus dans le bagne. La plupart était du corps de Schill, et les autres avaient été faits prisonniers à Dantzick dans l'année 1807. On les avait, malgré le traité de paix, conduits d'Anvers à Toulon, attachés à la chaîne comme de vils galériens. Sur ma demande, les deux matelots qui s'étaient présentés d'abord à moi furent mis aussitôt en liberté; et, lorsque je fus arrivé à Paris, je fus assez heureux pour délivrer les autres prisonniers prussiens.