PERLINO (continued 2)
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Tandis que le tailleur me contait son mariage, sa femme était entrée et travaillait sans rien dire, comme si ce récit ne la concernait pas.
—Les filles de votre pays ne sont pas bêtes, lui dis-je en riant; il me semble qu'elles ont plus d'esprit que leurs maris.
—C'est que nous avons reçu de nos mères une bonne éducation, me répondit-elle. On nous a toutes exercées avec l'histoire de la Belette.
—Contez-moi cette histoire, je vous en prie; je l'emporterai en Europe, pour en faire le profit de ma femme, quand je me marierai.
—Volontiers, me dit-elle; cette histoire, la voici:
LA BELETTE ET SON MARI
Dame Belette mit au monde un fils, puis elle appela son mari et lui dit:
—Cherche-moi des langes comme je les aime et apporte-les-moi.
Le mari écouta les paroles de sa femme et lui dit:
—Quels sont les langes que tu aimes?
Et la Belette répondit:
—Je veux la peau d'un éléphant.
Le pauvre mari resta stupéfait de cette exigence, et demanda à sa chère moitié si par hasard elle n'aurait point perdu la tête; pour toute réponse, la Belette lui jeta l'enfant sur les bras et partit aussitôt. Elle alla trouver le Ver de terre et lui dit:
—Compère, ma terre est pleine de gazon, aide-moi à la remuer.
Une fois le Ver en train de fouiller, la Belette appela la Poule:
—Commère, lui dit-elle, mon gazon est rempli de vers, nous aurons besoin de votre secours.
La Poule courut aussitôt, mangea le Ver et se mit à gratter le sol.
Un peu plus loin, la Belette rencontra le Chat:
—Compère, lui dit-elle, il y a des Poules sur mon terrain; en mon absence, vous devriez faire un tour de ce côté.
Un instant après, le Chat avait mangé la Poule.
Tandis que le Chat se régalait de la sorte, la Belette dit au Chien: «Patron, laisserez-vous le Chat en possession de ce domaine?» Le chien furieux courut étrangler le Chat, ne voulant pas qu'il y eût en ce pays d'autre maître que lui.
Le lion passant par là, la Belette le salua avec respect: «Monseigneur, lui dit-elle, n'approchez pas de ce champ, il appartient au Chien», sur quoi le Lion, plein de jalousie, fondit sur le Chien et le dévora.
Ce fut le tour de l'Éléphant: la Belette lui demanda son appui contre le Lion; l'Éléphant entra en protecteur sur le terrain de celle qui l'implorait. Mais il ne connaissait pas la perfidie de la Belette, qui avait creusé un grand trou et l'avait recouvert de feuillage. L'Éléphant tomba dans le piège et se tua en tombant; le Lion, qui avait peur de l'Éléphant, se sauva dans la forêt.
La Belette alors prit la peau de l'Éléphant et la montra à son mari, en lui disant:
—Je t'ai demandé la peau de l'Éléphant; avec l'aide de Dieu, je l'ai eue, et je te l'apporte.
Le mari de la Belette n'avait pas deviné que sa femme était plus fine que toutes les bêtes de la terre; encore moins avait-il pensé que la dame était plus fine que lui. Il le comprit alors, et voilà pourquoi nous disons aujourd'hui: il est aussi fin que la Belette.
L'histoire est finie.
* * * * *
Ce ne furent pas seulement des contes que j'appris avec les nègres; je connus bientôt leur façon de faire le commerce, leurs idées, leurs habitudes, leur morale, leurs proverbes, et je fis mon profit de leur sagesse.
Par exemple, ces bonnes gens, qui ainsi que moi ne savent ni lire ni écrire, ont, comme les Arabes et les Indiens, une façon de graver les choses dans la mémoire de leurs enfants, en leur faisant deviner des énigmes; il y en a qui valent un gros livre par l'enseignement qu'elles renferment.
—Ainsi, ajouta le capitaine, en me donnant une tape sur la tête, ce qui était son grand signe d'amitié, devine-moi celle-ci:
—Dis-moi ce que j'aime, ce qui m'aime et qui fait toujours ce qui me plaît.
—C'est ton chien, capitaine, tu as regardé Fidèle en parlant.
—Bravo, mon matelot. Continuons:
—Dis-moi ce que tu aimes un peu, ce qui t'aime beaucoup et qui fait toujours ce qui te plaît.
Tu donnes ta langue au chien; c'est ta mère, mon petit homme; tu ne crois pas qu'elle fasse toujours ce que tu veux, l'expérience t'apprendra que ce n'est jamais à elle qu'elle pense quand il s'agit de toi.
Dis-moi celle que ton père aime beaucoup, qui l'aime beaucoup et lui fait faire tout ce qui lui plaît.
—On ne fait jamais faire à papa ce qu'il ne veut pas, capitaine; maman le répète tous les jours. Mais ma soeur est mal élevée, elle rit toujours quand maman dit cela.
—C'est que ta soeur a deviné le mot de l'énigme, mon matelot. Ah! si j'avais eu une fille, je l'aurais bien forcée à me commander son caprice du matin au soir.
Reste encore une énigme:-Qu'est-ce qu'on aime ou qu'on n'aime pas, qui vous aime ou qui ne vous aime pas, mais qui vous fait toujours faire tout ce qui lui plaît?
—Je ne sais pas, capitaine.
—Eh bien, me dit-il d'un air goguenard, demande-le ce soir à ton papa.
Je ne manquai pas à la recommandation du marin; je racontai à table tout ce que j'avais appris dans la journée; les contes nègres amusèrent beaucoup ma mère; les énigmes eurent un succès complet, mais, quand j'en vins à la dernière, mon père se mit à rire.
—Ce n'est pas difficile à deviner, mon garçon, je vais te le dire…
Sur quoi ma mère regarda mon père; je ne sais pas ce qu'il lut dans ses yeux, mais il resta court.
—Dis-le-moi donc, papa, je veux le savoir.
—Si vous ne vous taisez pas, Monsieur, me dit ma mère et d'un ton sévère, je vous envoie au jardin sans dessert.
—Ah! dit mon père.
Cet ah! me rendit du courage, je donnai un coup de poing sur la table: Mais parle donc, papa!
Ma mère fit mine de se lever; mon père la prévint: en un instant je me trouvai dans le jardin, tout en larmes, avec une grande tartine de pain sec à la main.
Voilà comment je n'ai jamais su le mot de la dernière énigme. S'il y en a de plus habiles que moi qu'ils le devinent, sinon qu'ils aillent au Sénégal; peut-être la femme du tailleur leur apprendra-t-elle le secret que ma mère ne m'a jamais dit.
VI
LE SECOND VOVAGE DU CAPITAINE JEAN
Mes causeries avec les nègres avaient fait de moi un interprète et un courtier; le capitaine avait en mon zèle une pleine confiance; malgré mon jeune âge, c'est moi qui traitais avec tous les marchands. La cargaison fut bientôt faite à des conditions excellentes, et, à mon retour à Marseille, j'eus, outre ma part, un beau et riche cadeau des armateurs. Ma réputation commençait, et, après quelques voyages dans la Méditerranée, on m'offrit de partir pour l'Orient comme subrécargue d'un brick de la plus belle taille: je n'avais pas vingt ans.
Qui m'avait valu une si belle condition? Mon travail. Partout où j'avais abordé, j'avais fait connaissance avec les matelots de tout pays: grecs, levantins, dalmates, russes, italiens, et je parlais un peu la langue de tous ces gens-là. Le navire allait chercher des grains dans la mer Noire, à l'embouchure du Danube: il fallait un homme qui baragouinât tous les patois; on m'avait trouvé sous la main, et, quoique je n'eusse guère de barbe au menton, on m'avait pris.
Me voilà donc en mer, et cette fois pour mon compte, faisant un commerce loyal et n'étant l'esclave que de mon devoir. Dieu sait si je prenais de la peine pour défendre l'intérêt de mes armateurs! En arrivant à Constantinople, je trouvai moyen de placer notre cargaison d'articles divers à des conditions avantageuses, et tous nous partîmes pour Galatz, bien munis de piastres d'Espagne et de lettres de change. En entrant dans la mer Noire, notre navire portait des passagers de toute langue et de toute nation. L'un des plus singuliers était un Dalmate qui retournait chez lui par le Danube. Il était tout le jour assis à l'avant, tenant entre ses jambes un long violon qui n'avait qu'une corde, c'est ce que les Serbes nomment la guzla; il grattait cette corde avec un archet et chantait d'un ton plaintif et dans une langue douce et sonore les chansons de son pays: celles-ci, par exemple, qu'il récitait tous les soirs à la clarté des étoiles, et que je n'ai pas oubliées:
LE CHANT DU SOLDAT
—Je suis un jeune soldat, toujours, toujours à l'étranger.
—Quand j'ai quitté mon bon père, la lune brillait au ciel.
—La lune brille au ciel, j'entends mon père qui me pleure.
—Quand j'ai quitté ma bonne mère, le soleil brillait au ciel.
—Le soleil brille au ciel, j'entends ma mère qui me pleure.
—Quand j'ai quitté mes frères chéris, les étoiles brillaient au ciel.
—Les étoiles brillent au ciel, j'entends mes frères qui me pleurent.
—Quand j'ai quitté mes soeurs chéries, les pivoines étaient en fleur.
—Voici la pivoine qui fleurit, j'entends mes soeurs qui me pleurent.
—Quand j'ai quitté ma bien-aimée, les lis fleurissaient au jardin.
—Voici le lis en fleur, j'entends ma bien-aimée qui me pleure.
—Il faut que ces larmes sèchent, demain je veux partir d'ici.
—Je suis un jeune soldat, toujours, toujours à l'étranger.
LE CHANT DU FIANCÉ
—Vois cet oiseau, vois ce faucon qui s'élève au plus haut dès cieux. Si je pouvais le prendre et l'enfermer dans ma chambre!
—Cher oiseau, faucon au beau plumage, apporte-moi quelque nouvelle.
—Volontiers, mais je ne dirai rien d'heureux. Avec un autre s'est fiancée ta bien-aimée.
—Valet, selle mon alezan; moi aussi, je veux être là.
Quand elle est entrée dans l'église, c'était encore une simple fille; maintenant, assise sur ce banc magnifique, c'est une grande dame.
—Vois-tu la lune qui s'élève entre deux petites étoiles? C'est ma bien-aimée entre ses deux belles-soeurs.
Quand elle va pour se fiancer, je l'arrête au passage.—Chère enfant, rends-moi l'anneau que j'ai acheté.
—Va maintenant, va, mon enfant, et point de reproche: oui, c'est mon pauvre coeur qui pleure, mais ce n'est pas de toi qu'il se plaint.
* * * * *
La mer Noire n'est pas toujours commode; j'ai traversé plus d'une fois les deux Océans, je connais leurs tempêtes; mais je crains moins leurs longues vagues qui déferlent contre le navire que ces petits flots pressés qui roulent et fatiguent un vaisseau, et qui, tout à coup, s'entr'ouvrent comme un abîme. Depuis deux jours et deux nuits nous étions en perdition, personne ne pouvait tenir sur le pont, hormis mon Dalmate, qui s'était attaché à un des bancs par la ceinture, et qui, tout mouillé qu'il était, chantait toujours les airs de son pays.
—Seigneur Dalmate, lui dis-je en un moment où le vent et la mer nous laissaient un peu respirer, je vois que vous êtes un brave, vous n'avez pas peur du naufrage.
—Qui peut empêcher sa destinée? me dit-il en raclant son violon; le plus sage est de s'y résigner.
—Voilà parler comme un Turc, lui répondis-je; un chrétien n'est pas si patient.
—Pourquoi ne serait-on pas chrétien et résigné à la volonté divine? reprit-il. Ce que Dieu nous promet, c'est le ciel, si nous sommes honnêtes gens; il ne nous a jamais promis la santé, la richesse, le salut en mer et autres choses passagères. Tout cela est abandonné à une puissance secondaire qui n'a d'empire que sur la terre; ceux qui l'ont vue la nomment le Destin.
—Comment, m'écriai-je, ceux qui l'ont vue? Vous croyez donc que le Destin existe?
—Pourquoi non? me répondit-il tranquillement. Si vous en doutez, écoutez cette histoire; les principaux acteurs vivent encore au Cattare; ce sont mes cousins, je vous les montrerai quand vous reviendrez.
VII
LE DESTIN
Il y avait une fois deux frères qui vivaient ensemble au même ménage; l'un faisait tout, tandis que l'autre était un indolent, qui ne s'occupait que de boire et de manger. Les récoltes étaient toujours magnifiques, ils avaient en abondance boeufs, chevaux, moutons, porcs, abeilles et le reste.
L'aîné, qui faisait tout, se dit un jour: Pourquoi travailler pour cet indolent? Mieux vaut nous séparer; je travaillerai pour moi seul, et il fera alors ce que bon lui semblera. Il dit donc à son frère.
—Mon frère, il est injuste que je m'occupe de tout, tandis que tu ne veux m'aider en rien et ne penses qu'à boire et à manger; il faut nous séparer.
L'autre essaya de le détourner de ce projet en lui disant:
—Frère, ne fais pas cela; nous sommes si bien. Tu as tout entre les mains, aussi bien ce qui est à toi que ce qui est à moi, et tu sais que je suis toujours content de ce que tu fais et de ce que tu ordonnes.
Mais l'aîné persista dans sa résolution, si bien que le cadet dut céder, et lui dit:
—Puisqu'il en est ainsi, je ne t'en voudrai pas pour cela; fais le partage comme il te plaira.
Le partage fait, chacun choisit son lot. L'indolent prit un bouvier pour ses boeufs, un pasteur pour ses chevaux, un berger pour ses brebis, un chevrier pour ses chèvres, un porcher pour ses porcs, un gardien pour ses abeilles, et leur dit à tous:
—Je vous confie mon bien, que Dieu vous surveille!
Et il continua de vivre dans sa maison sans plus de souci qu'auparavant.
L'aîné, au contraire, se fatigua pour sa part autant qu'il avait fait pour le bien commun: il garda lui-même ses troupeaux, ayant l'oeil à tout; malgré cela, il ne trouva partout que mauvais succès et dommage. De jour en jour tout lui tournait à mal, jusqu'à ce qu'enfin il devint si pauvre, qu'il n'avait même plus une paire d'opanques[1], et qu'il allait nu-pieds. Alors il se dit:
[Note 1: C'est la chaussure des Serbes, qui est faite avec des lanières de cuir.]
—J'irai chez mon frère voir comment les choses vont chez lui.
Son chemin le menait dans une prairie où paissait un troupeau de brebis, et, quand il s'en approcha, il vit que les brebis n'avaient point de berger. Près d'elles seulement était assise une belle jeune fille qui filait un fil d'or.
Après avoir salué la fille d'un «Dieu te protège!» il lui demanda à qui était ce troupeau; elle lui répondit:
—A qui j'appartiens appartiennent aussi ces brebis.
—Et qui es-tu? continua-t-il.
—Je suis la fortune de ton frère, répondit-elle.
Alors il fut pris de colère et d'envie, et s'écria:
—Et ma fortune, à moi, où est-elle?
La fille lui répondit:
—Ah! elle est bien loin de toi.
—Puis-je la trouver? demanda-t-il.
Elle lui répondit:—Tu le peux, seulement cherche-la.
Quand il eut entendu ces mots et qu'il vit que les brebis de son frère étaient si belles qu'on n'en pouvait imaginer de plus belles, il ne voulut pas aller plus loin pour voir les autres troupeaux, mais il alla droit à son frère. Dès que celui-ci l'aperçut, il en eut pitié et lui dit en fondant en larmes:
—Où donc as-tu été depuis si longtemps?
Et, le voyant en haillons et nu-pieds, il lui donna une paire d'opanques et quelque argent.
Après être resté trois jours chez son frère, le pauvre partit pour retourner chez lui; mais, une fois à la maison, il jeta un sac sur ses épaules, y mit un morceau de pain, prit un bâton à la main, et s'en alla ainsi par le monde pour y chercher sa fortune. Ayant marché quelque temps, il se trouva dans une grande forêt, et rencontra une abominable vieille qui dormait sous un buisson. Il se mit à fouiller la terre avec son bâton, et, pour éveiller la vieille, il lui donna un coup dans le dos. Cependant elle ne se remua qu'avec peine, et, n'ouvrant qu'à demi ses yeux chassieux, elle lui dit:
—Remercie Dieu que je me sois endormie, car, si j'avais été éveillée, tu n'aurais pas ces opanques.
Alors il lui dit:—Qui donc es-tu, toi qui m'aurais empêché d'avoir ces opanques?
La vieille lui dit:—Je suis ta fortune.
En entendant ces mots, il se frappa la poitrine en criant:
—Comment! c'est toi qui es ma fortune? Puisse Dieu t'exterminer! Qui donc t'a donnée à moi?
Et la vieille lui dit:
—C'est le Destin.
—Où est le Destin? demanda-t-il.
—Va et cherche-le, lui répondit-elle en se rendormant.
Alors il partit et s'en alla chercher le Destin.
[Illustration: La vieille lui dit: «Je suis ta Fortune.»]
Après un long, bien long voyage, il arriva enfin dans un bois, et dans ce bois il trouva un ermite à qui il demanda s'il ne pourrait pas avoir des nouvelles du Destin; l'ermite lui dit:
—Va sur la montagne, tu arriveras droit à son château; mais, quand tu seras près du Destin, ne t'avise pas de lui parler; fais seulement tout ce que tu lui verras faire jusqu'à ce qu'il t'interroge.
Le voyageur remercia l'ermite et prit le chemin de la montagne. Et, quand il fut arrivé dans le château du Destin, c'est là qu'il vit de belles choses! C'était un luxe royal, il y avait une foule de valets et de servantes toujours en mouvement et qui ne faisaient rien. Pour le Destin, il était assis à une table servie et il soupait. Quand l'étranger vit cela, il se mit aussi à table et mangea avec le maître du logis. Après le souper, le Destin se coucha, l'autre en fit autant. Vers minuit, voici que dans le château il se fait un bruit terrible, et au milieu du bruit on entendait une voix qui criait:
—Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui sont venues au monde: donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!
Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre doré et sème dans la chambre des ducats tout brillants en disant:
—Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!
Au point du jour, le beau château s'évanouit, et à sa place il y eut une maison ordinaire, mais où rien ne manquait. Quand vint le soir, le Destin se remit à souper, son hôte en fit autant; personne ne dit mot.
Après souper tous deux allèrent se coucher. Vers minuit, voici que dans le château recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on entendait une voix qui criait:
—Destin, Destin, il y a aujourd'hui tant et tant d'âmes qui ont vu la lumière, donne-leur quelque chose à ton bon plaisir!
Et voilà le Destin qui se lève, il ouvre un coffre d'argent; mais cette fois il n'y avait pas de ducats, ce n'était que des monnaies d'argent mêlées par-ci par-là de quelques pièces d'or. Le destin sema cet argent sur la terre en disant:
—Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie!
Au point du jour la maison avait disparu, et à sa place il y en avait une autre plus petite. Ainsi se passa chaque nuit; chaque matin la maison diminuait, jusqu'à ce qu'enfin il n'y eut plus qu'une misérable cabane; le Destin prit une bêche et se mit à fouiller la terre; son hôte en fit autant, et ils bêchèrent tout le jour. Quand vint le soir, le Destin prit une croûte de pain dur, en cassa la moitié et la donna à son compagnon. Ce fut tout leur souper: quand ils l'eurent mangé, ils se couchèrent.
Vers minuit, voici que recommence un bruit terrible, et au milieu du bruit on distinguait une voix qui disait:
—Destin, Destin, tant et tant d'âmes sont venues au monde cette nuit: donne-leur quelque chose à ton bon plaisir.
Et voilà le Destin qui se lève; il ouvre un coffre et se met à semer des cailloux, et parmi ces cailloux quelques menues monnaies, et, ce faisant, il disait:
—Tel je suis aujourd'hui, tels vous serez toute votre vie.
Quand le matin reparut, la cabane s'était changée en un grand palais comme au premier jour. Alors pour la première fois le Destin parla à son hôte et lui dit:
—Pourquoi es-tu venu?
Celui-ci conta en détail sa misère; et comment il était venu pour demander au Destin lui-même pourquoi il lui avait donné une si mauvaise fortune. Le Destin lui répondit:
—Tu as vu comment la première nuit j'ai semé des ducats, et ce qui a suivi. Tel je suis la nuit où naît un homme, tel cet homme sera toute sa vie. Tu es né dans une nuit de pauvreté, tu resteras pauvre toute ta vie. Ton frère, au contraire, est venu au monde dans une heureuse nuit. Il restera heureux jusqu'à la fin. Mais, puisque tu as pris tant de peine pour me chercher, je te dirai comment tu peux t'aider. Ton frère a une fille du nom de Miliza, qui est aussi fortunée que son père. Prends-la pour femme quand tu seras de retour au pays, et tout ce que tu acquerras, aie soin de dire que cela est à ta femme.
L'hôte remercia le Destin bien des fois et partit. Quand il fut de retour au pays, il alla droit chez son frère, et lui dit:
—Frère, donne-moi Miliza, tu vois que sans elle je suis seul au monde!
Et le frère répondit:
—Cela me plaît; Miliza est à toi.
Le nouveau marié emmena dans sa maison la fille de son frère, et il devint très riche, mais il disait toujours:
—Tout ce que j'ai est à Miliza.
Un jour, il alla aux champs pour voir ses blés, qui étaient si beaux qu'on ne pouvait trouver rien de plus beau. voilà qu'un voyageur vint à passer sur le chemin et lui demanda:
—A qui ces blés?
Et lui, sans y penser, répondit:
—Ils sont à moi.
Mais à peine avait-il parlé que voilà les blés qui s'enflamment et le champ qui est tout en feu. Vite il court après le voyageur, et lui crie:
—Arrête, mon frère; ces blés ne m'appartiennent pas, ils sont à Miliza, la fille de mon frère.
Le feu cessa aussitôt, et dès lors notre homme fut heureux, grâce à Miliza.
* * * * *
—Seigneur Dalmate, dis-je, à mon conteur, votre histoire est jolie, quoiqu'elle sente terriblement le turc. En mon pays, nous avons d'autres idées: loin de nous en remettre à la fortune, nous comptons sur nous-mêmes, sur notre esprit plus encore que sur notre bras, sur notre prudence plus que sur notre hardiesse. Aussi, dans ma patrie, paye-t-on cher un bon conseil.
—Ainsi fait-on chez moi, me répondit le Dalmate en rajustant son bonnet de peau qui lui tombait sur les yeux; écoutez ce qui est arrivé, l'an dernier, à un de mes voisins.
VIII
LE FERMIER PRUDENT
Il y avait près de Raguse un fermier qui se mêlait aussi de commerce. Un jour, il partit pour la ville, emportant avec lui tout son argent, afin de faire quelques achats. En arrivant à un carrefour, il demanda à un vieillard qui se trouvait là quelle route il lui fallait prendre.
—Je te le dirai si tu me donnes cent écus, répondit l'étranger; je ne parle pas à moins; chacun de mes avis vaut cent écus.
—Diable! pensa le fermier en regardant la mine de l'étranger, qui avait l'air d'un renard, qu'est-ce que peut être un avis qui vaut cent écus? Ce doit être quelque chose de bien rare, car, en général, on vous donne pour rien des conseils; il est vrai qu'ils ne valent pas davantage. Allons, dit-il à l'homme, parle, voilà tes cent écus.
—Écoute donc, reprit l'étranger; cette route qui va tout droit, c'est la route d'aujourd'hui; celle qui fait un coude, c'est la route de demain. J'ai encore un avis à te donner, continua-t-il; mais il faut aussi me le payer cent écus.
Le fermier réfléchit longtemps, puis il se décida.
—Puisque j'ai payé le premier conseil, je puis bien payer le second.
Et il donna encore cent écus.
—Écoute donc, lui dit l'étranger: Quand tu seras en voyage et que tu entreras dans une hôtellerie, si l'hôte est vieux et si le vin est jeune, va-t-en au plus vite si tu ne veux pas qu'il t'arrive malheur. Donne-moi encore cent écus, ajouta-t-il, j'ai encore quelque chose à te dire.
Le fermier se mit à réfléchir.
—Qu'est-ce donc que ce nouvel avis? Bah! puisque j'en ai acheté deux, je peux bien payer le troisième.
Et il donna ses derniers cent écus.
—Écoute donc, lui dit l'étranger: si jamais tu te mets en colère, garde la moitié de ton courroux pour le lendemain; n'use pas toute ta colère en un jour.
Le fermier reprit le chemin de sa maison, où il arriva les mains vides.
—Qu'as-tu acheté? lui demanda sa femme.
—Rien que trois avis, répondit-il, qui m'ont coûté chacun cent écus.
—Bien! dissipe ton argent, jette-le au vent, suivant ton habitude.
—Ma chère femme, reprit doucement le fermier, je ne regrette pas mon argent; tu vas voir quelles sont les paroles que j'ai payées.
Et il lui conta ce qu'on lui avait dit; sur quoi la femme haussa les épaules et l'appela un fou qui ruinait sa maison et mettait ses enfants sur la paille.
Quelque temps après, un marchand s'arrêta devant la porte du fermier, avec deux voitures pleines de marchandises. Il avait perdu en route un associé, et offrit au fermier cinquante écus, s'il voulait se charger d'une des voitures et venir avec lui à la ville.
—J'espère, dit à son mari la femme du fermier, que tu ne refuseras pas; cette fois, du moins, tu gagneras quelque chose.
On partit; le marchand conduisait la première voiture, le fermier menait la seconde. Le temps était mauvais, les chemins rompus, on n'avançait qu'à grand'peine. On arriva enfin aux deux routes, le marchand demanda celle qu'il fallait prendre.
—C'est celle de demain, dit le fermier; elle est plus longue, mais elle est plus sûre.
Le marchand voulut prendre la route d'aujourd'hui.
—Quand vous me donneriez cent écus, dit le fermier, je n'irais pas par ce chemin.
On se sépara donc. Le fermier, qui avait choisi la voie la plus longue, arriva néanmoins bien avant son compagnon, sans que sa voiture eut souffert. Le marchand n'arriva qu'à la nuit; sa voiture était tombée dans un marais, tout le chargement était endommagé, et le maître était blessé, par-dessus le marché.
Dans la première auberge où on descendit, il y avait un vieil hôtelier; une branche de sapin annonçait qu'on y vendait du vin nouveau. Le marchand voulut s'arrêter là pour y passer la nuit.
—Je ne le ferais pas quand vous me donneriez cent écus! s'écria le fermier.
Et il sortit au plus vite, laissant son compagnon.
Vers le soir, quelques jeunes désoeuvrés qui avaient trop goûté au vin nouveau se querellèrent à propos d'une cause futile. On tira les couteaux; l'hôte, alourdi par les années, n'eut pas la force de séparer ni d'apaiser les combattants. Il y eut un homme tué, et, comme on craignait la justice, on cacha le cadavre dans la voiture du marchand.
Celui-ci, qui avait bien dormi et n'avait rien entendu, se leva de grand matin pour atteler ses chevaux. Effrayé de trouver un mort sur son chariot, il voulut fuir au plus vite pour ne pas être mêlé dans un procès fâcheux; mais il avait compté sans la police autrichienne; on courut après lui. En attendant que la justice éclaircit l'affaire, on jeta mon homme en prison et on confisqua tout son avoir.
Quand le fermier apprit ce qui était arrivé à son compagnon, il voulut, au moins, mettre en sûreté sa voiture, et reprit le chemin de sa maison. Comme il approchait du jardin, il aperçut à la brume un jeune soldat monté sur un de ses plus beaux pruniers, et qui faisait tranquillement la récolte du bien d'autrui. Le fermier arma son fusil pour tuer le voleur; mais il réfléchit.
—J'ai payé cent écus, pensa-t-il, pour apprendre qu'il ne faut pas dépenser toute sa colère en un jour. Attendons à demain, mon voleur reviendra. Il prit un détour pour entrer dans la maison par un autre côté, et, comme il frappait à la porte, voilà le jeune soldat qui se jette dans ses bras en criant:
—Mon père, j'ai profité de mon congé pour vous surprendre et vous embrasser.
Le fermier dit alors à sa femme:
—Écoute maintenant ce qui m'est arrivé, tu verras si j'ai payé trop cher mes trois avis.
Il lui conta toute l'histoire; et, comme le pauvre marchand fut pendu, quoi qu'il pût faire, le fermier se trouva l'héritier de cet imprudent. Devenu riche, il répétait tous les jours qu'on ne paye jamais trop cher un bon conseil, et, pour la première fois, sa femme était de son avis.
IX
LES TROIS HISTOIRES DU DALMATE
—Seigneur Dalmate, lui dis-je quand il eut fini son histoire, voilà sans doute un beau conte, mais ce n'est pas le Destin qui a fait la fortune de ce sage fermier, c'est le calcul, la raison. Votre second récit détruit le premier, et fort heureusement, car il serait triste que les paresseux fissent fortune, et que les gens actifs qui sèment le grain ne récoltassent que le vent.
—Les paresseux réussissent quelquefois, me répondit-il gravement; j'en sais an exemple que je puis vous conter.
—Vous avez donc des contes sur toutes choses? m'écriai-je.
—Contes et chansons, c'est toute la vie, me répondit-il froidement.
LA PARESSEUSE
Il y avait une fois une mère qui avait une fille très paresseuse et qui n'avait de goût pour aucune espèce de travail. Elle la conduisit dans un bois, auprès d'un carrefour, se mit à la battre de toutes ses forces. Près de là passait par hasard un seigneur qui demanda à la mère pourquoi ce rude châtiment.
—Mon cher seigneur, répondit-elle, c'est que ma fille est une travailleuse insupportable: elle nous file jusqu'à la mousse qui garnit les murs.
—Confiez-la-moi, dit le seigneur, je lui donnerai de quoi filer toute son envie.
—Prenez-la, dit la mère, prenez-la, je n'en veux plus.
Et le seigneur l'emmène à sa maison, ravi de cette belle acquisition.
Le soir même, il enferma la jeune fille toute seule dans une chambre où était un grand tonneau plein de chanvre. C'est là qu'elle se trouva dans une grande peine.
—Comment faire? Je ne veux pas filer, je ne sais pas filer!
Mais, vers la nuit, voici trois vieilles sorcières qui frappent à la fenêtre, et la fille les fait entrer bien vite.
—Si tu veux nous inviter à tes noces, lui dirent-elles, nous t'aiderons à filer ce soir.
—Filez, Mesdames, répondit-elle bien vite, je vous invite à mon mariage.
Et voilà les trois sorcières qui filent et filent tout ce qu'il y avait dans le tonneau, tandis que la paresseuse dormait à loisir.
Le matin, quand le seigneur entra dans la chambre, il vit tout le mur garni de fil, et la jeune fille qui dormait. Il sortit sur la pointe du pied et défendit que personne entrât dans la chambre, afin que la fileuse pût se reposer d'un si grand travail. Cela n'empêcha pas que, le jour même, il ne fit apporter un second tonneau plein de chanvre, mais les sorcières revinrent à l'heure dite, et tout se passa comme le premier jour.
[Illustration: Quand le seigneur les eut vues dans toute leur laideur, il dit à sa fiancée: «Tes tantes ne sont pas belles.»]
Le seigneur fut émerveillé, et, comme il n'y avait plus rien à filer dans la maison, il dit à la jeune fille:
—Je veux t'épouser, car tu es la reine des filandières.
La veille du mariage, la prétendue fileuse dit à son mari:
—Il faut que j'invite mes tantes.
Et le seigneur répondit qu'elles seraient les bienvenues.
Une fois entrées, les trois sorcières se mirent auprès du poêle; elles étaient horribles; quand le seigneur les eut vues dans toute leur laideur, il dit à sa fiancée:
—Tes tantes ne sont pas belles.
Puis, s'approchant de la première sorcière, il lui demanda pourquoi elle avait un si long nez.
—Mon cher neveu, répondit-elle, c'est à force de filer. Quand on file toujours, et que toute la journée on branle la tête, le nez s'allonge insensiblement.
Le seigneur passa à la seconde, et lui demanda pourquoi elle avait de si grosses lèvres.
—Mon cher neveu, répondit-elle, c'est à force de filer. Quand on file toujours, et que toute la journée on mouille son fil, les lèvres grossissent insensiblement.
Alors il demanda à la troisième pourquoi elle était bossue.
—Mon cher neveu, dit-elle, c'est à force de filer. Quand on est assise et courbée toute la journée, le dos se plie insensiblement.
Et alors le seigneur eut grand'peur qu'à force de filer sa femme ne devint aussi horrible que ces trois Parques, il jeta au feu quenouille et fuseau. Si la paresseuse en fut fâchée, je le laisse à deviner à celles qui lui ressemblent.
—Mon conte est fini.
—Je vois avec plaisir, dis-je à mon Dalmate, qu'en votre heureux pays les femmes réussissent sans peine et sans esprit.
—Pas du tout, s'écria mon insupportable conteur, il n'y a pas d'endroit au monde où les femmes soient tout à la fois plus fines et plus sages. Ne savez-vous pas comment la fille d'un mendiant épousa l'empereur d'Allemagne, et, tout empereur qu'il fût, se montra plus habile et meilleure que lui?
—Encore un conte! m'écriai-je.
—Non, pas un conte, reprit-il, mais une histoire; vous la trouverez dans tous les livres qui disent la vérité.
DE LA DEMOISELLE QUI ÉTAIT PLUS AVISÉE QUE L'EMPEREUR
Il y avait une fois un pauvre homme qui vivait dans une cabane: il n'avait avec lui qu'une fille, mais elle était très avisée. Elle allait partout chercher des aumônes et apprenait aussi à son père à parler avec sagesse et à obtenir ce qu'il lui fallait. Un jour il advint que le pauvre homme alla vers l'Empereur, et le pria de lui donner quelque chose.
L'Empereur, surpris de la façon dont parlait ce mendiant, lui demanda qui il était et qui lui avait appris à s'exprimer de la sorte.
—C'est ma fille, répondit-il.
—Et ta fille, qui donc l'a instruite? demanda l'Empereur; à quoi le pauvre homme répondit:
—C'est Dieu qui l'a instruite, ainsi que notre extrême misère.
Alors l'Empereur lui donna trente oeufs et lui dit:
—Porte ces oeufs à ta fille, et dis-lui qu'elle m'en fasse éclore des poulets; si elle ne les fait pas éclore, mal lui en adviendra.
Le pauvre homme rentra tout pleurant dans sa cabane et conta la chose à sa fille. La fille reconnut de suite que les oeufs étaient cuits; mais elle dit à son père d'aller se reposer et qu'elle aurait soin de tout. Le père suivit le conseil de sa fille et se mit à dormir; pour elle, prenant une marmite, elle l'emplit d'eau et de fèves et la mit sur le feu; le lendemain, quand les fèves furent bouillies, elle appela son père, lui dit de prendre une charrue et des boeufs et d'aller labourer le long de la route où devait passer l'Empereur:
—Et, ajouta-t-elle, quand tu verras l'Empereur, prends des fèves, sème-les et dis bien haut: «Allons, mes boeufs, que Dieu me protège à fasse pousser mes fèves bouillies!» Et si l'Empereur te demande comment il est possible de faire pousser des fèves bouillies, réponds-lui:—Cela est aussi aisé que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.
Le pauvre homme fit ce que voulait sa fille; il sortit, il laboura, et, quand il vit l'Empereur, il se mit à crier:
—Allons, mes boeufs, que Dieu me protège et fasse pousser mes fèves bouillies!
Dès que l'Empereur entendit ces mots, il s'arrêta sur la route et dit aussitôt:
—Pauvre fou, comment est-il possible de faire pousser des fèves bouillies?
Et le pauvre homme répondit:
—Gracieux Empereur, cela est aussi aisé que de faire sortir un poulet d'un oeuf dur.
L'Empereur devina que c'était la fille qui avait poussé le père à agir de la sorte; il dit à ses valets de prendre le pauvre homme et de l'amener devant lui; puis il lui remit un petit paquet de chanvre et dit:
—Prends cela, tu m'en feras des voiles, des cordages, et tout ce dont on a besoin pour un vaisseau, sinon je te ferai trancher la tête.
Le pauvre homme prit le paquet dans un grand trouble, et retourna tout en larmes vers sa fille à laquelle il conta ce qui s'était passé; sa fille lui dit d'aller dormir, en lui promettant qu'elle arrangerait tout. Le lendemain, elle prit un morceau de bois, éveilla son père et lui dit:
—Prends cette allumette et porte-la à l'Empereur; qu'il m'y taille un fuseau, une navette et un métier, après cela je lui ferai ce qu'il a demandé.
Le pauvre homme suivit encore une fois le conseil de sa fille; il alla trouver l'Empereur, et lui récita tout ce qu'on lui avait appris.
Quand l'Empereur entendit cela, il fut étonné, et chercha ce qu'il pourrait faire; puis, prenant un verre à boire, il le donna au pauvre en disant:
—Prends ce verre, porte-le à ta fille, afin qu'elle m'épuise la mer et qu'elle en fasse un champ à labourer.
Le pauvre homme obéit en pleurant, et porta le verre à sa fille en lui redisant mot pour mot les paroles de l'Empereur. Et sa fille lui dit qu'il attendît au lendemain, et qu'elle arrangerait toute chose. Le lendemain matin elle appela son père, lui donna une livre d'étoupes, et lui dit:
—Porte ceci à l'Empereur pour qu'il étoupe toutes les sources et toutes les embouchures de tous les fleuves de la terre, après cela je lui dessécherai la mer.
Et le pauvre homme alla tout redire à l'Empereur.
Alors celui-ci vit bien que la demoiselle en savait plus que lui; il ordonna qu'on la fit venir, et, quand le père eut amené sa fille, et que tous deux eurent salué l'Empereur, ce dernier dit:
—Ma fille, devinez ce qu'on entend de plus loin. Et la demoiselle répondit:
—Gracieux Empereur, ce qu'on entend de plus loin, c'est le tonnerre et le mensonge.
Alors l'Empereur prit sa barbe dans sa main, et se tournant vers ses conseillers:
—Devinez, leur dit-il, combien vaut ma barbe.
Et, quand ils l'eurent tous estimée, l'un plus et l'autre moins, la demoiselle leur soutint en face qu'aucun d'eux n'avait deviné, et elle dit:
—La barbe de l'Empereur vaut autant que trois pluies dans la sécheresse de l'été.
L'Empereur fut ravi, et dit:
—C'est elle qui a le mieux deviné.
Et il lui demanda si elle voulait être sa femme, ajoutant qu'il ne la lâcherait pas qu'elle n'eût consenti. La demoiselle s'inclina et dit:
[Illustration: La barbe de l'Empereur vaut autant que trois pluies dans la sécheresse de l'été.]
—Gracieux Empereur, que ta volonté soit faite! Je te demande seulement d'écrire sur une feuille de papier, et de ta propre main, que si un jour tu deviens méchant pour moi, et que tu veuilles m'éloigner de toi et me renvoyer de ce château, j'aurai le droit d'emporter avec moi ce que j'aimerai le mieux.
L'Empereur y consentit, et lui en donna un écrit cacheté de cire rouge et timbré du grand sceau de l'Empire.
Après quelque temps il arriva en effet que l'Empereur devint si méchant pour sa femme, qu'il lui dit:
—Je ne veux plus que tu sois ma femme; quitte mon château, et va où tu voudras.
L'Impératrice répondit:
—Illustre Empereur, je t'obéirai; permets-moi seulement de passer encore une nuit ici; demain je partirai.
L'Empereur lui accorda cette demande, et alors l'Impératrice, avant de souper, mit dans le vin de l'eau-de-vie et des herbes odorantes; puis elle engagea l'Empereur à boire en lui disant:
—Bois, Empereur, et sois joyeux; demain nous nous quitterons, et, crois-moi, je serai plus gaie que le jour où je me suis mariée.
L'Empereur n'eut pas plutôt bu ce breuvage qu'il s'endormît; alors l'Impératrice le fit mettre dans une voiture qu'on tenait toute prête, et elle l'emmena dans une grotte taillée dans le rocher. Quand l'Empereur se réveilla dans cette grotte et vit où il se trouvait, il s'écria:
—Qui m'a conduit ici?
A quoi l'Impératrice répondit:
—C'est moi qui t'ai conduit ici.
Et l'Empereur lui dit:
—Pourquoi as-tu fait cela? Ne t'ai-je pas dit que tu n'étais plus ma femme?
Mais alors elle lui tendit la papier en disant:
—Il est vrai que tu m'as dit cela, mais vois ce que tu m'as accordé par ce papier. En te quittant, j'ai le droit d'emporter avec moi ce que j'aime le mieux dans ton château.
Quand l'Empereur entendit cela, il l'embrassa et retourna dans son château avec elle pour ne plus la quitter.
—A merveille, monsieur le conteur, lui dis-je; je retire ce que j'avais dit sur les dames de Dalmatie; en revanche, je vois qu'aux bords de l'Adriatique comme au Sénégal et peut-être ailleurs, ce sont les femmes qui sont maîtresses au logis. Ce n'est pas un mal. Heureuses celles qui exercent ce doux empire! plus heureux ceux qui se laissent gouverner!
—Pas du tout, reprit mon Dalmate toujours prêt à me donner un démenti; chez nous, ce sont les hommes qui sont maîtres à la maison; nous dînons seuls à table, et notre femme, debout, derrière nous, est là pour nous servir.
—Ceci ne prouve rien, répondis-je; il y a plus d'un homme qui, marié ou non, obéit à qui le sert; l'esclave n'est pas toujours celui qui porte la chaîne.
—S'il vous faut une preuve, s'écria mon incorrigible Dalmate, écoutez ce que mon père m'a conté. J'ai toujours soupçonné que l'excellent homme était le héros de cette histoire.
—Encore un conte! repris-je avec impatience.
—Seigneur, me dit-il, c'est le dernier et le meilleur; nous voici en vue des bouches du Danube, demain nous nous quitterons pour ne plus nous revoir ici-bas. Écoutez donc avec patience une dernière leçon.
LE LANGAGE DES ANIMAUX
Il y avait une fois un berger qui depuis de longues années servait son maître avec autant de zèle que de fidélité. Un jour qu'il gardait ses moutons, il entendit un sifflement qui venait du bois; ne sachant pas ce que c'était, il entra dans la forêt, suivant le bruit pour en connaître la cause. En approchant, il vit que l'herbe sèche et les feuilles tombées avaient pris feu, et au milieu d'un cercle de flammes il aperçut un serpent qui sifflait. Le berger s'arrêta pour voir ce que ferait le serpent, car autour de l'animal tout était en flammes, et le feu approchait de plus en plus.
Dès que le serpent aperçut le berger, il lui cria: «Au nom de Dieu, berger, sauve-moi de ce feu!» Le berger lui tendit son bâton par-dessus la flamme; le serpent s'enroula autour du bâton et monta jusqu'à la main du berger; de la main il glissa jusqu'au cou et l'entoura comme un collier. Quand le berger vit cela, il eut peur et dit au serpent:
—Malheur à moi! t'ai-je donc sauvé pour ma perte?
L'animal lui répondit:
—Ne crains rien, mais reporte-moi chez mon père, le roi des serpents.
Le berger commença de s'excuser sur ce qu'il ne pouvait laisser ses moutons sans gardien; mais le serpent lui dit:
—Ne l'inquiète en rien de ton troupeau; il ne lui arrivera point de mal; va seulement aussi vite que tu pourras.
Le berger se mit à courir dans le bois avec le serpent au cou, jusqu'à ce qu'enfin il arriva à une porte qui était faite de couleuvres entrelacées. Le serpent siffla, aussitôt les couleuvres se séparèrent, puis il dit au berger:
—Quand nous serons au château, mon père t'offrira tout ce que tu peux désirer: argent, or, bijoux, et tout ce qu'il y a de précieux sur la terre; n'accepte rien de tout cela; demande-lui de comprendre le langage des animaux. Il te refusera longtemps cette faveur, mais à la fin il te l'accordera.
Tout en parlant, ils arrivèrent au château, et le père du serpent lui dit en pleurant:
—Au nom de Dieu, mon enfant, où étais-tu?
Le serpent lui raconta comment il avait été entouré par le feu, et comment le berger l'avait sauvé. Le roi des serpents se tourna alors vers le berger et lui dit:
—Que veux-tu que je te donne pour avoir sauvé mon enfant?
—Apprends-moi la langue des animaux, répondit le berger, je veux causer, comme toi, avec toute la terre.
Le roi lui dit:
—Cela ne vaut rien pour toi, car, si je te donnais d'entendre ce langage, et que tu en dises rien à personne, tu mourrais aussitôt; demande-moi quelque autre chose qui te serve davantage, je te la donnerai.
Mais le berger lui répondit:
—Si tu veux me payer, apprends-moi le langage des animaux, sinon, adieu et que le ciel te protège: je ne veux pas autre chose.
Et il fit mine de sortir. Alors le roi le rappela en disant:
—Arrête, et viens ici, puisque tu le veux absolument. Ouvre la bouche.
Le berger ouvrit la bouche, le roi des serpents y souffla, et lui dit:
—Maintenant souffle à ton tour dans la mienne.
Et quand le berger eut fait ce qu'on lui ordonnait, le roi des serpents lui souffla une seconde fois dans la bouche. Et, quand ils eurent ainsi soufflé chacun par trois fois, le roi lui dit:
—Maintenant tu entends la langue des animaux; que Dieu t'accompagne; mais, si tu tiens à la vie, garde-toi de jamais trahir ce secret, car, si tu en dis un mot à personne, tu mourras à l'instant.
Le berger s'en retourna. Comme il passait dans le bois, il entendit ce que disaient les oiseaux, et le gazon, et tout ce qui est sur la terre. En arrivant à son troupeau, il le trouva complet et en ordre; alors il se coucha par terre pour dormir. A peine était-il étendu, que voici deux corbeaux qui viennent se poser sur un arbre, et qui se mettent à dire dans leur langage:
—Si ce berger savait qu'à l'endroit où est cet agneau noir il y a sous la terre un caveau tout plein d'or et d'argent!
Aussitôt que le berger entendit cela, il alla trouver son maître, prit une voiture avec lui, et en creusant ils trouvèrent la porte du caveau, et ils emportèrent le trésor.
Le maître était un honnête homme, il laissa tout au berger en lui disant:
—Mon fils, ce trésor est à toi, car c'est Dieu qui te l'a donné.
Le berger prit le trésor, bâtit une maison, et, s'étant marié, il vécut joyeux et content: il fut bientôt le plus riche non seulement du village, mais des environs.
A dix lieues à la ronde, on n'en eût pas trouvé un second à lui comparer. Il avait des troupeaux de moutons, de boeufs, de chevaux, et chaque troupeau avait son pasteur; il avait, en outre, beaucoup de terres et de grandes richesses. Un jour, justement la veille de Noël, il dit à sa femme:
—Prépare le vin et l'eau-de-vie et tout ce qu'il faut; demain nous irons à la ferme, et nous porterons tout cela aux bergers pour qu'ils se divertissent.
La femme suivit cet ordre et prépara tout ce qu'on avait commandé. Le lendemain, quand ils furent à la ferme, le maître dit le soir aux bergers:
—Amis, rassemblez-vous, mangez, buvez, amusez-vous: je veillerai cette nuit pour garder les troupeaux à votre place.
Il fit comme il avait dit, et garda les troupeaux. Quand vint minuit, les loups se mirent à hurler et les chiens à aboyer; les loups disaient dans leur langue:
—Laissez-nous venir et faire un dommage; il y aura de la viande pour vous.
Et les chiens répondaient dans leur langue:
—Venez, nous voulons nous rassasier une bonne fois.
Mais parmi ces chiens il y avait un vieux dogue qui n'avait plus que deux crocs dans la gueule, celui-là disait aux loups:
—Tant qu'il me restera mes deux crocs dans la gueule, vous ne ferez pas de tort à mon maître.
Le père de famille avait entendu et compris tous ces discours. Quand vint le matin, il ordonna de tuer tous les chiens et de ne laisser en vie que le vieux dogue. Les valets étonnés disaient:
—Maître, c'est grand dommage.
Mais le père de famille répondait:
—Faites ce que je dis.
Il se disposa à retourner chez lui avec sa femme, et tous deux se mirent en route; le mari monté sur un beau cheval gris, la femme assise sur une haquenée qu'elle couvrait tout entière des longs plis de sa robe. Pendant qu'ils marchaient, il arriva que le mari prit de l'avance, et que la femme resta en arrière. Le cheval se retourna et dit à la jument:
—En avant! plus vite! pourquoi ralentir?
La haquenée lui répondit:
—Oui, cela t'est facile, toi qui ne portes que le maître; mais, moi, avec ma maîtresse, je porte des colliers, des bracelets, des jupes et des jupons, des clefs et des sacs à n'en plus finir. Il faudrait quatre boeufs pour traîner tout cet attirail de femme.
Le mari se retourna en riant; la femme, en ayant fait la remarque, poussa la jument et, après avoir rejoint son époux, lui demanda pourquoi il avait ri.
—Mais pour rien; une folie qui m'a passé par l'esprit.
La femme ne trouva pas la réponse bonne, elle pressa son mari pour lui dire pourquoi il avait ri. Mais il résista, et lui dit:
—Laisse-moi en paix, femme; qu'est-ce que cela te fait? Bon Dieu! je ne sais pas moi-même pourquoi j'ai ri.
Plus il se défendait, plus elle insistait pour connaître la cause de sa gaieté. A la fin, il lui dit:
—Sache donc que, si je révélais ce qui m'a fait rire, je mourrais à l'instant même.
Mais cela n'arrêta pas la dame; plus que jamais elle tourmenta son mari pour qu'il parlât.
Il arrivèrent à la maison. En descendant de cheval, le mari commanda qu'on lui fit une bière; quand elle fut prête, il la mit devant la maison et dit à sa femme:
—Vois, je vais entrer dans cette bière, je te dirai alors ce qui m'a fait rire; mais aussitôt que j'aurai parlé, je serai un homme mort.
Et alors il se mit dans la bière, et, comme il regardait une dernière fois autour de lui, voici le vieux chien de la ferme qui s'approche de son maître et qui pleure. Quand le pauvre homme vit cela, il appela sa femme et lui dit:
—Apporte un morceau de pain et donne-le au chien.
La femme jeta un morceau de pain au chien, qui ne le regarda même pas. Et voici le coq de la maison qui accourt et qui pique le pain, et le chien lui dit:
—Misérable gourmand, peux-tu manger quand tu vois que le maître va mourir!
Et le coq lui répondit:
—Qu'il meure, puisqu'il est assez sot pour cela. J'ai cent femmes; je les appelle toutes quand je trouve le moindre grain, et aussitôt qu'elles arrivent, c'est moi qui le mange; s'il y en avait une qui s'avisât de le trouver mauvais, je la corrigerais avec mon bec; et lui, qui n'a qu'une femme, il n'a pas l'esprit de la mettre à la raison!
Sitôt que le mari entend cela, il saute à bas de la bière, il prend un bâton et appelle sa femme dans la chambre:
—Viens, je le dirai ce que tu as si grande envie de savoir.
Et alors il la raisonne à coups de bâton en disant:
—Voilà, ma femme, voilà!
C'est de cette façon qu'il lui répondit, et jamais, depuis, la dame n'a demandé à son époux pourquoi il avait ri.
CONCLUSION
Telle fut la dernière histoire du Dalmate; ce fut aussi la dernière de celles que, ce jour-là, me conta le capitaine. Le lendemain, il y en eut d'autres, et d'autres encore le surlendemain. Le marin avait raison, sa bibliothèque était inépuisable, sa mémoire ne se troublait jamais, sa parole ne s'arrêtait pas; mais à toujours conter on ennuie le lecteur, d'ailleurs il faut garder quelque chose pour l'année prochaine. Peut-être alors, retrouverons-nous le capitaine, et demanderons-nous des leçons à sa douce sagesse.
En attendant, chers lecteurs, je me sépare de vous avec les adieux que m'adressait chaque jour l'excellent marin: «Mon ami, sois sage, obéis à ta mère, fais bien tes devoirs, afin que demain on te permette d'entendre mes contes; le plaisir n'est bon qu'après la peine: celui-là seul s'amuse qui a bien travaillé. Et maintenant, ajoutait-il en me prenant la main, je te recommande à Dieu.»
Adieu donc, amis lecteurs, comme disent nos vieux livres, adieu, amies lectrices; puisse la sagesse du capitaine Jean vous profiter assez pour rendre chacun de vous aussi bon et aussi laborieux que son père; aussi doux et aussi aimable que sa mère; c'est le dernier voeu de votre vieil ami.