DEDICACE
Reading edition
Dédié à Mme Seymard de la Viste.
Chère Madame,
Permettez-moi de vous dédier cette bluette écrite sous les ombrages de votre villa riante, en souvenir des heures charmantes passées au bord de cette Méditerranée si belle et si aimée où nous nous retrouvons chaque année.
Roger Dombre.
CHAPITRE Ier
SINISTRE NUIT.
Cette histoire a eu lieu en 1840 environ sous le règne de Louis-Philippe, dans une forêt de la Bourgogne, alors moins peuplée de cantons et de châteaux, qu'elle ne l'est de nos jours.
La nuit était sombre; une vilaine nuit d'automne, sans lune, sans étoiles, avec une bise aigre qui faisait gémir les branches à demi dépouillées et qui cinglaient désagréablement le visage.
Au milieu de la route solitaire qui conduit de Saint-Prestat à Champ-Buf, un homme cheminait en boitillant; il venait de loin et jurait à chaque caillou que rencontrait son pied fourbu.
Il portait un paquet qui semblait plus embarrassant que lourd. De temps en temps il se retournait, et une expression de terreur pâlissait son visage lorsqu'il croyait voir passer une ombre à ses côtés.
Il était de taille colossale et robuste; mais en ce moment il était craintif comme un enfant.
"Pourvu quils aient bien caché le corps! grommelait-il entre ses dents."
Ils, qui donc était-ce?
Sans doute les misérables que le nocturne voyageur avait laissés, une heure auparavant, à minuit, au carrefour de la Croix rouge, sur la route de Saint-Prestat.
Luvre à laquelle se livraient ces bandits consistait à effacer le plus habilement possible les traces de leur crime.
Car un drame affreux avait eu lieu cette même nuit en cet endroit: Trois brigands piémontais, experts en ces sortes daffaires, aidés du braconnier Favier que nous venons de voir arpenter la route obscure, avaient détroussé (pour employer leur pittoresque expression) un voyageur qui se rendait, en simple voiture de louage, au château de Cergnes situé à quelque distance de là.
Et vraiment, il était bien pressé dy arriver, le pauvre étranger, car, malgré les représentations de laubergiste chez lequel il avait soupé, il avait voulu se remettre en chemin le soir même. Cette obstination se comprenait cependant: Cet homme, jeune encore, dont la belle et noble figure portait une profonde expression de tristesse, avait avec lui un petit enfant, mignonne créature que venait de quitter sa nourrice; et le pauvre père, à lissue dun long voyage qui allait enfin avoir un terme, pour la petite fille du moins, apaisait la faim du bébé avec un biberon, sacquittant dailleurs de ces soins avec une délicatesse infinie, en dépit de la maladresse qui les accompagne toujours quand ils sont donnés par un homme.
Et voilà que, au milieu de la route où trottait le maigre cheval de louage, quatre bandits sétaient jetés soudain sur la voiture. Lun avait sauté à la tête de lanimal qui nétait, dailleurs, nullement tenté de senfuir; un autre étranglait le malheureux cocher qui appelait à laide hélas! en vain, et les deux autres soccupaient du voyageur.
Linfortuné essayait vaillamment de se défendre: il luttait dans lobscurité contre deux adversaires et fut bientôt vaincu: "Ayez au moins pitié delle! gémit le pauvre père en recevant le coup mortel." Ce fut sa dernière parole, et il expira, le cur mordu par une angoisse terrible à la pensée de lenfant qui allait devenir la proie ou la victime de ses misérables agresseurs.
Ceux-ci, munis de lanternes sourdes, contemplaient leur uvre en silence.
"Eh! mes agneaux, il ne sagit pas de nous amuser, dit soudain Favier, le colosse, qui semblait avoir une certaine autorité sur les autres; il est sûr que, loin de la ville comme nous le sommes, nous ne craignons pas la visite de la police ni même du garde, mais les traces dune expédition comme celle-ci doivent disparaître au plus tôt; la prudence est la mère de la sûreté, dit-on.
" Le vieux est judicieux, fit observer lun des Italiens; à luvre donc! fouillons dabord la voiture et les vêtements du brave homme qui vient dêtre touché."
Le corps du cocher, dépouillé des pièces de monnaie quil portait, fut déposé à quelques pas sous les arbres de la forêt qui bordait le chemin; puis, le cadavre du jeune étranger fut dévêtu et lon retira de ses poches lor quelles contenaient.
Les bandits furent déçus: ils comptaient sur une forte somme et ils avaient à peine cinq cent francs à se partager.
" Cétait bien la peine de courir le risque de la guillotine pour si peu! grommelaient-ils en montrant le poing au mort."
On fouilla la voiture: elle ne contenait quune valise pleine deffets et un paquet assez volumineux que lon prit pour une couverture de voyage.
Mais lorsquun des scélérats sen empara, ce paquet rendit un vagissement étouffé.
" Tiens! la couverture qui crie, à présent! sexclama lun des cyniques larrons.
" Un enfant! il y a un enfant! sécrièrent-ils. En voilà une bonne!… Celui-là ne sera au moins pas récalcitrant, ni difficile à exécuter, on na quà serrer un peu le cou et…"
Un des Piémontais allait saisir la pauvre petite créature et nouer autour de son cou ses gros doigts calleux, lorsque Favier intervint.
" Attends, dit-il. Andréino vient de trouver une lettre dans le portefeuille du défunt; sachons au moins ce que celui-ci était et sil ne possédait pas plus dargent quil ne semble. Qui est-ce qui sait lire ici? ajouta-t-il en élevant sa lanterne sourde dont le rayon blafard éclaira une feuille blanche que dépliait Andréino.
" Pas moi.
" Ni moi.
" Moi non plus.
" Diable! et moi pas plus que vous, dit le colosse. Comment, Andréino, tu ne peux pas nous tirer dembarras? Je te croyais plus érudit?
" Moi foi, mon vieux, je sais un peu défricher limprimé, et encore litalien, mais ce grimoire-là, je sens que cest pour moi lettre morte.
" Bah! fit un autre, ça ne nous servirait peut-être à rien, tout ça cest des sentiments sans doute et pas autre chose. Ce quil y a de clair, cest que ce satané bourgeois nétait pas cossu. Nous avons cru dépister un richissime seigneur et cest nous qui sommes volés. Allons! reste encore à tordre le cou à la pigeonne. Qui sen charge?
" Donne, dit le braconnier qui demeurait songeur. A présent que nous avons partagé largent, partageons-nous la tâche: moi je pars avec la mioche que jarrangerai proprement là-bas dans quelque trou; Andréino va prendre par la forêt avec le cheval et la voiture dont vous vous déferez bien à la ville; je vous les abandonne; vous vendrez lun à la foire, et en repeignant lautre nul ny verra goutte; vous autres, ajouta- t-il en désignant les deux Italiens qui semblaient lécouter avec déférence, enfouissez-moi habilement ces corps dans la terre.
" Tu nous laisses le plus sale ouvrage, ripostèrent-ils, mécontents.
" Alors je réclame ma part entière du butin, et croyez-vous quAndréino ait la besogne la plus commode? Il risque dêtre rencontré; si on lui demande doù il vient avec sa rosse et sa voiture!…
" Va bene, va bene!" firent les bandits qui se mirent aussitôt à creuser la fosse où devaient être ensevelis côte à côte le voyageur et le cocher.
Sous un arbre, étaient cachés les instruments nécessaires à leur travail, car les larrons avaient tout prévu, et ce ne devait être la première fois que pareil ouvrage leur passait entre les mains.
Pendant ce temps, Andréino disparut sous bois avec le butin, et Favier séloignait, prenant par la grande toute pour regagner sa misérable demeure; il allait ainsi, trébuchant dans la nuit et serrant contre lui la petite fille qui sétait rendormie paisiblement.
Il réfléchissait.
"Si je la jette à la rivière, se disait-il, cela peut me compromettre, la rivière coule à deux pas de chez moi; on retrouverait le petit corps et lon pourrait reconnaître lenfant du voyageur parti hier soir de lauberge du Coq Bleu; on ferait des recherches pour savoir ce quest devenu le père, et alors… bonsoir la sécurité. Tonnerre!… Jaurais dû laisser la moucheronne avec les autres! Dun côté, cependant, jai empoché la lettre et ce nest pas une mauvaise idée; je prierai la vieille Manon de me la lire; elle comprend lécriture, et cest la seule personne à laquelle je puisse me fier; elle a des raisons pour ne pas me trahir. Donc japprendrai quelle est lenfant, si elle na pas quelques parents riches, et, un peu plus tard, en faisant un peu de chantage, on pourrait gagner de largent avec ce moineau. Je combinerai un petit roman dans lequel je mattribuerai un beau rôle, et… enfin je verrai!"
Lhomme eut un mauvais rire, berça maladroitement dans ses bras noueux la petite fille qui sétait réveillée et qui pleurait; elle se rendormit bien vite et Favier continua sa toute dans cette nuit sinistre. Le ciel était uniformément gris et bas; une grande tristesse semblait se dégager de toutes choses, et le vent de minuit séleva tout à coup.
CHAPITRE II
LE LOUVETEAU MORT.
Il connaissait le chemin, par cur, sans doute, même dans la forêt où il pénétra après une heure et demie de marche et au centre de laquelle se trouvait son habitation.
Il latteignit enfin: Cétait une cabane de planches, mal construite et à peine abritée du vent; il en poussa la porte dun coup de pied; aussitôt on entendit une sorte de hurlement dans lombre et le bruit dun souffle haletant.
" Paix donc! louve du diable! grommela le braconnier; cest ton maître, ne le sens-tu donc plus, maintenant?"
Alors le hurlement se changea en un gémissement plaintif.
"Quest-ce quil y a donc, tonnerre!… sécria lhomme en frottant une allumette contre le bois graisseux dune table.
Il fit de la lumière avec une chandelle de suif dont la lueur jaunâtre éclaira dun reflet terne le misérable logis.
En effet, bien misérable! le mobilier se composait dune matelas de feuilles sèches servant de lit, et garni dune couverture sordide; dune table maculée de taches et tailladée de coups de couteau; dune chaise boiteuse et dépaillée et dun mauvais buffet contenant quelque peu de vaisselle ébréchée; au mur pendaient, accrochées à un clou des hardes fripées.
Lhomme se débarrassa de son fardeau quil déposa sur le lit de feuilles sèches; aussitôt, dans lobscurité, de dessous la table, rampa un long corps velu qui sapprocha de la petite fille, et une tête noire se dressa à côté de la tête dorée du pauvre baby. Le même renâclement, entendu à larrivée de Favier, se fit entendre de nouveau.
Le braconnier se retourna:
"Paix donc encore une fois! Ah! ah! vous avez flairé du gibier, ma belle? Ma foi! si le cur ten dit, louve du diable, tu peux en faire ton souper. De fait, ce sera peut- être un débarras pour moi."
Lanimal qui se dressa alors sur ses quatre pattes était une louve gigantesque au poil noir et rude, à lil sanglant, aux dents aiguës et blanches.
Mais, au lieu de profiter de linvitation de son maître, elle poussa de nouveau un gémissement et se mit à lécher doucement de sa langue rugueuse le petit visage rose couché sur le matelas.
Lenfant pleura, sans doute elle avait faim.
"Et ton louveteau, louve du diable? reprit Favier en retirant du buffet un verre, une bouteille, du pain et du lard."
La pauvre bête gémit plus fort; lhomme se baissa et retira de dessous la table le corps raidi dun petit loup de quelques semaines; lanimal était mort; ses yeux étaient vitrés, ses membres froids.
"Tiens, fit le colosse étonné, je comprends pourquoi tu nous fais cette mine, mais ne va pas, au moins, geindre toute la nuit, satanée bête, ça membêterait."
Il prit le cadavre du louveteau quil alla jeter à une centaine de pas de la cabane dans un trou où samoncelaient des détritus de toutes sortes.
En rentrant il aperçut la mère allongée près du matelas, sa tête noire sur ses pattes velues; il la considéra un instant, puis, comme frappé dune idée subite:
"Tiens, dit-il, essayons; ce serait drôle!"
Et il plaça la petite fille tout contre la bête quelle se mit à téter avec vigueur.
La louve la laissait faire avec plaisir, et, la voyant à la fin rassasiée et rendormie, se tient immobile, la réchauffant de son souffle puissant.
Favier se rapprocha alors de la table où vacillait la flamme triste de la chandelle de suif, et il commença à manger.
Tout à coup, il saperçut que ses mains étaient rouges de sang.
"Tiens! fit-il sans sourciller, du sang."
Il se leva en sifflotant et alla se laver. Puis il sinstalla commodément cette fois et acheva son repas; il alluma ensuite sa pipe et compta lor quil avait gagné dans sa soirée.
"Cachons cela, dit-il après lavoir serré dans une bourse de cuir, et joignons-y la lettre trouvée sur la père de la mioche : je la porterai demain à la Manon qui la lira et je saurai à quoi men tenir sur la moucheronne."
Titubant, le visage congestionné, le colosse alla vers le coin le plus reculé de la cabane et y fourragea quelques minutes dans lombre.
Puis il sétendit sur le matelas, laissant linnocente créature quil avait faite orpheline, paisiblement endormie entre les pattes de la louve; la chandelle à bout de mèche séteignit et la nuit épaisse enveloppa le pauvre logis où lon nentendit plus que le bruit de trois respirations différentes: le souffle à peine perceptible de lenfant, celui puissant et bruyant de la bête et enfin lhaleine entrecoupée de hoquets de livrogne vautré sur la paille.
CHAPITRE III
LE COUP DE BOTTE.
"Nounou! ici Nounou! cria une voix rude."
Lanimal releva sa tête velue, coucha les oreilles en grondant et ne bougea pas.
"Moucheronne! ici Moucheronne! ici tout de suite!"
Alors une petite masse confuse sortit de derrière la louve: cétait une fillette brune et maigre, au teint hâlé, aux cheveux en broussailles dont les boucles de jais retombaient jusque sur ses sourcils. Elle pouvait avoir sept ans; son petit visage mince et bronzé exprimait une profonde terreur.
Mais aussitôt la bête que lhomme appelait Nounou vint se placer à côté delle et montra une rangée de dents aiguës et blanches, comme pour défendre lenfant.
"Toi, va-ten, fit le braconnier en lui allongeant un coup de pied."
Docile, la louve recula en grondant toujours, mais sans séloigner de la petite fille qui posa sa main maigre et fluette sur le poil rude de son amie.
"Quas-tu fait hier? demanda lhomme."
Lenfant le regarda avec ses grands yeux noirs farouches.
" Ce que vous mavez ordonné, répondit-elle brièvement.
" Et que tavais-je ordonné? parleras-tu, tonnerre du diable! est-ce que je vais me souvenir de cela, brute que tu es! rugit la colosse en levant son énorme poing sur la frêle fillette."
Un nouveau grondement larrêta. Alors il ouvrit la porte de la cabane, et, montrant le chemin à la louve:
"En chasse, toi, il ny a rien à souper."
La louve obéit après avoir passé sa grande langue rose sur le petit bras nu de lenfant.
Alors celle-ci frémit en se voyant face à face avec lhomme qui la meurtrissait de coups chaque jour, et privée de lunique défenseur que le ciel lui eût accordé.
Comme pour adoucir le misérable qui la regardait avec colère et mépris elle sempressa de dire:
" Jai lavé le linge, nettoyé la vaisselle, balayé la maison, recousu le matelas, fait cuire la soupe, aidé Rose…
" Et tu tes amusée ensuite, naturellement, fainéante, propre à rien.
" Je nen ai pas eu le temps, murmura la petite fille.
" Je ne te crois pas, tu nouvres la bouche que pour dire des mensonges."
Lenfant redressa sa taille exiguë, et indignée:
" Je ne mens jamais."
Lhomme se retourna:
" Te tairas-tu, tonnerre du diable! Je crois, ma parole, que ça se permet de raisonner. Et que fais-tu là à me regarder avec tes grands yeux idiots.
" Jattends que vous me disiez ce que je dois faire.
" Ce que tu dois faire? je te le dirai tout à lheure; pour le moment ôte-moi mes bottes; je suis fatigué et elles sont toutes mouillées. Allons, tire."
Le colosse se laissa tomber sur lunique chaise du logis, qui craqua sous son poids, et lair goguenard, la pipe aux dents et les bras croisés, tendit ses deux jambes à "la Moucheronne."
La Moucheronne sagenouilla sur le sol nu et se mit en devoir de tirer les bottes; mais, quelques efforts quelle fît, elle ne put; ses petits doigts navaient pas la vigueur nécessaire pour ce rude travail, ses ongles séraflaient sur le cuir maculé de boue et ses bras menus sépuisaient.
Elle y mettait pourtant toute la bonne volonté possible; la sueur ruisselait sur sa figure, collant ses cheveux aux tempes, et ses dents blanches senfonçaient dans sa lèvre rouge tandis que sa petite poitrine haletait.
" Je ne peux pas, murmura-t-elle timidement après quelques minutes dessais infructueux.
" Ah! tu ne peux pas? Ote-moi mes bottes, dit tranquillement lhomme sans enlever sa pipe de ses lèvres lippues."
La Moucheronne recommença, redoublant defforts, mais sans plus de succès.
" Je ne pourrai jamais! répéta-t-elle."
Pour toute réponse Favier, le colosse fort comme un taureau, lui lança un tel coup de pied dans lestomac que la petite fille alla rouler à lautre extrémité de la cabane; le sang lui sortait de la bouche et sa tête porta si rudement contre le mur quà son front souvrit une large fente. Elle demeura évanouie.
Lhomme poussa un juron énergique, se leva, éloigna le petit corps du bout de sa botte, parce quil gênait son passage, et sortit sans refermer la porte.
Au dehors, il faisait clair et gai; on était au printemps; le soleil piquait de rayons dor capricieux les ombrages touffus de la forêt; le ruisseau babillait plus loin; la mousse fraîche recouvrait le sol; lair était tiède et parfumé; les oiseaux chantaient, les lièvres et les lapins sébattaient joyeusement dans la clairière.
Pendant une heure une paix délicieuse, toute faite dharmonies et de parfums, enveloppa le bois; puis, tout se tut comme par enchantement; les jolies bêtes effarouchées disparurent en un clin dil, les oiseaux se cachèrent; sur le velours foncé des gazons un énorme animal marchait sans bruit; une ombre gigantesque interceptait par places les rayons du soleil; cétait la louve qui rentrait, traînant après elle le fruit de sa chasse ou de sa maraude: une grosse lapine déjà morte et un mouton à demi égorgé.
Mais avant darriver à la cabane de Favier, elle huma lair, poussa un sourd grondement, et, lâchant sa proie qui retomba sur le sol, elle se précipita dans le logis ouvert.
Lenfant y était toujours privée de sentiment. Lanimal gémit douloureusement, sapprocha delle et lécha la plaie de son front.
Alors la Moucheronne ouvrit les yeux, de grands yeux pleins dangoisse et de terreur, mais, apercevant la bête qui lui prodiguait les caresses et les soins, elle murmura faiblement :
"Nounou!" Puis, sans se soucier du sang qui coulait sur son visage, elle passa ses petits bras autour du cou de la louve et pleura amèrement.
"Nounou, pauvre Nounou, répétait-elle, nous sommes bien malheureuses, du moins, pas toi, car il nose pas te battre, tu saurais te défendre; mais moi, dès que tu nes plus là, je suis rouée de coups, et maintenant jai bien mal là… et là; fit-elle en portant la main à sa poitrine et à son front."
La louve continuait à lécher tendrement lenfant quelle aimait et quelle avait nourrie de son lait, paraissant écouter ces paroles naïves, et comme si elle les eût comprises et quelle eût pris une résolution soudaine, elle se leva et, sarc-boutant sur ses quatre jambes, sembla attendre quelque chose.
Sans doute que la Moucheronne devina sa pensée, car elle se leva à son tour, mais avec peine, sa faiblesse étant extrême, et elle sinstalla commodément sur le dos de lintelligent animal.
Nounou qui était robuste et qui avait sans doute porté souvent lenfant de cette manière, se mit en marche aussitôt pour traverser la forêt, allant doucement, car la petite blessée ne se soutenait quavec peine; la brave bête sarrêta un instant près du ruisseau et la pauvrette put y étancher sa soif ardente.
Après trois quarts dheure de marche, environ, on put apercevoir le toit rustique dune cabane semblable à celle de Favier; lorsquelle y fut arrivée, la louve gratta à la porte qui souvrit aussitôt.
Il était temps car la petite fille ne pouvait plus se tenir, même couchée sur le dos de la bête, et sa tête vacillait de gauche à droite et de droite à gauche comme si elle eût été près de défaillir de nouveau.
Celle qui parut alors sur le seuil du logis était une femme très vieille appuyée sur un bâton; son front était couvert dun bonnet de laine noire sans ornements, sa robe était pauvre et usée mais propre; ses pieds chaussés de sabots; son nez touchait presque son menton; mais quoique son visage, traversé de mille rides entrecroisées, lui fit donner au moins quatre-vingts ans, ses yeux étaient vifs et perçants.
" Quoi? Cest Nounou! fit-elle sans paraître sétonner de voir à sa porte cette bête de taille gigantesque; et voilà une gentille enfant, ajouta-t-elle en avançant ses mains tremblantes vers la fillette. Mais, Dieu me pardonne, elle est malade, elle est blessée même."
Et avec une vigueur quon naurait pas dû attendre de ce vieux corps recroquevillé, elle porta presque la petite fille qui navait plus conscience de rien, et, suivie de la louve, elle entra avec elle dans la cabane.
Là elle sassit sur un escabeau et examina le front de la blessée.
"Une chute, murmura-t-elle, et encore, que sait-on? Cest la Moucheronne, la petite à Favier; déjà si grande?… Est-il possible quil y ait huit ans que le braconnier ma apporté la lettre… cette fameuse lettre que je nai pas pu lire parce que je ne lis que le français et quelle était écrite dans une langue inconnue; langlais peut-être. Quel dommage! je saurais au moins ce quest lenfant et sil ny aurait pas moyen de la retirer à cet homme. Car, il ny a pas à dire, ce Favier nélève pas la petite sur des roses, je le connais… Qui sait si cette plaie béante nest pas due à la brutalité du braconnier. Voyons si elle ne serait pas blessée ailleurs."
La vieille femme dégrafa le corsage ou plutôt le haillon qui servait de robe à la fillette, et découvrit un petit buste ravissant, taillé merveilleusement comme dans un morceau divoire, mais sur la peau aux reflets bronzés se voyait çà et là la trace dune meurtrissure, marques bleues provenant de coups anciens ou nouveaux; et enfin sur la poitrine lempreinte rouge dun talon de botte demeurait toute fraîche imprimée.
"Oh! le brutal, le monstre! murmura la vieille femme indignée."
Et des larmes montèrent à ses vieux yeux qui avaient pourtant beaucoup pleuré déjà, car cest toujours chose infiniment triste quun être faible et sans défense soit maltraité et rudoyé par un autre être robuste et dominateur.
Manon déposa la fillette sur un lit maigre, mais certainement plus confortable que la paillasse de Favier, et alla chercher dans un buffet un flacon rempli dune liqueur jaunâtre dont elle fit glisser quelques gouttes entre les dents serrées de la mignonne.
Cela fait, elle retira du bahut un paquet de toile coupée en bandes et un petit pot donguent dont elle enduisait le front troué quelle entoura ensuite dun linge blanc.
Lenfant sembla ressentir aussitôt un inexprimable soulagement; ses grands yeux noirs souvrirent languissamment et rencontrèrent le visage laid mais bon de la vieille solitaire.
"Ne dis rien, mignonne, repose-toi, ce ne sera rien."
Mais au lieu dobéir, la fillette murmura faiblement:
" Qui êtes-vous?
" Une amie.
" Quest-ce que cest, une amie? fit la Moucheronne étonnée.
" Quelquun qui taime et qui te veut du bien.
" Quelquun qui maime? reprit lenfant avec un sourire amer sur ses petites lèvres décolorées; il ny a que Nounou."
Et, à ce souvenir, prise dun vague effroi, elle souleva sa tête endolorie.
"Nounou! Nounou! Où est-elle?"
A ce cri la louve bondit et vint poser son museau noir et pointu sur le bord de la couverture en regardant son ex- nourrissonne avec ses bons yeux danimal fidèle.
" Paix, Nounou! laisse-la en repos. Tu vois bien, petite, ajouta Manon en sadressant à la malade, tu vois bien quelle nest pas loin, ta Nounou.
"Quand on pense, ajouta-t-elle comme se parlant à elle-même, quand on pense que tous les petits ont un père, une mère ou un parent pour les dorloter ou les soigner, et que ce pauvre oiseau du bon Dieu na quune louve pour la protéger! Car je ne compte pas Rose, la pauvre idiote du village que Favier prend à la journée pour donner les soins essentiels à lenfant et faire le gros du ménage. Ca fait peine, oui ça fait peine, et si ce nétait que tout ce qui vient de là-haut est bien fait, on se demanderait ce que celle-ci est venue faire dans la vie."
Pendant ce soliloque de la vieille femme, la fillette la regardait curieusement; en fait dêtres humains elle navait jamais vu que Favier et Rose lidiote, car nulle autre créature queux, la Moucheronne et la louve, ne franchissait le seuil du pauvre logis caché dans la forêt, et la Moucheronne ne sen éloignait jamais; Favier avec ses rapines et Nounou avec sa chasse approvisionnaient seuls le garde- manger; Rose apportait le pain du village et préparait grossièrement les repas. Depuis quelle se sentait vivre, la fillette ne connaissait dautres figures que la face bestiale du colosse, celle aussi méchante et plus bestiale encore de Rose, et le museau intelligent de la louve.
Quant à la sienne propre, elle lavait à peine entrevue, fuyante, insaisissable, dans le cristal du ruisseau, lorsquune absence plus longue de Favier ou un de ses sommeils divresse permettait à la pauvrette de jouer un instant sous bois.
Aussi sa surprise fut-elle grande en apercevant une femme très vieille, cassée, au menton branlant, à laquelle elle trouva une vague ressemblance avec Nounou; et encore Nounou ne parlait pas, elle, mais la Moucheronne la comprenait, tandis que la femme parlait le même langage que ce méchant Favier et que Rose lidiote.
" Ecoute, lui dit Manon en caressant de ses mains ridées les petites mains brunes de lenfant, cest Favier qui ta fait du mal, nest-ce pas?
" Favier?
" Oui, lhomme chez qui tu vis.
" Cest lui, répondit la fillette avec une sorte de résignation farouche; il men fait toujours, du mal.
" Toujours?
" Oui, chaque jour il me frappe, excepté une fois, parce quil nétait pas rentré.
" Et tu supportes cela?"
Lenfant la regarda, si étonnée, que Manon vit quelle ne comprenait pas sa question. En effet, comment un pauvre être chétif et misérable comme cette enfant de sept ans, pouvait-il résister à une brute sauvage comme Favier?
" Pourquoi restes-tu chez lui? reprit la vieille femme.
" Il le faut bien puisque je lui appartiens, répondit la Moucheronne, toujours avec cette passivité fatale de limpuissance.
" Il ne ta pas dit quil était ton père, au moins? sécria Manon.
" Un père, quest-ce que cest?
" Un père est, comme la mère, un défenseur que donne la nature ou plutôt Dieu qui vous crée; cest celui qui, après ce Créateur, vous donne la vie, le bien-être, vous protège, vous nourrit, vous aime.
" Le père, la mère? fit lenfant songeuse, cest tout cela? Alors cest Nounou."
Et sa petite main maigre toucha instinctivement la grosse tête de la louve.
" Cest plus que Nounou encore, reprit Manon, parce que Nounou nest quune bête et que le père est un homme, la mère une femme, un être comme toi, non seulement fait de chair et dos mais possédant encore un âme, une intelligence et la parole."
La petite fille roula sa tête brune avec fatigue sur loreiller.
" Je ne vous comprends pas, dit-elle lassée, je ne connais au monde que Nounou qui soit pour moi ce que vous dites. Mais, reprit-elle aussitôt, qui donc ma amenée ici? Jai eu si mal que je ne me souviens plus.
" Cest ton amie la louve.
" Et où suis-je?
" Toujours dans la forêt mais loin de chez toi.
" Loin de chez le maître, voulez-vous dire. Ah! que va-t-il faire lorsquil rentrera et que le feu ne sera pas allumé et la soupe pas prête? Rose me laisse tout faire.
" Il fera ce quil voudra; il ta à moitié assommée, moi je veux te soigner et je te garde, voilà tout.
" Mon Dieu! fit la fillette avec un soupir de bien-être, il me tuera après sil le veut, mais je suis si bien ici!"
Elle considéra de nouveau Manon et dit tout à coup:
" Vous êtes bonne, très bonne, presque aussi bonne que Nounou; vous lui ressemblez."
Pour elle, la louve représentait lidéal de la bonté et du dévouement; Manon ne parut point froissée de la comparaison et un sourire desserra ses lèvres parcheminées.
" A présent, dit-elle en arrangeant la couverture du lit, il faut dormir, petite, et ne tinquiéter de rien; nous veillons sur roi, Nounou et moi."
Elle mit un baiser sur le front de lenfant qui, avant de sendormir, se demanda toute pensive, doù venait que ce simple geste lui faisait si grand bien au cur.
Nounou aussi lembrassait, mais, à sa manière, dun coup de sa grande langue rugueuse, et ce nétait plus comme cela.
Est-ce quelle aurait vraiment deux amies à présent? Oh! comme ce serait bon, alors, et combien peu lui importeraient désormais les coups et les injures du braconnier si elle se sentait aimée et soutenue dautre part?
CHAPITRE IV
POURQUOI LA-T-IL LAISSEE VIVRE?
La Moucheronne ne se réveilla que le lendemain matin de bonne heure; la rosée humide pendait encore aux feuilles des arbres et perlait aux brins de gazon; les oiseaux gazouillaient leur prière; les écureuils faisaient leur toilette; le ciel était bleu teinté de rose et le soleil jetait son premier rayon de chaleur sur la nature rafraîchie et reposée.
La Moucheronne ouvrit les yeux, elle ne se sentait plus de mal, rien que de lengourdissement dans la tête et à la poitrine avec un peu de moiteur à la peau.
Elle avait si bien dormi dans ce lit qui avait été pour elle le moelleux dun nid de plumes au lieu du varech séché de Favier; elle y avait eu bien chaud et y avait fait de beaux rêves; à son réveil, elle navait pas entendu la voix rude du colosse lui crier: "A louvrage, donc, fainéante! Est-ce que tu vas te reposer toute la matinée, maintenant?"
Cette cabane, elle ne la connaissait pas; certes, cétait une pauvre masure, mais elle lui fit leffet dun palais; lair ne sy glissait pas sous les solives recouvertes de chaume; une bonne odeur dherbes médicinales remplaçait lodeur fade et écurante de leau-de-vie et du tabac dont Favier saturait son taudis; le long du mur salignait la vaisselle, pauvre mais bien reluisante, formant tout lavoir de Manon.
Manon, elle, dormait dans un vieux fauteuil de cuir, la tête renversée au dossier, un chapelet de bois entre ses doigts ridés.
La Moucheronne se demanda ce quétait cette espèce de collier de perles noires quégrenait la vieille femme en sassoupissant.
Enfin, accroupie à ses pieds et ne dormant que dun il, Nounou reposait sa grosse tête noire sur ses longues pattes velues.
Ce tableau plein de paix et de tranquillité, quoique dépourvu de luxe et même de bien-être, apparut à la fillette comme limage de la félicité parfaite, et elle se mit à songer en attendant le réveil de ses deux gardiennes; ce réveil ne tarda pas. Nounou sétira et vint souhaiter le bonjour à son ancienne nourrissonne.
Manon ouvrit les yeux à son tour et sapprocha du lit où elle donna à la petite malade le baiser du matin, puis, elle disparut dans un réduit attenant à la maisonnette; on entendit bêler une chèvre, ce qui fit dresser loreille à Nounou; mais, en louve bien élevée, elle comprit que la chèvre de la mère Manon nétait pas une proie pour elle et demeura paisible, auprès de sa petite amie.
Bientôt la vieille femme reparut tenant à la main un bol de lait crémeux et nourrissant que la Moucheronne but avidement. Depuis longtemps elle navait rien goûté daussi bon.
"Je ne puis te nourrir toi, pauvre bête, dit Manon à la louve dont elle caressa le poil rude."
Mais lexcellent animal savait se plier aux exigences de la situation, et dailleurs ses pareils peuvent supporter un long jeûne sans trop en souffrir.
Vers onze heures, la petite fille, quoique faible encore, put se lever et se promener un peu autour de la cabane avec ses deux amies. Manon la fit causer et sétonna de son ignorance profonde quexpliquait cependant le genre de vie que menait lenfant depuis six années.
De Dieu, de la famille, de lexistence, la Moucheronne navait aucune idée; par exemple, elle connaissait à fond et par expérience le froid, la faim, les privations et les mauvais traitements, toutes souffrances rares heureusement dans un âge aussi tendre.
Ce quelle connaissait bien aussi, et cétaient là ses seules consolations avec la tendresse fidèle de Nounou, cétait la nature avec ses grâces rayonnantes, la forêt avec ses enchantements; les nuits dété avec leurs beautés sereines, la neige de lhiver avec ses tristesses mornes mais splendides aussi; puis, les humbles habitants du bois: les insectes dorés, les lapereaux peureux, les oiseaux chanteurs, les rossignols aux suaves mélodies, les scarabées, les papillons aux ailes bleues, les phalènes du soir, les vers-luisants; elle distinguait déjà chaque arbre de la forêt, les troncs moussus, les rameaux desséchés ou les branches jeunes et pleines de sève; enfin le ruisseau babillard où la lune allait boire et se baigner, et où elle, la Moucheronne, emplissait une cruche trop lourde pour ses bras débiles, Rose devenant de plus en plus nulle. Et puis, elle connaissait le travail, non le travail intelligent qui élève lâme de lenfant en lui découvrant peu à peu les choses de cette vie et de lautre, qui meuble sa mémoire souple et lui enseigne à discerner le bien du mal, le beau du laid, le vrai du faux; mais le dur labeur de chaque jour qui essouffle les poumons, rompt les os des épaules et des bras, meurtrit les petits pieds nus et mouille le front de sueur.
Elle ne connaissait que celui-ci, et encore laccomplissait- elle par habitude, machinalement, comme ces animaux des cirques auxquels on enseigne des tours adroits à force de coups.
Quelques efforts quelle fît, quelque patience quelle montrât, quelque zèle quelle manifestât, jamais on ne lencourageait par une bonne parole, un sourire, un merci. Des coups, des injures, et toujours des injures et des coups, cela ne variait pas. Depuis quelle se souvenait avoir mis sa main de bébé au travail.
Mais aujourdhui, pour la première fois, elle trouvait du plaisir à se laisser vivre; lair était si tiède et embaumé, le soleil si gai, les deux êtres qui lentouraient si bons!
Elle navait pas été battue et se demandait avec anxiété si elle ne faisait pas un rêve trop beau, comme les rêves de ses courtes nuits, car Dieu qui est bon père, lui donnait dans le sommeil ce que la réalité lui refusait; elle se demandait si Favier, avec sa grosse voix brutale et son poing si lourd, nallait pas interrompre brusquement ce doux songe.
Mais non, et la journée sécoula trop vite au gré de la fillette qui, avec sa grâce touchante et naïve, avait conquis le cur de Manon; Manon qui se disait en la voyant aller et venir, svelte et jolie comme une statuette de bronze, sous lombre fraîche des grands arbres:
"Cette petite nest assurément pas une enfant du peuple, mais quest-elle, et qui sait si, dans quelque coin du monde, sa mère ne la pleure pas amèrement?"
La nuit se passa encore pour la Moucheronne dans un enchantement profond; seulement elle obligea sa vieille bienfaitrice à reprendre son lit et se fit toute petite pour noccuper quune place étroite de la mince couchette.
Le lendemain, vers midi, comme lenfant jouait avec Nounou, couchées ensemble au soleil sous les yeux de Manon qui triait ses herbes, un pas pesant retentit sous bois, et la louve se leva soudain en grondant, tandis que la petite fille senfuyait en poussant un cri de détresse.
Ce pas était le pas de Favier, et le colosse apparaissait maintenant; son visage féroce et couvert de poils dun roux sale, frémissait dune colère terrible.
"Ah! ah! cria-t-il en apercevant la fillette qui se réfugiait toute tremblante vers la vieille Manon, ah! ah! ne faut-il pas à présent que je vienne relancer jusquici cette fainéante? Approche, vaurienne, approche, gueuse! Viens ici que je te fasse sentir…
" Favier!… ne la frappez pas! vous entendez? sécria Manon en arrêtant le bras menaçant levé sur la fillette.
" Arrière! sorcière du diable! fit livrogne exaspéré par cette résistance; je veux la Moucheronne; je suis bien libre de la battre, jespère?"
Lenfant recula vers le mur, pâle et frissonnante.
" Favier! reprit Manon dune voix plus haute, car lindignation doublait ses forces! Favier, écoutez-moi: Cette petite mest arrivée avant-hier dans un état que je lai crue prête à mourir; cest vous, malheureux, qui laviez arrangée ainsi. La louve me la amenée et je lai pansée et soignée de mon mieux, la pauvre âme, amis ce nétait point chose facile, car vous ny allez pas de main morte, Favier.
" Et sil me plaît de frapper cette vermine, répéta le braconnier avec son rire hideux, elle est bien à moi, je suppose.
" Non, elle nest pas à vous, répondit la vieille femme avec force, et vous navez pas le droit den faire une martyre comme vous le faites, après avoir assass…
" Manon! sorcière de lenfer!… hurla Favier en saisissant les poignets débiles de la pauvre octogénaire avec une telle brutalité, que la marque de ses doigts demeura imprimée en rouge sur la parcheminée; si tu dis encore un seul mot, si tu toccupes de cette satanée Moucheronne, je dénonce ton fils."
A cette menace, pleine de sous-entendus, le visage de Manon prit une teinte livide et sa tête retomba sur sa poitrine; elle était vaincue.
Favier desserra son étreinte.
" Après tout, dit-il en reprenant son ton goguenard, la Moucheronne est bel et bien à moi puisque cest moi qui lui ai sauvé la vie.
" Vous lui avez sauvé la vie?…………"
Manon prononça ces mots dune voix amère et la fillette releva les yeux avec étonnement sur le braconnier.
" Tiens! reprit lhomme avec son mauvais rire, je pouvais lui tordre le cou et lenvoyer rejoindre son… enfin… en faire ce que voulaient les camarades.
" Ah! oui, vous lavez laissée vivre quand vous pouviez la tuer, mais cétait par calcul et non par pitié; vous vous attribuez les droits dun maître; lenfant vous est utile pour tenir votre ménage, pour vous servir et recevoir vos coups quand vous avez besoin de décharger votre colère sur quelquun; vous en faites votre esclave, votre souffre- douleur, votre chien et…
" Manon! cria le braconnier avec un geste terrible."
La vieille femme se tut.
Alors la Moucheronne, se glissant derrière elle, murmura doucement à son oreille:
" Gardez-moi.
" Je ne le puis, pauvre ange du bon Dieu, répliqua la bonne créature en se retournant."
Et deux larmes coururent dans les sillons creusés par les rides, peut-être par les pleurs.
La petite fille courba la tête à son tour, mais elle eut la force de ne pas pleurer.
" Suis-moi, grogna Favier en brandissant au-dessus de ses frêles épaules son énorme bâton noueux."
Mais il se sentit aussitôt saisir fortement par sa blouse; il se retourna, une malédiction aux lèvres, croyant, que cétait encore la mère Manon qui se plaçait entre lui et sa victime; il rencontra léchine maigre, les crocs aigus et les yeux ardents de la louve, et il ne frappa point.
Tous les trois reprirent le chemin de la cabane, laissant la mère Manon seule et triste chez elle.
Lhomme marchait à grandes enjambées en sifflotant une chanson obscène entre ses dents; la louve suivait, loreille basse, comme fâchée de rentrer au logis, et lenfant trottinait aussi vite que le permettait la petitesse de ses pieds, en retournant cette pensée dans son cerveau fatigué:
"Pourquoi donc ma-t-il laissée vivre puisquil ne maime pas? Il valait bien mieux me laisser dans la mort."
CHAPITRE V
LES REVES DE LA MOUCHERONNE.
De ce jour-là, le petit esprit neuf et inculte de la fillette se mit à travailler: ses mains et son corps seuls se livrèrent aux dures occupations quotidiennes; elle remplissait machinalement son devoir et son esprit trottait au loin.
Quelles réflexions sagitaient dans cette petite tête? Dieu seul pouvait le savoir avec Nounou qui recevait les confidences de lenfant.
Lorsque vint lété, avec ses journées brûlantes et ses nuits splendides, Favier sabsenta davantage et son souffre-douleur eut quelque répit. Rose demeurait à présent au village.
En dehors de la forêt, cétait une fournaise de soleil que fuyaient les hommes et les bêtes; au dedans, cétait lombre et la fraîcheur délicieuse.
La Moucheronne rêvait souvent aux paroles de Manon; sans le savoir, la vieille femme avait éveillé, dans les recoins obscurs de ce jeune esprit, bien des choses qui y sommeillaient.
Cette petite fille de sept ans à peine qui avait passé sa vie entre un homme silencieux et farouche, une servante imbécile et une louve, était dune ignorance absolue; seulement Dieu lavait créée intelligente et réfléchie; déjà elle commençait à se demander le pourquoi de ce qui est. Manon lui avait parlé du père et la mère, de leurs soins, de leur sollicitude pour leurs enfants, et la Moucheronne étudia la famille sur les animaux; elle observa les oiseaux et vit, à la saison des nids, comment la femelle couvait ses petits avec amour, comment le père les nourrissait avec vigilance.
Elle vit les jeunes lapins folâtrer dans lherbe tendre autour de leurs parents; elle chercha à comprendre la nature entière, jusquà la poussée des plantes les plus infimes; et elle apprit beaucoup de belles choses qui échappent à de plus savants.
"Favier na jamais eu denfants, se dit-elle un jour, après une de ses longues rêveries; Rose non plus; Manon et Nounou en ont eu, je suis sûre. Et moi, ai-je un père et une mère? Qui sait? peut-être! Alors comment suis-je en la possession de ce méchant homme? On nachète pas les petits enfants comme on achète les objets nécessaires à la vie. Sans doute que mes parents ont péri comme la famille de chardonnerets dont le dernier orage a détruit le nid, et jaurai échappé à la mort comme le petit oiseau presque sans plumes encore que jai nourri quelques jours."
Il y avait des noms danimaux quelle ignorait absolument, dautres quelle connaissait pour les avoir entendu prononcer par Favier; sa mémoire fraîche retenait tout sans peine.
Elle se demandait aussi qui allumait là-haut, dans lazur foncé de la nuit, ces étoiles dor dont la lueur ruisselait entre le feuillage.
Souvent, voulant faire partager son admiration à Nounou, elle lui levait le museau vers le ciel pour lui faire goûter les beautés du firmament, mais lanimal était blasé sans doute sur cet éblouissant spectacle, car il se contentait de lécher la main de la fillette et se remettait à ronger un os ou à somnoler sur le seuil de la cabane.
Une fois encore la Moucheronne tenta de suivre la louve chez la mère Manon.
"Reviens chaque fois que tu le pourras lui avait dit la vieille femme."
Mais Favier sen était aperçu, et après une dure correction, il cria à la fillette:
" Et à présent souviens-toi que si tu remets les pieds chez cette sorcière, ça ne sera pas seulement toi que je punirai, mais elle. Je divulguerai un secret qui la touche et qui lui fera plus de mal quune volée de coups de poing."
Et la Moucheronne, qui ne voulait porter aucun préjudice à sa vieille amie, sabstint désormais daller chez Manon.
La louve seule sy rendait quelquefois; en la voyant venir, Manon comprenait que lenfant était toujours là-bas et quelle lui gardait un souvenir; elle ne cherchait pas non plus à la voir de peur dattirer sur linnocente créature la colère de son maître.
La forêt était grande et profonde; elle appartenait à un riche marquis des environs qui apparaissait dans le pays à peine une fois en trois ou quatre ans; non pour y faire une coupe de bois, car il voulait laisser à ses domaines toute leur beauté et navait pas besoin dargent, mais pour y chasser à grand fracas avec les amis dont à ce moment il peuplait son château.
Comme il était bon prince et fort insouciant, il fermait les oreilles lorsque son garde lui rapportait les méfaits de certain braconnier des plus mal famés.
"Bah! répondit-il en riant, jai du gibier de reste et pour quelques lièvres quon occira sur mes terres, je ne mourrai pas de faim."
Et le garde nosait dresser procès-verbal à ce colosse sauvage nommé Favier qui menaçait de son arme ceux qui le regardaient de travers; on avait peur de lui.
De plus, il feignait dignorer lexistence de la mère Manon: La vieille femme lavait un jour guéri dune blessure avec son merveilleux onguent, et ce nest pas elle quil eût fait déloger du bois où elle avait élu domicile.
Enfin disons que ce serviteur, du débonnaire marquis, était fort paresseux, et, sachant quil avait affaire à un maître peu exigeant et presque toujours absent, il passait sa vie à fumer et à pêcher à la ligne, innocentes occupations qui laissaient toute liberté aux habitants de la forêt.
Favier, lui, pouvait avoir de bons motifs pour fuir le voisinage des villes, car il était haï et redouté à plusieurs lieues à la ronde; dailleurs cette vie solitaire convenait parfaitement au vagabond qui naimait que les rapines et les expéditions semblables à celle que nous avons dépeinte au commencement de cette histoire.
Lorsquil sabsentait, cétait pour un travail de ce genre; voilà pourquoi à son retour, quil eût réussi ou non, il battait la Moucheronne, se grisait deau-de-vie, et enfouissait de lor au fond de son taudis.
Mais Manon, la pauvre vieille, ne devait pas avoir les mêmes motifs pour vivre ainsi séparée du reste des hommes.
Certes, elle navait jamais fait de mal à une mouche; cétait autrefois une belle et honnête fille qui avait épousé un peu à létourdi, un mauvais ouvrier de la ville. Cet homme, après lui avoir mangé tout son petit avoir, était mort, lui laissant un fils dont elle espéra tirer toute sa consolation; mais le jeune garçon avait trop du sang paternel: il devint bien vite joueur et débauché. Un jour, et cela fit grand bruit dans le pays, les gendarmes vinrent larrêter; il fut condamné à vingt ans de travaux forcés; il avait alors quarante ans; mais il ne fit que la moitié de sa peine, car il parvint à séchapper; et il vivait maintenant on ne savait trop où ni comment.
Deux personnes cependant le savaient: sa mère et Favier; voilà pourquoi ce dernier menaçait souvent la pauvre vieille femme de découvrir à la police la retraite du forçat en rupture de ban.
Manon était venue enfouir sa honte et sa douleur au fond de la forêt.
Quant à la louve, il y avait longtemps quelle et Favier avaient lié connaissance. Un matin, le braconnier allait faire feu sur elle lorsquil saperçut quelle était déjà fort malade: alors il sabstint de la tuer, non par pitié, mais par une bizarrerie de sa nature mauvaise; il amena la bête chez lui, ne la soigna pas et la garda lorsquelle guérit toute seule, comme cela arrive presque toujours pour les animaux. Il lui plaisait à lui, lhomme des bois et du meurtre, de se voir suivi par cette bête énorme à lil sanglant, au poil hérissé; cela lui donna du relief à ses propres yeux et à ceux de ses compagnons de rapines.
Ainsi, la Moucheronne navait jamais vu dautres êtres humains que Favier, Rose et Manon. Si le garde faisait par caprice une tournée dans les domaines du marquis, il ne saventurait pas dans les parages de Favier; si quelque touriste attiré par la beauté de ces lieux passait à travers les allées touffues, il ne venait jamais jusquau cur même de la forêt.
Enfin, un jour la Moucheronne avait bien entendu une musique lointaine et étrange faite de sons de cors et mêlée daboiements de chiens, ce qui avait fait gronder Nounou; mais tout ce bruit sétait dissipé très promptement.
Ce jour-là, le châtelain donnait en effet une fête, mais on navait pas sonné lhallali, et les habits rouges des piqueurs ne sétaient pas montrés entre les troncs moussus; un accident avait interrompu la chasse dès le début; et depuis, le marquis navait plus reparu au pays.
CHAPITRE VI
UN COMPAGNON.
Ainsi vivait la Moucheronne. A lâge où le plus pauvre des enfants a des jouets, des friandises et surtout les caresses et les baisers de ses parents, elle navait ni une joie, ni une consolation, ni un ami.
Comme ils devraient apprécier leur félicité ceux qui sont pourvus de tout ce qui lui manquait, ceux qui ont la vie douce, des frères et surs aimants, une instruction facilement acquise, des jeux de toutes sortes!
Mais nous nous habituons si vite aux douceurs de lexistence que nous napprécions guère ses dons que lorsque nous les perdons.
Combien de jeunes garçons et de fillettes, comblés de présents, déjà blasés, sen détournent après y avoir jeté un coup dil languissant et indifférent, en disant:
"Jen ai déjà tant!"
Oserons-nous ajouter quil y a des enfants dont les armoires regorgent des jouets les plus nouveaux et les plus amusants, qui refuseront den donner les plus vieux et les plus abîmés pour de pauvres petits qui nont peut-être jamais possédé une poupée ou une toupie?
Hélas! cela se voit, plus souvent sans doute quon ne le croie.
Mais revenons à la Moucheronne qui, elle aussi, eut cependant une joie, une courte joie. Ce furent au moins quelques jours plus roses volés à la somme si lourde de ses jours noirs.
Ce plaisir, qui paraîtrait infime à beaucoup, consistait en un petit chat, un tout petit chat que Nounou, après une nuit de maraude, rapporta dans sa gueule. Elle lavait peut-être trouvé aux abords du village où elle saventurait parfois. Comment ne lavait-elle pas croqué, elle qui nen eût fait quune bouchée? On ne sait; par un caprice bizarre ou bien parce quelle était suffisamment rassasiée. Peut-être aussi avait-on voulu noyer le pauvre petit que Nounou avait repêché dans le ruisseau sans lui faire de mal.
Ce fut ainsi que la Moucheronne le rencontra dans le bois, comme la louve revenait avec son étrange chasse en guise de gibier.
Grand fut létonnement de la Moucheronne: Elle aimait dinstinct les animaux; dabord Nounou sa nourrice et sa compagne, puis les insectes, les oiseaux et les lapins de la forêt quelle délivrait toujours, au risque dêtre battue, lorsquils sétaient pris ou englués aux pièges semés par Favier. Si celui-ci sen apercevait, il châtiait rigoureusement la coupable que rien ne pouvait guérir de sa charitable manie.
La Moucheronne neût fait de mal pas même au hideux crapaud qui venait sauter dans les herbes au bord du ruisseau, pas plus quau lézard frileux qui venait boire le soleil ou à laraignée velue tissant sa toile sous le toit de la masure.
Donc, ce jour-là, par bonheur, la fillette demeurée seule à la maison, venait sinstaller dehors pour raccommoder ses pauvres vêtements qui tombaient en loques, lorsquelle sarrêta soudain en apercevant la louve et son fardeau.
"Quest-ce que cela? se demanda lenfant qui navait encore jamais vu danimal de cette espèce."
Mais, dans son étonnement, elle néprouvait aucune crainte; elle avait peur des hommes, de Favier, jamais des bêtes.
Elle étendit la main, et Nounou se laissa prendre le minet qui, terrifié, tremblait de tous ses membres mignons.
"Comme cest joli! sécria la Moucheronne en passant les doigts sur la fourrure soyeuse et douce; des yeux bleus, un petit nez rose, et des dents toutes petites, oh! si petites, surtout à côté de celles de Nounou. Serait-ce une espèce particulière de lapin? non cependant, ça nest pas conformé de même; ce nest ni le poil, ni la queue ni la tête. Ca nest pas méchant, cette petite bête, mais comme elle a peur, mon Dieu! comme elle a peur!"
En effet, le petit chat, tout épouvanté par la présence de la louve, se blottissait, frémissant, dans les bras de la fillette.
Nounou, cependant, ne paraissait pas se préoccuper beaucoup de sa trouvaille; elle sétait étendue sur la mousse, comme une bête absolument éreintée, qui a eu beaucoup à faire.
Peu à peu, sous les caresses de lenfant, le minet se rassura et sendormit, pelotonné sur ses genoux.
Dans la crainte de léveiller ou de leffrayer, la Moucheronne nosait faire un mouvement et elle demeura ainsi longtemps, se demandant, songeuse, si son nouvel ami allait rester avec elle, ou se sauver dans les bois dès quil se verrait libre; elle se demandait aussi de quelle manière elle le déroberait aux regards de Favier, car Favier était aussi brutal avec les animaux quavec elle.
Lorsque la nuit tomba, enveloppant la forêt tout entière dun voile sombre, Nounou secouant sa paresse retourna à la maraude; la Moucheronne, loreille toujours au guet dans la crainte que Favier napparût soudain, rentra dans la cabane, alluma la chandelle, prépara sur la table du pain, du vin et de la viande froide pour lheure où le maître rentrerait, et, comme ils ne soupaient jamais ensemble, elle se coupa à elle- même un morceau de pain et de viande.
"Et lui?" pensa-t-elle en voyant le petit chat qui miaulait en dilatant ses narines pour humer lair.
Dans son ignorance, elle alla cueillir un peu dherbe fraîche et parfumée quelle offrit à son nouvel ami; mais celui-ci, après lavoir flairée, fit le gros dos et séloignant, trouva sur son chemin le repas de la Moucheronne: il nattendit aucune permission pour mordiller le pain et surtout la viande.
"Ah! cest cela que tu manges? dit la fillette, tant mieux, nous partagerons notre nourriture."
Ainsi eut lieu leur premier dîner en tête à tête. La Moucheronne fut dabord très intriguée du bruit singulier qui se produisait dans le gosier de son petit compagnon, mais elle finit par comprendre que cétait un signe de satisfaction et elle en conclut que la jolie bête ne se trouvait pas trop malheureuse de son changement de vie. Lorsque tout fut dévoré par eux deux, jusqu'à la dernière miette, le chat témoigna sa joie par mille cabrioles et câlineries qui amusèrent la fillette.
Cette enfant qui ignorait le rire et même le sourire, eut un instant de gaieté véritable, et les pauvres murs de la masure durent sétonner prodigieusement des éclats jeunes et frais quils recueillirent ce soir-là pour la première fois.
Inquiète, cependant, elle finit par blottir le mignon dans sa propre couche, et par la porte entrouverte, elle guettait le retour de Favier; la lune répandait sa lueur argentée sur le gazon; on y voyait clair au-dehors.
Ce fut Nounou qui revint la première, la gueule sanglante, les pattes humides; elle avait copieusement soupé dans le bois, plus copieusement sans doute que sa nourrissonne.
"Je tattendais, lui dit celle-ci en caressant son échine souple, jai quelque chose à te demander, Nounou.
"Tu vois cette petite bête qui dort là et que je te dois, ce pourquoi je te remercie, Nounou! Eh bien, je laime beaucoup; nen sois pas jalouse au moins; tu sais trop que je taime par-dessus tout toi, mais elle est petite, faible et mignonne, toi tu es forte et grande, cest à toi quil appartient de la protéger et de la défendre. Ny touche jamais dans lintention de lui nuire, nest-ce pas? je ten supplie, ajouta la Moucheronne en penchant sa tête brune avec prière jusqu'à la grosse tête noire de la louve."
Nous ne savons si celle-ci comprit le discours; toujours est- il quelle respecta le petit chat tout le temps quil vécut; seulement, tandis que la fillette parlait, elle conservait son air goguenard qui, sans doute voulait dire:
"Certes, je ne toucherai pas ton petit ami, mais il y en a un autre qui se gênera moins sil le découvre et qui y touchera avant moi.
" Nous le cacherons aux yeux de Favier, reprit la Moucheronne qui, ce soir-là navait pas sommeil et était très excitée; et ce ne sera pas très difficile, car nous sommes dans la belle saison, et le maître sabsente plus souvent. Ensuite, il faut chercher un nom pour notre nouveau compagnon… Mon Dieu! cest que je nen connais pas! Tiens, appelons-le à peu près comme moi: Moucheron; il est petit et lon ma nommée Moucheronne parce que je suis fluette et menue."
Peu après Favier rentra, ivre naturellement; il ne toucha pas au repas préparé par les soins de la Moucheronne, et se coucha ou plutôt roula comme une masse sur sa paillasse, endormi dun sommeil si lourd que douze chats comme Moucheron eussent pu miauler ensemble toute la nuit sans quil sen aperçût.
Dès que loreille fine de la Moucheronne entendit le ronflement sonore de livrogne, un soupir de soulagement souleva sa poitrine, et elle sétendit à son tour sur son lit de paille auprès du minet.
Si elle avait su prier, elle aurait remercié le ciel de la consolation qui lui était échue en cette journée; mais elle ignorait de qui lui venait cette faveur et si, en son cur, elle était reconnaissante, cétait envers Nounou qui en était lauteur.
CHAPITRE VII
PAUVRE MOUCHERON!
Favier dormit longtemps, ce qui permit à la Moucheronne daller de bonne heure déposer son ami dans une sorte de cavité pratiquée naturellement dans un monceau de roches, assez éloigné de la maison pour que les miaulements du prisonnier ne pussent être entendus du braconnier.
Cette caverne en miniature était cependant assez vaste pour permettre au petit chat dy gambader à laise.
Favier retourna à ses affaires après avoir englouti le repas quil navait pas touché la veille, affilé son couteau, dressé des pièges pour les lapins et les oiseaux et battu la Moucheronne qui, daprès lui, ne travaillait pas assez vite.
Libre enfin, celle-ci courut délivrer son captif qui la bouda quelques minutes, puis recouvra sa bonne humeur en déjeunant et en jouant dans lherbe encore humide de rosée, dans laquelle il avançait en secouant ses pattes de velours dun air offusqué.
Au bout de quelques jours, il savait accourir à lappel de sa maîtresse, et se familiarisa tellement avec Nounou quil lui arrivait souvent de dormir entre les pattes énormes de la louve, de préférence à la rude paillasse de la Moucheronne.
Favier ne lavait pas aperçu encore, tant la fillette prenait soin denfermer le lutin à lheure où le braconnier rentrait ordinairement, ou sortait le matin.
Dans la journée, si elle était délivrée de la présence de son bourreau, elle travaillait au milieu des parfums de lair et des rayons du soleil, sarrêtant souvent pour suivre des yeux, charmée, les jeux espiègles du petit chat qui poursuivait un insecte, faisait voler une feuille desséchée ou grimpait lestement aux arbres.
Elle trouvait adorable tout ce quil faisait. Réellement, lanimal était joli, gracieux et câlin, lorsquil avait bien joué, éreinté, feignant de nen plus pouvoir pour se faire caresser, il venait sétendre sans façon sur les genoux de la Moucheronne avec un ronron formidable, et, les yeux à demi- clos, il sommeillait ou se reposait pour bondir aussitôt quun souffle dair jetait sur le sol une branchette morte, ou que le fil de sa petite maîtresse senroulait à sa moustache mignonne.
Dautres fois, lenfant et ses deux amis se promenaient ensemble dans les profondeurs des allées sombres, et la Moucheronne se disait que jamais encore la vie ne lui avait été si clémente, et que lhiver ne lui paraîtrait plus aussi rude tant quelle aurait auprès delle ce gai compagnon.
Et cependant, elle connaissait la grande désolation de la forêt pendant la froide saison; mais elle ne songeait quaux longues soirées passées entre Nounou et le petit chat, jouant tous les trois quand Favier dormirait après avoir bu.
Elle causait avec la folâtre petite bête comme avec Nounou, croyant naïvement quelles la comprenaient lune et lautre et leur racontant ses pensées.
Elle les conduisait souvent auprès dun grand chêne, au tronc moussu et absolument tordu, sur les énormes racines duquel on sasseyait, et où lon écoutait murmurer la brise dans les cimes vertes et chanter les cigales.
Le pauvre petit cur gelé de la Moucheronne se dilatait entre ces deux affections danimaux, les seules, dailleurs, quelle pût posséder, et ses grands yeux sombres devenaient doux et pleins de caresses quand ils se portaient sur Nounou et sur Moucheron.
Lautomne arriva et la fillette trembla, car Favier demeurait plus fréquemment au logis, et le petit chat, qui croissait en vigueur et en lutineries, devenait difficile à garder et surtout à dérober aux yeux du braconnier.
Puis vint lhiver; et, ce sommeil de mort qui pèse sur la nature et qui dure des mois dans nos contrées, enveloppa la forêt devenue silencieuse et lugubre.
Ce soir-là, on entendait le vent dhiver gémir autour de la cabane de planches, et lon frissonnait.
La Moucheronne servait à Favier son souper; elle allait et venait, légère sur ses pauvres pieds nus, rougis et crevassés par le froid, et elle tendait loreille de temps en temps, angoissée, pour écouter si un miaulement du petit chat nallait pas sélever tout à coup du réduit où elle lavait laissé endormi dans la mousse sèche, nosant plus lexposer à lair glacé de sa prison habituelle.
Mais nul bruit ne venait de ce côté; il sommeillait profondément sans doute; Nounou chassait au loin; la Moucheronne ne sen inquiétait pas car la brave bête rentrait au logis quand bon lui semblait, et lon sait que les loups peuvent impunément supporter la température la moins élevée.
Soudain, Favier saperçut quil avait égaré son couteau: cela le mit de mauvaise humeur.
"Il nest pas loin dici, dit-il, car je lai encore touché pour couper des branches sèches au vieux saule. Va jusque-là, petite brute, ajouta-t-il en montrant la porte à la Moucheronne, tu as de meilleurs yeux que moi, et dailleurs, jai assez marché, moi!"
Il se versa un verre de vin et, se renversant sur sa chaise dépaillée qui craqua sous son poids, il se mit à siffloter, sans songer que par cette soirée glaciale, lenfant navait sur le corps que de misérables loques.
La Moucheronne navait quà obéir: elle alluma une chandelle à celle qui brûlait, fichée dans un trou de la table; et, protégeant la flamme vacillante de sa petite main maigre, elle sortit, suivant les traces laissées sur le sol par les gros souliers ferrés de son maître.
Elle fit ainsi une centaine de mètres, et vit briller à terre le couteau affilé quelle ramassa avec empressement; puis, elle se mit à courir, autant pour ne pas faire attendre Favier que pour se réchauffer, car ses dents claquaient de froid et ses doigts engourdis ne pouvaient plus tenir la chandelle.
Pendant ce temps, hélas! Moucheron avait fait des siennes: réveillé tout doucement de son long somme et ayant depuis bien des heures digéré la soupe de la Moucheronne que, dans son égoïsme de minet, il avait dévorée presque tout entière, il avait poussé un miaulement lamentable dans lespoir que sa petite maîtresse lentendrait et viendrait le délivrer.
Favier, nétant pas encore ivre, possédait ses pleines facultés, par malheur.
"Il y a une chouette par ici" se dit-il en se dirigeant vers le réduit de la fillette.
Quel ne fut pas son étonnement en trouvant devant lui un joli chat qui, à son aspect, se mit à souffler bruyamment en hérissant son poil.
Favier le saisit par la peau du cou:
"Quelle est cette bête? demanda-t-il à la Moucheronne qui rentrait."
En ouvrant la porte, la pauvre petite aperçut Favier qui tenait suspendu entre le pouce et lindex le chat terrifié, se laissant aller inerte, entre les doigts qui lui tiraient la peau du cou; elle poussa un cri déchirant.
Sans se retourner, Favier rugit:
" Mille tonnerres! ferme donc la porte, vermine; ça nest pas la peine de laisser le froid entrer dans la chambre, brute que tu es!"
Machinalement, la Moucheronne obéit, mais son regard devint noir et sa voix sétrangla dans sa gorge lorsquelle dit:
" Favier, je vous en prie, ne lui faites pas de mal!
" Quest-ce que cela? demanda de nouveau le méchant homme.
" Ca, cest… cest… Moucheron.
" Qui ta donné ce chat?
" Un chat? cest un chat? répéta la fillette qui, pour la première fois apprenait à quelle espèce danimaux appartenait son ami.
" Eh! oui, brute, imbécile, idiote! réponds donc, quand je tinterroge! doù ça vient-il?
" Doù ca vient?… Je ne sais pas, répliqua lenfant qui tremblait comme la feuille.
"Ah! tu ne le sais pas? eh! bien, je vais te le dire, moi: malgré ma défense absolue, pendant que je ny suis pas, tu vas au village, et…
" Le village? Quest-ce que le village?… Ah! cest le pays de Rose. Je ny suis jamais allée, vous ne lignorez pas, Favier.
" Menteuse! Est-ce que tu te figures par hasard que ce chat a pu venir tout seul ici?
" Cest Nounou qui la apporté un jour dans sa gueule, sécria la Moucheronne dont le petit cur battait à se rompre.
" Nounou?… Ah! la bonne histoire, me prends-tu donc pour une buse comme toi pour penser que jajouterai foi à tes contes.
" Ce nest pas un conte, Favier, reprit la fillette accablée encore plus quindignée de linjustice. Cest bien Nounou qui a apporté ce petit chat."
Le misérable eut aux lèvres son rire froid et cruel.
" Cest Nounou, répéta la fillette avec fermeté."
Favier ignorait une chose: cest que quelquefois les animaux les plus féroces sont, de temps à autre, susceptibles de pitié, tandis que lui, un être humain, il ne connaissait pas ce sentiment.
" Te tairas-tu, vermine? grinça-t-il avec rage. Tu oses me tenir tête, à moi? Pour te punir, tu vas voir ce que je vais faire de ton chat."
Terrifiée, la pauvre petite écoutait sans comprendre.
" Il ne va pas le tuer, au moins, non il ne va pas le tuer?… murmuraient ses lèvres décolorées par la terreur."
Favier leva le bras auquel la pauvre bête demeurait toujours suspendue.
La Moucheronne fit un pas en avant, saisit ce bras en se haussant sur la pointe de ses petits pieds nus, et dune voix tellement altérée quelle en devenait rauque:
" Ne faites pas cela, Favier, vous entendez, ne faites pas cela."
Le misérable se retourna alors et regarda lenfant dont un étrange rictus crispait la lèvre; un instant il se troubla, mais son naturel brutal reprit le dessus: eh! quoi! se laisser effrayer par cette Moucheronne, un avorton, un rien quil pouvait écraser entre deux doigts!
Dun mouvement violent, il jeta sur le sol le pauvre minet qui poussa un gémissement horrible et vint saplatir contre le mur, la tête à moitié broyée, les pattes agitées dans une convulsion suprême.
Il y eut un silence écrasant…
Au dehors on entendait un grondement qui était celui du vent dans le bois sec.
Lenfant demeurait immobile dans lombre de la cabane, droite comme une statuette de bronze, et ses yeux luisaient comme des yeux de panthère.
Son cur saignait, mais une colère folle, sauvage, lemplissait en même temps.
Elle considérait tantôt cette petite chose inerte et sanglante à terre, qui était son chat, son Moucheron, et tantôt son bourreau.
Son bourreau, ah! si dun regard elle eût pu le poignarder!
Cest que nul ne lui avait appris son catéchisme, à la pauvre enfant, et elle ignorait le pardon.
Qui donc le lui aurait enseigné? Assurément ce ne pouvait être ni Rose limbécile, ni Nounou, ni Favier.
Favier, lui, gardait son cynique sourire, son sourire de diable:
" Voilà bien du bruit pour un misérable chat, dit-il enfin. Ramasse-moi ça et promptement, ajouta-t-il en repoussant du pied le petit corps; et ôte-toi de devant mes yeux car tu mennuies."
Lenfant obéit, renfermant sa douleur farouche; trop faible pour se révolter, trop fière pour se plaindre, elle se tut, mais son petit cur chancela dans sa poitrine lorsque, dans les plis de son jupon en guenilles, elle serra le pauvre Moucheron.
Puis elle courut senfermer dans létroite ruelle qui lui servait de chambre.
CHAPITRE VIII
DESESPOIR DENFANT.
Il nétait pas tout à fait mort, et, doucement elle le serra contre son sein palpitant. Quelques mots de tendresse flottèrent sur ses lèvres dans un sanglot: "Il faut bien quil mentende parler, se disait-elle; sil respire encore, au moins il saura que je suis là."
Puis, quand il fut tout à fait mort et froid, elle le baisa.
Elle passa la nuit ainsi. Nounou navait pas reparu; sans doute elle avait trouvé du gibier sous bois et attendait laube pour venir gratter à la porte.
La Moucheronne alla plusieurs fois regarder au dehors: il faisait nuit noire, noire, sans une étoile au firmament.
Au matin, elle sortit sans bruit et vit la louve couchée en travers du seuil; elle lui montra le corps raidi du petit chat:
"Vois, dit-elle simplement, vois ce quil a fait de notre ami."
La louve eut un grondement de colère à ladresse de Favier, en montrant ses crocs formidables.
La Moucheronne creusa un trou dans la terre et y déposa Moucheron.
Nounou laccompagnait et lui léchait les mains comme pour lui demander pardon du crime de lautre.
Ce matin-là, le vent sauta brusquement au midi et la température sadoucit sensiblement.
Favier dormait toujours, il pouvait dormir ainsi jusqu'à une ou deux heures de laprès-midi.
Le sommeil de lhomme juste nest pas toujours paisible comme on le dit; en revanche celui du méchant est souvent calme et reposant.
Tout était paix et silence dans le bois dépouillé.
"On doit être très heureux quand on est mort" se dit la Moucheronne en se dirigeant comme machinalement vers un coin de la forêt quelle affectionnait particulièrement; un coin qui devenait ombreux et mystérieux aux beaux jours, plein de chaleur parfumée, où la fillette venait travailler pendant les heures brûlantes de lété.
Elle sy assit, oubliant sa tâche quotidienne, et songeant, Nounou à ses pieds; elle avait toujours ce tableau devant les yeux: son petit chat gisant à terre, la tête fracassée. Lorsquelle eut ainsi rêvé, elle se leva, secoua ses cheveux en broussailles, étira ses petits bras maigres, engourdis par le froid, et se dirigea vers le trou.
Le trou était une sorte de mare peu profonde, sauf un endroit, aux eaux noires et stagnantes.
Elle se pencha au-dessus, tandis que Nounou la regardait dun air inquiet.
"Cest froid et cest laid, murmura-t-elle avec un frisson, mais tant pis!"
Elle assembla dans son pauvre jupon quelques grosses pierres, et en tint les extrémités afin de ne point laisser glisser les cailloux… elle pesait si peu, elle avait peur de revenir à la surface.
Puis, se retournant, elle se baissa et mit un baiser sur la tête velue de la louve qui répondit par un gémissement à cette caresse suprême.
"Adieu, Nounou, dit lenfant avec un accent de douceur infinie; il ny a que toi qui maies aimée, toi et le petit chat… Manon, elle, est trop loin… Adieu, tu peux te passer de moi car tu sais te défendre, toi! Tu sais bien que je ne puis pas faire autrement que de mourir, car la vie est trop dure."
Elle releva ses grands yeux qui errèrent au loin, au delà de lombre impénétrable.
"Favier ne me trouvera plus! murmura-t-elle avec une joie farouche; il naura plus personne à faire souffrir!"
Puis elle descendit doucement dans londe noire et épaisse.
En un certain endroit, leau était assez profonde pour noyer un enfant de sa taille. Nul ne la vit ni ne lentendit tomber… il ny eut que la louve qui hurlait sinistrement sur le bord.
A ce moment, Favier, furieux, cherchait sa petite servante en rupture de service ce matin-là; il passa près du trou, tendit loreille, et, sapprochant, vit Nounou qui allait et venait désespérément, les pattes dans leau. Un soupçon effleura son esprit; il plongea avec son bâton dans la surface agitée de frémissements qui se propageaient de cercle en cercle, et rencontra un obstacle.
Une malédiction aux lèvres, il se courba, entra un peu dans la mare et en retira la Moucheronne.
Il ne tenait à elle que pour les offices quelle lui rendait sans lui rien coûter; pas pour autre chose. Qui donc leût servi ainsi sans exiger aucun salaire?
Il lemporta à la cabane, alluma un feu de bois sec devant lequel il étendit la petite fille.
La louve les avait suivis.
Peu après lenfant remua; le braconnier fit passer entre ses dents serrées quelques gouttes deau-de-vie qui la ranimèrent tout à fait en ramenant la chaleur dans ses veines glacées. Favier qui ne connaissait pas le remords et qui sifflotait en attendant son retour à la vie, ne put se défendre dune certaine honte, quoique son âme fût cuirassée contre tout sentiment de ce genre, lorsquil rencontra le regard de la Moucheronne, regard dune limpidité irritante, plein dun muet reproche; il baissa la tête devant la profondeur de ses yeux qui parlaient pour ses lèvres.
Mais secouant cette impression qui lhumiliait, le misérable la força brutalement à se remettre debout.
"Ainsi, lui dit-il dun ton goguenard, tu as voulu te tuer?"
Elle fit signe que oui.
Sans savoir, cependant, quelle avait commis une faute grave, elle avait conscience de sêtre montrée lâche.
" Et pourquoi çà?
" Pourquoi?… Vous me demandez pourquoi, Favier? dit-elle recouvrant son assurance et dardant sur son bourreau son regard dévorant plein de haine sauvage. Vous avez tué mon ami, fit-elle, tandis que les larmes se séchaient dans ses prunelles à mesure quelles y montaient."
Le colosse rit.
" La belle affaire! un chat.
" Mais je navais que cela! sécria la pauvre enfant avec désespoir."
Et elle pensait:
" Je devrais couper la main qui a commis ce crime."
Cette brute de Favier ne pouvait comprendre, nature grossière, ce que la Moucheronne avait perdu en perdant son ami.
Il reprit:
" Tu nas pas le droit de tôter la vie."
Les grands yeux de la fillette linterrogèrent.
" Parce que, poursuivit le bandit, tu mappartiens, tu es ma servante, ma chose, et si tu te tuais tu commettrais un vol.
" Oh! fit la Moucheronne en reculant.
" Un vol tu entends bien. Tu ne recommenceras plus?
" Non!"
Elle baissa la tête et se remit au travail; ses vêtements étaient presque secs.
Elle frissonnait, mais ce nétait pas le froid qui la faisait trembler.
Ainsi elle navait pas même le droit de sôter cette vie si lourde dont elle ne connaissait que le côté noir.
Elle ne récriminait pas, linnocent ne le fait pas. Pauvre petite! elle avait le cur et les mains pures et elle souffrait le martyre.
Ah! que cette faible créature devait peser dans la balance qui mesurait devant Dieu les fautes de Favier!
Le soir venu, elle rangea les objets qui avaient servi au souper de Favier et se retira dans son réduit; son petit cur était gros à éclater et Favier naimait pas les larmes.
Elle fit signe à Nounou de la suivre, mais Nounou qui somnolait allongée à terre ne la vit pas.
"La louve est fâchée, pensa la fillette, ce que jai fait était donc vraiment très mal."
Elle sétendit sur la paille et sanglota: elle navait pas une poitrine humaine pour laisser tomber sa tête lassée, et elle navait, en ce moment, pas même sa vieille amie Nounou.
Lorsque Favier, ayant fumé sa dernière pipe, se coucha à son tour, il poussa du pied la louve dans la chambrette de la Moucheronne.
Celle-ci dormait de ce sommeil de lenfance qui résiste à tous les supplices, ses cheveux révoltés en désordre sur son front brun. Le profond ébranlement de ces deux jours avait pâli davantage sa petite figure maigre.
Nounou passa sa grande langue chaude sur la joue humide de larmes de la fillette qui, sentant cette caresse à travers son rêve, chercha à tâtons la tête velue de sa nourrice.
Le lendemain, elle reprit sa vie accoutumée de travail et de misère, mais son âme était rentrée dans lombre. Seulement, elle devint plus insensible aux coups et aux menaces; la mort ne lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans létat divresse, saisit son fusil et la coucha en joue: lenfant attendit, droite, immobile, mais son visage nexprima aucune crainte.
Puis lété reparut; le souvenir de Moucheron saffaiblissait dans la mémoire de la petite fille; elle travaillait, tantôt au milieu de lair brûlant et des rayons du soleil dont elle ne semblait pas sentir les morsures sur ses épaules fatiguées et bleues de coups, tantôt au milieu de louragan et de lorage, quand le vent sifflait furieusement et déracinait les jeunes arbres; mais elle aimait ces bruits désolés de la nature et son rude labeur sur cette terre chaude et triste ne lui paraissait pas si pénible.
Lexaltation farouche qui avait suivi la mort de son petit chat était tombée en elle; elle subissait passivement son sort, ne se demandant pas si les autres étaient moins à plaindre quelle; ne sachant pas que tandis quelle était traitée comme un pauvre petit chien, dautres enfants de son âge avaient à loisir des caresses et mille douceurs; elle ignorait que pas bien loin delle, au village, on chantait et lon riait à la tombée du jour, en égrenant du maïs, et que, au retour des champs, hommes, femmes et bambins trouvaient un bon lit, un souper frugal mais abondant, et de bons baisers partout.
Au bout de la journée, son seul plaisir quand son maître nétait pas là, était de respirer lair embaumé du soir, de contempler la première étoile sallumant après léblouissement dun coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa chevelure et son visage.
Elle ne demandait rien, et qui eût-elle questionné? Les enfants laissent les jours sécouler sans chercher à apprendre où ils vont. Ce petit être ignorant et fragile aimait dinstinct le beau, car cest chose qui ne senseigne pas, et, regardant la nuit la forêt pleine de majesté et de silence, elle palpitait de joie; si elle eût connu Dieu, assurément elle se serait dit que Dieu était là et la voyait. Le matin, elle se levait avec laurore pour courir, pieds nus, dans la rosée, écouter chanter les oiseaux et bruire les insectes.
Plusieurs fois, elle avait essayé de parer le pauvre logis avec de fraîches fleurs rustiques, mais Favier qui, comme une bête immonde, détestait tout ce qui était pur et joli, écrasait impitoyablement les plantes parfumées sous sa botte.
Cependant en songeant à lhiver et aux longues soirées solitaires quand la louve allait chasser, lenfant frissonnait parce quelle était assez grande pour se rappeler quaprès lété vient la mauvaise saison, après se soleil la pluie, après la verdure, le neige.
CHAPITRE IX
CAUSERIE DE BANDITS.
La Moucheronne a douze ans.
Moralement, elle est à peu près restée ce quelle était à six : un peu plus défiante et farouche encore, car elle a eu le temps de souffrir davantage.
Physiquement, cest une belle enfant; les mauvais traitements et les travaux au-dessus de son âge et de ses forces nont pas arrêté sa croissance ni ankylosé ses membres; elle est droite comme un petit palmier; son teint est brun et lisse, ses lèvres rouges comme la fleur de grenade, ses dents petites et très blanches; ses cheveux fourrés et bouclés, ses traits bien modelés, ses yeux splendides, noirs comme le velours et largement fendus avec de longs cils bruns.
Mais elle ignore complètement sa grâce et sa beauté: ce nest ni Rose, ni Favier, ni Nounou qui le lui ont appris.
Elle était forte malgré sa stature mince, car elle passait sa vie au grand air, au soleil, ce qui la développait rapidement.
Son esprit travaillait toujours, mais il ne progressait pas à la façon de celui des autres enfants; elle ignorait ce que savent ceux de son âge, mais elle avait acquis le don de réfléchir et de réfléchir avec sagesse.
Dinstinct elle haïssait le mal et le mensonge. Jamais une parole contraire à la vérité navait passé par ses lèvres, lors même que cela eût pu lui éviter une correction de son redoutable maître.
Elle commençait à pressentir que celui-ci ne gagnait pas honnêtement sa vie, et le pain noir quelle mangeait chez lui létouffait lorsquelle songeait quil provenait dun vol.
Depuis quelle était ainsi devenue grandelette, depuis quelle avait pris des manières posées, elle sétait organisé, attenant à la cabane, un petit réduit où elle avait juste la place de se coucher sur un lit de feuilles sèches, et où Nounou pouvait encore sétendre à terre.
Et le matin, levée avec le jour, elle reprenait sa tâche ingrate pour ne la plus quitter jusquà la nuit.
Il y avait tant de choses à faire pour contenter ce tyran jamais satisfait, qui laissait tout en désordre derrière lui et exigeait un service attentif et zélé.
Un soir, le braconnier ramena deux hommes avec lui; il était tard; la Moucheronne, déjà couchée, entendait tout à travers la mince cloison, et la fumée des pipes arrivait jusqu'à elle et la prenait à la gorge.
Nounou grondait en se retournant sur ses pieds quelle réchauffait de son corps et de son haleine.
Les trois hommes buvaient en causant.
La Moucheronne ne comprenait pas trop bien leur langage émaillé de jurons grossiers et dexpressions triviales, mais ce quelle comprit cependant, cest que ces hommes complotaient un meurtre.
Elle regarda par une fente de la cloison légère, et les vit attablés; les nouveaux venus moins grands et moins forts que Favier, étaient barbus comme lui, et comme lui aussi portaient une blouse bleue, un pantalon de velours et un bonnet de fourrure avancé sur les yeux.
Le complot se tramait gravement devant les chopes de vin et les couteaux affilés posés tout ouverts sur la table; il sagissait, ni plus ni moins, darrêter un jeune militaire dont la bourse était bien garnie et qui devait traverser à cheval la forêt pour rentrer chez lui à Saint-Prestat.
Favier sétait renseigné au cabaret où le soldat avait soupé, et, sadjoignant deux camarades, il organisait le coup.
Un militaire, la Moucheronne ne savait pas ce que cétait, mais elle jugea que ce pouvait bien être un innocent quon allait faire périr et que pleureraient ses parents.
"Si je connaissais mieux la forêt, pensait-elle, je lavertirais, mais je ne lai jamais parcourue tout entière."
Elle colla son oreille contre la paroi de bois pour mieux entendre.
" Mais, Favier, disait lun des bandits, est-ce que tu nas point par là une gamine qui pourrait nous trahir?
" La Moucheronne, bah! une idiote qui dort maintenant à poings fermés comme une fainéante quelle est.
" Es-tu bien sûr quelle forme? reprit un autre.
" Puisque je vous dis quil ny a rien à craindre; elle ne comprend que les ordres que je lui donne et les grognements de sa nourrice la louve.
" Ah! oui, Nounou?"
Et ils se mirent à rire, puis, continuèrent lexposé de leurs plans.
" Cest que, dit le plus jeune des voleurs, un soldat, ça ne se laisse pas désarçonner facilement.
" Est-ce que tu aurais peur, par hasard? nous sommes trois contre un, nous en aurons vite raison. Cest, dailleurs, un tout jeune homme, un fanfaron qui veut abréger sa route en passant par la forêt à quatre heures du matin; or à quatre heures, en cette saison, il ne fait pas jour encore, et personne ne fréquente le bois.
" Tu dis quil a le gousset bien garni?
" Il est riche et il a de lor à poignées.
" Tant mieux."
Leurs yeux brillèrent davidité.
" Donc, mes agneaux, soyons avant laube au carrefour du vieux chêne, vous deux dun côté; moi de lautre avec nos couteaux et nos pistolets, et cheval et cavalier apprendront à leurs dépens quil ne fait pas bon voyager si matin sur mes domaines."
La Moucheronne en savait assez; elle retomba sur son lit de feuilles, caressa du bout de son pied la tête venue et de la louve et songea.
CHAPITRE X
PAS SANS NOUNOU.
Il avait neigé toute la nuit; les flocons formaient une ouate cotonneuse sur la mousse de la forêt, et les grands arbres dénudés en étaient aussi couverts.
Il faisait noir en haut et blanc sur la terre; mais latmosphère était douce comme lorsque la neige sapprête à tomber.
Il était nuit encore; une petite ombre suivie dune autre plus grande, plus massive, se glissa hors de la cabane du braconnier; elles marchaient si légèrement, ces ombres, que leurs pas ne produisaient aucun bruit.
De temps à autre, dans les allées toutes givrées, un rameau se détachait, secouant la poudre blanche qui séparpillait dans lair.
La plus grande des deux silhouettes allait devant comme pour frayer ou indiquer la route. Elles cheminèrent ainsi jusqu'à lune des extrémités du bois; là elles sarrêtèrent et attendirent.
Au bout de quelques instants, une voix mâle frappa lair sonore; cette voix modulait une chanson joyeuse: puis parut un beau garçon de vingt-cinq ans tout au plus, portant crânement luniforme dofficier de cavalerie, et monté sur un cheval un peu maigre, mais dallure décidée; il avait en bandoulière une sacoche bien gonflée.
Soudain, il interrompit son couplet; une singulière apparition lui barrait le chemin et sa monture fit un écart; il la maintint dune main habile et regarda devant lui.
Il ne faisait pas clair encore, mais la lueur blanchâtre de la neige, à défaut de celle du ciel, lui montra à quelques pas de lui un groupe formé par un animal gigantesque et par un enfant.
"Qui va là?" cria le jeune homme en cherchant instinctivement le pistolet pendu à larçon de sa selle.
Une petite voix fraîche lui répondit:
" Nayez pas peur; Nounou ne vous fera pas de mal et moi je viens empêcher quon vous en fasse."
Lofficier nentendait pas grandchose à ce discours; il comprit cependant quil navait rien à craindre de la louve, et il flatta doucement son cheval de la main pour calmer sa frayeur.
" Qui es-tu petite ou petit, car je ny vois pas assez pour distinguer si tu es fille ou garçon.
" Je suis la Moucheronne.
" La Moucheronne? drôle de nom, fit-il en riant, en tout cas un nom féminin. Eh! bien, jeune vagabonde, que me veux-tu? dépêche-toi de me le dire car je suis pressé. Est-ce une aumône que tu réclames?"
Et il portait déjà la main à son gousset où tintait gaiement lor.
" Une aumône? quest-ce que cest que ça?
" Bien! elle lignore. Cependant, ce nest pas une enfant de riches, on ne la laisserait pas ainsi courir les bois à pareille heure en compagnie dun loup, se dit lofficier.
" Je suis venue, reprit la fillette qui sentait que le temps pressait, je suis venue pour vous dire quil ne faut point passer par la forêt; il y a des hommes qui veulent vous tuer.
" Moi? ah! ah! ah!… sommes-nous encore au temps des brigands, ou bien en plein pays de Calabre pour craindre les attaques nocturnes sous bois? Et qui donc voudrait me tuer?
" Mon maître, répondit la fillette très grave, mon maître et deux de ses camarades.
" Ah! cest donc un brigand ton maître? et ils tont confié leur dessein, ces messieurs?
" Jai entendu ce quils disaient hier soir en causant dans la cabane et je me suis levée dans la nuit pour venir vous avertir avant laube."
Elle parlait simplement et avec sincérité; le jeune homme réfléchit une seconde; puis, relevant sa tête fière et avec défi:
" Bah! je suis armé; je ne me laisserai pas dévaliser si facilement.
" Mais ils seront trois, fit observer judicieusement la Moucheronne; ils sont armés, eux aussi, et mon maître est doué dune force prodigieuse.
" Elle a peut-être raison, murmura lofficier. Puis soudain, appelant la petite fille du geste:
"Approche-toi, lui dit-il."
Elle obéit sans hésiter; la louve poussa un grognement de méfiance et savança, comme elle, de quelques pas.
" Paix, Nounou, dit la Moucheronne en étendant la main vers lanimal."
Lofficier tira de sa poche un objet de petite apparence et battit le briquet.
"Approche-toi encore et naie pas peur, répéta-t-il."
La petite fille savança de nouveau; le jeune homme se pencha sur sa selle, et à la lumière du flambeau improvisé, il lexamina.
Elle ne baissa point ses grands yeux limpides devant les prunelles bleues de linconnu. Il enveloppa dun regard cette charmante créature fine et robuste à la fois, dune beauté sauvage mais parfaite.
" Tu es jolie, dit-il.
" Je ne sais pas, répondit-elle, indifférente.
" Tu nes pas française, sans doute?
" Française, quest-ce que cest?
" Décidément tu ne sais rien de rien.
" Peut-être bien, mais ce quil faut, cest que vous fuyiez vite par là-bas."
Et elle désignait la route blanche de neige qui sétendait au- delà du bois.
Lofficier fit un signe dassentiment et rassembla les rênes de sa monture.
" Mais, reprit-il sans rendre la main au cheval, si ton maître apprend ce que tu as fait?
" Il me tuera, répondit-elle simplement, sans manifester de frayeur.
" Tu nas donc personne pour te défendre?
" Jai Nounou, fit-elle en montrant la louve qui, entendant son nom, releva la tête.
" Nounou? pourquoi lappelles-tu ainsi?
" Parce quelle a été ma nourrice.
" De plus en plus surprenante, murmura le jeune homme. Si lon avait le temps, on la ferait causer, cette petite. Mais pourquoi labandonnerais-je à son sort puisque selon toute apparence, elle me sauve la vie.
" Enfant, reprit-il tout haut, veux-tu monter en croupe avec moi."
Elle leva sur lui son regard interrogateur.
"Là, sur mon cheval, je temmènerai chez moi où ma mère te soignera et taimera."
La Moucheronne courba la tête; une vision de linconnu passa devant ses yeux; elle se vit délivrée de la misère et de la tyrannie de Favier, dans une demeure mieux close comme par exemple celle de Manon, (la pauvrette ne pouvait se figurer rien de mieux) entourée dun homme bon comme le paraissait celui quelle voyait là, et dune femme excellente comme Manon, qui ne lui demanderaient pas un travail excédant ses forces et ne la battraient pas en la privant de pain.
Mais, soudain, relevant son front rembruni par linquiétude:
" Et Nounou?"
Lofficier se mit à rire .
" Nounou? oh! je ne puis men charger. Une enfant cest bien, mais un animal féroce que je ne connais pas et qui, un jour, pourrait nous jouer un mauvais tour…
"Alors, reprit la fillette avec mélancolie, merci, je ne partirai pas avec vous. A présent, éloignez-vous bien vite et regagnez la route."
Le jeune homme voulut insister, mais il referma la bouche sans prononcer une parole: lenfant et la louve avaient disparu dans le bois, sans laisser dautres traces de leur passage que lempreinte noire de quatre pattes maigres et celle plus légère de deux petits pieds nus.
"Quelle bizarre rencontre, se dit-il en secouant les rênes de son cheval, et quel dommage que la petite soit si sauvage. Allons, suivons son conseil et prenons la route, cela me retarde, mais je nai pas envie de me faire écharper par trois lâches instruits de mon passage ici."
Bientôt tout bruit cessa dans la forêt, sauf de temps à autre un coup de vent qui glissait entre les branches dépouillées.
La Moucheronne était retournée à la cabane et les trois bandits attendaient, mais en vain, au carrefour du vieux chêne.
" Il aura changé davis, dit lun deux.
" Ou bien cette vermine de Moucheronne nous aura vendus, dit un autre plus perspicace."
Enfin le soleil se leva et les trois hommes transis et déçus, quittèrent leur poste.
Favier offrit à ses camarades un verre deau-de-vie à la cabane, et ils neurent garde de refuser.
Ils trouvèrent la Moucheronne en train dallumer le poële et de balayer la masure.
La louve allongée sur le sol, la regardait faire.
" Hors dici, animal! cria Favier en montrant la porte à la louve qui obéit à regret; la Moucheronne la suivit des yeux en réprimant un soupir; cétait son unique défenseur quon éloignait, elle pressentait ce qui allait arriver.
" A nous deux maintenant, dit Favier en refermant la porte, et sadressant à la fillette:
" Où étais-tu cette nuit?
" Là, répondit-elle en désignant le réduit où elle dormait habituellement.
" Et ce matin, tout à lheure, où étais-tu?"
Lenfant changea de couleur, mais ses lèvres qui exprimaient la résolution et le dédain, demeurèrent closes.
" Ah! tu ne peux pas répondre! reprit le braconnier; cest donc que tu es coupable."
Et avec un geste de menace:
" Déshabille-toi."
Il alla décrocher du mur une lanière de cuir qui servait à fouetter la Moucheronne lorsquil voulait assouvir sa colère sur quelque chose.
" Tue-la donc! cria derrière lui une voix pleine de colère; elle nous a fait manquer le coup, cette coquine!"
Favier se retourna:
" Je sais ce que jai à faire, dit-il rudement; elle mest utile, je ne veux pas la tuer, mais je veux la fouailler de façon à ce quelle sen souvienne. Allons, déshabille-toi! hurla-t-il de nouveau en menaçant la Moucheronne."
Son visage avait une expression sinistre. Lenfant frémit, mais au fond elle était vaillante.
" Devant eux? dit-elle en désignant dun geste les deux hommes qui demeuraient là, cruels spectateurs de lexécution.
" Oui, devant eux, ricana le colosse."
Elle ne souffla mot et rejetant ses cheveux en arrière, elle regarda fixement son bourreau de ses grands yeux, qui démesurément ouverts, éclairaient sa pâleur.
Elle ne bougeait pas.
Alors, il leva son fouet sur elle.
" Vous navez pas le droit de me frapper, dit-elle tranquillement, je ne suis pas votre fille.
" Mais tu es ma servante, grinça le misérable en laissant retomber sa lanière de cuir qui cingla cruellement les épaules de la fillette."
Le supplice dura dix minutes; Favier était fort et ne se fatiguait pas vite. Le mince vêtement qui recouvrait le buste de lenfant se déchirait davantage à chaque coup, et chaque coup laissait un sillon sanglant sur sa peau nacrée.
Mais elle ne proféra pas une plainte.
A la fin, le braconnier jeta au loin son instrument de tortue et, se tournant vers ses compagnons:
" Buvons, dit-il."
La Moucheronne assembla autour de ses épaules les débris de son corsage, et, trébuchant, malade, la vue troublée, elle gagna son réduit où elle se laissa tomber sur son lit de feuilles.
Pendant trois jours, elle demeura en proie à la fièvre et incapable de se lever.
Dévorée par une soif ardente, elle ne pouvait même pas se traîner jusquau ruisseau pour y mouiller ses lèvres.
La louve gémissait à côté delle et la regardait souffrir, ses bons yeux danimal aimant pleins de pitié et de tendresse.
Favier, pendant ce temps, quitta la cabane et ny revient pas de toute la semaine; sans doute il entreprenait une autre expédition plus fructueuse que la précédente.
"Si cétait la mort qui vient! se disait la malade, mais sans angoisse, sans terreur."