RAGOTTE (continued 2)
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LE PAUVRE
Bonjour, madame Ragotte, vous me reconnaissez ?
RAGOTTE
Oui, je vous reconnaissais par vos pieds sous la porte ; vous êtes déjà venu plusieurs fois.
LE PAUVRE
Je viens tous les ans. Ils ne sont pas partis, vos maîtres ?
RAGOTTE
Non.
LE PAUVRE
Ah ! j’avais peur. L’année dernière, je suis passé trop tard.
RAGOTTE
Je me rappelle.
LE PAUVRE
Ils étaient rentrés à Paris ; j’ai fait une visite pour rien.
RAGOTTE
Les maîtres partis, il n’y a plus que moi et mon vieux !…
LE PAUVRE
Monsieur Philippe ?
RAGOTTE
Oh ! monsieur Philippe !… un joli monsieur !… Et ce n’est pas nous qui pouvons donner.
LE PAUVRE
Naturellement.
RAGOTTE
Nous ne sommes guère plus riches que vous.
LE PAUVRE
Oh ! je comprends ! Je n’avais qu’à me dépêcher l’année dernière comme cette année. J’ai pris le plus court… Ah !… madame votre maîtresse vient de jeter quelque chose.
RAGOTTE
Je n’ai pas entendu ; vous avez l’oreille fine.
LE PAUVRE
L’habitude ! Tenez, là, au milieu de la cour ; c’est blanc.
RAGOTTE
Mme Gloriette donne toujours, et je parie qu’il y a deux sous et non un petit sou dans le papier.
LE PAUVRE
Oui, ça se sent au doigt.
RAGOTTE
Madame ne trompe personne.
LE PAUVRE
Merci, madame Ragotte ! (A la fenêtre) Merci, madame !
RAGOTTE
Vous avez un fameux porte-monnaie.
LE PAUVRE
Il a du fond ; s’il était plein ! Je n’y serre pas mes sous devant tout le monde, c’est mal vu ; mais, avec vous, je ne me gêne pas.
RAGOTTE
Vous préférez les sous au pain ?
LE PAUVRE
Le pain est lourd à porter ; on ne peut pas tout manger à la fois.
RAGOTTE
Vous aimeriez mieux de la brioche ?
LE PAUVRE
De temps en temps, mais je n’ai pas la peine de refuser des friandises.
RAGOTTE
Si vous étiez venu plus tôt, moi, je vous aurais bourré de galette. J’ai marié ma fille Lucienne, cet été.
LE PAUVRE
Je vous fais mes compliments.
RAGOTTE
Et bien mariée, avec un jeune homme de Paris, un chauffeur qui voyage dans le premier wagon du train et qui gagne de bonnes journées. La noce a duré trois jours.
LE PAUVRE
Je ne pouvais pas prévoir. Vous avez plusieurs enfants ?
RAGOTTE
Deux : ma fille et mon aîné, le Paul ; j’ai perdu le plus jeune cet hiver.
LE PAUVRE
Excusez-moi.
RAGOTTE
Oh ! ce n’est pas vous qui me faites pleurer. En mariant ma fille, je riais et je pleurais ; tout ça éreinte, tout ça vieillit. Je ne me porte plus comme autrefois ; le mal me prend, me tient une journée au lit et me lâche ensuite ; mais on s’use, on s’approche de la fin.
LE PAUVRE
Vous ne fatiguez pas beaucoup, ici ?
RAGOTTE
Oh ! non, je soigne les bêtes et je lave le linge. L’hiver, nous restons seuls, tranquilles, trop ; ça paraît long et vide.
LE PAUVRE
C’est gentil, ce coin-là, ce lierre !
RAGOTTE
On va le couper, il attire les rats.
LE PAUVRE
Ils sont convenables avec vous ?
RAGOTTE
Qui ? Les maîtres ?… Il n’y a pas à se plaindre.
LE PAUVRE
Allons, tant mieux ! Au revoir, madame Ragotte. Meilleure santé ! A l’année prochaine !
RAGOTTE
Vers la même époque, fin septembre ?
LE PAUVRE
Au plus tard, pour ne pas les manquer. C’est agréable de connaître, pas trop loin de la grande route, une maison sûre comme la vôtre.


VI LE VERRE D’EAU
Par une forte chaleur de juillet, assis à l’ombre, je bois un verre d’eau de notre puits. Philippe me regarde avec une bienveillance respectueuse.
— C’est agréable, dit-il, de voir comme vous buvez ça !
— Oui, j’aime cette eau pure ; et vous ?
— Moi, je préfère le vin.
— C’est bon, Philippe, un verre de vin, quand on apporte la bouteille de la cave ; c’est moins frais qu’un verre d’eau qui sort du puits.
— Oui, monsieur, cette eau-là est fraîche.
— Elle coupe !
— Elle serait plutôt trop fraîche.
— Vous n’en buvez jamais.
— Je peux tout de même dire qu’elle est froide.
— Vous l’avez goûtée ?
— Non, mais je l’ai touchée, monsieur.
— Comment ça ?
— Je suis descendu dans le puits.
— Quand, Philippe ?
— Ce matin.
— Ah !…
— Philippe, dis-je, après une nouvelle gorgée plus petite que les autres, pourquoi êtes-vous descendu ?
— Pour voir s’il restait de l’eau en suffisance, et si le puits n’avait pas besoin d’être nettoyé, si je ne trouverais pas de saletés au fond.
— Au fond du puits ?
— Oui, monsieur. Le puits n’a plus guère d’eau. D’ici trois ou quatre jours, elle manquera, à moins qu’il ne tombe une forte averse. Pour le nettoyage, comme il faudrait vider le puits, on peut attendre.
— Le fond est propre ?
— Assez.
— Dites-moi, Philippe, comment avez-vous fait pour descendre ?
— Il n’y a qu’un moyen : j’ai mis la grande échelle dans le puits.
— Et vous êtes descendu très bas ?
— Le plus bas possible.
— Plus bas que le seau quand la corde est toute développée ?
— La corde et un bout de la chaîne.
— Jusqu’au dernier échelon ?
— Jusqu’à l’eau seulement ; les derniers échelons trempaient sous l’eau.
— Et après ?
— Pour m’assurer qu’il n’y avait pas un dépôt de matières, de feuilles mortes, j’ai tâté, remué l’eau.
— Avec quoi ?
— Avec ma main. C’était glacé ! Je n’aurais pas voulu y entrer après ma soupe.
— Y entrer, Philippe ?
— M’y baigner, quoi ! l’estomac plein de nourriture.
— Vous ne plongiez que la main ?
— La main, le bras, le coude, afin de mieux barboter.
— L’eau vous éclaboussait, vous mouillait !
— J’avais retroussé mes manches ; le reste, la culotte, les sabots, ça ne craint rien, ça sèche vite.
— Les sabots, mais les chaussons ?
— Je n’en mets point.
— Les chaussettes ?
— J’avais les pieds nus.
— Vous ne trouvez pas, Philippe, qu’il fait lourd ?
— Au contraire, je trouverais, moi, monsieur, que le temps s’est rafraîchi.
— Philippe ?
— Monsieur !
— Je ne comprends pas bien. Expliquez-moi : Où étaient-ils, vos pieds nus ?
— Dans mes sabots.
— Et vos sabots ?
— Sur l’échelle, monsieur.
— Sur quel échelon de l’échelle ?
— Sur le plus près de l’eau.
— Cet échelon touchait à l’eau, hein, Philippe ? Il nageait dessus ?
— Il ne pouvait pas, monsieur. Un morceau de bois libre nage, un échelon reste pris à l’échelle.
— J’entends, Philippe, et je veux dire que l’eau du puits, de notre puits, n’est-ce pas ?…
— De votre puits.
— Que cette eau, que la surface de cette eau, l’échelon de l’échelle et vos pieds nus dans vos sabots, ne faisaient qu’un.
— Si vous voulez !
— Je vous demande.
— Oui, monsieur ! Moi, je ne m’occupais que de ma main, sans m’occuper de mes pieds.
— Quelle chaleur, Philippe !
— En effet, vous paraissez avoir chaud ! Vous suez du front.
— Je n’ai jamais eu aussi chaud.
— Vous ne finissez pas votre verre ?
— Si, si.
— Ça vous fait peut-être mal ?
— Non, non, je boirai tout, Philippe, et vous, prenez un verre de vin. Nous trinquerons.
