PROMENADES EN CORSE (continued 2)
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Presque tout vient ainsi de la mer à Bonifacio: sa couleur, sa nourriture, son peuple et sa légende. C'est un pays où il faudrait s'arrêter un peu et écouter. Je suis sûr que, dans la mémoire des anciens, il y a plusieurs histoires comme celle-ci que j'ai entendu conter. Une grande princesse revenait de Terre-Sainte. Comme elle traversait le détroit, son navire fut pris dans une tempête si terrible que tout le monde se crut perdu: les passagers, l'équipage, même le capitaine. Dans cette extrémité, elle fit vœu, si elle était sauvée, de donner, à la ville où elle aborderait, le fragment de la vraie Croix qu'elle apportait de Jérusalem. Elle aborda à Bonifacio. Les Bonifaciens se réjouirent de posséder une relique aussi vénérable que celle que la princesse leur donna; ils l'enchâssèrent dans l'or et dans l'argent, et l'honorèrent de leur mieux. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Les pirates de Barbarie, qui venaient si souvent ravager les côtes de la Corse, s'emparèrent de la ville par surprise, et coururent droit au trésor de la cathédrale. Puis, quand ils se retirèrent avec leur butin, vers le golfe de Santa-Manza où étaient restés leurs vaisseaux, ils jetèrent le bois de la vraie Croix dans la fontaine de Saint-Jean, et gardèrent seulement l'or et les pierreries du reliquaire. La fontaine de Saint-Jean est sur le bord du chemin. Le premier habitant qui se hasarda dehors, après le départ des bandits, s'en alla justement de ce côté, monté sur son âne, selon l'usage. La chaleur était grande. Arrivé près de la fontaine, il pensa que la bête avait soif, et tira sur la bride. L'âne tourna bien, fit quelques pas, mais, au milieu de la route il s'arrêta, puis se mit à genoux. Le bonhomme donna de la voix, du talon, de la houssine. «C'est singulier! songea-t-il enfin, si j'allais voir?» Il s'avança, pencha la tête, et aperçut un fragment de bois qu'il reconnut. Aussitôt il retourna pour avertir ses amis du prodige. Et l'on vit tous les habitants sortir de la forteresse, descendre les escaliers pavés, en grande hâte, chacun sur le dos de son âne, et trottiner vers la fontaine de Saint-Jean. Mais quand ils furent rendus à quelque distance, les bêtes refusèrent d'avancer, comme avait fait la première, et, témoignant la même crainte, elles se mirent à genoux, sur la route et dans les champs, par quoi l'on comprit que la relique était là, et qu'elle était bien celle que les pirates de Barbarie avaient enlevée.
Je vous souhaite encore de faire le tour du cap Corse. Il y faut deux jours de voiture. J'en mettrais quatre si j'avais à recommencer la promenade. Ce chaînon de montagne qui s'avance à plus de quarante kilomètres dans la mer, ressemble assez à un navire échoué, qui aurait, du côté de l'ouest, toute sa coque dehors, tandis que, de l'autre côté le pont toucherait l'eau. Toute la falaise occidentale est à pic et très élevée. Cela se termine au nord par un bouquet de vallées divergentes, écrasées, taillées dans le même bloc de rocher, terriblement sauvages et nues, qui regardent la France. Le cap est un royaume dans la grande île. Presque tous ses villages appartiennent au soleil et au vent, et les bois n'y poussent guère, si ce n'est dans les cuves profondes, pleines alors d'oliviers et de maquis, comme celle de l'admirable Rogliano. Il a des routes en corniche, tracées à quatre cents mètres au-dessus de la Méditerranée, et il a des marines minuscules, où les goémons s'accrochent et pendent aux murailles des maisons; il cultive les meilleurs cédrats du monde et quelques vignes qui donnent un vin brûlé; il devrait être la plus pauvre partie de la Corse, et il en est la plus riche, car les Capcorsiens, depuis des siècles, font le voyage de l'Amérique du sud. Ils sont marins, colons, marchands; ils amassent une fortune, quelquefois, des millions, et souvent ils reviennent au pays, bâtissent une villa près de Rogliano, de Pino, de Morsiglia, et font élever un tombeau somptueux, pour leurs parents et pour eux-mêmes, à l'entrée des villages. Les chapelles de marbre sont nombreuses au bord des routes.
En vérité, celui qui traverserait le Cap, d'un versant à l'autre, celui qui vivrait plusieurs semaines parmi les pêcheurs et les «Américains» de là-bas, connaîtrait de belles histoires. Il garderait, dans la mémoire de ses yeux, des images précieuses. Je revois les vallées qui terminent le Cap vers le sud. Elles montent par étages, de Saint-Florent au col de Teghime. Aucun paysage de Sicile n'est digne de plus d'amour. Elles montent; ce sont des cultures sans haies ni sentiers, des prairies, des jachères, un sol noir d'où s'élève un peu de brume toujours, puis de très vieux oliviers, clairsemés, autour desquels, depuis des siècles, la lumière, le vent, les hommes ont voyagé, troncs éclatés, branches aux coudes imprévus, mais verdure transparente à travers laquelle on aperçoit une maison, des chèvres, un berger: et bientôt toute la mer où il n'y a point de voiles.