V
Reading edition
PAPÉMOË [Source mystérieuse.]
I
_Le grand Arbre autrefois fier de sa frondaison, L'Arbre mort maintenant, vert seulement de lierre, Jette d'un geste aigu l'ombre inhospitalière D'un écueil sur la mer de glèbe et de gazon.
O matin! L'Amour darde ses traits de lumière Aux hommes endormis parmi la fenaison Et la voix des enfants enchante la clairière Mais l'Arbre humilié désole l'horizon.
Chant des oiseaux et leur rythmique ondoiement d'ailes! Hymne du moissonneur aux semences fidèles!
Tout est beauté, tout est bonté, tout est clarté; Le ciel rit doucement à la plaine infinie D'où monte comme un vaste arôme d'harmonie—Mais l'Arbre mort se dresse, et tout est dévasté._
II
_Par ici, bûcheron, avec ta hache claire! Viens accomplir l'oeuvre d'amour et de colère!
Avec l'amour et la colère de l'acier Frappe au pied le grand Arbre, ô jeune justicier!
Avec l'assentiment des Dieux et de ta force Abats le géant mort sous sa stérile écorce!
Brise les rameaux secs! Romps les flancs vermoulus! Frappe le coup suprême au coeur qui ne bat plus!
Eblouis du plein jour la foule ténébreuse Des démons accroupis dans la carcasse creuse!
Ils jetteront sur toi des cris horribles: ris, Car un Dieu est dans ta main droite, de leurs cris!
Et s'ils prennent pour t'attendrir des voix touchantes Poursuis ta tâche et plus haut qu'eux toi-même chante!
Avec l'amour et la colère de l'acier Détruis l'Arbre funeste, ô jeune justicier!
Et que l'infini vibre et que le ciel s'atteste Au vaste et circulaire élan bleu de ton geste!_
III
_Au premier coup que triste on entendit gémir Dans l'Arbre de passé la voix du souvenir Vibrant du loin des jours à l'émoi des murmures! Et que pâlit la nue à travers les ramures S'entrechoquant comme des bras décharnés, noirs, Dans la folie et la fureur du désespoir! Et que perdit l'éclat gai de sa robe verte Le gazon où tombait la multitude inerte Des menus rameaux morts, au premier choc brisés! De pesants relents soudain volatilisés Chargeaient l'air, et dans le ciel s'éveillait l'orage. Mais le bûcheron bûcheronnait avec rage, Une chanson légère aux dents et une fleur, Et sa hache était, dans la surhumaine ampleur De l'effort, l'aile d'un ange qui font des nues. Du faîte jusqu'en les profondeurs inconnues Où son orgueil des anciens temps fut implanté Tout l'Arbre frémissait sous les coups répétés. Ce n'était maintenant dans le mort titanique Que l'unique rumeur pathétique et panique Du million de cris des monstres dont ses flancs Se peuplèrent et qui dardaient leurs yeux sanglants, Avec des plaintes et des menaces rugies, A l'entaille toujours par la hache élargie. Cris rauques de la haine, aigres cris de la peur:
Malheur! Meure le profanateur! C'est ici notre empire et la Nuit. Arrière! Nous sommes ce qu'on fuit, Les vers nourris de sang corrompu, Gorgés toujours et jamais repus, Les désirs rampants au fond des coeurs, Tout ce qu'on cache et tout ce qu'on fuit, Les larves obscènes de la Nuit, Toute la Haine et toute la Peur, Tout ce qu'on fuit et tout ce qu'on cache! Arrière! Arrière! Epargne l'horreur Du soleil aux larves de la Nuit! Crains-nous, la Haine! Crains-nous, la Peur! Malheur! Meure le profanateur!
_Et des griffes grinçaient sur l'acier de la hache. Mais le bûcheron bûcheronnait sans rien voir, Sans rien entendre, simple et faisant son devoir. Soudain cessèrent les cris et, magicienne, Une voix seule, belle en sa grâce ancienne, Délicieusement, mélancoliquement, Chanta ces vers sur un rythme triste et charmant:
Je fus touché par les années Avant que par ta main cruelle! Vois: les sévères destinées M'ont meurtri de leurs fortes ailes.
Vois: la fin de l'Arbre est prochaine Et le crime était inutile, Vois: c'est un mourant que ta haine, Enfant sacrilège, mutile.
Vois! la pitié du temps oublie Le vieux, l'unique, le suprême Témoin de forêts abolies: O fils de l'aube, fais de même!
J'étais la bonté de la terre Aux jours heureux de tes ancêtres, Ecoute le vieux solitaire Demander grâce aux nouveaux maîtres.
Ecoute et vois: mille ans de gloire Consacrent mes tremblantes branches. Respecte les ramures noires Comme les chevelures blanches.
Tes pères à mon ombre auguste Sont nés. Jeune homme à la main rude. Du fond de leur tombeau ces justes Maudissent ton ingratitude.
Mon abri leur fut tutélaire Quand les nuages étaient sombres; Dans la chaleur des heures claires Ils aimaient dormir à mon ombre.
L'amour y commença le rêve Que la science y vint poursuivre Et c'est aux sources de ma sève Qu'ils ont bu l'ivresse de vivre.
Car l'homme à l'arbre qu'il torture Doit la paix, la force et la joie. C'est moi le mât et la toiture! C'est moi dans l'âtre qui flamboie!
J'attire sur moi la tempête Et, Muse tour à tour et Mire, J'inspire les chants du poète Et l'air guérit que je respire.
Le vent dans ma tête sonore A rendu d'illustres oracles, Et le crépuscule et l'aurore Y font encore leurs miracles.
Sonne l'heure, soit! je succombe. Mais je veux une fin sublime: Les Dieux m'ont destiné pour tombe, Creusé par la foudre, un abîme!
La Hache se levant et retombant toujours Répondait gravement à coups égaux et lourds:
Périsse la Mort et vive la Vie! Non pas la pitié, mais l'horreur t'oublie: Retourne à la nuit, messager d'effroi, Car l'odeur du mal émane de toi.
Car tu n'as plus rien de l'aïeul splendide Qui verdoyait clair sur le ciel limpide, Debout dans sa grâce et dans sa vigueur, Somptueux bouquet d'une seule fleur.
On le vénérait, lui, l'Ancien, le Sage! Ses rameaux puissants, sur le paysage A leur ombre sûre au loin abrité, Avec la fraîcheur versaient la bonté.
Quel Dieu malfaisant, par quelle nuit morne, Dressa ton opprobre, ô fatale borne Que la peur signale et signe le deuil, Aux lieux où fleurit tant de juste orgueil!
Il ne sort de toi que bruits de mensonges. Des exhalaisons putrides de songes Empoisonnent l'air que tu respiras. La haine et la peur ont crispé tes bras.
La haine et la peur suintent dans tes plaies. Tu blesses le jour et tu nous effraies Comme une menace et comme un affront Dont nous portons tous le stigmate au front.
Périsse la Mort et vive la Vie! Tu tins trop longtemps la plaine asservie A l'autorité d'un passé nié Par ton propre spectre, Arbre humilié.
On tremble à ton ombre, à ton ombre on n'ose Pas vivre, l'homme est devenu morose, L'amante mendie en vain des baisers Et les frères ont été divisés.
Et plusieurs ont clos leur maison, de crainte Que ton ombre entrât par la porte sainte Et soufflât la mort sur les purs flambeaux Que l'amour allume entre les berceaux.
Tu ne tiens debout que par l'artifice Des démons, ô leur funeste complice, Qui vont aiguiser, la nuit, s'évadant, Sur l'enfant qui dort leur griffe et leur dent.
Mais moi, pénétrant dans ta pourriture, Je délivrerai l'homme et la nature De l'Arbre stérile et des vils esprits. Le mort et le mal sont en toi: péris!
Afin que l'espoir dans les coeurs renaisse! Afin qu'il y ait une autre jeunesse, De nouvelles fleurs, encore un été, Et que l'Amour règne avec la Beauté!
Périsse la Mort et vive la vie! Je frappe et je suis sourde. Pleure, crie, L'oeuvre est faite! L'aube a vaincu la nuit Et l'Arbre de la Science est détruit._
IIII
_Dans la plaine et les monts, dans la mer et les îles, Et bien loin au fond des sept lieux dans l'au delà, Quand sur sa base enfin le géant oscilla, Un cri vibra de joie et d'attente fébriles;
Et quand, laissant dans l'air l'écho râlé d'un glas, Il accabla le sol de sa grandeur stérile, La tempête fondit sur le mort et de mille Promptes flèches de foudre et de sang le cribla:
Cependant que du tronc fuyait la foule affreuse Des démons expirants dont les voix douloureuses Clamaient vers la clarté:—Le Dieu Pan est vivant!
Et que du pied de l'Arbre une source soudaine Jaillissait, radieuse, amoureuse, sereine, Et déjà s'y mirait l'or du soleil levant._
V
_Source cimmérienne! Eau lustrale! Eau divine! Source de vérité, ton éclat m'illumine. Source de volupté, tes conseils sont les vrais. Je t'écoute et ta voix m'enseigne les Secrets, Source mystérieuse, eau divine, eau lustrale!
Voici que sur tes bords l'antique pastorale Refleurit, libre et calme et gaie.—O je boirai Pour purifier mon coeur à ton flot sacré! Ta fraîcheur sur mon front, sur mes mains sur mes lèvres. Pour les guérir du feu des maléfiques fièvres! Ta fraîcheur sur mes yeux afin qu'ils puissent voir La vie ancienne réfléchie en ton miroir, La vie humaine au soleil jeune épanouie, La vie heureuse, la vie humaine, la Vie! Voici.—Par groupes et par couples, librement, Groupes rieurs, couples graves, d'amis, d'amants, Foulant de pas égaux et lents l'herbe odorante. Ils vont, foyers vivants de lumière vibrante, Et fastueusement vêtus de seul soleil, A la source, qui rit son frais rire vermeil Et s'enivre d'être claire comme la joie, Baigner leurs corps où l'or pourpré du sang flamboie.
Et l'aurore médite au front du Dieu pensif, Solidement assis dans son orgueil massif, Majestueux monceau de siècles et de pierres Qui dresse à l'horizon son horreur familière Pour rappeler à l'homme aisément oublieux Qu'il se souvienne de faire leur part aux Dieux Et leur offre à cueillir la fleur de son extase. Car cette ardeur inextinguible qui l'embrase Lui vient d'eux et vers eux doit retrouver son cours Selon la loi de bienfaisante parabole Qui régit les destins, les amours et les jours. Ainsi l'aurore sur le front dur de l'idole Inscrit en s'y jouant l'éternelle leçon:—Si de ton propre sang libéral échanson Tu nous le verses dans la coupe de tes veines Le vin débordera toujours la coupe pleine Et ta gloire sera le prix de ta vertu; Il tarira dans ton coeur avare si tu Refuses de payer la rançon légitime.
Et soudain—gloire à toi, radieuse victime!—Des orbites du Dieu un éclair jaillissant Rouge frappe à la tête et couronne de sang Un jeune homme, entre tous le plus beau. Il frissonne Dans la lumière divine qui l'environne, Il se lève, et tous voient de son front, de son coeur Rayonner les traits du soleil intérieur Qui dans l'intime orgueil du juste le désigne Avant qu'un Dieu le montre et le proclame digne.
Et de la tête éblouissante du Témoin, Sur la plaine et la mer et les îles, au loin, Jusqu'au fond des sept cieux tumultueux naguère, A l'infini se propage l'âme en lumière Qui demain hors du nombre et du temps vibrera Dans le midi profond des yeux de Taora. Et tous les vivants sur cette grande figure Admirent la splendeur de leur gloire future, Et la nécessité heureuse de la mort Exalte la joie et l'amour au coeur des forts. L'élu est acclamé, l'idole est saluée. Puis une extase tendre et du ciel influée Jette aux bras des amants les amantes tandis Que l'âme élémentaire de ce paradis, La Fontaine Voluptueuse et Véridique Chante aux Dieux réjouis son sublime cantique.
Iméné! C'est partout l'odeur et la couleur Du sang! C'est partout la beauté du sang vainqueur! C'est lui qu'on voit, c'est lui qu'on sent, c'est lui qu'on touche, C'est lui qui rit dans les blessures et les bouches, Impatient d'agir, empressé de s'offrir, Ivre de sacrifice autant que de plaisir, Et ses effluves font sur la nature comme Un rideau d'or roux qu'elle tient des mains de l'homme. C'est partout la chaleur du sang qui fuse et luit! Il arrose la terre et saigne dans les fruits. Il décore la mer et c'est lui qui s'allume Aux roses des coraux, épanouis d'écume. Et son odeur, avec la sieste, avec le soir, De la fontaine où les femmes viennent s'asseoir, Dénouant les plis frais de l'onde sur leurs hanches, S'exhale et largement dans la brise s'épanche Et se mêle au senteurs amères du santal._
VI
_O nouvelle beauté de l'Autrefois vital! O sur ce bord de l'infini marchant sans peine, Simple, vivre la vie ancienne, heureuse, humaine! O libre, sans souci de demain et d'hier, Se donner! Se donner comme l'eau, comme l'air! Mirer le monde en soi, rayonner dans les choses, Avoir pour âme l'âme héroïque des roses!
Ah, source d'Autrefois qui chantes, je t'entends, Source mystérieuse, eau divine des temps, Et maintenant que sur la plaine et sur mon âme L'Arbre maudit ne verse plus son ombre infâme—Remords et désirs, mots et fumée—occident—Je viens à toi, l'esprit calmé, le coeur ardent, Déjà riche de tes bienfaits. Mère, ô Nature, Pour t'offrir fièrement l'âme que tu fis pure.
O Rêve oriental de Vivre! O donne-moi Asile au jardin clair du Nouvel Autrefois, Dans la patrie où j'ai choisi ma destinée. Au bord des flots où cette âme réelle est née, Où, dans la vérité et dans la volupté, Tout est beauté—tout est bonté—tout est clarté._