Note (retour) — ALEXANDRE Ier (continued 4)
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À travers ces lignes, il est aisé de démêler la conception fondamentale que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie. À Tilsit, il a vu cette puissance, sous le coup d'un désastre, venir à lui et demander grâce. Il a pardonné, mais il a exigé en retour qu'Alexandre entrerait dans sa pensée, épouserait sa querelle et ne ferait qu'un avec lui contre l'Angleterre. Au lieu de demander au monarque vaincu des territoires et des provinces, il lui a demandé sa foi, la promesse d'un concours plein et entier: l'alliance a été la condition de la paix. Alexandre a accepté ce pacte. S'il se reprend aujourd'hui, rien ne subsiste du contrat passé et de ses imposantes conséquences: Tilsit et Erfurt, les embrassements solennels, les serments échangés, les avantages reconnus à la Russie, la Finlande réunie, les Principautés conquises, autant de pages déchirées du livre de l'histoire. Napoléon se retrouve ce qu'il était au lendemain de Friedland, c'est-à-dire en guerre avec la Russie, en face d'une puissance vaincue et refoulée dans ses frontières, mais toujours hostile; il n'a plus qu'à profiter de ses avantages, à continuer la poursuite, à pousser contre l'adversaire en retraite, à passer le Niémen. Cependant, nous l'avons entendu, il y a peu de semaines, signaler lui-même le péril et la folie d'une guerre dans les profondeurs du Nord. N'a-t-il pas dit, en parlant de la Pologne: «Je ne veux pas aller finir mes destinées dans les sables de ses déserts.» Sans doute, car il s'agissait alors dans sa pensée dune guerre de fantaisie et de magnificence, d'une campagne à la Charles XII, entreprise pour ajouter des noms sonores à la liste de ses victoires, pour conquérir ou distribuer des couronnes, pour refaire un royaume et un roi de Pologne. Cette guerre, il ne la comprend pas, il la condamne et la réprouve. Mais tout change instantanément de face à ses yeux dès qu'il se place dans l'hypothèse où la Russie reprendrait avec l'Angleterre des rapports illicites. Si ce rapprochement se consomme, c'est, à bref délai, une réunion active entre les deux puissances; c'est, dans tous les cas, une brèche au système continental, l'Angleterre débloquée, le continent rouvert à ses produits, un point d'attache rendu à ses intrigues; c'est la résistance de nos ennemis indéfiniment perpétuée. La Russie se refaisant l'obstacle principal à la pacification maritime, la guerre contre elle n'est plus que l'une des opérations de la lutte contre l'Angleterre, c'en est l'opération décisive et finale: partant, elle devient utile, normale, nécessaire, et cette idée de frapper au Nord que Napoléon repoussait naguère, il s'en rapproche aujourd'hui, il y vient, cédant à l'entraînement de ses passions, mais aussi et surtout à sa rigoureuse et aveuglante logique, poussant jusqu'aux dernières limites «le raisonnement contre la raison 536». Les dangers immenses de l'entreprise, tout ce qu'elle renferme en elle d'aventure et de criminelle témérité, disparaissent à ses regards obscurcis, et s'il n'en méconnaît point les difficultés, il trouve dans sa foi en lui-même, en son génie, en son étoile, la certitude de les vaincre. Lorsqu'il devrait employer tous ses efforts à conjurer la défection des Russes, aux dépens de son amour-propre, aux dépens même d'intérêts justes et avouables, lorsqu'il devrait en dernier lieu la subir plutôt que de songer à la châtier, il aime mieux se fier une fois de plus en son pouvoir si souvent éprouvé de briser ce qui se redresse et résiste, de trancher violemment le nœud des difficultés à mesure qu'il se reforme, et de tout simplifier par l'épée.