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CHAPITRE VI
A présentation se fit en face d'un chevalet supportant l'ébauche d'un gros bouquet de myosotis.

Jacques avait sa tenue d'atelier: un pantalon de coupe flottante et un veston de molleton blanc.
Il s'était confectionné une cravate de soie en arrachant une des embrasses de ses rideaux, et, les joues fraîches, les yeux clairs, il demeurait là, très confus de cette visite. Les rêves fabuleux du haschich, en passant par son organisation primitive, l'avaient entouré d'une pudeur gauche, d'un embarras de lui-même qui se révélaient dans tous ses gestes. On devinait à la langueur de sa pose que ces rêves hantaient son cerveau, le laissant incertain sur la réalité de l'existence féerique qu'on lui faisait mener.
Raoule, cavalièrement, lui frappa sur l'épaule.
—Jacques, dit-elle, je vous présente un de mes amis. Il est amateur de bons dessins, vous pouvez lui montrer les vôtres.
De Raittolbe, sanglé dans un costume de cheval, portant un faux-col d'ordonnance, reniflait de mauvaise grâce. En entrant, il avait dit: Peste! à cause de la somptuosité de l'appartement.
—Oui, mâchonna-t-il, scandalisé maintenant par la beauté trop réelle du fleuriste, j'ai dessiné aussi, mais sur des cartes d'état-major! Monsieur est peintre de fleurs?...
Jacques, de plus en plus troublé, jeta un regard de reproche à Mlle de Vénérande.
—J'ai fait des moutons, faut-il les sortir? demanda-t-il sans répondre directement au baron, dont la cravache le gênait. Cette soumission inattendue fit frémir Raoule de tout son corps. Elle ne put qu'acquiescer d'un signe de tête. Pendant qu'il allait chercher ses cartons, Marie Silvert, drapée dans une jupe à volants, la mine haute, l'œil cynique, entra par la porte de la chambre à coucher. Elle avait aux doigts des bagues en chrysocale ornées de pierres fausses. Elle s'arrêta court devant de Raittolbe et, oubliant la présence sacrée de la maîtresse de la maison, elle s'écria:
—Dieu! Quel garçon chic!
Jacques pouffa de rire, le baron ahuri ouvrit la bouche toute grande et Raoule lança un éclair terrible.
—Ma chère, vous feriez bien de garder vos admirations pour vous, déclara l'ex-officier, désignant Jacques. Il y a ici des gens à qui cela pourrait donner des mauvaises pensées!...
Cette plaisanterie, d'un goût douteux, était pour le frère, mais la sœur crut qu'elle s'adressait à Raoule.
Marie Silvert se fit très humble, prétendant qu'elle n'avait pas été élevée aux oiseaux.
—Il est nécessaire, dit Raoule, hautaine, de vous procurer, puisque vous allez mieux, une chambre à côté de l'atelier. Ce sera plus commode pour... Jacques!...
—Mademoiselle sera contentée tout de suite. Je sais bien qu'une servante n'est pas à sa place avec les bourgeois. J'ai loué, hier, un cabinet sur le palier et j'y ai mis un méchant lit de fer.
Jacques n'entendit pas. Il décrochait le tableau des moutons, et la fille se retira à reculons, en répétant à voix basse:
—Le bel homme! Nom de nom, le bel homme!...
L'incident clos, on s'occupa des dessins du jeune artiste. D'un ton détaché, Raoule raconta comment elle lui avait découvert beaucoup de talent; avec quelques heures d'études au Louvre, ses propres leçons, une solennelle tranquillité dans ce quartier perdu, il ferait des merveilles et pourrait concourir ensuite pour le prix du Salon. Jacques souriait de ses dents éblouissantes. Ah! oui, c'était une noble ambition, la médaille! Grâce à sa bienfaitrice il deviendrait célèbre, lui, le pauvre ouvrier toujours sans travail!
Il parlait avec lenteur, voulant prouver à Raoule qu'il savait traiter la bonne compagnie. De temps en temps, il se tournait vers de Raittolbe glissant un: n'est-ce pas, monsieur? si timide que, de dégoûté qu'il avait été en arrivant, le baron finissait par ressentir une compassion immense pour cette p.... travestie.
Raoule, étendue dans une fumeuse, suivait tous les mouvements de Jacques; lorsqu'elle lui vit accepter une cigarette, elle faillit bondir de rage. Il fumait par petites aspirations comme un enfant qui craint de se brûler, puis il tenait ça en essayant des airs canailles.
—Jacques, interrogea Raoule, tu n'as plus la fièvre?...
Il posa la cigarette immédiatement et devint rouge. Alors, elle expliqua à de Raittolbe que, si elle tutoyait Silvert, c'est qu'elle était son aînée et que, d'ailleurs, l'atelier tolère cette sorte de familiarité entre artistes. Le baron opina du bonnet. Après tout, puisqu'on voyageait dans la lune... Le cadre de cette idylle monstrueuse était si sincèrement asiatique, la misère de cette passion infâme était si adroitement dorée, on avait cloué un tapis si épais sur la boue que, lui, le viveur, n'était pas trop fâché d'effleurer ces choses navrantes du bout de sa cravache!.....
Il se compromettait, du reste, la fille de joie et l'amant de cœur à part, en excellente société.
De Raittolbe, bien qu'il eût été jusque-là un honnête homme, avait le siècle, infirmité qu'il est impossible d'analyser autrement que par cette seule phrase.
Il aurait préféré de beaucoup posséder Raoule par autre chose que par les secrets de sa vie privée; mais enfin, une belle maîtresse n'est pas rare, tandis qu'on n'a pas toujours l'occasion de faire, sur le vif, l'étude d'une dépravation nouvelle.
Peu à peu, la conversation s'anima. Jacques se laissait gagner par la franchise du baron; il eut des mots drôles et en vint aux confidences.
—Je parie que ce gamin qui n'a pas la taille pour être soldat nous a eu, en revanche, des grosses histoires de femmes?..... risqua de Raittolbe, clignant de l'œil.
—Avec sa frimousse! Sans doute!..... ajouta Raoule, qui pétrissait un de ses gants sous ses doigts nerveux.
—Oh! non..., je vous jure, fit Jacques un peu étonné qu'on lui posât une pareille question dans un pareil lieu. Si j'ai couché dix fois dehors (et il rendit à de Raittolbe son clignement d'yeux), c'est bien tout, allez!...
Raoule se leva pour corriger l'esquisse du bouquet bleu.
—Pas d'amourette? Pas d'intrigue? appuya le baron.
—Il n'est permis d'être amoureux qu'aux riches! murmura le fleuriste dont la gaieté tomba subitement.
Aux dernières cendres de sa cigarette, après avoir complimenté Jacques sur son beau talent, de Raittolbe le salua comme on salue une femme chez elle, c'est-à-dire avec un respect exagéré, puis il prit congé de Raoule en lui disant d'un ton bref:
—Ce soir, aux Italiens, n'est-ce pas?...
Elle hocha le front, ne se retournant pas, et appela Jacques.
—Tiens, nigaud, dit-elle le souffletant de ses gants lacérés, tâche de faire vivre tes malheureux myosotis! Tu te souviens trop de ton ancien métier! Tu me peins des fleurs en bois!
—Je recommencerai, mademoiselle, car je les destine à votre tante.
—Ma foi, du moment que c'est pour ma tante, tu peux les faire en marbre, si tu veux!
De Raittolbe était parti.
—Je te défends de fumer! s'écria-t-elle secouant le bras de Jacques.
—Eh bien! je ne fumerai plus!...
—Et je te défends d'adresser la parole à un homme ici sans ma permission.
Jacques, stupéfait, demeurait immobile, gardant son sourire bête.
Soudain, elle se jeta sur lui, le coucha à ses pieds avant qu'il ait eu le temps de lutter; puis, prenant son cou que le veston de molleton blanc laissait décolleté, elle lui enfonça ses ongles dans les chairs.
—Je suis jaloux! rugit-elle affolée. As-tu compris à présent?...
Jacques ne bougeait pas, il avait posé ses deux poings crispés, dont il ne voulait pas se servir, sur ses yeux humides.
En sentant qu'elle lui faisait mal, les nerfs de Raoule se détendirent.
—Tu dois t'apercevoir, dit-elle ironiquement, que je n'ai pas, comme toi, des mains de fleuriste et que, de nous deux, le plus homme c'est toujours moi?
Jacques, sans répondre, la regardait à la dérobée, ayant à chaque coin de ses lèvres un pli amer.
Dans l'inertie qu'on lui imposait, sa beauté féminine ressortait davantage, et de sa faiblesse, devenue peut-être volontaire, émanait une puissance mystérieusement attirante.
—Cruelle!... fit-il très bas.
Raoule saisit un coussin, au hasard, et le mit sous la tête rousse du jeune homme.
—Tu me rends folle! balbutia-t-elle.
Je voudrais t'avoir à moi seule, et tu parles, tu ris, tu écoutes, tu réponds devant les autres avec l'aplomb d'un être ordinaire! Ne devines-tu pas que ta beauté, presque surhumaine, déprave l'esprit de tous ceux qui t'approchent?
Hier, je voulais t'aimer à ma guise sans t'expliquer mes souffrances; aujourd'hui, je suis toute hors de moi-même parce qu'un de mes amis s'est assis à côté de toi!...
Elle fut interrompue par de rauques sanglots et porta son mouchoir à son visage, espérant le lui cacher.
Ployée sur les genoux auprès de ce corps étendu, elle avait une fureur d'amant qui brûlait Jacques malgré lui; alors, il se souleva pour mettre un bras autour de ses épaules.
—Tu m'aimes donc bien?... demanda-t-il à la fois cynique et doucement câlin.
—A en mourir!...
—Me promets-tu de me donner le délire encore toute la journée?...
—Tu préfères ce délire à mes baisers, Jacques!
—Non!... et ton remède ne me grisera plus, va, car je le cracherai, si tu me le fais avaler de force!... Ce sera un autre délire meilleur...
Il s'arrêta un peu haletant, étonné d'en dire aussi long, puis il reprit la parole d'un accent où on sentait frémir des voluptés ardentes:
—Pourquoi es-tu venue accompagnée de ce monsieur?... Ne puis-je pas être jaloux à mon tour? Tu me fais des hontes affreuses! Tu m'as acheté et tu me bats... C'est comme pour les petits chiens! Si tu crois que je n'y vois pas clair. J'aurais dû m'en aller, mais voilà... ta confiture verte m'a rendu plus lâche que ma sœur! J'ai peur de tout..... cependant je suis heureux, très heureux...; il me semble que je redeviens un bébé de six semaines et que j'ai envie de dormir dans la poitrine de ma nourrice...
Raoule l'embrassait sur ses cheveux d'or, fins comme des effilures de gaze, voulant lui insuffler sa passion monstre à travers le crâne. Ses lèvres impérieuses lui firent courber la tête en avant, et derrière la nuque elle le mordit à pleine bouche.
Jacques se tordit avec un cri d'amoureuse douleur.
—Oh! que c'est bon! soupira-t-il, se raidissant entre les bras de sa farouche dominatrice; je ne veux pas savoir autre chose! Raoule, tu m'aimeras comme il te plaira de m'aimer, pourvu que tu me caresses toujours ainsi!
Les lambrequins de l'atelier étaient baissés. Le bruit des omnibus et des voitures passant dans la rue s'affaiblissait à travers le double vitrage; on ne percevait plus qu'un grondement sourd pareil au grondement d'un train express. Près du grand lit de repos contre lequel Raoule avait jeté Jacques régnait un demi-jour d'alcôve, et les coussins, entassés derrière eux, formaient comme la stalle capitonnée d'un compartiment de première classe...; ils étaient seuls, emportés dans un effrayant vertige qui changeait toutes choses de place...; ils couraient à des abîmes insondables et se croyaient en sûreté aux bras l'un de l'autre.
—Jacques, répondit Raoule, j'ai fait de notre amour un dieu. Notre amour sera éternel..... Mes caresses ne se lasseront jamais!...
—Est-il donc vrai que tu me trouves beau? que tu me trouves digne de toi, la plus belle des femmes?...
—Tu es si beau, chère créature, que tu es plus belle que moi! Regarde là-bas, dans la glace penchée, ton cou blanc et rose, comme un cou d'enfant!... Regarde ta bouche merveilleuse, comme la blessure d'un fruit mûri au soleil! Regarde la clarté que distillent tes yeux profonds et purs comme le jour tout entier... Regarde!...
Elle l'avait un peu relevé en écartant, de ses doigts fiévreux, ses vêtements sur sa poitrine.
—Ignores-tu, Jacques, ignores-tu que la chair fraîche et saine est l'unique puissance de ce monde!...
Il tressaillit. Le mâle s'éveilla brusquement dans la douceur de ces paroles prononcées très bas.
Elle ne le frappait plus, elle ne l'achetait plus, elle le flattait, et l'homme, si abject qu'il puisse être, possède toujours, à un moment de révolte, cette virilité d'une heure qu'on appelle la fatuité.
—Tu m'as prouvé, fit-il serrant sa taille avec un sourire hardi, tu m'as prouvé, en effet, que je n'avais pas à rougir devant toi. Raoule, le lit bleu nous attend, viens!...
Un nuage descendit des cheveux de Raoule à son front plissé.
—Soit..., mais à une condition, Jacques? Tu ne seras pas mon amant...
Il se mit franchement à rire, comme il aurait ri en rencontrant, sur certain domaine, une fille récalcitrante.
—Je ne rêverai plus. C'est sans doute ce que tu veux me faire comprendre, mauvaise!... dit-il s'échappant avec une aisance de jeune daim qu'on met en liberté.
—Tu seras mon esclave, Jacques, si l'on peut appeler esclavage l'abandon délicieux que tu me feras de ton corps.
Jacques voulut l'entraîner, elle lui résista.
—Le jures-tu?... interrogea-t-elle d'un ton devenu impérieux.
—Quoi?... Tu es folle!...
—Suis-je le maître, oui ou non! s'écria Raoule se redressant tout à coup, le regard dur et les narines ouvertes.
Jacques recula jusqu'au chevalet.
—Je vais m'en aller... je vais m'en aller! répéta-t-il désespéré, ne comprenant plus les désirs de son maître et ne désirant lui-même plus rien.
—Tu ne t'en iras pas, Jacques. Tu t'es livré, tu ne peux pas te reprendre! Oublies-tu que nous nous aimons?.....
Cet amour, maintenant, était presque une menace; aussi il lui tourna le dos, la boudant.
Mais elle vint, par derrière, elle l'enlaça de ses deux bras lascifs.
—Pardon! murmura-t-elle, moi, j'oubliais que tu es une petite femme capricieuse qui a le droit, chez elle, de me torturer.
Allons!... je ferai ce que tu voudras.....
Ils gagnèrent la chambre bleue, lui, abasourdi par la rage qu'elle avait d'exiger l'impossible; elle, le regard froid, les dents incrustées dans sa lèvre fine. Ce fut elle qui se déshabilla, se refusant à toutes ses avances et lui donnant des trépignements horribles... Sans aucune coquetterie, elle ôta sa robe, son corset, puis elle détacha les rideaux, l'empêchant de s'extasier devant sa splendide stature d'amazone. Lorsqu'il l'embrassa, il lui sembla qu'un corps de marbre glissait entre les draps; il eut la sensation désagréable d'un frôlement de bête morte tout le long de ses membres chauds.
—Raoule, supplia-t-il, ne m'appelle plus femme, cela m'humilie... et tu vois bien que je ne puis être que ton amant...
La blasée eut, sur les oreillers, un imperceptible mouvement d'épaule qui témoignait de sa complète indifférence.
—Raoule, répéta encore Jacques, essayant d'animer par des baisers furieux la bouche, naguère si ardente, de celle qu'il croyait sa maîtresse. Raoule! ne me méprise pas, je t'en conjure... Nous nous aimons, tu l'as dit toi-même... Ah! je deviens fou... je me sens mourir... Il y a des choses que je ne ferai jamais... jamais... Avant de t'avoir à moi toute et de tout cœur!
Les yeux de Raoule se fermèrent. Elle connaissait ce jeu-là, elle savait, mot à mot, ce que la nature dirait par la voix de Jacques...
Combien de fois n'avait-elle pas entendu ces cris-là, hurlements pour les uns, soupirs pour les autres, préambules polis chez les savants, débuts tâtonnants chez les timides.....? Et quand ils avaient tous bien crié, quand ils avaient tous enfin obtenu la réalisation de leurs vœux les plus chers, selon l'éternelle expression, ils devenaient les assouvis béats qui sont tous également vulgaires dans l'apaisement des sens.
—Raoule! bégaya Jacques retombant brisé de voluptés désespérantes, fais de moi ce que tu voudras à présent, je vois bien que les vicieuses ne savent pas aimer!.....
Le corps de la jeune femme vibra des pieds aux cheveux en entendant la plainte déchirante de cet homme qui n'était qu'un enfant devant sa science maudite. D'un seul bond, elle se précipita sur lui qu'elle couvrit de ses flancs gonflés d'ardeurs sauvages.
—Je ne sais pas aimer... moi... Raoule de Vénérande!... Ne dis donc pas cela puisque je sais attendre!.....
CHAPITRE VII
NE vie étrange commença pour Raoule de Vénérande, à partir de l'instant fatal où Jacques Silvert, lui cédant sa puissance d'homme amoureux, devint sa chose, une sorte d'être inerte qui se laissait aimer parce qu'il aimait lui-même d'une façon impuissante. Car Jacques aimait Raoule avec un vrai cœur de femme. Il l'aimait par reconnaissance, par soumission, par un besoin latent de voluptés inconnues. Il avait cette passion d'elle comme on a la passion du haschich, et maintenant il la préférait de beaucoup à la confiture verte. Il se faisait une nécessité naturelle des habitudes dégradantes qu'elle lui donnait.

Ils se voyaient presque tous les jours, autant que le permettait le monde dont Raoule était.
Quand elle n'avait ni visites, ni soirées, ni études, elle se jetait dans un fiacre et arrivait boulevard Montparnasse, ayant à la main la clef de l'atelier. Elle passait quelques ordres très brefs à Marie et souvent une bourse royalement pleine, puis s'enfermait chez eux, dans leur temple, s'isolant du reste de la terre. Jacques demandait rarement à sortir. Il travaillait lorsqu'elle ne venait pas, et lisait toute espèce de livres, science ou littérature pêle-mêle, que Raoule lui fournissait pour tenir ce cerveau naïf sous le charme.
Il menait, lui, l'existence oisive des orientales murées dans leur sérail, qui ne savent rien en dehors de l'amour et rapportent tout à l'amour.
Il avait quelquefois des scènes avec sa sœur au sujet de sa tranquillité. Elle lui aurait voulu un train de maison, d'autres maîtresses et l'envie de gaspiller le luxe de la pécheresse. Mais lui, toujours calme, déclarait qu'elle ne pourrait pas savoir, qu'elle ne saurait jamais.
D'ailleurs, les portières empêchaient qu'elle pût regarder au trou de la serrure. Elle était obligée, en effet, de demeurer étrangère aux mystères de la chambre bleue. Raoule allait, venait, ordonnait, agissait en homme qui n'en est pas à sa première intrigue, bien qu'il en soit à son premier amour. Elle forçait Jacques à se rouler dans son bonheur passif comme une perle dans sa nacre. Plus il oubliait son sexe, plus elle multipliait autour de lui les occasions de se féminiser, et, pour ne pas trop effrayer le mâle qu'elle désirait étouffer en lui, elle traitait d'abord de plaisanterie, quitte à la lui faire ensuite accepter sérieusement, une idée avilissante. Ce fut ainsi qu'un matin elle lui envoya, par son valet de pied, un énorme bouquet de fleurs blanches, en y ajoutant ce billet: «J'ai ramassé pour toi cette jonchée odorante dans ma serre. Ne me gronde pas, je remplace mes baisers par des fleurs. Un fiancé ne peut faire mieux!...»
Jacques, recevant ce bouquet, devint très rouge, puis il disposa gravement les fleurs dans les potiches de l'atelier, se jouant la comédie vis-à-vis de lui-même, se prenant à être une femme pour le plaisir de l'art.
Au début de leur liaison, il se serait senti grotesque. Il serait descendu et, sous prétexte de respirer un air plus pur, il serait allé boire un bock au cabaret voisin, en compagnie de petits commis ou d'ouvriers cascadeurs.
Raoule s'aperçut tout de suite de la transition qu'elle avait amenée dans ce caractère mou, en voyant la distribution de son bouquet, et, chaque matin, son valet de pied fut chargé de déposer chez le concierge de Jacques des fleurs blanches, immaculées.
Pourquoi blanches, pourquoi immaculées?
C'est ce que Jacques ne demandait pas.
Un jour, on était à la fin de mai, Raoule commanda un landau couvert et elle alla chercher Jacques pour l'heure du Bois.
Il fut joyeux comme un écolier en vacances, mais il profita très discrètement de cette faveur bizarre. Il resta couché au fond de la voiture, tout près d'elle, la tête abandonnée sur son épaule, répétant de ces bêtises adorables qui rendaient sa beauté plus provocante encore.
Raoule, de l'index, lui indiquait, à travers la glace relevée, les principaux personnages passant près d'eux. Elle lui expliquait les termes de high-life qu'elle employait et le mettait au courant d'une société dont l'accès lui paraissait défendu, à lui, pauvre monstre sans conscience.
—Ah! disait-il souvent, se serrant contre elle avec effroi, tu te marieras, un jour, et tu me quitteras! Ce qui donnait à son type si frais, si blond, la grâce attendrissante du tendron séduit, en revoyant la possibilité de l'oubli.
—Non, je ne me marierai pas! affirmait Raoule. Non, je ne vous quitterai point, Jaja, et, si vous êtes sage, vous serez toujours mienne!...
Ils riaient tous les deux, mais ils s'unissaient de plus en plus dans une pensée commune: la destruction de leur sexe.
Jaja, pourtant, avait des caprices, des caprices possibles. Il navrait sa sœur, dont les espérances allaient bien au delà de l'atelier rempli de chiffons. Il avait demandé une jolie robe de chambre en velours bleu et doublée de bleu..., et c'était les talons embarrassés dans la longueur de ce vêtement qu'il arrivait sur le seuil, au-devant de Raoule. Celle-ci vint une fois, vers minuit, vêtue d'un complet d'homme, le gardénia à la boutonnière, ses cheveux dissimulés dans une coiffure pleine de frisons, le chapeau haute forme, son chapeau de cheval, très avancé sur son front. Jacques dormait, il avait beaucoup lu en l'attendant, puis avait fini par laisser glisser le livre. La veilleuse éclairait mystérieusement le lit aux brocatelles soyeuses garnies de guipures de Venise. Sa tête ébouriffée reposait dans la batiste fine du drap avec une mollesse charmante. Sa chemise, fermée au cou, ne laissait rien deviner de l'homme, et son bras rond, sans aucun duvet, ressortait comme un beau marbre le long de la courtine de satin.
Raoule le contempla pendant une minute, se demandant avec une sorte de terreur superstitieuse si elle n'avait pas créé, après Dieu, un être à son image. Elle le toucha du bout de son gant. Jacques s'éveilla, bégayant un nom; mais, en apercevant ce jeune homme debout à son chevet, il tressauta en criant, épouvanté:
—Qui êtes-vous? Que voulez-vous?...
Raoule ôta son chapeau d'un geste respectueux.
—Madame a devant elle le plus humble de ses adorateurs, dit-elle en fléchissant le genou.
Il fut un instant indécis, les yeux hagards, allant de ses bottes vernies à ses courtes boucles brunes.
—Raoule! Raoule!... Est-il possible? Tu te feras arrêter!...
—Allons donc! petite folle! Parce que j'entre chez toi sans sonner?
Il lui tendit les bras et elle le couvrit de baisers passionnés, pour ne cesser que lorsqu'elle le vit se pâmer, n'en pouvant plus, implorant les dernières réalisations d'une volupté factice qu'il subissait autant par besoin d'apaisement que par amour vis-à-vis de la sinistre courtisane.
Il s'habitua au déguisement nocturne, ne pensant pas qu'une robe fût indispensable à Raoule de Vénérande.
Ayant une idée fort vague de la haute, selon l'expression si souvent répétée de sa sœur, il ne songeait pas du tout aux efforts d'imagination que Raoule devait faire pour sortir de la cour d'honneur de son hôtel sans qu'on la remarquât.
Tante Élisabeth dormait dès huit heures les soirs où il n'y avait pas de réception, mais après le thé du samedi tous les domestiques allaient et venaient du vestibule au salon. De sorte que Raoule, pour fuir sa chambre par l'escalier de service, devait prendre les plus minutieuses précautions. Cependant, une fois, on venait à peine d'éteindre le grand lustre du salon, Raoule descendant rencontra un homme allumant son cigare. Rétrograder c'était perdre l'occasion, et sortir était risquer de se trahir... Elle continua, passa près de l'homme, qui toucha le bord de son chapeau, non sans l'examiner attentivement.
—Deux mots, monsieur, murmura l'attardé en lui touchant l'épaule. Pourriez-vous me donner du feu?
Raoule avait reconnu de Raittolbe.
—Tiens, fit-elle accentuant sa mine hautaine, vous voyagez du côté des femmes de chambre, mon cher?
—Et vous? riposta l'ex-officier très piqué.
—Cela ne vous regarde pas, je suppose.
—Si, monsieur, car de ce côté on peut aussi gagner les appartements d'une femme que je respecte infiniment. Mlle de Vénérande a sa chambre au-dessus de nous, je crois. Je vous fournirai donc des explications en attendant les vôtres. Le minois de Mlle Jeanne m'a conduit ici. C'est très bête, mais très vrai... A votre tour?
—Impertinent, fit Raoule, étouffant son envie de rire.
D'un geste très prompt, de Raittolbe fit voler sa carte et son cigare à la figure de Raoule, qui, malgré le péril, éclata franchement de rire. Elle se découvrit et tourna son beau visage vers son interlocuteur.
—Ah! par exemple! grommela de Raittolbe, voilà une mascarade à laquelle je ne m'attendais pas encore!
—Tant pis, je vous emmène! riposta Raoule.
Et ils gagnèrent le tilbury attendant dans l'avenue. De Raittolbe se répandit en lamentations sur les dépravées qui gâtent les meilleures choses. Il déclara que ce petit Jacques lui produisait l'effet d'un paquet de chairs pourries. Quant à sa sœur, elle avait bien raison d'aimer les jolis garçons. Parbleu! Elle soutenait au moins l'honneur de sa corporation. Et, tout en maugréant, tout en jurant, il poussait le cheval dans la direction du boulevard Montparnasse, tandis que Raoule, renversée derrière lui, riait à gorge déployée. Ils arrivèrent très tard.
Une femme, sous un réverbère, semblait les attendre, en face de Notre-Dame-des-Champs, silencieuse.
Il y avait peu de monde dans la rue à pareille heure et l'on pouvait supposer qu'elle faisait le trottoir.
—Pstt!... Voulez-vous monter chez moi? le monsieur à la décoration... Je suis aussi gentille qu'une autre, vous savez, fit la fille accostant de Raittolbe.
Elle était en toilette de soie, avec une mantille espagnole retenue par un peigne de corail. Son œil luisait de promesses et pourtant une toux creuse avait interrompu sa phrase.
—Vous!... s'exclama Mlle de Vénérande levant sa badine d'une main et lui saisissant le bras de l'autre.
Marie Silvert, se voyant reconnue par le maître de la maison, essaya de rétrograder.
—Faites excuse, bégaya-t-elle, je croyais rencontrer quelqu'un de connaissance; vous savez, ne pensez pas à mal, j'ai aussi des connaissances dans la haute, moi.
Raoule, d'un mouvement irréfléchi, frappa la fille à la tempe, et, comme la badine avait une petite pomme d'agate, Marie Silvert tomba évanouie sur le trottoir.
—Cré mille tonnerres! fit de Raittolbe exaspéré. Vous auriez pu retenir votre indignation, mon jeune camarade; nous allons être conduits au poste, ni plus ni moins! Sans compter que vous n'êtes pas logique. Si vous descendez, cette fille monte... La punition était inutile!
Raoule frissonna.
—Taisez-vous! de Raittolbe. Ma passion n'a rien à démêler avec cette femelle de bas étage. J'aurais dû la chasser depuis longtemps.
—Je ne vous conseille pas d'essayer!... répliqua sèchement l'ex-officier de hussards.
Il ramassa Marie, qu'il chargea sur ses épaules, et, avant la venue des sergents de ville, ils se firent ouvrir la porte de la maison.
Raoule, ne s'inquiétant pas du tour que prendrait l'aventure pour de Raittolbe, le laissa entrer chez la sœur, pendant qu'elle se rendait chez le frère. Jacques n'était pas couché, il avait même entendu crier dans la rue.
Il courut à Raoule et se suspendit à son cou, exactement comme l'eût fait une épouse anxieuse.
—Jaja pas gai, déclara-t-il, d'un ton dont la naïveté contrastait avec son sourire effronté.
—Pourquoi cela, mon cher trésor?
Et Raoule le porta presque jusqu'au prochain fauteuil.
—J'ai cru qu'on t'arrêtait, ma foi; on s'est disputé, je crois, sous ma fenêtre.
—Non, rien! A propos, tu ne m'avais pas dit que ton estimable sœur ne se contentait pas du bien-être que je lui donne. Elle provoque les passants sur les boulevards, une heure après minuit.
—Oh! fit Jacques scandalisé.
—Me prenant pour un autre tout à l'heure, elle s'est permis...
Pareille idée eût amusé le fleuriste, trois mois plus tôt; ce soir-là, elle l'indigna...
—La misérable, fit-il.
—Tu me permettras de supprimer Mlle Silvert, n'est-ce pas?
—Tu es dans ton droit! Te provoquer?... ajouta-t-il d'un ton jaloux.
—Il paraît clair que j'ai les allures d'un monsieur... sérieux, comme disent ces demoiselles!
Et Raoule posait son pardessus avec une désinvolture très masculine.
—Pourtant, soupira Jacques, il te manquera toujours quelque chose!
Elle s'assit à ses pieds sur un tabouret bas, s'extasiant dans une muette adoration. Il avait sa robe de velours serrée à la taille par une cordelière, et sa chemise à plastron brodé avait juste ce qu'il fallait de col pour ne pas être complètement du linge de femme. Ses mains, qu'il soignait beaucoup, étaient d'un blanc mat comme les mains d'une paresseuse; dans ses cheveux roux, il avait mis de la poudre à la maréchale.
—Tu es divine!...; fit Raoule. Je ne t'ai jamais vue si jolie?
—C'est que je t'ai fait la surprise complète... Nous souperons!... J'ai ordonné du champagne et j'ai résolu de te paraître agaçante!
—Vraiment?
Il alla reculer le paravent chinois et découvrit à Raoule une table servie flanquée de deux seaux de glace.
—Tiens! dit-il, je veux même te griser!
—Voyez-vous! mademoiselle reçoit!
A cet instant, on heurta derrière les portières.
—Qui est là?... demanda Jacques très contrarié.
—Moi! riposta Marie. Et, quand on eut tiré le verrou, elle entra très pâle, la mantille arrachée, un peu de sang sur la joue.
—Mon Dieu! Qu'as-tu donc?... s'exclama Jacques.
—Presque rien, dit la fille d'une voix rauque... C'est madame qui a failli me tuer.
—Te tuer!
—Allons! du calme, fit Raoule méprisante; il doit y avoir un médecin dans les environs, envoyez-le chercher par la concierge ou par de Raittolbe, s'il n'est pas parti.
—Je suis là, fit ce dernier, paraissant et faisant un signe de tête à Raoule, qui demeurait immobile.
—Explique-toi, murmura Jacques, versant un verre de champagne à sa sœur et la faisant asseoir dans un fauteuil.
—Voilà! mon petit. Cette catin que tu aimes à l'envers m'a fichu une volée, sous prétexte que je raccroche à sa porte, nous ne sommes pas chez nous ici, faut croire!... Rien que pour elle ce serait un carnaval toutes les nuits, vois-tu ça! Elle va se mêler des affaires des pauvres filles qu'ont d'autres goûts que les siens. Elle fait la police des mœurs, dresse la carte et assomme par-dessus le marché. Mais, malgré l'honnêteté de monsieur (et elle désignait le baron faisant toujours des signes désespérés à Raoule), je veux lui régler son compte tout de suite. Je me fous de vos sales amours et, puisqu'on est de la canaille ensemble, on peut se secouer un brin avant de se quitter, pas vrai!
En lâchant ces mots, qui détonnaient comme des coups de fusil à travers les splendeurs de la pièce, la fille retroussa ses manches, et, quittant le fauteuil, vint se camper devant Raoule.
Elle était complètement ivre. Quand son haleine vint au visage de Mlle de Vénérande, il sembla à celle-ci qu'on répandait sur elle une bouteille d'alcool.
—Misérable, rugit Raoule, cherchant dans les poches de son veston le couteau-poignard qui ne la quittait jamais.
De Raittolbe s'élança entre elles deux, tandis que Jacques maintenait sa sœur en respect.
—Assez! dit de Raittolbe, qui aurait voulu être à mille lieues du boulevard Montparnasse. Vous êtes une ingrate! mademoiselle Silvert, et, de plus, vous n'avez pas votre raison. Retirez-vous!
—Non, hurla Marie, au comble de la démence, je veux démolir la drôlesse, avant de partir. Elle me dégoûte, que je vous dis?
Jacques, consterné, essayait de la pousser dehors.
—Toi aussi, râla-t-elle, renie ta sœur, sale m......
Jacques devint pâle comme un mort; lentement, sans riposter un mot, il gagna sa chambre dont il laissa retomber la portière sur lui. Enfin, de Raittolbe, à bout de patience, enleva Marie, et, en dépit de ses efforts et de ses cris furibonds, l'emporta chez elle, l'y enferma; puis, revenant à Raoule:
—Ma chère amie, dit-il, évitant de la regarder en face, je crois que l'esclandre vous donne à réfléchir; cette créature, si avilie qu'elle soit, me paraît très dangereuse..... prenez garde! Si vous la chassez, après-demain le Tout-Paris élégant pourrait bien connaître l'histoire de Jacques Silvert.
—Voulez-vous, au contraire, m'aider à l'écraser, répondit Raoule, livide de rage.
—Ma pauvre enfant! vous connaissez mal la véritable femelle. Il n'y a pas pour elle de métamorphose possible. Je vous promets de l'apaiser, voilà tout!
—Par quel moyen? interrogea Raoule, fronçant le sourcil.
—Ceci est mon secret; mais soyez sûre que votre ami saura se dévouer.
Raoule eut un mouvement de révolte; elle avait compris.
—On fait ce qu'on peut, riposta de Raittolbe.
Et il se retira, très digne.
CHAPITRE VIII
UISQU'ON est de la canaille ensemble!—avait dit Marie Silvert... Ce mot empêcha Raoule d'aimer le reste de la nuit. Tous les souvenirs des grandeurs grecques, dont elle entourait son idole moderne, s'écartèrent soudain, comme un voile que le vent pousse, et la fille des Vénérande aperçut des choses ignobles, dont elle ne soupçonnait même pas l'existence. Il y a une chaîne rivée entre toutes les femmes qui aiment...

...L'honnête épouse, au moment où elle se livre à son honnête époux, est dans la même position que la prostituée au moment où elle se livre à son amant.
La nature les a faites nues, ces victimes, et la société n'a institué pour elles que le vêtement. Sans vêtement, plus de distances, il n'y a que la différence de beauté corporelle; alors, quelquefois, c'est la prostituée qui l'emporte.
Des philosophes chrétiens ont parlé de la pureté de l'intention, mais ils n'ont d'ailleurs jamais mis ce dernier point en question, pendant l'amoureuse lutte... Au moins ne le pensons-nous pas! Ils y eussent trouvé trop de distractions.
Raoule se vit donc au niveau de l'ancienne fille de joie... et, comme supériorité, si elle avait celle de la beauté, elle n'avait pas celle du plaisir: elle en donnait, mais n'en recevait pas.
Tous les monstres ont leur minute de lassitude, elle fut lasse... Jacques pleura.
Dès l'aube, elle sortit de l'atelier, prit un fiacre et rentra à l'hôtel.
Pour attendre le déjeuner, elle fit assaut avec un de ses cousins, gommeux stupide, mais très bien sous les armes, puis discuta avec sa tante à l'occasion d'un voyage projeté. Il fallait partir de suite, devancer la saison des eaux. A cette intention, la chanoinesse opposait des visites de charité à terminer, des comptes de fermage à régler, un cuisinier à remplacer. La fortune est parfois bien gênante, la société fort ennuyeuse, le monde rempli de tribulations.
Cependant, la nouvelle Sapho ne pouvait encore faire le saut de Leucade. Une douleur lancinante, venue du plus profond de sa chair, l'avertissait que sa déité tenait toujours à un être périssable. Comme les inventeurs qu'un obstacle arrête au dernier perfectionnement de l'œuvre, elle espérait, malgré la boue, voir dans les yeux brillants de Jacques un autre coin de son ciel qu'elle repeuplerait de chimères.
Trois jours se passèrent. Jacques n'écrivit pas. Marie ne vint pas. Quant à de Raittolbe, il garda une neutralité absolue. Raoule, qu'exaspérait l'incertitude, revêtit un soir son costume d'homme et courut au boulevard Montparnasse. En entrant, elle croisa Marie Silvert. Celle-ci la salua avec un sourire obséquieux et se retira, sans rien laisser percer dans son attitude qui fît allusion à ce qui s'était passé entre elles. Jacques exécutait des initiales ornées sur du papier à lettre. C'était une commande de Raoule payée d'avance en baisers très chauds.
Un calme délicieux régnait dans l'atelier et la clarté de la lampe, dont l'abat-jour était baissé, n'éclairait que l'adorable figure de Jacques. Certes, ce n'était point là le masque d'un individu abject; tout dans ses traits respirait plutôt la candeur d'un vierge pensant à la prêtrise. Un peu inquiet à la vue de Raoule, il posa son crayon et se leva.
—Jacques, dit Raoule tranquillement, tu es un lâche, mon ami!
Jacques retomba sur son fauteuil, une pâleur mate s'épandit de son front à son cou.
—Les expressions de ta sœur, l'autre nuit, ont été grossières, mais justes.
Il pâlit davantage.
—Tu es entretenu par une femme, tu ne travailles que pour te distraire, et tu acceptes une situation infâme sans une seule révolte.
Il la regarda, effrayé.
—Je crois, continua Raoule, que ce n'est pas Marie qu'il faudrait chasser comme une vile créature.
Jacques crispa ses doigts sur sa poitrine, car il souffrait.
—Tu vas sortir d'ici, ajouta Raoule d'un ton toujours froid, tu iras demander de l'ouvrage chez un graveur. Je faciliterai ton admission, puis tu retourneras dans une mansarde et tu tâcheras de te refaire une dignité d'homme!
Jacques se redressa.
—Oui, dit-il, la voix entrecoupée, je vous obéirai, mademoiselle, vous avez raison.
—A ces conditions, murmura plus doucement Raoule, je vous promets une récompense telle que vous n'en avez jamais rêvé de pareille.
—Laquelle? mademoiselle, interrogea-t-il, tout en rangeant ses outils sur le tapis de son pupitre en bois de rose.
—Je ferai de toi mon mari.
Jacques recula, les bras levés.
—Votre mari?
—Sans doute, je t'ai perdu, je te réhabilite. Quoi de plus simple! Notre amour n'est qu'une dégradante torture que tu subis parce que je te paye. Eh bien, je te rends ta liberté. J'espère que tu sauras en user pour me reconquérir... si tu m'aimes.
Jacques s'appuya au chevalet qui était derrière lui.
—Moi, je refuse, dit-il amèrement.
—Par exemple! Tu refuses de m'épouser?
—Je refuse de me réhabiliter, même à ce prix-là.
—Pourquoi?
—Parce que je vous aime, comme vous m'avez appris à vous aimer... que je veux être lâche, que je veux être vil et que la torture dont vous parlez, c'est ma vie, maintenant. Je retournerai dans une mansarde; si vous l'exigez, je redeviendrai pauvre, je travaillerai, mais quand vous voudrez de moi, je serai encore votre esclave, celui que vous appelez: ma femme!
La foudre tombant devant Raoule ne l'eût pas plus bouleversée.
—Jacques, Jacques! tu ne te souviens plus de tes premières étreintes, alors? Songes-y donc! être mon mari; pour toi, l'ouvrier jadis dans la misère, c'est être roi!
—Eh bien! murmura Jacques avec deux grosses larmes sous les paupières, ce n'est pas ma faute, à moi, si je ne m'en sens plus la force!
Raoule se précipita les bras ouverts:
—Oh! je t'aime, cria-t-elle, dans un voluptueux transport, oui! je suis folle, je crois même que je viens de te demander une chose contre nature... Mignon chéri... Oublie cela, tu es meilleur que je ne pouvais le supposer.
Elle l'entraîna sur le divan et, comme elle s'amusait à le faire souvent, l'assit sur ses genoux. On eût dit deux frères réconciliés.
—La jolie mine, vraiment, que j'aurais, vêtue de blanc, le voile de l'épouse pudique au front..., moi qui ai horreur du ridicule... Mais, voyons, c'est très sérieux ce que tu prétends, petite bête, tu n'y tiens pas du tout?...
Jacques sanglotait, la tête dans le coude de Raoule.
—Non! je t'assure, c'est fini, je prends ce que tu veux me donner, et s'il fallait changer, à certains moments, je refuserais. Cependant, si tu savais comme je t'aime, tu ne m'insulterais pas, tu aurais une grande pitié, au contraire, pour moi. Je suis très malheureux.
Elle le serrait en le berçant entre ses bras, le calmant comme on calme les enfants au maillot. Ce triomphe, remporté malgré sa propre conscience, l'enivrait de nouveau. Les propos grossiers de la fille ne tintaient plus à son oreille. De nouveau, les souvenirs grecs entouraient l'idole d'un nuage d'encens. A présent on l'aimait pour l'amour du vice; Jacques devenait dieu.
Elle essuya ses joues et l'interrogea au sujet de sa sœur.
—Ah! je ne sais pas quelle existence elle mène, répondit-il d'un ton boudeur; elle est toujours dehors, et le soir, elle attend toujours quelqu'un. Je crois que c'est le monsieur baron que tu m'as présenté un jour.
—Pas possible, s'exclama Raoule, éclatant de rire... de Raittolbe s'abaisser jusque-là!... Après tout, elle est libre, lui aussi, mais je te défends de t'en occuper.
—Tu lui pardonnes la scène qu'elle nous a faite. Tu sais qu'elle était ivre...
—Je lui pardonne tout, puisque, indirectement, elle est cause de l'explication que nous venons d'avoir. Je descendrais en enfer, si j'y savais trouver la preuve de ton sincère amour, petit Jacques!
Il se coucha à ses pieds, qu'il baisa avec une humilité passionnée... puis soupira:
—J'ai sommeil—en mettant au-dessus de son front les talons pointus des chaussures de Raoule.
Elle le releva, car elle avait compris.
Cette nuit-là, Raoule, qui devait le lendemain se rendre à une partie de chasse, au château de la duchesse d'Armonville, près de Fontainebleau, se retira vers une heure, laissant Jacques profondément endormi.
Elle descendait encore l'escalier, quand la porte de Jacques s'ouvrit avec précaution: un homme en manches de chemise fit irruption dans la chambre bleue, qu'il explora d'un regard.
—Monsieur Silvert, dit-il alors, sûr que Jacques et lui étaient bien seuls dans cette pièce, monsieur Silvert, je désire vous parler; levez-vous, passons dans l'atelier.
C'était le baron de Raittolbe; le négligé de sa toilette indiquait assez qu'il avait laissé non très loin la moitié de ses habits. Il semblait fort contrarié de se trouver là, mais une résolution irrévocable brillait sous ses épais sourcils noirs. A la fin, il était révolté de tout ce qu'il entendait et voyait. Dans cette triste situation, il pensait que son influence d'homme véritablement viril devait se déclarer. Puisqu'il avait mis un doigt dans l'engrenage, il en profiterait pour empêcher au moins l'accélération du mouvement.
—Jacques! répéta-t-il à voix haute en s'approchant du lit.
Les lueurs de la veilleuse glissaient sur les épaules rondes du dormeur et allaient, dans une coulée caressante, jusqu'à l'extrémité de ses pieds.
Il était retombé nu, brisé de fatigue sur la courtine chiffonnée dont le satin bleu rendait plus éblouissant son épiderme de roux. Sa tête s'enfouissait dans son bras replié, si blanc qu'il en avait des teintes de nacre. Au creux des reins, une ombre d'or faisait ressortir resplendissante la souplesse de la croupe, et l'une de ses jambes, un peu écartée de l'autre, avait une crispation comme en ressentent les femmes nerveuses, après une surexcitation trop prolongée de leurs sens. A ses poignets deux cercles d'or, constellés de brillants, mettaient des éclairs sous les draperies azurées qui s'abaissaient sur lui, et un flacon d'essence de rose, gisant dans un trou de l'oreiller, répandait une odeur capiteuse comme toutes les amours de l'Orient.
Le baron de Raittolbe, debout devant cette couche en désordre, eut une étrange hallucination. L'ex-officier de hussards, le brave duelliste, le joyeux viveur, qui tenait en égale estime une jolie fille et une balle de l'ennemi, oscilla une demi-seconde: du bleu qu'il voyait autour de lui, il fit du rouge, ses moustaches se hérissèrent, ses dents se serrèrent, un frisson suivi d'une sueur moite lui courut sur toute la peau. Il eut presque peur.
—Mille millions de tonnerres, grommela-t-il, si ce n'est pas Eros lui-même, je consens à le voir décorer pour utilité publique.
Et, en amateur qu'une revision militaire a quelquefois intéressé, il suivait des yeux les lignes sculpturales de ces chairs épandant de chaudes émanations de volupté.
—Ah ça, mais voici, je crois, le moment de saisir une cravache, ajouta-t-il, essayant de secouer son admiration.
—Jacques! rugit-il de manière à faire vibrer la chambre jusqu'aux frises.
Celui-ci se dressa; mais, si brusquement qu'on l'eût réveillé, il se révéla gracieux dans sa stupeur; ses bras se détendirent, sa taille se cambra, il demeura superbe dans son impudeur de marbre antique.
—Qui ose donc, dit-il, entrer sans frapper?
—Moi, riposta le baron rageusement, moi, mon cher petit drôle, parce que je veux vous entretenir de choses intéressantes. Je vous savais seul, j'ai franchi le seuil du sanctuaire. Je vous donne une minute pour devenir décent.
Et il sortit pendant que Jacques, sautant à bas du lit, cherchait d'une main tremblante sa robe de chambre.
Il faisait un temps lourd, cette nuit-là, on était au mois d'août, un orage se préparait. De Raittolbe ouvrit le vitrage de l'atelier et plongea son front dans l'air plus chaud encore que le lit de Jacques. Il crut respirer du feu.
—Au moins est-ce un feu naturel, pensa-t-il.
Lorsqu'il fit volte-face, le jeune peintre l'attendait enveloppé des longs plis d'un vêtement presque féminin; son visage pâle dans les ténèbres lui fit l'effet d'une face de statue.
—Jacques, fit le baron d'une voix sourde, est-il vrai que Raoule désire vous épouser?
—Oui, monsieur, comment le savez-vous?
—Que vous importe! Je le sais, cela suffit; je sais même pourquoi vous avez refusé. C'est très noble d'avoir refusé, monsieur Silvert (et de Raittolbe eut un rire méprisant); seulement, après ce louable effort de dignité, vous auriez dû vous retirer complètement du soleil de Mlle de Vénérande.
Jacques, harassé de fatigue, se demandait qu'est-ce que le soleil pouvait faire dans sa nuit d'ivresse et qu'est-ce que ce mâle désagréable pouvait lui vouloir.
—Mais, monsieur, murmura-t-il, de quel droit?
—Nom d'un sabre! s'exclama le baron, du droit que tout homme d'honneur, sachant ce que je sais, prend vis-à-vis d'un chenapan de votre calibre. Raoule est une folle, sa folie passera, mais si elle vous épousait, durant l'accès, vous ne passeriez pas vous!... Ce serait un écœurement général. J'ai fait le possible pour que notre monde ignore le scandale, il faut que vous fassiez l'impossible pour que ce scandale cesse complètement: le huis clos ne durera pas toujours. Votre sœur peut se griser encore, et, ma foi, je ne réponds plus de rien. Ce soir, vous avez été à peu près convenable. Eh bien, qui vous empêche de quitter cet appartement demain, d'aller dans la mansarde indiquée, de chercher de l'ouvrage, d'oublier son... son erreur enfin. Si vous avez eu une bonne pensée, tout n'est donc pas mort chez vous! Sacrebleu, tâchez de revenir en entier, Jacques!
—Vous nous écoutiez, dit celui-ci machinalement.
—Hum! hum! non! quelqu'un écoutait pour moi, malgré moi, et puis, je vous trouve bon de me poser des questions.
—Vous êtes l'amant de Marie? continua Jacques en un sourire de mansuétude ironique.
L'ex-officier serra les poings.
—Si vous aviez une goutte de sang dans les veines!... gronda-t-il l'œil étincelant.
—Alors, monsieur le baron, puisque je ne m'occupe pas de vos affaires, ne vous occupez pas des miennes, reprit Jacques. Non! je n'épouserai point Mlle de Vénérande, mais je l'aimerai où il me plaira: ici, ailleurs, dans un salon, dans une mansarde et comme il me plaira. Je ne relève que d'elle; si je suis vil, cela ne regarde que moi; si elle m'aime ainsi, cela ne regarde qu'elle.
—Cré nom d'une sabretache! C'est que cette hystérique finira par vous épouser malgré vous, je la connais.
—De même, monsieur le baron, que Marie Silvert est devenue malgré vous votre maîtresse: on ne peut jamais répondre de soi.
Le ton calme et doux de Jacques révolutionna de Raittolbe. Est-ce que, par hasard, il dirait vrai, ce garçon de joie? Est-ce que la beauté n'était même plus nécessaire pour atteindre aux jouissances matérielles? Lui, le viveur élégant, s'était laissé choir dans un bouge par dévouement, puis, tout à coup, le cynisme savant de la dévergondée du ruisseau l'avait poigné dans ses fibres les plus secrètes, le ferment de corruption qu'un moraliste porte toujours au plus profond de lui était remonté à l'épiderme. De plein gré il était revenu chez Marie Silvert, voulant inspirer une passion malsaine, lui aussi, et ce couple intelligent, de Raittolbe et Raoule, étaient devenus presque en même temps la proie d'une double bestialité.
—Le ciel ne s'écroulera pas, dit le baron, montrant son poing à l'orage.
Jacques se rapprocha.
—Est-ce ma sœur qui ne veut pas que je l'épouse, demanda-t-il, gardant son sourire aux magiques expressions.
—Eh non! parbleu! elle veut, au contraire, vous pousser à cette union infernale. Jacques! il faut résister.
—Sans doute, monsieur, je n'y tiens pas le moins du monde.
—Jurez-moi que...
La fin de la phrase s'étrangla au fond du gosier de l'ex-officier de hussards. Il ne pouvait cependant pas exiger un serment de ce monstre. Il s'empara du bras de Jacques. Celui-ci eut un rapide mouvement de recul et sa manche flottante s'écartant, de Raittolbe sentit la chair nacrée sous ses doigts.
—Il faut me promettre...
Mais Silvert recula encore:
—Je vous défends de me toucher, monsieur, fit-il froidement, Raoule ne le veut pas.
De Raittolbe, indigné, renversa une chaise, sauta sur la maudite créature dont la robe de velours lui semblait à présent les ténèbres d'un abîme et, arrachant l'appuie-main d'un chevalet, il frappa jusqu'à ce que la baguette fût en morceaux.
—Ah! tu sauras ce que c'est qu'un vrai mâle, canaille!... hurlait de Raittolbe, saisi par une colère aveugle dont il ne s'expliquait peut-être pas bien la violence, et il ajouta, voyant Jacques s'affaisser, tout meurtri:
—Et elle saura, la dépravée, qu'il n'y a qu'une façon, selon moi, de toucher les misérables de ton espèce!...
Après le départ du baron, Jacques, en ouvrant son œil morne, dans la nuit, aperçut sur l'une des murailles de l'atelier comme une grosse mouche de feu qui se posait au milieu de la tenture.
CHAPITRE IX
ARIE Silvert, pour voir et entendre ce qui se passait chez son frère, avait pratiqué un trou dans le mur de sa chambre attenante à l'atelier.

La mouche de feu que Jacques voyait scintiller dans l'obscurité était ce trou, qu'illuminait une lampe.
De Raittolbe trouva la fille couchée, buvant une tasse de rhum, qu'elle venait de faire chauffer sur un petit appareil flambant encore auprès du lit.
Cette chambre ne ressemblait en rien au reste de l'appartement meublé par les soins de Raoule de Vénérande. Sur un papier rayé, quelque peu moisi, se détachait une armoire à glace, très lourde, en acajou ardent; le lit, sans rideaux, était du même acajou, mais moins foncé; quatre chaises, recouvertes de percale cerise, prenaient des poses effarées autour d'une table de bois blanc, çà et là, noircie par les fonds de poêle; à gauche de la porte, sur le fourneau, où pêle-mêle s'étalait la vaisselle, certain chapeau, rehaussé de plumes, trempait l'une de ses brides dans la soupière pleine de beurre fondu.
Marie Silvert, le sang aux pommettes, humait son rhum en faisant clapper sa langue; tout en le dégustant, elle couvait de son œil attendri un veston orné du ruban rouge, jeté sur la plus proche des quatre chaises.
—Quel imbécile je suis! mâchonna de Raittolbe, les bras croisés debout devant cette couche que, mentalement, il ne pouvait s'empêcher de comparer à celle de Jacques.
—Toi, mon gros, un imbécile! fit Marie scandalisée.
—Mordieu! reprit l'ex-officier, je viens de me conduire comme un brutal et non comme un justicier.
—Qu'as-tu fait? interrogea la fille, lâchant sa tasse.
—J'ai fait, j'ai fait, mille millions de diables! j'ai rossé Mademoiselle ton frère, et cela sans m'en douter, tant j'en avais envie depuis quelques semaines.
—Tu l'as battu?
—Corrigé d'importance!
—Pourquoi?
—Ah, voilà ce dont je n'ai pas idée, je crois qu'il m'a insulté, et encore je n'en suis pas très sûr.
Marie, blottie dans ses draps, prenait des allures de chatte heureuse.
—Tu étais monté....., soupira-t-elle, l'amour produit souvent cet effet-là; j'aurais dû me douter que tu allais le secouer!...
—N'en parlons plus! Si Raoule se plaint, tu me l'adresseras... Bonsoir! décidément, j'ai eu tort de me mêler de vos affaires. C'est trop compliqué pour le cerveau d'un honnête homme.
—Tu es fâché aussi contre moi? interrogea la fille, se dressant tout anxieuse.
—Peuh!...
Et de Raittolbe acheva sa toilette, sans vouloir dire autre chose.
Sur le boulevard, la fraîcheur du matin rasséréna le baron, mais une idée fixe et presque douloureuse lui resta implantée au cerveau comme une pointe de couteau au milieu du front: il avait frappé Silvert qui ne se défendait pas, Silvert nu sous le velours de sa robe, Silvert, les membres déjà broyés par une énervante fatigue.
Qu'avait-il besoin, lui, l'esprit fort, d'aller moraliser un pauvre être absurde? Une jolie besogne! ma foi. Encore s'il avait fait cette exécution le premier jour, mais non! Il était devenu d'abord l'amant de la plus dégoûtante des prostituées...
Il se rendit à pied rue d'Antin où il avait un entresol, et, arrivé dans son fumoir, s'enferma pour écrire à Mlle de Vénérande.
Dès le début de sa lettre, la plume lui glissa des doigts. Loyalement, il ne pouvait lui laisser ignorer la cause de sa brutalité; d'autre part, se disait-il, en vertu de quel droit vais-je m'interposer entre les hontes mutuelles de ces deux amants? Si Raoule voulait épouser Silvert, le scandale ne concernerait qu'elle; le devoir ne lui incombait pas de veiller sur l'honneur de cette femme.
Il avait déjà déchiré trois feuilles, à peine commencées, quand soudain, se rappelant le trou percé par Marie dans le mur séparant du monde entier les amours dont il venait de cravacher la moitié, il se sentit tellement coupable qu'il répudia toute pensée d'accuser personne.
Il se contenta donc de révéler à Raoule la situation exacte de cette ouverture pratiquée sur sa vie privée, avoua que, pour calmer l'humeur dangereuse de Mlle Silvert, il avait cru nécessaire de céder à sa fantaisie, que l'admiration de celle-ci pour sa personne augmentant dans d'inquiétantes proportions, il allait prendre le parti de lui envoyer, en guise d'adieu, un billet de banque et ne remettrait plus les pieds à l'atelier du boulevard Montparnasse.
Il terminait en déplorant l'accès de vivacité dont Jacques avait été victime.
Raoule devait rester peu de temps chez la duchesse d'Armonville, elle ne faisait que de courtes absences de Paris, sacrifiant à ses amours les voyages d'été prescrits par les usages mondains; cependant, le baron n'oublia pas sur sa lettre cette mention: «Faire suivre.» Puis, la conscience tranquillisée, il reprit son train de vie habituel.
Jacques n'ignorait pas l'adresse de Raoule, mais la pensée de se plaindre ne lui vint pas. Il prit simplement un bain et évita toute explication avec sa sœur. Jacques, dont le corps était un poème, savait que ce poème serait toujours lu avec plus d'attention que la lettre d'un vulgaire écrivain comme lui. Cet être singulier avait acquis au contact d'une femme aimée toutes les sciences féminines.
Malgré son silence, Marie s'étonna de lui voir une balafre sur la joue.
—Il paraît que tu as fait ton fanfaron, lui dit-elle, goguenarde; est-ce que M. de Raittolbe t'aurait manqué de respect.
La fille soulignait ses paroles d'une cruelle ironie, car elle trouvait, au fond, que son frère allait un peu loin dans ses complaisances pour celle qui payait.
—Non! il voulait me défendre de me marier, répondit amèrement Jacques.
—Tiens! grommela-t-elle, ce n'est pas ce qu'il me promettait de te dire. Ah! il voulait te défendre ça... eh bien, tu te f... de lui parbleu! Ta Raoule est trop empaumée pour ne pas légaliser vos amusements un jour ou l'autre. Je te conseille même de pousser la chose, j'ai mon idée.
—Quelle idée?
Marie se campa devant son frère, se haussant sur les pointes:
—Si tu épouses Mlle de Vénérande, une fille de la haute, riche à millions, moi, ta sœur, je pourrais bien me ranger, comme on dit, et devenir Mme la baronne de Raittolbe.
Jacques s'absorbait dans la contemplation d'une petite boîte d'écaille remplie de pâte verte.
—Tu crois!...
—J'en suis sûre; et dame, alors, on oublierait ensemble les mauvais jours, on serait tous de la belle société.
Jacques eut un éclair dans les yeux, son teint délicat se colora tout à coup.
—Je pourrai punir ses anciens amants quand j'aurai le droit d'être honnête!...
—Sans doute! mais de Raittolbe n'a jamais été son amant, imbécile! Il trouve les vraies femmes trop à son goût, je t'en réponds.
—Oh! pourquoi m'aurait-il frappé si fort? objecta le jeune homme, tandis qu'une larme brûlante montait à sa paupière.
Marie se contenta de lever les épaules, ayant l'air de prétendre que Jacques était naturellement destiné aux coups de fouet.
Raoule annonça par dépêche, le lendemain, qu'elle viendrait la nuit suivante.
En effet, vers huit heures du soir, l'hôtel de Vénérande était mis en rumeur par le retour précipité de mademoiselle. Tante Élisabeth, croyant à une catastrophe, courut à sa rencontre.
—Comment, mignonne, s'écria-t-elle, tu reviens déjà! quand on étouffe ici et qu'il fait si bon respirer dans les bois!...
—Oui, je reviens, ma chère tante. Notre amie la duchesse a ses nerfs d'une façon effroyable, parce que le baron de Raittolbe ne veut pas aller sonner du cor chez elle. Ce pauvre baron a des passions mystérieuses qui le retiennent loin de nous.
—Voyons, Raoule, ne sois pas médisante, soupira la chanoinesse intimidée.
Raoule se coucha de très bonne heure, prétextant une immense fatigue. A minuit, elle roulait en fiacre vers la rive gauche.
Jacques l'attendait, confiant dans la vengeance qu'elle lui apportait, car la dépêche disait: «Je sais tout.»
Sans se demander comment elle savait tout, Jacques comptait sur une explosion terrible pour celui qu'il accusait d'avoir été un amant heureux.
Raoule se jeta avec une fougueuse impétuosité dans l'atelier dont les lustres et les torchères, en signe de réjouissance, étaient brillamment illuminés.
—Jaja? où est Jaja? cria-t-elle, en proie à une impatience fiévreuse.
Jaja s'avança, souriant, les lèvres tendues.
Elle lui saisit les mains et l'ébranla d'une seule pression.
—Parle vite... Que s'est-il passé? M. de Raittolbe m'écrit qu'il regrette d'avoir discuté avec toi sur un sujet scabreux... ce sont ses propres termes. Tu vas me donner des détails, hein?
Elle se penchait sur lui, le dévorant de ses regards fulgurants.
—Tiens! qu'as-tu donc sur la joue... cette grande raie bleue?...
—J'en ai bien d'autres, viens dans notre chambre, et tu verras.
Il l'entraîna, ayant soin de refermer les portières après eux. Marie gardait son ricanement moqueur, mais elle était inquiète; elle se retira chez elle pour mettre l'oreille au trou de la muraille.
Jacques fit glisser un à un ses habits et alors Raoule eut le cri de la louve qui retrouve ses petits égorgés.
La peau fine de l'idole était zébrée de haut en bas de longues cicatrices bleuâtres.
—Ah! s'écria la jeune femme, grinçant des dents, on me l'a massacré!
—Un peu, c'est vrai, dit Jacques, s'asseyant sur le bord de son lit pour examiner à son aise les teintes nouvelles que prenaient ses meurtrissures. Ton ami de Raittolbe a la poigne solide.
—De Raittolbe t'a mis dans cet état, lui?
—Il ne veut pas que je t'épouse... il t'aime, cet homme!
Rien ne peut rendre l'accent avec lequel Jacques dit ces mots.
Raoule, à genoux, comptait les traces brutales de la baguette.
—Je lui arracherai le cœur, tu sais? Il est entré ici... réponds-moi? ne me cache rien!
—J'étais endormi. Lui sortait de la chambre de ma sœur. Nous avons eu une explication à propos de mariage... Puis, il a voulu me toucher pour me faire mieux comprendre... J'ai reculé parce que tu m'avais défendu de me laisser toucher, te rappelles-tu? Je lui ai même dit pourquoi il me déplaisait de sentir sa main sur mon bras...
—Assez, rugit Raoule au comble de la rage, cet homme t'a vu! Cela me suffit, je devine le reste. Il t'a voulu et tu lui as résisté.
Jacques partit d'un éclat de rire:
—Es-tu folle, Raoule? Si je t'ai obéi, en lui défendant de me toucher, ce n'est pas une raison pour croire qu'il... Oh! Raoule, c'est très laid, ce que tu oses supposer; il m'a frappé par jalousie, voilà tout.
—Allons donc! mes sens me disent trop ce que peuvent éprouver les sens d'un homme, fût-il honnête, en se trouvant face à face avec Jacques Silvert...
—Mais, Raoule...
—Mais... je te répète que ce que j'apprends me suffit.
Elle le força à se coucher de suite, alla chercher une fiole d'arnica et le pansa, comme s'il se fût agi d'un enfant au berceau.
—Tu ne t'es guère soigné, mon pauvre amour; il fallait appeler un médecin! dit-elle quand elle eut fini.
—Je ne voulais pas qu'on pût me regarder encore!... Pour tout remède, j'ai pris du haschich!
Raoule demeura une seconde en muette adoration, puis elle se rua tout à coup sur lui, oubliant les marques bleues, envahie d'un vertige frénétique, d'un désir suprême de l'avoir à elle par les caresses comme ce bourreau l'avait eu par les coups. Elle le serra tellement fort que Jacques cria de douleur.
—Tu me fais mal!
—Tant mieux, râla-t-elle. Il faut que j'efface chaque cicatrice sous mes lèvres ou je te reverrai toujours nu devant lui...
—Tu n'es pas raisonnable, gémit-il doucement, et tu vas me donner envie de pleurer!
—Pleure! Qu'importe, il t'a vu sourire!
—Oh! tu deviens plus cruelle que sa plus cruelle injure. Il t'affirmera lui-même que je dormais... Je n'ai pas pu lui sourire... ensuite j'ai mis ma robe de chambre!
Les explications naïves de Jacques n'étaient que de l'huile jetée sur le feu.
—Qui sait! Mon Dieu! songea la jeune femme, si cet être, que je crois soumis à ma puissance n'est pas un fourbe dépravé depuis longtemps!
Une fois le doute entré dans son imagination, Raoule ne se maîtrisa plus. D'un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu'elle avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses chairs marbrées, les pressa à pleines mains, les égratigna de ses ongles affilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés merveilleuses qui l'avaient, jadis, fait s'extasier dans un bonheur mystique.
Jacques se tordait, perdant son sang par de véritables entailles que Raoule ouvrait davantage avec un raffinement de sadique plaisir. Toutes les colères de la nature humaine, qu'elle avait essayé de réduire à néant dans son être métamorphosé, se réveillaient à la fois, et la soif de ce sang qui coulait sur des membres tordus remplaçait maintenant tous les plaisirs de son féroce amour...
...Immobile, l'oreille toujours collée au mur de sa chambre, Marie Silvert tâchait d'entendre ce qui se passait; soudain, elle perçut une exclamation déchirante.
—Au secours! Je souffre! Marie, au secours!
Elle fut glacée jusqu'aux moelles et, comme c'était une vraie femme, selon le mot de de Raittolbe, elle n'hésita pas à courir du côté de la tuerie...
CHAPITRE X
L'OCCASION du Grand Prix, l'hôtel de Vénérande donnait tous les ans une fête, à laquelle, en dehors du cercle intime, on conviait quelques nouvelles connaissances.

Moins cérémonieuse peut-être que les soirées où l'on prenait une simple tasse de thé, cette fête réunissait autour de la chanoinesse Élisabeth des gens non titrés et des artistes amateurs.
Depuis que Raoule était revenue de chez la duchesse d'Armonville, une tristesse morne ne la quittait pas, comme si, durant l'un des derniers orages qui s'étaient abattus sur Paris, son cerveau eût reçu une commotion terrible; pourtant, à l'approche de ce bal, elle sortit peu à peu de sa torpeur. Sa tante avait bien remarqué son allure soucieuse, mais sans en chercher l'explication; d'abord parce que l'explication de l'humeur de Raoule n'était pas dans l'ordre de ses dévotions quotidiennes, ensuite parce qu'elle comptait sur la fête en question, toujours très animée, pour distraire l'esprit changeant de son neveu.
Mlle de Vénérande daigna, en effet, surveiller et diriger les préparatifs. Elle déclara qu'on ouvrirait le salon du centre, ainsi que la pièce attenante à la serre où les fleurs exotiques, à l'éblouissante clarté du magnésium, apparaîtraient dans tout l'éclat de leurs véritables nuances. Raoule n'admettait pas qu'on pût donner un bal pour l'unique et monotone plaisir de réunir beaucoup de monde. Il lui fallait en plus l'attrait d'une originalité quelconque à offrir à ses invités.
En face la serre, dans la galerie de tableaux, un buffet, monté sur colonnettes de cristal, offrirait aux sportmen les plus altérés par la poussière de Longchamps une inépuisable fontaine de Roederer.
Raoule, en soumettant les invitations à sa tante, lui dit d'un ton dégagé:
—Je vous présenterai mon élève, vous savez? l'auteur du bouquet de myosotis. C'est un garçon si courageux, ce petit fleuriste, qu'il faut le récompenser. D'ailleurs, nous recevrons un architecte amené par de Raittolbe; c'est un parti pris, maintenant, les artistes sont accueillis dans la meilleure société, sans cela on serait envahi par les bourgeois qui sont bien pires encore!
—Oh! oh! Raoule, murmura sur un ton effrayé dame Elisabeth, ce n'est là qu'un élève, un inconnu.
—Mais, ma chère tante, c'est pour cela qu'il faut l'inviter, ce jeune homme, les plus grands talents ne seraient jamais arrivés si on ne les avait aidés à se faire connaître.
—C'est juste; cependant... il m'a semblé sortir de la plus basse classe, l'éducation doit lui manquer...
—Est-ce que vous trouvez mon cousin René bien élevé, ma tante?
—Non; il est même insupportable avec ses anecdotes de coulisses et ses mots d'acteurs, mais... il est ton cousin!
—Eh bien, l'autre, au moins, ne sera pas de ma famille, nous ne partagerons pas la responsabilité de sa mauvaise éducation, en supposant, ma tante, que ce garçon ne sache réellement pas se tenir dans notre monde.
—Raoule, je ne suis pas tranquille, moi..., dit encore la chanoinesse, le fils d'un ouvrier!
—Qui dessine comme s'il était fils de Raphaël.
—Et sera-t-il vêtu de façon convenable?
—Sous ce rapport, j'en réponds, affirma Mlle de Vénérande avec un rictus amer; puis, corrigeant sa phrase dans ce qu'elle pouvait avoir d'énigmatique:
—Ne gagne-t-il pas sa vie largement!
—Allons, je m'en remets à ton expérience, ma chère Raoule, conclut tante Élisabeth, le cœur gros.
Ce jour-là, le baron de Raittolbe, qui, depuis le retour de Raoule, n'avait pas mis les pieds à l'hôtel, se présenta. Très grave, très réservé, il remit aux mains de la tante des cartes d'entrée pour l'enceinte du pesage sans qu'un seul instant son regard affrontât celui de la nièce. Raoule abandonna le nouveau roman qu'elle lisait et, tendant sa belle main:
—Baron, dit-elle, j'ai obtenu de notre chère chanoinesse une invitation en règle pour votre architecte, vous savez M. Martin Durand.
—Mon architecte?... ah! oui, j'y suis... celui que j'ai rencontré dans un cercle artistique; un garçon d'avenir... il a concouru avec honneur pour la dernière Exposition universelle... Mais, mademoiselle, je n'ai jamais demandé...
—Je sais que vous n'avez pas insisté, interrompit Raoule d'une voix brève, pourtant je l'ai fait, moi... Votre ami (elle appuya sur ce titre) sera des nôtres avec M. Jacques Silvert, le peintre que nous avons été voir ensemble, boulevard Montparnasse.
Les figures de déesses qui ornaient le plafond s'en fussent détachées que de Raittolbe n'eût pas manifesté plus grande surprise. Cette fois, il regarda Raoule et forcément Raoule le regarda—deux éclairs s'échangèrent. Sans comprendre pourquoi la jeune femme n'avait pas répondu à sa lettre, ni pourquoi Jacques allait être «officiellement» des leurs, le baron pressentait une catastrophe.
—Je vous remercie pour ces messieurs, fit-il, tortillant sa moustache, je vous remercie; Jacques Silvert est un charmant camarade, Martin Durand, homme du monde accompli; leur ouvrir son salon, mesdames, c'est anticiper sur leur gloire future!
—Enfin, soupira Mme Elisabeth, vous me rassurez, mais ils ont des noms affreux, j'aurai peine à m'y habituer.
On causa quelque temps courses, Raoule discuta les chances des différentes écuries avec de Raittolbe, puis, celui-ci voulant prendre congé:
—A propos, baron, s'écria Raoule, très enjouée, connaissez-vous le nouveau pistolet Devisme?
—Non.
—Un chef-d'œuvre!
—Vous en avez un? riposta le baron qui ne voulait pas reculer.
—Passons par la salle de tir, répondit-elle, se levant à son tour, je veux vous le faire essayer.
Une vieille dame, vêtue de violet, dont le manteau laissait dépasser une croix de nacre, entrait en ce moment. Dame Élisabeth, toute ravie de ne plus avoir à parler des deux roturiers dont les noms l'horripilaient, vint à sa rencontre.
—Madame de Chailly, ah! que je suis heureuse, ma bonne présidente. Nous avons tant de choses à nous dire: imaginez-vous que le père Stéphane de Léoni est en route; il vient prêcher notre retraite d'automne!
Elle parlait avec la volubilité affairée des dévotes oisives.
—Tant mieux! conclut Raoule, ironique, laissant retomber la portière et disparaissant suivie du baron.
Plus fébrile qu'il n'eût voulu le paraître, celui-ci garda un silence absolu tant qu'ils furent dans les corridors sombres de l'hôtel.
La salle de tir était une espèce de terrasse voûtée, que Mlle de Vénérande, véritable maîtresse de la maison, avait fait disposer pour cet usage.
Arrivé là, le baron feignit d'examiner les panoplies, puis:
—Je ne vois pas le fameux pistolet? hasarda-t-il, rompant ce silence plein de menaces.
Raoule répondit en indiquant un siège; puis très pâle, mais sans que sa voix trahît la colère:
—Nous avons à causer...
—A causer... de messieurs les artistes?
—Oui, Martin Durand doit être la garantie de Jacques Silvert. D'ici à huit jours, il faut qu'ils aient fait connaissance. Occupez-vous de cette affaire, moi je n'en ai pas le temps.
—Ah!... voilà qui s'appelle une mission délicate, Raoule; si je m'en charge, ne m'attirerai-je pas les reproches de votre tante?
—Il a été une époque où la tante ne comptait pas pour vous, de Raittolbe.
—Diable! mais à l'époque dont vous parlez, Raoule, j'espérais devenir le mari de la nièce!
—Aujourd'hui, vous en êtes le plus intime camarade. Chacun admet que vous en usiez vis-à-vis de ma tante avec la liberté d'un commensal. Vous êtes de plus le mentor de mon cousin René. Ces jeunes gens sont de son âge, présentez-les lui... Enfin, arrangez-vous.
—Il suffit, répondit de Raittolbe s'inclinant.
Une minute, ces deux camarades s'examinèrent comme deux ennemis avant le combat.
Il était clair pour de Raittolbe que Raoule lui dissimulait quelque chose; il était clair pour Raoule que de Raittolbe se sentait coupable.
—Vous avez revu Jacques? demanda enfin le baron, affectant la plus complète indifférence.
Mlle de Vénérande jouait avec un pistolet chargé à poudre, et ce fut avec une non moins complète indifférence qu'elle visa l'ex-officier au cœur et tira. Un nuage de fumée les sépara.
—Très bien, fit-il sans sourciller; si vous vous étiez trompée d'arme, j'étais un homme mort.
—Oui, car je tirais à bout portant. C'est peut-être d'ailleurs un avant-goût de la réalité; ne vous croyez-vous pas destiné, mon cher, à mourir par le feu?
—Hum! un officier démissionnaire, c'est peu probable!
Malgré tout l'empire qu'il avait sur lui, de Raittolbe réprima difficilement un tressaillement nerveux. Ces mots: par le feu! le troublaient.
—J'ai revu Jacques, reprit Mlle de Vénérande, il est... indisposé, Marie le soigne, et je crois que lorsqu'il sera remis, ce «petit manant» se mariera.
—Hein! fit le baron, sans votre permission?
—Mlle Silvert épouse M. Raoule de Vénérande, cela vous étonne? Pourquoi cet air effaré?
—Oh! Raoule! Raoule!... C'est impossible! c'est monstrueux! c'est... c'est révoltant même! Vous! épouser ce misérable? Allons donc!!
Raoule, de ses prunelles ardentes, fixait le baron terrifié.
—Ne serait-ce que pour avoir le droit de le défendre contre vous, monsieur! s'écria-t-elle, ne pouvant contenir sa rage de lionne.
—Contre moi!
Alors, n'y tenant plus, de Raittolbe marcha droit à l'effrayante créature:
—Mademoiselle, vous oubliez, en m'insultant, que je ne puis vous traiter comme Jacques Silvert, il faudrait du sang pour effacer vos paroles... Quelle réparation allez-vous m'offrir?
Elle sourit, dédaigneuse:
—Rien! monsieur, rien... Seulement, je vous ferai remarquer que vous vous accusez avant que je ne pense à le faire moi-même.
—Nom d'un tonnerre! éclata le baron, hors de lui et oubliant qu'il était en présence d'une femme, vous vous rétracterez.
—J'ai dit, monsieur, riposta Raoule, que je le défendrai contre vous. Vous ne nierez point, j'espère, l'avoir frappé?
—Non! je ne le nie point... vous a-t-il expliqué pourquoi?
—Vous l'avez touché...
—Est-ce que ce jeune vaurien serait en diamant fondu? Est-ce que la main d'un honnête homme se posant sur son bras pour appuyer, d'un geste affectueux, une trop bonne parole, lui peut produire un effet tel qu'il tombe en pamoison! Ah! ça, suis-je fou, moi, et serait-il, lui, l'être raisonnable?
—Je l'épouse, répéta Mlle de Vénérande.
—Faites! pourquoi m'y opposerais-je, après tout? Épousez-le, Raoule, épousez-le.
Et de Raittolbe, comme ployant sous la honte d'avoir été mêlé à pareilles intrigues, se laissa retomber sur son siège.
—Ah! que n'avez-vous un père ou un frère, bégaya-t-il, tordant sous ses doigts la lame d'un fleuret.
L'acier cassa net et l'un des éclats vint frapper Raoule au poignet. Sous la dentelle, une goutte de sang perla:
—L'honneur est satisfait, déclara Mlle de Vénérande avec un rire sourd.
—Je commence, au contraire, à croire, repartit brutalement le baron, que l'honneur n'a rien à voir dans nos actes. J'abandonne la partie, mademoiselle, ajouta-t-il, et me décharge au profit de qui voudra du soin dangereux de présenter ici l'Antinoüs du boulevard Montparnasse.
Raoule hocha le front:
—Vous en avez peur?
—Taisez-vous... au lieu de penser à salir les autres, ayez plutôt pitié de vous-même et de lui!...
—Eh bien, monsieur de Raittolbe, j'exige cependant que vous m'obéissiez!
—La raison?
—Je veux vous voir tous les deux, face à face, dans mon salon; il le faut, sinon je garderai un soupçon éternel.
—Triple folle!... je n'obéirai pas...
Raoule vers lui tendait ses mains jointes, dont la peau transparente était maculée d'un peu de sang:
—De Raittolbe, l'être que vous avez frappé comme le plus vil des animaux, lorsque vous le saviez lâche et sans vigueur, moi je l'ai déchiré de mes propres ongles; j'ai tellement torturé ses malheureux membres, où chacun de vos coups creusait sa meurtrissure, qu'il a crié... on est venu et j'ai dû, moi, Raoule, céder devant l'indignation de sa sœur. Jacques n'est plus qu'une plaie, c'est notre œuvre; ne m'aiderez-vous pas à réparer ce crime!
Jusqu'aux fibres les plus secrètes, le baron se sentait remué. Raoule était capable de tout, il le savait et ne doutait pas une minute qu'elle eût pu arriver à une pareille exaltation.
—C'est horrible! horrible, murmura-t-il, nous sommes indignes de l'humanité... Que ce soit la lâcheté ou l'amour qui ait paralysé Jacques, nous ne devions pas, nous, des natures pensantes, nous laisser aller ainsi à l'emportement. Nous ne devions voir en lui qu'un être irresponsable.
Raoule ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de rage.
—Vous viendrez, fit-elle, je le veux! mais souvenez-vous que je vous hais et qu'à l'avenir je vous défends de le regarder comme un ami.
Le baron ne releva pas cette allusion, qui peut-être demandait une nouvelle goutte de sang.
—Votre tante est-elle instruite de ce mariage? interrogea-t-il d'un ton plus calme.
—Non, répliqua Raoule, je compte sur vos conseils pour l'y amener; du reste, il aura lieu... Marie Silvert l'exige.
Et, avec une amertume navrante:
—Je vous avoue l'immensité de ma chute, n'abusez pas de mon aveu, monsieur de Raittolbe.
—Puis-je quelque chose du côté de la sœur, Raoule? voulez-vous que je la signale à la police? ajouta de Raittolbe, gentilhomme jusqu'au bout.
—Non, rien, rien... le scandale est inévitable, cette créature est la petite pierre qui brise l'effort de la puissante roue d'acier. Je l'ai humiliée, elle se venge... Hélas! je croyais que pour une fille l'argent était tout, mais je me suis aperçue qu'elle avait, comme la descendante des Vénérande, le droit d'aimer.
—Aimer! mon Dieu! Raoule, vous me faites frémir.
—Je n'ai pas besoin de vous dire qui, n'est-ce pas?
Ils se turent, l'âme remplie d'un grand déchirement.
Ils se voyaient à terre tous les deux et sentaient leur poitrine oppressée par le pied d'un ennemi invisible.
—Raoule, murmura doucement de Raittolbe, si vous le vouliez bien, nous pourrions échapper au gouffre, vous, en ne revoyant plus Jacques, moi, en ne reparlant jamais à Marie. Une heure de folie n'est pas l'existence entière; unis par nos égarements, nous pourrions l'être aussi par notre réhabilitation; Raoule, croyez-moi, revenez à vous-même... vous êtes belle, vous êtes femme, vous êtes jeune. Raoule, pour être heureuse suivant les lois de la sainte nature, il ne vous manque que de n'avoir jamais connu ce Jacques Silvert: oublions-le.
De Raittolbe ne parlait plus de Marie: il disait: oublions-le. Raoule, sombre, eut un geste de désespoir:
—J'aime toujours irrésistiblement, fit-elle d'une voix lente; que cette passion aboutisse au ciel ou à l'enfer, je ne veux pas m'en préoccuper. Quant à vous, de Raittolbe, vous avez de trop près vu mon idole pour que je puisse vous pardonner: je vous hais!
—Adieu, Raoule, dit le baron, tendant vers elle sa main large. Adieu! moi, je vous plains.
Elle ne bougea pas. Alors il lui prit le poignet qu'il serra avec une réelle affection; mais, en sortant de la salle d'escrime, il vit le long de ses doigts qu'il regantait une légère trace sanglante.
Il se rappela tout de suite l'incident du fleuret brisé; cependant, une sorte de terreur superstitieuse s'empara de lui: l'officier de hussards eut un frisson dont il ne fut pas le maître.
CHAPITRE XI
ARTIN Durand était un type de bon garçon ne demandant qu'à faire son chemin au milieu de tous les mondes possibles. Après une heure de causerie avec Jacques Silvert, il l'avait pris sous sa protection et tutoyé. Selon lui, le compas seul pourrait mener loin. Les fleurs, si merveilleusement qu'elles pussent être exécutées, n'avaient qu'une valeur de bibelots inutiles qu'on paie une fois très cher à l'artiste qu'elles ruinent par leur amoncellement. Le reste de l'année on bâtit toujours des palais, mais on n'a pas toujours besoin de fleurs.

—Témoins, s'écriait-il, les faix de roses, les charretées de violettes, les tas de tulipes qui ornent vos lambris. Ah! mon cher, trop de fleurs! Je me sens asphyxié, rien qu'en les regardant!
Là-dessus, il allumait un cigare pour combattre l'odeur imaginaire des bouquets peints.
Jacques, devenu taciturne ainsi que tous ceux qui portent au cœur le poids d'une grande honte, ne répondait que par monosyllabes aux tirades de Martin Durand, et, quand celui-ci, émerveillé du luxe de l'atelier, lui demandait si son oncle était un nabab, il se sentait trembler devant ce nouvel ami, comme il eût tremblé devant un nouveau bourreau.
—Enfin, clamait Martin Durand, véritable gamin du peuple, plein d'exubérance et fier d'être arrivé à sa situation en jouant des coudes, nous allons nous lancer du même bond, mon cher! C'est de Raittolbe qui l'affirme. Un salon noble, des amateurs richissimes et de jolies femmes... La tête me tourne! Sapristi! Mme de Vénérande a le plus bel hôtel de tout Paris. Style renaissance, avec les chapiteaux aux fenêtres et des balcons de fer venant de chez Louis XV. Je ne sais pas si elle paye bien les études de myosotis; mais, je veux que le diable m'emporte si elle ne me charge pas de démolir un pavillon pour lui rebâtir une tour. Nous nous appuyons mutuellement... Vous lui déclarez que l'architecte à la mode c'est moi. Je lui révèle que le président de la République vous a commandé une gerbe de pivoines.
Jacques souriait douloureusement. Ce garçon expansif était heureux, il gagnait sa vie en se battant avec la pierre, il était fort, il était honnête, à toutes ses saillies il ajoutait un soupir au sujet de sa belle cousine, la fille du directeur de l'un des plus vastes magasins de la capitale. Noblesse, amour, argent, tout irait à lui, sur un signe de lui, parce qu'il était un homme.
La connaissance faite en détail, Martin Durand déclara qu'il viendrait prendre Jacques le jour du bal et, en revoyant son ami de Raittolbe, qu'il connaissait au moins autant que son ami Silvert, il lui dit d'un ton enchanté:
—Le petit est la plus superbe nature de modèle que j'aie jamais rencontrée; d'ailleurs, il n'a pas une ombre de talent... Mais je le formerai.
Les artistes ont assez généralement cette monomanie de vouloir que la bonne société tombe en admiration non devant leur mérite mais devant leurs mauvaises manières: ils tiennent surtout à faire école quand ils désirent enseigner ce qu'ils ne savent pas.
Martin Durand, caressant sa barbe brune, ajouta:
—Oui, oui, je le formerai; il a vingt-trois ans, il peut se corriger, je compte bien l'étonner joliment chez les Vénérande, quand tous les quartiers de noblesse de ces gens-là seraient en granit d'Égypte.
Pouvait-on étonner encore Jacques Silvert? De Raittolbe ne répondit pas.
Le soir du Grand Prix, dès dix heures le salon du centre et la serre aux plantes exotiques s'inondèrent des jets éblouissants de la lumière de magnésium, lumière blanche, fluide, plus claire et cependant moins aveuglante que celle de l'électricité et à laquelle ressortaient tout le relief des statues, tous les plis des draperies, comme si le jour lui-même eût voulu prendre part à la fête des Vénérande.
Les aïeux en pourpoint, les aïeules en fraise Médicis, du haut de leurs cadres, avec l'épée ou l'éventail, semblaient se désigner l'un à l'autre les échantillons de la roture parisienne qu'ils voyaient défiler à leurs pieds.
Décidément la fête sportive avait tout mêlé, ceux qui descendaient d'Adam et ceux qui descendaient des croisades. L'architecte Martin Durand et la duchesse d'Armonville, Mme Élisabeth la chanoinesse, et Jacques Silvert, le fils de joie. Avec une merveille entente de gens qui veulent s'égayer, chacun suivant ses moyens, aux dépens d'autrui, tous échangeaient les plus gracieux sourires de bienvenue. Debout auprès du fauteuil monumental de sa tante, Mlle de Vénérande les recevait avec cette grâce un peu hautaine qui tenait bien plus du gentilhomme de jadis que de la femme simplement coquette.
L'étrange créature, lorsqu'elle abandonnait le domaine de la passion et cessait de courir trop en avant de son siècle, revenait alors, tout à fait en arrière, à l'époque où les châtelaines refusaient de baisser la herse pour les troubadours mal mis.
Raoule portait, ce soir-là, une robe de gaze blanche vaporeuse, à traîne de cour, sans un bijou, sans une fleur. Un caprice bizarre lui avait fait lacer sur ses épaules décolletées une cuirasse de mailles d'or, d'une finesse telle qu'on eût cru son buste coulé dans un métal liquide.
Pour détacher la ligne de chair de la ligne du tissu, un cordon de brillants serpentait et les cheveux noirs, relevés en casque grec, étaient piqués d'un croissant de diamant à pointes phosphorescentes comme des rayons de lune. La superbe Diane semblait marcher sur un nuage; sa tête, au profil pur, dominait l'assistance et ce n'était pas sans une admiration anxieuse qu'on osait intercepter son regard strié d'étincelles. La chanoinesse, elle, s'enveloppait pudiquement d'un suaire de dentelles qui voilait une robe de couleur pensée. Son petit visage doux, parcheminé, aux yeux d'un bleu de ciel pâle, s'abritait sous le blason de son fauteuil, tandis qu'au contraire ce blason semblait craquer sous l'effort puissant du bras de Raoule.
A leur droite, se groupaient le cousin René, spécimen rare de la haute gomme sportive, expliquant, à qui voulait l'entendre, comment Simbad le marin avait gagné d'une longueur et pourquoi cette année le maillot de soie d'or était divinement porté... De Raittolbe, sévère, son masque de Slave impénétrable, songeant à la Gorgone antique lorsqu'il regardait Mlle de Vénérande. Puis le vieux marquis de Sauvarès, sautillant comme un gros oiseau de nuit aveuglé par la lumière crue, tout en couvant de ses yeux ternes, avivés parfois d'un éclair de lubricité, l'épaule ronde de sa filleule Raoule.
Autour d'eux murmurait un essaim de femmes en toilettes exquises, s'entretenant avec une persistance dont s'agaçaient les hommes, des exploits de John Mare, le jockey vainqueur.
On reconnaissait dans la foule les artistes amateurs à leurs déplacements perpétuels formant remous auprès des traînes de tulle ou de dentelles, évolution ayant pour but de se rapprocher de telle ou telle étoile reconnue.
Quant aux véritables artistes, ils opéraient, mais en sens inverse, les mêmes déplacements, en sorte que le salon se transformait par instant en un autre champ de courses, genre discret. Durant l'une de ces fluctuations, Raoule, dont le regard embrassait tout, fit un signe à de Raittolbe. Celui-ci tressaillit, puis regarda dans la direction que suivait l'index à peine remué de la jeune femme. Il était là, Martin Durand le poussait avec des gestes virulents:
—Mais va donc! malheureux, va!... grommelait-il, il te faut entamer la conversation avec elle, bon gré, mal gré, pendant que j'étudierai ce buste-là. Sacrée noblesse!... Il n'y a qu'elle pour vous tailler des cariatides pareilles. Quel galbe! mes enfants. Quelle poitrine, quelles épaules, quels bras! Je la vois d'ici soutenant le balcon du Louvre restauré. Comme elle vous fige le sang rien qu'en se pliant sur une hanche... Va donc, je te suis...
Jacques refusait d'avancer; ahuri par les flots de clarté magique de ce salon resplendissant, marchant sur les robes étalées, grisé par les senteurs capiteuses que répandaient ces chevelures poudrées de pierreries, l'ancien ouvrier fleuriste se croyait encore en proie au vertige paradisiaque que lui donnaient les fumées du haschich.
—Es-tu nigaud! mon pauvre petit peintre, disait Martin Durand, très vexé d'avoir à constater ce manque d'audace chez un camarade. Un peu d'aplomb, morbleu! dévisage les femmes, bouscule les hommes, tiens, imite-moi... Est-ce que deux gars de notre espèce craignent le feu de la rampe? Ah! voilà M. de Raittolbe; nous sommes sauvés.
En réalité, la tête de l'architecte n'était pas plus solide que celle du peintre, mais il avait l'inimitable aplomb de tous les démolisseurs qui savent un peu rebâtir.
Le baron de Raittolbe lui serra la main, évitant de toucher celle de son ami.
—Messieurs, enchanté de vous voir, je me charge de votre présentation...
Et il les entraîna jusqu'à Raoule.
—Mademoiselle, dit-il assez haut pour être entendu du groupe principal d'invités, je vous présente M. Martin Durand, architecte, à qui la capitale doit quelques beaux monuments de plus, et M. Jacques Silvert.
Il résulta de cette présentation brève qu'on ne s'occupa point du personnage à monuments, puisque, tout de suite, on sut ce dont il était capable. On braqua plus volontiers le monocle sur celui qui ne portait qu'un nom ignoré. Jacques demeura immobile, les yeux dans les yeux de Raoule, qu'il n'avait pas revue depuis la nuit sinistre.
Il eut un frisson d'homme réveillé en sursaut.
Sa chair vibra, il redevint le corps dompté de cet esprit infernal qui lui apparaissait là, vêtu d'une armure d'or comme d'une égide emblématique.
Il se rappela tout à coup que devant elle il était complet, que lui redevenait sa joie comme elle était sa souffrance. Son ivresse des premiers pas s'évanouit pour faire place à l'amour servile de la bête reconnaissante. Les plaies se fermèrent au souvenir des caresses. Une expression à la fois heureuse et résignée fit épanouir sa belle bouche. Sans songer qu'on s'occupait de lui, Jacques murmura:
—Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous fait venir ici, moi qui ne suis rien et que vous ne trouvez même plus digne du martyre?
Une vague rougeur monta aux tempes de Raoule; elle répondit balbutiant:
—Mais, monsieur, il faut croire qu'en admirant vos œuvres, ma tante a conclu que vous étiez beaucoup...
—Je vous remercie, madame, ajouta Jacques se tournant vers la chanoinesse, stupéfaite de le voir aussi élégant sous son habit de bal; je vous remercie, mais je regrette que vous soyez meilleure que Mlle Raoule!
—C'est fort naturel! bégaya la sainte, à cent lieues de ce qu'il voulait dire et habituée par son monde à répondre sans entendre.
Seulement de Raittolbe, le marquis de Sauvarès, le cousin René et Martin Durand dressèrent une oreille inquiète.
—Meilleure que Mlle Raoule!... Hein? fit René avec un rictus suffisant. Il est assez commun, ce Jacques Silvert. Meilleure... comprends pas!...
—Ni moi, grogna le vieux marquis; anguille sous roche!... peut-être! Eh! Eh!... Adonis, ma parole, un Adonis!
Martin Durand tiraillait sa jolie barbe.
—Je suis enfoncé! se dit-il, le petit en tient et ils ont tous l'air de jouer au plus matois, ici; quel galbe, quelle cariatide, mes enfants!
De Raittolbe, abasourdi par l'aplomb subit de ce dépravé de bas étage, s'avouait pourtant que cela le raccommodait presque avec lui. Des femmes se rapprochèrent de Jacques, la duchesse d'Armonville, contemplant les traits merveilleux de ce roux que la blancheur sidérale de l'illumination rendait blond comme une Vénus du Titien, décida les hésitantes par une exclamation garçonnière qui lui allait à ravir, car elle avait les cheveux courts et frisés:
—Parbleu, mesdames, je suis émerveillée!
A ce moment, l'orchestre, dissimulé dans une tribune dominant la salle, laissa tomber du haut des frises les préludes d'une valse; des couples s'ébranlèrent, et Raoule, profitant de l'agitation, s'éloigna de sa tante, suivie d'une petite cour. Jacques se pencha vers elle.
—Tu es bien belle... glissa-t-il ironiquement, mais je suis sûr que ta robe t'embarrassera pour danser!
—Tais-toi, Jacques! supplia Mlle de Vénérande, éperdue, tais-toi! Je croyais t'avoir appris autrement ton rôle d'homme du monde!
—Je ne suis pas un homme! je ne suis pas du monde! riposta Jacques, frémissant d'une rage impuissante; je suis l'animal battu qui revient lécher tes mains! Je suis l'esclave qui aime pendant qu'il amuse! Tu m'as appris à parler pour que je puisse te dire ici que je t'appartiens!... Inutile de m'épouser, Raoule; on n'épouse pas sa maîtresse, ça ne se fait pas dans tes salons!...
—Ah! tu m'effrayes!..... maintenant, Jacques! Est-ce ainsi que tu dois te venger? Marie serait-elle morte? Notre amour ne serait-il plus l'amour maudit? N'ai-je pas vu couler ton sang? et serait-il possible de revivre les folies de notre bonheur? Non! ne me parle plus! Ton souffle embaumé de jeune amour me donne la fièvre!...
De Raittolbe, le plus près d'eux, murmura:
—Soyez prudents, on vous épie!...
—Alors, valsons!—dit Raoule emportée brusquement par la sauvagerie de sa volupté qui renaissait plus immense en présence du tentateur.
Jacques, sans formuler une seule demande de circonstance, enlaça Raoule, qui se ploya sous son étreinte comme un roseau, et le cercle s'ouvrit.
—Mais c'est un enlèvement! fit le marquis de Sauvarès, ce Jacques Silvert s'attaque à notre déesse comme à une simple mortelle!...
—La cariatide prend des pieds! soupira Martin Durand, navré d'avoir été témoin d'une aussi profanante métamorphose.
René essayait de rire:
—Amusant! très amusant! Excessivement drôle. Ma cousine l'apprivoise pour le mieux dévorer! Un de plus... Quand nous serons à cent, nous ferons une croix! Très amusant!...
De Raittolbe les regardait valser d'un œil rêveur. Il valsait bien, ce manant, et son corps souple, aux ondulations féminines, semblait moulé pour cet exercice gracieux. Il ne cherchait pas à soutenir sa danseuse, mais il ne formait avec elle qu'une taille, qu'un buste, qu'un être. A les voir pressés, tournoyants et fondus dans une étreinte où les chairs, malgré leurs vêtements, se collaient aux chairs, on s'imaginait la seule divinité de l'amour en deux personnes, l'individu complet dont parlent les récits fabuleux des brahmanes, deux sexes distincts en un unique monstre.
—Oui! la chair! pensait-il, la chair fraîche, souveraine puissance du monde. Elle a raison, cette créature pervertie! Jacques aurait beau posséder toutes les noblesses, toutes les sciences, tous les talents, tous les courages, si son teint n'avait pas la pureté du teint des roses, nous ne le suivrions pas ainsi de nos yeux stupides!
—Jacques! répétait Raoule, cédant à une griserie de bacchante... Jacques, je t'épouserai, non parce que je redoute les menaces de ta sœur, mais parce que je te veux au grand jour, après t'avoir eu pendant nos mystérieuses nuits. Tu seras ma femme chérie comme tu as été ma maîtresse adorée!
—Et tu me reprocheras ensuite de m'être vendu, n'est-ce pas?
—Jamais!
—Tu sais que je ne suis pas guéri!... que je suis laide! A quoi puis-je te servir!... Jaja est abîmé!... Jaja est affreux!—reprenait-il d'un ton câlin, en la pressant plus fort.
—Je te jure de te faire tout oublier! Ce serait si doux d'être ton mari! de t'appeler en cachette Mme de Vénérande!... car ce sera mon nom que je te donnerai!...
—C'est vrai! je n'ai pas de nom, moi!
—Allons! ta sœur est notre providence! elle m'a fait faire une promesse que je ne rétracterai pas... mon ange! mon dieu! mon illusion préférée!
Quand ils s'arrêtèrent, ils se crurent dans l'atelier du boulevard Montparnasse et se sourirent en échangeant un dernier serment.
—Vous savez que le lion de la soirée c'est M. Jacques Silvert? déclara Sauvarès au centre d'un groupe de sportmen scandalisés.
—D'où sort cet Antinoüs? demandèrent les viveurs, curieux de recueillir quelque histoire ténébreuse sur le compte de ce nouveau favori.
—Du bon plaisir de Mlle de Vénérande, riposta le marquis, et le mot fit bientôt fortune.
Mais soudain l'arrivée de Jacques, les troublant par mégarde dans leurs réflexions dédaigneuses, les réduisit au silence. Ils allaient se replier en masse pour prouver leur mépris à cet obscur barbouilleur de myosotis lorsqu'ils ressentirent en même temps une commotion bizarre qui les cloua sur place. Jacques, la tête renversée, avait encore son sourire de fille amoureuse; ses lèvres relevées laissaient voir ses dents de nacre, ses yeux, agrandis d'un cercle bleuâtre, conservaient une humidité rayonnante, et, sous ses cheveux épais, sa petite oreille, épanouie comme une fleur de pourpre, leur donna, à tous, le même tressaut inexplicable. Jacques passa, ne les ayant pas remarqués; sa hanche, cambrée sous l'habit noir, les frôla une seconde... et d'un même mouvement, ils crispèrent leurs mains devenues moites.
Quand il fut loin, le marquis laissa choir cette phrase banale:
—Il fait bien chaud, messieurs. D'honneur, c'est intolérable!...
Tous reprirent en chœur:
—C'est intolérable!... D'honneur, il fait trop chaud!
CHAPITRE XII
OYONS, mon petit! Voyons, cordieu! De la poigne... Vous êtes un homme et non pas une statue! A votre place je serais déjà furieux de sentir ce fer si près de ma peau. Imaginez-vous que je deviens un ennemi mortel, un monsieur digne des coups les plus violents. Je vous ai pris une femme adorée, je vous ai jeté dix cartes à la figure, je vous ai appelé: lâche ou voleur, au choix. Tonnerre! Ripostez donc!

Et de Raittolbe, le maître, s'exaspérant pour Jacques Silvert, l'élève, se ruait dans des assauts terribles.
—Vous n'êtes pas patient, baron! murmurait Raoule, qui présidait à la leçon, vêtue d'un élégant costume de salle. Moi, je lui permets de se reposer; assez pour aujourd'hui!
Raoule prit une épée, tomba en garde devant de Raittolbe, et, comme pour venger Silvert, elle chargea l'ex-officier avec une impétuosité folle.
—Diable, cria celui-ci, touché trois fois coup sur coup, vous vous emballez trop vite, ma chère, je ne vous ai rien dit, ce me semble, de tout ce que je viens de raconter à ce pauvre Jacques!
A cet instant même, on annonça le déjeuner: le cousin René et plusieurs intimes entrèrent; on félicita les champions pendant qu'un domestique, s'avançant discrètement vers Jacques, lui glissait un mot à l'oreille. Raoule, encore très échauffée, ne vit pas le jeune homme pâlir et passer rapidement dans un fumoir attenant à la salle d'escrime.
Jacques avait enfin obtenu de la chanoinesse Élisabeth les grandes entrées de la maison; il était fiancé officiellement à Raoule, depuis un mois. Après le bal des courses, pendant lequel tous les amateurs de scandale avaient été scandalisés par l'introduction de ce petit Silvert, Raoule, folle comme les possédées du moyen âge qui avaient le démon en elles et n'agissaient plus de leur propre autorité, s'était déclarée brusquement, un matin, au chevet de la malheureuse dévote. Ce matin se trouvait très froid, très sombre, très terne. La chanoinesse, sous ses couvertures à écussons, rêvait de cilice et de pavé glacé; elle fut réveillée par la voix sonore de son neveu, commandant un feu d'enfer à sa femme de chambre.
—Pourquoi du feu? c'est mon jour de mortification, ma chère enfant, dit la tante, ouvrant ses paupières transparentes et livides comme des hosties.
—Parce que, chère tante, je viens causer avec vous de choses graves, et ces choses graves seront une mortification si naturelle qu'elles vous suffiront amplement!
Tout en riant d'un rire mauvais, la jeune femme s'asseyait dans un fauteuil, ramenant sur ses pieds frileux le pan de sa robe de chambre doublée d'hermine.
—A cette heure? juste ciel! Tu as eu le réveil bien prompt, ma chérie! Voyons, je t'écoute.
Et la chanoinesse se dressa sur son traversin, les yeux dilatés par l'épouvante.
—Je veux me marier, tante Élisabeth!
—Te marier! Oh! tu es inspirée par saint Philippe de Gonzague, que je prie à cette intention chaque vigile. Te marier! Raoule! Mais je pourrai donc réaliser mon vœu le plus cher, quitter ce monde de vanités et me retirer aux Visitandines, où j'ai mon voile tout prêt. Béni soit le Seigneur! Sans doute, ajouta-t-elle, c'est le baron de Raittolbe qui est l'élu?
Et elle sourit d'un air un peu malicieux.
—Non, ce n'est pas de Raittolbe, ma tante! Je vous préviens que je ne tiens pas à m'ennoblir davantage. Les affreux noms me plaisent beaucoup plus que tous les titres de nos inutiles parchemins. Je désire épouser le peintre Jacques Silvert!
La chanoinesse fit un bond dans son lit, leva ses bras de vierge au-dessus de sa tête pudique et s'écria:
—Le peintre Jacques Silvert? Ai-je bien entendu? Ce bellâtre sans sou ni maille à qui tu as fait l'aumône?...
Un moment, la stupeur paralysa sa langue; elle reprit, en s'affaissant sur elle-même:
—Tu me feras mourir de honte, Raoule!
—Ma tante, dit alors l'indomptable fille des Vénérande, la honte serait peut-être de ne pas l'épouser!