Front matter (continued 2)
Reading edition
Je n’aurai point de satisfaction à la posséder demain, après des combats, si je n’apprends qu’elle s’était de longtemps donnée en pensée, sans que j’eusse rien fait pour cela.
Et, à ce propos, j’entends le subterfuge impertinent que le premier don Juan venu me fournit… L’Église, en certains cas, vous conseille : « Fréquentez les sacrements d’abord, et la grâce vous viendra. » — Où en suis-je tombé pour m’arrêter seulement à une pareille turpitude ?
Même jour, le soir.
Beethoven m’a sauvé. Du fond de la loge, au concert, je regardais madame de Pons, sa nuque découverte en carré, son bras, l’étoffe soyeuse tendue sur le genou, et sa bouche dont la seule image me fait pâlir…
Mais la voix divine, c’est-à-dire ce rythme, le plus ferme pas qui ait été fait vers l’harmonie souveraine qui crée peut-être un peu Dieu chaque jour, a soulevé mon désir, — comme un coup de vent prend une fumée, la tord, l’allège et la fait se perdre en spirales éthérées dans l’azur, — et, sans le détruire, sans l’atténuer même, par la vertu de la seule douleur magnifiée, m’a rendu mon amour d’autrefois, — d’hier encore…
J’ai pu parler, j’ai pu causer, comme avant. Elle m’a dit tout à coup :
— On vous retrouve.
Elle m’a laissé plonger dans ses yeux, un moment assez long pour que j’y puise un peu de ce qu’elle pense de moi. Mais je lui ai dit :
— C’est vous qui regardez en moi, non pas moi en vous !
Elle a souri, tristement, car cela lui laissait découvrir que mon trouble était revenu.
Non, en vérité, je n’ai pas vu en elle ! Mais, de mille petits faits, je conjecture qu’elle pense de moi précisément ce que j’ai si longtemps pensé d’elle, — et c’était dans les moments où je croyais l’aimer le plus : — « C’est surtout sa pensée que j’aime… » Ne croyais-je pas, par cela seul, la combler d’amour ?… Et moi, je n’en suis pas satisfait !…
18 septembre.
Elle ne craint pas de se montrer avec moi. Nous sommes sortis plusieurs fois, seuls, dans la campagne, et en ville. Pas un autre être ne fut plus sûrement créé pour m’appartenir. Pas un homme, à moins qu’elle ne m’en cache bien adroitement le souvenir, ne fut mêlé si étroitement que moi à sa vie…
Ah ! qu’est-ce donc qui m’empêche de lui dire, en nos causeries si libres : « Voyons ! j’ai plus de force aujourd’hui : expliquez-moi pourquoi vous ne croyez pas m’aimer ?… » Mais je me pare de l’orgueil de n’avoir pu, là-dessus, supporter davantage…
19 septembre.
Elle plongeait une lourde vieille louche d’argent dans un bassin où des fraises flottaient sur le champagne, et, en même temps, elle soutenait la coupe qu’elle allait m’offrir. Nous étions seuls dans la petite salle à manger de la villa Cervollet no 2 ; la dentelle de sa manche trempa dans le liquide ; je vis l’accident, mais négligeai de le signaler aussitôt, et ne fis : « Oh ! oh ! » que lorsqu’elle avait déjà retiré la louche et en versait le contenu dans la coupe. C’était faire : « oh ! oh ! » un peu tard, l’opération étant délicate, les deux bras tendus, occupés, la louche pesante et mal commode. Madame de Pons vit le champagne se répandre, par la dentelle, goutte à goutte, sur la nappe, et prit un air si désolé que je me précipitai pour étancher la dentelle humide avec n’importe quoi, mon mouchoir. Mais je n’avais pas achevé de presser la dentelle, que je tombai comme un homme ivre, la bouche au creux de ce bras demi-nu…
Elle dut reposer la louche dans le bassin, la coupe sur la table, mais je n’en vis rien. Nous nous trouvâmes, madame de Pons et moi, assis, chacun sur une chaise. Elle frappait, avec trois doigts, de petits coups sur sa poitrine. Je crois que son cœur battait fort et la gênait ; ses yeux me parurent cernés ; je la vis tout à coup sourire et elle dit simplement :
— Eh bien, voilà !…
Son ton, son visage, son geste commentaient ces mots si peu lyriques et qui me parurent grands. Cela signifiait :
« Je m’attendais, vous le pensez bien, à ce qui est arrivé : cela était inévitable ; je m’y suis exposée en vous laissant vivre si près de moi. Et, vous voyez, je ne récrimine pas, je ne vous fais aucun reproche… Mais cela va tout nous gâter… »
Cependant j’allais, moi, saisir de nouveau son bras et m’approcher de sa bouche : elle ne me l’eût peut-être pas refusée, et un fait accompli a bien de l’influence sur les idées et sur les sentiments. Elle aspira, à ce moment, comme pour parler : j’arrêtai mon élan ; je ne fis pas ce que j’allais faire, — et j’eus tort !… Elle parla, mais une circonstance extérieure avait détourné sa pensée ; elle me dit :
— J’entends maman qui revient du jardin.
En effet, madame Delaunay entra.
20 septembre.
Je suis tenté de croire : « Tout est perdu, faute d’un mouvement plus prompt. Un baiser échangé l’eût enchaînée, peut-être… »
Elle m’a dit, en me tendant la main, aujourd’hui :
— Mon ami, dispensez-moi de vous parler de mes sentiments. Je ne me crois pas le droit de savoir si j’en ai. C’est tout ! C’est tout. La raison que je vous donne est la vraie : elle ne vous blesse pas, j’espère ; elle ne peut pas vous désespérer.
Même jour.
Si je prends la peine de compter les mois écoulés depuis la disparition de son mari, je conclus qu’une femme de la race de madame de Pons ne peut vraiment tomber aujourd’hui entre les bras d’un amant…
Si indigne que soit son mari, elle n’eût pas été femme à le tromper jamais, à la condition qu’il fût demeuré là, qu’il eût gardé quelque décence : ce peu de décence, elle eût cru devoir le lui rendre au centuple.
En vérité, sait-elle seulement s’il n’est pas mort ?
Quant à moi, demeurer désormais près d’elle, c’est m’exposer infailliblement à renouveler la scène de la salle à manger. M’exposer à cela, après les paroles qu’elle m’a dites, c’est gâcher tout ce qui est déjà le passé de mon amour et ce qui en pourra être l’avenir…
Même jour.
J’ai baisé le creux de ton bras ! J’ai le goût de ta chair sur les lèvres ! Il y a un moment qui ne peut plus être anéanti, c’est celui où mon désir de toi m’a fait voir le duvet doré de ton bras, penser à ta gorge penchée sur la coupe, penser à ta bouche entr’ouverte et prononcer tout à coup, et tout bas, pour la première fois, ton nom !… Le moment est venu. Pourquoi ce moment vient-il ? Est-ce que, l’esprit étant tout saturé d’amour, l’amour enfin se répand dans les sens ? Moi, je suis envahi !…
Je vois ta bouche, et tes dents ! Je pense à ta gorge… Je crois baiser encore ton bras, le plus beau des bras que j’ai vus !…
21 septembre.
D’autres comptent jusqu’à cent pour se procurer le sommeil ; moi, je m’oblige à noter sur mon carnet, minute par minute, l’heure qui coule, pour ne pas penser. Cette heure est la dernière que je passerai dans ce pays. Je m’en vais.
C’est le moment du ramage des oiseaux : on dirait que la musique du restaurant, au bord du lac, s’est tue en leur faveur. La lumière, sur l’eau, est grise et rose ; au-dessus de la Dent du Chat, des nuages illuminés en dessous par le soleil déclinant, déjà caché pour nous, ont l’air d’un troupeau de moutons fuyant, le feu au ventre. Silence, tout à coup, immobilité apparente des choses :
O temps, suspends ton vol…
Il y a deux femmes qui se baignent et dont on ne distingue que le bonnet imperméable, entre les roseaux ; un éclat de rire me les signale à l’instant où reprend la piaillerie dans les arbres ; presque aussitôt la musique recommence à sévir ; les oiseaux se chamaillent de plus belle, et l’une des deux femmes pousse des cris aigus… Une barque passe, portant un monsieur et une dame en blanc, coiffés tous deux de chapeaux canotiers…
Bruits discordants, czardas irritantes, images triviales, vous-mêmes, quand vous serez éteints, achevés, effacés, serez touchants dans mon souvenir !…
A la pointe de la jetée, sur la gauche, il y a deux pêcheurs à la ligne, debout, inertes…
Un coup de fusil a retenti dans la campagne ; l’aboiement du chien se prolonge, et c’est en l’écoutant que je m’aperçois que les oiseaux sont couchés, que les musiciens sont partis… Je me retourne : je suis presque seul ; une vieille femme réempile les chaises… Quoi ! tout est fini déjà ?… J’ai presque plaisir à entendre de nouveau le rire des baigneuses : une action qui a quelque durée me rassure…
Mais la barque qui portait le monsieur et la dame en blanc vient de repasser à vide. Ils ont fait leur belle promenade aussi, les deux canotiers, payé leur heure qui ne se renouvellera pas… Et mes baigneuses ont pris leur bain : les voici qui montent à l’échelle, au bout d’une petite estacade de bois, et, dans le temps que je le note, leur maillot rouge a disparu sous le peignoir en tissu éponge et elles-mêmes derrière les cabines.
Rien ne demeure, une minute, semblable à soi-même : l’eau bleuit, le gris de l’air est devenu plus dur ; la moitié du lac qui reflète l’ombre de la montagne se plombe, et le troupeau de moutons aériens, là-haut, se carbonise et se racornit : — c’est un vol de corbeaux dans un ciel d’encre délayée ; — le vent plus frais fait courir sur l’eau de grandes ondes pressées qui viennent de loin, vers moi, comme des messagères de je ne sais quelle importante nouvelle, et qui meurent à mes pieds, une à une, avant d’avoir parlé. L’encre du ciel s’épaissit ; d’espoir, il ne restait que des balayures roses au bout du lac : elles viennent de se laisser voiler par une gaze couleur de lilas qui monte des eaux et de la montagne, monte, envahit tout et se perd dans le ton d’encre violacé du ciel…
Deux femmes passent derrière moi. L’une dit :
— Un dessinateur…
Et l’autre :
— Il a pris notre portrait dans l’eau.
Je ferme mon carnet… J’aurai conservé ainsi, tel quel, l’aspect extérieur d’une des heures pour moi les plus désolées.
24 septembre.
Comme un malade qui sent ses jours comptés, j’ai éprouvé le besoin de revoir le pays où je suis né, où j’ai vécu ma première jeunesse, et que j’ai quitté depuis plus de vingt ans. Ce qui m’amène ici, parbleu ! je le sais : c’est d’amour que j’ai besoin ; je meurs du désir que quelque chose, à défaut de quelqu’un, m’enveloppe d’un certain air de tendresse, et je nourris l’illusion qu’un pan de mur, une terrasse, un vieux jardin, ou la rivière qui coule au pied de ma petite ville, vont s’émouvoir à mon aspect chagrin !…
25 septembre.
La douceur, la délicatesse, la majesté tranquille et bienveillante de ces grands paysages de Loire ! Ces longs lointains, ces lignes et couleurs célestes où la silhouette vieillotte des moulins à vent joint une impression de contes de fées, presque souriante ! La courbe de ces eaux si rares, ramifiées en cent bras fluets autour des sables en fuseaux blonds comme des cheveux ; ces groupes de peupliers fournis et frais, merveilleux écrans où la lumière joue en se tamisant sur vingt plans divers ! ô grâce, charme ensorcelant, que la chevauchée éperdue des tons qui fuient en se dégradant, vers un horizon bas, fait de la courbure même de la terre !… Raison souveraine qui présidez à l’ordonnance de ces vallées splendides ! Calme parfait, possession de soi-même, retenue, discrétion, placidité apparente !…
Mais, ô vous, petite barre horizontale aperçue un peu partout au bord des levées, petite barre gravée dans la pierre tendre des murailles, à hauteur d’homme, et qui portez l’inscription mémorable : « Crue de 1856,… 66,… 76. » Elles sont deux, trois, quatre, parfois, au coin des maisons, les petites barres commémoratives de désastre, pareilles aux mesures superposées de la croissance d’un enfant. Que l’on ne se fie pas à ce fleuve de sable, à ces ruisselets alanguis, à ces nonchalantes beautés !
Langeais, 26 septembre.
Tous mes ravissements à la vue, au son, au parfum des choses, je les ai eus ici, à huit ans, dans le jardin potager d’un vieil oncle, pendant que le jardinier nommé Cadoudal, chaussé de gros sabots, et portant deux arrosoirs énormes, marchait dans une étroite allée en posant méticuleusement ses pieds l’un devant l’autre, avec la précision d’un balancier de pendule, et arrosait les radis. L’ondée, excessive, mouillait, au delà des radis, les gousses pendantes des petits pois en branches qui rendaient l’eau par leur pointe fine, et peu à peu, comme au compte-goutte, et elle atteignait d’autre part, les feuilles velues des melons qui, elles, au contraire, conservaient l’eau, en belles gouttes rondes, entre leurs poils. Que les melons sentaient donc bon, leur arôme mélangé à celui de la terre humide ! On disait « messieurs les melons » parce qu’ils étaient importants, obèses, objets de soins et d’admiration particulière, et parce qu’ils avaient des cloches de verre, blanchies à la chaux, intérieurement, et qu’on soulevait, ou baissait, ou inclinait sur des crémaillères, au mieux des intérêts de ces potentats ; et, dans ce « messieurs les melons », il y avait le sourire de Touraine, particulier aux gens du cru, qui, d’un mot souligné à peine, entend dire beaucoup, et finement, touchant surtout la comédie des hommes.
Mon goût du passé, des choses anciennes, et cette folle émotion qui me tire des larmes de joie à la vue d’une cour pavée où l’herbe pousse, je l’avais dans ce temps-là et dans ce jardin de Langeais ; cela descendait à moi du château, de ses beaux toits, de ses tours à poivrières et de ses ruines, que l’on voyait par-dessus la crête arrondie des marronniers roses.
Pourquoi les pas sur le gravier, venant d’une sombre allée sous ces marronniers, me causaient-ils déjà l’angoisse de l’imprévu, l’appréhension de ce qui va arriver tantôt, ce soir ou demain, mêlée à une impatience ardente de le voir arriver ? pourquoi me cachais-je, et pourquoi quittais-je rapidement ma cachette pour courir voir ? pourquoi étais-je si déconvenu, si triste, pour peu que ces pas sous l’allée ne fussent que de quelqu’un que l’on voyait tous les jours ? pourquoi la vue d’une fillette, d’une jeune fille, ou d’une dame qui passait pour jolie, en me faisant rougir de confusion, me comblait-elle tout à coup d’un avant-goût d’avenir et de félicités certaines mais inimaginables ? Pourquoi la même impression, augmentée il est vrai, d’une certaine notion d’infini, m’était-elle procurée par la vue du train de Nantes que l’on apercevait du haut d’un belvédère ?
Pourquoi, si ce n’est parce que mon amour présent germait dès ce temps-là ?…
Beaumont, 29 septembre.
Ma première visite a été pour le cimetière. Au bas d’une petite rue montante, j’ai demandé la clef à un serrurier tout grisonnant et je lui ai dit : « C’est vous le fils Tiffeneau ?… » La dernière fois que j’avais pris, dans cette boutique, la clef du cimetière, c’était son père qui la remettait ; mais je n’ai pas osé dire : « Et votre père ?… »
Et j’ai monté cette côte bordée de vieux murs de clos, et d’orties, où, autrefois, j’accompagnais tantôt l’un, tantôt l’autre, en les aidant à porter des fleurs ou bien la bouteille d’eau destinée à emplir un pot de fer-blanc qu’on maintenait toujours fleuri « là-haut »…
La porte est neuve, le mur est neuf : le cimetière est bien agrandi ! Je m’y perds… Que de noms à moi familiers !… Mais tout à coup je m’oriente : voici l’ancienne entrée, ses pilastres écroulés ; voici des cyprès… bien plus beaux !… et je reconnais celui au pied duquel reposent les trois femmes à qui je dois la vie : celle qui me l’a donnée ; celle qui me l’a conservée par ses soins, ma grand’mère ; et ma grand’tante Félicie, grâce à qui j’ai eu, pendant ma jeunesse, un peu d’argent. Elles reposent là, mes trois sources vénérées, unies par un commun amour, chacune sous une bien modeste plaque de marbre jauni par les pluies et où j’ai peine à épeler leurs chers noms, leur âge et l’invitation à prier Dieu pour elles… Voici le pot de fer-blanc où nous versions la bouteille d’eau.
L’endroit est paisible et simple ; la vue qu’on y a est presque jolie : de beaux et doux coteaux, une perspective lointaine, la petite ville couchée au bord de la rivière, la cheminée d’une usine à fabriquer le papier. Les mouches bourdonnent ; des poules caquètent derrière la muraille ; un âne brait ; au loin, j’entends le roulement d’une carriole ; sous mon genou, l’herbe, chauffée par le soleil de midi, est toute bruissante du fourmillement heureux des insectes.
Quand j’étais enfant, je tombais là à deux genoux, d’un seul coup, jugeant assez convenable de me faire un peu mal, et j’offrais au ciel ma petite douleur en le priant d’en reverser le mérite sur les trois mortes, afin qu’elles fussent heureuses là où elles étaient. Et toujours ma prière se perdait dans une songerie où j’essayais en vain de me représenter le lieu où elles pouvaient bien être, l’état qui pouvait être le leur. Je me disais : « Quand j’aurai lu beaucoup de livres, je saurai cela ». A présent, j’ai lu beaucoup de livres et je n’en sais pas plus.
Même jour.
La plupart des gens que j’ai connus dans ce pays sont morts ; ceux qui demeurent ne me reconnaissent pas. On s’aborde et on se nomme de part et d’autre. Curieux effet : le masque que le temps a mis sur notre visage d’il y a vingt ans fait sourire. En nous nommant, nous sourions, hochant la tête, il est vrai, refoulant nos pensées, parlant vite et un peu plus haut qu’il n’est nécessaire, comme des gens qui, s’étant rencontrés dans un chemin, la nuit, ont eu peur.
30 septembre.
J’ai revu Courance. C’est la terre où j’ai vécu tout enfant. J’allais par les chemins et les champs avec ma tante Félicie, en levant le bras bien haut pour lui donner la main, et aujourd’hui, me voilà promenant par la main des neveux qui ont l’âge que j’avais…
Ma mémoire fidèle me rappelle trop nettement le passé en ses détails les plus infimes ; et les deux rives de l’abîme qu’on ne refranchit pas, ainsi soudainement rapprochées, je suffoque… Ou bien c’est un fantôme qui se présente à moi, avec une précision qui m’effraie… Son œil bleu, sa bouche abîmée par la douleur physique, son teint de cire transparente, sa voix, et le grand amour de sa terre, qui était visible en toute sa personne : ma pauvre tante Félicie !… Et, à côté de son image, j’ai le souvenir de mes deux pieds ; mes deux pieds chaussés de vilaines galoches, c’était ce que je considérais avec le plus d’attention, en marchant par les chemins et les champs. Et j’entends encore la recommandation : « Mon enfant, regarde où tu mets les pieds !… »
Voilà, aujourd’hui comme il y a trente ans, le même sol, ce sol gris et si dur des chemins non entretenus, où les charrettes, en temps de pluie, enfoncent jusqu’au moyeu, et dont les ornières, en séchant, deviennent solides comme l’argile qui a passé par le feu. Voici, à mes pieds, les mêmes herbes, les jolis chardons qu’on écrase comme un animal nuisible, les pissenlits, la « boursette », une petite fleur jaune dont je n’ai jamais su le nom, et les crottes de biques !… Et, lorsqu’on a rejoint le chemin communal dont la chaussée est unie et rose, de chaque côté, quel beau tapis ! quel doux tapis fait d’un trèfle menu et pressé où trouvent moyen de pousser les pâquerettes, et que tondent sans cesse et maintiennent ras les oies, les chèvres, et les moutons ambulants !
Il y avait un vieux noyer, au flanc ouvert à hauteur de la main, et que les pluies comblaient d’une eau pareille à du café noir, mais que je ne pouvais voir qu’en me faisant hausser ou en grimpant sur une grosse pierre ; et chaque jour, en passant, je hasardais un doigt dans cette espèce de bénitier. Sa vue est alliée dans ma mémoire à une phrase que j’entendais souvent au cours de ces promenades : « Mon enfant, quand tu seras grand… » Il est là encore, mon vieux noyer ! Je l’ai reconnu de loin à sa déchirure béante, et je me suis approché, tout vert de frissons, de la petite mare de café qu’il porte. Je l’ai vue sans grimper sur la pierre, et j’y ai plongé le doigt : « Mon enfant, quand tu seras grand… »
A tout bout de champ je m’interroge : « Depuis que tu t’es éloigné de ce sol, qu’as-tu fait ? » Les témoins de notre enfance sont d’acharnés enquêteurs et d’implacables juges. Docilement, je m’efforce de répondre ; je présente au noyer, au dolmen, à la mare, l’état naïf de mes travaux. O comme mes juges semblent impassibles ! N’ai-je rien accompli qui vaille ? Je songe que les hommes, eux, sont faciles à duper, que leurs visages sont vulnérables et sourient vite, de confiance. Mais je tremble devant un morceau d’écorce rugueuse, une vieille pierre, le miroir bourbeux de l’eau : enfin n’ai-je produit aucune beauté, aucun bonheur ? N’ai-je, du moins, donné au monde aucune émotion nouvelle ? — Et je ne sens l’indulgence de ces choses sévères que si, ma tête étant déçue, c’est mon cœur qui de nouveau palpite à cause de son grand amour. Elles me disent : « Oui, oui, c’est vrai, tu as aimé. »
A mi-côte, et près du croisement de deux allées de noyers, est un dolmen dont la table, écrasant l’un de ses soutiens, s’est abaissée et peut servir de siège. C’est là qu’autrefois ma tante Félicie aimait à faire halte en contemplant sa terre et ses cinq fermes étalées en éventail. Là, mon enfance et le souvenir de tout ce qui a été autour de cet amas de pierres surgissent, s’animent et jouent pour moi, sur je ne sais quel ton mineur, une pièce touffue, désordonnée, tendre, charmante et tragique aussi. Visages ! gestes ! son des voix ! lumière nimbant les choses finies, plus belle que le soleil !… Oh ! pourquoi un si grand attrait se mêle-t-il à tant de tristesse dans la mémoire du cœur ? O pierres ! ô noyers ! ô sol du chemin, dur comme le roc et dont le contact à mes semelles m’est plus agréable que des caresses, que contenez-vous ? qu’êtes-vous ? quelle âme en vous me chuchote ce langage obscur qui a la puissance d’une parole d’amour ?…
Le jour est splendide et calme ; sur la terre, on n’entend aucun bruit ; pas un être n’a bougé depuis une heure que je suis là ; où sont les hommes, les chiens, les bœufs, les oiseaux ? Où est le vent ? Je sens à peine l’odeur des herbes et de la terre ! Suis-je dans le présent ou bien dans le passé ? Suis-je halluciné par l’intensité du souvenir ?… Mais la notion du temps qui s’écoule m’est fournie par la tache noire d’un troupeau de dindons, qui se déplace d’un mouvement lent, perceptible à la longue.
Ce petit pays a un caractère sobre et fin, minutieux, presque pointillé, avec de larges et longues échappées soudaines ; par-dessus tout il est dépourvu d’emphase, de romanesque, et l’on pourrait dire même de tout pittoresque convenu. On peut le traverser sans prendre garde au sens si ferme et si délicat, si varié, si riche, et de goût toujours si pur de ses traits. Ici, point de peinture à pleine pâte ; le pinceau même n’y a presque rien à faire ; la plume, en deux traits, en rendrait l’essentiel.
Ce n’est rien, d’abord : un champ de chaume, trois rangées de betteraves, une vigne piquée d’échalas, un chêne isolé ; au second plan, un grand espace nu, arrondi comme le ventre ballonné d’une ânesse ; un noyer qui borde la route projette là-dessus son squelette. Mais tout est dans le trait qui, suivant la courbe bien gonflée du ballon, lui découpe, sur le ciel clair, une bordure où l’esprit même de tout ce paysage apparaît.
Quel art il y a dans la façon de traiter cette bordure ! Peu d’éléments en font les frais : une maison à demi visible, une cheminée qui fume, trois ormeaux aux formes fantasques, le pignon d’une gentilhommière, des peupliers, un espace vide, l’orée d’un bois, et le bois, là-bas, qui s’étale, descend, comme si la plume, écrasant ses becs, noircissait la fin de la page. Et la disposition sans cesse changeante de ces motifs vraiment modestes, et l’infaillible sûreté de chaque composition nouvelle, crée, au contraire d’une monotonie, une diversité, une fécondité d’images d’un style identique, infiniment original.
Vous escaladez la crête, atteignez les trois ormeaux, le petit toit, et votre vue charmée s’étend tout à coup à quatre ou cinq lieues au delà, sur les vallées de deux rivières, l’une bleue : la Creuse, qui vient du Berry ; l’autre, plus éloignée, d’opale laiteuse : la Vienne, courant vers la Loire immense.
1er octobre.
Il y a des heures, à la campagne, le soir, qui ont plus de saveur que toutes les beautés renommées de la nature. Mais sont-elles à la campagne ou en nous ? Quelle rencontre faut-il pour que nous passions là dans l’instant où les images le plus propres à nous émouvoir dégagent tout leur charme, ou quelle rencontre, pour qu’à l’instant où nous sommes le plus disposés à être émus, le chœur complaisant des choses se mette à chanter tout à coup notre intime ivresse ?
Nous terminions une promenade, et nous allions, pour regagner la maison, nous engager dans un petit bois, lorsque le soir tout à coup fut sensible.
Il n’y avait rien devant nous, que le chemin creux s’enfonçant sous bois, un beau chêne au bord du chemin, et, à droite, la lisière d’un sombre taillis dont la crête se dessinait très pure contre le croissant de la lune déjà rose ; et sur l’obscurité déchiquetée de ce bois, un troupeau de chèvres avec son petit gardien, à peine discernables, et sans qu’on entendît aucun de leurs mouvements, passait.
Ces chèvres avançaient d’un pas régulier comme la marche de la nuit tombante, et le petit gardien avait la couleur d’un lièvre, la couleur d’un tas de silex amassés près de là, la couleur de la terre. Les chèvres et le petit gardien passèrent. C’était comme si l’on eût vu le bois, le chemin creux, la nuit elle-même, d’un lent mouvement rudimentaire, révéler leur vie mystérieuse…
Après cela, au moment de nous enfoncer dans le bois, nous nous retournâmes en arrière. L’horizon était à cent mètres de nous, et, sur cette ligne légèrement courbée, renflée au milieu, reposait un bandeau de pourpre, étroit, et déchiré aux deux bouts. C’était le reste du coucher du soleil. Au-dessus, le grand ciel, au-dessous, quelques arpents de chaume, étaient couverts par la nuit ; et trois ormes grêles, dépouillés, la tête ronde, semblaient de bizarres épingles gigantesques, fixant là, en dépit de l’heure, ce lambeau magnifique arraché à un beau jour fini.
Au sortir de ce bois, quand le chemin défoncé s’élargit, et quand son sol plus clair que l’ombre cesse de guider nos pas, apparaît une vaste étendue baignée par la première heure de la nuit, sous le croissant qui rougit au milieu d’un halo brouillé. A droite, la lisière du bois s’enfuit, noir velours, d’un dessin splendide, le trait fort du tableau nocturne qui s’offre à nous ; puis au-dessous, en tons adoucis, s’écoulent les pentes des vignes invisibles, arrêtées à deux cents pas par deux fermes dont nous ne voyons que les toits, et qui semblent presque ensevelies. Et au loin, quand la vallée se redresse, on distingue l’autre trait, fin et charmant, de l’horizon, fait d’un bois de grands pins, puis de rien, puis d’un toit, puis d’ormes tordus, puis d’un bouquet de chênes, enfin de peupliers. Le silence est complet, universel, admirable. Dans l’ombre, à trois pas seulement, paraît un homme qui nous croise en nous souhaitant le bonsoir…
Je sens mon dos qui frissonne, et ma main a tremblé : qu’est-ce qui m’émeut tant ? Mon pays ? une certaine heure ? — ou la tristesse de mon amour que je répands partout ?…
3 octobre.
Il y a des jours où pèse sur nous comme une volonté de fakir qui fait germer des graines et fleurir la plante poussée hâtivement dans la main. Est-ce une atmosphère orageuse ? Est-ce la douceur trop subtile de l’air léger ? ou bien donc, qui est-ce qui passe entre l’inconnaissable et nous ? Le tintement d’une cloche, une voix, une feuille d’arbre qui remue, tirent de moi tout à coup ce que je ne croyais pas contenir. Une émotion qui semble un lent aboutissement : chagrin ou volupté à pleurer, se développent et m’envahissent d’un seul bond ; l’air s’agite autour de moi comme au battement d’une aile invisible ; il s’épure et il porte un parfum ignoré. Je reste à la fois ravi et désolé, comme si j’avais, moi aussi, reconnu Béatrice qui s’enfuit…
4 octobre.
J’ai été signer un papier chez le notaire qui occupe la maison où j’ai habité autrefois. Il sait bien que j’ai habité là, mais il me parle d’affaires ; il me retient dans son cabinet au lieu de me dire : « Vous avez peut-être envie de revoir la terrasse ?… » Et si je ne lui demandais pas la permission de m’accouder à la balustrade, il pourrait me croire préoccupé de ce que vaut l’hectolitre de blé. Il sourit quand je le supplie de me laisser monter dans le jardin du haut, car les fruits, justement, n’ont pas donné cette année, et il s’en excuse, le pauvre homme, tandis qu’à son côté je gravis, sous un prunier de mirabelles, certaines marches branlantes qui aboutissent au cadran solaire. Il s’excuse de ce que ce cadran soit si vieux, soit brisé, tienne de la place et ne serve à rien, tandis que je songe que c’est sur cette table d’ardoise, par l’ombre de ce style, que me fut révélée la gravité de l’heure qui ne revient pas et que me fut inspiré le goût des seules choses qui durent.
— Aucune pendule, dis-je au notaire, ne parle au cœur comme cette petite ombre qui est dirigée de si haut.
Il sourit encore, car il croit que je me moque. Je serais fâché qu’il soupçonnât en moi la moindre ironie, et, pour lui laisser le beau rôle, je fais l’imbécile devant cet homme d’affaires sérieux ; je lui dis, en passant entre deux poiriers :
— Ici, quand j’étais enfant, une jeune fille, en visite, piqua son ombrelle dans la terre et faillit l’oublier. Sur la porte, comme cette jeune fille allait partir, c’est moi qui fus dépêché pour querir l’ombrelle. Je savais bien où elle était, mais je fis comme si je la cherchais longtemps : caché derrière ce noisetier, je baisais, comme un grand amoureux, la petite pomme d’agate que touchait chaque jour la main du premier être qui ait charmé mon cœur.
Le notaire m’écoutait avec inquiétude. J’ai ajouté : « Au fond, dans la vie, il n’y a que ces choses-là qui comptent… » Mais le notaire a dû se dire que je n’ai pas cessé d’être enfant.
7 octobre.
Il a plu toute la nuit ; toute la matinée il a plu ; il pleuvra l’après-midi entière. J’ai une fenêtre ouverte sur le jardin, par où j’entends la chute continuelle de l’eau sur le sable et sur les feuillages ; au loin, c’est un murmure monotone, universel, sans défaillances, comme un bavardage de femmes ; plus près, sur les lierres, on discerne la goutte d’eau opiniâtre, qui a choisi telle feuille et, depuis des heures et des heures, la frappe d’un coup pareil, à intervalles comptés ; et, du haut de la fenêtre, pend un sarment de la treille, flexible, qui, depuis ce matin, sans relâche, salue, salue… De la basse-cour viennent parfois les gloussements étouffés des poules tapies à l’abri, paroles de mauvaise humeur.
De l’autre côté, sur la route qui traverse le faubourg, une voiture a passé, sombre, luisante et rapide comme une otarie entre deux plongeons, et suivie d’un pauvre chien si crotté par la boue qu’il avait l’air d’être en terre glaise ; et puis, plus rien n’a passé, plus rien n’a remué depuis une heure : la gouttière de la maison est affligée d’un hoquet incurable, et le toit de la grange voisine, d’une abondante incontinence. Et, par la porte d’une petite maison paysanne, je vois un bonnet blanc qui va et vient dans l’ombre…
Alors, toute coup, la détresse de l’atmosphère m’envahit. Je songe à des femmes veuves qui habitent, alentour, en des trous obscurs semblables à celui où je vois remuer le bonnet ; à d’autres, qui y veillent un homme paralysé, une mère mourante ; et à des jeunes filles qui s’y préparent avec joie au mariage, grâce à quoi elles pourront, à leur tour, en un trou obscur, par les jours de pluie, attendre le retour de l’homme, veiller leur mère mourante, ou transmettre à leur fille le même privilège de vivre, de longs jours de pluie, en un trou obscur ouvert sur la route où rien ne passera…
Je songe aussi à d’autres femmes, plus fortunées, qui sont, à l’heure qu’il est, dans leur demeure bourgeoise, et dans une pièce appelée salon, où dans l’angle est un piano fêlé, sur la cheminée des photographies encadrées de peluche, et sur un guéridon les journaux des modes de Paris, qu’elles ne suivront pas. Elles pensent à la première communion de Germaine ou au baccalauréat de Gustave, à la difficulté de se procurer de la viande de boucherie hors le dimanche, au grand dîner que donneront les Lambert au carnaval prochain : nous ne sommes qu’en octobre !… Et la pluie tombe autour d’elles !…
Je songe à une dame qui a vécu quatre-vingts ans dans la pièce même, tendue de serge bleue, où je me trouve, et quarante-sept ans seule, et qui y a subi peut-être quinze mille jours de pluie !… Je songe à une autre qui est morte à trente ans, non loin d’ici, dans la maison où je suis né… Est-ce que la pluie lui faisait peur comme à moi ? Est-ce qu’elle pensait : « Voici un jour vain, un jour qui ôte l’espérance, un jour retranché à ma vie ? » Ah ! quelle foi en le lendemain de la mort il faut, pour supporter sans désespoir une longue journée provinciale sans soleil ! Ou quelle inconscience !
Je songe à moi qui suis seul, sans doute, à m’attrister de la pluie !…
9 octobre.
L’automne radieux, le ciel pur, l’atmosphère sans trouble, une sorte d’arrêt bienheureux de toutes choses sous le magnifique soleil. Les coqs chantent, on entend au loin les battoirs des laveuses, et plus près le bourdonnement des mouches et des abeilles. Dans le jardin, près d’une bordure de thym, dont je casse, pour les respirer, les tigelles odorantes, je suis plongé dans le parfum lourd des reine-claude tombées et pourrissantes que de belles mouches dévorent avec un murmure d’allégresse… A ma barbe, une petite araignée, rubis minuscule, se balance au bout de son fil ; elle me confond avec le poirier sous lequel je suis assis. De petits papillons bleus, deux par deux, volètent au-dessus des glycines…
Que ne suis-je de ceux qui, devant un tel spectacle s’abandonnent, et acceptent l’invitation au bonheur que nous adresse la nature heureuse ! J’assiste à cette fête comme un étranger, attentif et curieux, et qui sait profiter du bien-être, mais qui pense que la fête n’est pas donnée pour lui.
Alors, plus désespéré par le beau temps que par la pluie, je m’en vais !…
Paris, 11 octobre.
Il y a, en cette saison, des soirées d’été attardé pénibles pour l’homme qui remonte, à neuf heures, s’enfermer seul chez lui, prétendant travailler et dormir… Parfois j’ai du courage, et sans me mettre au balcon, sans regarder par ma fenêtre, je m’assieds à ma table et implore d’un livre l’oubli de moi-même. Mais je n’ai pas eu de courage, ce soir.
Il fait trop beau : toutes les fenêtres de mes voisins sont ouvertes comme en juillet ; et, dans ces intérieurs de petits ménages, je discerne, à la longue, des ombres qui se meuvent lentement. Les gens qui ont peiné le jour sont lents le soir : les mouvements modérés sont pour eux les signes et comme le rite obligatoire du repos. Je vois deux fenêtres où des couples s’embrassent ; sur les balcons des ombres se rapprochent et demeurent côte à côte, longtemps. Que l’on s’aime donc, mon Dieu ! pour peu que l’esprit garde encore de la simplicité !
Je quitte la fenêtre et je me mets au travail. Au bout de cinq minutes, j’entends chez des voisins un piano. Quelqu’un, à ce piano, tapote un air de romance dont la banalité me ferait fuir si j’étais parmi les personnes qui l’écoutent, et une voix de femme s’élève, pauvre, pitoyable ou ridicule. Aussitôt ma solitude se trouble, s’émeut, s’attendrit, à la seule idée d’une réunion, d’une voix qui chante : quatre accords médiocres plaqués à temps me haussent au faîte de mon rêve ; pour une cause si misérable, quelle symphonie en moi, ce soir !…
12 octobre.
Je note encore le temps, l’image qui passe. J’en ai besoin.
Me voici à Versailles, dans le Jardin du Roi. Après m’être réchauffé aux couleurs vives du parterre, — flammes de soufre et brasier rougeoyant des cannas, bégonias d’un grenat éclatant, — je me suis retourné et j’ai eu devant moi l’entrée d’une salle de verdure dont le ton général est d’un chagrin, d’un pâle, d’un dolent, d’un fané, à faire pitié.
Il y a, au centre, sur un socle élevé, un vase de marbre antique où est représentée, je suppose, une scène de deuil : c’est une femme assise sur un lit, se cachant les yeux d’une main, et tendant le pied à une esclave qui le lui lave ; le fond est une draperie souple, suspendue à des crochets également espacés, au-dessous desquels elle se fronce en petits plis corrects, disposés en patte d’oie ; aux flancs du marbre, marchent de graves personnages, vêtus d’un tissu léger qui tombe tristement sur leur corps, comme une pluie serrée. Le socle est entouré d’un massif circulaire, puis d’une étroite allée et d’une plate-bande de rosiers du Bengale dépouillés. Ah ! les pauvres rosiers, ils ne sont plus faits que de longues et grêles tiges d’où vont choir, au prochain coup de vent, les quatre dernières feuilles et la dernière rose, pareille, en ce moment-ci, à une bande de journal chiffonnée et jetée là par un passant. Le tout clos par des arbres sombres, parmi lesquels un haut sapin, étouffé de végétations parasites et mourant, d’un geste tragique, dresse sur le ciel blême ses moignons décharnés : quelque chose comme un Laocoon des bois. Le silence, la solitude, la fraîcheur du soir, une buée qui monte parmi les feuillages lointains, l’automne qui me pénètre… Je donne un dernier regard à ce lieu de tristesse délicatement paré, à ce vase funéraire dont les bords, velus d’une mousse verdâtre, font penser à un poison qui aurait débordé…
Ces allées, en voûtes ogivales, longues, à demi obscures, aboutissant à une grille ancienne, rongée de rouille, derrière laquelle le clair soleil semble prisonnier !…
Le plaisir d’entendre, un peu partout, des gens qui passent prononcer de beaux noms qu’on n’entend que là : « Apollon », « le Roi », « la Reine », « le bosquet », « les trois fontaines », « marbre », « miroir », « marbre » encore !…
22 octobre.
Je ne peux pas ne plus penser à elle.
Voilà bien des jours que je ne l’ai vue ; je n’ose pas les compter comme font les collégiens, les soldats, les femmes amoureuses ; mais j’en ai bien envie. Pourquoi ? pour me dire et me répéter à moi-même : « Quarante-cinq ou cinquante-trois jours de néant ! » et invoquer la miséricorde céleste ; ou bien ne rien dire, baisser les deux coins de la bouche et m’enorgueillir de la dignité avec laquelle je porte la plus grande douleur.
25 octobre.
Les jours sont courts, et tout retour d’un soir où je ne la verrai pas, où je n’entendrai pas parler d’elle, me fait l’effet d’une entrée dans le lieu souterrain où l’on sera seul à jamais, où plus jamais, jamais, ne vous visitera le rayon de la lumière bien-aimée du jour… O lumière ! lumière ! ce n’est qu’à toi que l’être aimé puisse être comparé sans profanation.
27 octobre.
Depuis sept ou huit ans, j’avais conquis la paix, c’est-à-dire que les plaisirs de l’intelligence dominaient, domptaient presque ceux de la chair et du cœur.
Me voilà ! Je méprise tout : baiser la bouche d’une femme, tout est là ! Et vite, vite ! car je me dégrade et meurs tous les jours. J’ai ouvert Homère, Euripide, la Divine Comédie, Montaigne, Rabelais, l’Imitation : évidemment il n’y a qu’une chose qui compte, c’est baiser la bouche d’une femme ! Cela est écrit entre toutes les lignes qui ne le proclament pas ; c’est la seule vérité qui resplendisse ici-bas. Il n’y a qu’un homme pauvre, qu’un homme malheureux, qu’un homme vraiment pitoyable, c’est celui qui ne désire pas cela ou à qui cela se refuse !
J’écrivais tout à l’heure ; son parfum a passé comme une nuée, un fantôme, et la chair de son bras a effleuré ma lèvre… Je le jure ; j’en ai encore le frisson… Je la veux trop ! Mon désir la crée. Mon amour me fait presque peur.
29 octobre.
Et puis, tout à coup, un billet :
J’arrive, mon ami, je veux vous voir ! Venez ce soir même, je vous en prie.
Me voilà, dès ce soir, à Auteuil. Mon cœur bat dans cette petite rue où l’on ne voit que trois maisons et des arbres roux qui se dépouillent. J’aperçois de loin le bec de gaz éclairant le vieux mur gris : elle est là ! elle est là ! Je vais la voir, entendre sa voix, baiser sa main ! Dieu de Dieu ! la vie est trop bonne ; il y a trop de bonheur pour moi ; ce n’est pas juste. Ah ! tous ceux qui n’ont pas, comme moi, marché dans cette rue charmante, un soir d’automne, en regardant de loin ce vieux mur comme je le regarde, que toutes les félicités leur soient accordées, et que mon bonheur, à moi, soit fini : j’ai eu la part trop belle !
— Ces dames sont arrivées de ce matin, me dit la bonne.
Je suis dans le petit salon ; un pas, dans la chambre au-dessus, fait bruire autour de moi les girandoles ; cela sent le gaz, l’essence, la naphtaline ; Julie remonte la mèche de la lampe, qui a fumé, et se retire ; on vient ; on ouvre la porte. Et je la vois venir à moi, comme à Aix ! Mon visage doit être transfiguré ; quelque chose m’emplit à m’étouffer ; ma tendresse déborde ; mes yeux parlent pour moi… Elle vient, elle vient à moi. J’ouvre les bras sans songer à ce que je fais. Elle vient toujours. Je l’embrasse. Elle m’embrasse. Elle pleure. Je n’ai même pas songé à toucher ses lèvres, dont le désir effréné, depuis deux mois me hante.
Mes larmes coulent ; ah ! je ne fus jamais si heureux ! Et nous sommes là, sans pouvoir rien dire. Je pense :
« Dieu a passé entre nous ! le ciel vient de tomber là ! Est-il possible de goûter un pareil moment et de se retrouver simple mortel comme devant ? »
Et je lui adresse une question banale. Elle me répond, mieux :
— Mon ami, dit-elle, non, décidément, je ne peux me passer de vous !
Elle me raconte un séjour qu’elle a fait en Bourgogne : le château, les douves, le parc, le gibier, le vin, d’assez bonnes gens, un ennui sans fin.
— Et vous ? qu’avez-vous fait ?
— Je vous ai aimée, oh ! aimée !…
Elle sourit et dit :
— Vous serez patient, mon ami ? Jurez-le.
— Oh !… les serments !…
Elle me prend la main pour me faire jurer solennellement. Mais voilà que sa bouche m’apparaît. Et je la baise…
3 novembre.
Je devrais taire ce qui est arrivé, l’oublier moi-même, me cacher, tout au moins, de peur que mon visage ne trahisse, dans la rue, un tel bonheur…
4 novembre.
Je ne cherche pas à comprendre ce qui est arrivé. Dans mes songeries, j’ai souvent imaginé à l’avance telle et telle scène probable ou possible entre madame de Pons et moi. Un baiser, un baiser d’amants, entre nous, je l’ai imaginé, oui, mais comme la fin et le prix de quelles hésitations, de quels atermoiements, de quelle patience infinie !… Et hier, justement, elle me recommandait cette patience, à l’instant même qui précéda celui où ce baiser fut échangé !… Oh ! ne disons pas : « Je ferai », ou : « Je ne ferai pas » ! Une porte qui s’ouvre, un pied posé un peu plus avant, le ton d’une robe ou bien le temps qu’il fait peuvent bouleverser les plans que la raison a le mieux établis. Nous ne savons pas qui nous dirige, et nos plus grandes surprises viennent de nous-mêmes.
7 novembre.
Je disais facilement mes peines et ma mélancolie ; mon bonheur, je ne sais pas l’exprimer. Pour lui, c’est un autre langage qui convient ; je n’y suis pas accoutumé. Et je sens une pudeur nouvelle : je n’ose pas dire que je suis heureux !…
Quelqu’un, intérieurement, me souffle :
« C’est que, sincèrement, tu ne l’es pas ! »
Je réponds :
« Comment ! comment ! Ne le serais-je pas ? »
Et la voix me chuchote :
« Ta situation est telle, en effet, que tu ne peux pas croire que tu ne sois pas heureux… »
Maudite voix ! — mon mauvais génie qui, lorsqu’il faisait beau, m’a toujours dit : « Pas tout à fait ! » qui, lorsque j’allais m’enthousiasmer, m’a averti : « Tu ne vois donc pas ?… » et qui, lorsque j’avais accompli quelque chose de bien, m’a grommelé invariablement : « Ce n’est que cela !… »
10 novembre.
Tes cheveux blonds, si lourds que tu n’en sais que faire et où chaque courbe luit comme un anneau d’or, ton front, ta tempe transparente, sous laquelle bat ta pensée, ton nez trop pur, la courbe de tes sourcils qui n’en finit pas et qui abrite si bien, au coin de l’œil, la petite grotte aux douleurs où le cerne bleu prend sa source ; tes yeux miraculeux, ta joue, — mon Dieu ! quand j’y pense !… — je les supporte encore : mais ta bouche !… La seule image évoquée de ta bouche m’affole, et me voilà qui pleure d’amour, d’admiration, de stupéfaction.
Ta tête chérie !
Tous les grands amoureux comprendront mon extase, mon délire quand je crie seulement : « Ta tête chérie ! »
Je la tiens dans mes mains ; je caresse tes oreilles entre mes paumes ; mes doigts tout entiers se perdent dans ta chevelure !…
Oh ! pardonne !… Au degré où je t’aime, je devrais taire, par respect pour ta personne, mon ivresse. Mais j’essaie, par là, de prolonger un peu de temps mon ivresse…
11 novembre.
Le croyant qui, étant mort, se voit entr’ouvrir les portes du paradis et qui peut se dire : « Dieu !… l’Éternité !… les voilà, je les touche !… » Quel moment !
12 novembre.
J’ai dû passer la matinée au musée de Versailles, et, après déjeuner, elle est venue me rejoindre dans le parc…
Souviens-toi à jamais de son image. — elle était debout contre le socle de la Diane, à droite avant de descendre au bassin de Latone ; — et de ce saut du cœur, en toi, au moment où tu t’es dit : « La voilà ! »
Je l’ai entraînée au jardin du grand Trianon, à l’endroit que j’aime. C’était une belle journée ; le vent était un peu froid, mais je savais bien que là-bas il y avait un abri, au soleil… C’est tout à fait à l’extrémité du palais, dans une petite allée de lauriers et de tamaris d’où l’on aperçoit les balustres de l’escalier double descendant au grand bassin dont la nappe immobile a l’éclat d’un miroir. Il n’y a jamais personne là. On entendait, sur la gauche, le bruit du vent dans les ormes dorés ; quelques feuilles sèches remuaient autour de nous : nous nous sommes tus pour le plaisir de goûter ce grand calme, et nos yeux s’amusaient à regarder la pointe argentée des herbes que l’air caressait, et qui luisaient comme les poils de la loutre au jour. Des vols de moucherons parsemaient l’atmosphère d’une poussière lumineuse. On se sentait loin et retirés, plus loin que dans la campagne romaine ou dans les champs de Paestum. Autour de nous, des souvenirs voltigeaient en fantômes… Elle m’a indiqué du doigt, un moment, derrière nous, entre les pilastres de marbre rose, les balcons de fer, à demi déchaussés, derrière lesquels sont closes les hautes persiennes :
— Si quelqu’un allait ouvrir ?…
Et cela m’a fait sourire comme une allusion à un fait absolument impossible. J’ai failli lui dire : « Mais tout est mort, nous sommes dans le passé !… » Cependant nous avons entendu un cri d’oiseau, puis, presque en même temps, une petite cloche lointaine a tinté trois heures, et cela a été fini pour les mouvements et pour les bruits ; le vent seul, à de longs intervalles, passait à travers les arbres, et, derrière lui, les feuilles tombaient.
15 novembre.
J’écrirai peut-être, un jour, comme tout le monde, un roman, où je rapporterai, travesties, bien entendu, les paroles d’une femme qui a lutté longtemps contre l’amour et qui s’y abandonne : ce seront des mots dont la magie est telle qu’elle s’en va, en arrière, enchanter les heures écoulées qui furent les plus douloureuses, les recréer, si lumineuses, si étourdissantes de joie, que l’on voudrait en avoir souffert d’autres, et de plus dures, et en souffrir encore. Un seul de ces mots, par le ravissement qu’il procure, montre combien l’abandon rapide et sans scrupule à la volupté est de goût pauvre et rudimentaire ; et il faudra bien aussi trouver un autre terme que celui de « volupté », — devenu abject, — pour dire ce tressaillement profond, total, magnifique, éperdu et grave, dont on ne saurait vraiment pas affirmer que c’est de plaisir qu’il est fait.
Mais comme je sens bien que, sans le secours de la fiction, une âme se raconte incomplètement au dehors ! Quand aucun œil humain ne devrait jamais voir le papier sur quoi j’écris ces lignes, je n’écrirais pas sur ce papier les quelques mots qui sont plus pour moi que tout ce que j’y ai écrit.
Mon bonheur est si grand que je suis devenu tout à coup pareil aux gens qui sont nés heureux : je me repais du moment présent.
20 novembre.
L’homme ne sait ce qu’est aimer qu’après qu’il a été menacé de ne plus aimer jamais. Une si épouvantable alerte, comme le danger imminent de la mort, projette un éclair seul capable de nous signaler l’étendue et la beauté de ce que nous allions perdre.
Que des jeunes gens puissent aimer ? Avec toutes les grâces de l’inconscience, oui, sans doute : ils cueillent un fruit en jouant, en folâtrant ; ils le gaspillent, ils le jettent derrière eux, l’ayant mordu à peine. Mais c’est nous, attardés, venus par derrière, qui le savourons jusqu’à l’amertume exquise du noyau.
22 novembre.
Je songe au jour où elle est venue là pour la première fois, où elle a monté l’escalier de ma maison !… Cette porte s’est ouverte et elle est entrée. Il faut que je me remémore cela : c’est une image que je veux revoir quand je mourrai.
Je n’ai pas remarqué, à ce moment, la couleur de sa robe ; je pensais seulement : « C’est elle, c’est son visage, son corps chéri… sa longue jambe faisant un pas pour moi !… »
Puis, en moi-même, je la remerciais d’être entrée en souriant, sans avoir l’air d’accomplir un sacrifice, sans aucune comédie.
Elle a pris l’air de la pièce, elle a regardé le dos de mes livres, mes gravures, mes photographies, mes statuettes, et puis elle m’a dit un mot qui m’a inquiété, depuis :
— Chez vous, c’est pareil à vous : cela me plaît, mais presque trop !…
— « Presque trop ? »… que voulez-vous dire ?
— Je n’en sais, ma foi, rien…
Je tirai l’épingle de son chapeau : la vue de ses cheveux arrêta en moi toute pensée malencontreuse…
26 novembre.
Mes idées, mes goûts, mes travaux, mes livres, comme elle m’en parle depuis qu’elle est à moi !… Je m’en plains.
Elle m’en parlait dès auparavant, voyons ! C’est de cela que nous causions, c’est en cela que nous nous sommes aimés !… Oui, oui ! j’en étais fier et satisfait, alors. Mais je vois bien, à présent, que ce n’était pas tant sa conversation que j’aimais : c’était elle.
Quand elle me parle de tout ce par quoi je me suis fait aimer d’elle, je suis jaloux. Je voudrais être un sot, un ignorant, un goujat même, et qu’elle m’aimât ! Ah ! comme je la croirais bien à moi !
Je lui ai dit cela, en riant. Elle m’a répondu innocemment :
— Mais je ne vous aimerais pas !
Qu’elle m’a fait mal !
L’adoration de sa chair peut-être aussi m’avilit-elle un peu ? De la région élevée où se maintenait notre amour, c’est moi qui tombe, et c’est elle, la Psyché, qui proteste. Surprises ! surprises ! l’amour n’est fait que de sujets d’étonnement : le premier jour, avant que je lui ôtasse son épingle, c’est elle qui m’avait paru me trouver trop peu vulgaire… — si c’est ainsi qu’il fallait interpréter son spontané « presque trop » !
29 novembre.
Son corps !…
Son corps ? mais, en définitive, serait-ce de tout elle la partie la plus sacrée, et l’essentielle, puisque, arrivé enfin à lui, et stupéfait de son emprise, je sens que je n’en parlerai cependant pas. Et je n’ai eu aucune gêne à dire son intelligence, sa sensibilité, son cœur… Son corps, j’ai osé parler de lui, oui, quand je n’étais que catéchumène, mais aujourd’hui le sentiment de sa grandeur me terrasse, et je me crois, moi qui le touche, promu à je ne sais quel sacerdoce.
La chair n’est honteuse que de se savoir éphémère. Mais ce n’est pas l’impérissable qui nous émeut : notre cœur ne se donne qu’à ce que le temps blesse d’heure en heure. Que le baiser d’une immortelle m’eût semblé froid !
30 novembre.
Je croyais qu’elle m’avait dès auparavant livré sa pensée, sa sensibilité, son cœur ; mais non ! je vois que c’est à présent seulement qu’elle me donne tout cela, en même temps qu’elle se donne. Ce n’était presque rien, ce que j’avais ou soupçonné ou reçu d’elle. A mesure que je la caresse et que je l’étreins plus passionnément, c’est son âme, son âme sans réserve qu’elle me livre. J’ai honte… Quelle humiliation est la mienne : ce n’est pas cela que je lui demande.
1er décembre.
Je me tais. C’est à son corps que je pense.
4 décembre.
Quant à elle, elle est toute transformée. Elle dit elle-même qu’elle naît à une vie nouvelle, et elle ne cache pas son bonheur. Sa mère en sourit, la bonne et libérale madame Delaunay !
Et je sens que madame Delaunay, elle, pense sans cesse au divorce.
Pourquoi cette opération, que je désire autant et plus que madame Delaunay, me fait-elle peur ? C’est qu’elle va nous faire souvenir du mari.
10 décembre.
Elle est là, étendue sur mon divan, les deux bras nus relevés, les mains croisées sous la nuque ; elle repose, elle sommeille. Elle est chez moi, à moi, et heureuse !
Sa bouche fait la divine moue. Les alentours de ses yeux, la petite veine bleue, les pénombres, et la région blonde de la tempe qui rejoint les cheveux, — cette vue me fait frémir les jarrets.
Évidemment, c’est pour ces moments-ci que je suis né et que j’ai vécu ; tout, jusqu’ici, n’a été qu’accessoire. C’est pour ces moments-ci que mon enfance solitaire m’a appris la saveur des choses, du jour et de l’ombre, du temps, éternel passant, et de la mort perpétuellement suspendue. C’est pour ces moments-ci que la religion de la beauté a pénétré en moi, quand j’ai eu quinze ans, en m’exaltant, en m’affinant sans cesse, et en me préparant à une admiration toujours plus difficile et plus rare. C’est pour ces moments-ci que j’ai orné ma mémoire, que la poésie a embelli ma pensée et que la musique de Beethoven m’a stupéfié… Qu’était-ce, en effet, que tout ceci : rêves d’enfant, exaltations de jeune homme, arts, littérature, si à de tels moments tout ceci ne devait aboutir ?… Pour la première fois, je sens que tout ceci et ma vie même avaient donc un sens certain, et c’était de préparer un magnifique amour… Notre amour vaut ce que nous valons nous-mêmes ; chacun de nous, en définitive, a l’amour qu’il mérite : ô vous, jeunes gens ! ô vous, femmes qui rêvez d’amoureuses extases, embellissez-vous !
Une demi-heure après.
A présent, il me semble, que je n’ai, de ma vie, rien vu, rien appris, rien pensé, rien senti, que l’univers est étroitement réduit ; que je suis moi-même un être borné : en effet, le flot de ces cheveux, ce bras nu qui paraît, le parfum de ce corps étendu, c’est à cela que j’appartiens tout entier. Au delà de cela, je ne vois rien, je ne soupçonne rien, je ne désire rien ; non, rien, je le jure…
Alors, qu’était-ce que cette illusion de tout à l’heure ?… Qu’était-ce que cette admiration de moi-même, par laquelle je rejoins le premier sot venu ?…
15 décembre.
Le bonheur a pour moi quelque chose d’effrayant. Je me méfiais de lui avant qu’il m’abordât ; il me touche, et je me crois la dupe de quelque farce sinistre, qui va finir tantôt et dont je comprendrai le sens tragique.
Est-ce orgueil de ma part ? Croirais-je le bonheur chose vulgaire ? Non, pas le bonheur qui me touche ! C’est sa qualité qui m’étonne : il est de la trame de mon rêve, et, quand je viens à penser qu’il peut égaler mon rêve, c’est alors que je tremble et me révolte, comme l’esprit positif en face de l’apparence mystérieuse des choses.
J’étais fait pour désirer, regretter, désespérer. Au milieu de la joie qui m’inonde, je me sens ahuri, maladroit, ridicule peut-être. On me dit que j’ai des mots et des gestes d’enfant ; je ris pour des niaiseries ; et il est vrai que, si je ne me retenais pas, je pleurerais pour un rien. Elle-même ne me reconnaît plus, et je me dis :
« Celui qu’elle a aimé en moi, c’est l’homme douloureux : que va-t-elle faire de moi content de la vie ?… »
20 décembre.
Une prière revient fréquemment sur ses lèvres : « Tu ne me quitteras pas !… tu ne me quitteras plus jamais !… » Et elle m’enlace ; ses bras se lient à mon cou comme si elle avait peur ;… peur de quoi ?… de qui ?… de moi ?… ou d’elle-même ?…
Et moi, je lui dis, naïvement :
— Comment ferais-je pour te quitter ?
En effet, me séparer d’elle me semble bien impossible.
— Tu ne le pourrais pas ! dit-elle, non, je sens que tu ne le pourrais pas !…
Il faut que je répète :
— Je ne le pourrais pas.
Son insistance, plus que ma crédulité, arrive à me laisser voir, au-dessus de nos têtes unies, ce rayonnement, que nie pourtant ma raison d’homme, et qui n’est produit que par l’idée de durée infinie, d’éternité…
25 décembre.
Pour que le temps de nous aimer soit plus long encore, nous avons imaginé de le prolonger en arrière. C’est tricher avec le destin ; c’est berner le créateur ! Nous nous efforçons de songer, elle et moi, à ce que certains moments passés auraient pu être si nous les avions vécus côte à côte.
Par exemple, je lui raconte : « J’ai fait un petit voyage, tu sais, l’année dernière, dans le Midi. Un matin, je me suis promené tout seul dans un bois de pins, et je me suis arrêté à regarder, entre les barreaux d’une grille de fer, un coin de verger isolé dans cette forêt. Il y avait là des choux à grosses feuilles pustuleuses, garnies de perles d’eau, une allée tapissée d’herbe humide et bordée de jonquilles ; là-dessus, des amandiers en fleurs… tu vois ?…
— Je suis avec toi, dit-elle, déjà dans ce temps-là, et je vois !…
— Plus loin, il y avait une pauvre cabane fermée, comme la grille, avec une chaîne et un cadenas couverts de rouille… tu vois ?… tu vois ?… Et puis, par une échappée grande comme mon chapeau, entre des branches de pin, ma chérie, te souviens-tu ? on apercevait l’azur de la rade de Villefranche, et les villas, des dimensions de dés à jouer ?…
Ses yeux se mouillent.
— Je n’étais pas là ! dit-elle, je n’étais pas là !…
Je l’étreins si fort que je peux m’imaginer qu’elle pénètre jusque dans ma vie passée.
Et nous voilà tous les deux émus d’un plaisir de réhabilitation : car il nous semble que nous ayons commis une grave faute en n’étant pas unis dès ce temps-là, et que nous la réparions aujourd’hui.
Je continue le jeu passionné :
— Un peu plus loin que notre verger fermé, ma chérie, il y a un sentier qui dégringole, sur des rocailles, vers la rade et où l’on ne peut s’empêcher de s’arrêter pour respirer le parfum des giroflées… On les cultive sur ce terrain en paliers, descendant peu à peu, comme de grandes marches fleuries ; et elles alternent avec les œillets à demi voilés sous les mailles d’un réseau de fils pareil à d’immenses toiles d’araignées que la rosée matinale fait étinceler au soleil. L’air frais est embaumé : le ciel est complètement pur… Il y a un gros réservoir, là, qui déverse son trop plein par un petit tuyau qu’on entend jaser ; mais je ne sais d’où vient le seul autre bruit, celui d’une poule qui glousse…
Elle m’arrête :
— Non, non ! ne continue pas ; cela me fait mal…
L’eau du fleuve ne remonte pas baiser les bords charmants qui lui ont échappé, à son passage.
26 décembre.
Tantôt, rue du Bouquet-d’Auteuil, le ciel semblait fardé comme un visage de femme, et la houpette gigantesque, au dos garni de satin rouge, on la voyait là-haut, là-haut, en train de semer dans l’immensité sa poudre lilas qui retombait jusqu’à nous.
Dans le petit jardin, les giroflées étaient pareilles à des légumes cuits que l’on retire du pot-au-feu ; les marguerites et les myosotis à une salade de mâches qui macérerait depuis hier. Un jardinier vêtu d’un pardessus au col relevé confectionnait à chaque tête de rosier un turban de paille.
Comme le son des cloches est fin dans l’air d’hiver ! On dirait qu’il se dépêche d’aller au bout de sa course, et il s’amenuise pour filer plus vite… Oh ! les beaux membres des arbres nus !… Tout gelait, au dehors, dans une substance légère et gris de perle. J’attendais… A un moment les cloches se sont tues ; je n’ai plus entendu rien… qu’un pas de femme qui descendait l’escalier : c’était mon bonheur qui venait à moi.
27 décembre.
Elle n’est pas venue chez moi aujourd’hui.
28 décembre.
Elle est venue.
Je sens que je n’ai plus que cela à dire : « Elle est venue », ou : « Elle n’est pas venue. » Désormais toute ma vie dépend d’une telle oscillation.
29 décembre.
Soyons sincères impitoyablement ! Est-il possible de dire ou d’écrire en toute franchise : « mon bonheur » ?… Et n’est-ce pas plutôt que, dans notre avidité de nous croire heureux, nous nous hâtons de dire ou d’écrire le mot, afin que la vertu même du mot nous leurre ?… Ce n’est pas le souvenir du bonheur qui nous reste, mais celui du moment où nous avons prononcé ou tracé le mot, pour forcer la chose.
Ah ! que les plus malhabiles vis-à-vis du monde sont parfois bons comédiens vis-à-vis d’eux-mêmes !
31 décembre.
Hubert, qui est venu aujourd’hui rue du Bouquet-d’Auteuil, m’a appris la présence de Pons à Paris. — Joli jour de l’an !
1er janvier.
Si, si ! plus joli nouvel an que je ne pensais : madame Delaunay m’a tenu à part, un moment, et m’a dit :
— Vous savez qu’elle n’est plus si opposée au divorce ? On peut lui en parler.
Je me suis risqué à lui en parler. Elle m’a répondu :
— Eh bien ! pour cela, voyons, qu’est-ce qu’il faut faire ?
— Mais d’abord, ai-je répliqué, pourquoi conserver votre appartement ?
Elle m’a promis de donner congé, mais j’ai vu que cela lui était pénible. Pourquoi ? grand Dieu ! pourquoi ?… Est-ce sa vie d’autrefois, est-ce son mari qu’elle regrette ?…
Elle ne sait pas qu’il est ici…
Mais n’oublions pas que je suis aujourd’hui tout à l’optimisme !
5 janvier.
Elle n’est pas venue.
6 janvier.
Caresses, tendresses. Presque trop. Puis des larmes tout à coup… C’est la première fois qu’elle pleure chez moi. Je m’inquiète. Elle dit :
— Ce n’est rien : je suis nerveuse…
Ce n’est pas cela qui me rassure !… Enfin elle se remet, et la voilà qui cause, cause !…
— Oh ! lui dis-je, vous êtes trop intelligente !
Elle se fâche, puis s’apaise, rit, se moque d’elle-même et se remet à parler, encore, à parler, oui, c’est sûr, trop intelligemment. J’essaie de la suivre, elle ne m’écoute pas.
Puis, tout à coup, sur le point de me quitter, piquant l’épingle dans son chapeau, elle me dit, comme la chose la plus ordinaire du monde :
— Vous savez qu’Amédée est ici ?
Je répète bêtement, malgré moi :
— Amédée ?
Et je m’assieds.
Mais enfin, il fallait bien qu’elle apprît, un jour ou l’autre, qu’il est ici !… Elle l’appelle « Amédée », sans doute ; eh bien ?…
Je dis :
— Vous l’avez vu ?
— Non.
— Vous le verrez ?
— Oh !
Et elle me parle de notre prochain rendez-vous. Ordinairement, c’est moi qui fais cela. Et elle me tend sa bouche. Ordinairement, c’est moi qui la cherche. Elle est sur le palier, elle revient, elle descend quatre marches, et les remonte… Je regarde son gant blanc descendre en spirale sur la rampe et diminuer comme un objet qui vous a échappé au bord d’un puits profond.
12 janvier.
On avoue assez facilement les tourments qu’une femme vous fait subir, avant qu’on la possède ; mais après, ce n’est plus de même…
13 janvier.
Elle n’est pas venue.
14 janvier.
Je lui ai dit :
— Je sais que votre mari vous a écrit qu’il était malheureux et qu’il désirait vous voir. Par la même lettre, il vous fixait un rendez-vous. Vous y êtes allée. Et votre mari vous a fait pleurer…
Elle m’interrompt :
— Comment savez-vous cela ?… Comment est-il possible que…
— Je le sais, vous le voyez bien !… Ce n’est pas par votre mari lui-même, car, si je le rencontrais, je lui tournerais le dos avec dégoût… Je le sais par quelqu’un qui a reçu cette confidence, et non pas, lui non plus, de votre mari !… Vous voyez donc l’usage que fait votre mari de vos bontés excessives et de vos larmes…
Elle est épouvantée, elle s’écrie :
— Il a été raconter cela !… Mais où ?… mais à qui ?…
— Qu’importe le lieu ? et qu’importe la personne ? C’est partout et c’est à tout le monde, puisque vous vous apercevez que déjà cela revient à vous !
Elle est atterrée, elle me demande pardon. Je vois son visage bouleversé. Je crois commettre un sacrilège en lui donnant tout à coup tant à souffrir. Mais, un moment, aussi, je l’ai haïe pour s’être rendue à l’appel de son mari.
Elle répète, au milieu de sanglots :
— Il m’écrivait : « Je suis malheureux !… »
— Il vous a abandonnée d’une façon scandaleuse ; il vous a volé votre fortune… Je le sais ! ne niez pas ! c’est votre pauvre maman qui paye, bien à contre-cœur, le loyer de l’appartement dont vous n’avez pas voulu vous défaire, où vous attendiez le misérable, où vous l’hébergez depuis son retour… je le sais !… Il a mangé votre fortune avec une gueuse ; il revient, à bout de ressources, vivre aux crochets de votre mère !…
— Non ! non ! ne croyez pas cela !… Cela ne sera pas !… C’est un misérable, certes ! mais, mon ami ! quand il me dit : « Je suis malheureux !… » Ah ! vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir !… Un homme qui vous crie : « Je suis malheureux !… »
— Mais, malheureux, comment l’est-il ? par sa débauche, par sa lâcheté !… Et vous voyez qu’il se moque de vous parce que vous êtes accourue à son appel !
Elle se tait ; son œil égaré cherche où étayer l’obscur appel de ses instincts ; elle sait qu’elle a probablement tort de secourir son mari ; elle sent qu’elle continuera à le secourir.
J’ai pitié d’elle. Ma colère est tombée. Il ne me reste plus que l’irrémédiable douleur nouvelle qui m’envahit : cette femme est perdue pour moi.
15 janvier.
Moi aussi, je suis malheureux !
Malheureux : enfin, c’est moi que je retrouve ! Je me reconnais. Un étranger a habité en moi quelques semaines.
18 janvier.
Elle est venue me jurer qu’elle m’aimait, qu’elle n’aimait que moi, qu’elle n’avait jamais aimé que moi, que par moi seul elle avait été ravie… etc. Elle sanglotait ; elle se tordait les mains ; elle jurait encore qu’elle m’aimait… Mais ces serments, je ne les lui demandais pas… Je ne lui ai pas dit une seule fois : « Vous ne m’aimez pas. »
5 février.
Je lui ai annoncé que j’allais partir. Aussitôt j’ai vu une femme éperdue. J’aurais pu croire que c’était d’amour. Elle m’a conjuré de ne pas la quitter ; elle était suspendue à moi, les deux mains nouées derrière mon cou : — comme si elle m’aimait trop pour supporter mon absence, ou comme si, faute de mon cou où s’accrocher, elle s’en allait tomber dans une crevasse…
Elle ne pense pas que je vois sa faiblesse. Elle ne comprend pas que je m’efforce de la contempler elle-même avec une sorte de recul ; elle m’accuse de froideur : c’est elle qui me reproche de ne plus l’aimer !
Pour la rassurer là-dessus, comme je m’abandonnerais volontiers aux tendresses, si je ne voyais pas en elle, mieux qu’elle-même !
6 février.
Elle m’a dit :
— Emmenez-moi ! Je vous suivrai où il vous plaira…
Et, comme je ne répondais pas, elle a ajouté :
— Allons voir le verger à travers la grille et le sentier qui dégringole au milieu des giroflées…
Elle est sincère, elle viendrait bien si je le voulais. Tout autre, à ma place, l’emmènerait loin d’ici pour jouir d’elle au moins un peu de temps encore… Avec quelle bonne volonté elle m’aimerait !… Mais le tourment que je sais, maintenant, qu’elle a sous son front, et qu’elle a eu sans cesse, même en m’aimant, l’apaiserai-je par un voyage ?…
Elle n’a pas cessé un instant, elle ne cessera jamais de se tenir pour la femme de l’autre.
7 février.
Il y avait un moyen de projeter tout à coup dans son obscurité un rayon de lumière implacable ; c’était de lui annoncer ce que je venais d’apprendre : — que la procédure du divorce avançait à grands pas… Je lui ai dit tantôt où l’affaire en était. Elle a fait cette remarque :
— Mais il n’y a donc aucune difficulté ?
En effet, dans son cas, il n’y en a guère. Et je lui ai rappelé qu’elle devait voir l’avoué demain. Elle a dit :
— Demain ?…
Et ses yeux, ses yeux bien-aimés, cherchaient l’occupation de femme qui l’empêchera demain d’aller chez l’avoué.
16 février.
Elle s’exalte. Elle analyse trop ; elle sait trop bien m’énumérer les raisons pour lesquelles elle m’aime. Si elle m’aimait, saurait-elle pourquoi ?
20 février.
La tendresse que je ne veux pas te témoigner parce que je te sais perdue pour moi, je la confie à mon cahier. Tu ne liras jamais ces lignes ; tu ne connaîtras jamais la douleur ni l’amour qu’elles contiennent : c’est une inscription que je grave à l’intérieur d’un tombeau, — du mien, où je me crois couché.
21 février.
Je sens que je meurs quand je pense que je t’aime.
Lorsque j’ai été heureux par toi, je suis tenté de dire que ma vie était centuplée ; mais ce n’est pas cela : elle était vraiment changée. Il y avait un dieu en moi ; j’éprouvais son sublime plaisir, dont j’ai connu la grandeur à ma déception quand j’ai tenté de le traduire en notre pauvre langue… Il est parti, le dieu, en m’emportant le meilleur de ma vie. Je me sens affaibli. Aujourd’hui, par exemple, c’est à peine si j’ai de quoi souffrir ; mais la vérité, plus triste, est que je ne souffre même pas. C’est le vide. Tu ne sauras jamais…
22 février.
Nos rendez-vous, le matin, au Bois, dans les allées écartées, au delà des tribunes d’Auteuil, en descendant vers Boulogne !… Te voir de loin… Te prendre les mains sans seulement dire bonjour ; sans rien dire, te prendre les mains, te regarder dans les yeux, et puis détourner vite la tête et dire des bêtises, parce qu’on sent qu’on va pleurer… Marcher à côté de toi, te voir marcher, grande, mince, si souple !… Ton pied, ta jambe, ta gorge chérie qui m’accompagnent !… Tes mots qui prennent une forme vaporeuse dans l’air glacé !…
Et cela est déjà le passé. C’est fini. Je remue des cendres.
Au moins te souviendras-tu de cette promenade où tu n’as vu ces trois grands voyous qu’après qu’ils nous eurent fait grâce ? Quelle peur alors !… « Comment !… ils sont venus si près de nous ? Ils nous ont cernés ?… et vous me regardiez pendant cela tendrement !… » Je t’ai dit : « C’était ma seule arme. L’amour, vois-tu, en impose aux derniers des hommes. »
Et moi, je me souviendrai de cet endroit choisi, au centre de Paris, à deux pas du grand mouvement de la ville, et si solitaire, si loin de tout, dans l’ancien jardin réservé des Tuileries, du côté du quai. Il y a là un banc semi-circulaire, un grand vase de marbre enguirlandé, qui a des oreilles en têtes de bouc, un cyprès noir, court et trapu, un rideau de buis à hauteur d’homme, et un bel orme penché, aux fines branches dépouillées, qui semble mis là pour achever la beauté du groupe. On entend le jet d’eau qui tombe incessamment dans sa vasque, le grave sifflet des remorqueurs et le pépiement bruyant des moineaux gorgés de pain. Mais, il y a une certaine minute que j’avais voulu te faire goûter avec moi, c’est celle où, l’hiver, à la nuit tombante, par un ciel épais et humide, qui ne s’éclaire même pas après le coucher du soleil, le grand rideau de buis, n’interceptant plus aucune lumière, semble lui-même émettre une lueur verdâtre de féerie qui colore le banc, le vase, le sol même, et tire tout à coup des nuances variées de velours de la masse obscure du cyprès.
Je t’ai dit :
— Non, vraiment, est-ce que cela ne valait pas la peine ?…
Tu m’as dit, plus tendrement que jamais :
— Mon chéri !… Mon chéri !…
Tu semblais bien émue, tu l’étais !…
C’était le premier jour où tu t’étais excusée de ne pouvoir venir chez moi, sous le prétexte d’une course indispensable au Louvre. Je t’avais suppliée : « Que je vous aie au moins un instant dans ce jardin !… » Oh ! que je te sais gré d’être venue. — Tu n’allais pas au Louvre, mais au premier rendez-vous de ton mari !…
23 février.
Pourtant tu ne t’es pas détournée de moi ! Et même tu reviens, en amoureuse, en suppliante. Ce n’est pas toi qui t’es détournée encore, c’est ton instinct secret, tes habitudes de dix années, tes souvenirs, la figure de femme que tu as faite longtemps devant le monde… Ma chérie, tu me tendais les bras, et tout cela regardait ailleurs ! Tes yeux, que tu sais que j’aime tant, tu me les donnais ! et ta bouche, tu me l’offrais, il n’y a qu’un instant, — pour m’affoler, pour que nous nous affolions ensemble, n’est-ce pas ? pour que tu oublies, un moment, ce poids qui t’entraîne en arrière ; pour que moi, un moment, stupide, je ne m’aperçoive pas que tu ne viens pas toute à moi ?… Mais quels subterfuges, quels philtres, quelles drogues, je te demande un peu, pour un amour comme le nôtre ! Devant la mort, il faut avoir le sang-froid de dire : « C’est la mort. »
25 février.
Je me tiens le plus décemment que je peux. Mais comme j’embrasserais quelqu’un qui oserait me dire : « Mais pleurez donc, mon ami !… »
27 février.
Oh ! que tu as eu tort de me donner aujourd’hui tes lèvres, ma chérie ! Ce sont là des choses dont il ne faut pas raviver le souvenir ; je vais les perdre : je ne baiserai plus ta bouche, ma chérie, ma chérie !…
Je n’ai pas besoin de faire beaucoup de bruit ; je ne tiens pas à ce que l’univers m’entende crier ; que mon chagrin soit emmuré, et muet.
1er mars.
Je ne peux pas, je ne peux pas étouffer avec fierté ma douleur.
Je pense à la chair de tes joues, aux environs de tes yeux, aux coins de tes lèvres qui font la moue, à la lumière de tes dents quand tu parles… Et puis tout à coup, voilà tes yeux eux-mêmes, et tes lèvres !… Oh ! oh ! que quelqu’un ait pitié de moi !…
5 mars.
Je pense à toi au passé, et je te vois presque tous les jours !… Je règle, sous les yeux du moribond, le détail des obsèques. Et toi, tu ne t’aperçois pas de ce qui meurt. Je t’ai dit tantôt :
— Mais, ma pauvre chérie, tu ne m’aimes plus !…
Et tu as eu l’air très étonnée.
Si j’éclaire le fond de ta conscience, comme tu vas souffrir !
Cependant il faut bien que tu saches à qui tu appartiens…
Ta droiture est trop grande pour que tu ne croies pas m’appartenir, t’étant donnée à moi librement, ayant, sans doute, jusqu’à un certain point, répudié l’autre… Tu ne le sais pas, mais il y a quelque chose de plus fort que ta droiture, et c’est cela qui te rive à l’autre. J’ai mis beaucoup de temps à m’en apercevoir, moi qui te regarde : tu prendras ton temps et tu t’en apercevras, pauvre femme !… Tantôt, je t’ai embrassée d’une façon nouvelle, — l’as-tu remarqué ? — avec de la pitié.
Petit détail ; je t’ai demandé :
— Avez-vous songé enfin à aller chez l’avoué ?
Tu as rougi !… Tu as rougi devant moi de ne plus vouloir te séparer de ton mari ! Voilà ton embarras qui commence. J’abrégerai cela.
10 mars.
Elle ne pense qu’à ceci, que son mari est malheureux.
Pons a eu l’audace de se présenter rue du Bouquet-d’Auteuil, chez sa belle-mère. Madame Delaunay ne l’a pas reçu. J’ai dit à madame Delaunay :
— Vous avez eu tort : votre fille sera émue de l’affront qu’il a subi à votre porte et elle lui fournira quelque compensation.
Je gage qu’à l’heure qu’il est elle a déjà dit à sa mère :
— Le malheureux venait implorer ton pardon !
Quant à elle, elle n’a jamais eu de rancune contre lui : sa pensée intime a été qu’il avait fui parce qu’elle n’avait pas su le retenir. Quand le scélérat l’abandonnait, c’est elle-même qu’elle jugeait fautive : quelle peut bien être son attitude devant lui, aujourd’hui qu’elle a un amant ?
....... .......... ...
Elle n’est pas venue.
15 mars.
Je lui ai dit aujourd’hui la date de mon départ. Elle s’est mise à pleurer, mais doucement, sans éclats, sans surprise, comme à un événement inévitable. J’ai ajouté :
— Mais mon voyage ne sera pas long : je vais à Grasse pour un travail sur Fragonard…
Ses yeux humides m’ont regardé, et ils disaient :
« Nous savons bien qu’il n’y aura pas de retour… »
Puis elle-même m’a demandé :
— C’est à cause de lui que vous me quittez ?
— … J’ai un travail, il faut que j’aille là-bas…
Elle a pleuré, et nous n’avons plus rien dit qui vaille.
17 mars.
Que de choses nous aurions à nous dire, en ce moment, si je pouvais redevenir pour elle un ami ! Mais je l’aime trop, la présence de l’autre m’enrage… Et qu’est-ce qui m’affirme, après tout, qu’elle ne s’est pas redonnée à lui ?… Plutôt que l’accuser de cela, en finir !… en finir !…
19 mars.
Je ne lui demande même plus pourquoi elle n’est pas venue, hier, avant-hier, ni tel autre jour. Quand elle se traîne ici, c’est dans l’espoir secret de trouver en moi l’ami qu’elle voudrait. Elle a été profondément heureuse à côté de moi ; je crois qu’elle m’a un peu aimé ; si elle avait eu le temps d’en prendre l’habitude, j’aurais peut-être effacé l’autre !… Mais je sens qu’en m’éloignant je l’affranchis.
Que ne suis-je parti depuis six semaines ! Cette agonie lente est aussi par trop dure ; il fallait m’arracher subitement, endosser bravement toute la responsabilité d’une rupture brusque : elle m’eût détesté peut-être, un peu de colère l’eût soulagée, et, d’un coup brutal, l’eût rendue tout entière à son mari…
Cependant, si elle venait à me juger indigne, ne souffrirait-elle pas davantage pour avoir manqué à ses devoirs en faveur d’un homme de peu de prix ? n’irait-elle pas s’abaisser devant l’autre indigne pour ne lui avoir préféré qu’un de ses pareils ?… Non, tant pis ! qu’elle m’estime, au moins ! que son souvenir de moi reste beau.
20 mars.
Songe-t-on que, maintenant, elle me parle de lui ?… et qu’elle m’a dit de combien « le malheureux » avait maigri en dix mois ? et comme il est devenu « doux » !…
Je l’écoute. Le supplice est très raffiné.
Et une ambiguïté atroce le complique… Je me demande si elle me dit cela parce qu’elle ne sait pas qu’elle aime encore son mari, ou parce que déjà elle a oublié qu’elle m’a aimé…
Et la vieille maman, qui soupçonne la cause de mon départ, m’accuse :
— Vous pouviez la sauver : il ne fallait pas l’abandonner au moment où elle a le plus grand besoin d’un appui, d’un défenseur. Vous étiez le seul…
Je ne peux pas lui répondre : « Je suis le seul qui ne puisse rien, car elle m’a aimé et ne m’aime plus !… car elle ne m’a aimé que malgré la révolte de sa conscience profonde, et, pour ainsi dire, pendant le désarroi d’une bourrasque : l’ordre et le soleil revenus ont repris sur elle leur empire… Votre fille, chère madame, est de celles qui sont nées pour être femmes d’un seul homme, fût-ce de celui qu’elles n’ont pas choisi. »
Mais la vieille maman, qui a donné le jour à une de ces femmes-là, elle-même n’eût pas compris.
J’ai dit adieu à cette petite maison de la rue du Bouquet-d’Auteuil, à la vue sur le jardin où est l’amorce de charmille, à ce corridor où, un jour, madame de Pons et moi, sommes restés muets…
3 mars.
L’amour est une illumination. C’est entre cette femme et moi, comme une fête d’été qui finit. Quelqu’un a soufflé sur les lanternes, quelques mèches fumeuses répandent une odeur écœurante ; où furent l’éclat et l’heureuse rumeur, c’est la nuit, avec des relents d’ivresses humaines et un chaos d’objets saccagés dans l’ombre. Silence, immobilité, air épais…
25 mars.
J’ai vu ta main gantée de blanc s’éloigner en spirale, suivant la rampe de l’escalier. En bas, tu as relevé la tête pour voir si je te regardais encore : j’ai pensé que je ne te remercierais jamais de ce dernier regard, et je suis rentré dans ma chambre.
Une fourche d’écaille blonde et deux épingles étaient demeurées sur la cheminée, à côté du petit sac de chocolat… J’ai regardé longtemps cela, le feu mourant, le cher désordre de toute la pièce, — et la porte qui s’est refermée pour toujours sur toi…
FIN
ÉMILE COLIN ET Cie — IMPRIMERIE DE LAGNY — 16613 4-08. E. GREVIN, SUCCr