PRÉFACE DU TRADUCTEUR (continued 6)
Marcel Schwob translation
Ce sont là les hommes dont Salomon dit:
«—Ils marchent comme le bœuf à l'abattoir, jusqu'à ce que le fer leur perce le foie.»
Admirable description d'ailleurs de l'horrible maladie, qui est une contagion empoisonnée et mortelle se mêlant au sang dont le centre ou fontaine est dans le foie; d'où par la circulation rapide de la masse entière, cet affreux fléau nauséabond frappe immédiatement le foie, infecte les esprits, et perce les entrailles comme d'un fer.
Il est vrai que le pauvre misérable sans défense n'avait rien à craindre de moi; quoique j'eusse grande appréhension d'abord sur ce que je pouvais avoir à craindre de lui; mais c'était vraiment un homme digne de pitié en tant qu'il était de bonne sorte; un gentilhomme n'ayant point de mauvais dessein; homme de bon sens et belle conduite: personne agréable et avenante, de contenance sobre et ferme, de visage charmant et beau, et tout ce qui pouvait plaire, sinon qu'il avait un peu bu par malheur la nuit d'avant; qu'il ne s'était point mis au lit, ainsi qu'il me dit quand nous fûmes ensemble; qu'il était échauffé et que son sang était enflammé par le vin; et que dans cette condition sa raison, comme si elle fut endormie, l'avait abandonné.
Pour moi, mon affaire, c'était son argent et ce que je pouvais gagner sur lui et ensuite si j'eusse pu trouver quelque moyen de le faire, je l'eusse renvoyé sain et sauf chez lui en sa maison, dans sa famille, car je gage dix contre un qu'il avait une femme honnête et vertueuse et d'innocents enfants qui étaient inquiets de lui et qui auraient bien voulu qu'il fût rentré pour prendre soin de lui jusqu'à ce qu'il se remit. Et puis avec quelle honte et quel regret il considérerait ce qu'il avait fait! Comme il se reprocherait d'avoir lié fréquentation avec une p...! Ramassée dans le pire des mauvais lieux, le cloître, parmi l'ordure et la souillure de la ville! Comme il tremblerait de crainte d'avoir pris la..., de crainte que le fer lui eût percé le foie! Comme il se haïrait lui-même chaque fois qu'il regarderait la folie et la brutalité de sa débauche! Comme il abhorrerait la pensée, s'il avait quelques principes d'honneur, de donner aucune maladie s'il en avait—et était-il sûr de n'en point avoir?—à sa femme chaste et vertueuse, et de semer ainsi la contagion dans le sang vital de sa postérité!
Si de tels gentilshommes regardaient seulement les méprisables pensées qu'entretiennent sur eux les femmes mêmes dont ils sont occupés en des cas tels que ceux-ci, ils en auraient du dégoût. Ainsi que j'ai dit plus haut, elles n'estiment point le plaisir; elles ne sont soulevées par aucune inclination pour l'homme; la g... passive ne pense à d'autre plaisir qu'à l'argent, et quand il est tout ivre en quelque sorte par l'extase de son mauvais plaisir, les mains de la fille sont dans ses poches en quête de ce qu'elle y peut trouver, et il ne s'en aperçoit pas plus au moment de sa folie qu'il ne le peut prévoir dans l'instant qu'il a commencé.
J'ai connu une femme qui eut tant d'adresse avec un homme qui en vérité ne méritait point d'être mieux traité, que pendant qu'il était occupé avec elle d'une autre manière, elle fit passer sa bourse qui contenait vingt guinées hors de son gousset où il l'avait mise de crainte qu'elle la lui prît, et glissa à la place une autre bourse pleine de jetons dorés. Après qu'il eut fini, il lui dit:
—Voyons! ne m'as-tu point volé?
Elle se mit à plaisanter et lui dit qu'elle ne pensait pas qu'il eût beaucoup d'argent à perdre. Il mit la main à son gousset, et tâta sa bourse des doigts, d'où il fut rassuré, et ainsi elle s'en alla avec son argent. Et c'était là le métier de cette fille. Elle avait une montre d'or faux et dans sa poche une bourse pleine de jetons toute prête à de semblables occasions, et je ne doute point qu'elle ne pratiquât son métier avec succès.
Je rentrai chez ma gouvernante avec mon butin, et vraiment quand je lui contai l'histoire, elle put à peine retenir ses larmes de penser comment un tel gentilhomme courait journellement le risque de se perdre chaque fois qu'un verre de vin lui montait à la tête.
Mais quant à mon aubaine, et combien totalement je l'avais dépouillé, elle me dit qu'elle en était merveilleusement charmée.
—Oui, mon enfant, dit-elle, voilà une aventure qui sans doute servira mieux à le guérir que tous les sermons qu'il entendra jamais dans sa vie.
Et si le reste de l'histoire est vrai, c'est ce qui arriva en effet.
Je trouvai le lendemain qu'elle s'enquérait merveilleusement de ce gentilhomme. La description que je lui en donnai, ses habits, sa personne, son visage, tout concourait à la faire souvenir d'un gentilhomme dont elle connaissait le caractère. Elle demeura pensive un moment et comme je continuais à lui donner des détails, elle se met à dire:
—Je parie cent livres que je connais cet homme.
—J'en suis fâchée, dis-je, car je ne voudrais pas qu'il fût exposé pour tout l'or du monde. On lui a déjà fait assez de mal, et je ne voudrais pas aider à lui en faire davantage.
—Non, non, dit-elle, je ne veux pas lui faire de mal, mais tu peux bien me laisser satisfaire un peu ma curiosité, car si c'est lui, je te promets bien que je le retrouverai.
Je fus un peu effarée là-dessus, et lui dis le visage plein d'une inquiétude apparente qu'il pourrait donc par le même moyen me retrouver, moi et qu'alors j'étais perdue. Elle repartit vivement:
—Eh quoi! penses-tu donc que je vais te trahir? mon enfant. Non, non, dit-elle, quand il dût avoir dix fois plus d'état, j'ai gardé ton secret dans des choses pires que celle-ci. Tu peux bien te fier à moi pour cette fois.
Alors je n'en dis point davantage.
Elle disposa son plan d'autre manière et sans me le faire connaître, mais elle était résolue à tout découvrir; si bien qu'elle va trouver une certaine personne de ses amis qui avait accointance dans la famille qu'elle supposait, et lui dit qu'elle avait une affaire extraordinaire avec tel gentilhomme (qui—soit dit en passant—n'était rien de moins qu'un baronnet, et de très bonne famille) et qu'elle ne savait comment parvenir jusqu'à lui sans être introduite dans la maison. Son amie lui promit sur-le-champ de l'y aider, et en effet s'en va voir si le gentilhomme était en ville.
Le lendemain elle arrive chez ma gouvernante et lui dit que Sir ** était chez lui, mais qu'il lui était arrivé quelque accident, qu'il était fort indisposé, et qu'il était impossible de le voir.
—Quel accident? dit ma gouvernante, en toute hâte, comme si elle fût surprise.
—Mais, répond mon amie, il était allé à Hampstead pour y rendre visite à un gentilhomme de ses amis, et comme il revenait, il fut attaqué et volé; et ayant un peu trop bu, comme on croit, les coquins le maltraitèrent, et il est fort indisposé.
—Volé! dit ma gouvernante et que lui a-t-on pris?
—Mais, répond son amie, on lui a pris sa montre en or, et sa tabatière d'or, sa belle perruque, et tout l'argent qui était dans sa poche, somme à coup sûr considérable, car Sir *** ne sort jamais sans porter une bourse pleine de guinées sur lui.
—Bah, bah! dit ma vieille gouvernante, gouailleuse, je vous parie bien qu'il était ivre, qu'il a pris une p... et qu'elle lui a retourné les poches; et puis il est rentré trouver sa femme, et lui conte qu'on l'a volé; c'est une vieille couleur; on joue mille tours semblables aux pauvres femmes tous les jours.
—Fi, dit son amie, je vois bien que vous ne connaissez point Sir ***: c'est bien le plus honnête gentilhomme qu'il y ait au monde; il n'y a pas dans toute la cité d'homme plus élégant ni de personne plus sobre et plus modeste; il a horreur de toutes ces choses; il n'y a personne qui le connaisse à qui pareille idée pût venir.
—Allons, allons, dit ma gouvernante, ce ne sont point mes affaires; autrement je vous assure que je trouverais là dedans quelque peu de ce que j'ai dit: tous vos hommes de réputation modeste ne valent parfois guère mieux que les autres! ils ont seulement meilleure tenue, ou si vous voulez, ce sont de meilleurs hypocrites.
—Non, non, dit mon amie; je puis vous assurer que Sir *** n'est point un hypocrite; c'est vraiment un gentilhomme sobre et honnête et sans aucun doute il a été volé.
—Nenni, dit ma gouvernante, je ne dis point le contraire; ce ne sont pas mes affaires, vous dis-je; je veux seulement lui parler: mon affaire est d'autre nature.
—Mais, dit son amie, quelle que soit la nature de votre affaire, c'est impossible en ce moment; vous ne sauriez le voir: il est très indisposé et fort meurtri.
—Ah oui! dit ma gouvernante, il est donc tombé en de bien mauvaises mains?
Et puis elle demanda gravement:
—Où est-il meurtri, je vous prie?
—Mais à la tête, dit mon amie, à une de ses mains et à la figure, car ils l'ont traité avec barbarie.
—Pauvre gentilhomme, dit ma gouvernante; alors il faut que j'attende qu'il soit remis, et elle ajouta: j'espère que ce sera bientôt.
Et la voilà partie me raconter l'histoire.
—J'ai trouvé ton beau gentilhomme, dit-elle,—et certes c'était un beau gentilhomme—mais, Dieu ait pitié de lui,—il est maintenant dans une triste passe; je me demande ce que diable tu lui as fait; ma foi, tu l'as presque tué.
Je la regardai avec assez de désordre.
—Moi le tuer! dis-je; vous devez vous tromper sur la personne; je suis sûre de ne lui avoir rien fait; il était fort bien quand je le quittai, dis-je, sinon qu'il était ivre et profondément endormi.
—Voilà ce que je ne sais point, dit-elle, mais à cette heure il est dans une triste passe; et la voilà qui me raconte tout ce que son amie avait dit.
—Eh bien alors, dis-je, c'est qu'il est tombé dans de mauvaises mains après que je l'ai quitté, car je l'avais laissé en assez bon état.
Environ dix jours après, ma gouvernante retourne chez son amie, pour se faire introduire chez ce gentilhomme; elle s'était enquise cependant par d'autres voies et elle avait ouï dire qu'il était remis; si bien qu'on lui permit de lui parler.
C'était une femme d'une adresse admirable, et qui n'avait besoin de personne pour l'introduire; elle dit son histoire bien mieux que je ne saurai la répéter, car elle était maîtresse de sa langue, ainsi que j'ai déjà dit. Elle lui conta qu'elle venait, quoique étrangère, dans le seul dessein de lui rendre service, et qu'il trouverait qu'elle ne venait point à une autre fin; qu'ainsi qu'elle arrivait simplement à titre si amical, elle lui demandait la promesse que, s'il n'acceptait pas ce qu'elle proposerait officiellement, il ne prit pas en mauvaise part qu'elle se fût mêlée de ce qui n'était point ses affaires; elle l'amura qu'ainsi que ce qu'elle avait à dire était un secret qui n'appartenait qu'à lui, ainsi, qu'il acceptât son offre ou non, la chose resterait secrète pour tout le monde, à moins qu'il la publiât lui-même; et que son refus ne lui ôterait pas le respect qu'elle entretenait pour lui, au point qu'elle lui fit la moindre injure, de sorte qu'il avait pleine liberté d'agir ainsi qu'il le jugerait bon.
Il prit l'air fort fuyant d'abord et dit qu'il ne connaissait rien en ses affaires qui demandât beaucoup de secret, qu'il n'avait jamais fait tort à personne et qu'il ne se souciait pas de ce qu'on pouvait dire de lui; que ce n'était point une partie de son caractère d'être injuste pour quiconque et qu'il ne pouvait point s'imaginer en quoi aucun homme pût lui rendre service, mais que s'il était ainsi qu'elle avait dit, il ne pouvait se fâcher qu'on s'efforçât de le servir, et qu'il la laissait donc libre de parler ou de ne point parler à sa volonté.
Elle le trouva si parfaitement indifférent qu'elle eut presque de la crainte à aborder la question. Cependant après plusieurs détours, elle lui dit que par un accident incroyable, elle était venue à avoir une connaissance particulière de cette malheureuse aventure où il était tombé, et en une manière telle qu'il n'y avait personne au monde qu'elle-même et lui qui en fussent informés, non, pas même la personne qui avait été avec lui.
Il prit d'abord une mine un peu en colère.
—Quelle aventure? dit-il.
—Mais, dit-elle, quand vous avez été volé au moment vous veniez de Knightsbr... Hampstead, monsieur, voulais-je dire, dit-elle, ne soyez pas surpris, monsieur, dit-elle, que je puisse vous rendre compte de chaque pas que vous avez fait ce jour-là depuis le cloître à Smithfield jusqu'au Spring-Garden à Knightsbridge et de là au *** dans le Strand, et comment vous restâtes endormi dans le carrosse ensuite; que ceci, dis-je, ne vous surprenne point, car je ne viens pas, monsieur, vous tirer de l'argent. Je ne vous demande rien et, je vous assure que la femme qui était avec vous ne sait point du tout qui vous êtes et ne le saura jamais. Et pourtant peut-être que je peux vous servir plus encore, car je ne suis pas venue tout nuement pour vous faire savoir que j'étais informée de ces choses comme si je vous eusse demandé le prix de mon silence; soyez persuadé, monsieur, dit-elle, que, quoi que vous jugiez bon de faire ou de me dire, tout restera secret autant que si je fusse dans ma tombe.
Il fut étonné de son discours et lui dit gravement:
—Madame, vous êtes une étrangère pour moi, mais il est bien infortuné que vous ayez pénétré le secret de la pire action de ma vie et d'une chose dont je suis justement honteux; en quoi la seule satisfaction que j'avais était que je pensais qu'elle fût connue seulement de Dieu et de ma propre conscience.
—Monsieur, dit-elle, je vous prie de ne point compter la connaissance que j'ai de ce secret comme une part de votre malheur; c'est une chose où je pense que vous fûtes entraîné par surprise, et peut-être que la femme usa de quelque art pour vous y pousser. Toutefois vous ne trouverez jamais de juste cause, dit-elle, de vous repentir que je sois venue à l'apprendre, ni votre bouche ne peut-elle être là-dedans plus muette que je ne l'ai été et le serai jamais.
—Eh bien, dit-il, c'est que je veux rendre justice aussi à cette femme. Quelle qu'elle soit, je vous assure qu'elle ne me poussa à rien. Elle s'efforça plutôt de résister; c'est ma propre extravagance et ma folie qui m'entraînèrent à tout, oui, et qui l'y entraînèrent aussi. Je ne veux point lui faire tort. Pour ce qu'elle m'a pris, je ne pouvais m'attendra à rien de moins d'elle en la condition où j'étais, et à cette heure encore, je ne sais point si c'est elle qui m'a volé ou si c'est le cocher. Si c'est elle, je lui pardonne. Je crois que tous les gentilshommes qui agissent ainsi que je l'ai fait devraient être traités de même façon; mais je suis plus tourmenté d'autres choses que de tout ce qu'elle m'a ôté.
Ma gouvernante alors commença d'entrer dans toute l'affaire, et il s'ouvrit franchement à elle. D'abord elle lui dit en réponse à ce qu'elle lui avait dit sur moi:
—Je suis heureuse, monsieur, que vous montriez tant de justice à la personne avec laquelle vous êtes allé. Je vous assure que c'est une femme de qualité, et que ce n'est point une fille commune de la ville, et quoi que vous ayez obtenu d'elle, je suis persuadée que ce n'est pas son métier. Vous avez couru un grand risque en vérité, monsieur, mais si c'est là une partie de votre tourment, vous pouvez être parfaitement tranquille, car je vous jure que pas un homme ne l'a touchée avant vous depuis son mari, et il est mort voilà tantôt huit ans.
Il parut que c'était là sa peine et qu'il était en grande frayeur là dessus. Toutefois sur les paroles de ma gouvernante, il parut enchanté et dit:
—Eh bien, madame, pour vous parler tout net, si j'étais sûr de ce que vous me dites, je ne me soucierais point tant de ce que j'ai perdu. La tentation était grande, et peut-être qu'elle était pauvre et qu'elle en avait besoin.
—Si elle n'eût pas été pauvre, monsieur, dit-elle, je vous jure qu'elle ne vous aurait jamais cédé, et, ainsi que sa pauvreté l'entraîna d'abord à vous laisser faire ce que vous fîtes, ainsi la même pauvreté la poussa à se payer à la fin, quand elle vit que vous étiez en une telle condition que si elle ne l'avait point fait, peut-être que le prochain cocher ou porteur de chaises l'eût pu faire à votre plus grand dam.
—Eh bien! dit-il, grand bien lui fasse! Je le répète encore, tous les gentilshommes qui agissent ainsi devraient être traités de la même manière, et cela les porterait à veiller sur leurs actions. Je n'ai point d'inquiétude là-dessus que relativement au sujet dont nous avons parlé. Là, il entra en quelques libertés avec elle sur ce qui s'était passé entre nous, chose qu'il ne convient pas qu'une femme écrive, et sur la grande terreur qui pesait sur son esprit pour sa femme, de crainte qu'il eût reçu quelque mal de moi et le communiquât. Il lui demanda enfin si elle ne pouvait lui procurer une occasion de me parler.
Ma gouvernante lui donna de pleines assurances sur ce que j'étais une femme exempte de toutes choses pareilles et qu'il pouvait avoir autant de tranquillité là-dessus que si c'eût été avec sa propre femme. Mais pour ce qui était de me voir, elle dit qu'il pourrait y avoir de dangereuses conséquences; toutefois qu'elle me parlerait et lui ferait savoir, s'efforçant cependant de lui persuader de n'en point avoir le désir, et qu'il n'en retirerait aucun bénéfice, regardant qu'elle espérait qu'il n'avait point l'intention de renouveler la liaison et que pour moi, c'était tout justement comme si je lui misse ma vie entre les mains.
Il lui dit qu'il avait un grand désir de me voir, qu'il lui donnerait toutes les assurances possibles de ne point tirer avantage de moi, et que tout d'abord, il me ferait grâce en général de toute demande d'espace quelconque. Elle insista pour lui montrer que ce ne serait là que la divulgation de son secret qui pourrait lui faire grand tort et le supplia de ne point la presser plus avant, si bien qu'en fin du compte il y renonça.
Ils eurent quelque discours au sujet des choses qu'il avait perdues et il parut très désireux de retrouver sa montre en or, et lui dit que si elle pouvait la lui procurer, il en payerait volontiers la valeur, elle lui dit qu'elle s'y efforcerait et en abandonna le prix à son estimation.
En effet le lendemain elle lui apporta la montre et il lui en donna trente guinées qui était plus que je n'eusse pu en faire quoiqu'il paraît qu'elle avait coûté bien davantage. Il parla aussi quelque peu de sa perruque qui lui avait coûté, paraît-il, soixante guinées ainsi que de sa tabatière et peu de jours après elle les lui apporta aussi, ce qui l'obligea infiniment, et il lui donna encore trente guinées. Le lendemain je lui envoyai sa belle épée et sa canne gratis et ne lui demandai rien.
Alors il entra en une longue conversation sur la manière dont elle était venue à savoir toute cette affaire. Elle construisit une longue histoire là-dessus, comment elle l'avait su par une personne à qui j'avais tout raconté et qui devait m'aider à disposer des effets que cette confidence lui avait apportés, puisqu'elle était de sa profession brocanteuse; qu'elle, apprenant l'accident de Sa Dignité, avait deviné tout l'ensemble de l'affaire, et, qu'ayant les effets entre les mains, elle avait résolu de venir tenter ce qu'elle avait fait. Puis elle lui donna des assurances répétées, affirmant qu'il ne lui en sortirait jamais un mot de la bouche, et que, bien qu'elle connût fort bien la femme (c'était moi qu'elle voulait dire), cependant elle ne lui avait nullement laissé savoir qu'elle était la personne, ce qui d'ailleurs était faux: mais il ne devait point lui en arriver d'inconvénient car je n'en ouvris jamais la bouche à quiconque.
Je pensais bien souvent à le revoir et j'étais fâchée d'avoir refusé; j'étais persuadée que si je l'eusse vu et lui eusse fait savoir que je le connaissais, j'eusse pu tirer quelque avantage de lui et peut-être obtenir quelque entretien. Quoique ce fût une vie assez mauvaise, pourtant elle n'était pas si pleine de dangers que celle où j'étais engagée. Cependant ces idées passèrent à la longue. Mais ma gouvernante le voyait souvent et il était très bon pour elle, lui donnant quelque chose presque chaque fois qu'il la voyait. Une fois en particulier, elle le trouva fort joyeux et, ainsi qu'elle pensa, quelque peu excité de vin, et il la pressa encore de lui laisser revoir cette femme, qui, ainsi qu'il disait, l'avait tant ensorcelé cette nuit-là. Ma gouvernante, qui depuis le commencement avait envie que je le revisse, lui dit qu'elle voyait que son désir était tellement fort qu'elle serait portée à y céder si elle pouvait obtenir de moi que je m'y soumisse, ajoutant que s'il lui plaisait de venir à sa maison le soir, elle s'efforcerait de lui donner satisfaction sur ces assurances répétées qu'il oublierait ce qui s'était passé.
Elle vint me trouver en effet, et me rapporta tout le discours; en somme, elle m'amena bientôt à consentir en un cas où j'éprouvais quelque regret d'avoir refusé auparavant; si bien que je me préparai à le voir. Je m'habillai du mieux que je pus à mon avantage, je vous l'assure, et pour la première fois j'usai d'un peu d'artifice; pour la première fois, dis-je, car je n'avais jamais cédé à la bassesse de me peindre avant ce jour, ayant toujours assez de vanité pour croire que je n'en avais point besoin.
Il arriva à l'heure fixée; et, ainsi qu'elle l'avait remarqué auparavant, il était clair encore qu'il venait de boire, quoiqu'il fût loin d'être ce qu'on peut appeler ivre. Il parut infiniment charmé de me voir et entra dans un long discours avec moi sur toute l'affaire; j'implorai son pardon, à maintes reprises, pour la part que j'y avais eue, protestai que je n'avais point entretenu de tel dessein quand d'abord je l'avais rencontré, que je ne serais pas sortie avec lui si je ne l'eusse pris pour un gentilhomme fort civil et s'il ne m'eût fait si souvent la promesse de ne rien tenter qui fût indécent. Il s'excusa sur le vin qu'il avait bu, et qu'il savait à peine ce qu'il faisait et que s'il n'en eût pas été ainsi, il n'eût point pris avec moi la liberté qu'il avait fait. Il m'assura qu'il n'avait point touché d'autre femme que moi depuis son mariage, et que ç'avait été pour lui une surprise; me fit des compliments sur le grand agrément que je lui donnais, et autres choses semblables, et parla si longtemps en cette façon, que je trouvai que son animation le menait en somme à l'humeur de recommencer. Mais je le repris de court; je lui jurai que je n'avais point souffert d'être touchée par un homme depuis la mort de mon mari, c'est à savoir de huit ans en ça; il dit qu'il le croyait bien, et ajouta que c'était bien ce que madame lui avait laissé entendre, et que c'était son opinion là-dessus qui lui avait fait désirer de me revoir; et que puisqu'il avait une fois enfreint la vertu avec moi, et qu'il n'y avait point trouvé de fâcheuses conséquences, il pouvait en toute sûreté s'y aventurer encore; et en somme il en arriva là où j'attendais, qui ne saurait être mis sur papier.
Ma vieille gouvernante l'avait bien prévu, autant que moi; elle l'avait donc fait entrer dans une chambre où il n'y avait point de lit, mais qui donnait dans une seconde chambre où il y en avait un; nous nous y retirâmes pour le restant de la nuit; et en somme, après que nous eûmes passé quelque temps ensemble, il se mit au lit et y passa toute la nuit; je me retirai, mais revins, toute déshabillée, avant qu'il fût jour, et demeurai à coucher avec lui jusqu'au matin.
Quand il partit, je lui dis que j'espérais qu'il se sentait sûr de n'avoir pas été volé. Il me dit qu'il était pleinement satisfait là-dessus, et, mettant la main dans la poche, me donna cinq guinées, qui était le premier argent que j'eusse gagné en cette façon depuis bien des années.
Je reçus de lui plusieurs visites semblables; mais il n'en vint jamais proprement à m'entretenir, ce qui m'aurait plu bien mieux. Mais cette affaire eut sa fin, elle aussi; car au bout d'un an environ, je trouvai qu'il ne venait plus aussi souvent, et enfin il cessa tout à fait, sans nul désagrément ou sans me dire adieu; de sorte que là se termina cette courte scène de vie qui m'apporta peu de chose vraiment, sinon pour me donner plus grand sujet de me repentir.
Durant tout cet intervalle, je m'étais confinée la plupart du temps à la maison; du moins suffisamment pourvue, je n'avais point fait d'aventures, non, de tout le quart d'une année; mais alors, trouvant que le fonds manquait, et, répugnante à dépenser le capital, je me mis à songer à mon vieux métier et à regarder autour de moi dans la rue; et mon premier pas fut assez heureux.
Je m'étais vêtue d'habits très pauvres; car, ayant différentes formes sous lesquelles, je paraissais, je portais maintenant une robe d'étoffe ordinaire, un tablier bleu et un chapeau de paille; et je me plaçai à la porte de l'hôtellerie des Trois-Coupes dans Saint-John's Street. Il y avait plusieurs rouliers qui descendaient d'ordinaire à cette hôtellerie, et les coches à relais pour Barnet, Totteridge, et autres villes de cette région, étaient toujours là dans la rue, le soir, au moment qu'ils se préparaient à partir; de sorte que j'étais prête pour tout ce qui se présenterait. Voici ce que je veux dire: beaucoup de gens venaient à ces hôtelleries avec des ballots et de petits paquets, et demandaient tels rouliers ou coches qu'il leur fallait, pour les porter à la campagne; et d'ordinaire il y a devant la porte, des filles, femmes de crocheteurs ou servantes, qui attendent pour porter ces paquets pour ceux qui les y emploient.
Il arriva assez étrangement que j'étais debout devant le porche de l'hôtellerie et qu'une femme qui se tenait là déjà avant, et qui était la femme d'un crocheteur au service du coche de Barnet, m'ayant remarquée, me demanda si j'attendais point aucun des coches; je lui dis que oui, que j'attendais ma maîtresse qui allait venir pour prendre le coche de Barnet; elle me demanda qui était ma maîtresse, et je lui dis le premier nom de dame qui me vint à l'esprit, mais il paraît que je tombai sur un nom qui était le même que celui d'une famille demeurant à Hadley, près de Barnet.
Je ne lui en dis point davantage, ni elle à moi, pendant un bon moment; mais d'aventure quelqu'un l'ayant appelée à une porte un peu plus loin, elle me pria, si j'entendais personne demander le coche de Barnet, de venir la chercher à cette maison qui, paraît-il, était une maison de bière; je lui dis: «Oui, bien volontiers», et la voilà partie.
À peine avait-elle disparu, que voici venir une fille et une enfant suant et soufflant, qui demandent le coche de Barnet. Je répondis tout de suite:
—C'est ici.
—Est-ce que vous êtes au service du coche de Barnet? dit-elle.
—Oui, mon doux cœur, dis-je, qu'est-ce qu'il vous faut?
—Je voudrais des places pour deux voyageurs, dit-elle.
—Où sont-ils, mon doux cœur? dis-je.
—Voici la petite fille, dit-elle; je vous prie de la faire entrer dans le coche, et je vais aller chercher ma maîtresse.
—Hâtez-vous donc, mon doux cœur, lui dis-je, ou tout sera plein.
Cette fille avait un gros paquet sous le bras; elle mit donc l'enfant dans le coche en même temps.
—Vous feriez mieux de poser votre paquet dans le coche en même temps.
—Non, dit-elle, j'ai peur que quelqu'un l'enlève à l'enfant.
—Alors donnez-le-moi, dis-je.
—Prenez-le donc, dit-elle; et jurez-moi d'y faire bien attention.
—J'en réponds, dis-je, quand il vaudrait vingt livres.
—Là, prenez-le donc, dit-elle, et la voilà partie.
Sitôt que je tins le paquet, et que la fille fut hors de vue, je m'en vais vers la maison de bière où était la femme du crocheteur; de sorte que si je l'avais rencontrée, j'aurais paru seulement venir pour lui remettre le paquet et l'appeler à ses affaires, comme si je fusse forcée de partir, ne pouvant l'attendre plus longtemps; mais comme je ne la rencontrai pas, je m'en allai, et tournant dans Charterhouse-Lane, je traversai Charterhouse-Yard pour gagner Long-Lane, puis j'entrai dans le clos Saint-Barthélemy, de là dans Little-Britain, et à travers Bluecoat-Hospital dans Newgate-Street.
Pour empêcher que je fusse reconnue, je détachai mon tablier bleu, et je le roulai autour du paquet qui était enveloppé dans un morceau d'indienne; j'y roulai aussi mon chapeau de paille et je mis le paquet sur ma tête; et je fis très bien, car, passant à travers Bluecoat-Hospital, qui rencontrai-je sinon la fille qui m'avait donné à tenir son paquet? Il semble qu'elle s'en allât avec sa maîtresse, qu'elle était allée chercher, au coche de Barnet.
Je vis qu'elle était pressée, et je n'avais point affaire de la retenir; de sorte que la voilà partie, et j'apportai mon paquet très tranquillement à ma gouvernante. Il ne contenait point d'argent, de vaisselle plate ou de joyaux; mais un très bel habit de damas d'Inde, une robe et un jupon, une coiffe de dentelle et des manchettes en très belle dentelle des Flandres, et quelques autres choses telles que j'en savais fort bien la valeur.
Ce n'était pas là vraiment un tour de ma propre invention, mais qui m'avait été donné par une qui l'avait pratiqué avec succès, et ma gouvernante en fut infiniment charmée: et vraiment je l'essayai encore à plusieurs reprises, quoique jamais deux fois de suite près du même endroit: car la fois suivante je l'essayai dans Whitechapel, juste au coin de Petticoat-Lane, là où se tiennent les coches qui se rendent à Stratford et à Bow, et dans cette partie de la campagne; et une autre fois au Cheval Volant juste à l'extérieur de Bishopsgate, là où remisaient à cette époque les coches de Cheston, et j'avais toujours la bonne chance de m'en aller avec quelque aubaine.
Une autre fois je me postai devant un magasin près du bord de l'eau, où viennent les navires côtiers du Nord, tels que de Newcastle-sur-Tyne, Sunderland et autres lieux. Là, le magasin étant fermé, arrive un jeune homme avec une lettre; et il venait chercher une caisse et un panier qui étaient arrivés de Newcastle-sur-Tyne. Je lui demandai s'il en avait les marques; il me montre donc la lettre, en vertu de laquelle il devait réclamer l'envoi, et qui donnait une liste du contenu; la caisse était pleine de linge, et le panier de verreries. Je lus la lettre et pris garde de voir le nom, et les marques, et le nom de la personne qui avait envoyé les marchandises, et le nom de la personne à qui elles étaient expédiées; puis je priai le jeune homme de revenir le lendemain matin, le garde-magasin ne devant point être là de toute la nuit.
Me voilà vite partie écrire une lettre de M, John Richardson de Newcastle à son cher cousin Jemmy Cole, à Londres, dans laquelle il l'avisait qu'il lui avait expédié par tel navire (car je me rappelais tous les détails à un cheveu près) tant de pièces de gros linge et tant d'aunes de toile de Hollande, et ainsi de suite, dans une caisse, et un panier de verrerie de cristal de la verrerie de M. Henzill; et que la caisse était marquée L. C. N° 1 et que le panier portait l'adresse sur une étiquette attachée à la corde.
Environ une heure après je vins au magasin, où je trouvai le garde, et me fis délivrer les marchandises sans le moindre scrupule; la valeur du linge étant d'à peu près 22£.
Je pourrais remplir tout ce discours de la variété de telles aventures que l'invention journalière me suggérait, et que je menais avec la plus extrême adresse, et toujours avec succès.
À la fin, ainsi qu'on dit, tant va la cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse, je tombai en quelques embarras, qui, malgré qu'ils ne pussent me toucher fatalement, pourtant me firent connaître, chose qui n'était seconde en désagrément pour moi qu'au jugement de culpabilité même.
J'avais adopté pour déguisement l'habit d'une veuve; c'était sans avoir en vue aucun dessein proprement dit, mais seulement afin d'attendre ce qui pouvait se présenter, ainsi que je faisais souvent. Il arriva que tandis que je passais le long d'une rue de Covent-garden, il se fit un grand cri d'«au voleur! au voleur!» Quelques artistes avaient, paraît-il joué le tour à un boutiquier, et comme elles étaient poursuivies, les unes fuyaient d'un côté, les autres de l'autre; et l'une d'elles était, disait-on, habillée en veuve avec des vêtements de deuil; sur quoi la foule s'amassa autour de moi, et les uns dirent que j'étais la personne, et d'autres que non. Immédiatement survint un des compagnons du mercier, et il jura tout haut que c'était moi la personne, et ainsi me saisit; toutefois quand j'eus été ramenée par la foule à la boutique du mercier, le maître de la maison dit franchement que ce n'était pas moi la femme, et voulut me faire lâcher sur-le-champ, mais un autre garçon dit gravement: «Attendez, je vous prie, que M... (c'était le compagnon) soit revenu, car il la connaît»; de sorte qu'on me garda près d'une demi-heure. On avait fait venir un commissaire, et il se tenait dans la boutique pour me servir de geôlier; en causant avec le commissaire, je lui demandai où il demeurait et le métier qu'il faisait; cet homme, n'appréhendant pas le moins du monde ce qui survint ensuite, me dit sur-le-champ son nom, et l'endroit où il vivait; et me dit, par manière de plaisanterie, que je serais bien sûre d'entendre son nom quand on me mènerait à Old Bailey.
Les domestiques de même me traitèrent avec effronterie, et on eut toutes les peines du monde à leur faire ôter les mains de dessus moi; le maître, en vérité, se montra plus civil, mais il ne voulut point me lâcher, quoiqu'il convînt que je n'avais pas été dans sa boutique.
Je commençai de relever la tête avec assez d'insolence, et lui dis que j'espérais qu'il ne serait point surpris si je réclamais satisfaction de ses offenses; et que je le priais de faire chercher mes amis afin que justice me fût rendue. Non, dit-il, c'était une chose dont il ne pouvait me donner la liberté; je la pourrais demander quand je viendrais devant la justice de paix; et, puisqu'il voyait que je le menaçais, il ferait bonne garde sur moi cependant, et veillerait à ce que je fusse mise à l'ombre dans Newgate. Je lui dis que c'était son temps maintenant, mais que ce serait le mien tout à l'heure, et je gouvernai ma colère autant qu'il me fût possible: pourtant je parlai au commissaire afin qu'il appelât un commissionnaire, ce qu'il fit, et puis je demandai plume, encre et papier, mais ils ne voulurent point m'en donner. Je demandai au commissionnaire son nom, et où il demeurait, et le pauvre homme me le dit bien volontiers; je le priai de remarquer et de se rappeler la manière dont on me traitait là; qu'il voyait qu'on m'y détenait par force; je lui dis que j'aurais besoin de lui dans un autre endroit, et qu'il n'en serait pas plus mal s'il y savait parler. Le commissionnaire me dit qu'il me servirait de tout son cœur.
—Mais, madame, dit-il, souffrez que je les entende refuser de vous mettre en liberté, afin que je puisse parler d'autant plus clairement.
Là-dessus je m'adressai à haute voix au maître de la boutique et je lui dis:
—Monsieur, vous savez en âme et conscience que je ne suis pas la personne que vous cherchez, et que je ne suis pas venue dans votre boutique tout à l'heure; je demande donc que vous ne me déteniez pas ici plus longtemps ou que vous me disiez les raisons que vous avez pour m'arrêter.
Cet homme là-dessus devint plus arrogant qu'avant, et dit qu'il ne ferait ni l'un ni l'autre jusqu'à ce qu'il le jugeât bon.
—Fort bien, dis-je au commissionnaire et au commissaire, vous aurez l'obligeance de vous souvenir de ces paroles, messieurs, une autre fois.
Le commissionnaire dit: «Oui, madame»; et la chose commença de déplaire au commissaire qui s'efforça de persuader au mercier de me congédier et de me laisser aller, puisque, ainsi qu'il disait, il convenait que je n'étais point la personne.
—Mon bon monsieur, dit le mercier goguenardant, êtes-vous juge de paix ou commissaire? Je l'ai remise entre vos mains; faites votre service, je vous prie.
Le commissaire lui dit, un peu piqué, mais avec assez d'honnêteté:
—Je connais mon service, et ce que je suis, monsieur: je doute que vous sachiez parfaitement ce que vous faites à cette heure.
Ils eurent encore d'autres paroles acides, et cependant les compagnons, impudents et malhonnêtes au dernier point me traitèrent avec barbarie; et l'un d'eux, le même qui m'avait saisie d'abord, prétendit qu'il voulait me fouiller et commença de mettre les mains sur moi. Je lui crachai au visage, j'appelai à haute voix le commissaire, et le priai de noter soigneusement la façon dont on me traitait, «et je vous prie, monsieur le commissaire, dis-je, de demander le nom de ce coquin», et j'indiquai l'homme. Le commissaire lui infligea une semonce polie, lui dit qu'il ne savait ce qu'il faisait, puisqu'il voyait que son maître reconnaissait que je n'étais point la personne; «et, dit le commissaire, je crains bien que votre maître ne nous mette lui et moi tout ensemble dans la peine, si cette dame vient à prouver qui elle est, où elle était, et qu'il paraisse clairement que ce n'est pas la femme que vous prétendez».
—Sacredieu, dit encore l'homme, avec une insolente face endurcie, c'est bien la dame, n'ayez crainte; je jure que c'est la même personne qui était dans la boutique et je lui ai mis dans la main même la pièce de satin qui est perdue; vous en saurez davantage quand M. William et M. Anthony (c'étaient d'autres compagnons) vont entrer; ils la reconnaîtront aussi bien que moi.
Juste au moment où l'impudent coquin parlait ainsi au commissaire, voici que rentrent M. William et M. Anthony, comme il les appelait, et un ramas de populace avec eux, qui amenaient la vraie veuve qu'on prétendait que j'étais; et ils arrivèrent suant et soufflant dans la boutique; et traînant la pauvre créature avec infiniment de triomphe et de la manière la plus sanguinaire jusqu'à leur maître, qui était dans l'arrière-boutique, ils s'écrièrent à haute voix:
—Voilà la veuve, monsieur! Nous l'avons attrapée à la fin!
—Que voulez-vous dire? dit le maître, mais nous l'avons déjà; la voilà assise là-bas; et M... affirme qu'il peut jurer que c'est elle.
L'autre homme, qu'on appelait M. Anthony, répliqua:
—M... peut dire ce qu'il lui plaît, et jurer ce qui lui plaît; mais voilà la femme, et voilà ce qui reste du satin qu'elle a volé; je l'ai tiré de dessous ses jupes avec ma propre main.
Je commençai maintenant à prendre un peu de cœur, mais souris et ne dis rien; le maître devint pâle; le commissaire se retourna et me regarda.
—Allez, monsieur le commissaire, dis-je, laissez donc faire, allez!
Le cas était clair et ne pouvait être nié, de sorte qu'on remit entre les mains du commissaire la véritable voleuse, et le mercier me dit fort civilement qu'il était fâché de l'erreur, et qu'il espérait que je ne la prendrais point en mauvaise part; qu'on leur jouait tous les jours tant de tours de cette nature, qu'il ne fallait point les blâmer s'ils mettaient autant d'exactitude à se rendre justice.
—Ne point la prendre en mauvaise part, monsieur! dis-je, et comment la pourrais-je prendre en bonne? Si vous m'eussiez relâchée, quand votre insolent maraud m'eut saisie dans la rue, traînée jusqu'ici, et que vous reconnûtes vous-même que je n'étais pas la personne, j'aurais oublié l'affront, et je ne l'aurais nullement pris en mauvaise part, en considération des nombreux mauvais tours que je crois qu'on vous joue fort souvent; mais la manière dont vous m'avez traitée depuis ne se saurait supporter non plus surtout que celle de votre valet; il faut que j'en aie réparation et je l'obtiendrai.
Alors il commença de parlementer avec moi, dit qu'il me donnerait toute satisfaction raisonnable, et il aurait bien voulu que je lui dise ce que c'était que j'exigeais, je lui dis que je ne voulais pas être mon propre juge, que la loi déciderait pour moi, et que puisque je devais être menée devant un magistrat, je lui ferais entendre là ce que j'avais à dire. Il me dit qu'il n'y avait point d'occasion d'aller devant la justice, à cette heure; que j'étais en liberté d'aller où il me ferait plaisir, et, s'adressant au commissaire, lui dit qu'il pouvait me laisser aller, puisque j'étais déchargée. Le commissaire lui répondit tranquillement.
—Monsieur, vous m'avez demandé tout à l'heure si j'étais commissaire ou juge de paix; vous m'avez ordonné de faire mon service; et vous m'avez mandé cette dame comme prisonnière; à cette heure, monsieur, je vois que vous n'entendez point mon service, puisque vous voudriez faire de moi un juge vraiment; mais je suis obligé de vous dire que cela n'est point en mon pouvoir; j'ai droit de garder un prisonnier quand on me l'a mandé, mais c'est la loi et le magistrat seulement, qui peuvent décharger ce prisonnier: par ainsi, vous vous trompez, monsieur, il faut que je l'emmène maintenant devant un juge, que cela vous plaise ou non.
Le mercier d'abord le prit de très haut avec le commissaire; mais comme il se trouva que ce commissaire n'était point un officier à gages, mais une bonne espèce d'homme bien solide (je crois qu'il était grainetier), et de bon sens, il ne voulut pas démordre de son affaire, et refusa de me décharger sans m'avoir menée devant un juge de paix, et j'y insistai aussi. Quand le mercier vit cela:
—Eh bien, dit-il au commissaire, menez-la donc où il vous plaira; je n'ai rien à lui dire.
—Mais, monsieur, dit le commissaire, j'espère bien que vous viendrez avec nous, puisque c'est vous qui me l'avez mandée.
—Non, par ma foi, dit le mercier; je vous répète que je n'ai rien à lui dire.
—Pardonnez-moi, monsieur, mais il le faut, dit le commissaire: je vous en prie, dans votre propre intérêt; le juge ne peut rien faire sans vous.
—S'il vous plaît, mon ami, dit le mercier, allez à vos affaires; je vous dis encore une fois que je n'ai rien à dire à cette dame; au nom du roi je vous ordonne de la relâcher.
—Monsieur, dit le commissaire, je vois bien que vous ne savez point ce que c'est que d'être commissaire; je vous supplie de ne pas m'obliger à vous rudoyer.
—Voilà qui est inutile, dit le mercier, car vous me rudoyez assez déjà.
—Non, monsieur, dit le commissaire, je ne vous rudoie point; vous avez enfreint la paix en menant une honnête femme hors de la rue, où elle était à ses affaires, en la confinant dans votre boutique, et en la faisant maltraiter ici par vos valets; et à cette heure vous dites que je vous rudoie? Je crois montrer beaucoup de civilité vraiment en ne vous ordonnant pas de m'accompagner, au nom du roi, requérant tout homme que je verrais passer votre porte de me prêter aide et assistance pour vous emmener par force; voilà ce que j'ai pouvoir de faire, et vous ne l'ignorez point; pourtant je m'en abstiens et une fois encore je vous prie de venir avec moi.
Eh bien, malgré tout ce discours il refusa et parla grossièrement au commissaire. Toutefois le commissaire ne changea point d'humeur et ne se laissa pas irriter; et alors je m'entremis et je dis:
—Allez, monsieur le commissaire, laissez-lui la paix; je trouverai des moyens assez pour l'amener devant un magistrat, n'ayez crainte; mais voilà cet individu, dis-je: c'est l'homme qui m'a saisie au moment que je passais innocemment dans la rue, et vous êtes témoin de sa violence à mon endroit depuis; permettez-moi je vous prie, de vous le mander afin que vous l'emmeniez devant un juge.
—Oui, madame, dit le commissaire.
Et se tournant vers l'homme:
—Allons, mon jeune monsieur, dit-il au compagnon, il faut venir avec nous; j'espère que vous n'êtes pas, comme votre maître, au-dessus du pouvoir du commissaire.
Cet homme prit un air de voleur condamné, et se recula, puis regarda son maître, comme s'il eût pu l'aider; et l'autre comme un sot l'encouragea à l'insolence; et lui, en vérité, résista au commissaire, et le repoussa de toutes ses forces au moment qu'il allait pour le saisir; d'où le commissaire le renversa par terre sur le coup, et appela à l'aide: immédiatement la boutique fut pleine de gens et le commissaire saisit maître, compagnon et tous les valets.
La première mauvaise conséquence de ce tumulte fut que la femme qui était vraiment la voleuse se sauva et se perdit dans la foule, ainsi que deux autres qu'ils avaient arrêtés aussi: ceux-là étaient-ils vraiment coupables ou non, je n'en puis rien dire.
Cependant quelques-uns de ses voisins étant entrés, et voyant comment allaient les choses, s'étaient efforcés de ramener le mercier dans son sens; et il commença d'être convaincu qu'il était dans son tort; de sorte qu'enfin nous allâmes tous bien tranquillement devant le juge avec une queue d'environ cinq cents personnes sur nos talons; et tout le long de la route j'entendais les gens qui demandaient: «Qu'est-ce qu'il y a?» et d'autres qui répondaient: «C'est un mercier qui avait arrêté une dame à la place d'une voleuse; et après, la voleuse a été prise, et maintenant c'est la dame qui a fait prendre le mercier pour l'amener devant la justice.» Ceci charmait étrangement la populace, et la foule augmentait à vue d'œil, et ils criaient pendant que nous marchions: «Où est-il, le coquin? Où est-il, le mercier?» et particulièrement les femmes; puis, quand elles le voyaient, elles s'écriaient: «Le voilà! le voilà!» et tous les moments il lui arrivait un bon paquet de boue; et ainsi nous marchâmes assez longtemps; jusqu'enfin le mercier crut bon de prier le commissaire d'appeler un carrosse pour le protéger de la canaille; si bien que nous fîmes le reste de la route en voiture, le commissaire et moi, et le mercier et le compagnon.
Quand nous arrivâmes devant le juge, qui était un ancien gentilhomme de Bloomsbury, le commissaire ayant d'abord sommairement rendu compte de l'affaire, le juge me pria de parler, et d'articuler ce que j'avais à dire, et d'abord il me demanda mon nom, que j'étais très répugnante à donner, mais il n'y avait point de remède; de sorte que je lui dis que mon nom était Mary Flanders; que j'étais veuve, mon mari, qui était capitaine marin, étant mort pendant un voyage en Virginie; et d'autres circonstances que j'ajoutai et auxquelles il ne pourrait jamais contredire, et que je logeais à présent en ville, avec telle personne, nommant ma gouvernante; mais que je me préparais à partir pour l'Amérique où se trouvaient les effets de mon mari; et que j'allais ce jour-là pour m'acheter des vêtements afin de m'habiller en demi-deuil, mais que je n'étais encore entrée dans aucune boutique, lorsque cet individu, désignant le compagnon du mercier, s'était rué tout courant sur moi avec tant de furie que j'avais été bien effrayée, et m'avait emmenée à la boutique de son maître; où, malgré que son maître reconnût que je n'étais point la personne, il n'avait pas voulu me relâcher, mais m'avait mandée à un commissaire.
Puis je continuai à dire la façon en laquelle les compagnons merciers m'avaient traitée; comment ils n'avaient point voulu souffrir que j'envoyasse chercher aucun de mes amis; comment ensuite, ils avaient trouvé la vraie voleuse, sur laquelle ils avaient retrouvé les marchandises volées, et tous les détails comme il a été dit.
Puis le commissaire exposa son cas; son dialogue avec le mercier au sujet de ma mise en liberté, et enfin le refus qu'avait fait son valet de l'accompagner, quand je le lui avais mandé et les encouragements que son maître lui avait donnés là-dessus; comment enfin il avait frappé le commissaire et tout le reste ainsi que je l'ai déjà raconté.
Le juge ensuite écouta le mercier et son compagnon. Le mercier vraiment fit une longue harangue sur la grande perte qu'ils subissent journellement par les filous et les voleurs; qu'il leur était facile de se tromper et que lorsqu'il avait découvert son erreur, il avait voulu me relâcher, etc., comme ci-dessus. Quant au compagnon, il eut bien peu à dire, sinon qu'il prétendit que les autres lui avaient dit que j'étais vraiment la personne.
Sur le tout le juge me dit d'abord fort civilement que j'étais déchargée; qu'il était bien fâché que le compagnon du mercier eut mis si peu de discrétion dans l'ardeur de sa poursuite que de prendre une personne innocente pour une coupable; que s'il n'avait point eu l'injustice de me retenir ensuite, il était persuadé que j'eusse pardonné le premier affront; que toutefois il n'était pas en son pouvoir de me donner réparation autrement que par une réprimande publique qu'il leur adresserait, ce qu'il allait faire; mais qu'il supposait que j'userais de telles méthodes que m'indiquait la loi; que cependant il allait le lier par serment.
Mais pour ce qui est de l'infraction à la paix commise par le compagnon, il me dit qu'il me donnerait satisfaction là-dessus, puisqu'il l'enverrait à Newgate pour avoir assailli le commissaire ainsi que pour m'avoir assaillie moi-même.
En effet, il envoya cet homme à Newgate pour cet assaut, et son maître donna caution, et puis nous partîmes; mais j'eus la satisfaction de voir la foule les attendre tous deux, comme ils sortaient, huant et jetant des pierres et de la boue dans les carrosses où ils étaient montés; et puis je rentrai chez moi.
Après cette bousculade, voici que je rentre à la maison et que je raconte l'affaire à ma gouvernante et elle se met à me rire à la figure.
—Qu'est-ce qui vous donna tant de gaieté? dis-je. Il n'y a pas lieu de rire si fort de cette histoire que vous vous l'imaginez; je vous assure que j'ai été bien secouée et effrayée aussi par une bande de vilains coquins.
—Pourquoi je ris? dit ma gouvernante. Je ris, mon enfant, de la chance que tu as; voilà un coup qui sera la meilleure aubaine que tu aies faite de ta vie, si tu sais t'y prendre. Je te promets que tu feras payer au mercier 500£ de dommages-intérêts sans compter ce que tu tireras du compagnon.
J'avais d'autres pensées là-dessus qu'elle; et surtout à cause que j'avais donné mon nom au juge de paix, et je savais que mon nom était si bien connu parmi les gens de Hick's Hall, Old Bailey, et autres lieux semblables, que si cette cause venait à être jugée publiquement, et qu'on eût l'idée de faire enquête sur mon nom, aucune cour ne m'accorderait de dommages, ayant la réputation d'une personne de tel caractère. Cependant je fus obligée de commencer un procès en forme, et en conséquence ma gouvernante me découvrit un homme de confiance pour le mener, étant un avoué qui faisait de très bonnes affaires et qui avait bonne réputation; en quoi elle eut certainement raison; car si elle eût employé quelque aigrefin de chicane, ou un homme point connu, je n'aurais obtenu que bien peu; au lieu qu'il en coûta finalement au mercier 200£ et plus, avec un souper qu'il fut forcé de nous offrir par-dessus le marché, à ma gouvernante, à l'avocat et à moi.
Ce ne fut pas longtemps après que l'affaire avec le mercier fut arrangée que je sortis dans un équipage bien différent de tous ceux où j'avais paru avant. Je m'habillai, comme une mendiante, des haillons les plus grossiers et les plus méprisables que je pus trouver, et j'errai çà et là, épiant et guettant à toutes les portes et fenêtres que j'approchai; et en vérité j'étais en une telle condition maintenant que je savais aussi mal m'y maintenir que jamais je fis en aucune. J'avais une horreur naturelle de la saleté et des haillons; j'avais été élevée nettement et strictement et ne pouvais point être autre en quelque état que je fusse, de sorte que ce me fut le déguisement le plus déplaisant que jamais je portai. Je me dis tout à l'heure que je n'y pourrais rien profiter, car c'était un habit qui faisait fuir et que tout le monde redoutait, et je pensai que chacun me regardât comme s'il eût peur que je m'approchasse, de crainte que je ne lui ôtasse quelque chose ou peur de m'approcher de crainte que rien de moi ne passât sur lui. J'errai tout le soir la première fois que je sortis et je ne fis rien et je rentrai à la maison, mouillée, boueuse et lasse; toutefois je ressortis la nuit suivante et alors je rencontrai une petite aventure qui pensa me coûter cher. Comme je me tenais à la porte d'une taverne, voici venir un gentilhomme à cheval qui descend à la porte et, voulant entrer dans la taverne, il appelle un des garçons pour lui tenir son cheval. Il demeura assez longtemps dans la taverne et le garçon entendit son maître qui l'appelait, et pensant qu'il fût fâché et me voyant debout près de lui, m'appela:
—Tenez, bonne femme, dit-il, gardez ce cheval un instant tandis que j'entre; si le gentilhomme revient, il vous donnera quelque chose.
—Oui, dis-je et je prends le cheval et l'emmène tranquillement et le conduis à ma gouvernante.
Ç'aurait été là une aubaine pour ceux qui s'y fussent entendus, mais jamais pauvre voleur ne fût plus embarrassé de savoir ce qu'il fallait faire de son vol, car lorsque je rentrai, ma gouvernante fut toute confondue, et aucune de nous ne savait ce qu'il fallait faite de cette bête: l'envoyer à une étable était insensé, car il était certain qu'avis en serait donné dans la gazette avec la description du cheval, de sorte que nous n'oserions pas aller le reprendre.
Tout le remède que nous trouvâmes à cette malheureuse aventure fut de mener le cheval dans une hôtellerie et d'envoyer un billet par un commissaire à la taverne pour dire que le cheval du gentilhomme qui avait été perdu à telle heure se trouvait dans telle taverne et qu'on pourrait l'y venir chercher, que la pauvre femme qui le tenait l'ayant mené par la rue et incapable de le reconduire l'avait laissé là. Nous aurions pu attendre que le propriétaire eût fait publier et offrir une récompense: mais nous n'osâmes pas nous aventurer à la recevoir.
Ce fut donc là un vol et point un vol, car peu de chose y fut perdu et rien n'y fut gagné, et je me sentis excédée de sortir en haillons de mendiante. Cela ne faisait point du tout l'affaire et d'ailleurs j'en tirai des pressentiments menaçants.
Tandis que j'étais en ce déguisement, je rencontrai une société de gens de la pire espèce que j'aie jamais fréquentée, et je vins à connaître un peu leurs façons. C'étaient des faux-monnayeurs, et ils me firent de très bonnes offres pour ce qui était du profit, mais la partie où ils voulaient que je m'embarquasse était la plus dangereuse, je veux dire le façonnage du faux-coin, comme ils l'appellent, ou si j'eusse été prise, j'eusse rencontré mort certaine, mort au poteau, dis-je; j'eusse été brûlée à mort, attachée au poteau: si bien que, malgré qu'en apparence je ne fusse qu'une mendiante et qu'ils m'eussent promis des montagnes d'or et d'argent pour m'attirer, pourtant je n'y voulus rien faire; il est vrai que si j'eusse été réellement une mendiante ou désespérée ainsi que lorsque je débutai, je me fusse peut-être jointe à eux car se soucie-t-on de mourir quand on ne sait point comment vivre; mais à présent telle n'était pas ma condition, au moins ne voulais-je point courir de si terribles risques; d'ailleurs la seule pensée d'être brûlée au poteau jetait la terreur jusque dans mon âme, me gelait le sang et me donnait les vapeurs à un tel degré que je n'y pouvais penser sans trembler.
Ceci mit fin en même temps à mon déguisement, car malgré que leur offre me déplût, pourtant je n'osai leur dire, mais parus m'y complaire et promis de les revoir. Mais je n'osai jamais aller les retrouver, car si je les eusse vus sans accepter, et malgré que j'eusse refusé avec les plus grandes assurances de secret qui fussent au monde, ils eussent été bien près de m'assassiner pour être sûrs de leur affaire et avoir de la tranquillité, comme ils disent; quelle sorte de tranquillité, ceux-là le jugeront le mieux qui entendent comment des gens peuvent être tranquilles qui en assassinent d'autres pour échapper au danger.
Mais enfin, je rencontrai une femme qui m'avait souvent dit les aventures qu'elle faisait et avec succès, sur le bord de l'eau, et je me joignais à elle, et nous menâmes assez bien nos affaires. Un jour nous vînmes parmi des Hollandais à Sainte-Catherine, où nous allâmes sous couleur d'acheter des effets qui avaient été débarqués secrètement. Je fus deux ou trois fois en une maison où nous vîmes bonne quantité de marchandises prohibées, et une fois ma camarade emporta trois pièces de soie noire de Hollande, qui se trouvèrent de bonne prise, et j'en eus ma part; mais dans toutes les excursions que je tentai seule, je ne pus trouver l'occasion de rien faire, si bien que j'abandonnai la partie, car on m'y avait vue si souvent qu'on commençait à se douter de quelque chose.
Voilà qui me déconcerta un peu, et je résolus de me pousser de côté ou d'autre, car je n'étais point accoutumée à rentrer si souvent sans aubaine, de sorte que le lendemain je pris de beaux habits et m'en allai à l'autre bout de la ville. Je passai à travers l'Exchange dans le Strand, mais n'avais point d'idée d'y rien trouver, quand soudain je vis un grand attroupement, et tout le monde, boutiquiers autant que les autres, debout et regardant du même côté; et qu'était-ce, sinon quelque grande duchesse qui entrait dans l'Exchange, et on disait que la reine allait venir. Je me portai tout près du côté d'une boutique, le dos tourné au comptoir comme pour laisser passer la foule, quand, tenant les yeux sur un paquet de dentelles que le boutiquier montrait à des dames qui se trouvaient près de moi, le boutiquier et sa servante se trouvèrent si occupés à regarder pour voir qui allait venir et dans quelle boutique on entrerait, que je trouvai moyen de glisser un paquet de dentelles dans ma poche et de l'emporter tout net, si bien que la modiste paya assez cher pour avoir bayé à la reine.
Je m'écartai de la boutique comme repoussée par la presse; et me mêlant à la foule, je sortis à l'autre porte de l'Exchange et ainsi décampai avant qu'on s'aperçût que la dentelle avait disparu, et à cause que je ne voulais pas être suivie, j'appelai un carrosse et m'y enfermai. J'avais à peine fermé les portières du carrosse que je vis la fille du marchand de modes et cinq ou six autres qui s'en allaient en courant dans la rue et qui criaient comme en frayeur. Elles ne criaient pas «au voleur»parce que personne ne se sauvait, mais j'entendis bien les mots» «volé» et «dentelles» deux ou trois fois, et je vis la fille se tordre les mains et courir çà et là les yeux égarés comme une hors du sens. Le cocher qui m'avait prise montait sur son siège, mais n'était pas tout à fait monté, et les chevaux n'avaient pas encore bougé, de sorte que j'étais terriblement inquiète et je pris le paquet de dentelles, toute prête à le laisser tomber par le vasistas du carrosse qui s'ouvre par devant, justement derrière le cocher, mais à ma grande joie, en moins d'une minute le carrosse se mit en mouvement, c'est à savoir aussitôt que le cocher fut monté et eut parlé à ses chevaux, de sorte qu'il partit et j'emportai mon butin qui valait près de vingt livres.
J'étais maintenant dans une bonne condition, en vérité, si j'eusse connu le moment où il fallait cesser; et ma gouvernante disait souvent que j'étais la plus riche dans le métier en Angleterre; et je crois bien que je l'étais: 700£ d'argent, outre des habits, des bagues, quelque vaisselle plate, et deux montres d'or, le tout volé, car j'avais fait d'innombrables coups outre ceux que j'ai dits. Oh! si même maintenant j'avais été touchée par la grâce du repentir, j'aurais encore eu le loisir de réfléchir sur mes folies et de faire quelque réparation; mais la satisfaction que je devais donner pour le mal public que j'avais fait était encore à venir; et je ne pouvais m'empêcher de faire mes sorties, comme je disais maintenant, non plus qu'au jour où c'était mon extrémité vraiment qui me tirait dehors pour aller chercher mon pain.
Un jour je mis de très beaux habits et j'allai me promener; mais rien ne se présenta jusqu'à ce que je vins dans Saint-James Park. Je vis abondance de belles dames qui marchaient tout le long du Mail, et parmi les autres il y avait une petite demoiselle, jeune dame d'environ douze ou treize ans, et elle avait une sœur, comme je supposai, près d'elle, qui pouvait bien en avoir neuf. J'observai que la plus grande avait une belle montre d'or et un joli collier de perles; et elles étaient accompagnées d'un laquais en livrée; mais comme il n'est pas d'usage que les laquais marchent derrière les dames dans le Mail, ainsi je notai que le laquais s'arrêta comme elles entraient dans le Mail, et l'aînée des sœurs lui parla pour lui ordonner d'être là sans faute quand elles retourneraient.
Quand je l'entendis congédier son valet de pied, je m'avançai vers lui et lui demandai quelle petite dame c'était là, et je bavardai un peu avec lui, disant que c'était une bien jolie enfant qui était avec elle, et combien l'aînée aurait bonnes façons et tenue modeste: comme elle aurait l'air d'une petite femme; comme elle était sérieuse; et l'imbécile ne tarda pas à me dire qui elle était, que c'était la fille aînée de sir Thomas *** d'Essex, et qu'elle avait une grande fortune, que sa mère n'était pas encore arrivée en ville, mais qu'elle était avec lady William *** en son logement de Suffolk-Street, avec infiniment d'autres détails; qu'ils entretenaient une fille de service et une femme de charge, outre le carrosse de sir Thomas, le cocher, et lui-même; et que cette jeune dame menait tout le train de maison, aussi bien ici que chez elle, et me dit abondance de choses, assez pour mon affaire.
J'étais fort bien vêtue et j'avais ma montre d'or tout comme elle; si bien que je quittai le valet de pied et je me mets sur la même ligne que cette dame, ayant attendu qu'elle ait fait un tour dans le Mail, au moment qu'elle allait avancer; au bout d'un instant je la saluai en son nom, par le titre de lady Betty. Je lui demandai si elle avait des nouvelles de son père; quand madame sa mère allait venir en ville, et comment elle allait.
Je lui parlai si familièrement de toute sa famille qu'elle ne put mais que supposer que je les connaissais tous intimement: je lui demandai comment il se faisait qu'elle fût sortie sans Mme Chime (c'était le nom de sa femme de charge) pour prendre soin de Mme Judith, qui était sa sœur. Puis j'entrai dans un long caquet avec elle sur le sujet de sa sœur; quelle belle petite dame c'était, et lui demandai si elle avait appris le français et mille telles petites choses, quand soudain survinrent les gardes et la foule se rua pour voir passer le roi qui allait au Parlement.
Les dames coururent toutes d'un côté du Mail et j'aidai à milady à se tenir sur le bord de la palissade du Mail afin qu'elle fût assez haut pour voir, et je pris la petite que je levai dans mes bras; pendant ce temps je pris soin d'ôter si nettement sa montre d'or à lady Betty qu'elle ne s'aperçut point qu'elle lui manquait jusqu'à ce que la foule se fût écoulée et qu'elle fût revenue dans le milieu du Mail.
Je la quittai parmi la foule même, et lui dis, comme en grande hâte:
—Chère lady Betty, faites attention à votre petite sœur.
Et puis la foule me repoussa en quelque sorte, comme si je fusse fâchée de m'en aller ainsi.
La presse en telles occasions est vite passée, et l'endroit se vide sitôt que le roi a disparu; mais il y a toujours un grand attroupement et une forte poussée au moment même que le roi passe: si bien qu'ayant lâché les deux petites dames et ayant fait mon affaire avec elles, sans que rien de fâcheux ne survînt, je continuai de me serrer parmi la foule, feignant de courir pour voir le roi, et ainsi je me tins en avant de la foule jusqu'à ce que j'arrivai au bout du Mail; là le roi continuant vers le quartier des gardes à cheval, je m'en allai dans le passage qui à cette époque traversait jusqu'à l'extrémité de Haymarket; et là je me payai un carrosse et je décampai, et j'avoue que je n'ai pas encore tenu ma parole, c'est à savoir d'aller rendre visite à lady Betty.
J'avais eu un instant l'idée de me risquer à rester avec lady Betty, jusqu'à ce qu'elle s'aperçût que sa montre était volée, et puis de m'écrier avec elle à haute voix et de la mener à son carrosse, et de monter en carrosse avec elle, et de la reconduire chez elle: car elle paraissait tant charmée de moi et si parfaitement dupée par l'aisance avec laquelle je lui parlais de tous ses parents et de sa famille, que je pensais qu'il fut fort facile de pousser la chose plus loin et de mettre la main au moins sur le collier de perles; mais quand je vins à penser que, malgré que l'enfant peut-être n'eût aucun soupçon, d'autres personnes en pourraient avoir, et que si on me fouillait, je serais découverte, je songeai qu'il valait mieux me sauver avec ce que j'avais déjà.
J'appris plus tard par accident que lorsque la jeune dame s'aperçut que sa montre avait disparu, elle fit un grand cri dans le parc et envoya son laquais çà et là pour voir s'il pouvait me trouver, elle m'ayant décrite avec une perfection telle qu'il reconnut sur-le-champ que c'était la même personne qui s'était arrêtée à causer si longtemps avec lui et qui lui avait fait tant de questions sur elles; mais j'étais assez loin et hors de leur atteinte avant qu'elle pût arriver jusqu'à son laquais pour lui conter l'aventure.
Je m'approche maintenant d'une nouvelle variété de vie. Endurcie par une longue race de crime et un succès sans parallèle, je n'avais, ainsi que j'ai dit, aucune pensée de laisser un métier, lequel, s'il fallait en juger par l'exemple des autres, devait pourtant se terminer enfin par la misère et la douleur.
Ce fut le jour de la Noël suivant, sur le soir, que pour achever une longue suite de crimes, je sortis dans la rue pour voir ce que je trouverais sur mon chemin, quand passant près d'un argentier qui travaillait dans Foster-Lane, je vis un appât qui me tenta, et auquel une de ma profession n'eût su résister car il n'y avait personne dans la boutique, et beaucoup de vaisselle plate gisait éparse à la fenêtre et près de l'escabeau de l'homme, qui, ainsi que je suppose, travaillait sur un côté de la boutique.
J'entrai hardiment et j'allais justement mettre la main sur une pièce d'argenterie, et j'aurais pu le faire et remporter tout net, pour aucun soin que les gens de la boutique en eussent pris; sinon qu'un officieux individu de la maison d'en face, voyant que j'entrais et qu'il n'y avait personne dans la boutique, traverse la rue tout courant, et sans me demander qui ni quoi, m'empoigne et appelle les gens de la maison.
Je n'avais rien touché dans la boutique, et ayant eu la lueur de quelqu'un qui arrivait courant, j'eus assez de présence d'esprit pour frapper très fort du pied sur le plancher de la maison, et j'appelais justement à haute voix au moment que cet homme mit la main sur moi.
Cependant, comme j'avais toujours le plus de courage quand j'étais dans le plus grand danger, ainsi quand il mit la main sur moi je prétendis avec beaucoup de hauteur que j'étais entrée pour acheter une demi-douzaine de cuillers d'argent; et pour mon bonheur c'était un argentier qui vendait de la vaisselle plate aussi bien qu'il en façonnait pour d'autres boutiques. L'homme se mit à rire là-dessus, et attribua une telle valeur au service qu'il avait rendu à son voisin, qu'il affirma et jura que je n'étais point entrée pour acheter mais bien pour voler, et, amassant beaucoup de populace, je dis au maître de la boutique, qu'on était allé chercher entre temps dans quelque lieu voisin, qu'il était inutile de faire un scandale, et de discuter là sur l'affaire; que cet homme affirmait que j'étais entrée pour voler et qu'il fallait qu'il le prouvât; que je désirais aller devant un magistrat sans plus de paroles; et qu'aussi bien je commençais à voir que j'allais prendre trop d'aigreur pour l'homme qui m'avait arrêtée.
Le maître et la maîtresse de la boutique furent loin de se montrer aussi violents que l'homme d'en face; et le maître me dit:
—Bonne dame, il se peut que vous soyez entrée dans ma boutique, pour autant que je sache, dans un bon dessein; mais il semble que ce fût une chose dangereuse à vous que d'entrer dans une boutique telle que la mienne, au moment que vous n'y voyiez personne; et je ne puis rendre si peu de justice à mon voisin, qui a montré tant de prévenance, que de ne point reconnaître qu'il a eu raison sur sa part: malgré qu'en somme je ne trouve pas que vous ayez tenté de prendre aucune chose, si bien qu'en vérité je ne sais trop que faire.
Je le pressai d'aller avec moi devant un magistrat, et que si on pouvait prouver contre moi quelque chose qui fût, je me soumettrais de bon cœur, mais que sinon, j'attendais réparation.
Justement comme nous étions dans ce débat, avec une grosse populace assemblée devant la porte, voilà que passe sir T. B., échevin de la cité et juge de paix, ce qu'entendant l'argentier supplia Sa Dignité d'entrer afin de décider le cas.
Il faut rendre à l'argentier cette justice, qu'il conta son affaire avec infiniment de justice et de modération et l'homme qui avait traversé la rue pour m'arrêter conta la sienne avec autant d'ardeur et de sotte colère, ce qui me fit encore du bien. Puis ce fut mon tour de parler, et je dis à Sa Dignité que j'étais étrangère dans Londres, étant nouvellement arrivée du Nord; que je logeais dans tel endroit, que je passais dans cette rue, et que j'étais entrée dans une boutique d'argenterie pour acheter une demi-douzaine de cuillers. Par chance grande j'avais dans ma poche une vieille cuiller d'argent que j'en tirai, et lui dis que j'avais emporté cette cuiller afin d'acheter les pareilles neuves, pour compléter le service que j'avais à la campagne.
Que ne voyant personne dans la boutique j'avais frappé du pied très fort pour faire venir les gens et que j'avais appelé aussi à haute voix; qu'il était vrai qu'il y avait des pièces d'argenterie éparses dans la boutique, mais que personne ne pouvait dire que j'en eusse touché aucune; qu'un individu était arrivé tout courant de la rue dans la boutique et m'avait empoignée de furieuse manière, dans le moment que j'appelais les gens de la maison; que s'il avait eu réellement l'intention de rendre quelque service à son voisin, il aurait dû se tenir à distance et m'épier silencieusement pour voir si je touchais rien, et puis me prendre sur le fait.
—Voilà qui est vrai, dit M. l'échevin, et, se tournant vers l'homme qui m'avait arrêtée, il lui demanda s'il était vrai que j'eusse frappé du pied. Il dit que oui, que j'avais frappé, mais qu'il se pouvait que cela fût du fait de sa venue.
—Nenni, dit l'échevin, le reprenant de court, voici que vous vous contredisez; il n'y a qu'un moment que vous avez dit qu'elle était dans la boutique, et qu'elle vous tournait le dos, et qu'elle ne vous avait pas vu jusqu'au moment où vous étiez venu sur elle.
Or il était vrai que j'avais en partie le dos tourné à la rue, mais pourtant mon affaire étant de celles qui exigeaient que j'eusse les yeux tournés de tous les côtés, ainsi avais-je réellement eu la lueur qu'il traversait la rue, comme j'ai dit avant, bien qu'il ne s'en fût point douté.
Après avoir entendu tout à plein, l'échevin donna son opinion, qui était que son voisin s'était mis dans l'erreur, et que j'étais innocente, et l'argentier y acquiesça, ainsi que sa femme, et ainsi je fus relâchée; mais dans le moment que je m'en allais, M. l'échevin dit:
—Mais arrêtez, madame, si vous aviez dessein d'acheter des cuillers, j'aime à croire que vous ne souffrirez pas que mon ami ici perde une cliente pour s'être trompé.
Je répondis sur-le-champ:
—Non, monsieur, j'achèterai fort bien les cuillers, pour peu toutefois qu'elles s'apparient à la cuiller que j'ai là et que j'ai apportée comme modèle.
Et l'argentier m'en fit voir qui étaient de la façon même; si bien qu'il pesa les cuillers et la valeur en monta à trente-cinq shillings; de sorte que je tire ma bourse pour le payer, en laquelle j'avais près de vingt guinées, car je n'allais jamais sans telle somme sur moi, quoi qu'il pût advenir, et j'y trouvai de l'utilité en d'autres occasions tout autant qu'en celle-ci.
Quand M. l'échevin vit mon argent, il dit:
—Eh bien, madame, à cette heure je suis bien persuadé qu'on vous a fait tort, et c'est pour cette raison que je vous ai poussée à acheter les cuillers et que je vous ai retenue jusqu'à ce que vous les eussiez achetées; car si vous n'aviez pas en d'argent pour les payer, je vous aurais soupçonnée de n'être point entrée dans cette boutique avec le dessein d'y acheter; car l'espèce de gens qui viennent aux fins dont on vous avait accusée sont rarement gênés par l'or qu'ils ont dans leurs poches, ainsi que je vois que vous en avez.
Je souris et dis à Sa Dignité que je voyais bien que je devais à mon argent quelque peu de sa faveur, mais que j'espérais qu'elle n'était point sans être causée aussi par la justice qu'il m'avait rendue auparavant. Il dit que oui, en effet, mais que ceci confirmait son opinion et qu'à cette heure il était intimement persuadé qu'on m'avait fait tort. Ainsi je parvins à me tirer d'une affaire où j'arrivai sur l'extrême bord de la destruction.
Ce ne fut que trois jours après que, nullement rendue prudente par le danger que j'avais couru, contre ma coutume et poursuivant encore l'art où je m'étais si longtemps employée, je m'aventurai dans une maison dont je vis les portes ouvertes, et me fournis, ainsi que je pensai, en vérité, sans être aperçue, de deux pièces de soie à fleurs, de celle qu'on nomme brocart, très riche. Ce n'était pas la boutique d'un mercier, ni le magasin d'un mercier, mais la maison semblait d'une habitation privée, où demeurait, paraît-il, un homme qui vendait des marchandises destinées aux tisserands pour merciers, sorte de courtier ou facteur de marchand.
Pour abréger la partie noire de cette histoire, je fus assaillie par deux filles qui s'élancèrent sur moi, la bouche ouverte, dans le moment que je sortais par la porte, et l'une d'elles, me tirant en arrière, me fit rentrer dans la chambre, tandis que l'autre fermait la porte sur moi. Je les eusse payées de bonnes paroles, mais je n'en pus trouver le moyen: deux dragons enflammés n'eussent pas montré plus de fureur; elles lacérèrent mes habits, m'injurièrent et hurlèrent, comme si elles eussent voulu m'assassiner; la maîtresse de la maison arriva ensuite, et puis le maître, et tous pleins d'insultes.
Je donnai au maître de bonnes paroles, lui dis que la porte était ouverte, que les choses étaient une tentation pour moi, que j'étais pauvre, dans la détresse, et que la pauvreté était une chose à laquelle beaucoup de personnes ne pouvaient résister, et le suppliai avec des larmes d'avoir pitié de moi. La maîtresse de la maison était émue de compassion et incline à me laisser aller, et avait presque amené son mari à y consentir, mais les coquines avaient couru, devant qu'on les eût envoyées, pour ramener un commissaire; sur quoi le maître dit qu'il ne pouvait reculer, et qu'il fallait aller devant un juge, et qu'il pourrait être lui-même dans la peine s'il me relâchait.
La vue d'un commissaire en vérité me frappa, et je pensai enfoncer en terre; je tombai en pâmoison, et en vérité ces gens pensaient que je fusse morte, quand de nouveau la femme plaida pour moi, et pria son mari, voyant qu'ils n'avaient rien perdu, de me relâcher. Je lui offris de lui payer les deux pièces, quelle qu'en fût la valeur, quoique je ne les eusse pas prises, et lui exposai que puisqu'il avait les marchandises, et qu'en somme il n'avait rien perdu, il serait cruel de me persécuter à mort, et de demander mon sang pour la seule tentative que j'avais faite de les prendre. Je rappelai aussi au commissaire que je n'avais point forcé de portes, ni rien emporté; et quand j'arrivai devant le juge et que je plaidai là sur ce que je n'avais rien forcé pour m'introduire, ni rien emporté au dehors, le juge fut enclin à me faire mettre en liberté; mais la première vilaine coquine qui m'avait arrêtée ayant affirmé que j'étais sur le point de m'en aller avec les étoffes, mais qu'elle m'avait arrêtée et tirée en arrière, le juge sans plus attendre, ordonna de me mettre en prison, et on m'emporta à Newgate, dans cet horrible lieu. Mon sang même se glace à la seule pensée de ce nom: le lieu où tant de mes camarades avaient été enfermées sous les verrous, et d'où elles avaient été tirées pour marcher à l'arbre fatal; le lieu où ma mère avait si profondément souffert, où j'avais été mise au monde, et d'où je n'espérais point de rédemption que par une mort infâme; pour conclure, le lieu qui m'avait si longtemps attendue, et qu'avec tant d'art et de succès j'avais si longtemps évité.
J'étais maintenant dans une affreuse peine vraiment; il est impossible de décrire la terreur de mon esprit quand d'abord on me fit entrer et que je considérai autour de moi toutes les horreurs de ce lieu abominable: je me regardai comme perdue, et que je n'avais plus à songer qu'à quitter ce monde, et cela dans l'infamie la plus extrême; le tumulte infernal, les hurlements, les jurements et la clameur, la puanteur et la saleté, et toutes les affreuses choses d'affliction que j'y voyais s'unissaient pour faire paraître que ce lieu fut un emblème de l'enfer lui-même, et en quelque sorte sa porte d'entrée.
Je ne pus dormir pendant plusieurs nuits et plusieurs jours après que je fus entrée dans ce misérable lieu: et durant quelque temps j'eusse été bien heureuse d'y mourir, malgré que je ne considérasse point non plus la mort ainsi qu'il le faudrait; en vérité, rien ne pouvait être plus empli d'horreur pour mon imagination que le lieu même: rien ne m'était plus odieux que la société qui s'y trouvait. Oh! si j'avais été envoyée en aucun lieu de l'univers, et point à Newgate, je me fusse estimée heureuse!
Et puis comme les misérables endurcies qui étaient là avant moi triomphèrent sur moi! Quoi! Mme Flanders à Newgate, enfin! quoi, Mme Mary, Mme Molly, et ensuite Mol! Flanders tout court! Elles pensaient que le diable m'eût aidée, disaient-elles, pour avoir régné si longtemps; elles m'attendaient là depuis bien des années, disaient-elles, et étais-je donc venue enfin! Puis elles me souillaient d'excréments pour me railler, me souhaitaient la bienvenue en ce lieu, et que j'en eusse bien de la joie, me disaient de prendre bon courage, d'avoir le cœur fort, de ne pas me laisser abattre: que les choses n'iraient peut-être pas si mal que je le craignais et autres paroles semblables; puis faisaient venir de l'eau-de-vie et la buvaient à ma santé; mais mettaient le tout à mon compte; car elles me disaient que je ne faisais que d'arriver au collège, comme elles l'appelaient, et que, sûr, j'avais de l'argent dans ma poche, tandis qu'elles n'en avaient point.
Je demandai à l'une de cette bande depuis combien de temps elle était là. Elle me dit quatre mois. Je lui demandai comment le lieu lui avait paru quand elle y était entrée d'abord. Juste comme il me paraissait maintenant, dit-elle, terrible et plein d'horreur; et elle pensait qu'elle fût en enfer; et je crois bien encore que j'y suis, ajouta-t-elle, mais cela me semble si naturel que je ne me tourmente plus là-dessus.
—Je suppose, dis-je, que vous n'êtes point en danger de ce qui va suivre.
—Nenni, dit-elle, par ma foi, tu te trompes bien; car je suis condamnée, sentence rendue; seulement j'ai plaidé mon ventre; mais je ne suis pas plus grosse d'enfant que le juge qui m'a examinée, et je m'attends à être rappelée à la prochaine session.
Ce rappel est un examen du premier jugement, quand une femme a obtenu répit pour son ventre, mais qu'il se trouve qu'elle n'est pas enceinte, ou que si elle l'a été, elle a accouché.
—Comment, dis-je, et vous n'êtes pas plus soucieuse?
—Bah! dit-elle, je n'y puis rien faire; à quoi cela sert-il d'être triste? Si je suis pendue, je ne serai plus là, voilà tout.
Et voilà qu'elle se détourne en dansant, et qu'elle chante, comme elle s'en va, le refrain suivant de Newgate:
Tortouse balance, Ma panse qui danse, Un coup de cloche au clocheton, Et c'est la fin de Jeanneton.
Je ne puis dire, ainsi que le font quelques-uns, que le diable n'est pas si noir qu'on le peint; car en vérité nulles couleurs ne sauraient représenter vivement ce lieu de Newgate, et nulle âme le concevoir proprement, sinon celles qui y ont souffert. Mais comment l'enfer peut devenir par degrés si naturel, et non seulement tolérable, mais encore agréable, voilà une chose inintelligible sauf à ceux qui en ont fait l'expérience, ainsi que j'ai fait.
La même nuit que je fus envoyée à Newgate, j'en fis passer la nouvelle à ma vieille gouvernante, qui en fut surprise, comme bien vous pensez, et qui passa la nuit presque aussi mal en dehors de Newgate que moi au dedans.
Le matin suivant elle vint me voir; elle fit tout son possible pour me rassurer, mais elle vit bien que c'était en vain. Toutefois, comme elle disait, plier sous le poids n'était qu'augmenter le poids; elle s'appliqua aussitôt à toutes les méthodes propres à en empêcher les effets que nous craignions, et d'abord elle découvrit les deux coquines enflammées qui m'avaient surprise; elle tâcha à les gagner, à les persuader, leur offrit de l'argent, et en somme essaya tous les moyens imaginables pour éviter une poursuite; elle offrit à une de ces filles 100£ pour quitter sa maîtresse et ne pas comparaître contre moi; mais elle ne fût si résolue, que malgré qu'elle ne fût que fille servante à 3£ de gages par an, ou quelque chose d'approchant, elle refusa, et elle eût refusé, ainsi que le crut ma gouvernante, quand même elle lui eût offert 500£. Puis elle assaillit l'autre fille; celle-ci n'avait point la dureté de la première et parut parfois encline à montrer quelque pitié; mais l'autre créature la sermonna, et ne voulut pas tant que la laisser parler à ma gouvernante, mais menaça mon amie de la faire prendre pour corruption de témoins.
Puis elle s'adressa au maître, c'est à savoir à l'homme dont les marchandises avaient été volées, et particulièrement à sa femme, qui avait été encline d'abord à prendre quelque pitié de moi; elle trouva que la femme était la même encore, mais que l'homme alléguait qu'il était forcé de poursuivre, sans quoi il perdrait sa reconnaissance en justice.
Ma gouvernante s'offrit à trouver des amis qui feraient ôter sa reconnaissance du fil d'archal des registres, comme ils disent, mais il ne fut pas possible de le convaincre qu'il y eût aucun salut pour lui au monde, sinon de comparaître contre moi; si bien que j'allais avoir contre moi trois témoins à charge sur le fait même, le maître et ses deux servantes; c'est-à-dire que j'étais aussi certaine d'encourir la peine de mort que je l'étais de vivre à cette heure et que je n'avais rien à faire qu'à me préparer à mourir.
Je passai là bien des jours dans la plus extrême horreur: j'avais la mort en quelque sorte devant les yeux et je ne pensais à rien nuit et jour qu'à des gibets et à des cordes, mauvais esprits et démons; il est impossible d'exprimer combien j'étais harassée entre les affreuses appréhensions de la mort et la terreur de ma conscience qui me reprochait mon horrible vie passée.
Le chapelain de Newgate vint me trouver, et me parla un peu à sa façon; mais tout son discours divin se portait à me faire avouer mon crime, comme il le nommait (malgré qu'il ne sût pas pourquoi j'étais là), à découvrir entièrement ce que j'avais fait, et autres choses semblables, sans quoi il me disait que Dieu ne me pardonnerait jamais; et il fut si loin de toucher le propos même que je n'en eus aucune manière de consolation; et puis d'observer la pauvre créature me prêcher le matin confession et repentir, et de le trouver ivre d'eau-de-vie sur le midi, voilà qui avait quelque chose de si choquant que cet homme finit par me donner la nausée, et son œuvre aussi, par degrés, à cause de l'homme qui la pratiquait: si bien que je le priai de ne point me fatiguer davantage.
Je ne sais comment cela se fit, mais grâce aux infatigables efforts de ma diligente gouvernante, il n'y eut pas d'accusation portée contre moi à la première session, je veux dire au grand jury, à Guildhall, si bien que j'eus encore un mois ou cinq semaines devant moi, et sans doute c'est ce que j'aurais dû regarder comme autant de temps qui m'était donné pour réfléchir sur ce qui était passé, et me préparer à ce qui allait venir; j'aurais dû estimer que c'était un répit destiné au repentir et l'avoir employé ainsi, mais c'est ce qui n'était pas en moi. J'étais fâchée, comme avant, d'être à Newgate, mais je donnais peu de marques de repentir.
Au contraire, ainsi que l'eau dans les cavernes des montagnes qui pétrifie et tourne en pierre toute chose sur quoi on la laisse s'égoutter; ainsi le continuel commerce avec une pareille meute de limiers d'enfer eut sur moi la même opération commune que sur les autres; je muai en pierre; je devins premièrement insensible et stupide, puis abrutie et pleine d'oubli, enfin folle furieuse plus qu'aucune d'elles; en somme j'arrivai à me plaire naturellement et à m'accommoder à ce lieu, autant en vérité que si j'y fusse née.
Il est à peine possible d'imaginer que nos natures soient capables de dégénérer au point que de rendre plaisant et agréable ce qui en soi est la plus complète misère. Voilà une condition telle que je crois qu'il est à peine possible d'en citer une pire; j'étais malheureuse avec un raffinement aussi exquis qu'il se peut pour une personne, qui, ainsi que moi, avait de la vie, de la santé, et de l'argent pour s'aider.
J'avais sur moi un poids de crime qui eût suffi à abattre toute créature qui eût gardé le moindre pouvoir de réflexion, ou qui eût encore quelque sentiment du bonheur en cette vie ou de la misère en l'autre: j'avais eu d'abord quelque remords, en vérité, mais point de repentir; je n'avais maintenant ni remords ni repentir. J'étais accusée d'un crime dont la punition était la mort; la preuve était si manifeste que je n'avais point lieu même de plaider «non coupable»; j'avais le renom d'une vieille délinquante, si bien que je n'avais rien à attendre que la mort; ni n'avais-je moi-même aucune pensée d'échapper et cependant j'étais possédée par une étrange léthargie d'âme; je n'avais en moi ni trouble, ni appréhensions, ni douleur; la première surprise était passée; j'étais, je puis bien dire, je ne sais comme; mes sens, ma raison, bien plus, ma conscience, étaient tout endormis: mon cours de vie pendant quarante ans avait été une horrible complication de vice, de prostitution, d'adultère, d'inceste, de mensonge, de vol et en un mot, j'avais pratiqué tout, sauf l'assassinat et la trahison, depuis l'âge de dix-huit ans ou environ jusqu'à soixante; et pourtant je n'avais point de sens de ma condition, ni de pensée du ciel ni de l'enfer, du moins qui allât plus loin qu'un simple effleurement passager, comme le point ou aiguillon de douleur qui avertit et puis s'en va; je n'avais ni le cœur de demander la merci de Dieu, ni en vérité d'y penser. Et je crois avoir donné ici une brève description de la plus complète misère sur terre.
Toutes mes pensées terrifiantes étaient passées; les horreurs du lieu m'étaient devenues familières; je n'éprouvais pas plus de malaise par le tumulte et les clameurs de la prison que celles qui menaient ce tumulte; en un mot, j'étais devenue un simple gibier de Newgate, aussi méchant et grossier que tout autre; oui, et j'avais à peine retenu l'habitude et coutume de bonnes façons et manières qui jusque-là avait été répandue dans toute ma conversation; si complètement étais-je dégénérée et possédée par la corruption que je n'étais pas plus la même chose que j'avais été, que si je n'eusse jamais été autrement que ce que j'étais maintenant.
Au milieu de cette partie endurcie de mon existence, j'eus une autre surprise soudaine qui me rappela un peu à cette chose qu'on nomme douleur, et dont en vérité auparavant j'avais commencé à passer le sens. On me raconta une nuit qu'il avait été apporté en prison assez tard dans la nuit dernière trois voleurs de grand'route qui avaient commis un vol quelque part sur Hounslow-heath (je crois que c'était là) et qui avaient été poursuivis jusqu'à Uxbrige par les gens de la campagne, et là pris après une courageuse résistance, où beaucoup des paysans avaient été blessés et quelques-uns tués.
On ne sera point étonné que nous, les prisonnières, nous fussions toutes assez désireuses de voir ces braves gentilshommes huppés, dont on disait que leurs pareils ne s'étaient point rencontrés encore, d'autant qu'on prétendait que le matin ils seraient transférés dans le préau, ayant donné de l'argent au grand maître de la prison afin qu'on leur accordât la liberté de ce meilleur séjour. Nous donc, les femmes, nous nous mîmes sur leur chemin, afin d'être sûres de les voir; mais rien ne peut exprimer la surprise et la stupeur où je fus jetée quand je vis le premier homme qui sortit, et que je reconnus pour être mon mari du Lancashire, le même avec qui j'avais vécu si bravement à Dunstable, et le même que j'avais vu ensuite à Brickhill, lors de mon mariage avec mon dernier mari, ainsi que j'ai dit.
Je fus comme étonnée à cette vue, muette, et ne sus ni que dire ni que faire: il ne me reconnut point, et ce fut tout le soulagement que j'eus pour l'instant; je quittai ma société et me retirai autant qu'il est possible de se retirer en cet horrible lieu, et je pleurai ardemment pendant longtemps.
—Affreuse créature que je suis, m'écriai-je, combien de pauvres gens ai-je rendus malheureux! combien de misérables désespérés ai-je envoyés jusque chez le diable!
Je plaçai tout à mon compte les infortunes de ce gentilhomme. Il m'avait dit à Chester qu'il était ruiné par notre alliance et que ses fortunes étaient faites désespérées à cause de moi; car, pensant que j'eusse été une fortune, il s'était enfoncé dans la dette plus avant qu'il ne pourrait jamais payer; qu'il s'en irait à l'armée et porterait le mousquet, ou qu'il achèterait un cheval pour faire un tour, comme il disait; et malgré que je ne lui eusse jamais dit que j'étais une fortune et que je ne l'eusse pas proprement dupé moi-même, cependant j'avais encouragé la fausse idée qu'il s'était faite, et ainsi étais-je la cause originelle de son malheur. La surprise de cette aventure ne fit que m'enfoncer plus avant dans mes pensées et me donner de plus fortes réflexions que tout ce qui m'était arrivé jusqu'ici; je me lamentais nuit et jour, d'autant qu'on m'avait dit qu'il était le capitaine de la bande, et qu'il avait commis tant de vols que Hind, ou Whitney, ou le Fermier d'Or n'étaient que des niais auprès de lui; qu'il serait sûrement pendu, quand il ne dût pas rester d'autres hommes après lui dans le pays; et qu'il y aurait abondance de gens pour témoigner contre lui.
Je fus noyée dans la douleur que j'éprouvais; ma propre condition ne me donnait point de souci, si je la comparais à celle-ci, et je m'accablais de reproches à son sujet; je me lamentais sur mes infortunes et sur sa ruine d'un tel train que je ne goûtais plus rien comme avant et que les premières réflexions que j'avais faites sur l'affreuse vie que je menais commencèrent à me revenir; et à mesure que ces choses revenaient, mon horreur de ce lieu et de la manière dont on y vivait me revint ainsi; en somme je fus parfaitement changée et je devins une autre personne.
Tandis que j'étais sous ces influences de douleur pour lui, je fus avertie qu'à la prochaine session je serais citée devant le grand jury, et qu'on demanderait contre moi la peine de mort. Ma sensibilité avait été déjà touchée; la misérable hardiesse d'esprit que j'avais acquise s'affaissa et une conscience coupable commença de se répandre dans tous mes sens. En un mot, je me mis à penser; et de penser, en vérité, c'est un vrai pas d'avancée de l'enfer au ciel; tout cet endurcissement, cette humeur d'âme, dont j'ai tant parlé, n'était que privation de pensée; celui qui est rendu à sa pensée est rendu à lui-même.