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Molière - Œuvres complètes, Tome 4

GEORGE DANDIN OU LE MARI CONFONDU COMÉDIE

Reading edition

REPRÉSENTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS, DEVANT LA COUR, A VERSAILLES, LE 19 JUILLET 1668, ET SUR LE THÉATRE DU PALAIS-ROYAL SANS LES INTERMÈDES, LE 9 NOVEMBRE SUIVANT.

En 1668, Louis XIV était maître de tout; la Franche-Comté était reliée à la France; le traité d’Aix-la-Chapelle signé; le roi avait fait effacer des registres du Parlement la trace de ce qui s’était passé entre 1647 et 1652; les femmes de la cour briguaient à l’envi l’honneur de rivaliser avec madame de Montespan et mademoiselle de la Vallière. C’était le règne de la force adorée. C’est aussi de cette époque que datent les deux œuvres de Molière dont on peut, avec le plus de raison, inculper le sens moral, Amphitryon et George Dandin. Nous avons signalé plus haut l’analogie de ces deux personnages. Dans la farce, Jupiter n’est plus que Clitandre; mais, grâce à la distance qui le sépare du paysan, mari d’une demoiselle noble, tout lui est permis comme à Jupiter. Molière semble convaincu de l’iniquité des choses humaines, et c’est la principale croyance qui ressort de son œuvre profondément misanthropique.

La cour, pendant l’absence de Louis XIV, avait été sevrée de ses plaisirs ordinaires. Le roi, qui revenait vainqueur, organisa, pour la dédommager, dans les jardins dessinés par Lenôtre, une fête splendide où la place principale fut donnée à la comédie; collations, bals, soupers, feux d’artifice, contribuèrent à la splendeur de la journée.

«O le charmant lieu que c’étoit!»

dit le journaliste contemporain;

«L’or partout, certes, éclatoit; «Trois rangs de riches hautelices «Décoroient ce lieu de délices; «Aussi haut, sans comparaison, «Que la vaste et grande cloison «De l’église de Notre-Dame, «Où l’on chante en si bonne gamme. «Maintes cascades y jouoient «Qui de tous côtés l’égayoient, «Et, pour en gros ne rien omettre «Dans les limites d’une lettre, «En ce beau rendez-vous de jeux, «Un théâtre auguste et pompeux, «D’une manière singulière, «S’y voyoit dressé par Molière.»

Le grave Félibien lui-même, dans la description qu’il donne de cette fête splendide, n’a que des éloges pour la petite comédie en prose où le sieur Molière montre la peine et les chagrins de ceux qui s’allient au-dessus de leur condition. Personne n’attacha beaucoup d’importance à une simple farce, et le directeur, le Momus de l’Olympe inférieur, comme le dit encore Robinet, aidé par le génie musical de Lulli, obtint un nouveau succès. Le fond même de sa pièce, qui passa pour une farce délicieuse, se perdait et disparaissait au milieu des divertissements des danses et de la musique de Lulli. Les vues de Louis XIV étaient servies. On se moquait à cœur joie de ces sots campagnards parlant blason, employant les termes surannés de la vénerie, ruinés d’ailleurs et abaissant leur fierté jusqu’à donner leur fille à un rustre. On riait de cette mademoiselle de la Prudoterie qui ne voulait pas être maîtresse d’un duc et pair; on ne ménageait pas le ban et l’arrière-ban de cette noblesse qui se vantait d’avoir assisté au siége de Montauban. Tout ce qui tenait à la province et au vieux monde était sacrifié; étiquettes de politesse, souvenirs de généalogie, cérémonies d’excuse ou de défi, les formules dont on vivait encore, rien n’était épargné. Après de vains compliments, dont le vieux noble a réglé la teneur et qui ne signifient rien et ne satisfont à rien, la victime roturière ayant été obligée de demander pardon, M. de Sotenville s’écrie pédantesquement: «Voilà, monsieur, comment il faut pousser les choses.»

Le campagnard a profité de la leçon, et l’on sait qu’il a poussé les choses fort loin. Mais elle était donnée par un «baladin» enrichi sans doute par son art et par les bontés du roi, assez habile pour se maintenir à la cour, dénué de toute autorité sérieuse, et qui, considéré d’ailleurs comme le dernier des trouvères, avait licence de tout dire. Peu de temps auparavant, on l’avait vu, dans le Médecin malgré lui, se débarrasser successivement de sept habits dont il était revêtu. Dans George Dandin, sa femme lui administrait une volée de coups de bâton, et il riait. La bouffonnerie dérobait à tous les yeux le but sévère et sombre vers lequel Molière se dirigeait peut-être à son insu. Tout le dix-huitième siècle ne fit que creuser le sillon tracé par ce génie observateur, et les bourgeois ridicules, les turcarets, les héros de Dancourt, ceux de Dalainval, les marquis escrocs de Regnard, sont les fils et les petits-fils de George Dandin et de M. Jourdain, de Dorante, de don Juan et de Clitandre.

A quoi peut-il servir de rechercher avec soin si le Dolopathos ou le Castoiement des Dames, ou un conte de Boccace, ou une histoire indienne, ont servi de texte primitif à George Dandin? Les malices du sexe, commune matière des trouvères et de leurs fabliaux, ont fourni depuis le moyen âge à tous les conteurs italiens et gaulois mille facéties ingénieuses, que Molière, aussi laborieux que Shakspeare a constamment étudiées et qu’il a transformées à son gré, selon les besoins de son art et de son époque.

PERSONNAGES ACTEURS

GEORGE DANDIN[18], riche paysan, mari d’Angélique. Molière.

ANGÉLIQUE, femme de George Dandin, et fille de M. de Sotenville. Mlle Molière.

M. DE SOTENVILLE, gentilhomme campagnard, père d’Angélique. Du Croisy.

MADAME DE SOTENVILLE. Hubert.

CLITANDRE, amant d’Angélique. La Grange.

CLAUDINE, suivante d’Angélique. Mlle Debrie.

LUBIN, paysan, servant Clitandre. La Thorillière.

COLIN, valet de George Dandin.

La scène est devant la maison de George Dandin, à la campagne.

ACTE PREMIER

SCÈNE I.—GEORGE DANDIN.

Ah! qu’une femme demoiselle[19] est une étrange affaire! et que mon mariage est une leçon bien parlante à tous les paysans qui veulent s’élever au-dessus de leur condition, et s’allier, comme j’ai fait, à la maison d’un gentilhomme! La noblesse, de soi, est bonne; c’est une chose considérable, assurément: mais elle est accompagnée de tant de mauvaises circonstances, qu’il est très-bon de ne s’y point frotter. Je suis devenu là-dessus savant à mes dépens, et connois le style des nobles, lorsqu’ils nous font, nous autres, entrer dans leur famille. L’alliance qu’ils font est petite avec nos personnes: c’est notre bien seul qu’ils épousent; et j’aurois bien mieux fait, tout riche que je suis, de m’allier en bonne et franche paysannerie, que de prendre une femme qui se tient au-dessus de moi, s’offense de porter mon nom, et pense qu’avec tout mon bien je n’ai pas assez acheté la qualité de son mari. George Dandin! George Dandin! vous avez fait une sottise, la plus grande du monde. Ma maison m’est effroyable maintenant, et je n’y rentre point sans y trouver quelque chagrin.

SCÈNE II.—GEORGE DANDIN, LUBIN.

GEORGE DANDIN, à part, voyant sortir Lubin de chez lui.

Que diantre ce drôle-là vient-il faire chez moi?

LUBIN, à part, apercevant George Dandin.

Voilà un homme qui me regarde.

GEORGE DANDIN, à part.

Il ne me connoît pas.

LUBIN, à part.

Il se doute de quelque chose.

GEORGE DANDIN, à part.

Ouais! il a grand’peine à saluer.

LUBIN, à part.

J’ai peur qu’il n’aille dire qu’il m’a vu sortir de là dedans.

GEORGE DANDIN.

Bonjour.

LUBIN.

Serviteur.

GEORGE DANDIN.

Vous n’êtes pas d’ici, que je crois?

LUBIN.

Non: je n’y suis venu que pour voir la fête de demain.

GEORGE DANDIN.

Eh! dites-moi un peu, s’il vous plaît: vous venez de là dedans?

LUBIN.

Chut!

GEORGE DANDIN.

Comment?

LUBIN.

Paix!

GEORGE DANDIN.

Quoi donc?

LUBIN.

Motus! il ne faut pas dire que vous m’ayez vu sortir de là.

GEORGE DANDIN.

Pourquoi?

LUBIN.

Mon Dieu! parce...

GEORGE DANDIN.

Mais encore?

LUBIN.

Doucement, j’ai peur qu’on nous écoute.

GEORGE DANDIN.

Point, point.

LUBIN.

C’est que je viens de parler à la maîtresse du logis, de la part d’un certain monsieur qui lui fait les doux yeux; et il ne faut pas qu’on sache cela. Entendez-vous?

GEORGE DANDIN.

Oui.

LUBIN.

Voilà la raison. On m’a chargé de prendre garde que personne ne me vît; et je vous prie, au moins, de ne pas dire que vous m’ayez vu.

GEORGE DANDIN.

Je n’ai garde.

LUBIN.

Je suis bien aise de faire les choses secrètement, comme on m’a recommandé.

GEORGE DANDIN.

C’est bien fait.

LUBIN.

Le mari, à ce qu’ils disent, est un jaloux qui ne veut pas qu’on fasse l’amour à sa femme; et il feroit le diable à quatre, si cela venoit à ses oreilles. Vous comprenez bien?

GEORGE DANDIN.

Fort bien.

LUBIN.

Il ne faut pas qu’il sache rien de tout ceci.

GEORGE DANDIN.

Sans doute.

LUBIN.

On le veut tromper tout doucement. Vous entendez bien?

GEORGE DANDIN.

Le mieux du monde.

LUBIN.

Si vous alliez dire que vous m’avez vu sortir de chez lui, vous gâteriez toute l’affaire. Vous comprenez bien?

GEORGE DANDIN.

Assurément. Et comment nommez-vous celui qui vous a envoyé là dedans?

LUBIN.

C’est le seigneur de notre pays, monsieur le vicomte de choses... Foin! je ne me souviens jamais comment diantre ils baragouinent ce nom-là. Monsieur Cli... Clitandre.

GEORGE DANDIN.

Est-ce ce jeune courtisan qui demeure...

LUBIN.

Oui; auprès de ces arbres.

GEORGE DANDIN, à part.

C’est pour cela que depuis peu ce damoiseau poli s’est venu loger contre moi. J’avois bon nez, sans doute; et son voisinage déjà m’avoit donné quelque soupçon.

LUBIN.

Tétigué! c’est le plus honnête homme que vous ayez jamais vu. Il m’a donné trois pièces d’or pour aller dire seulement à la femme qu’il est amoureux d’elle et qu’il souhaite fort l’honneur de pouvoir lui parler. Voyez s’il y a là une grande fatigue, pour me payer si bien; et ce qu’est, au prix de cela, une journée de travail, où je ne gagne que dix sols!

GEORGE DANDIN.

Eh bien, avez-vous fait votre message?

LUBIN.

Oui. J’ai trouvé là dedans une certaine Claudine, qui, tout du premier coup, a compris ce que je voulois, et qui m’a fait parler à sa maîtresse...

GEORGE DANDIN, à part.

Ah! coquine de servante!

LUBIN.

Morguienne! cette Claudine-là est tout à fait jolie: elle a gagné mon amitié, et il ne tiendra qu’à elle que nous ne soyons mariés ensemble.

GEORGE DANDIN.

Mais quelle réponse a faite la maîtresse à ce monsieur le courtisan?

LUBIN.

Elle m’a dit de lui dire... Attendez, je ne sais si je me souviendrai bien de tout cela: qu’elle lui est tout à fait obligée de l’affection qu’il a pour elle, et qu’à cause de son mari, qui est fantasque, il garde d’en rien faire paroître, et qu’il faudra songer à chercher quelque invention pour se pouvoir entretenir tous deux.

GEORGE DANDIN, à part.

Ah! pendarde de femme!

LUBIN.

Tétiguienne! cela sera drôle; car le mari ne se doutera point de la manigance: voilà ce qui est de bon, et il aura un pied de nez avec sa jalousie. Est-ce pas?

GEORGE DANDIN.

Cela est vrai.

LUBIN.

Adieu. Bouche cousue, au moins! Gardez bien le secret, afin que le mari ne le sache pas.

GEORGE DANDIN.

Oui, oui.

LUBIN.

Pour moi, je vais faire semblant de rien. Je suis un fin matois, et l’on ne diroit pas que j’y touche.

SCÈNE III.—GEORGE DANDIN.

Eh bien, George Dandin, vous voyez de quel air votre femme vous traite! Voilà ce que c’est d’avoir voulu épouser une demoiselle! l’on vous accommode de toutes pièces, sans que vous puissiez vous venger; et la gentilhommerie vous tient les bras liés. L’égalité de condition laisse du moins à l’honneur d’un mari liberté de ressentiment; et, si c’étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches à vous en faire la justice à bons coups de bâton. Mais vous avez voulu tâter de la noblesse, et il vous ennuyoit d’être maître chez vous. Ah! j’enrage de tout mon cœur, et je me donnerois volontiers des soufflets. Quoi! écouter impudemment l’amour d’un damoiseau, et y promettre en même temps de la correspondance! Morbleu! je ne veux point laisser passer une occasion de la sorte. Il me faut, de ce pas, aller faire mes plaintes au père et à la mère, et les rendre témoins, à telle fin que de raison, des sujets de chagrin et de ressentiment que leur fille me donne. Mais les voici l’un et l’autre fort à propos.

SCÈNE IV.—MONSIEUR DE SOTENVILLE, MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Qu’est-ce, mon gendre? vous me paroissez tout troublé!

GEORGE DANDIN.

Aussi en ai-je du sujet, et...

MADAME DE SOTENVILLE.

Mon Dieu! notre gendre, que vous avez peu de civilité, de ne pas saluer les gens quand vous les approchez!

GEORGE DANDIN.

Ma foi! ma belle-mère, c’est que j’ai d’autres choses en tête; et...

MADAME DE SOTENVILLE.

Encore! Est-il possible, notre gendre, que vous sachiez si peu votre monde, et qu’il n’y ait pas moyen de vous instruire de la manière qu’il faut vivre parmi les personnes de qualité?

GEORGE DANDIN.

Comment?

MADAME DE SOTENVILLE.

Ne vous déferez-vous jamais, avec moi, de la familiarité de ce mot de ma belle-mère, et ne sauriez-vous vous accoutumer à me dire madame?

GEORGE DANDIN.

Parbleu! si vous m’appelez votre gendre, il me semble que je puis vous appeler ma belle-mère.

MADAME DE SOTENVILLE.

Il y a fort à dire, et les choses ne sont pas égales. Apprenez, s’il vous plaît, que ce n’est pas à vous à vous servir de ce mot-là avec une personne de ma condition; que tout notre gendre que vous soyez, il y a grande différence de vous à nous, et que vous devez vous connoître.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

C’en est assez, m’amour: laissons cela.

MADAME DE SOTENVILLE.

Mon Dieu, monsieur de Sotenville, vous avez des indulgences qui n’appartiennent qu’à vous, et vous ne savez pas vous faire rendre par les gens ce qui vous est dû.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Corbleu! pardonnez-moi: on ne peut point me faire de leçons là-dessus; et j’ai su montrer en ma vie, par vingt actions de vigueur, que je ne suis point homme à démordre jamais d’une partie de mes prétentions; mais il suffit de lui avoir donné un petit avertissement. Sachons un peu, mon gendre, ce que vous avez dans l’esprit.

GEORGE DANDIN.

Puisqu’il faut donc parler catégoriquement, je vous dirai, monsieur de Sotenville, que j’ai lieu de...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Doucement, mon gendre. Apprenez qu’il n’est pas respectueux d’appeler les gens par leur nom, et qu’à ceux qui sont au-dessus de nous il faut dire monsieur tout court.

GEORGE DANDIN.

Eh bien, monsieur tout court, et non plus monsieur de Sotenville, j’ai à vous dire que ma femme me donne...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Tout beau! apprenez aussi que vous ne devez pas dire ma femme quand vous parlez de notre fille.

GEORGE DANDIN.

J’enrage! Comment! ma femme n’est pas ma femme?

MADAME DE SOTENVILLE.

Oui, notre gendre, elle est votre femme; mais il ne vous est pas permis de l’appeler ainsi; et c’est tout ce que vous pourriez faire, si vous aviez épousé une de vos pareilles.

GEORGE DANDIN, à part.

Ah! George Dandin, où t’es-tu fourré? (Haut.) Eh! de grâce, mettez, pour un moment, votre gentilhommerie à côté, et souffrez que je vous parle maintenant comme je pourrai. (A part.) Au diantre soit la tyrannie de toutes ces histoires-là! (A M. de Sotenville.) Je vous dis donc que je suis mal satisfait de mon mariage.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Et la raison, mon gendre?

MADAME DE SOTENVILLE.

Quoi! parler ainsi d’une chose dont vous avez tiré de si grands avantages?

GEORGE DANDIN.

Et quels avantages, madame, puisque madame y a? L’aventure n’a pas été mauvaise pour vous; car, sans moi, vos affaires, avec votre permission, étoient fort délabrées, et mon argent a servi à reboucher d’assez bons trous; mais moi, de quoi y ai-je profité, je vous prie, que d’un allongement de nom, et, au lieu de George Dandin, d’avoir reçu par vous le titre de monsieur de la Dandinière?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Ne comptez-vous pour rien, mon gendre, l’avantage d’être allié à la maison de Sotenville?

MADAME DE SOTENVILLE.

Et à celle de la Prudoterie, dont j’ai l’honneur d’être issue; maison où le ventre anoblit, et qui, par ce beau privilége, rendra vos enfans gentilshommes?

GEORGE DANDIN.

Oui, voilà qui est bien, mes enfans seront gentilshommes; mais je serai cocu, moi, si l’on n’y met ordre.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Que veut dire cela, mon gendre?

GEORGE DANDIN.

Cela veut dire que votre fille ne vit pas comme il faut qu’une femme vive, et qu’elle fait des choses qui sont contre l’honneur.

MADAME DE SOTENVILLE.

Tout beau! Prenez garde à ce que vous dites. Ma fille est d’une race trop pleine de vertu, pour se porter jamais à faire aucune chose dont l’honnêteté soit blessée; et, de la maison de la Prudoterie, il y a plus de trois cents ans qu’on n’a point remarqué qu’il y ait eu de femme, Dieu merci, qui ait fait parler d’elle.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Corbleu! dans la maison de Sotenville on n’a jamais vu de coquette; et la bravoure n’y est pas plus héréditaire aux mâles que la chasteté aux femelles.

MADAME DE SOTENVILLE.

Nous avons eu une Jacqueline de la Prudoterie, qui ne voulut jamais être la maîtresse d’un duc et pair, gouverneur de notre province.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Il y a eu une Mathurine de Sotenville, qui refusa vingt mille écus d’un favori du roi, qui ne lui demandoit seulement que la faveur de lui parler.

GEORGE DANDIN.

Oh bien, votre fille n’est pas si difficile que cela; et elle s’est apprivoisée depuis qu’elle est chez moi.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Expliquez-vous, mon gendre. Nous ne sommes point gens à la supporter dans de mauvaises actions, et nous serons les premiers, sa mère et moi, à vous en faire la justice.

MADAME DE SOTENVILLE.

Nous n’entendons point raillerie sur les matières de l’honneur; et nous l’avons élevée dans toute la sévérité possible.

GEORGE DANDIN.

Tout ce que je puis dire, c’est qu’il y a ici un certain courtisan, que vous avez vu, qui est amoureux d’elle à ma barbe, et qui lui a fait faire des protestations d’amour qu’elle a très-humainement écoutées.

MADAME DE SOTENVILLE.

Jour de Dieu! je l’étranglerois de mes propres mains, s’il falloit qu’elle forlignât[20] de l’honnêteté de sa mère!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Corbleu! je lui passerois mon épée au travers du corps, à elle et au galant, si elle avoit forfait[21] à son honneur.

GEORGE DANDIN.

Je vous ai dit ce qui se passe, pour vous faire mes plaintes; et je vous demande raison de cette affaire-là.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Ne vous tourmentez point: je vous la ferai de tous deux; et je suis homme pour serrer le bouton à qui ce puisse être. Mais êtes-vous bien sûr de ce que vous nous dites?

GEORGE DANDIN.

Très-sûr.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Prenez bien garde, au moins; car, entre gentilshommes, ce sont des choses chatouilleuses; et il n’est pas question d’aller faire ici un pas de clerc.

GEORGE DANDIN.

Je ne vous ai rien dit, vous dis-je, qui ne soit véritable.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

M’amour, allez-vous-en parler à votre fille, tandis qu’avec mon gendre j’irai parler à l’homme.

MADAME DE SOTENVILLE.

Se pourroit-il, mon fils, qu’elle s’oubliât de la sorte, après le sage exemple que vous savez vous-même que je lui ai donné?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Nous allons éclaircir l’affaire. Suivez-moi, mon gendre, et ne vous mettez point en peine. Vous verrez de quel bois nous nous chauffons, lorsqu’on s’attaque à ceux qui nous peuvent appartenir.

GEORGE DANDIN.

Le voici qui vient vers nous.

SCÈNE V.—MONSIEUR DE SOTENVILLE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Monsieur, suis-je connu de vous?

CLITANDRE.

Non pas, que je sache, monsieur.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Je m’appelle le baron de Sotenville.

CLITANDRE.

Je m’en réjouis fort.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Mon nom est connu à la cour; et j’eus l’honneur, dans ma jeunesse de me signaler des premiers à l’arrière-ban[22] de Nancy.

CLITANDRE.

A la bonne heure.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Monsieur mon père, Jean-Gilles de Sotenville, eut la gloire d’assister en personne au grand siége de Montauban[23].

CLITANDRE.

J’en suis ravi.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Et j’ai un aïeul, Bertrand de Sotenville, qui fut si considéré en son temps, que d’avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d’outre-mer[24].

CLITANDRE.

Je le veux croire.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Il m’a été rapporté, monsieur, que vous aimez et poursuivez une jeune personne, qui est ma fille, pour laquelle je m’intéresse, (Montrant George Dandin.) et pour l’homme que vous voyez, qui a l’honneur d’être mon gendre.

CLITANDRE.

Qui? moi?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Oui; et je suis bien aise de vous parler, pour tirer de vous, s’il vous plaît, un éclaircissement de cette affaire.

CLITANDRE.

Voilà une étrange médisance! Qui vous a dit cela, monsieur?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Quelqu’un qui croit le bien savoir.

CLITANDRE.

Ce quelqu’un là en a menti. Je suis honnête homme. Me croyez-vous capable, monsieur, d’une action aussi lâche que celle-là? Moi, aimer une jeune et belle personne qui a l’honneur d’être la fille de monsieur le baron de Sotenville! je vous révère trop pour cela, et je suis trop votre serviteur. Quiconque vous l’a dit est un sot.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Allons, mon gendre.

GEORGE DANDIN.

Quoi?

CLITANDRE.

C’est un coquin et un maraud.

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Répondez.

GEORGE DANDIN.

Répondez vous-même.

CLITANDRE.

Si je savois qui ce peut être, je lui donnerois, en votre présence, de l’épée dans le ventre.

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Soutenez donc la chose.

GEORGE DANDIN.

Elle est toute soutenue. Cela est vrai.

CLITANDRE.

Est-ce votre gendre, monsieur, qui...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Oui, c’est lui-même qui s’en est plaint à moi.

CLITANDRE.

Certes, il peut remercier l’avantage qu’il a de vous appartenir; et, sans cela, je lui apprendrois bien à tenir de pareils discours d’une personne comme moi.

SCÈNE VI.—MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGÉLIQUE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE.

MADAME DE SOTENVILLE.

Pour ce qui est de cela, la jalousie est une étrange chose! J’amène ici ma fille pour éclaircir l’affaire en présence de tout le monde.

CLITANDRE, à Angélique.

Est-ce donc vous, madame, qui avez dit à votre mari que je suis amoureux de vous?

ANGÉLIQUE.

Moi? Et comment lui aurois-je dit? Est-ce que cela est? Je voudrois bien le voir, vraiment, que vous fussiez amoureux de moi. Jouez-vous-y, je vous en prie; vous trouverez à qui parler; c’est une chose que je vous conseille de faire! Ayez recours, pour voir, à tous les détours des amans: essayez un peu, par plaisir, à m’envoyer des ambassades, à m’écrire secrètement de petits billets doux, à épier les momens que mon mari n’y sera pas, ou le temps que je sortirai, pour me parler de votre amour: vous n’avez qu’à y venir, je vous promets que vous serez reçu comme il faut.

CLITANDRE.

Eh! là, là, madame, tout doucement, il n’est pas nécessaire de me faire tant de leçons, et de vous tant scandaliser. Qui vous dit que je songe à vous aimer?

ANGÉLIQUE.

Que sais-je, moi, ce qu’on me vient conter ici?

CLITANDRE.

On dira ce que l’on voudra; mais vous savez si je vous ai parlé d’amour lorsque je vous ai rencontrée.

ANGÉLIQUE.

Vous n’aviez qu’à le faire, vous auriez été bien venu!

CLITANDRE.

Je vous assure qu’avec moi vous n’avez rien à craindre, que je ne suis point homme à donner du chagrin aux belles; et que je vous respecte trop, et vous et messieurs vos parens, pour avoir la pensée d’être amoureux de vous.

MADAME DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Eh bien, vous le voyez.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Vous voilà satisfait, mon gendre. Que dites-vous à cela?

GEORGE DANDIN.

Je dis que ce sont là des contes à dormir debout; que je sais bien ce que je sais, et que tantôt, puisqu’il faut parler net, elle a reçu une ambassade de sa part.

ANGÉLIQUE.

Moi, j’ai reçu une ambassade?

CLITANDRE.

J’ai envoyé une ambassade?

ANGÉLIQUE.

Claudine!

CLITANDRE, à Claudine.

Est-il vrai?

CLAUDINE.

Par ma foi voilà une étrange fausseté!

GEORGE DANDIN.

Taisez-vous, carogne que vous êtes! Je sais de vos nouvelles; et c’est vous qui tantôt avez introduit le courrier!

CLAUDINE.

Qui? moi?

GEORGE DANDIN.

Oui, vous. Ne faites point tant la sucrée.

CLAUDINE.

Hélas! que le monde aujourd’hui est rempli de méchanceté, de m’aller soupçonner ainsi, moi qui suis l’innocence même!

GEORGE DANDIN.

Taisez-vous, bonne pièce! Vous faites la sournoise, mais je vous connois il y a longtemps; et vous êtes une dessalée[25].

CLAUDINE, à Angélique.

Madame, est-ce que...

GEORGE DANDIN.

Taisez-vous, vous dis-je! vous pourriez bien porter la folle enchère de tous les autres; et vous n’avez point de père gentilhomme.

ANGÉLIQUE.

C’est une imposture si grande, et qui me touche si fort au cœur, que je ne puis pas même avoir la force d’y répondre. Cela est bien horrible d’être accusée par un mari, lorsqu’on ne lui fait rien qui ne soit à faire! Hélas! si je suis blâmable de quelque chose, c’est d’en user trop bien avec lui.

CLAUDINE.

Assurément.

ANGÉLIQUE.

Tout mon malheur est de le trop considérer, et plût au ciel que je fusse capable de souffrir, comme il dit, les galanteries de quelqu’un! je ne serois pas tant à plaindre. Adieu; je me retire, et je ne puis plus endurer qu’on m’outrage de cette sorte!

SCÈNE VII.—MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE.

MADAME DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Allez, vous ne méritez pas l’honnête femme qu’on vous a donnée.

CLAUDINE.

Par ma foi! il mériteroit qu’elle lui fît dire vrai; et, si j’étois en sa place, je n’y marchanderois pas. (A Clitandre.) Oui, monsieur, vous devez, pour le punir, faire l’amour à ma maîtresse. Poussez, c’est moi qui vous le dis: ce sera fort bien employé; et je m’offre à vous y servir, puisqu’il m’en a déjà taxée.

Claudine sort.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Vous méritez, mon gendre, qu’on vous dise ces choses-là; et votre procédé met tout le monde contre vous.

MADAME DE SOTENVILLE.

Allez, songez à mieux traiter une demoiselle bien née; et prenez garde désormais à ne plus faire de pareilles bévues.

GEORGE DANDIN, à part.

J’enrage de bon cœur d’avoir tort lorsque j’ai raison.

SCÈNE VIII.—MONSIEUR DE SOTENVILLE, CLITANDRE, GEORGE DANDIN.

CLITANDRE, à monsieur de Sotenville.

Monsieur, vous voyez comme j’ai été faussement accusé: vous êtes homme qui savez les maximes du point d’honneur, et je vous demande raison de l’affront qui m’a été fait!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Cela est juste, et c’est l’ordre des procédés. Allons, mon gendre, faites satisfaction à monsieur.

GEORGE DANDIN.

Comment! satisfaction?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Oui, cela se doit dans les règles, pour l’avoir à tort accusé.

GEORGE DANDIN.

C’est une chose, moi, dont je ne demeure pas d’accord, de l’avoir à tort accusé; et je sais bien ce que j’en pense.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Il n’importe. Quelque pensée qui vous puisse rester, il a nié: c’est satisfaire les personnes; et l’on n’a nul droit de se plaindre de tout homme qui se dédit.

GEORGE DANDIN.

Si bien donc que si je le trouvois couché avec ma femme, il en seroit quitte pour se dédire?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Point de raisonnement. Faites-lui les excuses que je vous dis.

GEORGE DANDIN.

Moi! je lui ferai encore des excuses après...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Allons, vous dis-je; il n’y a rien à balancer, et vous n’avez que faire d’avoir peur d’en trop faire, puisque c’est moi qui vous conduis.

GEORGE DANDIN.

Je ne saurois...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Corbleu! mon gendre, ne m’échauffez pas la bile: je me mettrois avec lui contre vous. Allons, laissez-vous gouverner par moi.

GEORGE DANDIN, à part.

Ah! George Dandin!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Votre bonnet à la main, le premier: monsieur est gentilhomme, et vous ne l’êtes pas.

GEORGE DANDIN, à part, le bonnet à la main.

J’enrage!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Répétez avec moi: Monsieur...

GEORGE DANDIN.

Monsieur...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Je vous demande pardon... (Voyant que George Dandin fait difficulté de lui obéir.) Ah!

GEORGE DANDIN.

Je vous demande pardon...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Des mauvaises pensées que j’ai eues de vous.

GEORGE DANDIN.

Des mauvaises pensées que j’ai eues de vous.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

C’est que je n’avois pas l’honneur de vous connoître.

GEORGE DANDIN.

C’est que je n’avois pas l’honneur de vous connoître.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Et je vous prie de croire...

GEORGE DANDIN.

Et je vous prie de croire...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Que je suis votre serviteur.

GEORGE DANDIN.

Voulez-vous que je sois serviteur d’un homme qui me veut faire cocu?

MONSIEUR DE SOTENVILLE, le menaçant encore.

Ah!

CLITANDRE.

Il suffit, monsieur.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Non, je veux qu’il achève, et que tout aille dans les formes: Que je suis votre serviteur.

GEORGE DANDIN.

Que je suis votre serviteur.

CLITANDRE, à George Dandin.

Monsieur, je suis le vôtre de tout mon cœur; et je ne songe plus à ce qui s’est passé. (A monsieur de Sotenville.) Pour vous, monsieur, je vous donne le bonjour, et suis fâché du petit chagrin que vous avez eu.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Je vous baise les mains; et, quand il vous plaira, je vous donnerai le divertissement de courre un lièvre[26].

CLITANDRE.

C’est trop de grâce que vous me faites.

Clitandre sort.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Voilà, mon gendre, comme il faut pousser les choses. Adieu. Sachez que vous êtes entré dans une famille qui vous donnera de l’appui, et ne souffrira point que l’on vous fasse aucun affront.

SCÈNE IX.—GEORGE DANDIN.

Ah! que je... Vous l’avez voulu; vous l’avez voulu, George Dandin; vous l’avez voulu; cela vous sied fort bien, et vous voilà ajusté comme il faut: vous avez justement ce que vous méritez. Allons, il s’agit seulement de désabuser le père et la mère; et je pourrai trouver peut-être quelque moyen d’y réussir.

ACTE II

SCÈNE I.—CLAUDINE, LUBIN.

CLAUDINE.

Oui, j’ai bien deviné qu’il falloit que cela vînt de toi, et que tu l’eusses dit à quelqu’un qui l’ait rapporté à notre maître.

LUBIN.

Par ma foi! je n’en ai touché qu’un petit mot, en passant, à un homme, afin qu’il ne dît point qu’il m’avoit vu sortir; et il faut que les gens, en ce pays-ci, soient de grands babillards!

CLAUDINE.

Vraiment, ce monsieur le vicomte a bien choisi son monde, que de te prendre pour son ambassadeur; et il s’est allé servir là d’un homme bien chanceux!

LUBIN.

Va, une autre fois je serai plus fin, et je prendrai mieux garde à moi.

CLAUDINE.

Oui, oui, il sera temps!

LUBIN.

Ne parlons plus de cela. Écoute.

CLAUDINE.

Que veux-tu que j’écoute?

LUBIN.

Tourne un peu ton visage devers moi.

CLAUDINE.

Eh bien, qu’est-ce?

LUBIN.

Claudine.

CLAUDINE.

Quoi?

LUBIN.

Eh! là! ne sais-tu pas bien ce que je veux dire?

CLAUDINE.

Non.

LUBIN.

Morgué! je t’aime.

CLAUDINE.

Tout de bon?

LUBIN.

Oui, le diable m’emporte! Tu me peux croire, puisque j’en jure.

CLAUDINE.

A la bonne heure.

LUBIN.

Je me sens tout tribouiller le cœur quand je te regarde.

CLAUDINE.

Je m’en réjouis.

LUBIN.

Comment est-ce que tu fais pour être si jolie?

CLAUDINE.

Je fais comme font les autres.

LUBIN.

Vois-tu, il ne faut point tant de beurre pour faire un quarteron; si tu veux, tu seras ma femme, je serai ton mari, et nous serons tous deux mari et femme.

CLAUDINE.

Tu serois peut-être jaloux comme notre maître.

LUBIN.

Point.

CLAUDINE.

Pour moi, je hais les maris soupçonneux; et j’en veux un qui ne s’épouvante de rien, un si plein de confiance et si sûr de ma chasteté, qu’il me vît sans inquiétude au milieu de trente hommes.

LUBIN.

Eh bien, je serai tout comme cela.

CLAUDINE.

C’est la plus sotte chose du monde que de se défier d’une femme, et de la tourmenter. La vérité de l’affaire est qu’on n’y gagne rien de bon: cela nous fait songer à mal; et ce sont souvent les maris qui, avec leur vacarme, se font eux-mêmes ce qu’ils sont.

LUBIN.

Eh bien, je te donnerai la liberté de faire tout ce qu’il te plaira.

CLAUDINE.

Voilà comme il faut faire pour n’être point trompé. Lorsqu’un mari se met à notre discrétion, nous ne prenons de liberté que ce qu’il nous en faut; et il en est comme avec ceux qui nous ouvrent leur bourse, et nous disent: Prenez. Nous en usons honnêtement, et nous nous contentons de la raison. Mais ceux qui nous chicanent, nous nous efforçons de les tondre, et nous ne les épargnons point.

LUBIN.

Va, je serai de ceux qui ouvrent leur bourse; et tu n’as qu’à te marier avec moi.

CLAUDINE.

Eh bien, bien, nous verrons.

LUBIN.

Viens donc ici, Claudine.

CLAUDINE.

Que veux-tu?

LUBIN.

Viens, te dis-je.

CLAUDINE.

Ah! doucement. Je n’aime point les patineurs.

LUBIN.

Eh! un petit brin d’amitié.

CLAUDINE.

Laisse-moi là, te dis-je; je n’entends pas raillerie.

LUBIN.

Claudine!

CLAUDINE, repoussant Lubin.

Hai!

LUBIN.

Ah! que tu es rude à pauvres gens! Fi! que cela est malhonnête de refuser les personnes! N’as-tu point de honte d’être belle et de ne vouloir pas qu’on te caresse? Eh! là!

CLAUDINE.

Je te donnerai sur le nez!

LUBIN.

Oh! la farouche! la sauvage! Fi! pouah! la vilaine, qui est cruelle!

CLAUDINE.

Tu t’émancipes trop.

LUBIN.

Qu’est-ce que cela te coûteroit de me laisser un peu faire?

CLAUDINE.

Il faut que tu te donnes patience.

LUBIN.

Un petit baiser seulement, en rabattant sur notre mariage.

CLAUDINE.

Je suis votre servante.

LUBIN.

Claudine, je t’en prie, sur l’et tant moins[27].

CLAUDINE.

Eh! que nenni! J’y ai déjà été attrapée. Adieu. Va-t’en, et dis à monsieur le vicomte que j’aurai soin de rendre son billet.

LUBIN.

Adieu, beauté rudanière[28].

CLAUDINE.

Le mot est amoureux.

LUBIN.

Adieu, rocher, caillou, pierre de taille, et tout ce qu’il y a de plus dur au monde!

CLAUDINE, seule.

Je vais remettre aux mains de ma maîtresse... Mais la voici avec son mari: éloignons-nous, et attendons qu’elle soit seule.

SCÈNE II.—GEORGE DANDIN, ANGÉLIQUE.

GEORGE DANDIN.

Non, non; on ne m’abuse pas avec tant de facilité, et je ne suis que trop certain que le rapport que l’on m’a fait est véritable. J’ai de meilleurs yeux qu’on ne pense, et votre galimatias ne m’a point tantôt ébloui.

SCÈNE III.—CLITANDRE, ANGÉLIQUE, GEORGE DANDIN.

CLITANDRE, à part, dans le fond du théâtre.

Ah? la voilà; mais le mari est avec elle.

GEORGE DANDIN, sans voir Clitandre.

Au travers de toutes vos grimaces j’ai vu la vérité de ce que l’on m’a dit, et le peu de respect que vous avez pour le nœud qui nous joint. (Clitandre et Angélique se saluent.) Mon Dieu! laissez-là votre révérence; ce n’est pas de ces sortes de respects dont je vous parle, et vous n’avez que faire de vous moquer.

ANGÉLIQUE.

Moi, me moquer! en aucune façon.

GEORGE DANDIN.

Je sais votre pensée, et connois... (Clitandre et Angélique se saluent encore.) Encore! Ah! ne raillons point davantage. Je n’ignore pas qu’à cause de votre noblesse vous me tenez fort au-dessous de vous, et le respect que je veux dire ne regarde point ma personne; j’entends parler de celui que vous devez à des nœuds aussi vénérables que le sont ceux du mariage... (Angélique fait signe à Clitandre.) Il ne faut point lever les épaules, et je ne dis point de sottises.

ANGÉLIQUE.

Qui songe à lever les épaules?

GEORGE DANDIN.

Mon Dieu! nous voyons clair. Je vous dis, encore une fois, que le mariage est une chaîne à laquelle on doit porter toutes sortes de respects; et que c’est fort mal fait à vous d’en user comme vous faites. (Angélique fait signe de la tête à Clitandre.) Oui, oui, mal fait à vous; et vous n’avez que faire de hocher la tête, et de me faire la grimace.

ANGÉLIQUE.

Moi? je ne sais ce que vous voulez dire.

GEORGE DANDIN.

Je le sais fort bien, moi; et vos mépris me sont connus. Si je ne suis pas né noble, au moins suis-je d’une race où il n’y a point de reproche; et la famille des Dandin...

CLITANDRE, derrière Angélique, sans être aperçu de George Dandin.

Un moment d’entretien.

GEORGE DANDIN, sans voir Clitandre.

Eh?

ANGÉLIQUE.

Quoi? Je ne dis mot.

George Dandin tourne autour de sa femme, et Clitandre se retire en faisant une grande révérence à George Dandin.

SCÈNE IV.—GEORGE DANDIN, ANGÉLIQUE.

GEORGE DANDIN.

Le voilà qui vient rôder autour de vous.

ANGÉLIQUE.

Eh bien, est-ce ma faute? Que voulez-vous que j’y fasse?

GEORGE DANDIN.

Je veux que vous y fassiez ce que fait une femme qui ne veut plaire qu’à son mari. Quoiqu’on en puisse dire, les galans n’obsèdent jamais que quand on le veut bien. Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le miel fait les mouches; et les honnêtes femmes ont des manières qui les savent chasser d’abord.

ANGÉLIQUE.

Moi, les chasser! et par quelle raison? Je ne me scandalise point qu’on me trouve bien faite et cela me fait du plaisir.

GEORGE DANDIN.

Oui! Mais quel personnage voulez-vous que joue un mari pendant cette galanterie?

ANGÉLIQUE.

Le personnage d’un honnête homme, qui est bien aise de voir sa femme considérée.

GEORGE DANDIN.

Je suis votre valet. Ce n’est pas là mon compte; et les Dandin ne sont point accoutumés à cette mode-là.

ANGÉLIQUE.

Oh! les Dandin s’y accoutumeront s’ils veulent; car, pour moi, je vous déclare que mon dessein n’est pas de renoncer au monde, et de m’enterrer toute vive dans un mari. Comment! parce qu’un homme s’avise de nous épouser, il faut d’abord que toutes choses soient finies pour nous, et que nous rompions tout commerce avec les vivans! C’est une chose merveilleuse que cette tyrannie de messieurs les maris; et je les trouve bons de vouloir qu’on soit morte à tous les divertissemens, et qu’on ne vive que pour eux! Je me moque de cela, et ne veux point mourir si jeune.

GEORGE DANDIN.

C’est ainsi que vous satisfaites aux engagemens de la foi que vous m’avez donnée publiquement?

ANGÉLIQUE.

Moi? je ne vous l’ai point donnée de bon cœur, et vous me l’avez arrachée. M’avez-vous, avant le mariage, demandé mon consentement, et si je voulois bien de vous? Vous n’avez consulté, pour cela, que mon père et ma mère; ce sont eux, proprement, qui vous ont épousé, et c’est pourquoi vous ferez bien de vous plaindre toujours à eux des torts que l’on pourra vous faire. Pour moi, qui ne vous ai point dit de vous marier avec moi, et que vous avez prise sans consulter mes sentimens, je prétends n’être point obligée à me soumettre en esclave à vos volontés, et je veux jouir, s’il vous plaît, de quelque nombre de beaux jours que m’offre la jeunesse, prendre les douces libertés que l’âge me permet, voir un peu le beau monde, et goûter le plaisir de m’ouïr dire des douceurs. Préparez-vous-y, pour votre punition; et rendez grâces au ciel de ce que je ne suis pas capable de quelque chose de pis.

GEORGE DANDIN.

Oui! C’est ainsi que vous le prenez? Je suis votre mari, et je vous dis que je n’entends pas cela.

ANGÉLIQUE.

Moi, je suis votre femme, et je vous dis que je l’entends.

GEORGE DANDIN, à part.

Il me prend des tentations d’accommoder tout son visage à la compote, et le mettre en état de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes. Ah! allons, George Dandin; je ne pourrois me retenir, et il vaut mieux quitter la place.

SCÈNE V.—ANGÉLIQUE, CLAUDINE.

CLAUDINE.

J’avois, madame, impatience qu’il s’en allât, pour vous rendre ce mot de la part que vous savez.

ANGÉLIQUE.

Voyons.

CLAUDINE, à part.

A ce que je puis remarquer, ce qu’on lui dit ne lui déplaît pas trop.

ANGÉLIQUE.

Ah! Claudine, que ce billet s’explique d’une façon galante! Que, dans tous leurs discours et dans toutes leurs actions, les gens de cour ont un air agréable! Et qu’est-ce que c’est, auprès d’eux, que nos gens de province?

CLAUDINE.

Je crois qu’après les avoir vus, les Dandin ne vous plaisent guère.

ANGÉLIQUE.

Demeure ici: je m’en vais faire la réponse...

CLAUDINE, seule.

Je n’ai pas besoin, que je pense, de lui recommander de la faire agréable. Mais voici...

SCÈNE VI.—CLITANDRE, LUBIN, CLAUDINE.

CLAUDINE.

Vraiment, monsieur, vous avez pris là un habile messager.

CLITANDRE.

Je n’ai pas osé envoyer de mes gens; mais, ma pauvre Claudine, il faut que je te récompense des bons offices que je sais que tu m’as rendus.

Il fouille dans sa poche.

CLAUDINE.

Eh! monsieur, il n’est pas nécessaire. Non, monsieur, vous n’avez que faire de vous donner cette peine-là; et je vous rends service parce que vous le méritez, et que je me sens au cœur de l’inclination pour vous.

CLITANDRE, donnant de l’argent à Claudine.

Je te suis obligé.

LUBIN, à Claudine.

Puisque nous serons mariés, donne-moi cela, que je le mette avec le mien.

CLAUDINE.

Je te le garde, aussi bien que le baiser.

CLITANDRE, à Claudine.

Dis-moi, as-tu rendu mon billet à ta belle maîtresse?

CLAUDINE.

Oui. Elle est allée y répondre.

CLITANDRE.

Mais, Claudine, n’y a-t-il pas moyen que je la puisse entretenir?

CLAUDINE.

Oui: venez avec moi, je vous ferai parler à elle.

CLITANDRE.

Mais le trouvera-t-elle bon, et n’y a-t-il rien à risquer?

CLAUDINE.

Non, non. Son mari n’est pas au logis, et puis ce n’est pas lui qu’elle a le plus à ménager; c’est son père et sa mère, et, pourvu qu’ils soient prévenus[29], tout le reste n’est point à craindre.

CLITANDRE.

Je m’abandonne à ta conduite.

LUBIN, seul.

Tétiguenne! que j’aurai là une habile femme! Elle a de l’esprit comme quatre.

SCÈNE VII.—GEORGE DANDIN, LUBIN.

GEORGE DANDIN, bas, à part.

Voici mon homme de tantôt. Plût au ciel qu’il pût se résoudre à vouloir rendre témoignage au père et à la mère de ce qu’ils ne veulent point croire!

LUBIN.

Ah! vous voilà, monsieur le babillard, à qui j’avois tant recommandé de ne point parler, et qui me l’aviez tant promis! Vous êtes donc un causeur, et vous allez redire ce que l’on vous dit en secret?

GEORGE DANDIN.

Moi?

LUBIN.

Oui. Vous avez été tout rapporter au mari, et vous êtes cause qu’il a fait du vacarme. Je suis bien aise de savoir que vous avez de la langue; et cela m’apprendra à ne vous plus rien dire.

GEORGE DANDIN.

Écoute, mon ami.

LUBIN.

Si vous n’aviez point babillé, je vous aurois conté ce qui se passe à cette heure; mais, pour votre punition, vous ne saurez rien du tout.

GEORGE DANDIN.

Comment! qu’est-ce qui se passe?

LUBIN.

Rien, rien. Voilà ce que c’est d’avoir causé, vous n’en tâterez plus, et je vous laisse sur la bonne bouche.

GEORGE DANDIN.

Arrête un peu.

LUBIN.

Point.

GEORGE DANDIN.

Je ne te veux dire qu’un mot.

LUBIN.

Nennin, nennin. Vous avez envie de me tirer les vers du nez.

GEORGE DANDIN.

Non, ce n’est pas cela.

LUBIN.

Eh! quelque sot[30]... Je vous vois venir.

GEORGE DANDIN.

C’est autre chose. Écoute.

LUBIN.

Point d’affaire. Vous voudriez que je vous dise que monsieur le vicomte vient de donner de l’argent à Claudine, et qu’elle l’a mené chez sa maîtresse. Mais je ne suis pas si bête.

GEORGE DANDIN.

De grâce...

LUBIN.

Non.

GEORGE DANDIN.

Je te donnerai...

LUBIN.

Tarare!

SCÈNE VIII.—GEORGE DANDIN.

Je n’ai pu me servir, avec cet innocent, de la pensée que j’avois. Mais le nouvel avis qui lui est échappé feroit la même chose; et si le galant est chez moi, ce seroit pour avoir raison aux yeux du père et de la mère, et les convaincre pleinement de l’effronterie de leur fille. Le mal de tout ceci, c’est que je ne sais comment faire pour profiter d’un tel avis. Si je rentre chez moi, je ferai évader le drôle; et quelque chose que je puisse voir moi-même de mon déshonneur, je n’en serai point cru à mon serment, et l’on me dira que je rêve. Si, d’autre part, je vais quérir beau-père et belle-mère, sans être sûr de trouver chez moi le galant, ce sera la même chose, et je retomberai dans l’inconvénient de tantôt. Pourrois-je point[31] m’éclaircir doucement s’il y est encore? (Après avoir été regarder par le trou de la serrure.) Ah! ciel! il n’en faut plus douter, et je viens de l’apercevoir par le trou de la porte. Le sort me donne ici de quoi confondre ma partie; et, pour achever l’aventure, il fait venir à point nommé les juges dont j’avois besoin.

SCÈNE IX.—MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.

GEORGE DANDIN.

Enfin, vous ne m’avez pas voulu croire tantôt, et votre fille l’a emporté sur moi; mais j’ai en main de quoi vous faire voir comme elle m’accommode; et, Dieu merci! mon déshonneur est si clair maintenant, que vous n’en pourrez plus douter.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Comment! mon gendre, vous en êtes encore là-dessus?

GEORGE DANDIN.

Oui, j’y suis; et jamais je n’eus tant de sujet d’y être.

MADAME DE SOTENVILLE.

Vous nous venez encore étourdir la tête?

GEORGE DANDIN.

Oui, madame; et l’on fait bien pis à la mienne.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Ne vous lassez-vous point de vous rendre importun?

GEORGE DANDIN.

Non; mais je me lasse fort d’être pris pour dupe.

MADAME DE SOTENVILLE.

Ne voulez-vous point vous défaire de vos pensées extravagantes?

GEORGE DANDIN.

Non, madame; mais je voudrois bien me défaire d’une femme qui me déshonore.

MADAME DE SOTENVILLE.

Jour de Dieu! notre gendre, apprenez à parler!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Corbleu! cherchez des termes moins offensans que ceux-là.

GEORGE DANDIN.

Marchand qui perd ne peut rire.

MADAME DE SOTENVILLE.

Souvenez-vous que vous avez épousé une demoiselle[32].

GEORGE DANDIN.

Je m’en souviens assez, et ne m’en souviendrai que trop.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Si vous vous en souvenez, songez donc à parler d’elle avec plus de respect.

GEORGE DANDIN.

Mais que ne songe-t-elle plutôt à me traiter plus honnêtement? Quoi! parce qu’elle est demoiselle, il faut qu’elle ait la liberté de me faire ce qui lui plaît, sans que j’ose souffler?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Qu’avez-vous donc, et que pouvez-vous dire? N’avez-vous pas vu, ce matin, qu’elle s’est défendue de connoître celui dont vous m’étiez venu parler?

GEORGE DANDIN.

Oui. Mais vous, que pourrez-vous dire si je vous fais voir maintenant que le galant est avec elle?

MADAME DE SOTENVILLE.

Avec elle?

GEORGE DANDIN.

Oui, avec elle, et dans ma maison.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Dans votre maison?

GEORGE DANDIN.

Oui, dans ma propre maison.

MADAME DE SOTENVILLE.

Si cela est, nous serons pour vous contre elle.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Oui. L’honneur de notre famille nous est plus cher que toute chose; et, si vous dites vrai, nous la renoncerons pour notre sang, et l’abandonnerons à votre colère.

GEORGE DANDIN.

Vous n’avez qu’à me suivre.

MADAME DE SOTENVILLE.

Gardez de vous tromper.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

N’allez pas faire comme tantôt.

GEORGE DANDIN.

Mon Dieu; vous allez voir. (Montrant Clitandre, qui sort avec Angélique.) Tenez, ai-je menti?

SCÈNE X.—ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, avec GEORGE DANDIN, dans le fond du théâtre.

ANGÉLIQUE, à Clitandre.

Adieu. J’ai peur qu’on vous surprenne ici, et j’ai quelques mesures à garder.

CLITANDRE.

Promettez-moi donc, madame, que je pourrai vous parler cette nuit.

ANGÉLIQUE.

J’y ferai mes efforts.

GEORGE DANDIN, à monsieur et à madame de Sotenville.

Approchons doucement par derrière, et tâchons de n’être point vus.

CLAUDINE, à Angélique.

Ah! madame, tout est perdu! Voilà votre père et votre mère, accompagnés de votre mari.

CLITANDRE.

Ah! ciel!

ANGÉLIQUE, bas, à Clitandre et à Claudine.

Ne faites pas semblant de rien, et me laissez faire tous deux. (Haut, à Clitandre.) Quoi! vous osez en user de la sorte après l’affaire de tantôt, et c’est ainsi que vous dissimulez vos sentimens! On me vient rapporter que vous avez de l’amour pour moi, et que vous faites des desseins de me solliciter; j’en témoigne mon dépit, et m’explique à vous clairement en présence de tout le monde: vous niez hautement la chose, et me donnez parole de n’avoir aucune pensée de m’offenser; et cependant, le même jour, vous prenez la hardiesse de venir chez moi me rendre visite, de me dire que vous m’aimez, et de me faire cent sots contes pour me persuader de répondre à vos extravagances: comme si j’étois femme à violer la foi que j’ai donnée à un mari, et m’éloigner jamais de la vertu que mes parens m’ont enseignée! Si mon père savoit cela, il vous apprendroit bien à tenter de ces entreprises! Mais une honnête femme n’aime point les éclats: je n’ai garde de lui en rien dire; (Après avoir fait signe à Claudine, d’apporter un bâton.) Et je veux vous montrer que, toute femme que je suis, j’ai assez de courage pour me venger moi-même des offenses que l’on me fait. L’action que vous avez faite n’est pas d’un gentilhomme, et ce n’est pas en gentilhomme aussi que je veux vous traiter.

Angélique prend le bâton et le lève sur Clitandre, qui se range de façon que les coups tombent sur George Dandin.

CLITANDRE, criant comme s’il avait été frappé.

Ah! ah! ah! ah! ah! doucement!

SCÈNE XI.—MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGÉLIQUE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE.

CLAUDINE.

Fort, madame! frappez comme il faut.

ANGÉLIQUE, faisant semblant de parler à Clitandre.

S’il vous demeure quelque chose sur le cœur, je suis pour vous répondre.

CLAUDINE.

Apprenez à qui vous vous jouez!

ANGÉLIQUE, faisant l’étonnée.

Ah! mon père, vous êtes là!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Oui, ma fille; et je vois qu’en sagesse et en courage tu te montres un digne rejeton de la maison de Sotenville. Viens çà, approche-toi, que je t’embrasse.

MADAME DE SOTENVILLE.

Embrasse-moi aussi, ma fille. Las! je pleure de joie, et reconnois mon sang aux choses que tu viens de faire.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Mon gendre, que vous devez être ravi! et que cette aventure est pour vous pleine de douceurs! Vous aviez un juste sujet de vous alarmer; mais vos soupçons se trouvent dissipés le plus avantageusement du monde.

MADAME DE SOTENVILLE.

Sans doute, notre gendre; et vous devez maintenant être le plus content des hommes.

CLAUDINE.

Assurément. Voilà une femme, celle-là! Vous êtes trop heureux de l’avoir, et vous devriez baiser les pas où elle passe.

GEORGE DANDIN, à part.

Euh! traîtresse!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Qu’est-ce, mon gendre? Que ne remerciez-vous un peu votre femme de l’amitié que vous voyez qu’elle montre pour vous?

ANGÉLIQUE.

Non, non, mon père; il n’est pas nécessaire. Il ne m’a aucune obligation de ce qu’il vient de voir; et tout ce que j’en fais n’est que pour l’amour de moi-même.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Où allez-vous, ma fille?

ANGÉLIQUE.

Je me retire, mon père, pour ne me voir point obligée de recevoir ses complimens.

CLAUDINE, à George Dandin.

Elle a raison d’être en colère. C’est une femme qui mérite d’être adorée, et vous ne la traitez pas comme vous devriez.

GEORGE DANDIN, à part.

Scélérate!

SCÈNE XII.—MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

C’est un petit ressentiment de l’affaire de tantôt, et cela se passera avec un peu de caresse que vous lui ferez. Adieu, mon gendre; vous voilà en état de ne vous plus inquiéter. Allez-vous-en faire la paix ensemble, et tâchez de l’apaiser par des excuses de votre emportement.

MADAME DE SOTENVILLE.

Vous devez considérer que c’est une jeune fille élevée à la vertu, et qui n’est point accoutumée à se voir soupçonnée d’aucune vilaine action. Adieu. Je suis ravie de voir vos désordres finis, et des transports de joie que vous doit donner sa conduite.

SCÈNE XIII.—GEORGE DANDIN.

Je ne dis mot, car je ne gagnerois rien à parler; et jamais il ne s’est rien vu d’égal à ma disgrâce. Oui, j’admire mon malheur, et la subtile adresse de ma carogne de femme pour se donner toujours raison et me faire avoir tort! Est-il possible que toujours j’aurai du dessous avec elle; que les apparences toujours tourneront contre moi, et que je ne parviendrai point à convaincre mon effrontée! O ciel! seconde mes desseins, et m’accorde la grâce de faire voir aux gens que l’on me déshonore!

ACTE III

SCÈNE I.—CLITANDRE, LUBIN.

CLITANDRE.

La nuit est avancée, et j’ai peur qu’il ne soit trop tard. Je ne vois point à me conduire. Lubin!

LUBIN.

Monsieur?

CLITANDRE.

Est-ce par ici?

LUBIN.

Je pense que oui. Morgué! voilà une sotte nuit, d’être si noire que cela!

CLITANDRE.

Elle a tort, assurément; mais si, d’un côté, elle nous empêche de voir, elle empêche, de l’autre, que nous ne soyons vus.

LUBIN.

Vous avez raison, elle n’a pas tant de tort. Je voudrois bien savoir, monsieur, vous qui êtes savant, pourquoi il ne fait point jour la nuit?

CLITANDRE.

C’est une grande question, et qui est difficile. Tu es curieux, Lubin!

LUBIN.

Oui: si j’avois étudié, j’aurois été songer à des choses où on n’a jamais songé.

CLITANDRE.

Je le crois. Tu as la mine d’avoir l’esprit subtil et pénétrant.

LUBIN.

Cela est vrai. Tenez, j’explique du latin, quoique jamais je ne l’aie appris! et voyant l’autre jour écrit sur une grande porte collegium, je devinai que cela vouloit dire collége.

CLITANDRE.

Cela est admirable! Tu sais donc lire, Lubin?

LUBIN.

Oui, je sais lire la lettre moulée; mais je n’ai jamais su apprendre à lire l’écriture.

CLITANDRE.

Nous voici contre la maison. (Après avoir frappé dans ses mains.) C’est le signal que m’a donné Claudine.

LUBIN.

Par ma foi! c’est une fille qui vaut de l’argent; et je l’aime de tout mon cœur.

CLITANDRE.

Aussi t’ai-je amené avec moi pour l’entretenir.

LUBIN.

Monsieur, je vous suis...

CLITANDRE.

Chut! j’entends quelque bruit.

SCÈNE II.—ANGÉLIQUE, CLAUDINE, CLITANDRE, LUBIN.

ANGÉLIQUE.

Claudine!

CLAUDINE.

Eh bien?

ANGÉLIQUE.

Laisse la porte entr’ouverte.

CLAUDINE.

Voilà qui est fait.

Scène de nuit. Les acteurs se cherchent les uns les autres dans l’obscurité.

CLITANDRE, à Lubin.

Ce sont elles. St!

ANGÉLIQUE.

St!

LUBIN.

St!

CLAUDINE.

St!

CLITANDRE, à Claudine, qu’il prend pour Angélique.

Madame!

ANGÉLIQUE, à Lubin, qu’elle prend pour Clitandre.

Quoi?

LUBIN, à Angélique, qu’il prend pour Claudine.

Claudine!

CLAUDINE, à Clitandre, qu’elle prend pour Lubin.

Qu’est-ce?

CLITANDRE, à Claudine, croyant parler à Angélique.

Ah! madame, que j’ai de joie!

LUBIN, à Angélique, croyant parler à Claudine.

Claudine! ma pauvre Claudine!

CLAUDINE, à Clitandre.

Doucement, monsieur.

ANGÉLIQUE, à Lubin.

Tout beau, Lubin.

CLITANDRE.

Est-ce toi, Claudine?

CLAUDINE.

Oui.

LUBIN.

Est-ce vous, madame?

ANGÉLIQUE.

Oui.

CLAUDINE, à Clitandre.

Vous avez pris l’une pour l’autre.

LUBIN, à Angélique.

Ma foi, la nuit, on n’y voit goutte.

ANGÉLIQUE.

Est-ce pas vous, Clitandre?

CLITANDRE.

Oui, madame.

ANGÉLIQUE.

Mon mari ronfle comme il faut; et j’ai pris ce temps pour nous entretenir ici.

CLITANDRE.

Cherchons quelque lieu pour nous asseoir.

CLAUDINE.

C’est fort bien avisé.

Angélique, Clitandre et Claudine vont s’asseoir dans le fond du théâtre.

LUBIN, cherchant Claudine.

Claudine, où est-ce que tu es?

SCÈNE III.—ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, assis au fond du théâtre; GEORGE DANDIN, à moitié déshabillé; LUBIN.

GEORGE DANDIN, à part.

J’ai entendu descendre ma femme, et je me suis vite habillé pour descendre après elle. Où peut-elle être allée? Seroit-elle sortie?

LUBIN, cherchant Claudine, et prenant George Dandin pour Claudine.

Où es-tu donc, Claudine? Ah! te voilà par ma foi, ton maître est plaisamment attrapé; et je trouve ceci aussi drôle que les coups de bâton de tantôt, dont on m’a fait récit. Ta maîtresse dit qu’il ronfle, à cette heure, comme tous les diantres; et il ne sait pas que monsieur le vicomte et elle sont ensemble, pendant qu’il dort. Je voudrois bien savoir quel songe il fait maintenant. Cela est tout à fait risible. De quoi s’avise-t-il aussi, d’être jaloux de sa femme, et de vouloir qu’elle soit à lui tout seul? C’est un impertinent, et monsieur le vicomte lui fait trop d’honneur. Tu ne dis mot, Claudine? Allons, suivons-les, et me donne ta petite menotte, que je la baise. Ah! que cela est doux! Il me semble que je mange des confitures. (A George Dandin, qu’il prend toujours pour Claudine, et qui le repousse rudement.) Tudieu! Comme vous y allez! voilà une petite menotte qui est un peu bien rude!

GEORGE DANDIN.

Qui va là?

LUBIN.

Personne.

GEORGE DANDIN.

Il fuit, et me laisse informé de la nouvelle perfidie de ma coquine. Allons, il faut que, sans tarder, j’envoie appeler son père et sa mère, et que cette aventure me serve à me faire séparer d’elle. Holà! Colin! Colin!

SCÈNE IV.—ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, LUBIN, assis au fond du théâtre; GEORGE DANDIN, COLIN.

COLIN, à la fenêtre.

Monsieur!

GEORGE DANDIN.

Allons, vite ici-bas.

COLIN, sautant par la fenêtre.

M’y voilà, on ne peut pas plus vite.

GEORGE DANDIN.

Tu es là?

COLIN.

Oui, monsieur.

Pendant que George Dandin va chercher Colin du côté où il a entendu sa voix, Colin passe de l’autre et s’endort.

GEORGE DANDIN, se tournant du côté où il croit qu’est Colin.

Doucement. Parle bas. Écoute. Va-t’en chez mon beau-père et ma belle-mère, et dis que je les prie très-instamment de venir tout à l’heure ici. Entends-tu? Eh! Colin! Colin!

COLIN, de l’autre côté, se réveillant.

Monsieur!

GEORGE DANDIN.

Où diable es-tu?

COLIN.

Ici.

GEORGE DANDIN.

Peste soit du maroufle qui s’éloigne de moi! (Pendant que George Dandin retourne du côté où il croit que Colin est resté, Colin, à moitié endormi, passe de l’autre côté et se rendort.) Je te dis que tu ailles de ce pas trouver mon beau-père et ma belle-mère, et leur dire que je les conjure de se rendre ici tout à l’heure. M’entends-tu bien? Réponds. Colin! Colin!

COLIN, de l’autre côté, se réveillant.

Monsieur!

GEORGE DANDIN.

Voilà un pendard qui me fera enrager! Viens-t’en à moi. (Ils se rencontrent, et tombent tous deux.) Ah! le traître! il m’a estropié. Où est-ce que tu es? Approche, que je te donne mille coups. Je pense qu’il me fuit.

COLIN.

Assurément.

GEORGE DANDIN.

Veux-tu venir!

COLIN.

Nenni, ma foi.

GEORGE DANDIN.

Viens, te dis-je!

COLIN.

Point. Vous me voulez battre.

GEORGE DANDIN.

Eh bien, non, je ne te ferai rien.

COLIN.

Assurément?

GEORGE DANDIN.

Oui; approche. (A Colin, qu’il tient par le bras.) Bon! tu es bien heureux de ce que j’ai besoin de toi. Va-t’en vite, de ma part, prier mon beau-père et ma belle-mère de se rendre ici le plus tôt qu’ils pourront, et leur dis que c’est pour une affaire de la dernière conséquence; et s’ils faisoient quelque difficulté à cause de l’heure, ne manque pas de les presser et de leur bien faire entendre qu’il est très-important qu’ils viennent, en quelque état qu’ils soient. Tu m’entends bien maintenant?

COLIN.

Oui, monsieur.

GEORGE DANDIN.

Va vite, et reviens de même. (Se croyant seul.) Et moi, je vais rentrer dans ma maison, attendant que... Mais j’entends quelqu’un. Ne seroit-ce point ma femme? Il faut que j’écoute, et me serve de l’obscurité qu’il fait.

George Dandin se range près de la porte de sa maison.

SCÈNE V.—ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, LUBIN, GEORGE DANDIN.

ANGÉLIQUE, à Clitandre.

Adieu. Il est temps de se retirer.

CLITANDRE.

Quoi! sitôt?

ANGÉLIQUE.

Nous nous sommes assez entretenus.

CLITANDRE.

Ah! madame, puis-je assez vous entretenir, et trouver en si peu de temps toutes les paroles dont j’ai besoin? Il me faudroit des journées pour me bien expliquer à vous de tout ce que je sens; et je ne vous ai pas dit encore la moindre partie de ce que j’ai à vous dire.

ANGÉLIQUE.

Nous en écouterons une autre fois davantage.

CLITANDRE.

Hélas! de quel coup me percez-vous l’âme, lorsque vous me parlez de vous retirer; et avec combien de chagrin m’allez-vous laisser maintenant!

ANGÉLIQUE.

Nous trouverons moyen de nous revoir.

CLITANDRE.

Oui. Mais je songe qu’en me quittant vous allez trouver un mari. Cette pensée m’assassine; et les priviléges qu’ont les maris sont des choses cruelles pour un amant qui aime bien.

ANGÉLIQUE.

Serez-vous assez foible pour avoir cette inquiétude, et pensez-vous qu’on soit capable d’aimer de certains maris qu’il y a? On les prend parce qu’on ne s’en peut défendre, et que l’on dépend de parens qui n’ont des yeux que pour le bien; mais on sait leur rendre justice, et l’on se moque fort de les considérer au delà de ce qu’ils méritent.

GEORGE DANDIN, à part.

Voilà nos carognes de femmes!

CLITANDRE.

Ah! qu’il faut avouer que celui qu’on vous a donné étoit peu digne de l’honneur qu’il a reçu, et que c’est une étrange chose que l’assemblage qu’on a fait d’une personne comme vous avec un homme comme lui!

GEORGE DANDIN, à part.

Pauvres maris! voilà comme on vous traite!

CLITANDRE.

Vous méritez, sans doute, une toute autre destinée; et le ciel ne vous a point faite pour être la femme d’un paysan.

GEORGE DANDIN.

Plût au ciel! fût-elle la tienne! tu changerois bien vite de langage! Rentrons; c’en est assez.

George Dandin, étant rentré, ferme la porte en dedans.

SCÈNE VI.—ANGÉLIQUE, CLITANDRE, CLAUDINE, LUBIN.

CLAUDINE.

Madame, si vous avez à dire du mal de votre mari, dépêchez vite, car il est tard.

CLITANDRE.

Ah! Claudine, que tu es cruelle!

ANGÉLIQUE, à Clitandre.

Elle a raison. Séparons-nous.

CLITANDRE.

Il faut donc s’y résoudre, puisque vous le voulez. Mais, au moins, je vous conjure de me plaindre un peu des méchans momens que je vais passer.

ANGÉLIQUE.

Adieu.

LUBIN.

Où es-tu, Claudine, que je te donne le bonsoir?

CLAUDINE.

Va, va, je le reçois de loin, et je t’en renvoie autant.

SCÈNE VII.—ANGÉLIQUE, CLAUDINE.

ANGÉLIQUE.

Rentrons sans faire de bruit.

CLAUDINE.

La porte s’est fermée.

ANGÉLIQUE.

J’ai le passe-partout.

CLAUDINE.

Ouvrez donc doucement.

ANGÉLIQUE.

On a fermé en dedans, et je ne sais comment nous ferons.

CLAUDINE.

Appelez le garçon qui couche là.

ANGÉLIQUE.

Colin! Colin! Colin!

SCÈNE VIII.—GEORGE DANDIN, ANGÉLIQUE, CLAUDINE.

GEORGE DANDIN, à la fenêtre.

Colin! Colin! Ah! je vous y prends donc, madame ma femme, et vous faites des escampativos pendant que je dors! Je suis bien aise de cela, et de vous voir dehors à l’heure qu’il est!

ANGÉLIQUE.

Eh bien, quel grand mal est-ce qu’il y a à prendre le frais de la nuit?

GEORGE DANDIN.

Oui, oui. L’heure est bonne à prendre le frais! C’est bien plutôt le chaud, madame la coquine! et nous savons toute l’intrigue du rendez-vous et du damoiseau. Nous avons entendu votre galant entretien, et les beaux vers à ma louange que vous avez dits l’un et l’autre. Mais ma consolation, c’est que je vais être vengé, et que votre père et votre mère seront convaincus maintenant de la justice de mes plaintes et du déréglement de votre conduite. Je les ai envoyé quérir, et ils vont être ici dans un moment.

ANGÉLIQUE, à part.

Ah! ciel!

CLAUDINE.

Madame!

GEORGE DANDIN.

Voilà un coup, sans doute, où vous ne vous attendiez pas. C’est maintenant que je triomphe, et j’ai de quoi mettre à bas votre orgueil et détruire vos artifices. Jusques ici vous avez joué mes accusations, ébloui vos parens, et plâtré vos malversations. J’ai eu beau voir et beau dire; et votre adresse toujours l’a emporté sur mon bon droit, et toujours vous avez trouvé moyen d’avoir raison; mais, à cette fois, Dieu merci! les choses vont être éclaircies, et votre effronterie sera pleinement confondue.

ANGÉLIQUE.

Eh! je vous prie, faites-moi ouvrir la porte.

GEORGE DANDIN.

Non, non: il faut attendre la venue de ceux que j’ai mandés, et je veux qu’il vous trouvent dehors à la belle heure qu’il est. En attendant qu’ils viennent, songez, si vous voulez, à chercher dans votre tête quelque nouveau détour pour vous tirer de cette affaire; à inventer quelque moyen de rhabiller votre escapade; à trouver quelque belle ruse pour éluder ici les gens et paraître innocente, quelque prétexte spécieux de pèlerinage nocturne, ou d’amie en travail d’enfant, que vous veniez de secourir.

ANGÉLIQUE.

Non. Mon intention n’est pas de vous rien déguiser. Je ne prétends point me défendre, ni vous nier les choses, puisque vous les savez.

GEORGE DANDIN.

C’est que vous voyez bien que tous les moyens vous en sont fermés, et que, dans cette affaire, vous ne sauriez inventer d’excuse qu’il ne me soit facile de convaincre de fausseté.

ANGÉLIQUE.

Oui, je confesse que j’ai tort, et que vous avez sujet de vous plaindre. Mais je vous demande par grâce de ne m’exposer point maintenant à la mauvaise humeur de mes parens et de me faire promptement ouvrir.

GEORGE DANDIN.

Je vous baise les mains.

ANGÉLIQUE.

Eh! mon pauvre petit mari, je vous en conjure!

GEORGE DANDIN.

Eh! mon pauvre petit mari! Je suis votre petit mari maintenant, parce que vous vous sentez prise. Je suis bien aise de cela; et vous ne vous étiez jamais avisée de me dire ces douceurs.

ANGÉLIQUE.

Tenez, je vous promets de ne vous plus donner aucun sujet de déplaisir, et de me...

GEORGE DANDIN.

Tout cela n’est rien. Je ne veux point perdre cette aventure; et il m’importe qu’on soit une fois éclairci à fond de vos déportemens.

ANGÉLIQUE.

De grâce, laissez-moi vous dire. Je vous demande un moment d’audience.

GEORGE DANDIN.

Eh bien, quoi?

ANGÉLIQUE.

Il est vrai que j’ai failli, je vous l’avoue encore une fois; que votre ressentiment est juste; que j’ai pris le temps de sortir pendant que vous dormiez, et que cette sortie est un rendez-vous que j’avois donné à la personne que vous dites. Mais enfin ce sont des actions que vous devez pardonner à mon âge, des emportemens de jeune personne qui n’a encore rien vu, et ne fait que d’entrer au monde; des libertés où l’on s’abandonne sans y penser de mal, et qui sans doute, dans le fond, n’ont rien de...

GEORGE DANDIN.

Oui: vous le dites, et ce sont des choses qui ont besoin qu’on les croie pieusement.

ANGÉLIQUE.

Je ne veux point m’excuser, par là, d’être coupable envers vous; et je vous prie seulement d’oublier une offense dont je vous demande pardon de tout mon cœur, et de m’épargner, en cette rencontre, le déplaisir que me pourroient causer les reproches fâcheux de mon père et de ma mère. Si vous m’accordez généreusement la grâce que je vous demande, ce procédé obligeant, cette bonté que vous me ferez voir, me gagnera entièrement; elle touchera tout à fait mon cœur, et y fera naître pour vous ce que tout le pouvoir de mes parents et les liens du mariage n’avoient pu y jeter. En un mot, elle sera cause que je renoncerai à toutes les galanteries, et n’aurai de l’attachement que pour vous. Oui, je vous donne ma parole que vous m’allez voir désormais la meilleure femme du monde, et que je vous témoignerai tant d’amitié, tant d’amitié, que vous en serez satisfait.

GEORGE DANDIN.

Ah! crocodile, qui flatte les gens pour les étrangler!

ANGÉLIQUE.

Accordez-moi cette faveur.

GEORGE DANDIN.

Point d’affaires. Je suis inexorable.

ANGÉLIQUE.

Montrez-vous généreux.

GEORGE DANDIN.

Non.

ANGÉLIQUE.

De grâce!

GEORGE DANDIN.

Point.

ANGÉLIQUE.

Je vous en conjure de tout mon cœur.

GEORGE DANDIN.

Non, non, non! Je veux qu’on soit détrompé de vous, et que votre confusion éclate.

ANGÉLIQUE.

Eh bien, si vous me réduisez au désespoir, je vous avertis qu’une femme, en cet état, est capable de tout, et que je ferai quelque chose ici dont vous vous repentirez.

GEORGE DANDIN.

Et que ferez-vous, s’il vous plaît?

ANGÉLIQUE.

Mon cœur se portera jusqu’aux extrêmes résolutions; et, de ce couteau que voici, je me tuerai sur la place.

GEORGE DANDIN.

Ah! ah! A la bonne heure!

ANGÉLIQUE.

Pas tant à la bonne heure pour vous que vous vous imaginez. On sait de tous côtés nos différends et les chagrins perpétuels que vous concevez contre moi. Lorsqu’on me trouvera morte, il n’y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui m’aurez tuée; et mes parens ne sont pas gens, assurément, à laisser cette mort impunie, et ils en feront, sur votre personne, toute la punition que leur pourront offrir et les poursuites de la justice et la chaleur de leur ressentiment. C’est par là que je trouverai moyen de me venger de vous; et je ne suis pas la première qui ait su recourir à de pareilles vengeances, qui n’ait pas fait difficulté de se donner la mort, pour perdre ceux qui ont la cruauté de nous pousser à la dernière extrémité.

GEORGE DANDIN.

Je suis votre valet. On ne s’avise plus de se tuer soi-même, et la mode en est passée il y a longtemps.

ANGÉLIQUE.

C’est une chose dont vous pouvez vous tenir sûr; et, si vous persistez dans votre refus, si vous ne me faites ouvrir, je vous jure que, tout à l’heure, je vais vous faire voir jusqu’où peut aller la résolution d’une personne qu’on met au désespoir.

GEORGE DANDIN.

Bagatelles, bagatelles! C’est pour me faire peur.

ANGÉLIQUE.

Eh bien, puisqu’il le faut, voici qui nous contentera tous deux, et montrera si je me moque. (Après avoir fait semblant de se tuer.) Ah! c’en est fait! Fasse le ciel que ma mort soit vengée comme je le souhaite, et que celui qui en est cause reçoive un juste châtiment de la dureté qu’il a eue pour moi!

GEORGE DANDIN.

Ouais! seroit-elle bien si malicieuse que de s’être tuée pour me faire pendre? Prenons un bout de chandelle pour aller voir.

SCÈNE IX.—ANGÉLIQUE, CLAUDINE.

ANGÉLIQUE, à Claudine.

St! Paix! Rangeons-nous chacune immédiatement contre un des côtés de la porte.

SCÈNE X.—ANGÉLIQUE ET CLAUDINE, entrant dans la maison au moment que George Dandin en sort, et fermant la porte en dedans; GEORGE DANDIN, une chandelle à la main.

GEORGE DANDIN.

La méchanceté d’une femme iroit-elle bien jusque-là? (Seul, après avoir regardé partout.) Il n’y a personne. Eh! je m’en étois bien douté! et la pendarde s’est retirée, voyant qu’elle ne gagnoit rien après moi, ni par prières ni par menaces. Tant mieux! cela rendra ses affaires encore plus mauvaises; et le père et la mère, qui vont venir, en verront mieux son crime. (Après avoir été à la porte de sa maison pour rentrer.) Ah! ah! la porte s’est fermée. Holà! ho! quelqu’un! qu’on m’ouvre promptement!

SCÈNE XI.—ANGÉLIQUE ET CLAUDINE, à la fenêtre; GEORGE DANDIN.

ANGÉLIQUE.

Comment! c’est toi? D’où viens-tu, bon pendard? Est-il l’heure de revenir chez soi, quand le jour est près de paroître? et cette manière de vivre est-elle celle que doit suivre un honnête mari?

CLAUDINE.

Cela est-il beau d’aller ivrogner toute la nuit, et de laisser ainsi toute seule une pauvre jeune femme dans la maison?

GEORGE DANDIN.

Comment! vous avez...

ANGÉLIQUE.

Va, va, traître! je suis lasse de tes déportemens, et je m’en veux plaindre, sans plus tarder, à mon père et à ma mère.

GEORGE DANDIN.

Quoi! c’est vous qui osez...

SCÈNE XII.—MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, en déshabillé de nuit; COLIN, portant une lanterne; ANGÉLIQUE ET CLAUDINE, à la fenêtre; GEORGE DANDIN.

ANGÉLIQUE, à monsieur et madame de Sotenville.

Approchez, de grâce, et venez me faire raison de l’insolence la plus grande du monde, d’un mari à qui le vin et la jalousie ont troublé de telle sorte la cervelle, qu’il ne sait plus ni ce qu’il dit, ni ce qu’il fait, et vous a lui-même envoyé quérir pour vous faire témoins de l’extravagance la plus étrange dont on ait jamais ouï parler. Le voilà qui revient, comme vous voyez, après s’être fait attendre toute la nuit, et, si vous voulez l’écouter, il vous dira qu’il a les plus grandes plaintes du monde à vous faire de moi; que, durant qu’il dormoit, je me suis dérobée d’auprès de lui pour m’en aller courir, et cent autres contes de même nature qu’il est allé rêver.

GEORGE DANDIN, à part.

Voilà une méchante carogne!

CLAUDINE.

Oui; il nous a voulu faire accroire qu’il étoit dans la maison, et que nous en étions dehors; et c’est une folie qu’il n’y a pas moyen de lui ôter de la tête.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Comment! Qu’est-ce à dire cela?

MADAME DE SOTENVILLE.

Voilà une furieuse impudence, que de nous envoyer quérir!

GEORGE DANDIN.

Jamais...

ANGÉLIQUE.

Non, mon père, je ne puis plus souffrir un mari de la sorte: ma patience est poussée à bout; et il vient de me dire cent paroles injurieuses.

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Corbleu! vous êtes un malhonnête homme!

CLAUDINE.

C’est une conscience de voir une pauvre jeune femme traitée de la façon; et cela crie vengeance au ciel.

GEORGE DANDIN.

Peut-on...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Allez, vous devriez mourir de honte!

GEORGE DANDIN.

Laissez-moi vous dire deux mots.

ANGÉLIQUE.

Vous n’avez qu’à l’écouter: il va vous en conter de belles!

GEORGE DANDIN, à part.

Je désespère!

CLAUDINE.

Il a tant bu, que je ne pense pas qu’on puisse durer contre lui; et l’odeur du vin qu’il souffle est montée jusqu’à nous.

GEORGE DANDIN.

Monsieur mon beau-père, je vous conjure...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Retirez-vous: vous puez le vin à pleine bouche.

GEORGE DANDIN.

Madame, je vous prie...

MADAME DE SOTENVILLE.

Fi! ne m’approchez pas: votre haleine est empestée.

GEORGE DANDIN, à madame de Sotenville.

Souffrez que je vous...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Retirez-vous, vous dis-je, on ne peut vous souffrir!

GEORGE DANDIN, à monsieur de Sotenville.

Permettez, de grâce, que...

MADAME DE SOTENVILLE.

Pouah! vous m’engloutissez le cœur. Parlez de loin, si vous voulez.

GEORGE DANDIN.

Eh bien, oui, je parle de loin. Je vous jure que je n’ai bougé de chez moi, et que c’est elle qui est sortie.

ANGÉLIQUE.

Ne voilà pas ce que je vous ai dit?

CLAUDINE.

Vous voyez quelle apparence il y a.

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Allez, vous vous moquez des gens. Descendez, ma fille, et venez ici.

SCÈNE XIII.—MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, GEORGE DANDIN, COLIN.

GEORGE DANDIN.

J’atteste le ciel que j’étois dans la maison, et que...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Taisez-vous: c’est une extravagance qui n’est pas supportable.

GEORGE DANDIN.

Que la foudre m’écrase tout à l’heure, si...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Ne nous rompez pas davantage la tête, et songez à demander pardon à votre femme.

GEORGE DANDIN.

Moi! demander pardon?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Oui, pardon, et sur-le-champ!

GEORGE DANDIN.

Quoi! je...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Corbleu! si vous me répliquez, je vous apprendrai ce que c’est que de vous jouer à nous!

GEORGE DANDIN.

Ah! George Dandin!

SCÈNE XIV.—MONSIEUR ET MADAME DE SOTENVILLE, ANGÉLIQUE, GEORGE DANDIN, CLAUDINE, COLIN.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Allons, venez, ma fille, que votre mari vous demande pardon.

ANGÉLIQUE.

Moi! lui pardonner tout ce qu’il m’a dit! Non, non, mon père, il m’est impossible de m’y résoudre; et je vous prie de me séparer d’un mari avec lequel je ne saurois plus vivre.

CLAUDINE.

Le moyen d’y résister!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Ma fille, de semblables séparations ne se font point sans grand scandale; et vous devez vous montrer plus sage que lui, et patienter encore cette fois.

ANGÉLIQUE.

Comment! patienter après de telles indignités? Non, mon père, c’est une chose où je ne puis consentir.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Il le faut, ma fille; c’est moi qui vous le commande.

ANGÉLIQUE.

Ce mot me ferme la bouche; et vous avez sur moi une puissance absolue.

CLAUDINE.

Quelle douceur!

ANGÉLIQUE.

Il est fâcheux d’être contrainte d’oublier de telles injures; mais, quelque violence que je me fasse, c’est à moi de vous obéir.

CLAUDINE.

Pauvre mouton!

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à Angélique.

Approchez.

ANGÉLIQUE.

Tout ce que vous me faites faire ne servira de rien; et vous verrez que ce sera dès demain à recommencer.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Nous y donnerons ordre. (A George Dandin.) Allons, mettez-vous à genoux.

GEORGE DANDIN.

A genoux?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Oui, à genoux, et sans tarder.

GEORGE DANDIN, à genoux, une chandelle à la main. A part.

O Ciel! (A Monsieur de Sotenville.) Que faut-il dire?

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Madame, je vous prie de me pardonner...

GEORGE DANDIN.

Madame, je vous prie de me pardonner...

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

L’extravagance que j’ai faite...

GEORGE DANDIN.

L’extravagance que j’ai faite... (A part.) de vous épouser.

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Et je vous promets de mieux vivre à l’avenir.

GEORGE DANDIN.

Et je vous promets de mieux vivre à l’avenir.

MONSIEUR DE SOTENVILLE, à George Dandin.

Prenez-y garde, et sachez que c’est ici la dernière de vos impertinences que nous souffrirons.

MADAME DE SOTENVILLE.

Jour de Dieu! si vous y retournez, on vous apprendra le respect que vous devez à votre femme et à ceux de qui elle sort!

MONSIEUR DE SOTENVILLE.

Voilà le jour qui va paroître. Adieu. (A George Dandin.) Rentrez chez vous, et songez bien à être sage. (A madame de Sotenville.) Et nous, m’amour, allons nous mettre au lit.

SCÈNE XV.—GEORGE DANDIN.

Ah! je le quitte maintenant, et je n’y vois plus de remède. Lorsqu’on a, comme moi, épousé une méchante femme, le meilleur parti qu’on puisse prendre, s’est de s’aller jeter dans l’eau la tête la première.

FIN DE GEORGE DANDIN.

Notes in this chapter

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