ACTE II
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SCÈNE PREMIÈRE
MONIME, PHOEDIME
PHOEDIME
Quoi? vous êtes ici quand Mithridate arrive, Quand, pour le recevoir, chacun court sur la rive? Que faites-vous, Madame? et quel ressouvenir Tout à coup vous arrête, et vous fait revenir? N'offenserez-vous point un roi qui vous adore, Qui presque votre époux…
MONIME
Il ne l'est pas encore, Phoedime; et jusque-là je crois que mon devoir Est de l'attendre ici, sans l'aller recevoir.
PHOEDIME
Mais ce n'est point, Madame, un amant ordinaire. Songez qu'à ce grand roi promise par un père, Vous avez de ses feux un gage solennel, Qu'il peut, quand il voudra, confirmer à l'autel. Croyez-moi, montrez-vous, venez à sa rencontre.
MONIME
Regarde en quel état tu veux que je me montre. Vois ce visage en pleurs; et loin de le chercher, Dis-moi plutôt, dis-moi que je m'aille cacher.
PHOEDIME
Que dites-vous? Ô Dieux!
MONIME
Ah! retour qui me tue! Malheureuse! Comment paraîtrai-je à sa vue, Son diadème au front, et dans le fond du coeur, Phoedime… Tu m'entends, et tu vois ma rougeur.
PHOEDIME
Ainsi vous retombez dans les mêmes alarmes Qui vous ont dans la Grèce arraché tant de larmes? Et toujours Xipharès revient vous traverser?
MONIME
Mon malheur est plus grand que tu ne peux penser. Xipharès ne s'offrait alors à ma mémoire Que tout plein de vertus, que tout brillant de gloire; Et je ne savais pas que pour moi plein de feux, Xipharès des mortels est le plus amoureux.
PHOEDIME
Il vous aime, Madame! Et ce héros aimable…
MONIME
Est aussi malheureux que je suis misérable. Il m'adore, Phoedime; et les mêmes douleurs Qui m'affligeaient ici le tourmentaient ailleurs.
PHOEDIME
Sait-il en sa faveur jusqu'où va votre estime? Sait-il que vous l'aimez?
MONIME
Il l'ignore, Phoedime. Les Dieux m'ont secourue; et mon coeur affermi N'a rien dit, ou du moins n'a parlé qu'à demi. Hélas! si tu savais, pour garder le silence, Combien ce triste coeur s'est fait de violence! Quels assauts, quels combats j'ai tantôt soutenus! Phoedime, si je puis je ne le verrai plus. Malgré tous les efforts que je pourrais me faire, Je verrais ses douleurs, je ne pourrais me taire. Il viendra, malgré moi, m'arracher cet aveu. Mais n'importe, s'il m'aime il en jouira peu; Je lui vendrai si cher ce bonheur qu'il ignore, Qu'il vaudrait mieux pour lui qu'il l'ignorât encore.
PHOEDIME
On vient. Que faites-vous, Madame?
MONIME
Je ne puis. Je ne paraîtrai point dans le trouble où je suis.
SCÈNE II
MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS, ARBATE, GARDES
MITHRIDATE
Princes, quelques raisons que vous me puissiez dire, Votre devoir ici n'a point dû vous conduire, Ni vous faire quitter, en de si grands besoins, Vous le Pont, vous Colchos, confiés à vos soins. Mais vous avez pour juge un père qui vous aime. Vous avez cru des bruits que j'ai semés moi-même; Je vous crois innocents, puisque vous le voulez, Et je rends grâce au ciel qui nous a rassemblés. Tout vaincu que je suis, et voisin du naufrage, Je médite un dessein digne de mon courage. Vous en serez tantôt instruits plus amplement. Allez, et laissez-moi reposer un moment.
SCÈNE III
MITHRIDATE, ARBATE
MITHRIDATE
Enfin, après un an, tu me revois, Arbate, Non plus comme autrefois cet heureux Mithridate Qui de Rome toujours balançant le destin, Tenait entre elle et moi l'univers incertain. Je suis vaincu. Pompée a saisi l'avantage D'une nuit qui laissait peu de place au courage. Mes soldats presque nus, dans l'ombre intimidés, Les rangs de toutes parts mal pris et mal gardés, Le désordre partout redoublant les alarmes, Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes, Les cris que les rochers renvoyaient plus affreux, Enfin toute l'horreur d'un combat ténébreux: Que pouvait la valeur dans ce trouble funeste? Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste; Et je ne dois la vie, en ce commun effroi, Qu'au bruit de mon trépas que je laisse après moi. Quelque temps inconnu, j'ai traversé le Phase; Et de là, pénétrant jusqu'au pied du Caucase, Bientôt dans des vaisseaux sur l'Euxin préparés, J'ai rejoint de mon camp les restes séparés. Voilà par quels malheurs poussé dans le Bosphore, J'y trouve des malheurs qui m'attendaient encore. Toujours du même amour tu me vois enflammé: Ce coeur nourri de sang, et de guerre affamé, Malgré le faix des ans et du sort qui m'opprime, Traîne partout l'amour qui l'attache à Monime, Et n'a point d'ennemis qui lui soient odieux Plus que deux fils ingrats que je trouve en ces lieux.
ARBATE
Deux fils, Seigneur?
MITHRIDATE
Écoute. À travers ma colère, Je veux bien distinguer Xipharès de son frère. Je sais que de tout temps à mes ordres soumis, Il hait autant que moi nos communs ennemis; Et j'ai vu sa valeur, à me plaire attachée, Justifier pour lui ma tendresse cachée. Je sais même, je sais avec quel désespoir À tout autre intérêt préférant son devoir, Il courut démentir une mère infidèle, Et tira de son crime une gloire nouvelle; Et je ne puis encor ni n'oserais penser Que ce fils si fidèle ait voulu m'offenser. Mais tous deux en ces lieux que pouvaient-ils attendre? L'un et l'autre à la Reine ont-ils osé prétendre? Avec qui semble-t-elle en secret s'accorder? Moi-même de quel oeil dois-je ici l'aborder? Parle. Quelque désir qui m'entraîne auprès d'elle, Il me faut de leurs coeurs rendre un compte fidèle. Qu'est-ce qui s'est passé? Qu'as-tu vu? Que sais-tu? Depuis quel temps, pourquoi, comment t'es-tu rendu?
ARBATE
Seigneur, depuis huit jours l'impatient Pharnace Aborda le premier au pied de cette place, Et de votre trépas autorisant le bruit Dans ces murs aussitôt voulut être introduit. Je ne m'arrêtai point à ce bruit téméraire; Et je n'écoutais rien, si le prince son frère, Bien moins par ses discours, Seigneur, que par ses pleurs, Ne m'eût en arrivant confirmé vos malheurs.
MITHRIDATE
Enfin que firent-ils?
ARBATE
Pharnace entrait à peine Qu'il courut de ses feux entretenir la Reine, Et s'offrir d'assurer par un hymen prochain Le bandeau qu'elle avait reçu de votre main.
MITHRIDATE
Traître! sans lui donner le loisir de répandre Les pleurs que son amour aurait dus à ma cendre! Et son frère?
ARBATE
Son frère, au moins jusqu'à ce jour, Seigneur, dans ses desseins n'a point marque d'amour, Et toujours avec vous son coeur d'intelligence N'a semblé respirer que guerre et que vengeance.
MITHRIDATE
Mais encor quel dessein le conduisait ici?
ARBATE
Seigneur, vous en serez tôt ou tard éclairci.
MITHRIDATE
Parle, je te l'ordonne, et je veux tout apprendre.
ARBATE
Seigneur, jusqu'à ce jour, ce que j'ai pu comprendre, Ce prince a cru pouvoir, après votre trépas, Compter cette province au rang de ses États: Et sans connaître ici de lois que son courage, Il venait par la force appuyer son partage.
MITHRIDATE
Ah! c'est le moindre prix qu'il se doit proposer, Si le ciel de mon sort me laisse disposer. Oui, je respire, Arbate, et ma joie est extrême. Je tremblais, je l'avoue, et pour un fils que j'aime, Et pour moi, qui craignais de perdre un tel appui, Et d'avoir à combattre un rival tel que lui. Que Pharnace m'offense, il offre à ma colère Un rival dès longtemps soigneux de me déplaire, Qui toujours des Romains admirateur secret, Ne s'est jamais contre eux déclaré qu'à regret. Et s'il faut que pour lui Monime prévenue Ait pu porter ailleurs une amour qui m'est due, Malheur au criminel qui vient me la ravir, Et qui m'ose offenser et n'ose me servir! L'aime-t-elle?
ARBATE
Seigneur, je vois venir la Reine.
MITHRIDATE
Dieux, qui voyez ici mon amour et ma haine, Épargnez mes malheurs, et daignez empêcher Que je ne trouve encor ceux que je vais chercher. Arbate, c'est assez: qu'on me laisse avec elle.
SCÈNE IV
MITHRIDATE, MONIME
MITHRIDATE
Madame, enfin le ciel près de vous me rappelle, Et secondant du moins mes plus tendres souhaits, Vous rend à mon amour plus belle que jamais. Je ne m'attendais pas que de notre hyménée Je dusse voir si tard arriver la journée, Ni qu'en vous retrouvant, mon funeste retour Fît voir mon infortune, et non pas mon amour. C'est pourtant cet amour, qui de tant de retraites Ne me laisse choisir que les lieux où vous êtes; Et les plus grands malheurs pourront me sembler doux, Si ma présence ici n'en est point un pour vous. C'est vous en dire assez, si vous voulez m'entendre. Vous devez à ce jour dès longtemps vous attendre, Et vous portez, Madame, un gage de ma foi Qui vous dit tous les jours que vous êtes à moi. Allons donc assurer cette foi mutuelle. Ma gloire loin d'ici vous et moi nous appelle, Et sans perdre un moment pour ce noble dessein, Aujourd'hui votre époux, il faut partir demain.
MONIME
Seigneur, vous pouvez tout. Ceux par qui je respire Vous ont cédé sur moi leur souverain empire; Et quand vous userez de ce droit tout-puissant, Je ne vous répondrai qu'en vous obéissant.
MITHRIDATE
Ainsi, prête à subir un joug qui vous opprime, Vous n'allez à l'autel que comme une victime; Et moi, tyran d'un coeur qui se refuse au mien, Même en vous possédant je ne vous devrai rien. Ah! Madame, est-ce là de quoi me satisfaire? Faut-il que désormais, renonçant à vous plaire, Je ne prétende plus qu'à vous tyranniser? Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser? Ah! pour tenter encor de nouvelles conquêtes, Quand je ne verrais pas des routes toutes prêtes, Quand le sort ennemi m'aurait jeté plus bas, Vaincu, persécuté, sans secours, sans États, Errant de mers en mers, et moins roi que pirate, Conservant pour tous biens le nom de Mithridate, Apprenez que suivi d'un nom si glorieux, Partout de l'univers j'attacherais les yeux, Et qu'il n'est point de rois, s'ils sont dignes de l'être, Qui, sur le trône assis, n'enviassent peut-être Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé, Que Rome et quarante ans ont à peine achevé. Vous-même, d'un autre oeil me verriez-vous, Madame, Si ces Grecs vos aïeux revivaient dans votre âme? Et puisqu'il faut enfin que je sois votre époux, N'était-il pas plus noble, et plus digne de vous, De joindre à ce devoir votre propre suffrage, D'opposer votre estime au destin qui m'outrage, Et de me rassurer, en flattant ma douleur, Contre la défiance attachée au malheur? Hé quoi? n'avez-vous rien, Madame, à me répondre? Tout mon empressement ne sert qu'à vous confondre. Vous demeurez muette; et loin de me parler, Je vois, malgré vos soins, vos pleurs prêts à couler.
MONIME
Moi, Seigneur? Je n'ai point de larmes à répandre. J'obéis. N'est-ce pas assez me faire entendre? Et ne suffit-il pas…
MITHRIDATE
Non, ce n'est pas assez. Je vous entends ici mieux que vous ne pensez. Je vois qu'on m'a dit vrai. Ma juste jalousie Par vos propres discours est trop bien éclaircie. Je vois qu'un fils perfide, épris de vos beautés, Vous a parlé d'amour, et que vous l'écoutez. Je vous jette pour lui dans des craintes nouvelles. Mais il jouira peu de vos pleurs infidèles, Madame, et désormais tout est sourd à mes lois, Ou bien vous l'avez vu pour la dernière fois. Appelez Xipharès.
MONIME
Ah! que voulez-vous faire? Xipharès…
MITHRIDATE
Xipharès n'a point trahi son père. Vous vous pressez en vain de le désavouer, Et ma tendre amitié ne peut que s'en louer. Ma honte en serait moindre, ainsi que votre crime, Si ce fils en effet digne de votre estime À quelque amour encore avait pu vous forcer. Mais qu'un traître, qui n'est hardi qu'à m'offenser, De qui nulle vertu n'accompagne l'audace, Que Pharnace, en un mot, ait pu prendre ma place? Qu'il soit aimé, Madame, et que je sois haï?
SCÈNE V
MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS
MITHRIDATE
Venez, mon fils, venez, votre père est trahi. Un fils audacieux insulte à ma ruine, Traverse mes desseins, m'outrage, m'assassine, Aime la Reine enfin, lui plaît, et me ravit Un coeur que son devoir à moi seul asservit. Heureux pourtant, heureux que dans cette disgrâce Je ne puisse accuser que la main de Pharnace; Qu'une mère infidèle, un frère audacieux Vous présentent en vain leur exemple odieux! Oui, mon fils, c'est vous seul sur qui je me repose, Vous seul qu'aux grands desseins que mon coeur se propose J'ai choisi dès longtemps pour digne compagnon, L'héritier de mon sceptre, et surtout de mon nom. Pharnace, en ce moment, et ma flamme offensée Ne peuvent pas tout seuls occuper ma pensée. D'un voyage important les soins et les apprêts, Mes vaisseaux qu'à partir il faut tenir tout prêts, Mes soldats dont je veux tenter la complaisance, Dans ce même moment demandent ma présence. Vous cependant ici veillez pour mon repos. D'un rival insolent arrêtez les complots. Ne quittez point la Reine, et s'il se peut, vous-même Rendez-la moins contraire aux voeux d'un roi qui l'aime. Détournez-la mon fils, d'un choix injurieux. Juge sans intérêt, vous la convaincrez mieux. En un mot, c'est assez éprouver ma faiblesse: Qu'elle ne pousse point cette même tendresse, Que sais-je? à des fureurs dont mon coeur outragé Ne se repentirait qu'après s'être vengé.
SCÈNE VI
MONIME, XIPHARÈS
XIPHARÈS
Que dirai-je, Madame? Et comment dois-je entendre Cet ordre, ce discours que je ne puis comprendre? Serait-il vrai, grands Dieux! que trop aimé de vous, Pharnace eût en effet mérité ce courroux? Pharnace aurait-il part à ce désordre extrême?
MONIME
Pharnace? ô ciel! Pharnace? Ah! qu'entends-je moi-même? Ce n'est donc pas assez que ce funeste jour À tout ce que j'aimais m'arrache sans retour, Et que, de mon devoir esclave infortunée, À d'éternels ennuis je me voie enchaînée? Il faut qu'on joigne encor l'outrage à mes douleurs. À l'amour de Pharnace on impute mes pleurs. Malgré toute ma haine, on veut qu'il m'ait su plaire. Je le pardonne au Roi, qu'aveugle sa colère, Et qui de mes secrets ne peut être éclairci. Mais vous, Seigneur, mais vous, me traitez-vous ainsi?
XIPHARÈS
Ah! Madame, excusez un amant qui s'égare, Qui lui-même, lié par un devoir barbare, Se voit prêt de tout perdre, et n'ose se venger. Mais des fureurs du Roi que puis-je enfin juger? Il se plaint qu'à ses voeux un autre amour s'oppose. Quel heureux criminel en peut être la cause? Qui? Parlez.
MONIME
Vous cherchez, Prince, à vous tourmenter. Plaignez votre malheur sans vouloir l'augmenter.
XIPHARÈS
Je sais trop quel tourment je m'apprête moi-même. C'est peu de voir un père épouser ce que j'aime: Voir encore un rival honoré de vos pleurs, Sans doute c'est pour moi le comble des malheurs; Mais dans mon désespoir je cherche à les accroître. Madame, par pitié, faites-le-moi connaître. Quel est-il, cet amant? Qui dois-je soupçonner?
MONIME
Avez-vous tant de peine à vous l'imaginer? Tantôt, quand je fuyais une injuste contrainte, À qui contre Pharnace ai-je adressé ma plainte? Sous quel appui tantôt mon coeur s'est-il jeté? Quel amour ai-je enfin sans colère écouté?
XIPHARÈS
Ô ciel! Quoi? je serais ce bienheureux coupable Que vous avez pu voir d'un regard favorable? Vos pleurs pour Xipharès auraient daigné couler?
MONIME
Oui, Prince, il n'est plus temps de le dissimuler. Ma douleur pour se taire a trop de violence. Un rigoureux devoir me condamne au silence; Mais il faut bien enfin, malgré ses dures lois, Parler pour la première et la dernière fois. Vous m'aimez dès longtemps. Une égale tendresse Pour vous depuis longtemps m'afflige et m'intéresse, Songez depuis quel jour ces funestes appas Firent naître un amour qu'ils ne méritaient pas; Rappelez un espoir qui ne vous dura guère, Le trouble où vous jeta l'amour de votre père, Le tourment de me perdre et de le voir heureux, Les rigueurs d'un devoir contraire à tous vos voeux: Vous n'en sauriez, Seigneur, retracer la mémoire, Ni conter vos malheurs, sans conter mon histoire, Et lorsque ce matin j'en écoutais le cours, Mon coeur vous répondait tous vos mêmes discours. Inutile, ou plutôt funeste sympathie! Trop parfaite union par le sort démentie! Ah! par quel soin cruel le ciel avait-il joint Deux coeurs que l'un pour l'autre il ne destinait point? Car quel que soit vers vous le penchant qui m'attire, Je vous le dis, Seigneur, pour ne plus vous le dire, Ma gloire me rappelle et m'entraîne à l'autel Où je vais vous jurer un silence éternel. J'entends, vous gémissez. Mais telle est ma misère. Je ne suis point à vous, je suis à votre père. Dans ce dessein, vous-même, il faut me soutenir, Et de mon faible coeur m'aider à vous bannir. J'attends du moins, j'attends de votre complaisance Que désormais partout vous fuirez ma présence. J'en viens de dire assez pour vous persuader Que j'ai trop de raisons de vous le commander. Mais après ce moment, si ce coeur magnanime D'un véritable amour a brûlé pour Monime, Je ne reconnais plus la foi de vos discours Qu'au soin que vous prendrez de m'éviter toujours.
XIPHARÈS
Quelle marque, grands Dieux, d'un amour déplorable! Combien en un moment heureux et misérable! De quel comble de gloire et de félicités, Dans quel abîme affreux vous me précipitez! Quoi! j'aurai pu toucher un coeur comme le vôtre? Vous aurez pu m'aimer? et cependant un autre Possédera ce coeur dont j'attirais les voeux? Père injuste, cruel, mais d'ailleurs malheureux! Vous voulez que je fuie et que je vous évite? Et cependant le Roi m'attache à votre suite. Que dira-t-il?
MONIME
N'importe, il me faut obéir. Inventez des raisons qui puissent l'éblouir. D'un héros tel que vous c'est là l'effort suprême: Cherchez, Prince, cherchez, pour vous trahir vous-même, Tout ce que, pour jouir de leurs contentements, L'amour fait inventer aux vulgaires amants. Enfin je me connais, il y va de ma vie. De mes faibles efforts ma vertu se défie. Je sais qu'en vous voyant, un tendre souvenir Peut m'arracher du coeur quelque indigne soupir; Que je verrai mon âme, en secret déchirée, Revoler vers le bien dont elle est séparée. Mais je sais bien aussi que s'il dépend de vous De me faire chérir un souvenir si doux, Vous n'empêcherez pas que ma gloire offensée N'en punisse aussitôt la coupable pensée; Que ma main dans mon coeur ne vous aille chercher, Pour y laver ma honte, et vous en arracher. Que dis-je? En ce moment, le dernier qui nous reste, Je me sens arrêter par un plaisir funeste. Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis, Je cherche à prolonger le péril que je fuis. Il faut pourtant, il faut se faire violence, Et sans perdre en adieux un reste de constance, Je fuis. Souvenez-vous, Prince, de m'éviter, Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter.
XIPHARÈS
Ah! Madame… Elle fuit, et ne veut plus m'entendre. Malheureux Xipharès, quel parti dois-tu prendre? On t'aime, on te bannit; toi-même tu vois bien Que ton propre devoir s'accorde avec le sien. Cours par un prompt trépas abréger ton supplice. Toutefois attendons que son sort s'éclaircisse, Et s'il faut qu'un rival la ravisse à ma foi, Du moins, en expirant, ne la cédons qu'au Roi.
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS
MITHRIDATE
Approchez, mes enfants. Enfin l'heure est venue Qu'il faut que mon secret éclate à votre vue. À mes nobles projets je vois tout conspirer; Il ne me reste plus qu'à vous les déclarer. Je fuis, ainsi le veut la fortune ennemie. Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie Pour croire que longtemps soigneux de me cacher, J'attende en ces déserts qu'on me vienne chercher. La guerre a ses faveurs, ainsi que ses disgrâces. Déjà plus d'une fois, retournant sur mes traces, Tandis que l'ennemi, par ma fuite trompé, Tenait après son char un vain peuple occupé, Et gravant en airain ses frêles avantages, De mes États conquis enchaînait les images, Le Bosphore m'a vu, par de nouveaux apprêts, Ramener la terreur du fond de ses marais, Et chassant les Romains de l'Asie étonnée, Renverser en un jour l'ouvrage d'une année. D'autres temps, d'autres soins. L'Orient accablé Ne peut plus soutenir leur effort redoublé. Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes De Romains que la guerre enrichit de nos pertes. Des biens des nations ravisseurs altérés, Le bruit de nos trésors les a tous attirés: Ils y courent en foule, et jaloux l'un de l'autre Désertent leur pays pour inonder le nôtre. Moi seul je leur résiste. Ou lassés, ou soumis, Ma funeste amitié pèse à tous mes amis: Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête. Le grand nom de Pompée assure sa conquête. C'est l'effroi de l'Asie. Et loin de l'y chercher, C'est à Rome, mes fils, que je prétends marcher. Ce dessein vous surprend; et vous croyez peut-être Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naître. J'excuse votre erreur; et pour être approuvés, De semblables projets veulent être achevés. Ne vous figurez point que de cette contrée Par d'éternels remparts Rome soit séparée Je sais tous les chemins par où je dois passer; Et si la mort bientôt ne me vient traverser, Sans reculer plus loin l'effet de ma parole, Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole. Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours? Que du Scythe avec moi l'alliance jurée De l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée? Recueilli dans leurs ports, accru de leurs soldats, Nous verrons notre camp grossir à chaque pas. Daces, Pannoniens, la fière Germanie, Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie. Vous avez vu l'Espagne, et surtout les Gaulois, Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefois Exciter ma vengeance, et jusque dans la Grèce Par des ambassadeurs accuser ma paresse. Ils savent que sur eux prêt à se déborder, Ce torrent, s'il m'entraîne, ira tout inonder; Et vous les verrez tous, prévenant son ravage, Guider dans l'Italie et suivre mon passage. C'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin, Vous trouverez partout l'horreur du nom romain, Et la triste Italie encor toute fumante Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante. Non, Princes, ce n'est point au bout de l'univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers; Et de près inspirant les haines les plus fortes, Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes. Ah! s'ils ont pu choisir pour leur libérateur Spartacus, un esclave, un vil gladiateur, S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent, De quelle noble ardeur pensez-vous qu'ils se rangent Sous les drapeaux d'un roi longtemps victorieux, Qui voit jusqu'à Cyrus remonter ses aïeux? Que dis-je? En quel état croyez-vous la surprendre? Vide de légions qui la puissent défendre, Tandis que tout s'occupe à me persécuter, Leurs femmes, leurs enfants pourront-ils m'arrêter? Marchons, et dans son sein rejetons cette guerre Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre. Attaquons dans leurs murs ces conquérants si fiers; Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers. Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme, Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome. Noyons-la dans son sang justement répandu. Brûlons ce Capitole où j'étais attendu. Détruisons ses honneurs, et faisons disparaître La honte de cent rois, et la mienne peut-être; Et la flamme à la main effaçons tous ces noms Que Rome y consacrait à d'éternels affronts. Voilà l'ambition dont mon âme est saisie. Ne croyez point pourtant qu'éloigné de l'Asie, J'en laisse les Romains tranquilles possesseurs. Je sais où je lui dois trouver des défenseurs. Je veux que d'ennemis partout enveloppée, Rome rappelle en vain le secours de Pompée. Le Parthe, des Romains comme moi la terreur, Consent de succéder à ma juste fureur. Prêt d'unir avec moi sa haine et sa famille, Il me demande un fils pour époux à sa fille. Cet honneur vous regarde, et j'ai fait choix de vous, Pharnace. Allez, soyez ce bienheureux époux. Demain, sans différer, je prétends que l'Aurore Découvre mes vaisseaux déjà loin du Bosphore. Vous que rien n'y retient, partez dès ce moment, Et méritez mon choix par votre empressement. Achevez cet hymen; et repassant l'Euphrate, Faites voir à l'Asie un autre Mithridate. Que nos tyrans communs en pâlissent d'effroi, Et que le bruit à Rome en vienne jusqu'à moi.
PHARNACE
Seigneur, je ne vous puis déguiser ma surprise. J'écoute avec transport cette grande entreprise; Je l'admire. Et jamais un plus hardi dessein Ne mit à des vaincus les armes à la main. Surtout j'admire en vous ce coeur infatigable Qui semble s'affermir sous le faix qui l'accable. Mais si j'ose parler avec sincérité, En êtes-vous réduit à cette extrémité? Pourquoi tenter si loin des courses inutiles Quand vos États encor vous offrent tant d'asiles, Et vouloir affronter des travaux infinis, Dignes plutôt d'un chef de malheureux bannis Que d'un roi qui naguère, avec quelque apparence, De l'aurore au couchant portait son espérance, Fondait sur trente États son trône florissant, Dont le débris est même un Empire puissant? Vous seul, Seigneur, vous seul, après quarante années, Pouvez encor lutter contre les destinées Implacable ennemi de Rome et du repos, Comptez-vous vos soldats pour autant de héros? Pensez-vous que ces coeurs, tremblants de leur défaite, Fatigués d'une longue et pénible retraite, Cherchent avidement sous un ciel étranger La mort et le travail, pire que le danger? Vaincus plus d'une fois aux yeux de la patrie, Soutiendront-ils ailleurs un vainqueur en furie? Sera-t-il moins terrible, et le vaincront-ils mieux Dans le sein de sa Ville, à l'aspect de ses Dieux? Le Parthe vous recherche et vous demande un gendre. Mais ce Parthe, Seigneur, ardent à nous défendre Lorsque tout l'univers semblait nous protéger, D'un gendre sans appui voudra-t-il se charger? M'en irai-je moi seul, rebut de la fortune, Essuyer l'inconstance au Parthe si commune, Et peut-être, pour fruit d'un téméraire amour, Exposer votre nom au mépris de sa cour? Du moins, s'il faut céder, si contre notre usage Il faut d'un suppliant emprunter le visage, Sans m'envoyer du Parthe embrasser les genoux, Sans vous-même implorer des rois moindres que vous, Ne pourrions-nous pas prendre une plus sûre voie? Jetons-nous dans les bras qu'on nous tend avec joie. Rome en votre faveur facile à s'apaiser…
XIPHARÈS
Rome, mon frère, ô ciel! Qu'osez-vous proposer? Vous voulez que le Roi s'abaisse et s'humilie? Qu'il démente en un jour tout le cours de sa vie? Qu'il se fie aux Romains, et subisse des lois Dont il a quarante ans défendu tous les rois? Continuez, Seigneur. Tout vaincu que vous êtes, La guerre, les périls sont vos seules retraites. Rome poursuit en vous un ennemi fatal, Plus conjuré contre elle et plus craint qu'Annibal. Tout couvert de son sang, quoi que vous puissiez faire, N'en attendez jamais qu'une paix sanguinaire, Telle qu'en un seul jour un ordre de vos mains La donna dans l'Asie à cent mille Romains. Toutefois épargnez votre tête sacrée. Vous-même n'allez point, de contrée en contrée, Montrer aux nations Mithridate détruit, Et de votre grand nom diminuer le bruit. Votre vengeance est juste, il la faut entreprendre: Brûlez le Capitole, et mettez Rome en cendre. Mais c'est assez pour vous d'en ouvrir les chemins: Faites porter ce feu par de plus jeunes mains; Et tandis que l'Asie occupera Pharnace, De cette autre entreprise honorez mon audace. Commandez. Laissez-nous, de votre nom suivis, Justifier partout que nous sommes vos fils. Embrasez par nos mains le couchant et l'aurore; Remplissez l'univers, sans sortir du Bosphore; Que les Romains, pressés de l'un à l'autre bout, Doutent où vous serez, et vous trouvent partout. Dès ce même moment ordonnez que je parte. Ici tout vous retient. Et moi, tout m'en écarte. Et si ce grand dessein surpasse ma valeur, Du moins ce désespoir convient à mon malheur. Trop heureux d'avancer la fin de ma misère, J'irai… j'effacerai le crime de ma mère, Seigneur. Vous m'en voyez rougir à vos genoux; J'ai honte de me voir si peu digne de vous; Tout mon sang doit laver une tache si noire. Mais je cherche un trépas utile à votre gloire, Et Rome, unique objet d'un désespoir si beau, Du fils de Mithridate est le digne tombeau.
MITHRIDATE, se levant.
Mon fils, ne parlons plus d'une mère infidèle. Votre père est content, il connaît votre zèle, Et ne vous verra point affronter de danger Qu'avec vous son amour ne veuille partager. Vous me suivrez, je veux que rien ne nous sépare. Et vous, à m'obéir, Prince, qu'on se prépare. Les vaisseaux sont tout prêts. J'ai moi-même ordonné La suite et l'appareil qui vous est destiné. Arbate, à cet hymen chargé de vous conduire, De votre obéissance aura soin de m'instruire. Allez; et soutenant l'honneur de vos aïeux, Dans cet embrassement recevez mes adieux.
PHARNACE
Seigneur…
MITHRIDATE
Ma volonté, Prince, vous doit suffire. Obéissez. C'est trop vous le faire redire.
PHARNACE
Seigneur, si pour vous plaire il ne faut que périr, Plus ardent qu'aucun autre on m'y verra courir. Combattant à vos yeux, permettez que je meure.
MITHRIDATE
Je vous ai commandé de partir tout à l'heure. Mais après ce moment… Prince, vous m'entendez, Et vous êtes perdu si vous me répondez.
PHARNACE
Dussiez-vous présenter mille morts à ma vue, Je ne saurais chercher une fille inconnue. Ma vie est en vos mains.
MITHRIDATE
Ah! c'est où je t'attends. Tu ne saurais partir, perfide, et je t'entends. Je sais pourquoi tu fuis l'hymen où je t'envoie: Il te fâche en ces lieux d'abandonner ta proie; Monime te retient. Ton amour criminel Prétendait l'arracher à l'hymen paternel. Ni l'ardeur dont tu sais que je l'ai recherchée, Ni déjà sur son front ma couronne attachée, Ni cet asile même où je la fais garder, Ni mon juste courroux n'ont pu t'intimider. Traître, pour les Romains tes lâches complaisances N'étaient pas à mes yeux d'assez noires offenses. Il te manquait encor ces perfides amours Pour être le supplice et l'horreur de mes jours. Loin de t'en repentir, je vois sur ton visage Que ta confusion ne part que de ta rage. Il te tarde déjà qu'échappé de mes mains Tu ne coures me perdre, et me vendre aux Romains. Mais avant que partir, je me ferai justice: Je te l'ai dit.
SCÈNE II
MITHRIDATE, PHARNACE, XIPHARÈS, GARDES
MITHRIDATE
Holà! gardes. Qu'on le saisisse. Oui, lui-même, Pharnace. Allez, et de ce pas Qu'enfermé dans la tour on ne le quitte pas.
PHARNACE
Hé bien! sans me parer d'une innocence vaine, Il est vrai, mon amour mérite votre haine. J'aime: l'on vous a fait un fidèle récit. Mais Xipharès, Seigneur, ne vous a pas tout dit. C'est le moindre secret qu'il pouvait vous apprendre; Et ce fils si fidèle a dû vous faire entendre Que des mêmes ardeurs dès longtemps enflammé, Il aime aussi la Reine, et même en est aimé.
SCÈNE III
MITHRIDATE, XIPHARÈS
XIPHARÈS
Seigneur, le croirez-vous qu'un dessein si coupable…
MITHRIDATE
Mon fils, je sais de quoi votre frère est capable. Me préserve le ciel de soupçonner jamais Que d'un prix si cruel vous payez mes bienfaits; Qu'un fils, qui fut toujours le bonheur de ma vie, Ait pu percer ce coeur qu'un père lui confie! Je ne le croirai point. Allez. Loin d'y songer, Je ne vais désormais penser qu'à nous venger.
SCÈNE IV
MITHRIDATE
Je ne le croirai point? Vain espoir qui me flatte! Tu ne le crois que trop, malheureux Mithridate. Xipharès mon rival? et d'accord avec lui La Reine aurait osé me tromper aujourd'hui? Quoi! de quelque côté que je tourne la vue, La foi de tous les coeurs est pour moi disparue? Tout m'abandonne ailleurs? Tout me trahit ici? Pharnace, amis, maîtresse. Et toi, mon fils, aussi? Toi de qui la vertu consolant ma disgrâce… Mais ne connais-je pas le perfide Pharnace? Quelle faiblesse à moi d'en croire un furieux Qu'arme contre son frère un courroux envieux, Ou dont le désespoir me troublant par des fables Grossit, pour se sauver, le nombre des coupables! Non, ne l'en croyons point. Et sans trop nous presser, Voyons, examinons. Mais par où commencer? Qui m'en éclaircira? Quels témoins? Quel indice? Le ciel en ce moment m'inspire un artifice. Qu'on appelle la Reine. Oui, sans aller plus loin, Je veux l'ouïr. Mon choix s'arrête à ce témoin. L'amour avidement croit tout ce qui le flatte. Qui peut de son vainqueur mieux parler que l'ingrate? Voyons qui son amour accusera des deux. S'il n'est digne de moi, le piège est digne d'eux. Trompons qui nous trahit. Et pour connaître un traître, Il n'est point de moyens… Mais je la vois paraître: Feignons; et de son coeur, d'un vain espoir flatté, Par un mensonge adroit tirons la vérité.
SCÈNE V
MITHRIDATE, MONIME
MITHRIDATE
Enfin j'ouvre les yeux, et je me fais justice. C'est faire à vos beautés un triste sacrifice, Que de vous présenter, Madame, avec ma foi, Tout l'âge et le malheur que je traîne avec moi. Jusqu'ici la fortune et la victoire mêmes Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes. Mais ce temps-là n'est plus. Je régnais, et je fuis. Mes ans se sont accrus; mes honneurs sont détruits; Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage, Du temps, qui l'a flétri, laisse voir tout l'outrage. D'ailleurs mille desseins partagent mes esprits: D'un camp prêt à partir vous entendez les cris; Sortant de mes vaisseaux, il faut que j'y remonte. Quel temps pour un hymen qu'une fuite si prompte, Madame! Et de quel front vous unir à mon sort, Quand je ne cherche plus que la guerre et la mort? Cessez pourtant, cessez de prétendre à Pharnace. Quand je me fais justice, il faut qu'on se la fasse. Je ne souffrirai point que ce fils odieux, Que je viens pour jamais de bannir de mes yeux, Possédant une amour qui me fut déniée, Vous fasse des Romains devenir l'alliée. Mon trône vous est dû. Loin de m'en repentir, Je vous y place même, avant que de partir, Pourvu que vous vouliez qu'une main qui m'est chère, Un fils, le digne objet de l'amour de son père, Xipharès. en un mot, devenant votre époux, Me venge de Pharnace, et m'acquitte envers vous.
MONIME
Xipharès! Lui, Seigneur?
MITHRIDATE
Oui, lui-même, Madame. D'où peut naître à ce nom le trouble de votre âme? Contre un si juste choix qui peut vous révolter? Est-ce quelque mépris qu'on ne puisse dompter? Je le répète encor: c'est un autre moi-même, Un fils victorieux, qui me chérit, que j'aime, L'ennemi des Romains, l'héritier et l'appui D'un Empire et d'un nom qui va renaître en lui; Et quoi que votre amour ait osé se promettre, Ce n'est qu'entre ses mains que je puis vous remettre.
MONIME
Que dites-vous? Ô ciel! Pourriez-vous approuver… Pourquoi, Seigneur, pourquoi voulez-vous m'éprouver? Cessez de tourmenter une âme infortunée. Je sais que c'est à vous que je fus destinée; Je sais qu'en ce moment, pour ce noeud solennel, La victime, Seigneur, nous attend à l'autel. Venez.
MITHRIDATE
Je le vois bien: quelque effort que je fasse, Madame, vous voulez vous garder à Pharnace. Je reconnais toujours vos injustes mépris, Ils ont même passé sur mon malheureux fils.
MONIME
Je le méprise!
MITHRIDATE
Hé bien! n'en parlons plus, Madame. Continuez: brûlez d'une honteuse flamme. Tandis qu'avec mon fils je vais, loin de vos yeux, Chercher au bout du monde un trépas glorieux, Vous cependant ici servez avec son frère, Et vendez aux Romains le sang de votre père. Venez. Je ne saurais mieux punir vos dédains, Qu'en vous mettant moi-même en ses serviles mains; Et sans plus me charger du soin de votre gloire, Je veux laisser de vous jusqu'à votre mémoire. Allons, Madame, allons. Je m'en vais vous unir.
MONIME
Plutôt de mille morts dussiez-vous me punir!
MITHRIDATE
Vous résistez en vain, et j'entends votre fuite.
MONIME
En quelle extrémité, Seigneur, suis-je réduite? Mais enfin je vous crois, et je ne puis penser Qu'à feindre si longtemps vous puissiez vous forcer. Les Dieux me sont témoins qu'à vous plaire bornée, Mon âme à tout son sort s'était abandonnée. Mais si quelque faiblesse avait pu m'alarmer, Si de tous ses efforts mon coeur a dû s'armer, Ne croyez point, Seigneur, qu'auteur de mes alarmes, Pharnace m'ait jamais coûté les moindres larmes. Ce fils victorieux que vous favorisez, Cette vivante image en qui vous vous plaisez, Cet ennemi de Rome, et cet autre vous-même, Enfin ce Xipharès que vous voulez que j'aime…
MITHRIDATE
Vous l'aimez?
MONIME
Si le sort ne m'eût donnée à vous, Mon bonheur dépendait de l'avoir pour époux. Avant que votre amour m'eût envoyé ce gage, Nous nous aimions… Seigneur, vous changez de visage.
MITHRIDATE
Non, Madame. Il suffit. Je vais vous l'envoyer. Allez. Le temps est cher. Il le faut employer. Je vois qu'à m'obéir vous êtes disposée. Je suis content.
MONIME, en s'en allant.
Ô ciel! Me serais-je abusée?
SCÈNE VI
MITHRIDATE
Ils s'aiment. C'est ainsi qu'on se jouait de nous. Ah! fils ingrat. Tu vas me répondre pour tous. Tu périras. Je sais combien ta renommée Et tes fausses vertus ont séduit mon armée Perfide, je te veux porter des coups certains: Il faut, pour te mieux perdre, écarter les mutins, Et faisant à mes yeux partir les plus rebelles, Ne garder près de moi que des troupes fidèles. Allons. Mais sans montrer un visage offensé, Dissimulons encor, comme j'ai commencé.
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
MONIME, PHOEDIME
MONIME
Phoedime, au nom des Dieux, fais ce que je désire: Va voir ce qui se passe, et reviens me le dire. Je ne sais; mais mon coeur ne se peut rassurer. Mille soupçons affreux viennent me déchirer. Que tarde Xipharès? et d'où vient qu'il diffère À seconder des voeux qu'autorise son père? Son père, en me quittant, me l'allait envoyer. Mais il feignait peut-être: il fallait tout nier. Le Roi feignait? Et moi, découvrant ma pensée… Ô Dieux, en ce péril m'auriez-vous délaissée? Et se pourrait-il bien qu'à son ressentiment Mon amour indiscret eût livré mon amant? Quoi, Prince! quand, tout plein de ton amour extrême, Pour savoir mon secret tu me pressais toi-même, Mes refus trop cruels vingt fois te l'ont caché, Je t'ai même puni de l'avoir arraché; Et quand de toi peut-être un père se défie, Que dis-je? quand peut-être il y va de ta vie, Je parle; et trop facile à me laisser tromper, Je lui marque le coeur où sa main doit frapper.
PHOEDIME
Ah! traitez-le, Madame, avec plus de justice: Un grand roi descend-il jusqu'à cet artifice? À prendre ce détour qui l'aurait pu forcer? Sans murmure, à l'autel vous l'alliez devancer. Voulait-il perdre un fils qu'il aime avec tendresse? Jusqu'ici les effets secondent sa promesse: Madame, il vous disait qu'un important dessein, Malgré lui, le forçait à vous quitter demain; Ce seul dessein l'occupe; et hâtant son voyage, Lui-même ordonne tout, présent sur le rivage. Ses vaisseaux en tous lieux se chargent de soldats, Et partout Xipharès accompagne ses pas. D'un rival en fureur est-ce là la conduite? Et voit-on ses discours démentis par la suite?
MONIME
Pharnace cependant, par son ordre arrêté, Trouve en lui d'un rival toute la dureté. Phoedime, à Xipharès fera-t-il plus de grâce?
PHOEDIME
C'est l'ami des Romains qu'il punit en Pharnace. L'amour a peu de part à ses justes soupçons.
MONIME
Autant que je le puis, je cède à tes raisons. Elles calment un peu l'ennui qui me dévore. Mais pourtant Xipharès ne paraît point encore.
PHOEDIME
Vaine erreur des amants qui, pleins de leurs désirs, Voudraient que tout cédât au soin de leurs plaisirs! Qui prêts à s'irriter contre le moindre obstacle…
MONIME
Ma Phoedime, et qui peut concevoir ce miracle? Après deux ans d'ennuis, dont tu sais tout le poids, Quoi! je puis respirer pour la première fois? Quoi! cher Prince, avec toi je me verrais unie? Et loin que ma tendresse eût exposé ta vie, Tu verrais ton devoir, je verrais ma vertu Approuver un amour si longtemps combattu? Je pourrais tous les jours t'assurer que je t'aime? Que ne viens-tu…
SCÈNE II
MONIME, XIPHARÈS, PHOEDIME
MONIME
Seigneur, je parlais de vous-même. Mon âme souhaitait de vous voir en ce lieu, Pour vous…
XIPHARÈS
C'est maintenant qu'il faut vous dire adieu.
MONIME
Adieu! Vous?
XIPHARÈS
Oui, Madame, et pour toute ma vie.
MONIME
Qu'entends-je? On me disait… Hélas! ils m'ont trahie.
XIPHARÈS
Madame, je ne sais quel ennemi couvert, Révélant nos secrets, vous trahit et me perd. Mais le Roi, qui tantôt n'en croyait point Pharnace, Maintenant dans nos coeurs sait tout ce qui se passe. Il feint, il me caresse, et cache son dessein; Mais moi, qui dès l'enfance élevé dans son sein, De tous ses mouvements ai trop d'intelligence, J'ai lu dans ses regards sa prochaine vengeance. Il presse, il fait partir tous ceux dont mon malheur Pourrait à la révolte exciter la douleur. De ses fausses bontés j'ai connu la contrainte. Un mot même d'Arbate a confirmé ma crainte. Il a su m'aborder; et les larmes aux yeux: On sait tout, m'a-t-il dit: sauvez-vous de ces lieux. Ce mot m'a fait frémir du péril de ma Reine, Et ce cher intérêt est le seul qui m'amène. Je vous crains pour vous-même, et je viens à genoux Vous prier, ma Princesse, et vous fléchir pour vous. Vous dépendez ici d'une main violente, Que le sang le plus cher rarement épouvante; Et je n'ose vous dire à quelle cruauté Mithridate jaloux s'est souvent emporté. Peut-être c'est moi seul que sa fureur menace. Peut-être, en me perdant, il veut vous faire grâce. Daignez, au nom des Dieux, daignez en profiter. Par de nouveaux refus n'allez point l'irriter. Moins vous l'aimez, et plus tâchez de lui complaire. Feignez. Efforcez-vous. Songez qu'il est mon père. Vivez, et permettez que dans tous mes malheurs Je puisse à votre amour ne coûter que des pleurs.
MONIME
Ah! je vous ai perdu!
XIPHARÈS
Généreuse Monime, Ne vous imputez point le malheur qui m'opprime. Votre seule bonté n'est point ce qui me nuit: Je suis un malheureux que le destin poursuit; C'est lui qui m'a ravi l'amitié de mon père, Qui le fit mon rival, qui révolta ma mère, Et vient de susciter, dans ce moment affreux, Un secret ennemi pour nous trahir tous deux.
MONIME
Hé quoi? cet ennemi, vous l'ignorez encore?
XIPHARÈS
Pour surcroît de douleur, Madame, je l'ignore. Heureux si je pouvais, avant que m immoler, Percer le traître coeur qui m'a pu déceler!
MONIME
Hé bien! Seigneur, il faut vous le faire connaître. Ne cherchez point ailleurs cet ennemi, ce traître: Frappez. Aucun respect ne vous doit retenir. J'ai tout fait; et c'est moi que vous devez punir.
XIPHARÈS
Vous!
MONIME
Ah! si vous saviez, Prince, avec quelle adresse Le cruel est venu surprendre ma tendresse! Quelle amitié sincère il affectait pour vous, Content, s'il vous voyait devenir mon époux! Qui n'aurait cru… Mais non, mon amour plus timide Devait moins vous livrer à sa bonté perfide. Les Dieux qui m'inspiraient, et que j'ai mal suivis, M'ont fait taire trois fois par de secrets avis. J'ai dû continuer. J'ai dû dans tout le reste… Que sais-je enfin? j'ai dû vous être moins funeste; J'ai dû craindre du Roi les dons empoisonnés, Et je m'en punirai si vous me pardonnez.
XIPHARÈS
Quoi! Madame, c'est vous, c'est l'amour qui m'expose? Mon malheur est parti d'une si belle cause? Trop d'amour a trahi nos secrets amoureux? Et vous vous excusez de m'avoir fait heureux? Que voudrais-je de plus? Glorieux et fidèle, Je meurs. Un autre sort au trône vous appelle. Consentez-y, Madame; et sans plus résister, Achevez un hymen qui vous y fait monter.
MONIME
Quoi? vous me demandez que j'épouse un barbare Dont l'odieux amour pour jamais nous sépare?
XIPHARÈS
Songez que ce matin, soumise à ses souhaits, Vous deviez l'épouser et ne me voir jamais.
MONIME
Et connaissais-je alors toute sa barbarie? Ne voudriez-vous point qu'approuvant sa furie, Après vous avoir vu tout percé de ses coups, Je suivisse à l'autel un tyrannique époux, Et que dans une main de votre sang fumante J'allasse mettre, hélas! la main de votre amante? Allez, de ses fureurs songez à vous garder, Sans perdre ici le temps à me persuader: Le ciel m'inspirera quel parti je dois prendre. Que serait-ce, grands Dieux! s'il venait vous surprendre? Que dis-je? On vient. Allez. Courez. Vivez enfin, Et du moins attendez quel sera mon destin.
SCÈNE III
MONIME, PHOEDIME
PHOEDIME
Madame, à quels périls il exposait sa vie! C'est le Roi.
MONIME
Cours l'aider à cacher sa sortie. Va, ne le quitte point; et qu'il se garde bien D'ordonner de son sort, sans être instruit du mien.
SCÈNE IV
MITHRIDATE, MONIME
MITHRIDATE
Allons, Madame, allons. Une raison secrète Me fait quitter ces lieux et hâter ma retraite. Tandis que mes soldats, prêts à suivre leur roi, Rentrent dans mes vaisseaux pour partir avec moi Venez, et qu'à l'autel ma promesse accomplie Par des noeuds éternels l'un à l'autre nous lie.
MONIME
Nous, Seigneur?
MITHRIDATE
Quoi Madame! osez-vous balancer?
MONIME
Et ne m'avez-vous pas défendu d'y penser?
MITHRIDATE
J'eus mes raisons alors. Oublions-les, Madame. Ne songez maintenant qu'à répondre à ma flamme. Songez que votre coeur est un bien qui m'est dû.
MONIME
Hé! pourquoi donc, Seigneur, me l'avez-vous rendu?
MITHRIDATE
Quoi! pour un fils ingrat toujours préoccupée, Vous croiriez…
MONIME
Quoi Seigneur! vous m'auriez donc trompée?
MITHRIDATE
Perfide! Il vous sied bien de tenir ce discours, Vous, qui gardant au coeur d'infidèles amours, Quand je vous élevais au comble de la gloire, M'avez des trahisons préparé la plus noire. Ne vous souvient-il plus, coeur ingrat et sans foi, Plus que tous les Romains conjurés contre moi, De quel rang glorieux j'ai bien voulu descendre, Pour vous porter au trône où vous n'osiez prétendre? Ne me regardez point vaincu, persécuté: Revoyez-moi vainqueur, et partout redouté. Songez de quelle ardeur dans Éphèse adorée, Aux filles de cent rois je vous ai préférée, Et négligeant pour vous tant d'heureux alliés, Quelle foule d'États je mettais à vos pieds. Ah! si d'un autre amour le penchant invincible Dès lors à mes bontés vous rendait insensible, Pourquoi chercher si loin un odieux époux? Avant que de partir, pourquoi vous taisiez-vous? Attendiez-vous, pour faire un aveu si funeste, Que le sort ennemi m'eût ravi tout le reste, Et que, de toutes parts me voyant accabler, J'eusse en vous le seul bien qui me pût consoler? Cependant, quand je veux oublier cet outrage, Et cacher à mon coeur cette funeste image, Vous osez à mes yeux rappeler le passé, Vous m'accusez encor, quand je suis offensé. Je vois que pour un traître un fol espoir vous flatte. À quelle épreuve, ô Ciel, réduis-tu Mithridate! Par quel charme secret laissé-je retenir Ce courroux si sévère et si prompt à punir? Profitez du moment que mon amour vous donne: Pour la dernière fois, venez, je vous l'ordonne: N'attirez point sur vous des périls superflus, Pour un fils insolent que vous ne verrez plus. Sans vous parer pour lui d'une foi qui m'est due, Perdez-en la mémoire aussi bien que la vue; Et désormais sensible à ma seule bonté, Méritez le pardon qui vous est présenté.
MONIME
Je n'ai point oublié quelle reconnaissance, Seigneur, m'a dû ranger sous votre obéissance. Quelque rang où jadis soient montés mes aïeux, Leur gloire de si loin n'éblouit point mes yeux. Je songe avec respect de combien je suis née Au-dessous des grandeurs d'un si noble hyménée; Et malgré mon penchant et mes premiers desseins Pour un fils, après vous le plus grand des humains, Du jour que sur mon front on mit ce diadème, Je renonçai, Seigneur, à ce prince, à moi-même. Tous deux d'intelligence à nous sacrifier, Loin de moi, par mon ordre, il courait m'oublier. Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre; Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre, Puisque enfin, aux dépens de mes voeux les plus doux, Je faisais le bonheur d'un héros tel que vous. Vous seul, Seigneur, vous seul, vous m'avez arrachée À cette obéissance où j'étais attachée; Et ce fatal amour dont j'avais triomphé, Ce feu que dans l'oubli je croyais étouffé, Dont la cause à jamais s'éloignait de ma vue, Vos détours l'ont surpris, et m en ont convaincue. Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir. En vain vous en pourriez perdre le souvenir, Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée, Demeurera toujours présent à ma pensée. Toujours je vous croirais incertain de ma foi; Et le tombeau, Seigneur, est moins triste pour moi Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage, Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage, Et qui, me préparant un éternel ennui, M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.
MITHRIDATE
C'est donc votre réponse? Et sans plus me complaire, Vous refusez l'honneur que je voulais vous faire? Pensez-y bien. J'attends pour me déterminer.
MONIME
Non, Seigneur, vainement vous croyez m'étonner. Je vous connais: je sais tout ce que je m'apprête, Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tête. Mais le dessein est pris. Rien ne peut m'ébranler. Jugez-en, puisque ainsi je vous ose parler, Et m'emporte au-delà de cette modestie Dont jusqu'à ce moment je n'étais point sortie. Vous vous êtes servi de ma funeste main Pour mettre à votre fils un poignard dans le sein De ses feux innocents j'ai trahi le mystère; Et quand il n'en perdrait que l'amour de son père, Il en mourra, Seigneur. Ma foi ni mon amour Ne seront point le prix d'un si cruel détour. Après cela, jugez. Perdez une rebelle; Armez-vous du pouvoir qu'on vous donna sur elle: J'attendrai mon arrêt, vous pouvez commander. Tout ce qu'en vous quittant j'ose vous demander, Croyez (à la vertu je dois cette justice) Que je vous trahis seule, et n'ai point de complice, Et que d'un plein succès vos voeux seraient suivis Si j'en croyais, Seigneur, les voeux de votre fils.
SCÈNE V
MITHRIDATE
Elle me quitte! Et moi, dans un lâche silence, Je semble de sa fuite approuver l'insolence? Peu s'en faut que mon coeur, penchant de son côté, Ne me condamne encor de trop de cruauté! Qui suis-je? Est-ce Monime? Et suis-je Mithridate? Non, non, plus de pardon, plus d'amour pour l'ingrate. Ma colère revient, et je me reconnois. Immolons, en partant, trois ingrats à la fois. Je vais à Rome, et c'est par de tels sacrifices Qu'il faut à ma fureur rendre les Dieux propices. Je le dois, je le puis; ils n'ont plus de support: Les plus séditieux sont déjà loin du bord. Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime, Allons, et commençons par Xipharès lui-même. Mais quelle est ma fureur? et qu'est-ce que je dis? Tu vas sacrifier, qui? malheureux! Ton fils! Un fils que Rome craint? qui peut venger son père? Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire? Ah! dans l'état funeste où ma chute m'a mis, Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis? Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse: J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse. Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver, La céder à ce fils que je veux conserver? Cédons-la. Vains efforts, qui ne font que m'instruire Des faiblesses d'un coeur qui cherche à se séduire! Je brûle, je l'adore; et loin de la bannir… Ah! c'est un crime encor dont je la veux punir. Quelle pitié retient mes sentiments timides? N'en ai-je pas déjà puni de moins perfides? Ô Monime! ô mon fils! inutile courroux! Et vous, heureux Romains, quel triomphe pour vous, Si vous saviez ma honte, et qu'un avis fidèle De mes lâches combats vous portât la nouvelle! Quoi! des plus chères mains craignant les trahisons, J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons; J'ai su, par une longue et pénible industrie, Des plus mortels venins prévenir la furie. Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux, Et repoussant les traits d'un amour dangereux, Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées Un coeur déjà glacé par le froid des années! De ce trouble fatal par où dois-je sortir?
SCÈNE VI
MITHRIDATE, ARBATE
ARBATE
Seigneur, tous vos soldats refusent de partir. Pharnace les retient, Pharnace leur révèle Que vous cherchez à Rome une guerre nouvelle.
MITHRIDATE
Pharnace?
ARBATE
Il a séduit ses gardes les premiers, Et le seul nom de Rome étonne les plus fiers. De mille affreux périls ils se forment l'image, Les uns avec transport embrassent le rivage, Les autres qui partaient s'élancent dans les flots, Ou présentent leurs dards aux yeux des matelots. Le désordre est partout; et loin de nous entendre, Ils demandent la paix, et parlent de se rendre. Pharnace est à leur tête; et flattant leurs souhaits, De la part des Romains il leur promet la paix.
MITHRIDATE
Ah le traître! Courez. Qu'on appelle son frère; Qu'il me suive, qu'il vienne au secours de son père.
ARBATE
J'ignore son dessein. Mais un soudain transport L'a déjà fait descendre et courir vers le port. Et l'on dit que, suivi d'un gros d'amis fidèles, On l'a vu se mêler au milieu des rebelles. C'est tout ce que j'en sais.
MITHRIDATE
Ah! qu'est-ce que j'entends? Perfides, ma vengeance a tardé trop longtemps. Mais je ne vous crains point. Malgré leur insolence, Les mutins n'oseraient soutenir ma présence. Je ne veux que les voir, je ne veux qu'à leurs yeux Immoler de ma main deux fils audacieux.
SCÈNE VII
MITHRIDATE, ARBATE, ARCAS
ARCAS
Seigneur, tout est perdu. Les rebelles, Pharnace, Les Romains sont en foule autour de cette place.
MITHRIDATE
Les Romains!
ARCAS
De Romains le rivage est chargé, Et bientôt dans ces murs vous êtes assiégé.
MITHRIDATE, à Arcas.
Ciel! Courons. Écoutez… Du malheur qui me presse Tu ne jouiras pas, infidèle princesse.
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
MONIME, PHOEDIME
PHOEDIME
Madame, où courez-vous? Quels aveugles transports Vous font tenter sur vous de criminels efforts? Hé quoi! vous avez pu, trop cruelle à vous-même, Faire un affreux lien d'un sacré diadème? Ah! ne voyez-vous pas que les Dieux, plus humains, Ont eux-mêmes rompu ce bandeau dans vos mains?
MONIME
Hé! par quelle fureur obstinée à me suivre, Toi-même, malgré moi, veux-tu me faire vivre? Xipharès ne vit plus. Le Roi désespéré Lui-même n'attend plus qu'un trépas assuré. Quel fruit te promets-tu de ta coupable audace? Perfide, prétends-tu me livrer à Pharnace?
PHOEDIME
Ah! du moins attendez qu'un fidèle rapport De son malheureux frère ait confirmé la mort. Dans la confusion que nous venons d'entendre, Les yeux peuvent-ils pas aisément se méprendre? D'abord, vous le savez, un bruit injurieux Le rangeait du parti d'un camp séditieux; Maintenant on vous dit que ces mêmes rebelles Ont tourné contre lui leurs armes criminelles. Jugez de l'un par l'autre. Et daignez écouter…
MONIME
Xipharès ne vit plus, il n'en faut point douter. L'événement n'a point démenti mon attente. Quand je n'en aurais pas la nouvelle sanglante, Il est mort, et j'en ai pour garants trop certains Son courage et son nom trop suspects aux Romains. Ah! que d'un si beau sang dès longtemps altérée Rome tient maintenant sa victoire assurée! Quel ennemi son bras leur allait opposer! Mais sur qui, malheureuse, oses-tu t'excuser? Quoi? tu ne veux pas voir que c'est toi qui l'opprimes, Et dans tous ses malheurs reconnaître tes crimes? De combien d'assassins l'avais-je enveloppé! Comment à tant de coups serait-il échappé? Il évitait en vain les Romains et son frère: Ne le livrais-je pas aux fureurs de son père? C'est moi qui les rendant l'un de l'autre jaloux, Vins allumer le feu qui les embrase tous, Tison de la discorde, et fatale furie, Que le démon de Rome a formée et nourrie. Et je vis? Et j'attends que de leur sang baigné, Pharnace des Romains revienne accompagné! Qu'il étale à mes yeux sa parricide joie! La mort au désespoir ouvre plus d'une voie. Oui, cruelles, en vain vos injustes secours Me ferment du tombeau les chemins les plus courts, Je trouverai la mort jusque dans vos bras même. Et toi, fatal tissu, malheureux diadème, Instrument et témoin de toutes mes douleurs, Bandeau que mille fois j'ai trempé de mes pleurs, Au moins, en terminant ma vie et mon supplice, Ne pouvais-tu me rendre un funeste service? À mes tristes regards, va, cesse de t'offrir: D'autres armes sans toi sauront me secourir; Et périsse le jour et la main meurtrière Qui jadis sur mon front t'attacha la première.
PHOEDIME
On vient, Madame, on vient; et j'espère qu'Arcas Pour bannir vos frayeurs porte vers vous ses pas.
SCÈNE II
MONIME, PHOEDIME, ARCAS
MONIME
En est-ce fait, Arcas? et le cruel Pharnace
ARCAS
Ne me demandez rien de tout ce qui se passe, Madame: on m'a chargé d'un plus funeste emploi, Et ce poison vous dit la volonté du Roi.
PHOEDIME
Malheureuse princesse!
MONIME
Ah! quel comble de joie! Donnez. Dites, Arcas, au Roi qui me l'envoie, Que de tous les présents que m'a faits sa bonté, Je reçois le plus cher et le plus souhaité. À la fin je respire; et le ciel me délivre Des secours importuns qui me forçaient de vivre Maîtresse de moi-même, il veut bien qu'une fois Je puisse de mon sort disposer à mon choix.
PHOEDIME
Hélas!
MONIME
Retiens tes cris, et par d'indignes larmes De cet heureux moment ne trouble point les charmes. Si tu m'aimais, Phoedime, il fallait me pleurer Quand d'un titre funeste on me vint honorer, Et lorsque m'arrachant du doux sein de la Grèce, Dans ce climat barbare on traîna ta maîtresse. Retourne maintenant chez ces peuples heureux; Et si mon nom encor s'est conservé chez eux, Dis-leur ce que tu vois, et de toute ma gloire, Phoedime, conte-leur la malheureuse histoire. Et toi, qui de ce coeur, dont tu fus adoré, Par un jaloux destin fus toujours séparé, Héros, avec qui même en terminant ma vie, Je n'ose en un tombeau demander d'être unie, Reçois ce sacrifice, et puisse en ce moment Ce poison expier le sang de mon amant!
SCÈNE III
MONIME, ARBATE, PHOEDIME, ARCAS
ARBATE
Arrêtez! arrêtez!
ARCAS
Que faites-vous, Arbate?
ARBATE
Arrêtez! J'accomplis l'ordre de Mithridate.
MONIME
Ah! laissez-moi..
ARBATE, jetant le poison
Cessez, vous dis-je, et laissez-moi, Madame, exécuter les volontés du Roi. Vivez. Et vous, Arcas, du succès de mon zèle Courez à Mithridate apprendre la nouvelle.
SCÈNE IV
MONIME, ARBATE, PHOEDIME
MONIME
Ah! trop cruel Arbate, à quoi m'exposez-vous? Est-ce qu'on croit encor mon supplice trop doux? Et le Roi m'enviant une mort si soudaine, Veut-il plus d'un trépas pour contenter sa haine?
ARBATE
Vous l'allez voir paraître, et j'ose m'assurer Que vous-même avec moi vous allez le pleurer.
MONIME
Quoi! le Roi…
ARBATE
Le Roi touche à son heure dernière, Madame, et ne voit plus qu'un reste de lumière. Je l'ai laissé sanglant, porté par des soldats, Et Xipharès en pleurs accompagne leurs pas.
MONIME
Xipharès? Ah! grands Dieux! Je doute si je veille, Et n'ose qu'en tremblant en croire mon oreille. Xipharès vit encor? Xipharès, que mes pleurs…
ARBATE
Il vit chargé de gloire, accablé de douleurs. De sa mort en ces lieux la nouvelle semée Ne vous a pas vous seule et sans cause alarmée. Les Romains, qui partout l'appuyaient par des cris, Ont par ce bruit fatal glacé tous les esprits. Le Roi, trompé lui-même, en a versé des larmes; Et désormais certain du malheur de ses armes, Par un rebelle fils de toutes parts pressé, Sans espoir de secours tout prêt d'être forcé, Et voyant pour surcroît de douleur et de haine, Parmi ses étendards porter l'aigle romaine, Il n'a plus aspiré qu'à s'ouvrir des chemins Pour éviter l'affront de tomber dans leurs mains. D'abord il a tenté les atteintes mortelles Des poisons que lui-même a cru les plus fidèles. Il les a trouvés tous sans force et sans vertu. Vain secours, a-t-il dit, que j'ai trop combattu! Contre tous les poisons soigneux de me défendre, J'ai perdu tout le fruit que j'en pouvais attendre. Essayons maintenant des secours plus certains, Et cherchons un trépas plus funeste aux Romains. Il parle: et défiant leurs nombreuses cohortes, Du palais, à ces mots, il fait ouvrir les portes. À l'aspect de ce front dont la noble fureur Tant de fois dans leurs rangs répandit la terreur, Vous les eussiez vus tous, retournant en arrière, Laisser entre eux et nous une large carrière; Et déjà quelques-uns couraient épouvantés Jusque dans les vaisseaux qui les ont apportés. Mais, le dirai-je? ô ciel! rassurés par Pharnace, Et la honte en leurs coeurs réveillant leur audace, Ils reprennent courage, ils attaquent le Roi, Qu'un reste de soldats défendait avec moi. Qui pourrait exprimer par quels faits incroyables, Quels coups, accompagnés de regards effroyables, Son bras, se signalant pour la dernière fois, A de ce grand héros terminé les exploits? Enfin las, et couvert de sang et de poussière, Il s'était fait de morts une noble barrière. Un autre bataillon s'est avancé vers nous; Les Romains, pour le joindre, ont suspendu leurs coups. Ils voulaient tous ensemble accabler Mithridate. Mais lui: C'en est assez, m'a-t-il dit, cher Arbate; Le sang et la fureur m'emportent trop avant. Ne livrons pas surtout Mithridate vivant. Aussitôt dans son sein il plonge son épée. Mais la mort fuit encor sa grande âme trompée. Ce héros dans mes bras est tombé tout sanglant, Faible, et qui s'irritait contre un trépas si lent; Et se plaignant à moi de ce reste de vie, Il soulevait encor sa main appesantie, Et marquant à mon bras la place de son coeur, Semblait d'un coup plus sûr implorer la faveur. Tandis que possédé de ma douleur extrême, Je songe bien plutôt à me percer moi-même, De grands cris ont soudain attiré mes regards. J'ai vu, qui l'aurait cru? j'ai vu de toutes parts Vaincus et renversés les Romains et Pharnace, Fuyant vers leurs vaisseaux, abandonner la place; Et le vainqueur vers nous s'avançant de plus près, À mes yeux éperdus a montré Xipharès.
MONIME
Juste ciel!
ARBATE
Xipharès, toujours resté fidèle, Et qu'au fort du combat une troupe rebelle Par ordre de son frère avait enveloppé, Mais qui d'entre leurs bras à la fin échappé, Forçant les plus mutins, et regagnant le reste, Heureux et plein de joie en ce moment funeste, À travers mille morts, ardent, victorieux, S'était fait vers son père un chemin glorieux. Jugez de quelle horreur cette joie est suivie. Son bras aux pieds du Roi l'allait jeter sans vie; Mais on court, on s'oppose à son emportement. Le Roi m'a regardé dans ce triste moment, Et m'a dit d'une voix qu'il poussait avec peine: S'il en est temps encor, cours, et sauve la Reine. Ces mots m'ont fait trembler pour vous, pour Xipharès: J'ai craint, j'ai soupçonné quelques ordres secrets Tout lassé que j'étais, ma frayeur et mon zèle M'ont donné pour courir une force nouvelle; Et malgré nos malheurs, je me tiens trop heureux D'avoir paré le coup qui vous perdait tous deux.
MONIME
Ah! que de tant d'horreurs justement étonnée, Je plains de ce grand roi la triste destinée! Hélas! Et plût aux Dieux qu'à son sort inhumain Moi-même j'eusse pu ne point prêter la main, Et que simple témoin du malheur qui l'accable, Je le pusse pleurer sans en être coupable! Il vient. Quel nouveau trouble excite en mes esprits Le sang du père, ô ciel, et les larmes du fils!
SCÈNE DERNIÈRE
MITHRIDATE, MONIME, XIPHARÈS, ARBATE, ARCAS, GARDES, qui soutiennent Mithridate.
MONIME
Ah! que vois-je, Seigneur, et quel sort est le vôtre!
MITHRIDATE
Cessez et retenez vos larmes l'un et l'autre.
En montrant Xipharès.
Mon sort de sa tendresse et de votre amitié Veut d'autres sentiments que ceux de la pitié; Et ma gloire, plutôt digne d'être admirée, Ne doit point par des pleurs être déshonorée. J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu: La mort dans ce projet m'a seule interrompu. Ennemi des Romains et de la tyrannie, Je n'ai point de leur joug subi l'ignominie; Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux Qu'une pareille haine a signalés contre eux, Nul ne leur a plus fait acheter la victoire, Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire. Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein, Rome en cendre me vît expirer dans son sein. Mais au moins quelque joie en mourant me console: J'expire environné d'ennemis que j'immole; Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains, Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains. À mon fils Xipharès je dois cette fortune: Il épargne à ma mort leur présence importune. Que ne puis-je payer ce service important De tout ce que mon trône eut de plus éclatant! Mais vous me tenez lieu d'Empire, de couronne; Vous seule me restez; souffrez que je vous donne, Madame; et tous ces voeux que j'exigeais de vous, Mon coeur pour Xipharès vous les demande tous.
MONIME
Vivez, Seigneur, vivez, pour le bonheur du monde, Et pour sa liberté qui sur vous seul se fonde; Vivez, pour triompher d'un ennemi vaincu, Pour venger…
MITHRIDATE
C'en est fait, Madame, et j'ai vécu. Mon fils, songez à vous. Gardez-vous de prétendre Que de tant d'ennemis vous puissiez vous défendre Bientôt tous les Romains, de leur honte irrités, Viendront ici sur vous fondre de tous côtés Ne perdez point le temps que vous laisse leur fuite À rendre à mon tombeau des soins dont je vous quitte. Tant de Romains sans vie, en cent lieux dispersés, Suffisent à ma cendre et l'honorent assez. Cachez-leur pour un temps vos noms et votre vie. Allez, réservez-vous…
XIPHARÈS
Moi, Seigneur, que je fuie! Que Pharnace impuni, les Romains triomphants N'éprouvent pas bientôt…
MITHRIDATE
Non, je vous le défends. Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse. Fiez-vous aux Romains du soin de son supplice. Mais je sens affaiblir ma force et mes esprits. Je sens que je me meurs. Approchez-vous, mon fils. Dans cet embrassement dont la douceur me flatte, Venez, et recevez l'âme de Mithridate.
MONIME
Il expire.
XIPHARÈS
Ah! Madame, unissons nos douleurs, Et par tout l'univers cherchons-lui des vengeurs.