PREMIERE PARTIE (continued 5)
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Il y avait dans ce sourire tant de sincérité, tant d'émotion et tant de coeur, que la colère de Raymond tomba soudain comme un gros vent abattu par une petite pluie, et ses défiances s'évanouirent. Il prit la main qu'elle lui présentait et répondit: "Je vous crois.
—A mon tour, poursuivit-elle, je vous prierai, monsieur, de prendre un engagement envers moi. Donnez-moi l'assurance que vous ne chercherez pas querelle au prince Natti, que vous paraîtrez ignorer son existence et ses projets, que vous laisserez ce fat passer la nuit à la belle étoile."
Il le lui promit par un signe de tête. "Au surplus, dit-elle, si vous craignez qu'il ne réitère ses tentatives, qui vous empêche d'ajourner votre départ?
—Cela n'est pas nécessaire, répliqua-t-il. Je sais, miss Rovel, qu'il n'est au pouvoir de personne de contraindre vos volontés, et, du moment que j'ai votre parole, je me mépriserais, si je doutais de vous. D'ailleurs j'ai renvoyé Paméla; dès demain soir, mon jardinier, qui est un homme de confiance, occupera sa chambre, et la maison sera gardée comme par moi-même."
A ces mots, il se leva, s'approcha d'elle, la regarda dans les yeux, puis d'une voix mal assurée: "Il ne me reste plus, miss Rovel, qu'à vous faire mes adieux et à souhaiter…
—Oh! non, dit-elle, pas ce soir. Il a été convenu entre Mlle Ferray et moi que, puisque vous ne partez qu'à la fin de la matinée, nous déjeunerions ensemble à neuf heures. Bonne nuit, monsieur, et veuillez vous souvenir de notre engagement réciproque."
Elle sortit en courant de la chambre. Mlle Ferray l'attendait sur l'escalier, occupée de sa chimère. "Dieu soit béni, petite, il a enfin parlé, lui dit-elle. Il s'est expliqué, tout est conclu, arrangé.
—Hélas! miss Agathe, répondit-elle, c'est décidément la chambre des lords qui gouverne; on n'accorde rien à ce pauvre peuple."
Mlle Ferray laissa tomber ses bras: "Qu'avait-il donc à vous dire?
—Que, si je lui promettais d'être bien sage, il me rapporterait de Paris du sucre d'orge, du sucre de pomme et toute sorte de sucreries aussi sucrées que toute sa personne et que le doux sirop de sa parole.
—Vous riez toujours, lui dit Mlle Ferray en soupirant; passe encore si votre gaieté nous tirait d'affaires.
—Elle me sert du moins à ne pas être triste; je suis comme ces cultivateurs qui allument des feux de joie dans leur champ pour le défendre contre la gelée.
—Et vous n'avez pas même obtenu qu'il retardât son départ?"
Meg lui pinça doucement le menton en lui disant: "On prétend que je suis romanesque, vous l'êtes bien plus que moi, mademoiselle; mais pour faire un roman, ce n'est pas tout d'avoir son commencement, il faut trouver sa fin. Tâchez d'en inventer une d'ici à demain."
Sur ce, elle s'envola dans sa chambre. Raymond rentra peu après dans la sienne; pour témoigner sa confiance à miss Rovel, il s'abstint de faire à onze heures sa tournée habituelle. En se mettant au lit, il éprouva quelque satisfaction à se représenter le beau Sylvio croquant le marmot dans sa voiture. Pourtant la nuit ne s'écoula pas sans qu'il se réveillât dix fois en sursaut, croyant ouïr quelque bruit, tantôt le retentissement d'un pas qui faisait crier l'escalier, tantôt un murmure de voix ou le roulement lointain d'une voiture. Il s'asseyait sur son lit, prêtait l'oreille; chaque fois il s'assura que tout se réduisait aux vocalises d'une girouette rouillée que le vent s'amusait à faire grincer.
Le matin venu, quand il eut achevé sa toilette, il resta longtemps immobile, s'occupant à rassembler ses forces pour la grande et décisive bataille qu'il allait livrer. Il passait toutes ses troupes en revue; elles étaient sous les armes, rangées en bon ordre, la baïonnette au bout du fusil, et leur discipline lui présageait la victoire. Un peu avant neuf heures, il descendit d'un pas ferme dans la salle à manger; il était pâle, mais calme. Sa soeur ne tarda pas à le rejoindre. On sonna la cloche du déjeuner, miss Rovel ne parut pas. "Elle sera restée endormie," dit Mlle Ferray, et aussitôt elle monta pour l'appeler. L'instant d'après, Raymond l'entendit pousser un cri. Il gravit l'escalier quatre à quatre,—l'appartement de Meg était vide, une lampe achevait de brûler sur la cheminée, et le lit n'avait pas été défait. Raymond éclata de rire et s'écria: "Voilà ce que vaut la parole d'une femme!" Puis il courut comme un furieux dans la chambre de Paméla; elle était vide aussi. Il manda le jardinier. Celui-ci ne savait rien touchant miss Rovel, mais il rapporta que, la veille au soir, comme il allait fermer la porte de la cour, la négresse avait passé devant lui en lui criant au passage qu'elle ne voulait pas demeurer une heure de plus dans une maison d'où on l'avait chassée, qu'elle enverrait le lendemain chercher ses nippes. Sur ces entrefaites, Mlle Ferray apprenait de sa chambrière qu'en entrant le matin dans le salon elle avait été surprise de trouver une fenêtre ouverte et un volet entre-bâillé. Elle appela son frère pour lui communiquer ce renseignement. Il était déjà parti, n'ayant au coeur qu'un désir et dans la tête qu'une pensée,—possédé, corps et âme, par l'aveugle et irrésistible besoin de tuer quelqu'un.
XI
Avant de s'adresser à la police pour lui donner le signalement des deux fugitifs et réclamer son assistance dans leur recherche, Raymond eut l'idée de passer à l'hôtel des Bergues; il se pouvait faire qu'il y recueillît quelques informations utiles. Il éprouva dans cette conjoncture que la certitude du malheur produit une sorte d'apaisement. Il était presque calme en se présentant à l'hôtel, où, à peine eut-il prononcé le nom du prince, le portier lui répondit: "Second étage, juste en face de l'escalier. Le prince est chez lui.
—En vérité? reprit Raymond, qui eut peine à dissimuler sa vive surprise; ayez l'obligeance de vous en assurer."
Le portier sortit de sa loge, appliqua tour à tour sa bouche et son oreille à l'extrémité d'un cordon acoustique, et revint en disant:
"Le prince est occupé à déjeuner dans sa chambre, il ne peut recevoir.
—J'ai une nouvelle pressée à lui annoncer, répliqua Raymond, je suis certain d'être reçu."
Et, grimpant lentement l'escalier, en vingt sauts il atteignit le second étage, où il se heurta contre un sommelier qui lui dit: "C'est monsieur qui désire voir le prince Natti? Il a fait défendre sa porte."
Raymond le poussa par les épaules en lui criant: "Allez porter ma carte." Une seconde après, il entendit une voix d'un beau timbre qui disait avec un accent italien: "Assurément, faites entrer."
Il entra. Le prince était seul, absolument seul, et achevait de déjeuner; Raymond constata qu'il n'y avait sur la nappe qu'un couvert. Soit philosophie naturelle, soit l'effet d'une agréable digestion, le beau Sylvio se trouvait dans cette heureuse disposition d'esprit qui fait porter légèrement le poids d'une conscience chargée et mépriser les cas fortuits. Aussi parut-il prendre sans effort son parti d'une visite qui lui promettait peu d'agrément; il fit bon visage à Raymond et lui avança un fauteuil avec beaucoup de civilité.
"Prince, est-il besoin que je vous explique le motif de ma visite? lui demanda Raymond en s'asseyant.
—A la rigueur, je pourrais le deviner, répondit-il avec aménité; cependant je suis curieux d'entendre votre explication.
—Fort bien, monsieur, je suis venu vous de mander compte…
—Vous savez donc tout? interrompit-il.
—Depuis hier soir. Miss Rovel m'avait fait la grâce de me montrer votre lettre."
Sylvio laissa échapper une exclamation de colère; puis, s'étant dit apparemment que le sage doit s'attendre et se résigner à tout: "Si vous venez me faire des reproches, reprit-il, je m'empresserai de reconnaître que je me suis comporté comme un sot ou comme un fou,—le mot que vous préférerez sera celui qui me conviendra;—toutefois je tiens à vous faire remarquer que l'intention n'a jamais été réputée pour le fait. Si vous vous proposez d'exiger de moi un engagement pour l'avenir, je me hâterai de le prendre, car je suis bien dégoûté de ma sottise ou de ma folie. Enfin, si vous désirez tout simplement vous donner la satisfaction de me plaisanter sur ma déconfiture, eh! mon Dieu, quoique d'habitude je n'aie pas l'humeur endurante, je me soumettrai à mon sort, que j'ai mérité, et peut-être finirai-je par rire de bon coeur avec vous."
Raymond, éperdu d'étonnement, se demanda ce que signifiait cet étrange discours et si le prince Natti était le plus consommé des comédiens, tant il semblait parler de bonne foi. Ne sachant à quoi s'en tenir, le tuteur de miss Rovel résolut d'avancer pas à pas, la sonde à la main. —"Est-il possible, prince, reprit-il d'un ton narquois, qu'un homme tel que vous ait à se plaindre de la destinée? Se peut-il bien qu'il ait rencontré des résistances sur lesquelles il ne comptait pas?
—Et sur lesquelles, interrompit Sylvio, j'avais le droit de ne pas compter. La conduite de miss Rovel, poursuivit-il, me dispense de garder aucun ménagement et me met à l'aise pour vous apprendre qu'il y a peu de jours encore elle avait donné à ma stupide entreprise tous les encouragements imaginables. Tout était arrêté, concerté entre nous,—je n'ai pas l'habitude d'enlever les femmes malgré elles.—Un scrupule subit lui est venu, je ne crois pas à ses scrupules. Votre pupille, monsieur, est une satanée coquette, vous m'obligerez en le lui disant de ma part."
Ces dernières paroles furent prononcées sur un ton de dépit si amer qu'il n'était plus permis de croire que le beau Sylvio jouât la comédie. Raymond demeura convaincu que non-seulement il n'avait pu pousser sa victoire jusqu'au bout, mais que son entreprise avait échoué dès le premier pas, que miss Rovel s'était ravisée, que l'enlèvement n'avait pas eu lieu. Que s'était-il passé? Il mourait d'envie de le savoir. Cachant le trouble qui le dévorait: "Je vous promets, dit-il d'un air enjoué, de transmettre fidèlement votre message; mais vos griefs contre ma pupille sont-ils aussi sérieux qu'il vous plaît de le dire? Les scrupules sont de son âge et ne durent guère. Ne vous a-t-elle point donné d'espoir pour l'avenir? Ne vous a-t-elle pas laissé entrevoir qu'elle vous aime, et que tôt ou tard sa conscience sera de meilleure composition?"
Sylvio fronça ses noirs sourcils. "Je vous ai donné, monsieur, la permission de vous moquer de moi, répondit-il, mais il me semble que vous en abusez.
—Point du tout, vous vous méprenez sur mes sentiments. Je suis plein de sympathie pour votre malheur, d'autant qu'il a dû être fort sensible à un homme qui n'a jamais trouvé de cruelles."
Le prince reprit sa belle humeur: "En bonne foi, il m'est impossible de me fâcher; ma mésaventure a un côté si gai!… Monsieur, en présentant mon compliment à miss Rovel, veuillez lui dire que vous m'avez trouvé fort résigné à ma disgrâce; peut-être aurais-je été capable de l'épouser, et voilà un malheur qui eût manqué absolument de gaîté. Que s'il me reste quelque regret, je sais le moyen de m'en guérir. On m'a dit qu'il y avait un tripot célèbre à Saxon, qui n'est pas loin d'ici; c'est là que dès aujourd'hui j'achèverai de me consoler. D'où je conclus que je suis content, que vous l'êtes aussi, et que nous n'avons plus rien à nous dire."
A ces mots, il salua Raymond, comme pour l'engager à prendre congé de lui; mais Raymond ne lui rendit point son salut. Depuis deux minutes, il tenait ses yeux braqués sur la glace qui surmontait la cheminée, et dans laquelle il se passait quelque chose d'intéressant. Il y avait à l'autre bout de la chambre un petit garde-manteau à chevilles, masqué par une tenture en tapisserie. Ce rideau se réfléchissait dans la glace, et à deux reprises Raymond avait cru le voir osciller légèrement.
"Prince, dit-il, avant que je parte, un mot encore de grâce! Qu'avez-vous caché avec tant de soin derrière cette tapisserie?"
Par un mouvement instinctif, le prince Natti courut se placer entre le garde-manteau et Raymond. "Vous êtes trop curieux, répondit-il avec hauteur; que vous importe?"
Raymond sentit tout son sang affluer à son coeur. Il ne pouvait plus douter que l'effronterie de ce Lovelace napolitain n'eût cherché à lui donner le change; Meg était là, derrière le rideau, à deux pas de lui. Il serait mort de honte si, en présence de la déloyale créature qui l'entendait, sa colère eût trahi son amour. Elevant la voix pour qu'elle portât jusqu'au bout de la chambre, il reprit avec une glaciale ironie: "Monsieur, tirez ce rideau, je serais heureux de présenter mes hommages l'honnête et charmante personne que vous avez enlevée cette nuit.
—Vous êtes donc sorcier? s'écria Sylvio d'un ton aigre-doux.
—Convenez, poursuivit Raymond, que vous m'en imposiez tout à l'heure, que vos desseins n'ont point rencontré de résistance, que cette nuit a été la plus heureuse de votre vie, qu'aucun sot scrupule n'est venu troubler ou retarder vos plaisirs.
—Je conviens, répondit-il, que vos ironies m'agacent furieusement les nerfs et que je vais me fâcher."
Sa belle humeur prévalut encore sur son dépit, et il ajouta en souriant: "A vous parler franc et net, on m'a tout offert, mais Je vous prie de croire que j'ai tout refusé.
—Prince, tirez donc ce rideau, répéta Raymond; je voudrais voir le visage que fait en vous écoutant l'innocente créature que vous avez enlevée cette nuit.
—Au préalable, vous entendrez l'histoire véridique de ma bonne fortune, reprit Sylvio, car le mieux est de se donner soi-même les étrivières, on y met plus de formes. Après deux heures de mortelle attente, j'étais furieux et transi de froid. Je donne l'ordre à mon cocher de regagner la ville. Au même instant, je crois ouïr une voix et un piétinement précipité. Le coeur me bondit, j'ouvre la portière, je m'élance, je presse amoureusement dans mes bras l'idole de mon âme qui venait me consoler de ma longue faction;… mais, voyez un peu les bizarreries du coeur! La lanterne de la voiture ayant jeté un pâle rayon sur son visage, il me vint un repentir, je sentis se calmer mes transports, mon amour se changea subitement en un saint respect, ce qui n'empêcha pas cette innocente créature, comme vous l'appelez, de s'installer sur mes coussins en me disant: "J'y suis, j'y reste…" Je vous la donne, monsieur, pour une tête de fer, qui a le sang chaud et les passions vives.
—Et vous la méprisez assez, s'écria Raymond, pour raconter cette histoire devant elle?
—Pourquoi la mépriserais-je? répliqua-t-il avec étonnement. Votre vocabulaire est singulier; qu'a donc à voir le mépris là dedans?"
Pour toute réponse, Raymond serra les poings et s'avança d'un pas vers le garde-manteau. Le prince lui barra le passage. "Promettez-moi, lui dit-il, que vous ne porterez pas la main sur elle. Vous lui faites une peur affreuse, elle prétend que vous seriez capable de la tuer.
—Moi, la tuer! repartit Raymond avec un ricanement sarcastique. Vous vous moquez. Lady Rovel l'avait confiée à ma garde, je dois à lady Rovel compte de son dépôt, et il n'en sera pas autre chose." Il ajouta d'un air impérieux: "Prince, faut-il que je vous la reprenne de force, ou consentez-vous à me la rendre?
—Tout de bon, vous me demandez de vous la rendre?
—Je vous l'ordonne.
—Et que ne parliez-vous, monsieur! Le ciel vous bénisse et vous récompense! je vous obéirai de grand coeur, et à l'instant même, et dix fois pour une, car croyez que cette beauté ingénue est ici malgré moi, et que la continence de Scipion n'est rien au prix de la mienne. Interrogez-la plutôt, qu'elle vous dise s'il n'est pas vrai que je l'engageai chaleureusement à retourner à l'Ermitage, qu'elle protesta de son intention de ne jamais me quitter, de me suivre au bout du monde, que, saisi d'épouvante, je sautai par la portière et cherchai mon salut dans une fuite essoufflée, mais qu'à peine étais-je ici, à peine me croyais-je à l'abri de ses charmes dangereux, elle a surgi devant moi comme un fantôme. Par où est-elle entrée? Par la fenêtre, par la cheminée, par le trou de la serrure? Je n'en sais rien, les sylphides ne connaissent point d'obstacles."
Et, pirouettant sur ses talons, il s'écria: "Déité miséricordieuse, bonté consolatrice, sortez de votre retraite, je vous suis caution que le farouche moraliste qui vous réclame ne touchera pas à un seul de vos cheveux."
En dépit de cette promesse rassurante, la déité demeura blottie dans son coin, et pour mieux se dérober aux regards, attirant à elle le rideau, elle tâcha de s'en envelopper. Par malheur, son action fut si impétueuse que la tringle céda, la tapisserie glissa jusqu'à terre, et les yeux étonnés de Raymond virent apparaître dans le désordre d'une tenture un front couleur de suie, un nez camus, et tout le visage de la plus romantique des négresses.
Il resta bouche béante, comme pétrifié; après quoi il fut pris d'un accès d'homérique hilarité et d'un éclat de rire nerveux dont il ne pouvait plus se rendre maître. Il regardait tour à tour le prince et Paméla, il grillait du désir de les embrasser l'un et l'autre.
"Pour le coup, votre gaîté passe les bornes, lui dit Sylvio en retroussant sa moustache, mes oreilles commencent à s'échauffer. Faites-moi le plaisir d'emmener au plus vite cette moricaude dont la vertu vous est si chère.
—Tout considéré, lui répondit Raymond en reprenant son sérieux, je me ferais une conscience de vous en priver. Dans un cas pareil au vôtre, cette moricaude a su consoler M. de Boisgenêt, de qui la sage philosophie me paraît digne d'être proposée en exemple. Au demeurant, si vous craignez que vos amis de Florence ne s'égaient comme moi à vos dépens, rassurez-vous, prince, vous pouvez compter sur mon absolue discrétion."
Et à ces mots, avant que Sylvio se fût mis en mesure de l'en empêcher, il gagna la porte, l'ouvrit précipitamment, s'élança dans l'escalier, le descendit à toutes jambes. Il prit un fiacre sur le quai et s'achemina vers l'Ermitage en recommandant au cocher de brûler le pavé. Après avoir vidé les arçons, son âme s'était remise en selle; il était heureux, gaillard, sûr de son fait. Il semonçait son imagination, lui reprochait sa ridicule erreur, ses effarements et sa démence; elle se confondait en excuses. Quand l'esprit est monté à ce ton, il trouve des explications à tout, même à un lit qui n'est pas défait, même à un volet qu'on avait fermé et qui s'est rouvert on ne sait comment. Raymond tenait pour avéré, pour constant, que la première personne qu'il allait rencontrer à l'Ermitage serait Meg, qu'elle s'était donné le plaisir de l'alarmer, qu'elle avait voulu mettre sa confiance à l'épreuve. Il se promettait de lui laisser ignorer les affres qu'il venait d'éprouver et de l'aborder avec un front serein; il se flattait d'y réussir, car il était fier de l'empire qu'il avait su prendre sur lui-même. Il sortait de l'hôtel des Bergues non-seulement sans avoir étranglé personne, mais encore sans avoir trahi ses angoisses, ni laissé échapper une parole qui pût compromettre sa pupille. La satisfaction que lui inspirait sa conduite se joignant à la certitude que miss Rovel n'aimait pas le prince Natti, il était disposé à se réconcilier avec l'univers, à confesser qu'il y avait un malentendu au fond de sa longue dispute avec la vie.
Il n'était plus qu'à dix minutes de l'Ermitage quand il vit accourir à lui un exprès qu'on venait de détacher à sa recherche. Il tenait deux lettres à la main; Raymond s'en saisit, il lui prit une sueur froide en lisant la première. Elle était de sa soeur, et l'écriture en était tremblée. Mlle Ferray lui mandait dans un style un peu décousu que miss Rovel ne s'était pas encore retrouvée, qu'on avait lieu de croire qu'elle avait exécuté son évasion dans les premières heures de la nuit, qu'elle était probablement sortie par l'une des fenêtres du salon, qu'elle avait pris son chemin à travers le verger. On venait de découvrir dans le bois une voilette accrochée à des broussailles et sur le ruisseau une planche qui avait dû servir de pont à la fugitive. Un fermier du voisinage affirmait que, revenant de la ville entre onze heures et minuit, il avait aperçu un jeune homme et deux chevaux embusqués près d'un bouquet d'arbres. Après avoir communiqué à son frère ces fâcheuses nouvelles, Mlle Ferray l'exhortait à ne point trop s'alarmer. "Nous faisons un mauvais rêve, lui écrivait-elle, mais on n'est jamais resté au milieu d'un rêve." Elle avait rouvert sa lettre pour ajouter en apostille qu'un commissionnaire venait d'apporter un pli, qu'elle s'était permis de l'ouvrir et se hâtait de le lui envoyer, qu'il y trouverait le mot de l'énigme, et qu'elle le conjurait de ne prendre aucune résolution avant d'en avoir conféré avec elle.
Le billet renfermé dans ce pli était ainsi conçu: "Monsieur, les apparences sont contre moi; mais après ce qui s'était passé entre nous, ce que j'ai fait, j'avais le droit de le faire. Ma conscience est tranquille, car mes intentions sont irréprochables. Aussi ne puis-je prendre mon parti d'avoir l'air de fuir devant vous. Je suis à Thonon; je m'y arrêterai vingt-quatre heures, et s'il vous plaisait de venir m'y rejoindre, je m'empresserais de vous donner toutes les explications que vous pouvez désirer. Votre obéissant serviteur,
"Gordon. "
Cette lettre et cette signature firent sur Raymond l'effet que produit le rouge sur le taureau. Il demeura stupide d'étonnement et de fureur, cloué sur place, un brouillard sur les yeux, se demandant où il était, de quoi il s'agissait, ce qu'il faisait au milieu d'une grande route, pourquoi il tenait un papier à la main. Il retrouva enfin le fil de ses idées; il lui parut prouvé qu'il était Raymond Ferray, que sa pupille s'était enfuie et qu'il perdait un temps précieux, attendu qu'il avait une affaire pressante à régler, qui était de rejoindre à Thonon M. Gordon et de lui expliquer poliment qu'il désirait se couper la gorge avec lui. Il s'aperçut aussi qu'il y avait à deux pas de là une voiture immobile, laquelle était attelée de deux chevaux, et un cocher qui l'observait attentivement, ne sachant à qui il en avait. L'interpellant d'un ton brusque, il lui fit prendre l'engagement de ne point ménager ses bêtes et de le conduire en trois heures à Thonon. Il ordonna ensuite à l'exprès de retourner auprès de sa soeur, de l'avertir qu'il ne rentrerait à l'Ermitage que dans la soirée. Cela dit, il venait de remonter dans son fiacre; le cocher brandissait déjà son fouet, quand une autre voiture arriva de Genève, brûlant le pavé. Elle s'arrêta subitement, et Raymond se trouva en présence de lady Rovel et du marquis de Boisgenêt.
Leur brouille n'avait pas duré. Après s'être retiré fièrement dans sa tente, M. de Boisgenêt avait regretté son coup de tête. Ses ressentiments s'étant apaisés, l'appétit lui était revenu. Il était aussi alléché de Meg que pouvait l'être Mirette du plus croquant des massepains; il pensait à elle comme à une friandise délicieuse, et son amour-propre piqué au vif avait juré qu'il s'en passerait la fantaisie. Aussi bien estimait-il que miss Rovel était non-seulement un morceau de roi, mais une superbe affaire. Il croyait lire dans les étoiles que les destins avaient voué lady Rovel à une fin prématurée, qu'ils ne lui donneraient pas le temps d'écorner sa fortune, qu'elle serait ravie à la tendresse de son gendre par une catastrophe prochaine, soit qu'elle se laissât choir au fond de quelque glacier ou qu'elle succombât à l'un de ces innombrables accidents qui accompagnent la recherche de l'homme idéal. Bref, M. de Boisgenêt avait fait ses soumissions et multiplié les démarches pour rentrer en grâce. Il était persévérant; après bien des pas perdus, il réussit à prendre lady Rovel dans sa bonne lune et obtint miséricorde. Quand il y va de leur intérêt, les sots deviennent lucides. Lady Rovel lui ayant confié ce qu'elle avait tu à tout le monde, à savoir que Meg était retournée chez son tuteur, le marquis mit son étude à lui persuader, par d'habiles et incessantes insinuations, que M. Ferray était secrètement amoureux de sa pupille, qu'elle-même en tenait pour son tuteur, et que la renvoyer à l'Ermitage c'était proprement la jeter dans la gueule du loup. A force d'entendre le holement de cette chouette, lady Rovel avait pris l'alarme. Elle avait toujours La Mecque sur le coeur; ne pouvant supporter l'idée qu'on se fût permis de la jouer, elle était partie sur-le-champ pour Genève, et elle se rendait à l'Ermitage dans le dessein de réclamer sa fille et de la ramener dans les vingt-quatre heures à Florence.
Elle n'eut pas plus tôt aperçu Raymond qu'ayant mis pied à terre, elle courut à lui, la foudre dans les yeux, et le tirant à l'écart, après qu'elle eut fait signe à M. de Boisgenêt de venir les rejoindre: "Monsieur, s'écria-t-elle, vous m'avez indignement trompée.
—Comment cela, madame?
—Vous m'aviez juré que ma fille vous était parfaitement indifférente.
—C'est l'exacte vérité, aujourd'hui encore plus qu'hier.
—A d'autres, je vous prie; vous êtes amoureux d'elle, c'est M. de Boisgenêt qui le dit.
—M. de Boisgenêt est le plus pénétrant des devins. J'aime votre fille autant que je l'estime.
—Et vous êtes parvenu à vous faire aimer de cette éventée; c'est encore M. de Boisgenêt qui l'affirme.
—Cette éventée, répondit-il, en tient si fort pour moi, qu'elle a pris cette nuit la clé des champs."
Lady Rovel fit deux pas en arrière. "Que me chantez-vous là? s'écria-t-elle.
—Je suis désolé, madame, que ma chanson ne vous revienne pas; mais j'ai l'honneur de vous répéter que je partais à la poursuite de votre fille, qui s'est fait enlever cette nuit par un aventurier.
—Comment se nomme cet insecte?
—Cet insecte, madame, c'est un M. Gordon qui n'a pas le bonheur d'être connu de vous, et je ne perdrai pas mon temps à vous faire son portrait.
—Et vous ne l'avez pas encore fait arrêter! lui dit-elle d'un ton méprisant.
—Le mal est que j'ignorais, il y a deux minutes encore, où M. Gordon avait jugé à propos de diriger ses pas.
—Il y a deux minutes que vous le savez, et vous ne me l'avez pas encore dit!
—Si vous daigniez me laisser parler, madame, je vous apprendrais que votre fille est à Thonon.
—Et pousserez-vous l'obligeance jusqu'à m'expliquer où est Thonon?
—Sur le bord du lac Léman, à quelque trente kilomètres de Genève."
Après un court silence, elle reprit: "Vous êtes le premier coupable, monsieur. Quand on a la manie, la rage de se faire tuteur, on tâche d'acquérir les qualités de l'emploi, et quand on demande à prendre une jeune fille sous sa garde, on se donne la peine de la garder.
—C'est un honneur, madame, que je ne me souviens pas d'avoir recherché; dans ma simplicité, je croyais l'avoir subi à mon corps défendant.
—N'est-ce pas vous qui m'avez empêchée de marier Meg à M. de Boisgenêt? Si ce mariage s'était fait, je n'aurais plus à m'occuper d'elle, et ce serait au marquis de courir après… comment l'appelez-vous? après M. Gordon."
Le marquis fit une modeste inclination de tête pour témoigner combien ce regret le touchait.
"Ah! sur ce point, reprit Raymond, je dis humblement mon peccavi, madame. Je reconnais que j'ai eu le plus grand tort de m'opposer à un mariage si bien assorti; dès que vous serez rentrée en possession de votre fille, je vous supplierai de la donner bien vite à M. de Boisgenêt, et j'applaudirai des deux mains à cet heureux dénoûment."
Ce petit colloque avait répandu un seau d'eau froide sur la passion de M. de Boisgenêt. Sa prudence entra en pourparlers avec son amoureux penchant, lui déclara qu'il lui avait déjà coûté bien cher, qu'il n'était pas dans ses moyens de lui faire de plus grands sacrifices, qu'elle entendait arrêter les frais. Apostrophant Raymond du ton le plus aigre: "Monsieur, lui dit-il, vous êtes fort obligeant; mais, s'il me plaît de me marier, je me marierai quand et comme il me plaira.
—Et puisque c'est Meg qui vous plaît, reprit soudain lady Rovel, c'est Meg qu'il vous plaira d'épouser.
—Permettez, madame, répondit-il; à nouveaux faits, nouveaux conseils, et certains événements donnent à penser à un homme de sens.
—Qui vous défend d'y penser? Je vous prie seulement de vous souvenir que vous avez recherché, sollicité, mendié la main de ma fille.
—Eh! madame, je n'avais pas prévu M. Gordon, et je vous confesse que ce M. Gordon me refroidit un peu.
—Il produit sur moi l'effet directement contraire, répliqua-t-elle, il ravive mon désir de marier Meg; vous me l'avez demandée, je vous l'accorde.
—C'est trop de bonté; mais plus je réfléchis…
—Vos réflexions sont parfaitement impertinentes, interrompit-elle, et vous criez comme un aigle pour bien peu de chose. De quoi s'agit-il après tout? D'une escapade; malgré les apparences, Meg est une ingénue.
—Merci de ma vie! s'écria-t-il, une ingénuité qui va passer la nuit à Thonon avec un monsieur me paraît la plus dégourdie du monde, et voilà une marquise de Boisgenêt qui en a dans l'aile.
—Marquis, vous l'épouserez, cria-t-elle du haut de sa tête, vous en serez quitte pour prendre vos précautions et défendre votre porte à tous les Gordons à venir.
—Dieu les bénisse! madame, mais le premier en date de tous les Cordons, celui qui est à Thonon, il n'est pas à venir, que je sache; il est d'une effrayante réalité; je ne peux empêcher ce Gordon-là d'être arrivé, et c'est un Gordon que je ne me soucie pas de prendre à mon compte. Serviteur! je n'épouserai point."
Lady Rovel se retourna vers Raymond: "Monsieur, lui dit-elle, vous êtes le mauvais génie de ma maison, et je mets sur votre conscience le refus de M. de Boisgenêt. Si vous êtes un homme de coeur, vous vous battrez avec lui pour le contraindre d'épouser Meg.
—Je n'en ferai rien, répondit Raymond. Je consens à courir après votre fille; si je parviens à vous la rendre, M. de Boisgenêt l'épousera ou ne l'épousera pas. La seule chose certaine est que dès demain ma mémoire sera nette de son souvenir, et malavisé qui se permettrait de prononcer son nom devant moi."
Là-dessus il courut à sa voiture, y remonta lestement, donna l'ordre à son cocher de fouetter à tour de bras ses chevaux, et, mettant cap au vent sur M. Gordon, il partit sans s'inquiéter si lady Rovel le suivait.
La route qui conduit de Genève à Thonon traverse un beau pays; elle a vue d'un côté sur les Alpes, de l'autre sur le plus admirable des lacs. On croira sans peine que Raymond ne vit ce jour-là ni le lac ni les Alpes. Cependant il ne s'ennuya point en chemin, il avait de quoi s'occuper. Tantôt il vouait une fois de plus une haine implacable à toutes les femmes, à leurs déloyautés, à leurs perfidies, à leurs artifices empoisonnés; il maudissait ces roseaux qui percent et déchirent la main assez folle pour s'y appuyer. Tantôt il se félicitait d'être à jamais guéri; il pouvait évoquer impunément l'image de Meg, se souvenir sans péril de sa beauté; il s'était retrempé dans le mépris, autre Styx dont les eaux noires et fangeuses, mais salutaires, rendent invulnérable le coeur qui s'y baigne. A la vérité, il lui arrivait par intervalles de se dire que, si un soir, dans une bibliothèque, il eût cédé à l'entraînement de sa passion, peut-être une âme de dix-huit ans se fût donnée à lui pour toujours et sans réserve. Il repoussait bien vite cette vision avec horreur; il se répétait cent et cent fois que miss Rovel n'était que duplicité et mensonge, pour un peu il se serait mis à la portière et aurait crié aux passants: "Honnêtes gens, gardez-vous de l'aimer, elle ferait de votre vie un enfer!" Il souhaitait qu'elle adorât son ravisseur afin de la mettre au désespoir en le tuant, car il avait décidé qu'il le tuerait, qu'il ne pourrait respirer à l'aise qu'après s'être vengé, que, si grand que paraisse le monde, il était trop étroit pour contenir un Gordon et Raymond Ferray. A ce propos, il se rappelait avec complaisance qu'un jour, en Arabie, accosté par des Bédouins dont les intentions étaient douteuses, et désirant les tenir en respect, il avait déchargé sur un caillou, à quarante pas de distance, deux coups de son revolver et qu'il avait mis deux balles dans le blanc.
Quand on a dans la tête un si grand roulis de pensées, on peut aller de Genève à Thonon sans s'ennuyer un instant, et, quelle que fût son impatience d'arriver, Raymond ne songea point à se plaindre de la longueur du chemin.
XII
Après le départ de Raymond, lady Rovel sans désemparer avait livré un nouvel assaut à M. de Boisgenêt. Reprenant sa démonstration, elle lui prouva par les raisons les plus concluantes que le premier de ses devoirs était de la décharger pour toujours du pénible soin de garder sa fille, qu'il avait été mis au monde tout exprès pour cela, qu'un homme d'honneur tient à remplir sa destinée, qu'un homme sérieux ne se ravise pas, et qu'un homme d'esprit voit les choses de haut, méprise les détails et la bagatelle d'un enlèvement, que partant il épouserait Meg aussitôt que son sot tuteur l'aurait reprise à M. Gordon, qu'elle entendait que cette affaire fût réglée avant le coucher du soleil, et qu'à cet effet il aurait l'honneur de l'accompagner dans l'instant même à Thonon. Le marquis se défendit du bec et des ongles; elle se mit en colère, il s'emporta, et, renonçant à ménager ses termes, il repartit que la marchandise était trop avariée pour trouver marchand, qu'il en abandonnait sa part, que certains dévoûments dépassaient son courage, et qu'il n'admettait pas qu'on le prît pour un Dandin. Elle rompit à jamais avec lui, et ordonna à son cocher de la conduire à Thonon. Celui-ci, craignant que son cheval un peu poussif ne pût fournir une si longue carrière, lui représenta qu'elle ferait plus agréablement sa route par eau. Plantant là le marquis, elle se fit ramener à Genève, où elle avisa en arrivant sur le quai un bateau à vapeur qui chauffait; elle s'y embarqua.
Quand le bateau fut sorti du port, lady Rovel, debout à l'arrière, la main posée sur le bordage, le front penché vers l'eau, s'abandonna au courant de ses tristes pensées, et laissa son esprit s'en aller à la dérive. Le chagrin que lui causait l'équipée de sa fille fit bientôt place à un mélancolique retour sur elle-même. Elle se remémora son passé, les longues erreurs de son odyssée au travers du monde, elle fit le dénombrement de ses illusions, vit défiler devant elle le visage de tous les hommes qui l'avaient abusée par une ressemblance de famille avec ses songes. De tant de vaines expériences, que lui restait-il? Un vide insupportable et le mépris de ce qu'elle avait aimé. Si le passé l'écoeurait, l'avenir lui donnait le frisson. Elle avait perdu jusqu'au pouvoir de se tromper; une voix funèbre lui criait: Ne cherche plus rien, car il n'y a rien.
Elle regarda des oiseaux blancs qui rasaient la surface de l'eau, où ils pourchassaient quelque invisible proie; tour à tour ils remontaient brusquement dans l'air, ou plongeaient derechef et glissaient entre deux lames, renouvelant sans se lasser leurs poursuites et leurs ébats. Elle contempla aussi le déferler monotone des vagues, brisant sur le rivage, et, après s'être retirées avec un bruit creux, rapportant leurs volutes blanchissantes à la grève éternellement amusée de leur murmure et de leur écume. Elle comparait tristement les infatigables persévérances de l'oublieuse nature, qui se répète à jamais sans ennui, et la sombre destinée d'une âme humaine, quand, parvenue à l'âge où l'on se détrompe de la vie, elle ressent à la fois l'impuissance de rien entreprendre et une mystérieuse horreur d'avoir fini. Elle se prenait alors en pitié, accusait le sort jaloux qui lui refusait le bonheur toujours recommençant des vagues et des mouettes. Ayant relevé la tête, elle jeta un coup d'oeil de mépris sur les Alpes, sur leurs pitons, sur leurs coupoles d'argent. Elle décida que le Mont-Blanc n'était qu'une taupinière, que le monde est une méchante boîte où l'on étouffe, et que le ciel en est le couvercle.
Comme elle venait de se retourner et qu'elle laissait ses regards errer dans le vide, elle vit s'avancer sur le pont un homme encore jeune qu'il lui souvint d'avoir rencontré quelque part, figure pâle, expressive, éclairée par de grands yeux bruns d'une beauté mystique, lesquels, à force de voyager dans le ciel, avaient pris la terre en dédain. Ayant feuilleté les poudreux registres de sa mémoire, lady Rovel y retrouva le nom du missionnaire wesleyen qui l'été précédent l'avait haranguée sur les bords du lac de Lucerne, et qu'elle avait interloqué par un sourire. Il était là, devant elle. A sa vue, elle sentit quelque chose remuer dans son coeur. Certaines rencontres laissent en nous des traces plus profondes que nous ne pensons; notre âme à son insu en conserve le souvenir, il y germe, il y grandit. Où il n'était tombé qu'un gland, on s'étonne de trouver un chêne, le gland s'était enfoncé silencieusement dans la terre, et ce qui en est sorti suffit pour donner de l'ombre à toute une vie.
Ce missionnaire wesleyen, qui s'appelait M. Glover, avait passé plusieurs années en Sénégambie; il y avait évangélisé les Mandingues et converti secrètement la soeur du roi de Saloum. Sa santé s'était détruite par l'excès des fatigues et l'influence d'un climat funeste; il était venu la refaire en Europe et se proposait de repartir avant peu pour l'Afrique. Il n'eut pas besoin de considérer deux fois lady Rovel pour la reconnaître. Sa première mésaventure lui prêchant la prudence, il ne l'aborda point. Quel ne fut pas son étonnement de la voir venir à lui! Elle lui fit signe de la suivre et l'emmena dans la cabine, où ils furent longtemps tête à tête.
Là, sans préambule, elle répandit son âme dans celle du missionnaire. Elle lui dit ses chagrins, ses déconvenues, ses dégoûts, ses pensées dévorantes, la profonde misère de son coeur, monarque changé en mendiant et dont la pourpre n'était plus qu'un haillon. Le vaillant chasseur de consciences, toujours à l'affût et ardent à la proie, tressaillit d'une sainte allégresse; il loua le ciel de ce que le noble gibier qu'il avait manqué une fois venait se présenter de nouveau à portée de son fusil. Ce n'est pas que M. Glover, à l'exemple d'un janséniste célèbre, attachât un prix particulier à la conquête des âmes logées dans de beaux corps; mais la gloire de convertir une pécheresse qui avait rempli l'Europe du fracas de ses aventures était propre à tenter son zèle et son ambition.
Il avait l'éloquence que donne la parfaite sincérité; dans cette conjoncture, il se surpassa lui-même. Après avoir représenté à sa pénitence la vanité du monde, le néant de ses grandeurs et de ses plaisirs, il lui insinua que l'ennui dont elle était consumée était un avertissement du ciel, qui réclamait son coeur et seul pouvait le remplir; il lui exposa le mystère de la grâce, les détours qu'elle fait pour s'emparer des âmes perdues, ses artifices, ses ruses, ses violences, ses inépuisables attentions, la paix et les délices qu'elle réserve à ses élus. Lady Rovel fut saisie, troublée par les tableaux qu'il lui faisait, par les abondances de sa parole et de son coeur. Il sentit qu'elle était à demi vaincue, que l'aiguillon divin avait pénétré dans le vif; il redoubla d'efforts pour enfoncer le trait. Il avait trop de candeur pour démêler exactement ce qui se passait en elle. Si elle subissait les atteintes de son éloquence, elle ne laissait pas d'être touchée aussi de sa jeunesse, de l'éclat humide et velouté de ses yeux, de la beauté particulière qu'imprimait à ce pâle visage une dévotion un peu romanesque.
Quelques passagers étant survenus, la conversation changea de thème. M. Glover répondit avec obligeance aux nombreuses questions que lui adressa lady Rovel touchant sa vie et ses lointains voyages. Il lui raconta la Sénégambie, ses fatigues, ses campagnes, cette princesse mandingue qu'il se flattait d'avoir gagnée à l'Evangile, son impatience de retourner en Afrique pour y consommer son oeuvre. A ces récits, l'imagination de lady Rovel s'enflamma. Des forêts de baobabs, l'arbre à beurre, d'immenses savanes où errent des troupeaux d'éléphants et de sangliers, des sérails noirs, des nègres dansant au son du tambourin, des moeurs étranges, des hasards, tout cela s'entremêlait dans son esprit avec les mystères de la grâce, la paix des élus et les félicités d'une conscience régénérée. Il lui parut que toutes ces idées assez disparates s'accordaient fort bien ensemble, que la Sénégambie est l'endroit du monde qui ressemble le plus au paradis, et un éclair d'espérance brilla devant ses yeux. S'étant informée quel homme était le roi de Saloum et s'il avait quelque velléité de devenir chrétien, M. Glover lui répondit que ce despote rébarbatif ferait incontinent décapiter ses quatre cent mille sujets, s'il pouvait les soupçonner de fausser compagnie à leurs fétiches ou à Mahomet. Le portrait qu'il lui fit du personnage acheva de griser lady Rovel. Ce coupe-tête africain lui apparut entouré d'un nimbe et de tout le prestige d'une imposante majesté. Elle décida que l'honneur de le convertir lui était réservé, qu'elle venait de déchiffrer enfin l'indéchiffrable secret de sa destinée, que sa beauté accomplirait ce miracle, que Dieu le voulait, que jamais prédestination n'avait été plus manifeste. Son avenir s'éclaira subitement de la plus vive lumière, et, comme Archimède sortant du bain, elle s'écria dans la plénitude de son coeur: J'ai trouvé! Dès ce moment, elle conçut la ferme résolution d'accompagner M. Glover en Sénégambie; c'était une bien autre aventure que ce ridicule voyage à La Mecque dont elle s'était sottement engouée. Elle n'osa pourtant s'en ouvrir sur-le-champ au missionnaire; elle se contenta de le remercier de tout le bien qu'il lui avait fait, lui déclara qu'elle lui confiait le soin de son âme, qu'elle entendait ne plus le quitter jusqu'à son départ. Il l'assura qu'il serait plus fier et plus satisfait d'avoir donné à Dieu lady Rovel qu'une princesse mandingue, et assurément il ne mentait pas.
Les heures s'étaient écoulées si vite dans ces émouvants entretiens que le bateau fit escale devant Thonon sans que lady Rovel s'en aperçût. Elle ne sortit de sa préoccupation qu'en arrivant près d'Evian, où descendait M. Glover, qui se proposait d'y continuer une cure d'eau. Elle se ressouvint que sa fille avait été enlevée par M. Gordon. Tout en débarquant, elle raconta ses disgrâces maternelles à son nouveau directeur, et le pria de vouloir bien l'assister de sa prudence, s'engageant à respecter ses conseils comme des oracles. Il prit une part très-vive à son chagrin, dont il lui parla en homme de sens et de coeur, et, s'étant mis à sa disposition, ils convinrent de louer une voiture et de repartir pour Thonon le plus tôt possible.
Cependant Raymond était parvenu au terme de son voyage. Il descendit à l'auberge la plus achalandée de l'endroit et s'y informa de M. Gordon. L'hôtelier, homme jovial et loquace, lui répondit qu'apparemment il entendait parler d'un gentil petit Anglais qui était arrivé dare dare au milieu de la nuit en compagnie d'une petite Anglaise jolie comme les amours, que ces deux nouveaux mariés faisaient leur voyage de noces, qu'ils paraissaient s'aimer comme des tourtereaux. Sur la fin de la matinée, la jeune étrangère était partie pour visiter des amis dans le voisinage, et après l'avoir tendrement embrassée, son jeune mari s'était rendu hors du bourg, dans un jardin dépendant de l'hôtel, où il y avait un tir au pistolet; il s'y était enfermé sous clé, et depuis deux heures il massacrait force poupées. Raymond avait rapporté d'Italie une opinion avantageuse de l'intelligence de M. Gordon; il se confirma dans son jugement en apprenant que ce perspicace insulaire employait utilement ses heures à se faire la main.
Il pria l'aubergiste de lui faire tenir à l'instant sa carte. Au bout de dix minutes, on revint lui annoncer qu'il était attendu, et on lui enseigna le chemin qu'il devait prendre. Il atteignit bientôt l'entrée d'un jardin enclos de hautes murailles. Ayant frappé à la porte, qui était fermée au verrou, elle lui fut ouverte par ce jouvenceau froid et flegmatique qu'il avait vu à la chartreuse d'Ema. M. Gordon accueillit Raymond fort civilement; mais son abord et ses manières annonçaient cette possession de soi-même qui tient un furieux à distance. Quoique Raymond eût appris de l'hôtelier que la jeune étrangère avait quitté Thonon, son premier soin fut de fureter du regard dans tous les angles du jardin.
"Vous cherchez miss Rovel? lui demanda M. Gordon avec un demi-sourire. Comment pouvez-vous supposer qu'elle soit ici? Je ne suis pas assez simple pour ne l'avoir pas mise en sûreté." Il ajouta: "Je vous attendais, monsieur; j'étais sûr que vous seriez curieux des explications que je vous ai promises.
—Vous vous trompez bien, monsieur, lui répondit Raymond, je m'en soucie fort peu.
—Alors vous êtes venu dans le dessein de me réclamer miss Rovel et dans l'espérance de me la reprendre?
—Encore moins; gardez-la, je n'y vois aucun inconvénient. Pourquoi vous donner l'air d'ignorer mes intentions? Vous les aviez devinées, témoin le travail auquel vous vous livrez dans ce jardin.
—Effectivement, il faut tout prévoir, reprit M. Gordon d'un ton posé et tranquille; mais il ne faut jamais se presser. Pour ma part, j'ai toujours tenu à savoir exactement ce que je faisais. Ainsi, monsieur, c'est au tuteur de miss Rovel que j'ai affaire dans ce moment?"
Son calme imperturbable surexcitait l'impatience de Raymond. "Trêve de discours! s'écria-t-il. Le lieu, le jour, l'heure, décidez de tout, je m'en rapporte à vos convenances; on ne peut être, je pense, plus accommodant.
—Vous le seriez davantage encore, si vous m'accordiez deux minutes d'attention. Puisque vous vous présentez ici en qualité de tuteur de miss Rovel, il me paraît qu'au lieu de nous égorger, il nous est très-facile de nous entendre. Je vous l'ai dit et je vous le répète, mes vues sont irréprochables. J'ai enlevé miss Rovel parce que je me suis convaincu que je n'avais pas d'autre moyen de l'obtenir. Elle s'est prêtée à mon projet, et, pour ne rien dire de plus, elle consent à notre mariage.
—Tout ceci, interrompit vivement Raymond, m'intéresse fort peu. Vous vous en expliquerez avec lady Rovel, qui sera ici tout à l'heure.
—En vérité? repartit M. Gordon, dont le visage manifesta pour la première fois quelque émotion, Comment se fait-il que lady Rovel…
—Vous le lui demanderez à elle-même, poursuivit Raymond, et vous lui conterez votre cas. Sûrement elle ne vous refusera pas le prix qui est dû à votre exploit, la glorieuse récompense que vous avez si vaillamment méritée. Ce ne sont point mes affaires. A Florence, vous vous êtes permis à mon égard un badinage que j'ai jugé offensant; cette nuit, vous avez aggravé l'insulte en enlevant de ma maison une jeune fille dont j'étais responsable. C'est de quoi je vous demande raison, et voilà l'unique objet de ma visite."
M. Gordon le considéra un instant en silence, puis s'écria: "Eh bien! soit, vous êtes fou; mais la folie est contagieuse, et je sens que la vôtre me gagne. Vous voulez vous battre, je le veux aussi. Quand? aujourd'hui même. Où? ici, dans ce jardin. Nos témoins? nous nous en passerons. Les armes? les premiers pistolets venus, ceux-ci par exemple que je n'ai pas encore essayés."
Il courut au râtelier, y décrocha une paire de pistolets, les fit examiner par Raymond, et se mit en devoir de les charger. "Cet endroit, reprit-il, est un lieu fort bien choisi. S'il advient malencontre à l'un de nous, tout le monde sait qu'il peut arriver à un tireur maladroit d'estropier un marqueur imprudent; la justice se contentera peut-être de cette explication. Seulement j'exige que, pour observer toutes les vraisemblances, nous allions, vous et moi, nous placer chacun à notre tour devant cette cible, jusqu'à ce que l'un des deux refuse le combat. Acceptez-vous mes conditions?" demanda-t-il à Raymond, qui l'observait d'un air surpris et semblait se demander s'il plaisantait.
M. Gordon ne plaisantait jamais, et Raymond finit par lui dire: "Vos idées sont baroques, monsieur; ce qui est encore plus singulier, c'est qu'elles me plaisent.
—Je suis enchanté de réussir enfin à vous proposer quelque chose qui vous agrée, repartit M. Gordon; c'est un bonheur que je n'ai pas eu à la chartreuse d'Ema. Reste à savoir qui tirera le premier; je désire que ce soit vous."
Raymond s'y étant nettement refusé, ils s'en remirent au sort, qui prononça en faveur de M. Gordon. "Renouvelons l'épreuve ou ajournons la partie, dit le jeune Anglais. Je ne suis pas en colère, il me serait impossible de tirer sur vous.
—C'est un triste devoir que vous aurez à l'instant même la joie d'accomplir," lui répliqua Raymond, et il alla se poster devant la cible.
M. Gordon parut hésiter un instant; il avait l'attitude et la mine d'un homme qui se consulte et cherche quelque expédient pour sortir d'un mauvais pas. Puis, comme par l'effet d'une résolution soudaine, il souleva lentement son pistolet, l'arma, et le doigt sur la détente, il ajusta son homme.
On était au milieu d'avril, et il faisait le plus beau temps du monde. Le ciel était radieux; le jardin se parait d'une verdure nouvelle et commençait à refleurir. Autour d'un rucher se faisait entendre un confus bourdonnement d'abeilles qui revenaient de leur première picorée. Une mésange vint se poser sur la cime d'un lilas et entonna sa chanson; sa voix était limpide et fraîche, il semblait qu'elle eût le printemps dans la gorge. Raymond crut s'apercevoir que le ciel du bleu le plus doux et ce jardin gonflé de sève se regardaient l'un l'autre et murmuraient en le montrant du doigt: "L'homme que voici se plaisait à croire que sa vie était maudite. Le bonheur en cheveux blonds est entré chez lui, s'est assis à son foyer et lui a dit: Fais un signe, je suis à toi! Mais il lui a répondu: Tu es un fantôme, je ne veux pas te connaître. Et cet homme va mourir, car un pistolet est braqué sur lui." En ce moment, la mésange prit son essor, et il parut à Raymond que sa vie s'envolait avec elle, que son coeur, qui avait renié les dieux et méprisé l'espérance, venait de cesser de battre dans sa poitrine.
Cependant M. Gordon abaissa tout à coup son bras et son arme en disant: "Décidément, monsieur, je ne suis pas aussi fou que vous; je n'aime que les extravagances où il entre un peu de raison, et plus j'y réfléchis, plus je me convaincs que ce que nous faisons dans ce jardin est absolument déraisonnable.
—Dieu! que de paroles inutiles! ferez-vous feu? lui répliqua Raymond en fureur.
—Pas avant que vous ayez discuté mon raisonnement. Vous êtes le tuteur de miss Rovel; quel avantage puis-je avoir à me battre avec vous? Si j'ai le malheur de vous tuer, lady Rovel fera peut-être des difficultés pour me donner sa fille. Si vous me tuez, je serai encore plus loin de compte. Or je suis éperdument amoureux, et quand je tiens le bonheur, je ne suis pas homme à le lâcher.
—En finirons-nous une fois? je vous somme de tirer, s'écria Raymond hors de lui.
—Non, monsieur, je ne tirerai pas. Je réserve la balle qui est dans ce pistolet pour le rival qui aurait l'insolence de me déclarer qu'il aime miss Rovel et l'audace de me la disputer."
Raymond marcha sur lui avec une allure de bête fauve: "Eh bien! supposez, monsieur, lui dit-il, supposez que cet insolent, ce rival, le voici!
—Ah! vous en convenez enfin? repartit M. Gordon en faisant un pas en arrière.
—Je conviens, reprit-il d'une voix rauque et saccadée qui ressemblait à un rugissement, je conviens que vous m'avez enlevé la femme que j'aimais, et que je l'aime encore assez pour vouloir vous tuer."
A peine ces paroles eurent-elles été prononcées que, du fond d'un hangar où elle s'était blottie parmi des hottes et des brouettes, sortit brusquement miss Rovel, tête nue, la chevelure en désordre et poudreuse, l'oeil en feu, le visage défait, tremblante, pâle comme une matinée de printemps éclose dans une nuit de tempête, et dont le sourire douteux brille entre deux nuées. On lisait sur son front une joie sauvage, et avec l'émotion d'une longue attente, un peu de colère pour avoir trop attendu.
"Il ne peut plus s'en dédire, s'écria-t-elle, et le voilà pris!"
Raymond la contemplait avec des yeux égarés, elle s'avança vers lui. Il recula en la repoussant par un geste farouche. Alors elle courut à M. Gordon, elle enlaça son bras autour du sien, appuya sa tête sur l'épaule du jeune homme, et lui dit en pesant sur ses mots: "Mon cher Gordon, apprenez, je vous prie, à M. Ferray que vous vous souciez fort peu de m'épouser, mais que vous avez de bonnes raisons pour être le meilleur de mes amis, et que vous avez trempé en tout bien tout honneur dans le noir complot que j'ai ourdi contre lui. Faites-moi la grâce de lui dire qu'en le dépêchant auprès de vous dans une chartreuse, j'espérais le rendre jaloux, et que mon épreuve a si bien réussi que de ce jour j'ai conçu l'espoir de l'amener où je voulais. Dites-lui qu'en me renvoyant le basilic qu'il s'était hâté de vous remettre de ma part, vous me donniez à entendre que mon messager vous avait plu et que vous approuviez mon choix. Dites-lui encore qu'une nuit, dans un bal masqué, vous lui avez révélé le secret de son coeur pour le familiariser avec un monstre qu'il n'osait regarder en face. Veuillez lui expliquer aussi que, furieuse de ses obstinées résistances, je m'étais résolue à-m'enfuir avec le prince Natti, que vous êtes arrivé à Genève fort à propos pour me calmer, qu'un soir qu'il faisait du vent nous avons eu au bord d'un ruisseau un long entretien interrompu tardivement par Mlle Ferray, après que nous avions décidé que vous seriez mon ravisseur. Enfin expliquez-lui que l'envoi mystérieux de certain médaillon était un signe convenu entre nous et destiné à m'apprendre que vous aviez pris vos mesures, que le lendemain vous m'attendriez avec deux chevaux près d'un petit bois. Peut-être, mon cher Gordon, vous dira-t-il que votre amitié pour moi lui est suspecte. Alors répondez-lui hardiment qu'il n'y a point de Gordon, qu'on fait semblant quelquefois de partir pour la Barbade, et que vous êtes William Rovel, mon bon frère, à qui j'aurai une éternelle reconnaissance, puisque, grâce à vous, j'ai entendu tout à l'heure l'homme que j'aime déclarer qu'il m'aimait encore assez pour vouloir vous tuer.
—Excusez-moi, monsieur, dit à son tour le faux Gordon en se découvrant et s'avançant d'un pas vers Raymond, mon rôle m'a été soufflé, mon seul crime est de m'être appliqué à le bien dire. Que voulez-vous? Tantôt vous m'avez reproché d'avoir des idées baroques; il m'est venu celle de vouloir que ma soeur fût une honnête femme. Elle m'a déclaré que le seul moyen était de lui faire épouser l'homme qu'elle aimait. Quand c'eût été le taïcoun du Japon, j'aurais couru le chercher à Yeddo. Je suis ravi de n'être pas allé si loin et d'avoir trouvé, entre le troisième et le quatrième degré de longitude Est, un homme que j'estime beaucoup plus qu'un empereur."
Meg l'interrompit; lui montrant Raymond: "William, dit-elle, quelle sotte figure fait ce pauvre homme! C'est un mauvais joueur, il ne sait pas perdre.
—Et pourtant il joue à qui perd gagne," lui répondit son frère.
Elle tendit la main à son tuteur, il ne la prit pas. Il regardait la terre d'un oeil sombre. L'étrangeté du cas, la surprise, l'effarement, le dépit d'avoir été joué par deux enfants, la honte de sa défaite, les suprêmes angoisses d'un orgueil aux abois, je ne sais quoi encore l'avait à ce point pétrifié, qu'il était hors d'état de faire un mouvement et de prononcer un seul mot.
La colère s'empara de Meg; elle s'écria: "Soit, à merveille! M. Ferray Raymond est un grand homme, et les grands hommes se doivent à eux-mêmes de ne jamais se démentir. Je tiens pour nul l'aveu qui vous est échappé tout à l'heure; il y a eu des témoins, nous les prierons de se taire. Eh! bon Dieu, est-il donc prouvé que je vous aime? Nos deux orgueils ont joué une partie l'un contre l'autre, c'est le mien qui l'a gagnée, nous serons généreuse, je vous garderai le secret. Pensez-vous par hasard me réduire au désespoir? Je serai bien vite consolée. Quel avenir après tout m'auriez-vous fait en m'épousant? Peut-être me serais-je figuré que j'étais tenue de vous rendre heureux. Je ne veux plus m'occuper que de mon propre bonheur. Avant peu, j'épouserai quelque Boisgenêt, et je serai libre comme l'air, mon bon plaisir sera mon dieu, j'aurai dix mille fantaisies, des intrigues, des amants, je ferai du bruit dans le monde, je serai la fille de ma mère, et si quelqu'un s'avise d'y trouver à redire, je lui répondrai: "J'aimais un homme qui n'a pas voulu de moi, et je me suis vengée de la vie, qui m'avait refusé l'aumône que je lui demandais."
Parlant ainsi, elle avait le teint allumé, ses regards pétillaient, ses narines étaient gonflées, et, d'une baguette qu'elle venait d'arracher à un coudrier, elle fouettait l'air avec violence en regrettant qu'il n'eût pas un visage, et que ce visage ne fût pas celui de l'homme qu'elle aimait et qu'elle était sur le point de haïr. Puis, jetant sa baguette à terre: "Pour la dernière fois, monsieur, je vous aime, vous m'aimez, et je vous mets au défi de m'oublier; me voulez-vous? Si vous dites non ou que votre coeur hésite, vous ne me reverrez plus; mais je vous jure par mes cheveux blonds que vous entendrez parler de moi. Notre sort est dans vos mains, décidez!"
L'instant d'après, Raymond s'approchait d'elle et lui disait d'une voix étouffée: "Puisqu'il vous faut absolument une victime, miss Rovel, choisissez-moi; je suis prêt à tout souffrir pour vous et par vous. "
Il lui saisit la main, qu'elle ne lui tendait plus. Il y colla ses lèvres et il sentit que ce baiser était une signature, qu'il venait de souscrire à sa destinée, qu'il ne lui restait plus d'autre alternative que de subir ou d'adorer sa servitude. Elle recouvra aussitôt sa gaîté et lui dit en riant: "Permettez, monsieur, un soir vous m'avez embrassée mieux que cela." Il rougit jusqu'aux oreilles et ouvrait la bouche pour lui demander une explication quand William Rovel, les séparant, leur dit avec son inaltérable gravité: "Tout est fait, et rien n'est fait, car il s'agit non de s'aimer, mais de s'épouser, et M. Raymond Ferray ne peut épouser miss Rovel sans le consentement de lady Rovel, à qui sir John Rovel a donné une procuration en forme. Ce consentement, M. Ferray est trop fier pour le demander,—car vous avez, Meg, un amoureux bien étrange,—et au surplus, s'il le demandait, on ne manquerait pas de le lui refuser. Le point est d'obtenir, monsieur, que lady Rovel vous force à épouser sa fille, et le cas est embarrassant,
—J'en tombe d'accord, lui répondit Raymond, d'autant plus qu'elle viendra nous la réclamer avant peu." Et il lui raconta l'arrivée imprévue de lady Rovel à Genève, ce qui s'était passé entre elle et M. de Boisgenêt.
"Ce n'est pas là ce qui me fâche," repartit William.
Puis le prenant par le bras pour l'emmener à l'écart: "Je tiens de Meg, ajouta-t-il, qu'après avoir entonné vos louanges, ma mère vous a voué une effroyable aversion; peut-on en savoir la cause?"
Raymond fit quelques difficultés de lui donner cet éclaircissement; enfin, cédant à son insistance: "En deux mots, dit-il, lady Rovel m'a prié de la conduire à la Mecque, et j'ai refusé.
—Mauvaise affaire! s'écria William Rovel. Il est clair que, si vous allez en Arabie, vous n'épouserez pas Meg; il est clair aussi que, si vous n'y allez pas, on ne permettra jamais à Meg de vous épouser. J'avais raison d'affirmer que le cas est grave."
Dans ce moment, de grands coups furent frappés à la porte du jardin. William courut ouvrir, et l'hôtelier parut tenant à la main une dépêche, qu'un courrier à cheval venait d'apporter d'Evian. Elle était adressée à M. Raymond Ferray, qui était prié de la remettre le plus tôt possible à miss Rovel, ce qu'il s'empressa de faire. Elle contenait ce qui suit:
"Meg, votre étourderie est inqualifiable et justifie toutes mes inquiétudes. Je ne me trompe jamais, j'avais deviné que vous n'auriez pas de repos que vous ne fussiez gravement compromise. J'avais deviné aussi que votre tuteur est un pauvre hère, veuillez le lui répéter de ma part. M. Glover, que vous avez vu à Gersau, veut bien m'assister de ses conseils; il m'exhorte à user d'indulgence envers vous. Je partirai dans un quart d'heure avec ce digne missionnaire, qui sera désormais l'oracle de ma maison et dont j'entends que les décisions vous soient sacrées. Venez à notre rencontre avec M. Gordon; si cet olibrius est un garçon présentable, peut-être cette ridicule affaire pourra-t-elle s'arranger. M. Glover en décidera."
"Qui est le révérend M. Glover? demanda William Rovel; il me paraît être le nouveau saint du calendrier."
Meg put satisfaire sa curiosité; elle n'avait pas oublié la scène qui s'était passée à Gersau. Il parut fort édifié de son explication, et aussitôt il engagea Raymond à repartir pour l'Ermitage avec sa pupille: "Je prends tout sur moi, leur dit-il, mais j'entends agir seul."
Après quelques dits et contredits, Raymond lui donna son blanc-seing, et William Rovel, s'étant procuré un cheval de louage qui ne payait pas de mine, s'achemina sur Evian au grand trot. Il n'avait pas fait une demi-lieue quand il vit venir à lui une calèche découverte, laquelle contenait deux personnes. Quoique le jour baissât, il s'avisa de loin que l'une de ces personnes était lady Rovel, et l'autre tout le portrait d'un missionnaire wesleyen.
De son côté, lady Rovel avait reconnu son fils. Elle fit un geste d'étonnement, et ordonnant à son cocher d'arrêter, à demi couchée dans sa voiture, son fils à la portière, droit en selle comme un piquet, ils eurent ensemble en anglais l'entretien décisif que voici:
"C'est bien vous, William? ne vous avais-je pas défendu de vous représenter devant moi?
—Je croyais, chère madame, que les grandes routes appartenaient à tout le monde, même aux malheureux qui sont exilés de vos bonnes grâces, répondit-il de l'air le plus agréable.
—Ne faites pas de phrases, je les ai en horreur… Je vous croyais à la Barbade ou en Angleterre; quand on y est, on y reste.
—Ah! madame, on en revient quelquefois fort à propos.
—Est-ce à moi que vous ferez croire que vous ayez jamais rien fait ni rien dit à propos?
—Toute règle à ses exceptions, il y a dans ma vie des hasards heureux. Je me féliciterai toujours d'être arrivé d'Angleterre à point nommé pour rencontrer sur un grand chemin et appréhender au corps miss Meg Rovel, ma chère soeur, courant la campagne avec un jeune homme."
Lady Rovel se redressa brusquement: "Où est Meg? s'écria-t-elle.
—Du calme, milady, du calme! murmura M. Glover.
—J'en aurai beaucoup, monsieur, lui répondit-elle de sa voix la plus stridente. William, je vous présente M. Glover, missionnaire wesleyen qui a converti la soeur du roi Saloum. Monsieur Glover, je vous présente mon fils, qui est le plus impertinent jeune homme qu'aient jamais produit les trois royaumes. Où est Meg? répéta-t-elle sur une note encore plus acide.
—Excusez-la, madame, elle n'a pas osé affronter votre juste courroux, et m'a chargé de vous assurer de son repentir et de sa soumission.
—Je crois à l'une comme à l'autre. Et où est M. Gordon? William, allez à l'instant me chercher M. Gordon.
—Pour le coup, ce serait difficile; les Gordon sont inapprochables et insaisissables. Celui-ci a disparu dans les airs.
—Quelle est cette mauvaise plaisanterie? Est-que par hasard vous l'auriez tué, William?" Et se tournant vers le missionnaire, lady Rovel ajouta: "Ce serait une faute, un non-sens, n'est-il pas vrai, monsieur Glover?
—Oh! milady, répliqua-t-il gravement, ce serait beaucoup plus qu'un non-sens, l'Evangile nous défend…
—Vous entendez, William, reprit-elle, M. Glover pense comme moi que vous avez commis une sottise en tuant M. Gordon; mais vous êtes coutumier du fait.
—Rassurez-vous, chère madame, M. Gordon est encore en vie. Il a du bon, ce jeune homme; son caractère me revient assez, et je ne suis point tenté d'en découdre avec lui. Au surplus, il ne s'agit dans tout cela que d'une escapade d'écoliers. Ce marjolet a fait dans le temps un séjour à la chartreuse d'Ema; il a rencontré Meg quelquefois, ils se sont coiffés l'un de l'autre et ils avaient formé le judicieux projet d'émigrer ensemble à la Nouvelle-Zélande. Soyez convaincue qu'il n'y a pas dans cette affaire de quoi fouetter un chat, et qu'ils sont tous deux innocents comme des colombes.
—Raison de plus, William, pour aller chercher en hâte M. Gordon. J'ai résolu de le marier à Meg; c'est l'avis de M. Glover, et je désire que vous teniez ses conseils pour des arrêts.
—Votre confiance, milady, est trop flatteuse pour moi, répondit M. Glover; mais vous avez mal pris ma pensée. J'ai dit seulement que, si après un mûr examen…
—Considérez-vous ici comme un arbitre souverain, lui dit-elle; j'entends que vous décidiez sans appel… Eh bien! vous n'êtes pas encore parti, William! Je ne quitterai pas la place que vous ne m'ayez amené M. Gordon.
—Permettez-moi de vous faire observer, lui repartit son fils, que M. Gordon court à peu près aussi vite que moi, qu'il a des jambes juste aussi longues que les miennes. Et puis cet enleveur de petites filles ne serait pas un mari sérieux; il est aussi malavisé, aussi écervelé, aussi impertinent que votre serviteur. Bref, nous nous ressemblons, lui et moi, comme deux gouttes d'eau.
—Vous voulez dire comme deux loges de Bedlam. En ce cas, il ne sera jamais mon gendre. C'est bien votre avis, monsieur Glover?
—Oserai-je vous représenter, milady, lui répondit le missionnaire, que la promptitude de vos décisions brouille un peu mes idées? Il me paraît que dans une affaire de cette gravité on ne saurait trop réfléchir, et qu'avant de prendre un parti…
—Vous ne bougez non plus qu'une souche, William, interrompit lady Rovel. Votre flegme m'exaspère. Puisque je daigne vous consulter, avez-vous une idée? Veuillez m'en faire part, si toutefois vous êtes capable d'en avoir une qui puisse faire figure en bonne compagnie.
—Mon idée, madame, est qu'après un pareil esclandre il faut à tout prix marier Meg.
—Voilà effectivement la première fois que je vous entends dire quelque chose de raisonnable.
—J'ajoute qu'il faut la marier au plus tôt, avant qu'elle ait eu le temps d'en faire un second.
—A la bonne heure, au plus tôt, d'autant que je partirai prochainement pour un long voyage, et qu'à la lettre je ne saurai que faire de votre soeur, si je ne la marie pas. Avez-vous quelqu'un à me recommander?
—J'ai entrevu à Lucerne, l'an passé, un certain marquis de Boisgenêt, lequel, si je ne me trompe, vous agréait beaucoup.
—Vous parlez à tort et à travers. Le marquis est un sot avec qui je me suis brouillée à jamais, sans compter que décidément il m'était impossible de m'accoutumer à ses cravates."
M. Glover ne put s'empêcher de sourire. "Voilà, milady, une raison qui ne me semble pas absolument déterminante, et si vous n'avez pas d'autre objection…
—Croiriez-vous, monsieur Glover, lui dit-elle, que la couleur favorite de ce Boisgenêt est le bleu turquin? Je ne peux pourtant pas donner ma fille à un homme qui aime le bleu!
—Évidemment, fit William. Chère madame, ferons-nous insérer dans les journaux un avis portant qu'une jeune fille s'est échappée de chez son tuteur, que ses parents désirent qu'elle ne recommence pas, et que récompense honnête est promise à l'homme de bonne volonté qui l'épousera?
—William, dit-elle sèchement, je n'ai jamais pu souffrir ni les plaisanteries, ni les plaisantins." Et s'adressant à M. Glover: "Mon fils est un braque, il n'a pas une once de sens commun dans la cervelle. Vous voyez mon cruel embarras, monsieur; connaîtriez-vous un gendre disponible?
—Je vous conjure, milady, lui dit-il, de ne point vous presser, la précipitation est toujours funeste. Laissez s'écouler quelques mois, le monde oublie vite, et le temps passe l'éponge sur tout. Un peu de patience, et ne vous rabattez pas sur un pis-aller. Le ciel vous octroiera peut-être le gendre qui vous convient; je le désire posé, sérieux, d'un âge déjà mûr, muni de solides principes. Que jusque-là miss Rovel ne vous quitte plus! Vous le savez mieux que moi, rien n'est plus doux pour une mère, rien ne lui est plus utile que de tenir sa fille sous son aile. En la gardant, elle se garde elle-même contre le monde; l'ennemi des hommes n'oserait venir l'attaquer dans cette chère et sainte société, et obligée de prêcher d'exemple…"
Il n'en put dire davantage; lady Rovel, dont le pied s'agitait et trépidait depuis deux minutes comme la trémie d'un moulin, s'écria tout à coup: "William, où avez-vous déterré ce cheval? Il est rongé d'éparvins, et je crois devoir vous prévenir que, vous et lui, vous composez un groupe fort ridicule.
—J'en suis fâché, madame; mais que mon cheval ait, oui ou non, des éparvins, je désire vous soumettre une proposition qui vous paraîtra peut-être saugrenue.
—C'est infaillible, dites-la toujours.
—Ne vous semble-t-il pas, comme à moi, qu'en bonne justice celui qui a fait le mal est tenu de le réparer? Si Meg s'est gravement compromise, si Meg est devenue presque immariable, à qui la faute? A son tuteur, qui n'a pas su la garder. J'en conclus que nous devrions mettre M. Ferray en demeure d'épouser Meg.
—Votre proposition a quelque chose de spécieux, répondit-elle; dans le fond, elle est absurde et inepte au premier chef. M. Ferray est un pauvre hère que je déteste; brisons là-dessus, il ne sera pas plus mon gendre que M. Gordon.
—Oh! dit-il, je vous en parlais pour amuser le tapis; jamais M. Ferray ne consentirait â épouser ma soeur.
—La difficulté n'est pas là; est-ce qu'il se mêle d'avoir une volonté, ce monsieur?" Elle ajouta en relevant le menton: "Or çà, William, j'aime à croire que vous ne vous êtes pas permis de lui faire des ouvertures à ce sujet?
—Il faut tout passer aux fous, chère maman, ils ne savent pas tenir leur langue; mais j'ai été relevé de la belle façon. M. Ferray est entré en fureur, les yeux lui sortaient de la tête. Il m'a déclaré du ton le plus véhément qu'il aimerait mieux être pendu que de se marier, qu'il exécrait toutes les femmes, que Meg lui était particulièrement insupportable, à quoi il ajouta dans un style qui m'a paru manquer d'atticisme, qu'il n'était pas homme à s'accommoder des restes de M. Gordon. Le fait est que, comme il arrive en pareil cas, il ne m'a pas dit sa vraie raison.
—Peut-on la connaître?
—Son coeur n'est plus libre; je l'ai appris de Meg, qui est une indiscrète et qui a écouté par le trou d'une serrure un entretien confidentiel qu'il eut récemment avec sa soeur.
—Il serait devenu amoureux, ce Bédouin! dit-elle en levant les épaules; quelle est sa dulcinée? quelque écureuse de vaisselle?
—Une grande dame, au contraire, une déesse de l'Olympe. Il paraît que M. Ferray a fait naguère un voyage en Italie. Il en est revenu si rêveur, si mélancolique, que sa soeur l'interrogea un jour sur la cause de son chagrin. Il lui confessa qu'il avait retrouvé à Florence une femme qui jadis avait produit la plus vive impression sur son coeur, qu'en la revoyant il s'était renflammé, qu'elle avait daigné lui faire quelques avances, que par entêtement de parti pris, par forfanterie de philosophe, il s'était refusé à son bonheur, mais que l'amour s'était vengé, que l'image de cette femme le poursuivait, qu'il était dévoré par le regret de son irréparable faute.
M. Glover commençait à se scandaliser un peu de tout ce qu'il entendait. Il s'écria: "En vérité, monsieur, comment pouvez-vous songer à marier votre soeur avec un homme amoureux d'une autre femme? Il y a dans un tel projet une indélicatesse si révoltante…
—A ne vous point mentir, William, votre petite histoire m'amuse, interrompit lady Rovel, et vous l'avez contée avec assez d'agrément. Il est donc vrai que ce lugubre personnage meurt de chagrin d'avoir sottement refusé ce qu'il mourait d'envie d'accepter? Quand je lui disais qu'il était en faux granit!"
A ces mots, elle partit d'un éclat de rire pointu, acéré, féroce, qui causa un tressaillement désagréable à M. Glover. "Savez-vous, William, poursuivit-elle, que votre proposition est moins saugrenue qu'elle ne me semblait d'abord? Il est juste effectivement qu'un tuteur qui a laissé sa pupille se compromettre soit tenu de l'épouser.
—Eh quoi! milady, s'écria M. Glover, votre fille épouserait un homme à qui elle est insupportable, un homme dont le coeur n'est plus libre, un homme qui est un pauvre hère, un homme que vous détestez…
—Oh! je m'arrangerai, dit-elle, pour ne le voir que rarement.
—Milady, continua-t-il en élevant la voix, puisque vous me faites l'honneur de me demander mon avis, il est de mon devoir de vous représenter…
—Que le mari qui convient à ma fille, dit-elle en lui coupant vivement la parole, ne peut être qu'un homme sérieux, d'un âge déjà mûr, muni de solides principes. N'est-ce pas ce que vous me disiez tout à l'heure? M. Ferray remplit toutes les conditions requises. Il avait trente ans le jour de sa naissance, ce qui lui en fait aujourd'hui soixante bien sonnés. Il est plus sérieux qu'un verrou, à telles enseignes qu'il n'a pas ri trois fois dans sa vie, et pour ce qui est des principes, il en est hérissé comme un porc-épic qui se met en boule… Eh bien! William, que faites-vous là? Puisque vous le voulez, puisque je le veux, puisque M. Glover le veut aussi, partez pour Genève au triple galop de votre triste monture, et allez dire à M. Ferray, si sa mélancolie lui permet de vous entendre, que son devoir est d'épouser Meg, et qu'au besoin je le lui ordonne.
—Vous plaisantez, madame! Il m'étranglera plutôt, mais il ne m'écoutera pas.
—Vous me faites pitié, répliqua-t-elle en haussant le ton. Apprenez, William, qu'on ne fait rien qui vaille dans ce monde sans un profond mépris pour la volonté des autres. Demandez à M. Glover si, avant de convertir un Mandingue, il s'amuse à s'informer si cela peut lui être agréable.
—Un instant, répondit le missionnaire; il y a des distinctions à faire, milady, et je vous prie de croire…
—Si je vous en crois! dit-elle. Vous êtes un héros, et les grands courages méprisent les petits scrupules. Excusez mon fils; la jeunesse de ce temps a une incroyable petitesse d'esprit. Enfin, William, cette affaire vous regarde, et nous verrons de quoi vous êtes capable. Je vous enverrai dans quelques jours toutes les pièces nécessaires et dès demain j'écrirai à votre soeur pour lui signifier mes volontés. Chargez-vous de M. Ferray, entreprenez-le hardiment, menez-le tambour battant, tenez-lui l'épée dans les reins et le pistolet sur la gorge. Il n'est pas si terrible que vous croyez. Grattez, grattez, et sous le badigeon vous trouverez bientôt le caoutchouc. Je ne sais pas si nous nous reverrons, William. Bonsoir, le serein tombe, et je crains que M. Glover ne s'enrhume.
—Un mot encore, un seul mot, lui dit son fils. Si, contre toute attente, je réussis dans ma périlleuse mission, j'entends n'être pas désavoué, car ma position serait ridicule.
—Quel désaveu pouvez-vous craindre? lui répliqua-t-elle avec hauteur. M. Glover est votre garant; je voudrais bien voir que quelqu'un se permît de revenir sur une décision de M. Glover, que quelqu'un eût l'audace de défaire un mariage que M. Glover a fait!"
William la salua respectueusement; il se disposait à partir, elle le rappela et lui dit à l'oreille: "Si M. Ferray vous entretient de sa grande dame, répondez-lui que sûrement elle a voulu se moquer de lui, et qu'elle le lui prouve bien en ce jour. Ajoutez que tel pêcheur qui parlait de se noyer parce qu'il avait manqué une truite a fini par souper gaîment d'une tanche, en se réservant, bien-entendu, le droit de rêver à sa truite."
Elle le congédia de nouveau; comme il s'éloignait: "A propos, William, lui cria-t-elle, vous trottez mal, vous n'avez pas la main fixe, et il en résulte des à-coup qui vous donnent mauvaise grâce. Prenez-y garde, cela pourrait compromettre l'avenir d'un assez joli garçon." Puis elle commanda à son cocher de faire volte-face et de la remmener à Evian, et, dans sa tendre sollicitude pour la santé de M. Glover, elle obligea le missionnaire, en dépit de ses vives résistances, à se défendre contre le serein en acceptant la moitié de son châle.
C'est ainsi qu'au milieu d'une grande route, pendant que se répandaient dans la campagne les premières fumées de la nuit et que les premières étoiles s'allumaient au ciel, à la suite d'une conférence d'un quart d'heure entre une calèche découverte et un cheval rongé d'éparvins, fut décidé, arrêté, conclu par les conseils d'un missionnaire à qui on n'avait pas permis d'achever une seule de ses phrases, le mariage de Raymond Ferray et de miss Meg Rovel. Ravi d'avoir si bien conduit sa négociation et enlevé le succès, William Rovel se dirigea sur Genève à franc étrier, faisant de son mieux pour rattraper l'avance qu'avait sur lui le berlingot qui emportait Meg et son tuteur. Lady Rovel n'était pas moins heureuse que son fils. Dans sa félicité entraient à doses égales l'agréable perspective d'être à jamais délivrée du souci et de la rivalité de sa fille, la satisfaction d'avoir pour gendre un homme qui en tenait pour elle, l'assurance que l'insolent qui avait méprisé ses faveurs se chargeait de la venger par ses remords, la joie douce qu'une journée bien remplie laisse après elle, un coeur renaissant à l'espoir, un avenir reconquis, la beauté d'une étoile pour laquelle elle professait un respect superstitieux et dont le vif éclat lui paraissait un heureux présage, enfin les yeux bruns d'un missionnaire et la vision confuse d'un roi nègre, couvert de gris-gris, qui dans ce moment même, assailli d'un soudain pressentiment, rêvait peut-être de la plus belle des blanches. M. Glover était moins content. Sa candeur s'étonnait qu'on le tînt pour l'auteur d'un mariage qu'il avait formellement désapprouvé, et le caractère de lady Rovel commençait à l'alarmer. Il appréhendait que sa conversion ne fût une oeuvre de plus longue haleine que celle de vingt mille Mandingues, et il interrogeait sa conscience pour savoir s'il avait bien ou mal fait d'accepter la moitié de son châle.
Pendant ce temps, Meg avait un long entretien avec son tuteur. Il lui faisait part de ses inquiétudes, il l'exhortait à prendre quelques semaines au moins pour réfléchir, pour examiner ses sentiments, pour s'assurer que son coeur n'était pas la dupe de son imagination; il lui représentait l'incompatibilité de leur âge, de leur humeur, et surtout il lui reprochait son rare talent de comédienne. Elle lui ferma la bouche en lui disant: "Mettons les choses au pis, supposons que mes défauts vous fassent beaucoup souffrir. C'est un adage de ma mère, qui n'a jamais passé pour une sotte, que l'homme qui ne veut pas souffrir doit renoncer à vivre, et que celui qui renonce à vivre est un lâche."
Comme ils arrivaient près d'une auberge sise au haut d'une côte, ils se croisèrent avec une carriole, dans laquelle était cahotée une petite femme fluette. Lasse d'attendre, dévorée d'anxiété, Mlle Ferray s'était décidée à se mettre en route pour Thonon. Elle s'en allait cahin-caha, causant avec l'ombre, avec le vent, avec la terre, avec le ciel, avec je ne sais quoi d'invisible qui lui paraissait plus certain que tout ce qui se voit. Gros de pensées qui portaient plus loin que ses regards, ses petits yeux fouillaient avec acharnement dans les profondeurs de la nuit, comme pour leur arracher leur secret. Meg la reconnut à la clarté flambante que projetait une forge, et lui cria: "Mon rêve s'est accompli, mademoiselle; j'ai découvert aujourd'hui un sage assez fou pour m'épouser."
Mlle Ferray se laissa couler tout interdite hors de sa voiture, et, son frère l'ayant appelée, elle se précipita vers lui. Elle fut devancée par un cavalier, lequel arrivait au galop, et, se présentant à la portière, dit gravement à Raymond: "Monsieur, ou vous épouserez ma soeur, ou je vous brûlerai la cervelle: tel est l'ordre exprès de ma terrible mère."
Raymond le regarda d'un air stupéfait; puis, saisi d'une joie étrange, qui avait l'accent de la colère, il s'écria: "Soit, le sort en est jeté, le chien du jardinier mangera; mais malheur à l'imprudent qui s'aviserait de rôder à l'entour de son panier!"
Par l'effet d'une illumination soudaine, Mlle Ferray comprit que tout s'était expliqué, que tout s'était arrangé. Avant de s'enquérir davantage et sans trop savoir ce qu'elle faisait, faute de mieux, elle embrassa de confiance la grande botte de William Rovel, qui, se dressant sur ses étriers, criait à tue-tête aux gens de l'auberge: "Qu'on m'apporte une bouteille de Champagne! je veux fêter la nouvelle victoire que la perfide Albion vient de remporter sur la France."
Quelques semaines plus tard, lady Rovel assistait au mariage de sa fille dans la toilette sévère d'une personne revenue du monde et vouée aux austérités. Elle partit le lendemain pour l'Afrique avec M. Glover, de plus en plus embarrassé de sa néophyte, mais qui s'obstinait par charité à ne point désespérer de son amendement.
Raymond s'est réconcilié avec Paris, le monde et l'histoire de Mahomet. S'il faut tout dire, on prétend qu'il n'est point heureux, qu'il est tourmenté par la jalousie, et qu'il a sujet de l'être. Je n'en crois rien, et voici pourquoi. La dernière fois qu'il est revenu à l'Ermitage, il s'est rendu dans la maison qu'avait habitée lady Rovel pour y marchander une armoire en vieux chêne. Comme on faisait difficulté de la lui céder et qu'on lui demandait la raison de son caprice et quel prix il pouvait attacher à un vieux meuble qui n'est pas une oeuvre d'art, il répondit: "C'est que j'y ai trouvé le bonheur, et c'est la seule fois qu'on l'ait trouvé dans une armoire."
On lisait dernièrement dans les journaux anglais qu'une femme célèbre par sa beauté et ses aventures était arrivée en compagnie d'un missionnaire à Kakonc, capitale du royaume de Saloum, qu'elle avait entrepris de convertir le souverain au christianisme et ne l'avait converti qu'à sa beauté et à la monogamie, qu'elle avait eu à ce sujet des paroles violentes avec le missionnaire, que, l'ayant fait bannir par lettre de cachet, elle trônait dans le sérail dépeuplé, et que vénérée par tout le pays à l'égal d'un fétiche, ce qui est le nec plus ultra du respect, elle prenait un vif plaisir à gouverner à la baguette quatre cent mille têtes crépues. Cela prouve qu'il est plusieurs manières d'être heureux; mais le plus précaire de tous les bonheurs est celui qui dépend des lubies d'un roi mandingue.