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Miracles

DEUXIÈME PARTIE PROSES

Reading edition

LE CORPS DE LA FEMME

A Maurice Denis.

* * *

Cette femme que j'ai vue, en passant devant elle, prier au chœur de la cathédrale, m'a rappelé qu'il faut parler du corps de la femme et comment il faut en parler:

On ne voyait d'elle agenouillée et inclinée sur le prie-Dieu, qu'un pan de jupe et, sous les ailes noires d'un grand chapeau penché, ses mains gantées croisées au bas de sa voilette. Elle était, sous la vieille lumière des vitraux terribles, une jeune femme à la mode de maintenant. Parmi le culte solennel et sévère, dans la procession des patriarches, elle était la petite fille, la fiancée et la maman. Cela paraissait étrange et charmant de la voir ainsi, donner, comme elle dit, toute son âme au bon Dieu; et pourtant, je ne trouvais point profane, sur les dalles tachées de rouge et de bleu par les sombres vitraux éclatants, cette chose cérémonieuse, enfantine et à la mode, ce grand corps délicieux, dans sa robe à entre-deux, tout gauchement installé sur la chaise d'église, car, en vérité cela était plus sacré, plus désirable et plus pitoyable que Dieu.

* * *

Le corps féminin n'est pas cette idole païenne, ce nu de courtisane qu'Hippolyte Taine et M. Louys ont exhumés des siècles grecs. L'admiration de sculpteur ou d'humaniste, qu'ils ont cherché à nous inculquer, ne nous satisfait point; nous ne pouvons nous en tenir, non plus, à la physiologie grossière qu'un Remy de Gourmont voudrait affiner de son talent: leurs raisons et leurs humanités n'enlèveront pas de nos moëlles le passé de notre race, de nos souvenirs, le passé de notre enfance; et n'empêcheront pas que la plus forte passion humaine, l'amour, n'émeuve en nous ce qu'il y a de plus subtil et de plus lointain: ce passé, et que, selon ce passé, ne soient façonnés nos plus précieux désirs. Voici la forme humaine de nos désirs; voici celle qui vient pour être notre femme et partager notre vie: cette douceur passionnée qui nous envahit mystérieusement à son approche, c'est la première hésitante émotion de reconnaître ce même être, anciennement apparu, ce même corps féminin tout mêlé au mystérieux passé, enfantin et chrétien.

Premiers souvenirs d'une existence féminine confondue avec ce matin où Elle nous emmenait pour faire ses Pâques. On s'en allait, pour la messe du grand matin, car on se cachait un peu, entre les haies d'un chemin détourné. A cette tranquillité, à cette douceur mystérieuses en nous nous sentions sa présence; et nous savions que cela était une femme, la seule au monde, et que cela était vivant comme nous: elle s'était levée de bonne heure, m'avait réveillé, habillé, pris par la main, et, selon que le sentier s'élargissait ou se creusait, je tenais ses doigts gantés, ou je suivais, entre les ronciers pendants à terre, la traîne grise de sa robe—tandis que la fraîcheur du soleil levant nous donnait à tous deux le même petit claquement de dents.

Jeune mère venue de bonne heure pour prier et faire ses dévotions! Quel visage incliné, quelle robe modeste pourra jamais lui ressembler assez—jusqu'à nous évoquer cet autre matin du temps de Pâques, quand elle s'en allait à la Cathédrale, par la rue aux pavés inégaux: elle était sortie par une petite porte; cette porte basse où l'on sonne et que la servante met longtemps à venir ouvrir, dans les quartiers de la ville de province; on sentait autour d'elle l'odeur matinale et assoupie de cette heure où le soleil commence à filtrer au travers du bouleau qui dépasse le mur. Et depuis, nous avons gardé l'image lointaine et l'amour obscur d'une jeune femme inconnue qu'on voit venir de loin vers soi, entre les platanes de l'avenue et les bouleaux pendants; du corps de cette femme, nous ne désirons rien que la fraîcheur et l'obscurité d'autrefois; et nous ne saurions pas qu'il existe, plus qu'une ombre soyeuse et pressée parmi les ombres lentes du matin, si nous ne nous souvenions qu'Elle mettait dans son petit sac, pour la faim de huit heures après le jeûne de la communion, une raie de chocolat enveloppée de papier d'étain.

* * *

Ce corps ainsi doucement réapparu, ce n'est pas en le dévoilant que nous le connaîtrons mieux: depuis des siècles, sous le climat de nos pays, il s'est enveloppé; depuis notre enfance, nous lui connaissons ce vêtement. Et cette toilette, bien autre chose qu'une parure, est devenue comme la grâce et la signification essentielles du corps féminin; toute cette atmosphère délicate, féminine, maternelle, de la vie d'autrefois, imprègne impalpablement le vêtement de celle qui doit être notre vie à venir et notre famille: et c'est pourquoi revoir ce costume maternel donne aux enfants que nous sommes encore, au plus profond, au plus passionné de nous-mêmes, ce désir, immense et mystérieux comme le monde de l'enfance, âcre comme le regret de l'impossible passé.

Ceci est la jupe où se marquent les genoux quand, tout petit, on nous étend sur ces genoux et on nous emmaillotte; c'est serré à la taille et ça fait si fragile qu'on craignait de la voir se briser, quand le petit garçon prenait les mains de la maman, sautait à cheval autour; et voici le corsage où les enfants qui pleuraient de froid ont cherché les coins chauds et se sont endormis.—Ces mains, ce sont les mains qui, après le dernier coup de la messe, ajustent rapidement le costume marin, et donnent au bas de la jupe minuscule de petits coups qui la défripent; ce sont les mains qui poussent doucement sous le porche de l'église, le petit enfant intimidé par des hommes en blouse à genoux autour du bénitier: elles ont gardé le goût de cire des gants noirs et du livre jetés sur la table au retour de la messe… Les femmes de la saison dernière avaient des mains merveilleuses, dans de longues mitaines au crochet qui leur montaient jusqu'au coude. Je me rappelle cette douceur et cette amertume qui m'ont désolé quand, sur le bateau, à l'ombre de juin, sont venus s'asseoir en face de moi deux enfants et une jeune femme. La Mère était jeune et les enfants posaient des questions. Elle écoutait simplement, en croisant sur son ombrelle ses mains habillées de dentelle, puis au petit garçon debout devant elle et qui la questionnait, elle tirait des fils restés à son costume, et elle répondait un peu, tout bas. Je l'ai vue s'en aller, je ne sais où, dans le soleil. Pour monter l'escalier de pierre du quai, les enfants tenaient ses mains, ses mains merveilleuses… Je crois qu'elle était blonde, les cheveux relevés derrière le cou, avec des inflexions de cou. Cheveux de la jeune fille de notre pays! Comme cette chevelure est devenue blonde sous notre ciel, sous le bonnet de paysanne, et plus tard, sous le grand chapeau de roses!… Dans la salle à manger d'un été très lointain, où les stores seraient baissés, notre femme rangerait dans l'ombre et sa chevelure par moments, éclaterait dans un rais de soleil.

La vie passée, la vie désirée, toute cette vie de France nous est offerte dans ce corps féminin. Mais comme cela est impalpable et comment oserions-nous y toucher, puisque toute l'essence et la délicatesse du corps de la femme est dans son vêtement,—dans cette voilette, chaude de sa peau, fraîche de son haleine, voilette, au retour de voyage, embrassée avant qu'elle ne soit relevée, voilette de la dame qui revient de visites, l'hiver, voilette humide serrée au visage.

Femme, si nous avons tant rôdé autour de ton corps, certains soirs que tu étais une petite fille en toilette, c'est à cause de cette fraîche odeur de linge qu'il avait pour nos têtes enfiévrées de jeunes gens, odeur féminine, maternelle et ménagère, fraîche comme une tombée de la nuit au printemps, dans la salle à manger où l'on raccommode le linge de famille.

* * *

C'est ainsi qu'il nous est précieux: tel que notre vie passée et nos coutumes l'ont fait, tout confondu avec son passé, tout paré de cette vie qu'il nous rapporte, de cette féminité qu'on lui a transmise—avec ce goût d'éphémère que lui donne la mode! Tandis que l'idole grecque de M. Louys, cette «nudité sculpturale» dressée sous les lustres ne nous est rien de plus qu'une abstraction. Malgré Taine, nous ne pouvons plus penser, ni surtout sentir à la façon grecque: dès qu'il ne s'agit plus de froide spéculation, mais de passion, ce sont les quinze siècles de «barbarie» occidentale qui revivent en nous. Et que nous assistions aux exhibitions dont M. Louys a plaidé jadis la nécessité, notre admiration sera forcée, livresque, pédante; ou peut-être rirons-nous de ce que nous prendrons pour une audacieuse plaisanterie: mais si le mot de «femme» est prononcé, le vieux paysan de Beauce ou de Touraine, l'homme de toutes convenances et de toutes traditions, parlera en nous son vieux langage grave et silencieux:

«La nuit tombe, sur nos chemins creusés de flaques de pluies, à l'heure où ce music-hall s'allume comme une suspension d'auberge. Le corps de la jeune femme n'est pas quelque chose qu'on exhibe à l'auberge. Nous le savons humble et non pas triomphant, humble et gauche, et faible, et frileux. Nous n'avons pas connu ce qu'il était sous le ciel d'Alexandrie, mais à cette heure, il s'en va là-bas, sous un grand parapluie, vers la ferme éloignée du bourg. Si cette pluie de la Toussaint redouble, il va s'abriter, un instant, sous la haie battue de rafale, tout frissonnant et replié. Faible chose enveloppée de laine et de futaine, tel est le corps de la femme. Misérable chose, car sous l'auvent noirci de nos cheminées, nous nous transmettons tacitement cette vérité, que la chair est laide, honteuse et cachée: et nous sourions incrédules, quand on raconte qu'autrefois des peuples très sauvages l'ont mise à nu publiquement et admirée! Si, gravement et secrètement, les fermières fécondes qui ont enfanté notre race, se sont dévêtues c'est au fond de nos grandes salles obscures, auprès de nos grands lits surélevés comme des dômes.—Et la servante de «La Belle au Bois Dormant» n'est pas venue tirer le rideau, car l'alcôve paysanne est fermée depuis des siècles d'un rideau de cretonne bleue».

* * *

Telle, avec les anciennes voix catholique et enfantine, la voix de notre race paysanne s'élève. Au fond de notre vieux délice d'amour nous les entendons; et, s'il est à ce point embelli et subtil qu'auprès de la jeune fille la plus belle et la mieux aimée, nous ne puissions imaginer la nudité de son corps—cependant, car il ne s'agit point ici de Morale, non plus que de Raison, mais d'amour, nous aussi, sans y penser, nous attendons le chaste dévêtement.

Mais cette attente est en nous comme ces rêves fiévreux des enfants amoureux, où l'on voit, dans leurs salons impossibles, à une heure tardive de la nuit des noces, des enfants mariés et d'autres, causant longuement et mystérieusement.—Et, même alors si nous l'imaginons précisément, le corps de la femme, dans sa nudité, ne sera point dévêtu du prestige dont nous l'avons paré: Les chastes et rigides vêtements qu'on lui voit aux vitraux du moyen-âge lui auront laissé leur forme; il en sort un peu raide, affiné légèrement, tendrement émacié. A la frileuse gaucherie de ses pas, à cette grâce—comme de draperie ou de manche pagode—qui accompagne le geste de ses bras, on sent enlevée à peine sa robe moderne et à la mode. Le chignon sur son front n'est pas défait, ni la natte en arrière de ses cheveux blonds… Nous ne pensons pas à la Vénus grecque, car ceci est encore féminin, maternel, innocent, avec cette humilité candide que lui enseigna «l'Imitation de Jésus-Christ», avec cet air mystérieux et furtif qu'on lui vit, dressé dans le rond de ses habits tombés, au fond du «Jardin des Vierges sages» et sur les «Plages», cette hâte joyeuse de revenir en grelottant au linge abandonné—tel enfin que l'a dessiné et colorié le peintre Maurice Denis, à qui, tout naturellement et affectueusement, cet Essai se dédie.

DANS LE TOUT PETIT JARDIN…

Dans le tout petit jardin en pente, qui va du mur de chez les sœurs au vieux toit rouge dont le bas touche à terre, elle est enfin là, grand délice mystérieux comme dans un rêve d'enfant. C'est le moment du soir où l'on s'enfonce, bras écartés pour en cueillir, dans les touffes de lilas; l'ombre des branches fait sur les murs de tièdes ronds de soleil; invisibles et lointains, les oiseaux sous toutes les feuilles, évadés de l'école, se racontent une histoire sans fin… Voici l'heure où sous les lourdes branches du marronnier qui dépassent la haie du parc, nous parlions tout bas de notre amour à grandes phrases défaillantes. Que de fois, accoudé au petit mur, je l'ai attendue à passer dans le chemin, tandis que l'angélus du soir pascal disait: voici l'heure la plus douce du jour. A ce tournant plus blanc vers le soir, que de fois j'ai imaginé l'apparition ineffable, en simple robe de tous les jours. Et la nuit me ramenait, plus désolé dans la maison obscurcie.

Mais cette fois, elle est là. Je lutte contre cette pensée, comme le vertige, comme un regard qui fascine, comme le vol tournoyant d'un ange cruel: «Elle est là.» Du même pas, nous descendons l'allée très étroite. J'approche, par instants, de sa ceinture, mon bras comme pour l'enlacer; et, chaque fois, la grande chose très pure, il semble qu'elle va défaillir et se casser en arrière. Un bras contre mon épaule, elle s'appuie; et, de l'autre, balancé vaguement dans le paysage, fait le geste toujours différent de celle qui arrange un bouquet. Sous ses doigts, le fouillis de branchages obscurs et de parfums écrasés s'organise et s'accorde mystérieusement. Selon la courbe qu'a faite la main, sont venus se placer, comme un décor attiré, ces bois de lilas blancs aux lisières lointaines. Le petit mur a disparu. Le maigre enclos s'est élargi, comme un cirque immense et incliné, avec de longues ombres vertes, pareilles à de grands personnages, à des serviteurs immobiles autour de celle qui va donner des ordres. Et je regarde la femme au geste inexplicable et souverain, dans son royaume inconnu; comme le nouveau-né suit des yeux, pour la première fois, la mère, occupée à l'étrange besogne quotidienne; comme le disciple épouvanté se retourna vers le Maître, lorsqu'ils traversèrent le conciliabule des anges, et que ceux-ci s'étendirent à leurs pieds comme de grands chiens soumis.

Mais elle est là, si simplement que je ne puis avoir peur. Dans ce vertige, demeure comme un gage de sécurité très naïve, la robe un peu fanée, faite à sa grâce, qu'elle a prise pour venir. Ses gestes familiers y sont marqués comme un ineffable pli. Je regarde s'appuyer derrière le doux col nu la retombée des cheveux blonds; et, comme un homme qui découvre, vers la fin d'un beau jour, sa jeune femme cousant à l'ombre, le petit enfant entre ses pieds, je m'arrête un instant avec un doux gonflement de cœur… Elle est là. Sur la pelouse magnifique, dans le pays nouveau, le soleil se couche lentement. Le soir tombe. On entend notre pas sur l'herbe épaisse. Le dernier bruit d'une clochette vers une ferme perdue subsiste comme un conseil, comme la parole de l'ami. Certitude parfaite! Je sais que, dans le bois, cette allée qui s'ouvre devant nous et que nous descendons, va s'élargir immensément, pour laisser notre maison s'épanouir, au milieu des herbes en touffe, comme une large fleur nocturne.

Ma femme, le bras replié par dessus la barrière, ouvre le loquet intérieur. Vienne maintenant la nuit d'été insupportable! Sur le balcon qui surplombe le jardin ténébreux s'ouvre la porte du salon plein de lourds feuillages; mais on allume, ce soir, comme un fanal à l'avant d'un vaisseau perdu, chargé de fièvres et de senteurs, la lampe domestique.

MADELEINE

«… les publicains et les femmes de mauvaise vie entreront avant vous dans le royaume de Dieu.»

Lorsqu'ils m'ont demandé:

«Et celle-là? Nous ne la connaissons point. La chasserons-nous du royaume, où la voici dressée comme un pois de senteur qui a levé la nuit? Regardez ces manches qui lui pendent comme des loques de soie, ce visage où l'on est tenté de passer son doigt pour enlever le blanc, et ces yeux trop grands qui regardent tout d'un seul coup! Elle attend, des gens de campagne autour d'elle. On dirait une jument dans un troupeau de moutons, qu'on découvre silencieux et effarés, sur une butte de terre, le lendemain de l'inondation…»

J'ai répondu:

«Recevez-les parmi vous: c'est Madeleine, la fille perdue; et les autres se sont trouvés pris avec elle, dans la lumière, durant la dernière nuit humaine.»

I

Cette nuit-là, derrière un village, au clair de lune d'été, Madeleine attend Tristan pour la première fois. Il est parti d'une ferme éloignée dans les champs, à la chute du jour. Sur le pas de la porte, la tête inclinée dans la buée qui monte du soir, un enfant chantait en clouant un petit chariot. La lisière de la nuit frôlait silencieusement le météore sous le feuillage traînant des marronniers.

Les pieds dans l'herbe, à la barrière d'un verger profond, la fille perdue est une mince ombre bleue qui guette et se penche sur la nuit. Aussi loin qu'elle regarde des pelouses de rosée désertes scintillent obscurément. Elle se parle à elle-même:

«Je voudrais partir avec lui, s'il venait, dit-elle. Je voudrais recommencer le premier voyage que je fis, une nuit d'été, pour aller à la ville, lorsque j'étais une petite fille très pieuse. La grande voiture à bâche blanche des paysans se balançait entre les saules et les puits des jardins. Nous sommes passés sur les ponts et j'entendais l'eau invisible parler sous la traînée de brume. Tandis que j'imaginais lointaine, étrange, hors de la terre, la ville où nous allions, je me suis assoupie dans un demi-sommeil. Enveloppée dans des couvertures, j'ai senti glisser sur mes yeux, aux tournants, les branchages nocturnes; et, près de moi, jusqu'au matin, deux voix qui ne dormaient pas ont parlé tout haut du cheval, du pays et des astres. Puis la fraîcheur du jour m'a glacé les paupières comme de l'eau: la voiture est arrêtée aux portes de la ville mystérieuse où nous allons entrer; et, sur la route, un homme nous parle… Ses premiers mots, je me rappelle, avant de m'éveiller sont entrés dans mon songe. C'étaient d'abord des fleurs inconnues longtemps silencieuses et qui éclatent soudain l'une après l'autre comme une phrase. Puis cette phrase était sur la bouche séchée de quelqu'un d'immense qui s'était arrêté près de moi, épuisé de fatigue. Et, avec cette parole de songe, il m'offrait un royaume où des sources d'eau vive étanchent tous les désirs et toutes les soifs…»

* * *

Le paysan qui la salue dans l'ombre est beau. Ce long visage de passion, où tant d'âmes de femmes se sont regardées, possède le charme divers des rêves où il passa. C'est un paysan, rasé haut, qui salue Madeleine avec le geste solennel des contrées nocturnes qu'il quitta. Mais c'est aussi, lorsqu'il se tourne vers le clair de lune, un enfant de septembre qui fait chauffer à un feu dans les bois son amour égaré; et il regarde à travers l'air tremblant comme un voile de soie bleue. S'il baisse la tête, on croit voir, sur la terrasse, avec les larmes d'ombre qui creusent ses joues, le prince malade qui cherche une âme.

Il s'est assis près de Madeleine, sur un talus, au bord du vaste clair de lune, comme un paysage sous mer. Elle rit, sous son grand chapeau obscur, les mains appuyées dans les menthes, et demande:

«Avez-vous connu d'autres femmes?»

Un instant, il baisse la tête sans répondre. Derrière eux, vers une maison abandonnée, à demi-cachée dans les feuilles, comme un moulin, on entend monter le calme bruit d'eaux que fait la nuit. Alors, plus gravement, elle demande:

«Quelle était la plus belle?

—Certes, répond-il, j'ai connu d'autres femmes. Mais aucune n'a compris ce que je demandais; et les plus belles ont cherché désespérément ce qu'elles pourraient donner;—et j'en ai eu grand'pitié. Je me rappelle:

«Celle qui, près d'un château en fête, allumé dans les arbres, tandis que s'éteignaient au piano les dernières bougies avec les derniers airs de danse, dansait pour moi dans une allée demi-obscure du parc. Elle dansait pour me faire joie, mais, s'apercevant que sa danse ne consolait pas ma peine, le grand geste gracieux se brisait et elle fondait en larmes.

«Celle qui est entrée chez moi, toute nue, vers les dernières heures de la nuit; et elle m'offrait son pauvre corps avec la voix de quelqu'un qui a perdu son chemin et qui offre tout ce qu'il a pour le retrouver.

«Il y en eut d'autres qui crurent comprendre l'espace d'un instant, et qui ont pris peur:

«Celle qui eut l'idée de venir au premier rendez-vous avec un manteau de pauvresse;—et qui ne revint pas.

«Celle que j'ai rencontrée avec sa sœur aînée dans les jardins d'une ville, une nuit d'été. Comme je parlais plus doucement à l'aînée, parce que la plus petite m'attirait davantage, celle-ci qui ne disait rien est partie, et jamais on n'a su où elle s'était enfuie et jamais on ne l'a revue.—Ah! de celle-là est-ce que je n'ai pas tout eu?

—Malheureuse, dit Madeleine, sans lever la tête, malheureuse, par un soir comme celui-ci, l'âme qui ne s'est pas détachée, malheureuse celle qui n'a pas risqué le départ admirable!

—Et pourtant, poursuit le paysan, je me suis approché, certains soirs tragiques, de ce que j'ai tant cherché, je me suis approché de l'âme jusqu'à l'entendre battre contre mon cœur: «Un dimanche matin,—me racontait une jeune femme,—dans la maison de campagne où nous étions seules avec des enfants, le plus petit s'est fait couper les doigts dans une machine. Parce qu'il avait désobéi et craignant d'être grondé par sa mère, il se cachait en disant: Je me suis marché sur la main. Mais au soir, nous avons compris, lorsque, raidi de fièvre, il était déjà perdu…» Et j'imaginais, dans la maison des femmes, cette mort enfantine, la nuit: je sentais, au contact de cette chose monstrueuse, leur âme palpiter.»

Alors Madeleine se tourne vers lui. A mesure qu'elle lève la tête, la clarté de songe modèle sous son grand chapeau, comme avec une main, le fin visage de marbre. De ses doigts qui brûlent, embarrassés dans son écharpe, elle touche la main du paysan appuyée dans l'herbe. Elle dit, avec ce lent sourire qui désolait les hommes à force de douceur:

«Je connais des soirs de fête, mon ami, plus tragiques encore. La servante allume çà et là des feux sur le mur; des ombres passent et le désir de je ne sais quelle autre fête sans fin vous arrête sur le pas de la porte comme un vertige soudain.

«Je connais au retour des parties de plaisir, ces gonflements de cœur pareils à de chaudes vagues sanglantes qui vous détachent. Le bruit des pas fatigués semble creuser le chemin d'ombre. Certains marchent dans les champs qui bordent la route; et l'on voit, par instants, leurs visages entre les branches, à la clarté de la lune. Conversations à voix basse… L'enfant qui s'est aperçu, durant la journée de plaisir, qu'il aimait la femme de son frère, marche silencieusement, plein de détresse, et soudain, bute dans l'ombre et se fait mal; alors incapable de lutter davantage il s'appuie contre l'épaule de l'aîné qui le relève, et sanglote longuement.

«Et encore: l'instant du départ, aux beaux jours d'été, lorsque, les volets accrochés à la porte vitrée, les malles déjà parties, avant de fermer à clef la dernière porte, on se penche dans le vestibule obscur pour écouter la voix sourde et merveilleuse qui appelle.

«Oh! mon ami, tous mes amants m'ont ennuyée. Ce sont tous gens d'ici qui se sont ruinés à chercher des fêtes où je ne fusse jamais allée. Mais avec vous, qui gardez à votre vêtement l'odeur humide des chemins nocturnes, je partirai pour un voyage nouveau. Je connaîtrai les salles obscures de vos domaines, avec les grands lustres jaunes qui pendent des poutres: après la moisson, les paysans, n'est-ce pas? se préparent la nuit pour des noces et des fêtes. Et le jour venu, dans la fumée verte qui monte des enclos villageois, les enfants ravis d'une joie parfaite, tournoient en des jeux pleins de cérémonies.»

Cependant, derrière eux, dans les vitres de la maison abandonnée, flambent toutes les lueurs de la nuit. Soir des noces! Comme une jeune femme qu'on attend sort d'entre les arbres où elle s'était cachée, la douce maison lourde s'est éclairée dans ses massifs. Appuyée au bas de la voie lactée, la grande vitre s'enflamme; et l'on pense à une baie mystérieuse ouverte sur une autre aurore. Alors, pareils à deux nouveaux époux, qui n'ont pu supporter le bonheur sans démence, Madeleine et Tristan s'enfuient. Elle marche près de lui; l'haleine de ses paroles pressées semble plus douce qu'un bras de femme autour du cou; on la devine encore au loin, tournant vers lui ses beaux yeux invisibles. Puis, une vague de la nuit, plus obscure que les autres, déferle et les emporte.

II

«… le jour du Seigneur viendra comme un voleur qui vient la nuit.»

Aux fenêtres des chambres qui donnent derrière la ferme, s'agitent dans la lune d'avant minuit, les branchages d'un arbre déraciné par la foudre. Cela joue sur les rideaux blancs des lits endormis tout au fond. Cependant la nuit est calme. Les enfants dorment. De grands jardins blancs et noirs glissent sous les fenêtres, avec, par instant, des visages admirables qui regardent à la vitre.

Sur le devant, la cour balayée comme à la veille d'une fête, luit faiblement dans la nuit. La treille et les branches d'un chêne et les nids de colombes reposent, appuyés à la façade nette et sans ombre, pareille à un décor, avant que le jour vienne et qu'il se passe quelque chose.

C'est en ce lieu, entre le mur et le chêne, dont ils écartent les branches comme des nénuphars, que Madeleine et Tristan émergent de la nuit où ils ont plongé. Ils se concertent un instant tout bas et poussent la porte. Dans la grande salle où donnent les écuries mal fermées, pleines de paille qui fume, deux lustres obscurs descendent sur une table immense autour de laquelle des gens rassemblés veillent. Des alcôves profondes s'enfoncent dans les murs. De vieilles horloges travaillées luisent comme des trésors dans les couloirs ouverts. Et, debout sur le carreau ciré, toute trempée de rosée, comme une nouvelle servante qui arrive le soir, Madeleine regarde.

Il y a là tous ceux que la fièvre de cette nuit réveilla. Ils s'apprêtent pour un départ; ils veillent dans l'attente d'on ne sait quel bonheur. Au bout le plus obscur de la table, un vacher roux, la tête penchée sur sa blouse, mange, avant de partir, sa pitance amère. Il n'ira plus sur la colline garder les bêtes dans les prés de scabieuses lorsque la cloche de huit heures parle, avec regret, des belles matinées enfantines. Il ne s'accoudera plus au petit mur, à l'heure où le soleil penche les ombres, pour regarder au loin, plein de nostalgie. On ne rira plus de son visage couturé.

Derrière lui, dans l'escalier ciré, immobiles, leurs souliers à la main, les enfants qui se sont levés et habillés, regardent, muets de terreur et d'émerveillement, la femme inconnue. Ils savent que cette fois on leur pardonnera de ne pas dormir toute la nuit. On leur mettra, pour partir avec tout le monde, leurs plus beaux habits. On les emmènera jouer dans un pays de tuileries et de couvents abandonnés, où l'on découvre, en se poursuivant à la tombée de la nuit dans les couloirs et les souterrains, l'entrée d'une ville immense qui flamboie dans un autre été.

Deux vieillards sont assis sur un banc, prêts à partir, tout raidis dans leur linge empesé. Ce sont les deux vieux qu'on a pris en pension dans la chambre du haut, et qui s'en vont secrètement toutes les nuits essayer des machines. Si elles pouvaient marcher, pensent-ils, le monde, le lendemain matin, serait comme une route éternelle où de grands bergers aux carrefours silencieusement vous montreraient votre chemin.

Une femme fait dans l'ombre, au-dessus de l'évier, pour le laitage, de calmes gestes démesurés comme on en fait dans l'eau. Lorsqu'elle vient, en posant un bol sur la table, plonger son visage dans la clarté, on découvre que ses traits amers, sous la grande aile grise de la chevelure, durent être beaux. Pensée plus déchirante que le pire remords: cette femme inconnue doit avoir été belle! Le lendemain de ses noces, un matin de juin, se trouvant seule dans une allée du vieux jardin, la mariée s'est arrêtée soudainement, baissant la tête et pensant: «Jamais plus je ne serai jeune. Jamais plus je ne serai belle.» Et depuis il lui faut lutter secrètement contre cette révolte plus douloureuse à vaincre qu'une montée de larmes.

Mais cette nuit, l'affreux désir coupable l'a réveillée comme les autres:

«Je veux partir aussi, dit-elle, je veux partir à l'aube, je ne sais où, pour trouver enfin la joie, la joie qui ne finit pas.

—Oh! ma sœur qui êtes belle…» lui répond la fille perdue; et les voici qui causent toutes les deux à voix basse. Alors tous les autres se rapprochent, les entourent, et le grand colloque s'engage enfin. Serrés près de la porte, visages pressés sous la lueur de l'imposte, voyageurs égarés qui se montrent un feu dans la nuit, ils parlent du pays merveilleux où ils veulent partir, pays de leur désir et de leur regret:

«Des routes indéfinies s'enlacent aux coteaux et passent sur les vallées, pareilles à des traînées de brume blanche, qui tournoient au-dessus des lacs de la nuit.

—Dans toutes les cours, c'est le matin des noces: une voiture où l'on charge des bagages attend; et l'odeur des syringas fait défaillir, au moment où ils grimpent sur le marchepied, les deux enfants trop heureux.

—Entre les feuilles des arbres, lorsque sonne midi, on aperçoit dans la vallée le reflet d'un village merveilleux, si creux que le regard d'abord ne l'avait pu découvrir, comme le visage entre les fougères dans l'eau du puits profond.»

Mais la fille coupable, qui dans toutes les fêtes et toutes les joies de ce monde a roulé, leur dit:

«Le pays que vous avez découvert dans le secret de votre cœur, je l'ai cherché longtemps et vainement sur la terre.

—Et nous, répondent-ils, chaque soir nous restons longuement, les yeux ouverts dans les ténèbres, imaginant: demain, peut-être, nous nous éveillerons dans la contrée étrange; demain l'aurore merveilleuse…»

Et soudain tous se sont tus, s'apercevant qu'au dehors, à cette heure de minuit, le jour avait éclaté partout; et que, silencieusement, avant d'entrer—le bras étendu contre le mur comme une treille—l'ange Gabriel les regardait par l'imposte avec «des yeux plus beaux que le vin».

LA PARTIE DE PLAISIR

A Claude Debussy.

Ce sont des femmes, sur le lac, dans une barque doublée de soie. C'est la partie de plaisir. Ce chant que nous entendions, pareil à un palais d'or et de rose entre les saules du bord de l'eau, pareil à une femme qui lève sa coupe vaine avec des larmes de gloire, pareil au visage le plus passionné qui se cache, à l'avant de la barque, dans des manches de brocart, c'est le chant de Marthe et de Madeleine: je reconnais la voix des deux filles frivoles. Nous les disions frivoles! Nous ne savions pas que ce lac, dans la vallée inculte, surplombé là-bas de collines grises et rocheuses, abritait tant de désirs insoupçonnés. Nous ne pensions pas, au déclin de ce jeudi soir, tandis que nous chassions dans la solitude, découvrir où s'évadent les âmes des enfants enfermées. Avancez-vous entre les branches des saules et regardez:

La plus studieuse, celle qui lisait sa leçon, tous les volets fermés, dans la chambre fraîche, les cheveux les plus rebelles de son front lissé touchant presque à la page: voyez maintenant toute sa chevelure relevée comme une huppe de perruche, comme un casque de dogaresse, toute sa chevelure mutinée! Telle est la transfiguration du désir. J'en entends, sans les voir, d'autres qui babillent, qui commencent des phrases incompréhensibles, charmantes, et qui s'arrêtent, ne sachant pas les finir: ce sont celles qui n'ont rien dit, jamais. Par instants, toutes les voix se confondent et ce n'est plus qu'un bruit vague et mêlé, qui donne la fièvre et le désespoir, comme des cloches lointaines qui sonnent les vêpres d'été, dans d'autres pays. Mais il y a toujours une voix qui reprend et que j'écoute, la plus grave et pourtant la plus haute, qui dit que tout est vain, que tout va s'évanouir et que c'est une gloire, pourtant! Celle que j'entends ainsi, parmi toutes les autres, est descendue la première, à l'heure où tout se mourait d'ennui, de ce morne château, sur la colline grise, qu'un orage semble sans cesse menacer. Regardez comme elle est blonde et pâle, sous son grand parasol noir.

Avancez-vous entre les saules, dans le sable pailleté d'argent, sans bruit, comme un pêcheur, en retenant votre haleine: n'effrayez pas les âmes!

TROIS PROSES

I Grandes manœuvres.—La chambre d'amis du tailleur.

Petite chambre très lente, avec tes rideaux blancs, ta porte sur le balcon. Tu voguais le long des journées désertes, dans les immenses paysages noirs et bleus, parmi les averses et les ciels. Tu heurtais parfois, au cours d'une terne matinée, les marches d'un moulin à vent abandonné, sur une colline comme celle d'où tu étais partie. Alors la vieille musique de ses ailes faisait passer dans tes rideaux un frémissement, le regret des jeudis matins morts, où les enfants ne sont pas venus, comme aux images de tes murs, avec de longs discours anxieux et leurs joues chaudes l'une à l'autre appuyées, guetter l'amour à ton balcon.

Parfois aussi, vers deux heures, tu rencontrais le soleil, comme un marchand qui depuis le matin passa tous les villages et toutes les demeures. L'un vers l'autre vous aviez marché longtemps. Lui te disait: «Ce n'est rien! Dans la vallée qui s'en va tout au bout des plus lointaines journées, là-bas, ce ne sont pas encore les villes étranges. Ce n'est pas encore le pays des vaines arrivées parmi les beaux visages perdus. Il n'y a que des pins et des bruyères. Et cet éclair, sur la dernière ligne de la terre qui monte vers moi comme d'une vitre, ah! ce n'est que…» Et le soleil, après s'être un instant reposé sur le barreau de bois, laissait, une fois de plus, entre les ombres de tes murs, l'ombre morne d'un jour.

Mais, un soir, voyageur que tu n'attendais plus, je suis monté vers toi.

Du fond des nuits d'été, je t'apportais tous les désirs des autres maisons, là-bas, maisons où meurent les grandes vacances, où les enfants pleurent d'ennui à regarder la lueur éclatante de la nuit sur la vitre, maisons où nous t'imaginions si belle, et mouvante dans l'ombre, et toute peuplée de personnages, chambre inconnue! chambre d'amis où nous ne fûmes pas invités!

Hélas, il était déjà trop tard, ce soir-là. J'ai cargué tes rideaux de toile, et tu ne m'as donné qu'à dormir. Au matin, je t'ai trouvée vide, et tu t'étais échouée contre l'hiver. Le froid posait sur mon visage découvert et sur ma fièvre sa bonne main douloureuse. Un pavillon de neige était étendu le long du balcon. Et tant de silence s'était fait en toi, après le long voyage manqué, qu'on croyait entendre déjà le bruit mat des premières allées et venues, dans la rue, le matin de Noël.

II Grandes manœuvres.—Marche avant le jour.

Chacun de mes pas râcle la terre. Il est minuit, et je traîne une troupe d'hommes derrière moi. La route s'enfonce entre des arbres, là où la nuit même ne nous éclaire plus.

C'était hier le dernier jour d'été; et Bertie, le paysan qui marche à mon côté, me dit: «Ça va être l'époque des fêtes, à présent, chez moi. On revient la nuit!»—Bertie, puisque c'est déjà fini, l'été, puisqu'il n'y faut plus penser, déjà, je voudrais connaître vos fêtes d'hiver, et la fièvre des retours par vos grands chemins noirs. Du côté où souffle le vent, les poteaux de télégraphe ont une raie de neige. Deux amants perdus se parlent à voix basse, le long de la haie. Fête des cœurs!… Halte sans fin dans la nuit! Et voici qu'est éclose leur maison toute pleine de grandes lueurs, qui font croire à des feux ou à l'aurore. Ce n'est pourtant qu'une cabane de cantonniers: le vent, depuis longtemps, y a fait son passage, et l'on entend claquer la neige et la pluie qui tombent en flaques. Mais les deux amants glacés pensent sans rien dire: «Le bonheur entrera dans la maison violette avec le petit jour. La porte lui sera familière comme au facteur que les époux guettent chaque matin sur la route. Car c'est ici, par cette nuit de décembre où nous sommes fous, que nous avons établi notre maison, notre royaume précaire et merveilleux. Les branches que nous avons rapportées de la fête et suspendues auprès de la croisée, frémissent au matin. Bientôt nous allumerons le feu de la journée. La fête pour nous ne finira pas!»

Mais moi je continue à cheminer au fond du trou, menant mon troupeau d'hommes aveugles. Aux bords de l'horizon, la lueur de toutes les étoiles qui sont de l'autre côté nous fait, depuis deux heures, croire à la fin de la nuit. Je pense marcher dans l'eau, tant il me faut lutter pour avancer. A chaque pas, je bute du genou contre l'obscurité. Si je veux savoir ce que j'ai devant moi, j'étends la main. Je ne vois pas mes pieds, j'entends leur bruit pénible et lent, que double le battement de mon cœur. Tout est malaisé! La pensée même est empêtrée dans ce paysage invisible. Seule, une vanité me reste, comme une petite flamme misérable: «De tous les hommes qui geignent ici, me dis-je, je suis le seul à connaître notre mal, qui est l'attente du jour.» Alors s'élève, comme un reproche, la voix de mon frère qui marchait près de moi dans la nuit. J'entends, comme un bâillement, comme s'il demandait grâce, Bertie le paysan m'appeler et dire: «Ho! qu'il me tarde qu'il fasse jour!»

III L'amour cherche les lieux abandonnés

L'amour par les longues soirées pluvieuses, cherche les lieux abandonnés.

Nous avons suivi ce chemin d'herbe qui s'en allait je ne sais où dans le dimanche de septembre. Il nous a conduits sur la hauteur où s'amassait la pluie comme une blanche forêt perdue. C'est là, dans une vigne terreuse et noircie, que me précédait mon amour. Je regardais avec compassion sous la soie mouillée ses épaules transparues, et sa main en arrière, selon le geste de son écharpe fauve et trempée, disant: «encore plus loin! Plus perdus encore!»

Nous avons trouvé ce bosquet désert avec de grands arceaux de fer tombés, vestiges d'une tonnelle. On découvrait une ville au loin qui fumait de pluie dans la vallée. Visages humains, qui regardiez derrière les fenêtres, que les heures étaient lentes à passer devant vous dans les rues, et monotone à vos oreilles la sonnerie régulière de l'eau dans le chenal—auprès de la soirée errante dans les avenues de notre réduit de feuillage! Nous nous sommes jeté de la pluie à la figure et nous nous sommes grisés à son goût profond. Nous sommes montés dans les branches, jusqu'à mouiller nos têtes dans le grand lac du ciel agité par le vent. La plus haute branche, où nous étions assis, a craqué, et nous sommes tombés tous deux avec une cascade de feuilles et de rire, comme au printemps deux oiseaux empêtrés d'amour. Et parfois vous aviez ce geste sauvage, amour, d'écarter, avec les cheveux, de vos yeux, les branches de la tonnelle, pour que le jour prolongeât dans notre domaine les chevauchées sur les chemins indéfinis, les rencontres coupables, les attentes à la grille, et les fêtes mystérieuses que vous donnent la pluie, le vent et les espaces perdus.

Mais pour le soir qui va venir, amour, nous cherchons une maison.

Dans la vigne, nous avons longtemps secoué la porte du refuge, en nous serrant sur le seuil pour nous tenir à l'abri, ainsi que deux perdrix mouillées. Nous entendions à nos coups répondre sourdement la voix de l'obscurité enfermée. Derrière la porte il y avait, pour nous, de la paille où nous enfouir dans la poussière lourde et l'ombre de juillet moissonné; des fruits traînant sur des claies avec l'odeur de grands jardins pourris où sombrent pour la dernière fois les amants attardés; dans un coin des sarments noircis, avec de vieilles choses, amour, qu'en vain vous auriez voulu reconnaître; et, vers le soir, dans la cheminée délabrée, nous aurions fait prendre un grand feu de bois mort, dont la chaleur obscure aurait, le reste de la nuit, réchauffé vos pieds nus dans ses mains.

«Quelqu'un» avait la clef de ce refuge, et nous avons continué d'errer. Aucun domaine terrestre, amour, ne vous a paru suffisamment déserté! Ni, dans la forêt, le rendez-vous de chasse comme une borne muette au carrefour de huit chemins égarés; ni même, au tournant le plus lointain de la route, cette chapelle rouillée sous les branchages funèbres…

Mais le lieu même de notre amour, ce fut, par la nuit d'automne où nous dûmes nous déprendre, cette cour abandonnée sous la pluie, dont elle m'ouvrit secrètement la porte. Sur le seuil où elle m'appela tout bas, je ne pus distinguer la forme de son corps; et des jardins épais où nous entrâmes à tâtons, je ne connaîtrai jamais le visage réel. «Touchez, disait-elle, en appuyant sur mes yeux sa chevelure, comme mes cheveux sont mouillés!» Autour de nous ruisselaient immensément les profondes forêts nocturnes. Et je baisais sur cette face invisible que jamais plus je ne devais revoir la saveur même de la nuit. Un instant, elle enfonça dans mes manches, contre la chaleur de mes bras, ses mains fines et froides, caresse triste qu'elle aimait. Perdus pour les hommes et pour nous-mêmes, pareils à deux noyés confondus qui flottent dans la nuit, ah! nous avions trouvé le désert où déployer enfin comme une tente notre royaume sans nom. Au seuil de l'abandon sans retour, vous me disiez, amour, dont la tête encore roule sur mon épaule, avec cette voix plus sourde que le désespoir: «Jamais!… il n'y aura jamais de fin! Eternellement, nous nous parlerons ainsi tout bas, bouche à bouche, ainsi que deux enfants qu'on a mis à dormir ensemble, la veille d'un grand bonheur, dans une maison inconnue;—et la voix de la forêt qui déferle jusqu'à la vitre illuminée se mêle à leurs paroles…»

LE MIRACLE DES TROIS DAMES DE VILLAGE

Deux dames sont en visite, chez Madame Meillant, dans une maison isolée, à la sortie du village. C'est le début d'une longue soirée de février. Depuis ce matin, comme une troupe d'hommes refoulés qui mettra tout le jour à s'écouler, le vent passe, chargé de neige. A la fenêtre basse, qui donne sur le jardin, les branches secouées d'un rosier sans feuilles battent la vitre, par instants.

Dans leur salon fermé, comme dans une barque amarrée au milieu du courant, ces femmes parlent du temps. Ce sont trois jeunes dames, les plus pauvres du bourg. Madame Henry, la plus jeune, est celle qui a sa joue contre la fenêtre. La lumière du dehors, qui rejaillit sur l'appui mouillé de la croisée, vient doucement, dans l'ombre du salon, dessiner son profil.

«Quand ma sœur était petite, dit-elle, son grand désir était d'aller dehors par ces temps de grand vent et de neige. Maintenant encore, quand la neige se pose sur toutes les choses de la plaine, ou lorsqu'il pleut indéfiniment jusqu'au bout des paysages, elle voudrait être à la place du mécanicien qui voyage au milieu de l'averse, enfermé dans sa maison de vitres…

—Que fait-elle donc aujourd'hui? Pourquoi n'est-elle pas venue?

—Elle est restée chez nous. Elle achève sa toilette. Depuis longtemps, nous y travaillons chaque soir. Si vous saviez comme elle sera belle!»

Avec quel amour craintif, elle parle de cette petite sœur romanesque! Comme elle se rappelle précieusement ses moindres mots d'enfant! Pourtant il s'agit d'une jeune fille qui a couru déjà plus d'une aventure coupable. Madame Henry a tout caché. Sur cette figure très pâle, que l'ombre des joues creusées amincit, on n'imagine pas sans souffrance la rougeur que ces histoires ont dû faire monter. Cependant, à cette heure, elle parle cérémonieusement de sa sœur Marie, comme d'une enfant dont on n'a jamais rien dit.

Les autres lui répondent avec cette science très chaste que possèdent les jeunes femmes pour parler des jeunes filles. Et leur conversation se poursuit avec cette même réserve. Elles parlent de toutes choses ainsi. Le monde, tel que le décrivent leurs paroles, est fait de convenances et de pureté… Il y a par instants de grands silences, pleins de toutes les peines, de toute la pauvreté qu'il ne faut pas dire: alors, on entend s'évanouir au loin la rumeur amère du grand vent chassé.

Ce soir-là, Madame Henry s'est mise au piano. Immobiles sur leurs fauteuils grenats, les dames ont écouté d'abord avec grand respect. Puis l'une a incliné doucement son visage, comme une femme qui veut qu'on lui parle tout bas, contre l'oreille: et l'autre, sans y songer, a fait comme sa compagne. Chante la douce voix complice, et toute misère est oubliée: les comptes à la chandelle, le dimanche soir, pour la longue semaine, et l'attente indéfinie dans la salle à manger, lorsque le mari ne rentre pas et que les enfants, après avoir joué silencieusement, s'endorment…

La musique parle de promenades, de paradis et de fiançailles: puis elle se tait, et les dames reprennent plus lentement, tandis que la soirée s'achève, le récit de leurs souvenirs heureux. Madame Henry se rappelle la demeure de ses parents, où elles étaient autrefois, avec sa sœur Marie, par les belles vêpres d'hiver, d'heureuses jeunes filles qui attendent. Pour les deux autres, Madame Defrance et Madame Meillant, la vie semble s'être arrêtée à l'époque des fiançailles, des premières promenades avec leurs maris, qui les emmenaient alors en voiture dans leurs tournées de marchands à travers les villages,—ou bien, le soir, à pied par les chemins, les aidaient à sauter les flaques d'eau… Les pauvres dames sont en visite, et toute misère est oubliée. Il ne reste plus que, par moments, ce poids sur le cœur.

* * *

Cependant, près du bourg, devant une maison abandonnée, des gens sont ameutés. Vers cinq heures, la sœur de Madame Henry est arrivée là, sans sa toilette neuve: avec une robe presque droite qui la faisait svelte et flexible comme une baguette de coudrier, avec un grand chapeau noir sous lequel on la devinait sourire. Elle avait l'intention de tout raconter à celui qui l'attendait; elle pensait qu'il l'aimerait quand même et qu'il lui pardonnerait. Mais lui, savait depuis la veille qu'«il n'était pas le premier»: fou de colère, il a pris avec lui des garçons et des filles pour aller attendre Marie au rendez-vous, dans la maison inhabitée. Quand l'enfant est arrivée, on l'a déshabillée et battue, puis enfermée à clef. Les filles ont ameuté les passants.

On se presse à la fenêtre. L'enfant est blottie dans le coin le plus noir de la grande pièce vide qu'obscurcit la tombée du jour. Ils ne lui ont laissé par dérision que son chapeau. De son visage baissé, on n'aperçoit que le bout du nez. Elle tremble convulsivement comme un petit chat galeux qu'on assomme à coups de pierres.

Les hommes du café voisin sont sortis, pour venir voir ça. Monsieur Meillant, légèrement gris, est au premier rang. Il plaisante:

«Si ça continue, dit-il, tout le bourg va être là! Mais il faudrait voir la tête que va faire sa sœur. Il faut aller la chercher.

—On y est allé, dit la grande fille qui travaille chez la couturière. Elle n'y est pas. C'est fermé.

—Allez donc chez moi. Elle doit être avec ma femme.»

Alors la grande fille s'en va vers la maison isolée où les dames sont en visite, escortée d'une bande de gamins. Elle porte sur son bras une robe salie, droite comme une blouse de nuit.

* * *

Chez Madame Meillant, les trois femmes crurent entendre une rumeur lointaine, comme celle d'un grand vent qui s'en va. Elles prêtèrent l'oreille: mais elles s'étaient si bien accoutumées, durant cette longue après-midi, à l'atmosphère de leur salon fermé, qu'elles ne purent distinguer aucun bruit, pas même le tic-tac de la pendule.

«On n'entend plus le balancier, dirent-elles. Est-ce que le mouvement est arrêté?

—Comme il doit être tard! nous allons partir.

—Je vais vous conduire, dit Madame Meillant.»

Mais, en sortant sur le perron, elles furent comme cet homme qui, rentrant chez lui le soir, ne retrouva plus sa maison. Elles firent toutes les trois: «Ah!» Et leur voix sonna aussi claire et aussi étrange que celle de ma mère, lorsqu'autrefois, ouvrant la porte à une heure tardive de la nuit, elle découvrait, entré dans notre cour, ainsi qu'une nappe d'eau glauque étendue, le mystérieux clair de lune. Elles se demandèrent aussitôt ce qui leur avait fait pousser ce cri: or, il leur était si facile de parcourir le paysage étalé devant elles, qu'elles se trouvaient gênées, comme quelqu'un qui n'a plus besoin de sa lanterne pour sortir dans la nuit claire de lune. Tout poids sur le cœur était enlevé. Le monde était devenu semblable au paradis que les pauvres dames en visite s'étaient inventé.

Devant elles, coulait l'avenue qui mène au bourg. Le grand vent avait cessé d'y gémir et d'y secouer les arbres. On sentait qu'il était passé dans un autre paysage. Cependant les flocons de neige continuaient à voleter longtemps avant de se poser: ils voltigeaient autour de la tête des trois femmes comme une bande d'oiseaux curieux, qui eussent voulu becqueter leurs visages, ou comme des insectes du soir qu'attire la lumière des yeux.

«Allons voir au bourg ce qui s'est passé», dit l'une d'elles.

Au bout de l'avenue, il y avait, près de la route, un coude du ruisseau, où, d'ordinaire, à l'heure de la soupe, des gamins déguenillés glissaient: on entendait leur cris pointus, à la tombée de la nuit, comme une sortie de l'école attardée. Cette fois, les femmes n'entendirent aucun bruit; mais, au tournant, la rivière gelée s'élargissait comme un fleuve. Partout au loin, c'était l'hiver, mais l'hiver comme dans les tableaux des Quatre-Saisons qui décorent les chambres des jeunes filles—l'Hiver, où des patineurs blancs et noirs, avec de grands foulards qui ondulent au vent, glissent au crépuscule sur un fond de forêts roses.

«Hâtons-nous de monter au bourg, dirent-elles. Que doivent dire nos maris?» Mais il n'y avait plus de maris, ce n'étaient plus que des fiancés. Le premier qu'elles rencontrèrent fut Monsieur Meillant. Il arrivait en voiture vers le bourg et elles se rangèrent sur l'accotement. Il fit: «Oh!… là» et la voiture s'arrêta au bord de la côte qui dominait le village, de telle sorte que les femmes et la voiture étaient dans l'ombre de la terre, et que, seuls, les naseaux du cheval semblaient tremper dans le ciel bleu du soir. Monsieur Meillant parla à sa jeune femme, comme si elle eût été seule, ainsi qu'aux jours d'autrefois: «Vous voilà bien tard sur la route, Mademoiselle, lui dit-il. Vous ne voulez pas monter dans ma voiture?» Elle accepta, et ils s'en allèrent ainsi: lui, tenant les rênes, sa blouse gonflée de vent. Il ne faisait pas plus froid qu'au mois d'avril. Elle se rappelait son enfance, les places de village traversées en voiture à la tombée du jour. Derrière les rideaux des auberges allumées, passaient des ombres qui n'étaient plus celles des joueurs de billard.

Les deux autres femmes continuèrent leur chemin, le long des haies déchiquetées dans le haut par la lumière du crépuscule. Telles que la lune, lorsqu'elle émerge avant la nuit au bord d'un paysage, elles arrivèrent toutes deux au sommet de la côte. Elles découvrirent alors les jardins qui entouraient le village, immenses, ainsi qu'elles les voyaient quand elles étaient petites. Madame Defrance descendit dans ces jardins où l'attendait son fiancé: il lui tendait la main pour l'aider à franchir les fossés, et le bras levé de la jeune femme faisait, avec son corps mince et tendu, comme une ligne de pureté…

Ils disparurent et Madame Henry poursuivit seule son chemin. Elle se rappela ce vers d'une poésie apprise à l'école:

Les chemins que le soir emplit de voix lointaines…

et elle entendit ces voix qu'autrefois elle avait souvent cherché à entendre: les unes, tout près, plus douces que des fontaines; les autres là-bas, au bout du chemin qui semblait plonger de l'autre côté de la terre, dans l'air blanc où montait une étoile.

Elle traversa le bourg sans s'arrêter: d'autres femmes, sur le seuil des maisons où elles habitaient seules comme des vierges, élevaient, au-dessus de leurs robes à longs plis et de leur taille haute, leur enfant premier-né. Elle arriva ainsi à la dernière maison du village, qui était abandonnée; et elle aperçut debout, derrière la fenêtre, regardant sur le chemin, une jeune fille. Il y avait, dans l'air et sur la vitre, cette impalpable fumée bleue qui flotte après la pluie, le soir, entre toutes choses. On ne voyait que le visage de la jeune fille et ses mains, appuyées à la vitre. Le reste de son corps disparaissait dans l'ombre et le reflet vert de sa chambre, comme dans un beau vêtement. Et les hommes qui arrivaient à l'entrée de ce village, fatigués de leur vie comme d'une longue journée de peine, se disaient:

«Voici le beau domaine que j'ai vu en rêve une fois… Ah! et voici à la fenêtre celle que j'ai tant cherchée sur la terre!»

Ils ne savaient pas que cette jeune fille s'appelait Marie ni qu'elle était nue parce que son amant avait déchiré ses habits.

LE MIRACLE DE LA FERMIÈRE

Depuis plus de deux semaines j'étais à la campagne, dans le bourg de la Colombière, avec Jacques, Françoise et Isabelle, et chaque jour Isabelle disait, en riant au bout de chaque parole:

—La Colombière!… Nous imaginions trois fermes en ruine autour d'un colombier perché sur une côte, avec des milliers de pigeons qui se seraient envolés à notre approche… Pas du tout! C'est une petite ville rouge et blanche alignée proprement sur la route…

—Nous pensions voir des paysans, disait un autre. Il en passe quelquefois en voiture, qui ne s'arrêtent jamais!

Et moi je répondais:

—Prenez patience. Quelque jour, nous irons ensemble au hameau des Chevris. Vous verrez: il n'y a qu'une vieille ferme grise derrière des barrières blanches et la maison d'école où j'ai passé mon enfance, en pension chez l'instituteur. Je vous ferai connaître Beaulande et sa femme, les fermiers des Chevris.

—Je n'y compte guère, disait Françoise. Et, soulevant le rideau de la fenêtre, en se penchant un peu, elle regardait au loin curieusement… Je regarde où vont les voitures des gens de campagne.

Et elle «regarda» ainsi jusqu'au jour où Jean Meaulnes, le fils du maître d'école des Chevris, nous écrivit enfin:

* * *

«J'irai demain vous chercher en voiture avec Beaulande.

«Beaulande a bien changé depuis que tu l'as connu. Il boit. Le peu d'argent qu'il a gagné lui a tourné la tête. Il veut mettre son plus jeune fils Claude en pension à Paris. Sa femme se désole, le petit n'y tient guère et Beaulande a pensé à toi pour les convaincre. Car on parle toujours de toi, ici; on se rappelle le temps où tu passais dans la cour de la ferme comme un petit seigneur, avec ta blouse noire et ton grand col blanc.

La mère Beaulande me répétait l'autre jour: «il y a quinze ans de cela, mais je le vois encore. Il avait dans les neuf ans. Il s'appuyait contre un chenet, et il m'a dit tout d'un coup, après m'avoir longtemps regardée tourner dans la maison:—Madame Beaulande!—Quoi donc, mon mignon!—Vous êtes bien comme une espèce de reine!…» Et elle riait encore comme alors, la tête en arrière, d'un grand rire tranquille.

«Elle aussi a beaucoup changé, pourtant, et vieilli. On raconte, je ne sais pourquoi, que la mauvaise conduite de Beaulande lui a dérangé la tête et qu'elle est un peu folle.

«Dis bien à Isabelle et à Françoise, pour qu'elles n'aient pas de déception, que les paysans ne ressemblent guère à ce qu'elles imaginent, et que, d'ailleurs, personne au monde ne peut se vanter de les connaître.»

* * *

Ce fut une belle promenade en voiture, par les chemins de traverse. Nous nous enfoncions, par instants, sous les branches des haies, et les roues grinçaient dans le sable fin des ornières. Françoise disait qu'il lui semblait, dans les allées d'un immense jardin, voyager sous les arbres.

Puis le chemin monta. Nous commençâmes d'apercevoir entre les haies interrompues, par delà les terres plus arides et plus grises, tout un grand paysage liquide.

—De chez nous, disait Beaulande, on découvre par les temps clairs plus de vingt lieues de pays. Et il appelait un à un par leurs noms ces villages perdus qui tremblaient à l'extrême horizon.

—Paris est là-bas, dit-il en riant, et d'un geste vague, avec son fouet, il montrait la vallée qui tournait et se perdait au loin, comme une lente rivière toute voilée de vapeurs, semée de fermes dans des bouquets d'arbres, pareilles à des îles bleues.

Il ajouta:

—Le petit va bientôt y partir: les vacances s'achèvent…

Dans ce calme paysage où l'été finissait, un train passa, comme un regret. Sa fumée blanche monta, tout près de nous, derrière une haie. Nous l'entendîmes plus loin rouler sur un petit pont, et nous imaginâmes, là-bas, le ruisseau où cet hiver, entre les roseaux cassants et gelés, le petit Beaulande ne viendrait plus, silencieusement, en fraude, tendre ses cordes à poissons.

—Voilà, me dit Françoise, le train qui l'emmènera. Mais pourquoi veut-on qu'il s'en aille? Et s'il s'ennuie en pension?… Et s'il regrette sa campagne, comme vous?…

Certes, le petit Beaulande regretterait les longues journées d'hiver aux Chevris, lorsque, enfermé dans une étude moisie d'un lycée de Paris, il regarderait la grande pluie de décembre plaquée par le vent sur les vitres, ou lorsque, prêtant l'oreille à quelque voix perdue de ses souvenirs, il entendrait seulement monter de la rue le morne cri captif des raccommodeurs et des marchands d'oiseaux.

Il n'irait plus, les matins de gelée blanche, à sept heures, avec les autres, attendre devant l'église que le curé sortît de son presbytère en se frottant les mains, et vînt sonner à la petite cloche les trois coups du catéchisme.

Avec quel regret il se rappellerait ces lointaines matinées!… En sortant de l'école, à midi, dans la cuisine de la ferme, il se glissait sans rien dire pour attendre le goûter. C'était le dégel, et des flaques d'eau froide tombaient des pailliers dans la cour. Il mangeait bien vite et repartait en courant, avec ses poches remplies de châtaignes bouillies.

Le soir, un peu avant l'angélus, à l'heure où l'épicerie du hameau s'allume et sonne, les demoiselles institutrices venaient chercher du lait. Elles attendaient un instant dans l'ombre, sur le pas de la porte, qu'on les eût servies, et elles faisaient, au moment de partir, des gestes si doux et de si beaux saluts que l'enfant paysan courait se cacher dans quelque grange, tant il se sentait de honte auprès d'elles.

Et parfois, le jeudi matin, il découvrait, en se levant, toute la cour de la ferme et les prés, là-bas, jusqu'à la rivière enfoncés dans la neige. Au loin, dans les creux du paysage, on apercevait quelques métairies pareilles à celles qu'on voit sur les images et les calendriers. Toute serrée entre la neige et le ciel bas, appuyée contre un grand arbre mort, chacune d'elles paraissait seule dans la campagne abandonnée… Alors, le petit Claude se prenait à courir droit devant lui, en se retournant de temps à autre, pour regarder la trace de ses sabots; puis, choisissant sur le chemin l'endroit le plus blanc et le plus scintillant, il s'y couchait de tout son long, le nez en avant, pour y faire son portrait.

Après midi, quand il revenait au même endroit, le menton dans le cache-nez que sa mère lui avait mis, le haut de sa rude petite figure fouetté par le vent, il retrouvait intact le creux que son corps avait fait dans la neige. Il lui semblait que personne ne passerait là jamais plus; qu'il était le maître de tout ce pays blanc et il reprenait sa course à travers le grand après-midi gelé, comme un patineur qui s'élance sur un lac immense, en poussant un cri de plaisir!

Prisonnier, dans l'étude, quand le veilleur viendrait allumer les lampes, avec quel regret il se rappellerait les soirs purs et glacés qui, lentement, descendaient sur ces belles journées d'hiver!… Il s'en revenait alors, entre les champs de neige, qui faisaient sous la nuit tombante de grandes lueurs immobiles, vers la ferme chaude et vivante où les travaux des hommes cessaient, tandis que sa mère, avec les domestiques, préparait le repas. Elle prenait le petit sur ses genoux, lui enlevait ses bas humides, les glissait dans les hauts chenets de fer. Puis, assise dans un coin de la vaste cheminée noire, elle s'attardait un instant à faire chauffer les jambes nues de son dernier-né…

* * *

Entre deux haies serrées, par un petit chemin tournant, la voiture filait en frôlant les ronces et déboucha soudainement dans la cour des Chevris. Il y avait, dans un pré voisin, auprès des barrières de la grande entrée, la machine à battre. On l'entendait depuis le matin bourdonner comme une grosse guêpe prise dans le beau temps.

Les hommes, au faîte de la machine, dans la paille poussiéreuse, continuaient, sans vouloir prendre garde aux visiteurs, leur travail rythmé qui ressemble à un grand jeu pénible. C'est à peine si deux d'entre eux se dressèrent, la main au front, pour nous regarder. Les autres disaient à haute voix, dans le bruit de la batteuse, des mots que nous n'entendions pas et que nous sentions pleins de reproches et d'hostilité.

Meaulnes et Beaulande étaient partis à la recherche du petit Claude. Descendus de la voiture, nous restâmes immobiles un instant au milieu de la cour, Françoise, Isabelle, Jacques et moi, serrés les uns contre les autres, un peu gauches et ridicules comme quatre Anglais débarqués. Et je revois Françoise si gênée sous le regard des paysans, si malheureuse, qu'elle fit le geste soudain de se réfugier contre l'un de nous.

La porte et le volet de la grande cuisine noire étaient ouverts; mais personne ne sortit sur la plus haute marche pour nous regarder venir et nous faire bon accueil. Nous entrâmes, et Meaulnes nous fit asseoir autour de la table où l'on avait posé une jatte de lait.

Sans nous dire bonjour, ou si bas qu'on ne l'entendit pas, la fermière entra pour nous servir. Je reconnus cette figure rude et amicale et je fis un mouvement comme pour aller vers elle. Mais, la tête basse, elle distribua lentement les assiettes sans vouloir nous jeter un regard et s'en retourna dans une chambre voisine.

—Vous irez la trouver, m'avait dit Beaulande; vous lui parlerez; mais vous verrez qu'elle n'est pas commode à prendre.

Je la trouvai près d'une croisée basse, à rideaux rouges, à demi obstruée par les reines-marguerites d'un profond jardin vert. Elle cousait avec obstination, et je vis bien, tout de suite, que je ne la «prendrais» pas.

Lorsqu'elle leva la tête enfin, pour me répondre, ce n'était plus cette femme paisible, ni ce visage confiant de la paysanne qui me souriait jadis, mais une pauvre figure affolée et ruinée, que battait une mèche de cheveux gris sortis de sa coiffure; et elle me parlait de sa forte voix campagnarde, comme si elle se fût adressée à une troupe de gens ameutés contre elle. Immobile, mais soulevant la tête, à chaque mot, elle me jetait amèrement des reproches:

—Qui donc s'occupera de ses affaires? disait-elle, et qui donc raccommodera son linge?… C'est-il vous qui le soignerez s'il est malade!… Si loin que ça de chez nous, à cent dix lieues, jamais il ne s'habituera! On n'ira jamais le voir… Ecrire des lettres? Je ne sais pas lire et je ne sais pas écrire!

Sans se lasser, elle continuait:

—Jamais on n'avait envoyé nos garçons chez les autres. Jamais on n'en avait loué un…

Et comme je disais, un peu honteux, que c'était la volonté de son père:

—Un homme qui boit, répondit-elle, et qui est perdu maintenant, fallait-il l'écouter?

Elle avait laissé son ouvrage. Elle était dressée près de la fenêtre, à contre-jour, et je la revis un instant comme jadis, lorsque j'étais un enfant campagnard semblable au petit Claude,—patronne de quatre servantes et commandant tout un peuple de volailles, haranguant au milieu de la cour un océan de poulets blancs, jetant avec lenteur de grandes poignées de mil et poussant un long cri traînant sur la campagne de midi, qui faisait accourir, tête baissée, là-bas, dans le petit chemin, deux, trois, quatre… sept poulets en retard!

Beaulande, pendant ce temps, faisait battre en vain les alentours de la ferme pour trouver l'enfant:

—Il s'est caché, disait-il avec un rire fâché. On ne le tient pas!

Jusqu'à notre départ, en effet, le petit Beaulande resta perdu, soit que les valets de ferme fussent de connivence avec lui, soit plutôt qu'il fût enfoncé dans une de ces cachettes que, seuls, connaissent les enfants des domaines, au creux d'une meule de paille ou dans un trou au bord de la rivière.

Peut-être, plein d'une révolte silencieuse et entêtée, resterait-il là deux jours sans manger et sans bouger, comme cette fois où le maître d'école l'avait injustement battu. Peut-être, tout près de nous, dans un coin du grand domaine complice, regardait-il partir, avec rancune et moquerie, notre petite troupe déçue, et, dès que nous aurions tourné dans le chemin, le verrait-on, mêlé soudain au groupe des valets, travailler sans rien dire.

* * *

Aux premières grandes pluies d'octobre, nous avons quitté la Colombière. De grand matin, tandis que les fougères des talus dégouttaient dans le brouillard, nous sommes passés à pied devant les Chevris, pour aller prendre le train.

De loin, nous entendions chanter, dans une grande terre voisine de la route, et nous nous sommes arrêtés un instant, pour écouter en silence. Je connaissais ce grand chant du labour, dont on ne peut jamais dire s'il est plein de désespoir ou de joie, ce chant qui est comme la conversation sans fin de l'homme avec ses bêtes, l'hiver, dans la solitude. Mais jamais l'homme qui chantait, de cette voix lente et traînante comme le pas des bœufs, ne m'avait paru si désespéré d'être seul.

C'était Beaulande. Nous l'entendîmes, au bout du sillon, gourmander lentement son attelage et arrêter, derrière la haie, la charrue, qui fit un bruit de chaînes. Il vint à nous:

—Le petit est parti depuis le début de la semaine, dit-il. On a fini par le décider. Seulement, voilà, les nouvelles sont mauvaises, ce matin.

Il chercha sous sa blouse, dans sa ceinture, une lettre pliée, qu'il me tendit. L'enfant écrivait qu'il ne pourrait jamais s'habituer, que les autres l'avaient battu et qu'il voulait revenir, «parce que, disait-il, mon père est à la charrue, maintenant, et je suis sûr qu'il a besoin de moi.»

—J'avais fait cela pour son bien, nous dit Beaulande en baissant la tête. J'ai eu tort, il faut croire… J'ai bien caché la lettre à la maison, mais la maîtresse a l'air de se douter de quelque chose.

Le train était annoncé. Nous entendions, dans la vallée, la cloche de la petite gare. Il nous fallut quitter Beaulande et reprendre notre route, après l'avoir consolé tant bien que mal. Longtemps nous avons ignoré ce qui s'était passé à la ferme des Chevris après notre départ, et c'est Jean Meaulnes qui, l'autre jour, m'a conté ce qui suit.

* * *

Le soir même, à la tombée de la nuit, il y avait eu, dans une étable, entre le fermier et sa femme, une de ces disputes autour desquelles tout le monde s'écarte parce qu'elles sont rares et terribles. Elles rompent l'accord silencieux de la ferme et l'ordre établi. On ne sait plus qui est le maître. Et la servante, qui obéit d'ordinaire à la femme, craint de passer auprès du fermier.

On avait connu déjà cette sorte d'angoisse, lorsque le frère de Beaulande, devenu fou, errait chaque nuit autour du domaine, pour mettre le feu aux meules de paille, et, récemment encore, quand une des servantes avait raconté que Beaulande rôdait autour d'elle.

Ce soir-là, comme alors, il y eut donc, au cœur de la ferme, un grand désordre silencieux. Le berger, voyant la fermière toute tremblante, avait voulu l'aider. Il avait oublié de faire rentrer ses moutons, qui étaient restés longtemps serrés les uns contre les autres, à bêler dans la cour. Enfin, la plus vieille des servantes elle-même était entrée, toute pensive, dans l'écurie aux juments, pour traire les vaches, et Beaulande lui avait demandé rudement ce qu'elle venait faire là…

Elle en était restée troublée. C'était elle qui, chaque matin, ou plutôt chaque nuit, vers trois heures, se levait la première pour mettre l'eau de la soupe sur le feu. Sitôt éveillée, elle se leva cette nuit-là, comme d'habitude, cassa du bois et remplit d'eau la marmite. C'est alors qu'accroupie, la tête basse, réfléchissant devant l'eau qui commençait à tourner et à chanter, elle entendit sonner les douze coups de minuit…

Elle s'était levée trois heures trop tôt.

Son ouvrage était trop avancé pour qu'elle pût songer à se remettre au lit. Pour passer le temps, elle voulut faire, un falot à la main, une ronde dans le domaine. Il tombait une pluie froide, et sa lanterne s'éteignit deux fois. Elle s'obstina, sans savoir pourquoi, et entrant dans l'écurie chaude où les juments, debout sur leurs quatre pieds, dormaient, la vieille femme, inquiète, leva sa lanterne et la fit tourner à la hauteur de ses yeux. La jument blanche n'y était plus. Ni, dans la remise, la vieille basse voiture bourbonnaise.

Elle comprit tout de suite que la fermière s'était enfuie. Et elle se mit à marmotter quelque chose tout bas.

Elle éveilla le fermier, qui courut appeler Jean Meaulnes, son voisin, et longtemps, tous les deux, ils cherchèrent dans la boue, à la lueur du falot, les traces des roues que la pluie avait effacées.

Durant deux jours, ce furent, dans les environs, des recherches vaines. Beaulande, accablé, ne disait rien. De temps à autre, seulement, il répétait les mêmes phrases:

—Elle est perdue, ma femme. Elle ne peut pas se retrouver. Elle ne connaît pas les routes. Elle est perdue dans les marnières…

* * *

Le troisième jour, de grand matin, Jean Meaulnes, qui devait partir, avec le fermier, pour continuer à battre la contrée, s'éveilla dans sa chambre aux poutres basses. Il se retourna sur sa couche. Dans la fenêtre obscure, comme dans un vitrail, s'allumaient les rouges, les jaunes et les bleus profonds du soleil levant.

Une petite pluie vint mouiller la vitre.

Il s'habilla silencieusement et descendit l'escalier. Il faisait jour, déjà. Mais c'était le jour bas du grand matin, ce jour pâle et précis comme un clair de lune, dans lequel il semble que toutes les choses soient posées comme des décors avant que la vie réelle ne commence.

Il sortit. La petite grille de l'école grinça et se referma lourdement. On entendit, dans le hameau, le cri d'un coq. Puis tout redevint silencieux et immobile.

Meaulnes s'engagea dans la courte allée qui menait chez les Beaulande. Il écoutait son pas égal, le seul bruit de cette heure, et, sourdement, profondément, le battement de son cœur, lorsque, levant la tête, à dix pas devant lui, il aperçut, devant les barrières blanches, une voiture arrêtée.

Il se dit, presque à mi-voix:

—On dirait Claude Beaulande et sa mère…

Sur le siège, en effet, une femme en bonnet blanc, penchée, semblait guetter dans la cour quelqu'un qui vînt lui ouvrir. Le petit Claude, à côté d'elle, un vieux chapeau de paille noircie abaissé sur les yeux, grelottait.

La jument, la tête tombée entre les pattes de devant, paraissait fatiguée comme si elle eût voyagé toute la nuit. La lanterne, encore allumée, jetait sur la croupe de la bête une lueur étrange. Et une fine petite pluie continuait à tomber, qui faisait briller vaguement la paille étalée sous les pieds des voyageurs.

Au moment où Meaulnes allait interpeller la femme, quelqu'un, de l'intérieur, ouvrit les grandes barrières, et la voiture, en cahotant, pénétra dans la cour.

Tandis que le valet de ferme commençait à dételer la jument, la femme et l'enfant descendirent lentement et à reculons, à la façon des paysans, et la mère Beaulande alla cogner au volet de la porte.

On entendit, à l'intérieur, la servante s'approcher en traînant ses sabots; elle ouvrit le volet d'abord, puis la porte:

—Salut, maîtresse, dit-elle d'une voix basse et étranglée. Vous l'avez donc ramené?

—Il a bien fallu, répondit l'autre simplement. Puis elle s'en alla, au fond de la chambre, dans l'obscurité, changer de robe pour le travail du jour.

La pluie avait cessé. Le village s'éveillait. Sur la côte sonnait, à toute volée, comme au matin d'une fête, la messe de sept heures.

PORTRAIT

Nous savons ce que c'est que d'avoir du regret, du remords…; de la contrition sans avoir failli et sans rien avoir à se reprocher; du péché sans avoir péché; et que ce sont les plus profonds et les plus ineffaçables.

Charles Péguy.

Il se nommait Davy. Je l'avais connu, à quinze ans, au lycée de B., où j'ai préparé—dix mois—le concours de l'Ecole Navale. Il devait être fils de pêcheur ou de matelot. Il portait, à la promenade, une pélerine trop courte, comme nous tous, mais la sienne laissait passer deux énormes mains gourdes et gonflées.

Il était peu remarquable. A voir sa petite tête basse et son corps d'adolescent, vous n'eussiez pas deviné sa vigueur extraordinaire. Sa laideur même était insignifiante. Il avait les traits courts et la bouche avancée, comme un poisson; des cheveux sans couleur qu'il lissait avec sa main lorsqu'il était perplexe…

J'ai vécu longtemps près de lui sans le voir. Il était vétéran dans ce lycée où j'arrivais. Il fréquentait un groupe où je n'avais nulle envie d'entrer. C'était une dizaine d'anciens mousses de «La Bretagne», grossiers et taciturnes, préoccupés seulement de fumer en cachette. Ils ne s'appelaient entre eux que par leurs sobriquets: La Bique, Coachman, Peau-de-Chat… Et lorsque, pour la première fois, je m'adressai poliment à Davy: «Dis donc, Davy, s'il te plaît…» il me regarda d'un œil morne, et, se frottant d'une main la peau du visage qu'il avait fort déplaisante, il me donna ce renseignement:

—On ne m'appelle pas Davy; mon nom, c'est Peau-de-Chat.

Puis, se tournant vers son voisin, il se prit à rire lourdement.

Longtemps, j'évitai de lui parler. Je l'apercevais parfois dans un groupe, faisant des tours de force ou donnant à la ronde des claques, avec ses larges mains molles qui faisaient rire tout le monde. Il semblait aimer sa misère. Je lui en voulais de n'être pas plus malheureux. Et je passais les récréations avec des externes distingués qui m'interrogeaient sur Paris, les théâtres…

Vers le mois de mai, Davy qui travaillait son examen avec application fut classé premier, en même temps que moi, dans une composition, française ou latine, je ne me rappelle pas. Ceci nous rapprocha. Parfois, en étude, il venait comparer sa version à la mienne; et nous causions un instant. Il n'était pas satisfait comme je l'avais cru. Il avait, comme tous les autres, l'immense désir d'être un jour officier de marine, mais il n'espérait pas y parvenir. Je n'ai même jamais vu de jeune homme à ce point dépourvu d'espérances. Il parlait de lui-même avec un mépris absolu. Et lorsque je lui faisais quelque éloge, il avait une façon de hocher la tête et de souffler du nez… Pourtant je lui ai connu aussi des instants d'abandon, des gestes pleins de douceur et de gaucherie; il faisait l'aimable, le plaisant; il disait de petites phrases bêtes qui le rendaient tout à fait ridicule.

De ces conversations, maintenant que je sais ce qu'il est advenu de Davy, maintenant, je cherche vainement à retrouver quelques bribes. Nous ne parlions qu'examens et compositions. Il ne me serait pas venu à l'idée de lui parler d'autre chose. Et cependant il me reste, de ces mois d'été 1901, deux ou trois souvenirs que je veux fixer ici pour mon inquiétude et pour mon regret…

Le matin, de très bonne heure, nous descendions dans la cour, et l'on nous accordait une courte récréation avant de rentrer en étude. C'était une petite cour pavée, tout entourée de murs. A cette heure, le soleil n'y donnait pas encore. Nous étions plongés dans une ombre glacée. Mais sur le toit voisin de l'Hôtel des Postes, nous apercevions, en levant la tête, les fils du télégraphe bleuis, dorés, rougis par le soleil levant et qui tremblaient sous le chant de mille petits oiseaux.

Personne ne criait ni ne jouait. Certains fumaient une cigarette, cachée dans le creux de leur main, au fond de leur poche, et se promenaient de long en large sous le préau; les autres s'entassaient auprès d'un portail condamné, dans une sorte de trou formé par une brusque descente qui mettait la cour de niveau avec la rue voisine. On s'asseyait, les jambes pendantes, sur les parapets de ce trou, sur les crochets de fer qui condamnaient le portail. On ne voyait pas dans la rue, mais parfois, contre les battants, tout près, tout près de soi, on entendait le pas de quelqu'un qui s'éloignait…

Tous, nous avions la tête lourde, l'estomac vide, une fièvre lente… Il y avait parfois de brusques réveils de cette torpeur, une poussée, de grandes tapes. «La Bique» interpellait «Peau-de-Chat». Des rires. On faisait sauter bien loin le livre ou le béret de quelqu'un, et tous couraient après… Puis, lentement, les uns après les autres ils venaient se rasseoir.

C'est par un de ces matins-là, vers la fin de la récréation, que je découvris, dans une anthologie, une page de Dominique:

La distribution avait lieu dans une ancienne chapelle abandonnée depuis longtemps, qui n'était ouverte et décorée qu'une fois par an pour ce jour-là. Cette chapelle était située au fond de la grande cour du collège; on y arrivait en passant sous la double rangée de tilleuls dont la vaste verdure égayait un peu ce froid promenoir. De loin, je vis entrer Madeleine en compagnie de plusieurs jeunes femmes de son monde en toilette d'été, habillées de couleurs claires, avec des ombrelles tendues qui se diapraient d'ombre et de soleil. Une fine poussière, soulevée par le mouvement des robes, les accompagnait comme un léger nuage, et la chaleur faisait que des extrémités des rameaux déjà jaunis une quantité de feuilles et de fleurs mûres tombaient autour d'elles, et s'attachaient à la longue écharpe de mousseline dont Madeleine était enveloppée… etc.

Jusqu'à ce passage, que je cite aujourd'hui par cœur:

… Et quand ma tante, après m'avoir embrassé, lui passa ma couronne en l'invitant à me féliciter, elle perdit entièrement contenance. Je ne suis pas bien sûr de ce qu'elle me dit pour me témoigner qu'elle était heureuse et me complimenter suivant l'usage. Sa main tremblait légèrement. Elle essaya, je crois, de me dire:

«Je suis bien fière, mon cher Dominique», ou «c'est très bien».

Il y avait dans ses yeux tout à fait troublés comme une larme d'intérêt ou de compassion, ou seulement une larme volontaire de jeune femme timide… Qui sait! Je me le suis demandé souvent, et je ne l'ai jamais su.

Lecture comme une longue épingle fine enfoncée dans le cœur de l'adolescent que j'étais… Je ne pus supporter de la garder pour moi seul. Je me levai. Je marchai un instant, tenant le livre ouvert à la page, et j'aperçus Davy, immobile, adossé contre le mur du préau. Les mains aux poches, enfoncé dans un gros paletot bleu, il semblait grelotter à l'ombre trop fraîche. Je lui dis: «Tiens, lis donc ça!» Il lut debout, lentement, et leva la tête lorsqu'il eut terminé: son visage n'exprimait pas l'admiration que j'attendais, mais une gêne indéfinissable et insupportable. Il eut un sourire forcé, me mit la main sur l'épaule et se prit à me secouer doucement, en disant:

—Voilà, voilà ce qui arrive!…

Me trompé-je et mes souvenirs sont-ils déformés par ce que je sais maintenant: il me semble qu'à cette époque Davy modifia légèrement ses habitudes. Il quittait parfois ses amis et s'insinuait dans le groupe des externes «pour voir ce que nous disions». Je le vis s'appliquer à des tâches que l'examen ne réclamait pas. On nous faisait lire à tour de rôle, à la fin des classes de français; et les anciens mousses, qui n'avaient pas à cet égard comme les externes des prétentions, méprisaient cet exercice. Or on vit un jour Davy s'essayer à bien lire. Ce fut un effort que le professeur encouragea, mais dont l'échec fut complet. Il s'efforçait de lire avec naturel; c'est-à-dire qu'il donnait aux dialogues de Corneille le ton détaché d'une conversation; il faisait disparaître tous les e muets avec tant de hâte et tant de gêne que le souffle lui manquait avant la fin des phrases… Dans la cour, le soir, au milieu de ses compagnons ordinaires, il se mit à contrefaire soudain sa lecture essoufflée, puis il se prit à rire follement en distribuant au hasard des bourrades et des coups de pied.

A quelque temps de là, au début de juillet, le Cirque Barnum vint à B. J'errais, un matin de congé, dans la banlieue déserte de la ville, lorsque je rencontrai Davy, désœuvré comme moi, qui me proposa de descendre vers la Place du Vieux-Port, où l'on achevait de monter le cirque américain.

Toute une vie extraordinaire s'était installée sur la place naguère semée de tessons et de cailloux comme un terrain vague. Des personnages exotiques glissaient entre les tentes carrées en nous regardant du coin de l'œil. Des serviteurs, en silence, se hâtaient vers une tâche que nous ne connaissions pas. Tout là-bas, des réfectoires immenses, montait, par bouffées, un bruit énorme de vaisselle remuée.

Ici, à l'ombre des arbres, des chameaux somnolaient; un grand diable vêtu de toile s'efforçait de les réveiller et leur tenait en anglais un petit discours que Davy et moi nous avons compris. Dans la partie haute de la place, un éléphant poussait un tronc d'arbre et, sous les taches alternées d'ombre et de soleil, deux hommes étrangement enveloppés dans des pagnes, l'encourageaient d'un mot guttural, incompréhensible et toujours le même.

Il était près de onze heures, lorsque, à regret, nous descendîmes vers la ville, en suivant les grandes tentes blanches et grises, comme un long mur où le soleil donnait. Je commençais à souffrir de la soif, de cette soif du matin, qui ne s'apaise pas avec du vin, mais qui donne le désir de s'asseoir à l'ombre sur l'herbe fraîche et de regarder couler l'eau du ruisseau. Je voulais demander à Davy s'il avait soif aussi, lorsque soudain le vent d'été, soulevant un pan du mur de toile, nous découvrit un coin du campement. Tous les deux, nous regardâmes avec curiosité… C'était, entre les tentes, une sorte de cour intérieure, qui me parut immense. Au fond, assise à l'ombre et nous tournant le dos, une jeune fille, qui devait être une écuyère, lisait. Sur son cou délicat retombaient ses cheveux noués. Elle était renversée dans sa chaise et ne nous voyait pas. Elle paraissait si loin de nous, dans un jardin si frais, si paisible et si beau, qu'il nous semblait l'avoir découverte avec une lunette d'approche.

Je me tournai vers mon compagnon et je lui souris. Il me regarda fixement une seconde et leva la main comme pour me dire: Ne fais pas de bruit… Puis, avec précaution, il rabattit le morceau de toile, et nous partîmes tous les deux à pas de loup.

C'est peu après que je quittai le lycée de B. En fouillant dans mes souvenirs, je ne revois plus Davy qu'un soir, le soir du 14 juillet de cette année-là. Ce jour de fête s'était terminé par un défilé de gens des faubourgs, sous des lampions enflammés, qui chantaient des refrains ignobles. A onze heures, Davy et moi nous décidâmes de rentrer. Dans la rue du lycée, déserte, des lanternes brûlaient. Ailleurs, bien loin, ce devait être une extraordinaire nuit d'été. Une fille de notre âge, que nous connaissions je ne sais comment, nous rencontra et nous annonça fièrement:

—Vous savez? J'ai été raccrochée par deux officiers!…

Avec une espèce de rire tremblant et colère, Davy lui répondit:

—Eh bien! Si jamais j'arrive officier, c'est pas encore après toi que je courrai!

Et il me regarda, sûr de mon approbation, comme s'il voulait dire: «Nous savons bien, nous, après quelles femmes nous courrons…»

Il y a dix ans que je n'ai pas revu Davy et je sais maintenant que je ne le reverrai jamais. Je n'ai pas d'autre souvenir de lui que deux anciennes cartes postales auxquelles je n'ai pas songé à répondre, et cette coupure d'un journal récent:

Un enseigne de vaisseau, François Davy, âgé de vingt-quatre ans, embarqué à bord du croiseur X, s'est tiré, ce matin, un coup de revolver d'ordonnance dans la bouche. Désolé d'avoir été éconduit par le père d'une jeune fille qu'il aimait, il écrivit à son père une lettre désespérée et, s'enfermant dans une chambre qu'il avait louée à B., tenta de mettre fin à ses jours.

Il eut la boîte crânienne traversée.

Il a été transporté dans un état désespéré à l'Hôpital Maritime.

Qui eût jamais pensé cela de Davy! Personne ne comprend. Il avait si bien réussi. Il était si fier. Il avait dit: «Maintenant que je suis reçu, je me fous de tout!» Son frère voulait arriver comme lui. Ses parents ne faisaient rien sans le consulter…

Il agonise, maintenant, derrière une porte. Il est midi. Les médecins l'ont laissé. Dans le couloir désert, un matelot passe en jetant de la sciure de bois.

Les journaux racontent son histoire. Ce fut l'histoire la plus simple et la plus honnête: Une jeune fille qu'il voulait épouser. Il l'avait aperçue, disent-ils, pendant un congé, dans le pays de ses parents. J'imagine cette promenade où il la rencontra. Par une fin de matinée bretonne, pluvieuse et romanesque, une jeune fille se penche à la balustrade, ou disparaît avec un sourire entre les arbres mouillés du jardin… Ah: dès ce premier sourire, mon frère, je sais le grand désespoir qui t'a gonflé le cœur!

Il passait, en petite tenue, une badine à la main, sifflotant… Il se trouva soudain affreusement gauche et bête et laid. Il se rappela Dominique; il se rappela cette matinée où nous avions découvert la jeune fille américaine dans le jardin du cirque. Cette fois, il était tout seul, perdu sur cette route difficile, dans ce pays du romanesque où je l'avais inconsidérément mené. Je n'étais pas là pour l'encourager, pour lui tendre la main à ce dur passage. Rentré chez lui, il pensa m'écrire, puis il se souvint de ses cartes postales restées sans réponse. Alors il décida de ne rien dire à personne…

LA DISPUTE ET LA NUIT DANS LA CELLULE

L'après-midi commença mal. Sur une pente couverte de bruyères, elle voulut par jeu, tant elle se sentait enivrée de bonheur, se laisser dérouler en poussant de petits cris; mais le vent s'engouffra dans sa robe et lui découvrit les jambes. Meaulnes l'avertit rudement. Elle tourna deux ou trois fois encore, en essayant vainement d'aplatir à deux mains l'étoffe ballonnée; puis elle se redressa, toute pâle, sa gaieté finie, et elle descendit la pente en disant:

«Je sais bien, je sais bien que je ne peux plus faire l'enfant…»

On entendait à quelque distance, derrière les genévriers, une dispute basse, assourdie, entre leurs amis, le mari et la femme. La soirée avait un goût amer, le goût d'un tel ennui que l'amour même ne le pouvait distraire… Les deux voix s'éloignèrent, âpres, désespérées, chargées de reproches. Meaulnes et Annette restèrent seuls.

A mi-côte, ils avaient découvert une sorte de cachette entre des branches basses et des genévriers. Etendu sur l'herbe, Meaulnes regardait pensivement Annette assise qui s'inclinait vers lui pour lui parler. C'était un jour semblable à bien des jours pluvieux, où seul à travers la campagne, il avait imaginé près de lui son amour abrité sous les branches. Aujourd'hui comme alors le vent portait des gouttes de pluie et le temps était bas. Aujourd'hui comme alors, couché sur l'herbe humide, il se sentait mal satisfait et désolé; et il regardait sans joie ce pauvre visage de femme que le reflet vert de la lumière basse éclairait durement.

Annette, elle, parlait de son amour: «Je voudrais, disait-elle, vous donner quelque chose; quelque chose qui soit plus que tout, plus lourd que tout, plus important que tout. Ce serait mieux que mon corps. Ce serait tout mon amour. Je cherche…» Et à la fin, en le regardant fixement, d'un air anxieux et coupable, elle sortit de la poche de sa jupe un paquet de lettres tachées de sang qu'elle lui tendit.

Ils marchaient maintenant sur une route étroite, entre les pâquerettes et les foins qu'éclairait obliquement le soleil de cinq heures. Meaulnes lisait sans rien dire. Pour la première fois, il regardait de près le passé d'Annette auquel il s'était efforcé jusqu'ici de ne jamais songer. Il y avait sur ces feuilles jaunies l'histoire de tout un amour misérable et charnel; depuis les premiers billets de rendez-vous jusqu'à la longue lettre ensanglantée, qu'on avait trouvée sur cet homme, quand il s'était tué, au retour de Saïgon.

Meaulnes feuilletait… Le grand enfant chaste qu'il était resté malgré tout n'avait pas imaginé cette impureté. C'était, à cette page, un détail précis comme un soufflet; à cette autre une caresse qui lui salissait son amour… Une révolte l'aveuglait. Il avait ce visage immobile, affreusement calme, avec de petits frémissements sous les yeux,—cette expression de douleur intense et de colère, qu'on lui avait vus à la Colombière, un soir où un fermier qu'il aimait beaucoup l'avait attendu pour l'insulter.

Annette, atterrée, voulut s'excuser, expliquer, et ne fit qu'exaspérer sa douleur. Il lui jeta le paquet de lettres, sans répondre, et, coupant à travers champs, se dirigea vers le village en haut de la côte. Elle voulut l'accompagner, lui prendre la main, mais il la repoussa brutalement.

«Allez-vous en. Laissez-moi».

Là-bas, dans la vallée, au tournant de la route, trois paysans qui rentraient au village regardaient ce couple soudain séparé, cette femme qui suivait craintivement, de loin, un jeune homme qui ne se retournait pas.

En montant à travers un grand pré fauché, il regarda en arrière, au moment même où Annette se cachait derrière un tas de foin. Sans doute elle s'était dit: «Il me croira perdue et il sera bien forcé de me chercher». Elle dut attendre là, le cœur battant, une longue minute; puis il lui fallut sortir de sa cachette et renoncer à son pauvre jeu, puisque François se donnait l'air de n'y avoir pas pris garde.

Cependant il se sentait pour celle qu'il punissait ainsi une pitié affreuse. C'était là son plus dangereux défaut: le mal qu'il faisait à ceux qu'il aimait lui inspirait tant de douloureux remords et de pitié qu'il lui semblait se châtier lui-même, en les faisant souffrir. Sa propre cruauté devenait ainsi comme une pénitence qu'il s'infligeait. Bien des fois, il avait poursuivi sa mère ou son ami le plus aimé de reproches si sanglants, si déchirants qu'il était lui-même prêt à éclater en sanglots. C'est alors qu'il souffrait. C'est alors qu'il était bien puni. Et c'est alors qu'il était impitoyable…

Annette marchait, à présent, dans un contrebas, parallèlement à lui. D'un geste mol et méprisant, il se mit à lui lancer, tout en avançant, de la terre durcie qu'elle prit pour des cailloux. Il semblait la choisir pour cible simplement parce qu'elle se trouvait là comme une chose qu'on a jetée, dont personne ne veut plus. Puis il parut se piquer au jeu. On eût dit, à la fin, qu'il cherchait à l'atteindre par dégoût, pour se venger du dégoût qu'elle lui inspirait… Annette, cependant, ne s'arrêtait pas de grimper péniblement la colline. Elle, si peureuse, elle ne cherchait pas à éviter les coups. Mais, par instants, elle tournait un peu sa figure toute pâle et regardait de côté celui qui lui lançait des pierres.

Elle s'engagea enfin dans un sentier qui conduisait chez Sylvestre, tandis que Meaulnes traversait un pré où des petites filles cueillaient des fleurs. Elles s'arrêtèrent un instant et levèrent la tête pour lui dire, tout affairées: «C'est pour votre dame, Monsieur…»

Une fois rentré, il écouta longtemps leur amie qui causait paisiblement dans une salle voisine. Il songeait: «Nous allons partir. Je veux partir demain matin, ce soir». Puis il se fit dans la salle à côté un brusque silence, et Mme Sylvestre, effrayée, vint lui dire qu'Annette était évanouie.

Il la trouva assise auprès d'une fenêtre, la tête tombée, toute blanche.

Quand on l'eut déshabillée et couchée dans le petit lit de fer, elle se prit à dire en grelottant: «Je suis un petit chien. Je suis un petit chien; un pauvre petit chien malade». Et Meaulnes fut le seul à comprendre pourquoi elle disait cela.

Il lui expliqua tout bas qu'il ne lui avait pas jeté des pierres. Elle ne répondit pas. Et vainement il tenta de la réchauffer en la couvrant d'oreillers. Elle restait glacée, immobile. Et seul, le vieux Sylvestre, en lui frottant les mains, parvint à lui donner un peu de chaleur, parce qu'il était, ce soir-là, son seul ami.

A la tombée de la nuit, on vint dire à Meaulnes qui dînait rapidement qu'Annette avait peur et le réclamait. Très tard, assis auprès d'elle, il lui tint compagnie en silence. Puis il se coucha.

Pour la première fois ils passaient la nuit dans cette grande cellule. Ils se trouvaient enfoncés dans le lit étroit de la religieuse, tous les deux, le garçon et la fille, le mari et la femme. Malgré leurs griefs, leurs corps, comme ceux de deux amants, étaient, dans l'obscurité, serrés l'un contre l'autre. Et le drame recommença, plus secret, plus pénible que la dispute de l'après-midi. Ils ne se parlaient pas. Annette, sur le point de s'endormir, disait de temps à autre, d'une voix basse et brève: «François!» et cela ressemblait à la fois à un appel bien tendre et à un cri de frayeur involontaire. Meaulnes, pour la calmer, lui serrait le bras, sans répondre.

Une odeur, aigre d'abord, puis fade et écœurante, montait du corps immobile d'Annette et s'épaississait entre les rideaux,—odeur de sang corrompu, de femme malade… Meaulnes, éveillé, ne savait plus maintenant si son dégoût était pour cette misère, cette misère physique qui soulevait le cœur, ou pour les amours coupables de sa compagne.

«Je vais me lever, dit-il soudain, en se dressant sur un coude».

Annette comprit. D'un ton de lassitude infinie, elle dit:

«C'est moi qui me lèverai. Voyez, vous ne pouvez pas souffrir une femme auprès de vous. Vous ne pouvez pas endurer une femme…»

Il hésita un instant, puis il la retint:

«Ah! misère, misère, dit-il d'une voix sourde. Tu sais bien que je t'aime; que je t'aime, femme! que je t'aime, pauvre femme!…»

Et il serrait contre lui avec fureur l'enfant malade et effrayée.

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