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Mienne

MIENNE (continued 2)

Reading edition

Mais c’est ici que le drame commence. L’amour nous découvre dans quel désert chacun de nous s’épuise. D’autres par d’autres moyens arrivent à la même stupéfiante constatation. Par l’amour le commun des mortels aperçoit que toute âme humaine est immensément seule. Qu’on se fie à l’espoir qu’une lumière divine tombe pour l’éclairer sur notre détresse, ou qu’on se résigne à vivre dans un désert sans issue, l’originelle certitude subsiste que l’on n’acquiert qu’en souffrant. Et comment ne souffrirait-on pas, pour peu qu’on soit sensible, quand devant celle qu’on aime, et la plus sincère, on craint de ne connaître d’elle que ce qu’elle daigne laisser connaître? Une âme est si vaste! Je ne le savais pas avant la guerre, parce que je ne savais pas tout ce que peut contenir de précieux la carcasse trop facilement périssable d’un corps humain. J’ai vu tant d’hommes s’anéantir autour de moi, tant d’hommes jeunes, beaux, bons, admirables, que l’épouvante des jours où l’on mourait à la volée m’a fait comprendre que chaque vie a sa grandeur secrète.

Secrète. Secret. Mot plein de tendresse et de mystère, sinon de nargue. Mot d’arrêt. La porte est close et ne s’entr’ouvrira peut-être jamais. Quelle joie cependant, si l’on pouvait pénétrer, ne fût-ce que pour quelques heures, dans la pensée de celle à qui l’on se sacrifierait volontiers! L’homme sent bien que la femme est toute de faiblesse et qu’il doit s’approcher d’elle avec précaution. Mais qui nous dira ce qu’elle désire ou ce qu’elle redoute? L’amour suppose confiance et confidence. Qu’une femme parle, et nous la croyons. Et si elle ment? Ou si elle déguise? Ou si elle arrange? Ou si elle se réserve? Un homme qui aime éprouve une angoisse débilitante quand il se heurte au secret de sa bien-aimée. Toutes les femmes en ont un. Presque tous les hommes en souffrent. Presque toutes l’ignorent.

J’ai toujours été, pour moi, fort timide. Je ne peux pas me résoudre à poser des questions. Je ne sais pas interroger. Les paroles qui fouillent ne sortiraient pas de ma bouche. J’attends que la vérité se dévoile ou se laisse deviner. Est-ce aussi que j’ai peur de la voir laide ou décevante? J’ai plutôt le respect de tout ce qui se garde. Rien n’est plus respectable qu’une âme féminine, car la femme n’a guère les ressources de l’action pour se faire apprécier. C’est moins par ses gestes réels qu’on la juge, que par les mouvements de son âme. Or qu’y a-t-il de plus impalpable que de si vaines preuves?

Sans doute, comme n’auraient pas manqué de s’en réjouir bien des hommes, j’aurais dû me réjouir aveuglément du bonheur que le hasard venait de m’envoyer. Huit jours plus tôt, je menais une vie inutile. Tout à coup je me trouvais en possession de ce que je n’aurais jamais plus espéré. Une femme m’agréait, jeune et belle, moi tout indigne, je le dis sans fausse humilité, d’être choisi. Un autre eût savouré pareille victoire. Elle m’étonnait. Je la supportai mal. J’en fus moins digne que jamais.

Maintenant que je la considère dans le passé, un peu comme si elle n’était pas de moi, je m’accorde plus d’indulgence que sur le moment. Pourquoi mon adorable amie m’avait-elle mesuré ses confidences? Pourquoi s’était-elle montrée si retenue? Pourquoi peut-être s’enferma-t-elle dans tant de pudeur, lorsqu’elle me livrait avec tant d’imprudence un trésor que la morale et ma gratitude mettent à si haut prix? Ne rendait-elle pas légitimes, ou du moins excusables, toutes les suppositions que je pouvais faire, et même, puisqu’elle m’avait dit qu’elle les craignait, les pires? Si je les fis, je ne m’y attardai point, car j’en souffrais plus qu’elle n’en aurait souffert de son côté; et d’autre part j’avais tellement besoin, comme tous ceux qui aiment, d’avoir confiance, que je lui attribuai pour elle et pour moi les meilleurs sentiments. Tout cela, de façon moins grossière que je ne l’exprime ici. Et c’est peut-être à cause de tout ce qui s’est passé par la suite que j’insiste à présent sur le trouble de ces premières journées. J’étais alors trop heureux pour y discerner ce que j’y retrouve aujourd’hui.

Heureux? J’ai plutôt compris comme doivent être heureux un homme et une femme qui peuvent s’aimer en toute liberté, comme doivent être heureux deux fiancés qui peuvent se promettre de vivre côte à côte chaque jour. Mon amie avait son secret, qu’elle ne me laissait pas encore connaître. Désormais nous en avions un ensemble. Nous étions condamnés à vivre dans le mensonge et à n’être heureux que dans l’ombre. Noires fiançailles de l’adultère! Ténébreuse volupté des rendez-vous furtifs! Joie atroce des baisers dérobés et des caresses silencieuses! Bonheur misérable de deux êtres qui prétendent se suffire au mépris de la loi! Heureux, heureux vraiment, si nous avions au moins eu la certitude qu’il n’y eût pas de mensonge entre nous dans cette ombre où nous nous enveloppions l’un et l’autre, liés par notre secret. Hélas! je n’ai ni le droit ni le goût d’accuser mon amie; mais, s’il est excessif d’employer des termes trop exacts, je ne peux pas ne pas avouer que les premières heures de mon amour furent embarrassées d’un malaise dont j’étais peut-être seul à souffrir.

Pour m’attirer l’indulgence des personnes qui ont souci de la morale publique, je n’aurais probablement qu’à déclarer que des remords m’étaient venus. Mais il n’en fut rien. Pas un seul instant je ne songeai que je poussais ou suivais mon amie dans une aventure condamnable, ou damnable, selon les opinions. J’aimais. J’étais seulement inquiet parce que je cherchais à m’expliquer les raisons de mon bonheur, parce que je ne connaissais pas assez mon amie pour accepter mon bonheur tel qu’il était, tel qu’elle me le donnait; parce qu’enfin, insatiable comme tous les hommes et déjà par surcroît exigeant comme tous les amoureux, je regrettais que mon bonheur ne fût pas plus grand. Ingratitude? Non certes. Je manquais trop de confiance en moi pour n’en pas manquer à l’égard de mon amie. Et je n’aurais peut-être pas douté d’elle si je l’avais moins aimée. L’amour est avare. Je me répétais les dernières paroles de notre dernier entretien: «A bientôt, mienne», avais-je dit. Mienne? Elle me quittait à l’instant pour se rendre auprès de celui à qui elle appartenait. Est-ce qu’il est nécessaire que je confesse qu’en aimant je venais de me découvrir jaloux?

EN vérité, oui, je fus jaloux dès le premier jour, dès la première heure, alors que j’aurais dû peut-être exulter seulement. N’a-t-on pas coutume de sourire quand on parle d’un larron d’amour? Toute une tradition littéraire veut qu’on rie d’un mari trompé, et qu’on ait des sourires complices vers l’amant. Ces sourires me blessent. Neuf fois sur dix, il y a de la douleur au fond d’un adultère. Et c’est au dixième cas que se précipitent les écrivains, parce que l’exceptionnel les attire. Ils nous abandonnent les autres, qui sont de la simple vie courante, où nous nous débattons comme nous pouvons. Mais la vie courante, quand il s’agit de la nôtre, n’est pas comique. Ou elle ne l’est que pour les étrangers. De ce déséquilibre naît le sentiment que nous avons tous d’être seuls au milieu du drame qui nous menace.

Lorsque je me retrouvai seul après le départ de mon amie, il me revint à la mémoire quelques vers d’une ballade de ce Jardin de Plaisance qui avait enchanté ma jeunesse. Je me les murmurais, tout étonné d’y découvrir un charme qui m’avait jusqu’alors échappé. Ils étaient pourtant sans éclat. Mais ils me semblaient les plus ardents du monde. Je répétais:

Adieu vous dis, ma très belle maîtresse; Adieu vous dis, mon souverain plaisir; Adieu vous dis, ma joie et ma liesse; Adieu vous dis, mon amoureux désir; Adieu vous dis, jusques au revenir.

Je pense aujourd’hui que ces vers me plaisaient tant à cause de cette insistance de l’adjectif possessif, que je n’y remarquais pas alors. Étais-je donc si égoïste? J’aimais. Je ne peux rien dire de plus. Mais je ne suis pas orgueilleux. Voilà pourquoi j’étais jaloux.

Baissons le ton et regardons les choses de sang-froid. Sans vantardise, je puis déclarer que je pouvais être fier de ma victoire. Le mari de mon amie était encore jeune; physiquement il l’emportait sur moi; il m’avait paru doux, intelligent, épris de sa femme au reste. Le caprice de sa femme était, à première vue, incompréhensible, et donc inexcusable aux yeux des personnes sévères. Comment n’aurais-je pas été moi-même étourdi par un coup si brusque? J’invoquais les raisons du passé. Oui, je me rappelais notre amourette d’adolescents. Je me disais: «On l’a peut-être mariée contre son gré. Son mari est peut-être un butor sans le laisser soupçonner. Elle est peut-être malheureuse. Il ne faut pas se fier aux apparences. Combien de ménages ne sont pas ce qu’on croirait qu’ils sont?» Je me heurtais toujours à cette hypothèse: «Elle n’aime pas son mari.» Mais je songeais au même instant qu’elle avait de lui deux garçons. Je n’admettais pas qu’une femme pût accepter d’être mère sans aimer le père de ses enfants. Et je tombais dans une perplexité profonde.

J’étais jaloux. D’avoir obtenu, même si facilement, une victoire si déconcertante, ne me satisfaisait pas. Cette femme, que j’aimais, que j’avais appelée mienne en la quittant, elle appartenait à un autre homme, qui était son maître. Elle ne voulait pas divorcer, à cause de ses enfants qu’elle voulait élever; elle ne voulait pas du moins que le divorce, s’il avait lieu, fût prononcé contre elle. Il était à présumer par conséquent qu’elle observerait à l’égard de son mari l’attitude qu’elle observait quand nous nous étions retrouvés. Elle était sa femme, elle le serait encore. Contrainte, je l’accorde; dégoûtée, j’y consens; malgré elle, je ne le nie pas. Mais aucune excuse n’empêchait... Et je serrais les poings en y songeant.

Ah! les beaux éclats de rire qu’un auteur dramatique provoquerait dans une salle de spectacle en me mettant en scène! Quelle comédie, avec ces rôles renversés: un mari qui n’est pas grotesque, et un amant qui est ridicule à force de prendre du mari traditionnel les travers dont on se gausse! Je ne sais pas si pareille comédie a jamais été représentée. Mais serait-elle vraiment si comique? Il faudrait modifier mon caractère, et me charger d’une fatuité que je n’ai pas. Car c’est la fatuité qui rend la jalousie ridicule. La jalousie humble est douloureuse. Les femmes ne l’ignorent pas, les unes pour l’éprouver par elles-mêmes, les autres parce qu’elles ont appris de quelle arme elles disposent contre ceux qui les aiment et ceux qui ne les aiment pas. Ai-je insinué que mon amie voulût jouer avec moi de cette corde? L’expression aurait trahi ma pensée.

Je n’ai pas dessein de conter au jour le jour le progrès de ma passion. Il m’y faudrait des volumes, qui n’auraient d’intérêt que pour moi. D’ailleurs, je n’en viendrais peut-être pas si facilement à bout, car je ne tiens pas registre de mes impressions quotidiennes, préférant qu’au fond de ma mémoire se dépouillent les souvenirs qui valent que je les garde.

Ainsi, à suivre de trop près ce que je prends à cette heure pour la démarche véritable de mon amour, je risquerais de déformer la vérité. Il me reste assez de souvenirs marquants en manière de jalons. Ils suffiront à qui voudra reconstituer la ligne exacte de mon aventure.

Ai-je dit trop vite, par exemple, que j’avais été jaloux dès le premier jour? C’est à présent le souvenir qui me domine. Je me revois, quittant Nice, incertain de ce qui m’attendait à Paris, mais certain déjà, sans raison acceptable peut-être, que je souffrirais. Et cependant, je dois le déclarer tout de suite, mon retour me préparait des joies telles que je ne les croyais pas possibles. Mais n’est-il pas à décider qu’elles ne me parurent si grandes que parce que j’avais eu tant d’appréhensions? Ou bien vais-je rougir d’avoir été si puéril, si délicieusement puéril? M’excuserai-je d’être arrivé si tard à l’amour avec un cœur tout neuf, ou plutôt avec une pareille naïveté? Ah! qu’il battait, ce cœur naïf, quand je vis proche l’heure où nous allions nous retrouver face à face! Je craignais tellement qu’une déception, mesquine mais cruelle, n’arrêtât mon amie!

A en juger par les apparences, mon amie menait un train assez luxueux. Elle ne m’avait encore vu qu’en représentation, dans la rue, à la promenade, ou en visite. Je n’étais pas d’une modestie exagérée en lui annonçant que mon atelier, où elle désirait me voir pour me connaître mieux, n’avait rien qui fût digne d’elle et rien du nid d’amour que ma tendresse et ma ferveur lui préparaient. Mais que dirait-elle, ou que penserait-elle, en me voyant chez moi, dans un intérieur si petit et si pauvre? Était-ce lui faire injure de présumer qu’elle pût être capable d’un mouvement de recul, ou du moins de surprise fâcheuse, devant la simplicité révélée de ma vie? Ne sont-ils pas bien rares ceux qui, sans mépriser la richesse, qui n’est pas méprisable, n’y attachent que l’importance qu’elle mérite?

Un regard me tranquillisa. J’en fus ravi au point que, perdant prudence, j’avouai les craintes que j’avais eues, car je ne sais pas dissimuler.

—Grand gosse! s’écria-t-elle. Voulez-vous vite demander pardon?

J’ouvrais la bouche.

—Tais-toi, dit-elle.

Et elle m’offrit ses lèvres.

Elle fut aussi jeune que moi. Tout sembla lui plaire, l’amuser. Le plus naturellement du monde, elle s’était installée chez moi, comme chez elle. Nul embarras, nulle affectation. J’étais content, et un peu gauche. Je parlais de tout ce qui nous entourait, j’étalais des croquis, j’expliquais. Elle hochait la tête gentiment. Elle avait l’air d’être là, non point comme une étrangère qui y venait pour la première fois, mais comme une habituée de toujours qui y serait revenue après un voyage.

Sottes appréhensions! Folles pensées! Pourquoi, devant tant de grâce charmante, me rappelai-je soudain qu’elle m’avait dit à Nice: «Croyez-le, ou ne le croyez pas, je n’ai jamais eu d’amant.» Je chassai l’affreux soupçon suscité par son aisance.

Elle disait:

—Mais c’est admirable chez toi!

—Vous êtes indulgente, répondis-je.

—Oh! le méchant! s’écria-t-elle. Il n’y a donc ici que ce qu’il y avait toujours?

C’est vrai, je ne sais pas faire de compliments. Je rougis.

—Et ta Tienne? dit-elle avec gaieté.

—Ma Mienne, dis-je sur le même ton, je lui veux un cadre moins poussiéreux.

—Tu l’aimes donc, ta Tienne?

Je la regardai.

—Tu l’aimes?

Elle se pressait contre moi. Je la repoussai doucement.

—J’ai déjà succombé une fois, dis-je. C’est trop.

—Tu regrettes?

—Je t’aime, Mienne, je t’aime, mais je ne t’aimerai, je te l’ai dit à Nice, que là où nous serons chez nous, où tu seras chez toi.

J’étais devenu sérieux.

—Laisse-moi nous entourer, poursuivis-je, d’un peu d’illusion.

—Comme tu voudras, dit-elle, sérieuse aussi, et tout ce que tu voudras, quand tu voudras. Je suis tienne.

Je ne répondis pas.

—Le crois-tu?

Je lui pris le visage entre mes mains, et, mon regard fixant le sien:

—Puis-je le croire? demandai-je.

Elle ne répondit pas.

Son regard soutenait résolument le mien.

—Songe, repris-je, songe, Mienne que je désire mienne de toute mon ardeur, songe à toutes les pensées, à toutes les inquiétudes, à toutes les tristesses qui peuvent m’assaillir quand tu es loin de moi, quand tu seras loin de moi, tout à heure, demain, après-demain, jusqu’à ce que je te revoie. Songe que je ne sais rien, que je ne saurai rien, que je suis obligé de tout imaginer de ta vie. Songe que tu t’en vas je ne sais où, que tu feras je ne sais quoi, songe à cette solitude où tu m’abandonnes.

—Songes-tu à ma solitude? répliqua-t-elle. Toi, du moins, nul ne t’y troublera.

—C’est ce qui me tourmente.

—Mon ami...

Fuyant mon regard, elle cacha ses yeux contre mon épaule.

Elle murmura:

—Ne sois pas jaloux, chéri. Ne sois pas jaloux. Ce n’est pas toi qui peux l’être.

Qu’aurions-nous dit?

Le silence pesa sur notre amour douloureux. Cœur contre cœur, étroitement embrassés, nous éprouvions toute l’angoisse du bonheur inquiet que nous espérions. Ce jour-là, j’ai connu que la tendresse est voluptueuse. Noires fiançailles de l’adultère!...

TOUT un mois, je vécus dans la fièvre. On appelait jadis l’amour la fièvre blanche. Expression parfaite, mais il faut avoir été malade pour en savourer la justesse. Et je ne me dissimule pas que la plupart des hommes d’aujourd’hui comprendraient mal qu’on pût avoir comme je l’eus cette fièvre contre laquelle ils se déclarent vaccinés, s’ils ne la tiennent pas pour mythique, surannée, ou imaginaire. Ils sont bien heureux. Je ne les envie pas. J’ai tiré de mon amour des joies et des peines que je ne changerais pas contre leur sagesse.

Je ne regrette pas d’avoir eu tant de candeur ni tant d’inquiétude. J’ai vu d’assez près le néant de toutes choses dans la boue de l’Artois et dans les trous d’obus de Douaumont pour m’accorder le droit de dédaigner la sympathie des indifférents. Si mon cœur est sensible, je n’en ai pas honte. Je n’ai pas eu honte quand j’ai claqué des dents sous les tirs de barrage à R 18. Je n’ai pas eu honte quand j’ai cueilli du muguet, au mois d’avril 1915, dans le bois des Buttes, pour l’envoyer à Paris. Un homme, s’il ne fut pas soldat pendant les années mortelles, haussera les épaules. Une femme comprendra. Ce ne sera point à l’honneur de l’homme. N’est-ce pas une femme, en effet, qui nous a décrits tels que nous fûmes, tels que nous sommes, nous, les ouvriers de la guerre, dans ces lignes martelées comme nous, où nous apparaissons «tremblants, exaltés, sceptiques et résignés, exigeants, privés de tout, lourds d’une vieillesse amère et étayés d’une foi enfantine»? Toute ma génération souffrante est là peinte au vif.

Tels je nous reconnais dans cette peinture, tel je me revois dans le souvenir mouvant de ce mois de fièvre qui suivit mon retour à Paris: ce ne furent qu’alternatives d’espoirs et de craintes, de contentements et de déceptions, de volontés et de faiblesses, d’ardeurs et d’émois. Tous comptes faits, ce sont des impressions charmantes qui m’en restent. Plaisir de meubler à neuf un minuscule appartement de deux pièces qui sera le refuge et le nid, la chambre et le sanctuaire. Plaisir de chercher des étoffes, de choisir des couleurs, une lampe, un coussin; plaisir de trouver un service à thé qui ne soit pas anglais, et plaisir de le mettre à l’épreuve, gravement, à l’instant où l’on constate qu’on a oublié d’acheter des cuillères; plaisir de tout ordonner en mêmeté de goûts; plaisir d’être approuvé; plaisir d’aller au-devant d’une envie; plaisir de faire plaisir! Heures douces, heures brèves, heures puériles, je vous crois d’hier quand je vous évoque, mes belles heures, mes bonnes heures, vous qui ne reviendrez plus jamais, jamais, que dans mon souvenir.

Nous courions à travers Paris avec une imprudence tranquille. Songions-nous seulement à notre imprudence? Je n’y songeais pas et mon amie n’avait pas l’air d’y songer. Elle acceptait tout ce que je lui offrais, approuvait tout ce que je proposais, mais elle-même ne demandait rien. Je le lui reprochai.

—Ai-je le temps de désirer quelque chose? répliquait-elle.

Et elle souriait.

Je songe à présent que nous aurions pu nous faire surprendre plus de vingt fois. Nous entrions ensemble dans les grands magasins, nous en sortions ensemble. Comment n’avons-nous jamais été vus? Nous passions, nous, sans rien voir. Nous évitions quelques rues, et c’est tout. La précaution nous semblait suffisante, nous ne parlions pas de ce qui nous eût gêné.

—Dans huit jours, notre chez-nous sera prêt, madame, disais-je.

—Il faudra que je me mette une voilette épaisse, répondait-elle. N’est-ce pas de tradition?

Elle souriait encore, tristement. Il n’en fallait pas davantage pour rabattre mon entrain. Où donc s’égaraient mes craintes?

Pendant tout ce mois, nous avons vécu comme deux fiancés classiques. Il me paraissait nécessaire de montrer à mon amie, qui était disposée à tout, que je la respectais mieux que je n’aurais peut-être respecté une jeune fille. J’ajoute néanmoins que je n’étais pas impatient: j’avais plutôt envie et besoin de tendresse. Or je sentais à chaque rencontre que, si elle s’en étonnait, mon amie me savait gré de ma réserve. Je jouais en effet un jeu dangereux: n’eût-elle eu pour moi qu’un caprice, ne risquais-je pas de la rebuter avant l’heure? Mais je n’avais pas le dessein de mettre à l’épreuve mon amie; je ne voulais que lui donner un témoignage de la qualité de mon amour. Une femme facile se blesse de n’être pas sollicitée; une autre, non. Je tenais à laisser concevoir jusqu’où je pouvais aimer: c’était marquer nettement que je me livrais pieds et poings liés, sans redouter les suites de mon abandon.

Parfois, mon amie m’arrivait taciturne. Sa bouche souriait, mais ses yeux refusaient de sourire. Je la regardais.

—Ce n’est rien, disait-elle. Tout est fini puisque je vous vois.

Je n’insistais pas. Je n’apprenais pas autre chose. J’avais déjà la dangereuse habitude,—oui, dangereuse,—de ne pas interroger.

De fait, elle s’empressait de m’enlever la moindre inquiétude. Vite, elle redevenait enjouée, me posait deux ou trois questions, se montrait contente, me tendait ses lèvres ou sa main, et demandait:

—Où allons-nous?

Nous finissions presque toujours par une courte visite à mon atelier.

—Le temps de vérifier si vous m’avez été fidèle, disait mon amie.

Il lui plaisait d’examiner mes dessins. Elle s’y intéressait, trouvait des mots qui appelaient des explications, jugeait sainement d’ailleurs en matière d’œuvres d’art, et, pour les miennes, avouait au moins de la sympathie.

—Tiens! s’écria-t-elle un jour, mais c’est moi!

Elle saisissait une esquisse au crayon rouge, un simple jeté de lignes à peine tracées. Je le lui retirai vivement.

—J’avais oublié de la détruire, lui dis-je. Excusez-moi.

Et je déchirai la feuille.

—Oh! le méchant!

Elle poussait volontiers cette exclamation, en l’accompagnant d’une moue délicieuse.

—Cela m’appartenait, dit-elle. Vous n’avez pas le droit...

—De le conserver. En effet.

—Quelle idée!

—Ce n’est pas le premier portrait de vous que je détruis ainsi. Comme pour vos lettres, je ne garderai rien qui puisse jamais servir contre vous, ni à moi...

—Vous vous injuriez.

—... ni à d’autres. J’entends que vous n’ayez aucune crainte.

—Je n’en ai aucune, puisque je suis là, puisque je vais où tu veux et que j’irai où tu voudras. Ne sais-tu pas que je suis toute tienne?

Mais elle s’était trop attardée chez moi. Elle n’avait que le temps de rentrer chez elle. Elle se pressait contre moi, penchait la tête en arrière, et murmurait:

—Quand?

Ensuite:

—Tu m’aimes?

Puis elle se dérobait, et partait.

Ma joie était tombée.

Je ne me suis jamais senti si seul qu’après ces départs de mon amie. Je la suivais en pensée. Hélas! où allait-elle?

J’avais eu, un soir, la curiosité de passer devant sa porte. Il faisait nuit, la rue était déserte. J’avais, sans m’arrêter, levé les yeux vers la maison: de la lumière brillait derrière quelques persiennes. Une fenêtre était ouverte, toute éclatante. Mais je ne savais pas même à quel étage mon amie habitait. Et soudain je m’étais éloigné rapidement, furieusement. Je pensais qu’à cette heure peut-être...

Ceux qui n’ont pas aimé une femme qui n’est pas libre, ne voudront pas admettre que l’amour n’est jamais si douloureux. Je refuse de descendre ici au fond de ma peine; au seul souvenir de ces heures troubles, ma gorge se serre, et je veux écarter les détails de ma souffrance; je préfère qu’on l’imagine; elle me brûle encore.

Toutefois, qu’on le sache, il n’y avait en moi aucune révolte. Je me suis défié toujours des mots trop grands qui masquent des réalités équivoques. Je suis de la génération des condamnés à mort. On m’a fait grâce, peut-être; on n’a peut-être que suspendu l’arrêt qui m’a frappé comme tant d’autres, le 2 août 1914. Ainsi chargé, je tiens toutes les révoltes pour vaines, et peut-être aussi la volupté qu’il y a dans la souffrance m’enivre et m’enchante. Je n’ai donc maudit ni le ciel, ni la société, ni rien, ni personne, parce qu’il m’était échu d’aimer une femme que l’Église et le Code m’interdisaient d’aimer. J’ai continué de l’aimer, simplement. Et qu’on ne se récrie pas! Je ne daigne pas prétendre que j’aie aucun droit ni à la vie ni à l’amour. Je ne réclame rien. Je ne suis pas de ces fous qui protestent que la société leur doit quelque chose. On ne me doit rien, pas même une tombe, si je ne laisse pas à un notaire l’argent qu’exigeront les fossoyeurs. Et qu’importe? Nous pourrirons tous. On aura pu m’empêcher d’aimer comme j’aurais voulu pouvoir aimer, on aura pu m’obliger à aimer dans la souffrance, on n’aura pas pu m’empêcher d’aimer.

Évidemment, si la loi que les hommes ont imposée aux hommes et aux femmes était différente, j’aurais moins souffert. Voilà une femme: elle a accepté, jeune et ignorante, de subir pendant toute sa vie un homme qu’elle ne connaît pas; désormais, qu’elle le veuille ou non, elle aura des enfants de cet homme, elle aura des caresses de cet homme, même si les caresses de cet homme lui sont odieuses. L’homme est protégé par la loi. La femme peut divorcer, dira-t-on. Non, si l’homme ne veut pas. Ou bien elle n’aura de recours que dans le scandale, et alors on la privera de ses enfants, que le dégoût de son mari ne lui fait pas forcément haïr. Comment appeler cela, pour la malheureuse? De la prostitution, déclarent pompeusement quelques-uns. Non pas. C’est de l’esclavage, le plus strict. Je ne récrimine point. Les hommes se moqueraient de moi, et je négligerais de le remarquer, comme je néglige de discuter s’ils ont trouvé le meilleur moyen de constituer la famille, premier élément de toute société. Non, je ne rêve pas de transformer leur monde cruel. J’ai seulement pitié de la femme que leur morale enchaîne. J’ai souffert d’aimer une de ces femmes, et je l’ai quand même aimée. Je ne réclame rien.

Devant la maison de ma bien-aimée, lorsque par cette nuit de printemps je me suis senti désespéré en imaginant tout ce que chacun devine, je n’ai pourtant pas épuisé ma peine. De pires tortures m’attendaient, que je ne prévoyais pas. Car tout ce que j’imaginai ne reposait en somme que sur des présomptions. Je ne connaissais presque pas celle que j’aimais déjà si durement. L’heure était proche où j’allais du moins connaître quelle femme elle se révélerait enfin sous les caresses.

ET pourtant, non. Je recule. Je ne dirai pas cela. J’ai dit tout ce que je savais de mon amie. Dans le drame que je rapporte, ce sont les sentiments seuls qui ont de l’intérêt. Je n’ai jamais eu le goût de m’introduire dans une alcôve, je n’introduirai personne dans la mienne. Tout ce que je dirais ne serait qu’ignominie, injure et blasphème à la mémoire de celle que rien ne me permet d’offenser.

Je n’ai pas dit non plus la couleur de ses cheveux, l’éclat de son œil, la grâce incomparable de ses mains. Je ne l’ai pas décrite. Je ne la décrirai pas. Je la trahirais peut-être, et en quoi pareille trahison serait-elle utile au récit que je fais d’une aventure malheureuse? En quoi pourrait-elle éclairer cette ombre où la personnalité de mon amie est demeurée inaccessible?

Je n’ai même pas dit son nom. Notre prénom, c’est ce que nous avons de plus intime. Le prénom n’appartient qu’à l’aimée et qu’à l’aimé. Que d’autres le prononcent, il y a profanation en quelque sorte. Et les amants en ont bien conscience, dans tous les pays et dans tous les mondes, quand ils se donnent entre eux de ces surnoms qui semblent ridicules aux étrangers et qui sont au juste une caresse de la parole. D’instinct, je n’aurais pas accepté d’appeler mon amie comme d’autres auraient pu l’appeler, comme un autre tout au moins devait l’appeler. Je ne dirai pas comment je l’appelais, et je ne lui inventerai pas un nom pour les besoins de mon récit: son nom restera secret, tel qu’était notre amour, et mon trésor particulier. Dans les heures où elle s’échappait pour se réfugier près de moi, il fallait qu’elle fût entièrement différente de ce qu’elle était ailleurs, et que rien ne la retînt à cet ailleurs trop journalier: lorsque nous nous retrouvions dans notre chez-nous enfin prêt, n’était-ce point pour n’être que deux amants, deux êtres qui n’ont plus souci de rien que d’eux-mêmes?

Elle me le dit un jour:

—Il faut nous entourer un peu d’illusion.

J’avais l’illusion qu’elle fût mienne. Quelle illusion m’eût grisé davantage? Ne venais-je pas de reconnaître un de mes désirs? Déjà, plusieurs fois, j’avais remarqué, sans en tirer d’orgueil, qu’elle me répétait comme venant d’elle des choses que je lui avais murmurées. J’en tirai peu à peu la conviction qu’elle m’offrait ainsi, et peut-être involontairement, une preuve de son amour, comme si, devenue mienne et telle que je pourrais la souhaiter, et dominée par ma tendresse, elle prenait de mes façons de penser et de sentir. Quel soutien nouveau pour moi! Deux amants que la chair seule attache, se lassent plus vite, au lieu que la tendresse ne va que s’affermissant en profondeur. Et quels espoirs devant moi qui ne rêvais que de tendresse, de communion véritable, et véritablement,—je ne l’écris pas sans mélancolie,—d’amour conjugal, l’unique amour que je conçoive!

J’avais bien l’illusion que chez nous elle était mienne, et qu’en fermant au verrou derrière elle la porte quand elle m’arrivait, elle montrait sa volonté d’exclure le reste du monde. Elle y mettait de la hâte. Se croyait-elle suivie, épiée? Non point. Elle avait l’air parfaitement calme, et jamais elle ne joua la comédie des précautions excessives. Elle venait, elle entrait, elle nous enfermait, elle se jetait contre mon épaule, elle était chez elle. Comme elle me l’avait dit un jour:

—Tout est fini, puisque je vous vois.

Par malheur, tout ne finissait que pour fort peu de temps. Mon amie n’arrivait pas toujours à l’heure qu’elle m’avait fixée.

—Je ne fais pas ce que je veux, disait-elle.

Et parfois elle me quittait plus tôt qu’à son envie. Lorsqu’elle avait deux heures à me donner, la bonne chance nous favorisait.

Si quelque jeune fille ignorante imagine merveilleux et terribles les plaisirs de l’adultère, qu’elle se détrompe. Une femme vicieuse ne court qu’au plaisir, sans doute; mais pour les autres,—le plus grand nombre,—pour celles qui, mal mariées, ne cherchent dans l’amour défendu que ce qu’elles n’ont pas trouvé dans le mariage, c’est-à-dire, non point un mâle et un maître, mais un homme et un ami, pour celles-là le dernier mot du bonheur n’est pas de s’épuiser de fatigue sous une étreinte vaine. Je le pense du moins, et mon amie aussi le pensait, je n’aurais pas voulu en douter.

Toute ardente qu’elle fût au lit, et audacieuse même, elle avait d’autres soins. Plus d’une fois, le commissaire de police eût perdu sa peine en pénétrant chez nous à l’improviste: nous causions seulement comme deux vieux camarades, ou bien, tandis qu’elle m’écoutait en mangeant des fruits, je lisais quelques pages d’un poète que le hasard de la conversation nous avait mis en goût de relire, ou de lire. J’ouvrais le plus souvent du Hugo, que mon amie connaissait mal et qu’elle fut surprise de découvrir soudain: car Hugo n’est pas à la mode et les hommes de ma génération le tiennent en grand mépris, sans le connaître probablement, ou pour des raisons de politique, ce qui ne me suffit pas. J’ouvrais aussi l’Homme Intérieur, ou le Cœur Solitaire. Charles Guérin est un poète qui m’émeut. Je crois qu’on ne lui a pas encore assez rendu l’hommage qu’il mérite. Pour moi, je n’oublierai probablement jamais cet après-midi de juin où tout à coup je lus, à mi-voix:

Nous montons dans la vie, en peinant, côte à côte; Mais un mur entre nous suit le même chemin, Hélas! et l’on ne peut, tant la crête en est haute, Se voir ni se donner la main. On échange, il est vrai, mainte parole tendre, L’un et l’autre on s’appelle en chantant par son nom: Eh! qu’est-ce donc, au prix de l’angoisse d’entendre Pleurer souvent son compagnon! Quand l’étoile du soir, pour nous triste à voir poindre, Réunit les amants heureux dans le repos, Nous n’avons, vainement avides de nous joindre, Rien à nous deux que nos sanglots.

Je m’arrêtai pour regarder mon amie.

Elle me regardait. Elle était oppressée.

—Continue, me dit-elle.

Je continuai. Les strophes se déroulèrent, gonflées de douleur, limpides, simples, nues. Elles n’ont aucune surcharge, elles ne s’alambiquent pas d’allitérations et de tentatives musicales, jeux byzantins où s’égare aujourd’hui, et nul n’ose le dire, la poésie française. Mais elles frémissent d’un frisson humain. Je lisais:

Mais une brèche s’ouvre enfin dans la muraille. On s’élance, les bras tendus, éperdûment, Et les noces ont lieu sur un lit de broussaille Où l’on souffre encore en s’aimant. Cette étreinte a suffi pour fondre les rancunes; Ce qui n’est pas le seul présent semble aboli; L’amour, quand on se sait si peu d’heures communes, Serait atroce sans l’oubli. Puis on reprend, chacun selon sa destinée, Le sévère devoir prescrit par la raison, Presque heureux d’avoir pu pendant une journée Contempler le même horizon. Poursuivrons-nous plus tard le chemin, sans barrière, Ensemble, tendrement l’un sur l’autre appuyés, Pour ne faire à jamais qu’une seule poussière Et qu’une ombre unique à nos pieds! Ou bien, marquant peut-être ici nos pas suprêmes, Devrons-nous voir, surpris par un tournant du sort, Aboutir et la route et le mur et nous-mêmes Au gouffre brusque de la mort!

Ma voix tremblait. Je posai le livre. Au bruit que je fis, mon amie leva la tête. Ses yeux brillaient. Elle courut à moi. Elle se blottit contre mon épaule, à sa place préférée. Nous nous taisions.

—Mon Mien, mon Mien, murmura-t-elle. Je ne veux pas que tu souffres.

Elle répéta:

—Je ne veux pas.

—Tu ne souffres donc pas, toi? répliquai-je. Tu es donc heureuse?

—Si tu m’aimes, je suis heureuse.

—Si je t’aime? Tu me le demandes? Tu ne le sais pas, que je t’aime?

—Et toi, méchant, tu ne le sais pas aussi, que je t’aime?

—Je voudrais tant le savoir!

Elle me repoussa doucement.

—Tu es injuste, dit-elle.

—Non, je souffre.

—Et moi, je ne souffre pas? Moi, qui suis là près de toi comme si plus rien n’existait que toi et moi, moi qui vais te quitter... Toi, du moins, tu seras seul, tu pourras faire ce que tu voudras, penser ce que tu voudras, te taire si tu veux; tandis que moi je devrai subir des questions, je devrai parler, répondre, je devrai...

—Tais-toi, je t’en supplie, tais-toi!

Qu’aurait-elle dit, si je ne l’avais pas retenue?

Je la serrai contre moi.

—Méchant, méchant! dit-elle tout bas.

La jalousie me fouettant, et les lèvres amères, je cherchai les siennes, vivement, comme si elle me les eût refusées.

—Oh! le méchant! dit-elle encore, autant qu’elle le put. Croirait-on pas qu’il a besoin d’employer la force? Croirait-on pas que je ne suis pas sienne?

Elle se tut. Il me plaisait qu’elle fût silencieuse. J’ai en horreur les manifestations extrêmes de la joie, et qu’une femme crie ou geigne.

Après ce silence où tout s’oublie pour quelques instants:

—Quelle heure est-il? dit-elle soudain.

Nous n’y pensions plus.

—Je vais être en retard.

Et elle m’échappa, prompte. Rapidement, elle se préparait.

—Tu es bien pressée, dis-je sur un ton de reproche badin.

—Je n’ai plus une minute à perdre, je dîne en ville.

—Ah! fis-je. En décolleté, sans doute?

Elle riposta, souriante:

—Pourquoi pas?

Puis, se faisant admirer et la gorge offerte:

—C’est donc si laid qu’il faille le cacher?

Je grognai:

—Singulière manie que vous avez toutes, de montrer à tout venant ce qui doit se réserver.

Elle éclata de rire.

—Tu es stupide.

—Naturellement, dis-je non sans aigreur.

Meilleure que moi, ou plus fine, elle évitait les discussions. Elle reprit:

—Tu es stupide et je t’adore, tiens!

Elle était prête. Elle me planta sur chaque joue un baiser sonore, comme on fait aux enfants qui boudent.

—Au revoir, mon vilain jaloux! conclut-elle. Au revoir, vilain mon Mien!

Puis, son habituel:

—Tu l’aimes, ta Tienne?

Je refermai lentement la porte sur elle. J’écoutai le bruit de ses pas. Elle était partie. Notre chez-nous, pourtant si étroit, me parut plus grand. Je me sentis tout à fait découragé.

Machinalement, j’allai à la fenêtre et soulevai le rideau. Il avait plu, mais le soleil triomphait à l’occident. Je laissai retomber le rideau.

Machinalement encore, je pris pour le ranger le livre de Charles Guérin. Je l’ouvris au hasard. C’était à la page 113. Je lus:

C’est l’heure, après la pluie, où, redevenant pur, Le ciel du soir se peint dans les vitres riantes, Où les trottoirs mouillés réfléchissent l’azur Et les pieds nus des mendiantes. Couple las que son rêve isole des passants, Nous suivons vers l’Ouest les rives de la Seine, Mais tout à leur souci nos cœurs restent absents Des lieux où le hasard nous mène. Parfois levant les yeux au bord d’un carrefour, Nous regardons avec des paupières émues Les amants séparés par la tâche du jour Se rejoindre à l’angle des rues. Ils vivent, à les voir, dans de pauvres emplois; Et leur destin pourtant nous fait haïr le nôtre, Car la nuit dont l’attente entrelace leurs doigts Va nous arracher l’un à l’autre...

Je ne poussai pas plus loin. Je regardai notre divan où les coussins avaient été écrasés. Un petit objet brillant fixa mon attention: c’était une épingle à cheveux. Je n’y touchai pas.

SINCÈREMENT, j’ai eu, maintes fois, pendant ce printemps merveilleux et cruel, l’illusion d’être aimé, je veux dire d’être l’homme de qui tient son bonheur une femme.

Avez-vous observé les femmes dans la rue ou dans un salon? On reconnaît celles qui sont heureuses, je veux dire celles qui sont aimées et qui aiment; on les devine: il y a autour de leur personne comme un halo spirituel et quasi voluptueux qui les dénonce. Les autres femmes en prennent ombrage, et les hommes à bonnes fortunes s’éloignent, non sans dépit, sachant bien qu’on ne les regardera même pas.

J’observai que mon amie, comme jadis la petite fille troublée qu’elle avait été, n’était plus la même. Il y avait en elle, dans son air, dans son sourire, quelque chose de nouveau. J’en étais secrètement satisfait, je ne le nierai pas, mais j’en avais aussi un peu d’inquiétude. Je le lui déclarai, par badinage.

—Ah! me dit-elle, si tu t’imagines qu’on le remarque! Il faudrait être jaloux pour le remarquer. Et un homme est-il jaloux de sa femme?

—Sans être jaloux...

—Il ne remarque même pas que j’ai les yeux rouges quand j’ai pleuré. Il n’a même pas remarqué que je pleurais, la première fois que...

—Je t’en supplie, dis-je brusquement.

—Il faut pourtant que tu saches...

Mais elle n’était peut-être pas si résolue qu’elle désirait le paraître.

Je n’ignorais pas qu’elles sont nombreuses, les pauvres femmes que leur mari traite comme on ne traite point une fille de rencontre, et qui ont enfanté dans la douleur, du commencement à la fin. Je n’ignorais pas qu’ils sont nombreux les hommes qui n’ont souci que de leur plaisir sans gêne.

—Si seulement j’avais eu ma mère! disait mon amie. Mais je l’ai perdue alors que j’étais gamine, et ma tante fut trop contente de se débarrasser de moi entre les mains du premier qui m’a demandée.

Je n’avais jamais reçu tant de confidences de mon amie. Toujours elle semblait préférer retarder l’instant que j’appelais de toute mon ardeur. Voulait-elle enfin m’écarter le voile que je n’osais pas toucher?

Son histoire était l’histoire de trop de femmes de ma génération, que la guerre a frappées non point dans ce qu’elles ont de plus précieux, qui est leur fils, mais dans elles-mêmes. Combien de jeunes filles n’a-t-on point poussées imprudemment au pire avenir, dès 1915, en répétant que les maris manqueraient, qu’il y aurait après la paix signée trois filles et peut-être quatre pour un garçon, qu’il était expédient de ne pas faire les difficiles ni de temporiser, et qu’un mari n’étant jamais qu’un mari, il fallait s’estimer assez privilégiée d’en trouver un, quel qu’il fût? De là tant de mariages précipités, tant d’unions désastreuses.

Pour mon amie en particulier, elle avait eu, selon sa tante, une chance providentielle. Elle avait trouvé «un mari très bien», un homme encore jeune et qui avait «une belle situation». Le 2 août, il était parti comme sous-lieutenant de réserve avec le 43ᵉ régiment d’artillerie; présent à la bataille de Charleroi, du côté de Roselies, il avait reçu à la joue gauche un éclat d’obus, dont il ne gardait qu’une fossette; mais il ne s’était laissé évacuer que plus tard, lorsqu’après la victoire de la Marne, qui se joua pour lui à Escardes et à Courgivaux, une balle allemande l’avait atteint à l’épaule, tandis qu’il se penchait hors de son observatoire de Saint-Thierry, devant Brimont. Quand il reparut, guéri, au dépôt de son régiment, on eut l’intelligence de considérer qu’il était chimiste «dans le civil», et de plus ancien élève de Polytechnique, et qu’il rendrait peut-être quelques services en aidant à fabriquer des explosifs. Dès lors sa guerre était finie. Il pouvait raisonnablement se marier. Il se maria.

—Ce n’est pas un méchant homme, disait mon amie, mais je ne l’aime pas. Que veux-tu? Je n’y peux rien. On aime ou on n’aime pas. Toi, je t’aime. Lui, je ne l’ai jamais aimé.

Était-ce habitude prise depuis la guerre, où, tenant le secret sur tout ce que de par ses fonctions il connaissait, il ne parlait pas à sa femme des travaux de son usine? Était-ce plutôt habitude très ancienne, et trait de caractère? Il ne parla pas davantage, après la démobilisation, des progrès de son entreprise. Il avait acheté, avec deux amis, une maison de «peinture, vitrerie, et décoration». Il travaillait pour les régions dévastées. L’affaire était excellente, à en juger par le train qu’il faisait mener à sa femme. Mais il négligeait de l’intéresser à ses efforts. Beaucoup d’hommes sont comme lui. Beaucoup de femmes s’en plaignent. Mon amie, elle, était depuis longtemps résignée à tout.

—Sans mes deux enfants, disait-elle, je ne me serais pas résignée, je serais libre. Pour eux, j’ai supporté des épreuves incroyables. J’en supporterai encore, et plus facilement, puisque je t’ai.

Elle se confiait en toute simplicité. Nulle coquetterie dans ses aveux. On aurait pu s’imaginer qu’elle racontait, non point sa vie, mais celle d’une autre femme. Elle n’y mettait aucune passion, aucune révolte, elle non plus. J’en fus frappé. Je pouvais m’imaginer que j’avais déjà sur elle, par mon amour, tant d’influence qu’elle en venait peu à peu à concevoir toutes choses, sinon dans le même plan que moi, du moins dans un plan parallèle. Rien qu’à son accent, à sa façon d’exprimer un regret, d’éluder une rancune, quelle différence entre la femme que j’avais retrouvée à Nice et la femme qu’elle devenait, qu’elle était déjà devenue! Ainsi de tout au reste. D’abord, par exemple, elle se montra timide, quand nous causions d’art. Mais les femmes ont une prodigieuse faculté d’assimilation. En peu de temps, mon amie ne prononça plus une parole qui m’eût déçu; d’instinct elle disait ce que je pouvais souhaiter qu’elle dît. Pareillement, avec une grâce exquise, elle me demandait de la conseiller pour ses lectures. Je me récusais, parce que je n’ai pas en matière de livres les goûts que l’on a maintenant, et je craignais de la rebuter. Je lui dis néanmoins: «Quand tu seras triste, lis les poètes; quand tu voudras t’enrichir, lis les historiens; mais n’ouvre un roman qu’avec discrétion et de préférence les jours de pluie: alors tu t’attristeras davantage, et tu te sauveras en ouvrant un livre de vers.» Elle avait ri; mais, un jour, ce jour où elle s’était décidée à me faire ses premières confidences, comme elle me déclarait gentiment qu’elle me devait d’avoir quelques heures moins grises dans la brume de ses longues semaines, elle ajouta:

—J’ai lu hier une jolie phrase. Écoute: «On peut très bien vivre sans être la plus heureuse des femmes, et d’ailleurs ce serait une grande injustice qu’une femme fût la plus heureuse de toutes.»

Je demeurai bouche close.

—Tu n’approuves pas? me dit-elle.

Après une légère hésitation, je répondis:

—Je pense à une phrase, que j’ai relue, moi aussi, hier.

—Voyons, ta phrase?

J’hésitai encore. Puis:

—«C’est toujours un pas décisif pour le bonheur, que de faire celui de l’homme qu’on aime.»

Elle me regarda.

—Pourquoi ce reproche? demanda-t-elle, sur un ton affectueux. Je ne sais pas si je fais ton bonheur, mais je t’assure...

—Non, répliquai-je, tout rougissant, et sans la laisser achever. Je suis stupide, comme tu me le dis souvent: je viens, par pudeur et par scrupule, de substituer cette phrase, que je n’avais aucune raison de citer, en effet, sous peine d’être un goujat, à une autre phrase, que je n’aurais pas la hardiesse de te répéter.

—Oh! alors, je veux que tu la répètes.

—Je veux? Je veux?

—Oui, je le veux.

—On m’a changé ma Mienne. Voilà qu’elle a de la volonté?

—Oui, monsieur, je veux.

—Regarde, Mienne: j’ai déjà rougi rien qu’à la pensée que j’aurais pu te répéter cette phrase.

—Rougis, mais répète.

—Tourne-toi donc, je ne pourrais pas t’obéir si tu me regardais.

Elle se tourna vivement, curieuse. Délicieux enfantillages! Quels amants n’en ont pas eu de semblables?

Elle s’impatientait.

—Allons, j’écoute.

J’articulai à mi-voix:

—«Elle semble votre propriété, car c’est vous seul qui pouvez la rendre heureuse.»

Elle se retourna, et, me prenant la tête entre ses mains:

—Tu es un grand gosse, dit-elle, un grand gosse incorrigible. Oui, elle est ta propriété, ta Tienne, oui, plus que tu ne le mérites peut-être.

Elle feignait de me renvoyer le reproche.

—Je ne le mérite peut-être pas, c’est vrai, dis-je sérieusement.

Elle éclata de rire.

—C’est vrai aussi, dis-je: je suis stupide.

—J’allais le dire.

—Je le sais bien.

Nous riions tous les deux. Pour la première fois, nous nous séparâmes, ce jour-là, en riant. Mais je n’eus pas à chercher si mon amie n’avait point oublié d’épingles à cheveux parmi les coussins de mon divan noir. Belle journée, dont j’ai gardé le souvenir le plus doux.

Belle journée dont j’ai gardé le souvenir le plus doux, sans doute par contraste avec le souvenir de la journée qui suivit.

Je ne devais pas voir mon amie, le lendemain.

—Courses et visites, m’avait-elle dit en me quittant.

Et elle avait ajouté, dans ce style volontiers argotique et télégraphique si fort à la mode aujourd’hui chez les gens de la meilleure société:

—Vieilles rombières et grands magasins.

Or, le lendemain, vers trois heures, comme je m’apprêtais à traverser la rue Royale, près du Ministère de la Marine, je remontai soudain sur le trottoir pour éviter une auto.

La voiture, une limousine, filait à vive allure vers la Madeleine. Ému par ce choc que nous éprouvons au cœur involontairement à l’instant que nous échappons à un danger, même petit, j’avais néanmoins encore assez de sang-froid pour distinguer, sans erreur possible, les deux personnes que la voiture emportait: je vis deux personnes, un homme et une femme: l’homme, je ne le reconnus pas: la femme, c’était mon amie. Et précisément ils riaient, comme nous avions ri, mon amie et moi, en nous séparant, la veille. Cette fois, le nouveau choc que je ressentis au cœur fut plus violent. Je demeurais interdit. Je suivais l’auto du regard. Quand elle disparut de ma vue, j’éprouvai que mon front était moite de sueur.

VOILA de ces riens qui suffisent à bouleverser un amant. Je n’étais déjà que trop disposé par mon caractère à pousser à l’extrême les moindres ennuis. On peut imaginer dans quel désarroi je tombai pour avoir aperçu celle que j’aimais en compagnie d’un homme que je ne connaissais pas. Hélas! je connaissais si peu, ou si mal, mon amie elle-même!

Ce qui me blessait plus profondément, c’était qu’elle eût pu rire loin de moi, quand moi je portais en tous lieux une mélancolie de tous les instants. Il me fallut ce réveil pour me tirer du bonheur,—bonheur mitigé, bonheur fragile, mais bonheur,—où je vivais depuis six semaines. Certes, deux amants, qui ne se rencontrent que pendant de trop brèves minutes et moins souvent qu’ils ne le désirent, ont ce privilège que leur passion est toujours au plus haut point: ils ignorent les attaques sournoises de l’existence en commun, les satisfactions trop faciles, les petites querelles qui naissent à propos de rien puis de tout, les petits travers qui se révèlent, les ridicules même qui se dénoncent, tout ce qui fait que peu à peu l’amour s’émousse et languit. Deux amants qui ne vivent pas côte à côte n’ont que le temps de s’aimer. Mais quel revers à cette brillante médaille! Et vaut-il mieux ne pas se connaître assez que de se connaître trop, si tant est que deux êtres humains puissent jamais se connaître?

Un remords soudain m’assaillit, un remords et une crainte: malgré les protestations qu’elle ne me ménageait pas, étais-je vraiment l’homme que mon amie s’attendait à trouver en moi? Ne l’avais-je point déçue? Parce que j’avais à Nice été touché par la gravité de ses premières paroles et le pathétique presque désespéré de son accueil et de son amour, devais-je maintenir notre amour dans cette tristesse où je me plaisais à l’élever? Si elle était malheureuse chez elle, ne devais-je pas me maîtriser quand elle accourait chez moi entre deux visites, et lui imposer l’illusion d’un peu de bonheur complet? Devais-je l’entraîner à ma suite sans précautions dans ce bonheur douloureux où je puisais, moi, un réconfort peut-être trop amer pour elle? Femme, et femme jeune, malheureuse mais prête à croire que le bonheur est possible, n’attendait-elle pas plutôt de moi que je lui entr’ouvrisse les portes d’ivoire des paradis rêvés? N’était-elle pas assez généreuse en ne me laissant pas deviner que je l’avais déçue? Fallait-il lui reprocher de se distraire quand elle m’offrait toujours une docilité parfaite, riant si je riais, silencieuse si je me taisais, et rembrunie si j’étais en peine?

Toutes ces raisons, je les admettais, mais un doute barrait ma sagesse naissante, un doute que j’essayais vainement de renverser, ou d’éviter,—un doute qui m’attirait. Je suis comme je suis. Et je pensais: «Et si elle ne t’aime pas? Et si elle a seulement pitié de toi? Et si elle te fait seulement l’aumône d’un semblant d’amour, pour te consoler?» Et des raisons aussi de douter me venaient. Je me rappelais une de ses premières paroles: sa décision préalable de ne pas renoncer à ses enfants, même pour son amour. Et je me disais: «Une femme qui aime, aime sans conditions.» Je me rappelais encore qu’elle m’avait déclaré que, sauf à moi d’y croire ou non, elle n’avait jamais eu d’amant. Et je considérais que c’était une étrange manière de m’inspirer confiance. Je m’égarais. Ces raisons, aujourd’hui, m’apparaissent telles qu’elles sont: injurieuses et faibles. Qu’on me les passe, j’aimais. La jalousie est impitoyable.

Que me restait-il de tant d’incertitudes, lorsque mon amie sonna le lendemain à ma porte, à notre porte?

Elle s’arrêta sur le seuil, inquiète.

—Mon Mien! Qu’as-tu?

Je la pris par la main et l’entraînai vers son fauteuil préféré.

—Tu me fais peur, dit-elle. Qu’as-tu, mon Mien?

Elle n’avait pas eu le temps d’ôter son chapeau. Elle s’assit, levant déjà les bras.

—Regarde-moi, lui dis-je.

Elle me regarda. Je me penchai sur ses yeux, avidement, comme un voyageur assoiffé sur une source. La source était limpide et d’un cristal parfait.

—Mon Mien...

Avait-elle peur? Elle ne dit rien de plus. Je lui pris les mains et les baisai. Elle essaya de sourire.

—Mon Mien, explique-moi.....

—Je t’ai vue, hier, à trois heures.

—A trois heures?

Elle cherchait.

—Rue Royale, précisai-je.

—Ah! fit-elle.

Elle n’eut aucune émotion apparente. Elle ajouta:

—Je ne t’ai pas vu.

Un regret perçait dans sa voix. Je ripostai:

—Tu étais trop occupée.

—Moi?

—Toi, oui, et l’homme qui était à ta gauche.

Je ne suis pas habile à dissimuler. Ma voix était devenue âpre.

Mon amie n’éclata pas de rire. Elle se leva.

—Bon! dit-elle. Je comprends.

Très calme, debout devant la cheminée, elle ôta son chapeau, me le tendit en disant:

—Tiens, fou que tu es. Mets où tu voudras le chapeau de la femme qui trompe son amant.

Puis, ayant du bout des doigts assuré l’ordre de ses cheveux, elle se tourna vers moi qui demeurais immobile, et:

—Tu es jaloux de mon beau-frère? dit-elle.

—Tu as un beau-frère?

—Tu ne le savais pas?

—Je ne sais rien, Mienne.

Déjà je respirais.

En quelques phrases, elle me délivra.

Son mari avait un frère, plus vieux de cinq ou six ans, veuf depuis 1916. Ce frère, fort aimable, excellent garçon, dirigeait en province l’usine qui fournissait de couleurs la société de peinture, vitrerie et décoration dirigée par le cadet. Il venait à Paris plusieurs fois par mois. Et il emmenait souvent sa belle-sœur dans ses courses à travers la capitale. Et c’était bien simple.

Je n’avais rien à répondre. Pour employer ma confusion, je demandai:

—Il n’a pas d’enfants?

—Non. Il vit tout seul, en célibataire, à Argenton-sur-Creuse. Tu connais?

Je répondis non. Elle poursuivit:

—Gentille petite ville, avec des maisons anciennes en aplomb sur la Creuse, et un pâtissier de génie. Gentille petite ville, mais combien province, et d’une curiosité! Tu vois cela d’ici. Comme mon beau-frère ferait, au su de tout le monde, un enviable parti, tu penses que tout le monde est sur les dents. Les mères qui ont des filles, mon Mien, sont terribles.

—Et le beau-frère?

—Il ne veut plus entendre parler de mariage.

—Tiens! tiens! fis-je.

Étonnée, elle me regarda. Je repris:

—Celle qui lui plairait n’est pas libre?

Son regard se chargea de reproche.

—En effet, dit-elle. Elle est à toi.

Décidément, je tenais un mauvais rôle. Mais je n’eus aucune peine à m’avouer vaincu. Mon amie triompha sans pitié. Je n’entrerai pas dans le détail de sa victoire: je n’écris pas un livre pour collégiens. Le silence accoutumé de nos caresses avait une pudeur dépourvue de dissimulation. Je noterai, sans plus, que jamais ma triomphatrice ne s’était montrée si exigeante et si hardie.

C’est le propre de l’amour d’ignorer toute espèce de honte, et de ne pas s’y avilir. Au feu d’une étreinte loyale flambent toutes les mesquineries du sentiment. Mais la réalité, ce spectre des drames romantiques, nous frappe à l’épaule sans s’émouvoir de nos rêves qu’elle casse, et nous ne rouvrons si tôt les yeux que pour revoir nos soucis. Avais-je tort de me découvrir tel que j’étais devant mon amie et de m’acharner en quelque sorte à lui ressasser: «Je t’aime. Tu le sais. Tu feras de moi ce que tu voudras. Je serai lâche, si tu veux. Mais laisse-moi t’aimer?»

Elle m’avait dit à Nice:

—Il faut m’aimer.

Il n’était plus besoin qu’elle me le dît: elle n’entendait que trop certainement ce que je lui disais:

—Il faut te laisser aimer.

Je lui dis en effet:

—Laisse-moi t’aimer, Mienne. Je voudrais tout connaître de toi, et je redoute d’en connaître trop. Laisse-moi t’aimer, laisse-moi t’aimer encore. Mais surtout, Mienne, Mienne chérie, s’il est vrai que tu m’aimes ou que tu acceptes que je t’aime, surtout que ce ne soit point par pitié! Et quand il te plaira de ne plus venir ici, ne mens pas surtout, et ne viens plus.

—Et quand tu ne m’aimeras plus? dit-elle.

Ainsi je me rendais. Était-ce calcul de ma part, et envie délibérée qu’elle eût soin de me mentir le plus longtemps possible? Était-ce au contraire le dernier geste d’un homme qui lutte depuis trop longtemps et qui aspire au repos, à ce repos que tous les hommes cherchent même dans les pires agitations?

Il est probable que, ce jour-là, mon amie connut qu’elle me tenait: j’avais été assez maladroit, c’est-à-dire assez franc. M’en sut-elle gré? Répondit-elle au contraire à mon élan par un élan semblable, sans autre calcul? Et fut-ce aveuglément qu’elle engagea notre amour dans cette voie où il allait se perdre?

Elle aussi, me dit-elle, souffrait de toutes les heures dangereuses qui nous séparaient.

—Il faut que nous nous voyions plus souvent.

—Le peux-tu? fis-je.

—Tu le peux.

Son mari ne m’avait-il pas exprimé sa sympathie dès notre première rencontre? Il avait reparlé de moi.

—Il ne se fera pas prier pour t’inviter.

—Moi?

—Nous recevons beaucoup, et des gens qui nous intéressent moins que toi, je t’assure.

—Est-ce que tu t’écoutes, Mienne?

—Mais, mon Mien, quoi de plus naturel?

Je lui affirmai sur un ton assez dur qu’elle me proposait de jouer un personnage malencontreux.

Elle se fâcha.

—Tu ne penses qu’à toi, dit-elle. Et moi, est-ce que tu t’imagines qu’il me sera si facile de me tenir entre toi que j’adore et cet autre que je déteste?

Elle n’avait jamais eu tant de violence. Ses yeux me parurent nouveaux. Mais vite ils s’adoucissaient déjà. Je répondais:

—Je ferai ce que tu voudras, Mienne.

—Du moins, je te verrai, dit-elle, même si j’en dois souffrir, et tu me verras, vilain Mien, et tu verras que tu peux te fier en moi sans te torturer, et tu verras...

—Je verrai le fameux beau-frère? dis-je en riant.

—Méchant Mien! répliqua-t-elle en riant aussi, et pauvre beau-frère! S’il apprenait que tu as pu être jaloux de lui, il tomberait de haut.

—Mais s’il apprenait qu’on a pu le juger digne de toi, qu’on a pu lui faire cet honneur, crois-tu qu’il s’en plaindrait?

Elle s’écria:

—Chéri...

—... Tu es stupide! fis-je plus vite qu’elle.

Et elle me mordit la lèvre.

La journée s’achevait mieux, somme toute, que je n’espérais. Je ne m’inquiétais pas du lendemain. J’étais trop content de sortir de mes transes de la veille.

Mon amie s’en alla.

J’attendais son habituel:

—Tu m’aimes?

Elle ne me le dit point.

OU avais-je accepté de descendre? Où avais-je accepté de suivre mon amie? Et savait-elle où elle nous entraînait? Et le savais-je? Mais, si je l’avais su, si je l’avais soupçonné, aurais-je refusé de la suivre? Il n’est que bien trop certain que nous sommes les ouvriers de notre fortune.

Un vers me revient à la mémoire, un vers grec dont on ignore l’auteur et qui est peut-être d’Euripide, un vers profond comme un regret:

«N’accuse pas un dieu, ne t’en prends qu’à toi-même.»

Je ne suis pas assez bon lettré pour traduire plus exactement avec moins de mots. Un helléniste m’a déclaré que le texte porte, précis: «Un dieu t’a fait ce mal? Non, c’est toi-même à toi.» Que servirait ici de discuter? Il ne m’échappe pas que je voudrais retarder à ce point le torrent de mes souvenirs. Ils se précipitent à mes yeux éblouis comme se précipitèrent les événements. Quelqu’un a dit un jour pour la première fois: le tourbillon de la vie. L’expression s’est galvaudée, mais qu’elle était belle, quand elle faisait encore image! Elle était désespérante. Il faut lui redonner son sens neuf avec moi pour comprendre d’ensemble ce que devint ma vie dès ce jour-là.

Jusqu’alors j’avais peut-être l’illusion que je menais notre amour sous la seule influence de mon amie. Nous eûmes le tort de sortir de chez nous. Dans le secret, tout étouffant qu’il fût, notre amour vivait, chaud comme une rose pourpre, et nos souffrances,—je tiens à cette dernière illusion du pluriel,—nos souffrances avaient une noblesse, peut-être arbitraire, mais respectable; car deux malheureux ont droit au respect. Du jour où nous fûmes assez maladroits pour exposer notre amour aux atteintes du dehors, la catastrophe, qui avait couvé dans ce secret étouffant, devint inévitable.

Tout de suite, puisque je n’écris pas un roman de surprises, je dois rassurer et détromper: notre amour ne fut pas découvert. Je me surveillai assez pour ne jamais être suspecté ni par trop d’abandon ni par trop de froideur. Quant à mon amie, je m’aperçus vite que, loin de se tenir difficilement, du moins en apparence, entre son mari et moi, elle se dirigeait au milieu des feintes avec un art terrible. Et le mari, je me persuadai d’emblée qu’il avait en sa femme une confiance béate. Devant lui, on se sentait devant un homme honnête, correct, tranquille, et heureux. Il avait une façon parfaitement quiète de regarder sa femme. Ce n’était point suffisance de mâle, ni orgueil de maître. C’était conscience d’une situation claire et de sentiments réciproques. Il m’étonna. Il ne semblait pas être du tout le bourreau que la conduite et les propos de sa femme donnaient à supposer. Près d’elle, il se montrait attentif,—sans excès, pour ne point s’abaisser peut-être, car certains hommes pensent qu’il est déraisonnable à un mari d’avoir l’air amoureux,—mais attentif néanmoins de manière qu’un jaloux tel que moi dût s’inquiéter. Il aimait sa femme, assurément, en bon mari, en bon bourgeois, si ce terme, où je ne mets rien de péjoratif, doit mieux me faire entendre. Mais est-ce ainsi que sa femme désirait d’être aimée? Et avait-elle tort ou raison, c’est une question que je demande à ne pas résoudre, par gratitude et par honneur.

De cet homme, parce que je lui avais été préféré, je jugeai promptement que rien ne me menaçait. Il n’en fut pas de même pour le fameux beau-frère. Les deux frères ne se ressemblaient pas plus que deux étrangers. L’aîné me déplut d’abord. Autant le mari paraissait calme et, pour ainsi dire, toujours de sang-froid, autant le beau-frère se montrait toujours en éveil. Il cultivait l’ironie, une ironie assez lourde, avec une espèce de rage sournoise, cherchant à briller par des moyens brusques, taquinant sa belle-sœur à l’occasion de n’importe quoi, la détournant de tout entretien qu’elle nouait loin de lui, la prenant à témoin du moindre fait qu’il citait, la houspillant parfois assez rudement d’une plaisanterie en lui baisant la main.

—Ma chère petite belle-sœur...

Il l’appelait ainsi à tout instant. J’ignore ce que pensaient les autres de son attitude, qui était désinvolte, hautaine, et certainement forcée. Moi, j’eus l’impression très nette que le beau-frère faisait plus figure de mari que le mari. Mais je guettais en vain un geste, un sourire, un regard, un mot, qui trahît la belle-sœur: elle demeurait impénétrable. Je pouvais, et en vérité je devais conclure que mes soupçons n’étaient que rêveries d’amant malheureux. Mais n’avais-je pas d’autre part la preuve que mon amie ne trahissait pas davantage qu’il y eût entre elle et moi ce qu’il y avait?

Je m’enfonçais les ongles dans les paumes chaque fois que je l’entendais appeler son beau-frère par son prénom. Il répondait:

—Ma chère petite belle-sœur...

Et il accourait à elle.

Un soir, nous étions là, réunis dans les salons, une quinzaine d’invités: gens d’affaires pour la plupart, jeunes en général, simples et modestes, curieux de toutes choses d’aujourd’hui, même d’art. Ils m’avaient marqué de la déférence et de la sympathie.

Jadis les bourgeois se méfiaient des artistes et les méprisaient un peu. A présent, ils les admirent d’oser gagner leur vie par un jeu perpétuel qui souvent use et ne produit que des dividendes aléatoires, car ils ont compris que les artistes sont des travailleurs absolus dont l’exemple ennoblit le travail, puisque pour eux le travail est une fin et non un expédient. Et puis, les femmes sont celles que nous envoûtons, nous, musiciens, sculpteurs, peintres, poètes: elles seules savourent d’instinct avant quiconque tout ce que nous mettons d’humain dans nos œuvres; les hommes ne nous accordent leur attention qu’après que leurs femmes nous ont couronnés de leur enthousiasme: et nous avons presque tous la sottise de préférer le suffrage des hommes et de renier, comme si elle était insuffisante, l’admiration des femmes: sots, triples sots, qui prétendons au laurier noir des penseurs et des apôtres, quand il s’agit de distraire la pauvre foule de ses soucis quotidiens en l’élevant au-dessus de sa misère que l’intelligence domine, et de mériter trois brins de remerciement, si notre œuvre ne fut pas inutile!

Pour moi qui ne m’aveugle pas sur la valeur de mon œuvre, je fus, je l’avoue, flatté du petit succès que j’eus, pendant quelques minutes, chez mon amie. C’est de ces instants que nous tirons la force de persévérer et de grandir, même lorsque nous sommes d’un génie médiocre. Et mon amie avait l’air d’être satisfaite.

—Vous voyez, cher ami, me dit-elle, combien en ne venant pas vous auriez déçu vos admiratrices.

D’un geste de sa main, qui traça devant elle un arc de cercle et qui me fut comme une caresse, elle attirait autant sur elle que sur moi l’hommage des sept ou huit jeunes femmes présentes. J’allais balbutier une protestation.

—Merci pour les admirateurs! s’écria le beau-frère qui s’approchait.

—Oh! Monsieur, lui répliquai-je, voudriez-vous me laisser croire que je n’étais pas un inconnu pour vous, ce matin?

—Mais oui, cher Monsieur, mais oui. Demandez donc à ma belle-sœur. Est-ce que je ne vous ai pas suppliée d’aller hier au Salon avec moi, ma chère petite belle-sœur? Et pour y voir quoi, s’il vous plaît?

Je rougis. La veille, mon amie ne m’avait point dit qu’elle eût été au Salon. Je la regardai. Elle regardait son beau-frère.

—Ajoutez, lui dit-elle, que mon mari s’était joint à vous.

Puis, me regardant enfin:

—Vous êtes, cher ami, je vous le répète, d’une modestie exagérée.

—A ce point-là, dit le beau-frère, la modestie est un défaut, ou un vice. Sérieusement, cher Monsieur, votre œuvre est admirable. Je n’entends rien à la sculpture, je m’empresse de ne pas vous le dissimuler, mais...

Il m’emmenait à l’écart. Était-ce pour me soustraire à mon petit succès, qui l’importunait peut-être?

Il avait quelque chose à me demander. Il s’en excusa, moitié sérieux, moitié badin, comme s’il s’adressait à un maître dont on se dispute la priorité.

—Depuis un an, me dit-il, je possède, près d’Argenton, une vieille bicoque Louis XIII. Je l’ai achetée parce qu’elle avait séduit ma petite belle-sœur, et aussi parce que, par le temps qui court, un célibataire de mon poil ne saurait mieux placer le superflu de ses rentes que dans de bonnes et solides pierres. D’autant que ces pierres sont entourées d’un magnifique parc, de dimensions respectables. Mes neveux, présents et futurs, me devront ces ombrages. Ils sont mes héritiers. Passons. Bref, voilà. Mon parc est aux trois quarts une forêt vierge, ou à peu près. Le quatrième quart a plus de dignité, si j’ose dire. J’aimerais y mettre en belle place une fontaine, et y disposer par ci par là quelques statues agrestes. Voulez-vous me faire l’honneur et le plaisir...

Il insistait sur les deux substantifs.

—... et le plaisir de civiliser ma forêt vierge?

Comme je ne répondais pas:

—Cela ne vous tente point? me dit-il.

Et il me posa la main sur l’épaule, affectueusement.

—C’est que, dis-je, je n’ai jamais rien tenté de tel.

Et ma réponse avait le ton d’un refus. L’autre ne s’en aperçut point, ou feignit.

—Eh bien! trancha-t-il, vous réfléchirez.

De loin, mon amie nous épiait.

Elle vint à nous.

—Il réfléchira, lui dit-il. Ma chère petite belle-sœur, vous y réussirez mieux que moi, peut-être.

Il nous quitta.

—Je suis tout décidé, dis-je à mon amie.

—C’est oui?

—C’est non.

—Tu es fou?

—Nullement.

—Alors, tu ne m’aimes pas?

—Alors, l’idée est de vous?

Elle répondit par un battement des paupières. Elle souriait.

—Songe, me dit-elle tout bas, que de cette façon je t’aurais près de moi tout l’été. Voici les vacances. Que ferions-nous, séparés? Tu travailleras là-bas, et tu m’auras à côté de toi: bonheur double. Ne sera-ce pas délicieux, dis, mon chéri?

—Pardon, répliquai-je. Pourquoi m’avais-tu caché...

Mais le mari marchait vers nous.

—Il accepte? demandait-il en s’avançant.

—Oui, mon chéri, répondit-elle. Il accepte.

Le mari me serra la main avec effusion. J’en profitai pour prendre congé. Mon amie souriait, heureuse,—heureuse apparemment.

ULCÉRÉ, ou néanmoins ravi, je ne distingue plus à cette heure ce que je fus; j’ai la certitude seulement que je ne m’appartenais pas, et que je n’avais pas envie de m’appartenir. En rêve on éprouve de pareilles sensations, vagues et très fortes, d’impuissance à la fois et d’allégresse, d’abandon et d’agrément.

Mon amie avait répondu pour moi. Elle était l’instigatrice du projet.

Pouvais-je ne pas vouloir ce qu’elle voulait? Eus-je même le temps de discuter?

Le lendemain de cette soirée dont je ne savais s’il m’était préférable de m’en réjouir ou de m’en attrister, mon amie m’arriva toute éblouissante de joie. Un autre mot serait moins exact. Il y a des jours où le visage de la femme qu’on aime rayonne.

—Chéri, me dit-elle de suite, il fait beau, je suis contente, je t’aime,—tais-toi, ou je t’adore,—et tu m’emmènes au Bois.

Mais un amant n’est heureux sans restriction que s’il est cause du bonheur de sa maîtresse. Mon amie m’arrivait joyeuse. Qu’allai-je soupçonner? Sa joie, je trouvai qu’elle sonnait mal; et puis je remarquai du même coup qu’elle m’avait apostrophé d’un nom qu’elle avait adressé la veille à son mari. J’exagérais peut-être.

Je répondis sérieusement:

—Nous irons où tu voudras, Mienne.

—Alors, ouste! Prends ton chapeau.

Elle sortait, je la suivis.

—Dépêchons-nous, mon taxi est en bas, dit-elle.

Je souris en lui prenant le bras, comme pour la remercier de n’avoir point douté de mon obéissance.

Il est de règle qu’une femme attaque, si elle sent qu’on va l’attaquer. Dès que nous fûmes dans la voiture:

—Tu ne m’as même pas embrassée, dit mon amie.

—Pardon, je...

—Tais-toi, tu es un monstre.

—Je...

—Tais-toi, ou je t’embrasse devant tout le monde!

Elle le fit aussitôt. La voiture était fermée.

—Mienne, essayai-je de dire.

—Tu n’as pas l’air content, mon Mien. Moi qui étais si contente! et qui croyais que tu serais si content! Tu aurais donc supporté de passer tout juillet, août, et septembre loin de ta Tienne?

Je pus enfin placer quelques phrases.

—Les convenances? dit mon amie. Quelles convenances? Nous aurons d’autres invités. Que tu en sois, qui s’en étonnera, puisque tu vas travailler à décorer le parc? Tu parles de convenances? Est-ce qu’on sait que tu es mon amant? Est-ce que cela se voit? Est-ce que je n’ai pas bien dissimulé hier?

Ses dernières paroles me furent comme une offense, comme une offense à elle-même, et d’autant plus grave qu’elle se l’infligeait. J’en éprouvais un malaise profond. Mais elle était si tendrement agressive!

—En outre, poursuivait-elle, sur un ton autre, il ne s’agit pas seulement de mon amant, il s’agit de mon amant qui est sculpteur. Tu vas décorer le parc d’Argenton. Ainsi, quand tu ne m’aimeras plus, quand tu m’auras abandonnée entre mon mari... et mon beau-frère...

—Mienne!

—... il me restera de toi ce beau souvenir vivant, les statues et la fontaine.

Avec quelle aisance elle passait, amoureuse exquise, de l’enjouement à la mélancolie! Avec quelle douceur elle touchait à la corde sourde qui m’émeut toujours au plus secret de mon cœur!

Nous contournions le premier lac.

—Rentrons! dit mon amie.

Et elle se rapprocha de moi, se faisant toute petite dans le creux du bras dont je lui enlaçai la taille.

On avouera que les raisons destinées par mon amie à me convaincre, n’étaient point irréfutables. Cependant, pour un homme qui aime, on les croira sans doute irrésistibles; ou bien on n’aurait jamais aimé.

Néanmoins, quand nous fûmes rentrés chez nous, je tentai de faire une nouvelle objection. Mon amie, sans me laisser achever, et feignant de ne pas entendre, se jeta contre mon épaule, la joue posée à sa place préférée, et, câline:

—Tu m’aimes? dit-elle.

—Tu m’aimeras longtemps? dit-elle encore.

Puis:

—Je n’ai plus qu’un quart d’heure à te donner, mon Mien.

Et, simplement, elle me montrait du regard notre divan noir.

—Je t’aime, ajouta-t-elle dans un souffle.

Une femme amoureuse a toujours raison. J’aurais eu tort de ne pas fermer les yeux. Parce que j’acceptais la vie de complications où elle nous entraînait, mon amie se montra plus tendre, comme si elle était enfin débarrassée d’un fardeau. N’avait-elle pas pénétré mes sentiments assez loin pour être sûre que je devinerais tout ce qu’une pudeur compréhensible l’empêchait de me révéler? Tout ce que, pour calmer mon impatience, elle ne pouvait pas me dire, n’était-elle pas avisée et prudente de me mettre en état de m’y reconnaître? Ou dois-je supposer qu’elle avait le goût du péril? Tant de femmes n’aiment que dangereusement! Mais se perd-on à de si torturantes pensées, quand une femme aimée vous ouvre ses bras? L’instinct nous mate. Nous n’en rougissons, car notre orgueil est grand, que plus tard. Dans l’heure même, le désir triomphe.

Des objections, je me persuadai que je n’en avais plus à faire. A de certains moments, l’amour pousse à l’optimisme. En pressant contre moi le corps docile de mon amie, je songeais:

—Je serai lâche jusqu’où tu voudras, Mienne.

Et je dis seulement à voix basse:

—Je t’aime.

Cela venait après un de nos silences habituels. Mon amie eut un sourire.

—Sais-tu où je suis? me demanda-t-elle.

Je la regardai.

—Je suis chez toi, dit-elle.

Elle se souleva sur un coude.

—Non, mon Mien, je ne rêve pas, reprit-elle. Je dis que je suis chez toi, dans ton atelier, si tu préfères. J’étais chargée d’aller t’inviter à déjeuner pour demain, parce que mon beau-frère, mon terrible beau-frère, regagne Argenton samedi soir, et qu’il a besoin de s’entretenir avec toi de vos projets.

—Nous pouvions nous en entretenir, grognai-je, sans que ce fût à table.

—Ne sois pas méchant, mon Mien.

—Je ne veux pas être un pique-assiette.

—Tu es stupide. Tu prends tout au tragique. Mon mari et mon beau-frère n’ont un peu de liberté que pendant les repas. Il est donc naturel...

—Pardon, dis-je, ton beau-frère est libre aussi en dehors des repas. Lorsque je vous ai vus...

—Tu vas recommencer?

—Non, Mienne, je me tais, je suis stupide.

—Et tu viendras?

—Je viendrai.

—Alors tu n’es plus stupide, mon Mien, et je t’aime, et je me sauve.

Ce déjeuner, où je me rendis sans entrain, je n’en parlerais pas s’il n’avait pas été marqué par un incident bien fait pour que je me le rappelle à loisir. J’y eus la même impression de gêne que lors de ma première soirée: le beau-frère, le terrible beau-frère, y avait absolument mine de mari. C’est lui qui menait la conversation, lui qui veillait à l’ordre du service, lui qui forçait mon amie à manger, lui qui s’imposait comme un maître plein d’importance. Il m’était odieux, et je sentais que mon amie, malgré sa gaieté, n’éprouvait pas un contentement parfait.

Après le repas, et tandis que, mon amie s’étant retirée avec les enfants, nous prenions le café dans son petit salon, la conversation tomba sur la jalousie.

—On ne tient une femme que si on la fait habilement jalouse, affirma le beau-frère.

—A quoi bon? riposta le mari. Des gens civilisés dédaignent de tels expédients. La jalousie n’est pas un sentiment de civilisés.

—Hé! Hé! repartit l’autre avec un accent ironique. Il ne faut pas oublier que les femmes ne sont pas arrivées au point de civilisation où l’on voit les hommes. Méfions-nous! En ne prenant pas l’offensive, nous risquons de la laisser prendre aux femmes et qu’elles nous donnent tous motifs d’être jaloux.

—Tu poses mal la question, dit le mari, très calme. Quand il s’agit de mariage, il ne faut pas oublier non plus qu’il ne s’agit pas toujours d’amour.

Je n’avais pas ouvert la bouche. Je hochais la tête, essayant de ne point paraître sot. A la dernière phrase du mari, les joues me brûlèrent; une joie brusque me pénétra: en dépit du calme qu’il gardait, je sentis qu’il exprimait un regret.

Mais le beau-frère tenait à briller.

—Pourquoi compliques-tu? fit-il. Nous ne disputons pas de l’amour dans le mariage, nous considérons l’amour en général. Et je prétends que la jalousie n’est pas méprisable.

A ce moment, mon amie revenait vers nous. Elle tendait l’oreille. Le beau-frère se redressa.

—Je ne conçois pas qu’on aime, dit-il, et qu’on ne soit pas jaloux. Et vous, ma chère petite belle-sœur?

Elle répondit sans se troubler:

—Je ne conçois pas qu’on soit jaloux quand on n’a pas sujet de l’être.

—On a toujours sujet de l’être, répliqua vite le beau-frère. Rappelez-vous les vers de Psyché; vous les avez applaudis hier soir, ma chère petite belle-sœur.

—Vous étiez aux Français, hier soir? demandai-je en la regardant.

Le beau-frère poursuivait:

—Rappelez-vous.

Et il récita:

—Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature. Les rayons du soleil vous baisent trop souvent. Vos cheveux souffrent trop les caresses du vent; Dès qu’il les flatte, j’en murmure. L’air même que vous respirez Avec trop de plaisir passe par votre bouche; Votre habit de trop près vous touche, Et, sitôt que vous soupirez, Je ne sais quoi qui m’effarouche Craint parmi vos soupirs des soupirs égarés.

Ces vers sont incomparables, je n’en disconviens pas. Mais récités par cet homme, non sans goût d’ailleurs, et ce jour-là, et dans ce lieu, je les aurais critiqués, dénigrés et ridiculisés avec joie. C’est que j’aurais peut-être voulu les réciter moi-même à mon amie et enlever en ma faveur l’émotion qu’ils ne peuvent pas ne pas produire sur une femme.

Je ne sais pas, je ne sais plus ce que j’étais prêt à jeter dans la conversation, tant je souffrais, et je ne sais de quoi je souffrais davantage. Ne venais-je pas d’apprendre que mon amie m’avait caché qu’elle fût allée au théâtre la veille? Que n’ai-je la ressource des romanciers qui mènent les événements à leur gré! Il me serait facile de clore cette scène à mon avantage, ou d’une façon curieuse. Hélas! je n’invente rien. Et la vie n’a pas l’ordre que lui imposent les poètes.

La scène tourna court: le mari se levait. Il s’excusa, ses affaires l’appelaient dehors. Il me secoua vigoureusement les mains. Je balbutiai que je me retirais aussi.

J’allais le suivre.

Le beau-frère lui dit:

—Ne rentre pas trop tard, et pense à commander la voiture pour le bal.

—Oui, ajouta mon amie à mon intention, car elle avait dû voir, elle, la tristesse de mes yeux, mon beau-frère, ancien élève de l’École, nous emmène au bal de Centrale.

—Vous dansez? demandai-je bêtement.

—Si ma chère petite belle-sœur danse? fit le beau-frère en éclatant de rire. Dites qu’elle est danseuse enragée, et qu’elle n’aurait pas trop de deux maris pour la conduire et l’attendre aux bals où mon frère ne peut point passer toutes ses nuits.

Il me poussait déjà la porte dans le dos. Je n’eus pas le loisir de regarder mon amie. La porte fermée, j’entendis que l’odieux beau-frère riait encore. Le mari cependant me précédait dans l’escalier.

SÉDUIRE, c’est attirer à soi. Mon amie était séduisante. Elle me posséda. On en a des preuves par tout ce que j’ai rapporté déjà d’infime, de quotidien.

On m’accusera, il se peut, de manquer de caractère. Je l’aimais. Avec un peu de lâcheté, je ne le nie pas. Avec faiblesse plutôt. J’aurais voulu qu’elle fût à moi, qu’elle fût mienne, et non pas uniquement de présence, comme elle était, ou comme je me plaisais à croire qu’elle était à son mari. Ce que je souhaitais d’elle, pour le dire sans recherche, c’était son cœur, son esprit, sa pensée, comment dit-on? ce qu’on n’est jamais assuré de tenir de personne. J’aurais voulu qu’elle se sentît en sécurité près de moi, qu’il n’y eût rien de secret en elle à mon égard, que j’eusse au moins cette consolation et cet orgueil de songer que, faute de la posséder entièrement, je possédais ce que nulle volonté ne pouvait lui enlever: sa confiance. Me flatterai-je de l’avoir eue? On douterait. J’ai douté. Mais je n’ose pas affirmer aujourd’hui que je doute encore.

Dans de telles dispositions, et ne soupçonnant pas de coquetterie celle que j’aimais, je ne pouvais que souffrir en pénétrant peu à peu dans l’intimité de sa vie journalière où mes droits étaient minces. Je n’avais que ceux qu’elle consentait à me donner. En fait c’était peut-être beaucoup, sauf pour moi. Que de froissements je prévoyais! Et j’eus conscience que je m’étais embarqué sur une mer d’écueils. J’aimais, hélas, de telle sorte que le moindre heurt devait me blesser. Mon amie en eut-elle jamais conscience? Elle était jeune. A son âge, on hasarde son bonheur pour moins qu’une gerbe de roses. Je ne désire pas lui chercher d’autre excuse.

Comme nous étions convenus de ne nous rencontrer que trois jours après ce fâcheux déjeuner où j’avais appris qu’elle courait les bals sans me l’avoir jamais avoué, on supposera que je reçus le soir même, ou le lendemain matin, un billet de protestations. Une phrase m’eût convaincu. Mon amie me connaissait assez pour n’avoir rien à craindre d’un homme qui ne désirait que de se laisser convaincre. Ne m’eût-elle écrit que: «Ne te torture pas, je t’aime», j’aurais été consolé. Il n’en fut rien.

Elle parut surprise du reproche que je lui en fis dès qu’elle m’arriva, trois longues journées de silence écoulées.

—Voilà comme tu m’accueilles? dit-elle. Après trois jours d’absence, après trois jours où je n’aspirai qu’à celui-ci, voilà les yeux que je trouve, et ce baiser de glace sur mes mains!

Ses yeux avaient soudain changé d’expression. Fébrilement elle ôtait ses gants, son chapeau, et s’asseyait dans le fauteuil du coin de la cheminée, qui était le sien.

—Parle, dit-elle, qu’y a-t-il donc? Je ne t’ai pas écrit, mais tu ne m’avais pas demandé de t’écrire.

—C’est vrai, mais je croyais que tu m’aurais écrit.

—Un caprice? fit-elle en souriant.

—Un caprice? fis-je amèrement.

Ses yeux s’attristèrent.

—Mon Mien, dit-elle, je ne sais pas de quoi tu m’accuses.

Il y avait de l’humilité dans sa voix. Je m’attendris.

—Mienne, dis-je en m’approchant, Mienne, tu ne te rappelles pas?

Prêt à l’interroger, je préférais qu’elle prévînt mes questions.

—Ah! fit-elle d’un ton méprisant, la soirée à la Comédie-Française? La représentation de Psyché?

J’attendais. Elle continua:

—Je ne t’en avais rien dit? Avec raison, tu vois, puisque tu t’en serais alarmé.

—Tu penses donc que je m’en serais alarmé avec raison aussi?

Elle haussa les épaules.

—C’est que... tu es stupide, dit-elle.

Et elle essaya de sourire. Mais je n’avais pas envie de plaisanter.

—Evidemment, dit-elle, parce que j’ai été ta maîtresse, tu peux conclure que je l’aie été d’un autre. Je le mérite.

Elle se mordit les lèvres.

Si je ne l’avais pas aimée comme je l’aimais, je serais demeuré maître d’un argument faible à ce point. Il me troubla.

—Mienne, répondis-je, je ne mérite pas que tu me juges si vil.

—Oh! dit-elle.

Rien de plus.

Elle avait l’air accablé. Je lui pris les mains. Elle pleura. Deux grosses larmes tombèrent sur ses mains que je tenais.

—Mienne, lui dis-je, Mienne, comprends que je souffre. Comprends que tu n’es pas un jouet pour moi. Comprends que je t’aime. Sais-tu seulement ce que c’est que d’aimer?

—Je le sais depuis que je t’aime.

Elle avait souvent de ces réponses, courtes, qui me ranimaient.

—Tu feras de moi ce que tu voudras, Mienne, mais sache aussi, et je te l’affirme, que nul ne t’a jamais aimée comme je t’aime et que nul jamais ne t’aimera de cette façon.

Ses doigts serraient mes mains.

—Mienne, repris-je, comprends aussi de quelle façon je t’aime. Pour ta beauté? Oui, sans doute, ni plus ni moins que quiconque. Pour ta jeunesse, pour ta grâce, pour tes gamineries et pour ton sérieux, oui, oui, mais n’importe qui t’aimerait pour ces attraits. Sais-tu que je t’aimerais, moi, moins belle?

Ses paupières battirent. Je poursuivis:

—Je ne prétends pas, tel que certains, qu’une prédestination régisse les couples, et qu’il n’y ait qu’une femme qui puisse faire le bonheur d’un homme; mais, si la loi n’est pas universelle, je ne conçois pas qu’une autre femme que toi puisse faire mon bonheur. Tu es pour moi la femme dont tout homme rêve, la compagne et l’amante, la collaboratrice et la sœur, celle qu’on a besoin d’avoir à tout instant près de soi, celle qui a confiance et à qui l’on se confie, celle qui partage plaisirs et peines, celle que rien ni personne jamais ne peut remplacer.

—Mon Mien...

—Ce n’est point là, malgré les apparences, l’idéal de la bourgeoisie contemporaine. Pour le commun des mortels, la femme ne sert qu’à la reproduction ou qu’au simulacre de la reproduction. Joins un peu de vanité, si la femme est belle. Mais, et toutes les périphrases te ramèneront à ce dilemme brutal, la femme n’est que bête de somme ou bête de joie,—un sommier, si tu permets, dans les deux sens du mot. Les hommes qui la considèrent avec plus de respect sont rares.

—Oui, dit-elle.

Et elle retint un sanglot.

—Mais, Mienne, crois-tu que les femmes ne soient pas responsables? Qu’ont-elles fait, que font-elles pour gagner plus d’estime? Nous laissent-elles souvent et assez clairement entendre qu’elles soient capables de former avec nous ces couples parfaits qui sont le seul fondement excusable d’une société?

Elle ne répondit rien.

Je me taisais. Elle me serra les mains. Je songeai que, puisque j’avais tant dit, je devais profiter de l’avantage et renoncer aux abstractions.

Doucement, je repris:

—Mienne, écoute-moi. En m’autorisant à t’aimer, tu m’as donné le seul bonheur que j’aie jamais goûté depuis que je suis un homme. De cela, je te voue une reconnaissance profonde, que rien ne tachera, quoi qu’il arrive. Mais, Mienne, sois sincère. Fais-tu tout ce que tu peux pour que, t’aimant comme je t’aime, j’aie la consolation de ne pas t’aimer en vain? Ou bien, je t’en prie, Mienne, je t’en supplie, sois franche, est-ce d’une autre façon que tu désires que je t’aime? Je m’inclinerai.

Elle m’attira vers elle et, penchée sur moi, ses mains encadrant mon visage, ses lèvres contre ma bouche:

—Tu ne me connais donc pas? dit-elle.

Et sa voix tremblait.

Comment résister? Je fermai les yeux. Je les fermais toujours. De tels baisers anesthésient.

A distance, quand je rapporte mes faiblesses, dont je ne rougis d’ailleurs point parce que je suis seul en face de ce papier, deux images de moi se lèvent en même temps devant mes yeux: je me revois, quelques années plus tôt, le 25 septembre 1915, devant Souchez; j’étais adjudant; trois minutes, pas davantage, après notre bond hors des parallèles de départ, les deux officiers de ma compagnie tombaient, fauchés au milieu de la première vague d’assaut par une mitrailleuse; la panique était imminente; je criai; je courus en avant, le fusil haut; les débris de la compagnie me suivirent; nous ne nous arrêtâmes que cinq cents mètres plus loin; il parut par la suite que ma compagnie avait entraîné le succès de tout le bataillon; je fus nommé sous-lieutenant. Et puis je me revois à genoux devant mon amie, tremblant de la perdre, humble et près de pleurer. J’ai été ces deux hommes, et celui-ci peut-être à cause de celui-là. Et le contraste n’est peut-être pas si extraordinaire.

La réponse de mon amie n’avait pourtant rien qui forçât la conviction.

—Tu ne me connais donc pas?

Je ne souffrais que de ne pas la connaître. Sa réponse, qui me ramenait au centre douloureux, me sembla néanmoins l’unique réponse souhaitable.

—Mienne! murmurai-je.

—Tienne, oui, tienne, je suis tienne, tu peux le dire, tu peux t’en vanter, mon grand, mon pauvre grand chéri, je ne suis tienne que trop.

—Tu regrettes?

—... que trop, parce que je souffre de te voir souffrir ainsi pour des fantômes, pour des souffles, pour des riens. Donne-moi tes yeux, regarde-moi, regarde les miens, regarde au fond: il n’y a que toi dans mes yeux et au fond de mon cœur. Je n’ai jamais aimé que toi, je n’aime que toi. Quand on a le bonheur d’être aimée de la façon que tu m’aimes, de la façon que je désire que tu m’aimes, mon Mien, crois-tu qu’on puisse aimer ailleurs? Quelle femme faudrait-il être?

—Mienne!

—Notre amour est assez malheureux, mon grand. Ne le tourmente pas davantage. Ne sois jaloux de personne, tu n’as rien à redouter de personne, c’est toi que les autres, tous les autres ont à redouter. Tu n’es sans doute pas très heureux, mon Mien, et je le comprends, puisque je souffre autant que toi de tout ce qui nous sépare, mais ta Tienne, sache-le, sache-le bien, mon grand, ne fait et ne fera jamais le bonheur d’aucun autre.

On ne réplique pas à de pareilles déclarations. Le sang-froid et le vocabulaire courant abdiquent ici. Je me tirai d’embarras en souriant de gratitude, et je récitai à mi-voix:

—Je suis jaloux, Psyché, de toute la nature...

—Ne le sois pas surtout de mon beau-frère, mon Mien. Il n’a pas droit à tant d’honneur.

Comme plusieurs fois déjà, je retrouvais dans ses derniers mots l’écho de paroles que j’avais prononcées devant elle. Le faisait-elle à dessein, ou non? Dans les deux cas, ne m’abandonnait-elle pas une preuve que j’avais sur elle assez d’influence pour que ses pensées fussent de la même nuance que les miennes?

Je m’aperçus alors que notre entretien s’était engagé dans une autre direction que celle que j’avais résolu de lui faire prendre. Dès son arrivée, mon amie, trompée par mes réticences, avait cru que je lui reprochais d’être allée avec son beau-frère à la Comédie-Française. Or je lui reprochais plus encore le goût qu’elle avait pour le bal et les réunions où hommes et femmes se frôlent, goût dont elle ne m’avait jamais parlé, goût donc qu’elle condamnait ou qu’elle présumait coupable. Je le lui dis enfin.

—Pourquoi t’émouvoir de si peu? répliqua-t-elle.

—Il m’est désagréable que des hommes te tiennent dans leurs bras.

—Dans leurs bras? Mais non, mon Mien. Quand on danse, on a des soucis différents, ne serait-ce que de danser en mesure, ce qui est parfois laborieux.

Et elle riait de malice.

—Ne me raconte pas d’histoires, Mienne. Je sais danser et je sais ce que c’est qu’un bal. Un quart des danseurs, les débutants, n’ont que le souci de danser en mesure. Mais le reste, il suffit de les observer pendant cinq minutes; ils pratiquent la danse pour ce qu’elle est: un simulacre des jeux de l’amour.

Elle protesta vivement.

—Qu’on en ait conscience ou non,—tu vois, Mienne, que je fais grande la part de la naïveté,—la danse est un exercice indécent. Les Arabes, qui ont plus de pudeur que nous, ne dansent pas: ils regardent danser les femmes, lesquelles ne s’accouplent pas, et que dansent-elles? La danse du ventre, qui excite les hommes.

—Il est certain que la danse du ventre......

—... est la danse d’où les autres s’ensuivent. Mais, plus dégoûtants que les Arabes, et plus civilisés, dit-on, nos hommes ne se contentent pas de regarder les danseuses: ils s’accouplent à elles et se frottent contre leur ventre, en public.

—Tu ne diras pas que le shimmy...

—Le shimmy? répliquai-je. Le véritable nom de cette danse est: shimmy shake. Sais-tu ce que cela signifie?

—Non.

—Le tremblement de la chemise, si j’en crois Sem. C’est joli, n’est-ce pas? Et voilà ce que tu danses? Comment veux-tu que je m’en réjouisse?

—Mais, chéri, il y a des danseurs corrects.

—Avec les jeunes filles, oui, peut-être; avec les femmes, c’est plus douteux. Sans compter qu’aujourd’hui toutes les salles et tous les salons où l’on danse ont un air de maison louche fort contagieux. Non, je ne comprends pas qu’une femme, si elle aime et si elle est aimée, puisse se prêter à de tels dévergondages.

—Chéri, tu me désoles. T’ai-je dit que je dansais avec plaisir?

Je devinais l’excuse prête, excuse charitable, mais excuse.

—Ton beau-frère m’a dit, devant toi, que tu es une danseuse enragée.

Elle riposta:

—T’a-t-il dit depuis quand? T’a-t-il dit s’il me connaît? T’a-t-il dit s’il connaît le motif qui me pousse à courir les bals et les salles de spectacle?

Elle s’emportait comme si je l’avais offensée. Elle continua.

—Oublies-tu que j’ai un mari, qu’il est jeune, qu’il m’aime peut-être, que nous dormons dans la même chambre, et que je suis peut-être désirable?

—Mienne, je t’en prie!

—Pardon! s’écria-t-elle. Tu m’accuses, je me défends, et tu m’écouteras.

J’avais blémi.

—Sous peine de me trahir et de perdre mes enfants, je n’ai aucune raison de refuser à cet homme, qui y a droit...

—Mienne!

—Soit, je passe. Mais j’ai des raisons, méchant, de me dérober par tous les moyens.

—Mienne!

—Non, écoute. Tu ne parles jamais de mon supplice, qui est de toutes les nuits...

—Mienne!

—... qui serait de toutes les nuits, si je n’inventais pas des subterfuges. Oui, je cours au bal, mais c’est en désespérée; c’est parce qu’on m’accompagne; et comme il se lève tôt le matin pour travailler, ayant gardé du temps de la guerre cette habitude, il tombe de fatigue et de sommeil quand nous rentrons à la maison. Comprends-tu?

—Mienne!

—Et voilà ce que tu me reproches, toi!

—Mienne...

Je ne trouvais rien à répondre. Tandis qu’elle achevait, elle s’était remise à pleurer. Je la pris contre moi, comme une enfant qui a du chagrin. Sous mes caresses elle s’apaisa, elle sourit.

—Je t’aime, finit-elle par murmurer.

J’étais écrasé de bonheur, et confus. Que subsistait-il après cela de mes craintes et de ma jalousie?

—Et toi, dit-elle avant de se lever pour partir, tu l’aimes, ta Tienne? Tu peux l’aimer, va.

MA dernière semaine de juin, après la scène que j’ai rapportée, fut parfaite. Mon amie, toute à ses préparatifs de départ, emplissait de sa gaieté notre petit appartement. Apaisé, je pris plaisir à croire que mes imaginations n’étaient que fantômes, souffles, et riens, comme elle me l’avait dit. Est-ce parce qu’elle me sentait plus calme? Est-ce parce qu’elle se faisait une joie de m’avoir bientôt près d’elle constamment pendant plusieurs jours? Mon amie riait à tout propos, chantait, me décrivait la propriété d’Argenton et en particulier l’immense parc où j’aurais à planter ma fontaine et mes statues.

—Ce sera peut-être, dans dix ans, le seul souvenir de toi qui me restera, me dit-elle.

Elle me l’avait déjà dit. Pour me le répéter, craignait-elle donc de me perdre?

Elle ajouta:

—Ce sera comme des enfants que j’aurais eus de toi. Tu leur donneras de ton âme, et je serai bien un peu leur mère, dis?

Elle soupira.

—Ces statues-là, elles naîtront sous mes yeux. Tu y mettras peut-être quelque chose de ton amour. Les autres, toutes tes autres, elles me plaisent, oui, naturellement, mais elles me sont comme des enfants que tu aurais eus d’autres femmes: j’en suis jalouse.

—Toi, Mienne, jalouse?

—Pourquoi non? répliqua-t-elle d’un ton plus vif.

—Tu te moques.

—Pas du tout. T’imagines-tu, mon grand, que tu es seul à savoir aimer? Si je ne passe pas mon temps à te harceler de ma jalousie...

—Une pierre dans mon jardin?

—... cela ne signifie pas que je sois plus tranquille que toi-même.

—Mienne, tu me surprends.

—Je vais te surprendre davantage, mon Mien: je suis jalouse comme une tigresse, tu entends? et non seulement de toutes les femmes qui peuvent t’approcher, mais de toutes celles que tu as tenues dans tes bras. Si je te disais que je suis jalouse de tes modèles, même si tu te contentes de les regarder, ce qui est peu probable du reste, me croirais-tu?

Elle plaisantait, mais il y avait de l’inquiétude dans sa voix. Je ne pus pas m’empêcher de sourire.

—Ah! Mienne, répondis-je, Mienne chérie, de toutes les femmes que je regarde, je n’en vois pas une.

—Tu le dis.

—C’est la vérité.

—Je voudrais en être sûre, fit-elle gravement. Mais quoi! Tu es un homme, un homme que j’estime par-dessus tous, mais un homme. La chair est faible. Une jolie femme en passant, quelle tentation! et vous affirmez que ça ne tire pas à conséquence.

—Tu rêves, Mienne.

—Rêve cruel alors, et je rêve toute éveillée. Songe à ces longues heures, à ces longues journées et à ces nuits où nous sommes loin l’un de l’autre. A chaque instant, je me demande: où est-il? que fait-il? Il était triste, ce soir: il court peut-être les cabarets avec des femmes? Et moi, je ne veux pas, je souffre, tu es mon Mien à moi.

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