DUC DE RAGUSE (continued 2)
Reading edition
Après avoir couché à Zittau, je me rendis à Friedland, chef-lieu du duché érigé en l'honneur et au profit de Waldstein par Ferdinand, qui le lui retira au bout de deux ans, en lui ôtant en même temps la vie.
Le château de Friedland, forteresse de l'époque, construit avec soin par le chevalier Berka, est élevé sur un rocher de basalte et soumis au commandement d'une tour de vingt-six toises de hauteur, qui en forme le donjon. Il est dans une situation pittoresque, mais il n'est guère habitable aujourd'hui. Sa dimension n'a rien d'extraordinaire. La chapelle renferme un monument élevé en l'honneur du feld-maréchal baron de Boedern, qui se distingua dans la guerre contre les Turcs, et mourut en 1600. Cette terre appartient aujourd'hui à la famille de Clam-Gallas, héritière du général Gallas, à qui Ferdinand la donna après la mort de Waldstein et la confiscation de ses biens. Le château de Friedland fut attaqué, mais sans succès, par les Hussites, en 1428 et 1433. Dans la guerre de Trente-Ans, il servit de poste militaire, tantôt aux Suédois, tantôt aux Impériaux. Il ne renferme rien d'intéressant aujourd'hui, excepté le meilleur portrait connu de Waldstein. Une belle manufacture de draps existe à peu de distance du château.
De Friedland je me rendis, par un pays de montagnes assez âpres, à Reichenberg. Ici le paysage s'embellit beaucoup. Cette petite ville est le siége d'une industrie prodigieuse. Une foule de fabriques de draps, de filatures de coton et de toiles l'environne. Les fabriques font vivre une population de dix mille âmes. Ce canton donne l'idée d'une ruche d'abeilles par l'activité qu'on y remarque; il s'y fait des affaires pour des sommes fort grandes. Ce débouché pour pénétrer en Bohême est un des meilleurs, quoique moins ouvert que celui de Peterswald. On reste au milieu des montagnes pendant plus de dix lieues.
De Reichenberg j'allai à Liebnau et à Turnau, où je couchai. L'industrie de ces deux petites villes consiste dans la taille et le polissage des pierres fines de Bohême, que l'on tire des environs de Leitmeritz, et dans la composition des pierres imitées, faites avec du verre de couleur. Cette industrie emploie à Turnau seul plus de six mille ouvriers.
Le lendemain, je me rendis à Koenigsgratz, ville ancienne et bien fortifiée, placée au confluent de l'Elbe et de l'Alder. Le lieutenant général Lainal, qui y commandait, me la montra dans ses plus grands détails. Fortifiée régulièrement, sa grande force lui vient des inondations, que l'on peut créer à volonté, en peu de moments, au moyen de ponts-écluses construits sur chacune des deux rivières, inondations que l'ennemi ne peut pas éloigner. Elle a huit bastions avec de grandes demi-lunes, des places d'armes retranchées, des couvre-faces revêtus; en un mot, toutes les richesses de l'art des fortifications s'y trouvent réunies. Les établissements sont d'une beauté extraordinaire; tous les magasins sont casematés, et il y a des logements à l'abri de la bombe pour dix mille hommes et un escadron. Tout a été prodigué pour rendre cette forteresse imprenable, et on peut dire qu'on y est parvenu, en remarquant toutefois que les défauts de cette place sont d'avoir une action difficile à l'extérieur, malgré deux rivières qui la favorisent, à cause des longs défilés par lesquels il faut sortir. Du reste, des pâtés placés dans les inondations, mais très-près de leur extrémité, parent un peu à cet inconvénient, en éloignant l'ennemi et protégeant, par leur feu, la marche des colonnes sur les chaussées et leur déploiement.
Cette ville a dix mille habitants; elle est fort ancienne et possède différents priviléges. Elle montra un attachement et un dévouement particuliers envers Podiebrad, qui, de simple administrateur subalterne, devint souverain et monta, avec le titre de roi, sur le trône de Bohême, en 1458. Un fait qui m'a frappé ici, c'est le prix extrêmement bas des denrées.
Je vis la garnison et le corps des officiers, et j'allai visiter l'établissement où mangent en commun, et parfaitement bien, officiers supérieurs, capitaines et lieutenants. Ils donnent des fêtes aux dames de Koenigsgratz, et la dépense mensuelle de chacun d'eux ne s'élève pas au-dessus de cinq florins ou douze francs cinquante centimes. Dans un pays semblable on est facilement riche, car la richesse n'est pas absolue: elle résulte de revenus supérieurs aux besoins, et les besoins ont toujours, quoique variables, une limite déterminée.
De Koenigsgratz, j'allai voir la forteresse de Josephstadt, qui n'en est éloignée que de six lieues. Elle mérite le voyage d'un homme de guerre, car c'est un chef-d'oeuvre en fait de fortifications, où l'argent et les soins ont été prodigués. On demande à quoi il était bon d'élever une seconde ville de cette importance aussi près de Koenigsgratz, qui remplit précisément le même objet qu'elle, celui de renfermer des dépôts, des magasins de toute espèce et de donner à une armée défensive le moyen de manoeuvrer sur les deux rives de l'Elbe? Mais l'explication m'en a été donnée, et elle montre le pouvoir magique que les hommes supérieurs exercent sur les esprits vulgaires. Frédéric II avait campé sur la position de Josephstadt pendant la guerre de la succession de Bavière, et cette position très-bonne avait tenu pendant longtemps en échec l'armée autrichienne. Dès lors on donna une importance surnaturelle à ce lieu, et l'on construisit sur le plateau la place qui y est aujourd'hui, uniquement pour empêcher l'ennemi de ne jamais plus l'occuper. Sa force consiste particulièrement dans des moyens de défense souterrains, qui y sont distribués avec un grand art et un très-vaste développement sur les deux tiers de son pourtour, le dernier tiers étant couvert par des inondations. Elle est certainement, parmi les places de guerre que de grands accidents naturels ne rendent pas imprenables, une des plus fortes de l'Europe. Des abris pour d'immenses magasins et pour mettre à couvert douze mille hommes et trois escadrons sont à l'épreuve de la bombe. Elle a coûté douze millions de florins (trente millions de francs) et a été terminée en 1787. Le gouverneur en était le général baron de Schabler, brave homme et vieux soldat, ayant bien fait la guerre autrefois à la tête du régiment des dragons de la Tour, qu'il commandait et qui avait acquis une grande réputation dans l'armée française. Il avait épousé une femme d'une grande beauté, d'une haute naissance, Wradislas, et qui lui a donné la plus belle famille que l'on puisse rencontrer.
Après avoir séjourné vingt-quatre heures à Josephstadt, je continuai mon voyage par Holitz, où le grand Frédéric a eu son quartier général pendant longtemps. Je traversai Zwittau et Leutomischl, habitation royale appartenant aux Waldstein de Duchs, et bâtie en 1568, par un baron Wradislas, sous la direction du célèbre architecte italien Battista, et j'arrivai à Brünn le 30 août. J'allai visiter les beaux établissements métallurgiques du prince de Salm à Plansko, sur la Zwittauka. Ils se composent de trois hauts fourneaux, douze marteaux et un laminoir. Les fourneaux produisent beaucoup et marchent jusqu'à quatre ans de suite sans mettre bas. Leur produit, pour chacun, est de cinq cents quintaux par semaine. Ils travaillent particulièrement en sablerie. Les usines ont été mises sur le pied actuel par un célèbre chimiste, nommé Reichenbach, qui a découvert la créosote, substance qui entre dans la composition de la fumée et lui donne la propriété de conserver la chair; découverte d'une importance capitale pour la médecine et la chirurgie et dont chaque jour les applications seront plus étendues. Il ne s'est pas borné à soigner les intérêts de sa gloire, car il est devenu fort riche par suite d'une association qui a fini par être extrêmement lourde pour le prince de Salm et qui, depuis, s'est rompue avec éclat.
J'allai voir aussi une immense manufacture de sucre de betteraves, établie également par Reichenbach au compte du prince de Salm, à Reis, à deux lieues de Plansko. Elle est sur une échelle gigantesque, nullement en rapport avec les moyens de culture à portée de l'approvisionner. Une autre manufacture de la même espèce, et qui est un modèle de bonne entente, où l'on trouve de l'économie intelligente pour diminuer la main-d'oeuvre, fixa aussi mon attention. On y trouve l'application des meilleures méthodes et l'emploi des machines les plus nouvelles et les plus perfectionnées. Elle appartient à un négociant français, établi depuis longtemps à Vienne, qui l'a bâtie à Séglovitz, à deux lieues de Brünn, sur les terres de l'archiduc Charles. Elle a peu d'étendue; elle est conduite par deux relais de vingt-six ouvriers, et cependant elle est calculée pour consommer vingt millions de betteraves, et elle fabrique un million cinq cent mille livres de sucre. On n'y fait pas usage de presse: on y emploie le lévigateur. Une machine à vapeur de la force de quinze chevaux suffit à tous les besoins. Le sucre est si bien fait, qu'il n'éprouve qu'un déchet de dix pour cent au raffinage. Le capital employé dans cette fabrique est de cinq cent mille francs.
Je visitai avec soin un établissement d'une triste célébrité, le Spielberg, maison de détention pour les condamnés. C'est l'ancienne citadelle de Brünn, qui a été convertie en prison. Elle est parfaitement tenue, et les prisonniers y sont traités avec beaucoup d'humanité. La nourriture est suffisante et bonne; les chambres sont saines et propres. Personne n'habite plus les cachots, que l'empereur François, quelque temps avant sa mort, avait fait évacuer. Au surplus, de son temps, ils n'avaient rien de malsain; mais ceux qui étaient habités au temps du libéral empereur Joseph, et plusieurs du temps de la clémente Marie-Thérèse, étaient funestes à la vie des prisonniers. Ces cachots amenaient toujours la mort au bout de six mois, m'a-t-on dit. Aujourd'hui une philanthropie éclairée préside au régime de cet établissement, et la seule chose mauvaise que j'aie remarquée, c'est que les condamnés pour récidive ne sont pas séparés de ceux qui le sont pour la première fois. Parmi les quatre cents prisonniers, quatre-vingts seulement sont condamnés à vie ou à plus de dix ans, et cependant cette prison est le seul lieu de détention pour les provinces des deux Autriches, de la Moravie, de la Bohême, et correspond aux besoins d'une population de douze millions d'habitants, chiffre incroyable, et qui montre la douceur des moeurs et la moralité de ces peuples. Les autres prisonniers de la monarchie ont leur maison de détention, et il y en a une au château de Laybach, en Carniole, et une autre à Moukatch, dans les Karpathes, pour la Hongrie.
Après toutes ces excursions, je me rendis à Eichhorn, chez la princesse de Wasa, qui m'avait fort engagé à aller la voir. Eichhorn est une bonne et belle habitation, située sur un rocher escarpé, au pied duquel coule la Schwarza. Autrefois forteresse des Templiers, elle pourrait devenir une superbe résidence d'été; le pays, tout sauvage qu'il est, se prêterait facilement à des embellissements. La princesse en a commencé qui promettent beaucoup pour l'avenir et donnent déjà des résultats satisfaisants. Le prince et la princesse de Wasa ont, dans ce séjour, une bonne et douce existence; ils y sont aimés et reçoivent à merveille ceux qui viennent les visiter. Les chasses sont étendues, sans être belles. La vie passe dans ce lieu très-agréablement.
La princesse me fit faire diverses excursions intéressantes dans ce pays pittoresque. Nous allâmes voir la partie supérieure de la Schwarza, à Adamsthall, et dîner dans un château appartenant au prince de Lichtenstein, situé au milieu de beaux bois, de prairies ravissantes, et à très-peu de distance de grottes d'une très-grande étendue et qu'il faut longtemps pour visiter en totalité. Nous allâmes en même temps au caveau de famille des Lichtenstein, établi près de Vrano. Le prince Jean l'a fait restaurer, augmenter, et l'a agrandi d'un nouveau, communiquant avec l'ancien. Son premier habitant a été le prince Jean lui-même. Il se compose d'une église souterraine, placée au-dessous d'une autre fort belle revêtue en grande partie de marbre, et bâtie il y a environ deux cents ans. Je quittai bientôt Eichhorn pour revenir à Vienne, mais je devais y retourner souvent et toujours avec un nouveau plaisir. Il y a de l'attrait à donner des soins à ceux dont la tête élevée a été frappée par la tempête, et qui supportent avec calme et dignité l'infortune qui pèse sur eux.
Je continuai mes excursions et j'allai visiter le prince et la princesse Palffy dans leur charmant établissement de Marcheck, situé sur la rive droite de la Marche, limite entre l'Autriche et la Hongrie. C'est la résidence d'été du chef de cette famille, riche et considérable, mais déchue de son ancienne puissance, et qui restera dans une sorte d'infériorité, jusqu'à ce qu'un homme capable arrive au pouvoir, comme on l'a déjà vu, car elle a fourni plusieurs palatins. Elle est du petit nombre des familles hongroises qui, toujours scrupuleuses sur le choix de leurs alliances, peuvent aujourd'hui faire les preuves les plus étendues.
Le château de Marcheck n'est pas considérable, mais il est arrangé avec soin. De très-beaux jardins et des bouquets de bois d'une belle venue, séparés par des prairies toujours vertes, l'environnent. La princesse Palffy, femme de mérite et d'esprit, recommandable par ses hautes qualités, en fait les honneurs à merveille. Nous parcourûmes les environs. Le prince Palffy, qui s'occupe avec succès de ses affaires et se consacre entièrement à remettre en ordre une grande fortune dérangée par son père, fortune qui doit retourner à ses neveux, car il n'a pas d'enfants, me montra ses établissements d'agriculture, qui sont bien tenus et bien conduits. Une fatalité à la manière des anciens a frappé sur lui, et une impression profonde de tristesse a donné un cachet particulier à son humeur et à sa physionomie. Son frère, qu'il aimait, est mort de sa main à la chasse, et un pressentiment avait annoncé à ce frère, depuis longtemps, une fin prématurée: on lui avait prédit qu'il ne dépasserait pas l'an 1830. Il était au moment d'achever cette triste année lorsque, étant à la campagne, le prince Palffy lui proposa et le pressa de venir à la chasse, ce dont il ne se souciait pas. Une balle, en ricochant, l'étendit roide mort. On conçoit qu'un souvenir pareil empoisonne la vie, et, en vérité, le prince Palffy se nourrit de sa douleur. Il ne vit que pour ses neveux et se plaît à exagérer ses devoirs.
Dans nos promenades, nous allâmes voir le château de Teben, placé sur une montagne qui s'avance dans le Danube et commande l'embouchure de la Marche dans le fleuve. Sa possession rend maître absolu de la navigation. Nous avons, à cet effet, occupé ce poste militaire en 1809, et, en l'évacuant, nous l'avons démantelé. Aujourd'hui ce n'est plus qu'une ruine, mais d'un grand effet pittoresque.
Peu après mon retour à Vienne, je fus chez le prince de Lichtenstein, dont les établissements sont les plus beaux de l'Autriche, et dont la fortune est peut-être la première du continent de l'Europe. Elle se compose de trois millions de francs de revenus parfaitement en ordre et sans un sou de dettes; des terres immenses, bien cultivées, beaucoup de châteaux en bon état, en un nombre presque ridicule. Sa famille, très-ancienne, est fort populaire en Autriche, et elle a toujours compté, parmi ses membres, un grand nombre de généraux distingués et de bons soldats. C'est un des piliers de la monarchie, et cette famille est un des éléments de la puissance nationale.
Je trouvai le prince Louis, chef actuel de ses nombreux frères et soeurs. Sa superbe femme est aussi bonne que belle; sa mère, la princesse Jeanne, une des plus aimables femmes que l'on puisse rencontrer et qui, sans être jamais sortie de l'Autriche, parle un français aussi pur et aussi élégant que la personne la plus distinguée et de la meilleure compagnie de Paris. Une chose gâte tous ces avantages, et chacun la déplore; c'est une extrême surdité qui lui rend à charge le monde, dont elle serait si naturellement un des plus beaux ornements.
Je passai une semaine à Eisgrub. La matinée était employée à la chasse ou aux courses de curiosité, et la soirée était animée par une agréable et nombreuse société.
Les principales possessions du prince de Lichtenstein sont en Moravie; il en a partout, mais c'est là qu'est le siége de ses grandes richesses. Il en avait davantage encore, car l'immense terre de Nicolsbourg appartenait autrefois à sa famille, et on prétend qu'un Lichtenstein la perdit dans une partie en jouant avec un Ditrichstein. Il y a même, à peu de distance d'Eisgrub, sur le chemin de Felsberg, un monument qui rappelle ce fait, la croix dite du Soufflet. La chronique raconte que le prince de Lichtenstein, revenant chez lui après cette équipée et ayant rencontré dans ce lieu sa femme à laquelle il fit la confession de sa faute, celle-ci lui donna un soufflet, et la croix fut élevée, je ne sais trop dans quelle intention, pour perpétuer le souvenir de cet événement.
Les environs d'Eisgrub n'avaient pas été favorisés par la nature. Le pays, tel qu'il est, a été créé par le prince Jean. Le sol était autrefois couvert de marais. On en a creusé une partie pour faire de vastes étangs, et, avec la terre qui en est sortie, on a élevé les terres environnantes. D'immenses plantations ont été faites et, grâce à tout cela, on a eu en même temps des lacs et des forêts. L'habitation d'Eisgrub ressemble plus à une maison de campagne des environs de Paris qu'à un château; mais c'est une maison de campagne d'une très vaste dimension. Le jardin est dans des proportions semblables. Cependant la tenue en est soignée comme s'il était de quelques arpents. Des corbeilles de fleurs jetées çà et là, une pièce d'eau en face du château, et un beau gazon en font l'ornement; mais les corbeilles seraient ailleurs des jardins, la pièce d'eau un lac, et le gazon une prairie. À la suite de ce magnifique lieu de promenade, du côté de Luxembourg, il y a un parc enclos de quatre mille arpents, et du côté de Felsberg d'autres parcs plus grands encore. Ainsi, suivant le caprice, la saison ou la nature du gibier, les chasses peuvent être faites dans des pays clos ou ouverts.
La grande habitation, l'habitation féodale, le véritable château, n'est cependant pas à Eisgrub: elle est à Felsberg, situé à deux lieues.
Ce château est dans les plus vastes dimensions. Le prince de Lichtenstein s'y établit à l'époque des grandes chasses. Il peut y recevoir et y loger soixante à quatre-vingts étrangers, et y mener une existence royale. Malheureusement le prince Jean, dont le goût n'était pas sûr, quoiqu'il ait eu quelquefois d'heureuses idées, se trompait aussi comme il l'a fait ici. Au lieu de laisser au château de Felsberg son caractère féodal, il a voulu le moderniser. En détruisant les contrescarpes, en comblant et en plantant ses fossés, il a défiguré cette habitation.
Le prince Jean avait un goût désordonné pour les fabriques formant point de vue et les paysages qu'il composait. Dans beaucoup de ses possessions, et particulièrement aux environs de Vienne, il a bâti des usines. Rien de plus beau que les restes historiques qui survivent aux siècles; rien de plus beau que les habitations que consacre l'histoire et qui rappellent des temps qui sont loin de nous. Plus qu'un autre peut-être je respecte les souvenirs, et ce qui les fait naître me plaît et m'inspire. Mais bâtir des ruines, mentir avec prétention, mettre les rêves de l'imagination à la place des vérités de l'histoire m'a toujours paru une ridicule aberration de l'esprit. Au surplus, le prince Jean n'a pas donné dans ces écarts-là à Eisgrub. Il a fait des créations qui ornent le paysage, et plusieurs sont très-belles, si toutes ne sont pas de bon goût. Ainsi il a bâti un délicieux pavillon, appelé le pavillon de la Frontière, parce qu'il est placé, avec son petit jardin de fleurs, moitié en Moravie et moitié en Autriche. En face est une pièce d'eau de quelques mille arpents, donnant de très-grands revenus par le poisson qui s'y nourrit. Elle forme un véritable lac. La maison de la Frontière est un but de promenade et un lieu où l'on va dîner souvent en été. D'un autre côté, sur une hauteur et en vue d'Eisgrub, est un arc triomphal qui sert de rendez-vous de chasse. Il est juste des mêmes dimensions que l'arc de triomphe de Trajan, à Rome, et revêtu d'assez beaux bas-reliefs. Dans une autre direction, et toujours en vue d'Eisgrub, est une salle ronde qui est encore un but de promenade. Autour de la salle est une vacherie de luxe, et de magnifiques vaches suisses sont vues à travers de belles glaces. Un monument représentant les propylées d'Athènes, élevé par le prince Jean à son père et à ses frères, est placé près de Felsberg. On y voit leurs statues, et, par un caprice bizarre et une singulière défiance de l'avenir, il y a mis aussi la sienne. Cette construction n'est pas d'un goût pur.
Enfin, dans une autre direction, il y a un charmant bâtiment appelé Vohauska, destiné à recevoir les acteurs et les spectateurs, lors de la chasse au sanglier. Ces animaux, pressés, sont forcés de traverser une pièce d'eau, et de passer à portée de fusil de la maison d'où on les tire. Ceux qui échappent arrivent dans une prairie en face du revers de la maison. Là des cavaliers les attaquent à la lance; combat véritable, chasse périlleuse, exercice chevaleresque qui doit être d'un grand intérêt. Deux cavaliers sont toujours réunis pour se soutenir et s'entr'aider.
On raconte que le célèbre prince Louis de Prusse, tué à Saalfed, quelques jours avant la bataille d'Iéna, étant venu à Eisgrub, fut convié à cette chasse. Le prince Jean était son soutien. Le prince Louis, renversé de son cheval blessé, allait être victime quand le prince Jean arriva et le délivra en perçant sur son corps le sanglier.
Je terminai mes courses d'automne par une nouvelle visite à Malaczka, chez le prince et la princesse Palffy. C'est un vaste et immense château sans architecture, mais chef-lieu d'une terre de vingt mille paysans, et dont le revenu net est de plus de trois cent mille francs. Le pays est monotone et triste, couvert de sable, mais aussi de grandes forêts, dont le produit est considérable à cause du voisinage de Vienne. Sur le penchant d'un contre-fort des Karpathes, qui borne cette plaine, est située une belle ruine, Blessenstein, reste d'un château féodal de cette contrée. C'est dans le voisinage qu'est arrivé l'événement funeste dont le prince Palffy gémit encore et gémira tout le reste de sa vie.
Tous les hivers de Vienne se ressemblent par la rigueur du climat et la monotonie de la vie. La fin de celui-ci fut un peu égayée par l'arrivée du grand-duc de Russie, qui, retenu dans l'occident de l'Europe par un état de santé qui mettait en danger sa conservation, revenait de l'Italie, qu'il avait parcourue pendant quelques mois. On fit de grands efforts pour le bien recevoir, mais toutes les fêtes de la cour aboutirent à des tableaux qui furent assez agréables et à un spectacle, l'époque de l'année ne permettant pas de donner un bal. Ce jeune prince est fort beau et de moeurs très-douces.
Un reste de forces réveillait encore mon ambition: non celle des grandeurs, il y a longtemps qu'elle est éteinte chez moi, mais celle plus honorable qui tient au développement des facultés. Je formai le projet de faire un nouveau voyage en Asie, et mes conversations avec M. de Humboldt, à Toeplitz, avaient mûri ce projet. Je voulais revoir la Russie méridionale; remonter le Don et le Volga; aller en Sibérie, en visitant Casan et l'Oural; de Tobolsk revenir à Orenbourg, pour de là aller faire un séjour de quelques semaines chez les Tartares, afin de comparer leurs moeurs et leur manière de vivre avec celles des Arabes qui, sauf la différence du climat, sont dans des conditions sociales qui se ressemblent; puis arriver sur la mer Caspienne à Gourief, en suivre les bords jusqu'à Astrakan; traverser le Caucase; voir la Géorgie; entrer en Perse; aller à Hérat, puis à Ispahan et au golfe Persique, pour revenir en Géorgie, en Mingrélie et rentrer en Europe en m'embarquant pour Odessa à Redout-Kalé. C'était une expédition de dix-huit mois. Comme une semblable entreprise ne pouvait pas être faite sans la permission de l'empereur de Russie, et même sans son appui, j'écrivis au comte de Nesselrode pour le prier d'être l'intermédiaire de l'expression de mes désirs auprès de son souverain. Il me répondit la lettre la plus aimable où, en m'annonçant le consentement de l'empereur et me prévenant que les ordres seraient donnés pour me recevoir d'une manière conforme à ses sentiments pour moi, il m'engageait, de sa part, à remettre à une autre époque la partie de mon voyage qui concernait le Caucase et la Perse. Or cette partie de mon voyage était la principale. Je tenais à fixer mon opinion sur cette grande question de guerre entre les Russes et les Anglais en Asie. Aussi je renonçai à mon voyage. En répondant au comte de Nesselrode, je le priai de remercier Sa Majesté de ses nouvelles bontés pour moi, et j'ajoutai que j'attendais, pour en faire usage, qu'elles fussent sans limites. Or, à mon âge, un ajournement est un abandon.
En général, le gouvernement russe paraît redouter que des hommes en état de juger parcourent cette partie de ses frontières. Les Russes y ont une existence si précaire, un pouvoir si mal assis, et peut-être si menacé, qu'ils ne veulent pas permettre que les étrangers puissent y regarder, pour publier ensuite le résultat de leurs observations. Au surplus, la question des Anglais et des Russes me paraît fort éclaircie depuis que les Anglais, intéressés à tout laisser dans l'obscurité, ont démontré, bien imprudemment à mon sens, la possibilité d'aller les trouver dans les Indes en traversant eux-mêmes l'Indus pour s'emparer de Caboul; car, s'ils ont pu venir à cette immense distance, dans un pays pauvre qui leur est hostile, à plus forte raison les Russes peuvent-ils aller dans l'Inde, pays de ressources et où ils trouveraient de nombreux alliés.
Peut-être l'entreprise que je formais, et qui exigeait dix-huit mois de voyage, demandait-elle plus de forces qu'il ne m'en reste. Toutefois ce dernier épisode a clos ma carrière un peu plus tôt que je ne l'avais pensé, et à présent, de toutes manières, je la regarde comme finie. Tout l'intérêt de ma vie doit se trouver placé dans mes relations avec quelques amis intimes.
Depuis ce changement dans mes projets, j'ai recommencé mes courses en Bohême et dans la Haute-Autriche; mais, avant de partir pour cette nouvelle tournée, un agréable épisode embellit mon été.
M. le duc de Bordeaux, que je désirais vivement revoir, vint à Vienne après avoir parcouru une partie de la Hongrie pour son instruction. Il était accompagné de plusieurs personnes que j'aime et que j'estime, entre autres du général Foissac-Latour, un des meilleurs officiers de l'armée française, et qui a longtemps servi sous moi. M. le duc de Bordeaux passa une semaine à Vienne, et je le vis beaucoup. Je le menai sur le champ de bataille de Wagram, et lui expliquai, sur place, les mouvements des deux armées et les circonstances de la bataille. Il comprit tout avec facilité et intelligence. Mes rapports avec lui me furent fort agréables. Je lui trouvai un esprit juste, des manières aisées et de l'instruction. Enfin il me parut tel que ses amis doivent désirer qu'il soit, et remplissant les conditions que sa difficile position lui impose. Je ne sais pas ce que le ciel lui réserve, mais il me paraît que, s'il est appelé à jouer un rôle, il est bien préparé pour le remplir. Je l'ai revu il y a peu de mois, et il m'a paru justifier complétement l'opinion que je viens d'exprimer, et qui date déjà de plus de deux ans.
Je passai une saison à Carlsbad en bonne et agréable compagnie. J'allai à Marienbad, revoir Koenigswart. Je fus chez le comte de Kollowrath, dans une terre qu'il habite quelquefois dans le voisinage de Vienne; puis je retournai à Toeplitz, où je devais rencontrer pour la dernière fois le feu roi de Prusse, qui mourut peu de temps après. C'était un homme de bien et de conscience, élevé à l'école du malheur, et qui a eu ensuite la force de supporter une grande prospérité. Je revins dans la Haute-Autriche, où je passai tout le reste de mon automne chez des amis qui habitent cette belle contrée, et je rentrai à la fin de novembre à Vienne, où j'arrivai le lendemain de la mort presque subite de la duchesse de Sagan, femme dont les histoires, la vie et les aventures ont été, quoique assez vulgaires, remarquables dans le temps des choses extraordinaires.
Le printemps m'apporta de nouvelles douleurs. Madame la comtesse Esterhazy, cette amie dont la conservation m'est si chère, fut en danger de mort pendant quarante jours. Elle seule m'a fait connaître dans toute son étendue la profonde douleur que peut causer la crainte d'être séparé pour toujours d'une personne que nous aimons autant que nous la respectons profondément.
L'année précédente, un maître de forges de Bourgogne, M. Maître, dont les intérêts avaient été autrefois communs avec les miens, et dont je n'avais aucun motif de suspecter ni les lumières ni la bonne foi, m'avait écrit pour me faire part d'une découverte importante faite dans la fabrication des fers au moyen de fourneaux marchant sans machines soufflantes et par les courants d'air naturels. Il avait reçu des renseignements précis sur le succès des expériences, qui, s'il n'avait pas été complétement obtenu, était de nature à inspirer toute confiance. On avait obtenu des fontes d'une qualité supérieure, des produits très-considérables, une grande économie de combustible, et la facilité d'en employer de toute nature. Enfin il en résultait la facilité de construire des usines partout sans courants d'eau, sans machines à vapeur, et, par conséquent, soit sur les mines, soit au milieu des bois et dans le lieu le plus avantageux. La fabrication se faisait d'elle-même et par l'action seule des forces naturelles et des courants. Elle était réglée par la force du tirage. Tout cela était bien séduisant, et les expressions employées dans les lettres de M. Maître étaient tellement précises, que, malgré les objections que mon esprit me suggérait et le doute que la réflexion faisait naître, je finis par y croire. M. Maître faisait construire un fourneau sur une mine de charbon de terre dans les environs d'Autun. Il devait me tenir au courant de ses travaux et des expériences qu'il renouvelait. Après s'être entendu avec l'inventeur, il m'engageait à faire prendre un brevet d'invention par l'Autriche.
J'attendais avec impatience les nouvelles que M. Maître devait me donner, mais j'attendis en vain. Son fourneau fut construit, mais le mauvais temps avait mis obstacle à ce que les expériences pussent être faites d'une manière complète, et il les avait remises au printemps. Tous ces délais répugnaient à mon impatience, et je conçus l'idée de les faire moi-même et de construire, dans une usine impériale, à Neiberg en Styrie, un fourneau assez grand pour essayer cette fabrication. Je modifiai les plans qu'on m'avait envoyés et je mis en action toutes les ressources de mon esprit pour arriver à un résultat favorable.
Les travaux une fois avancés, je me rendis sur les lieux et je m'y établis, pour en diriger moi-même l'achèvement. Là, méditant sur le plan et remarquant le canal de communication qui liait le corps du fourneau avec la cheminée d'appel, l'idée d'employer les flammes qui sortaient du fourneau à puddler la fonte me vint à l'esprit, et je fis construire un four à puddler sur le canal et une seconde cheminée d'appel, afin de pouvoir, à volonté, diriger les gaz par l'une ou l'autre cheminée, suivant que le four à puddler travaillerait ou ne travaillerait pas. Le fourneau fut mis en feu et la combustion se fit de la manière la plus active et la plus complète, malgré des charges de trente pieds. Le minerai fut réduit, fondu; mais la partie inférieure du fourneau, le creuset, étant resté froide, le métal se prit, et, les tuyères s'étant obstruées, le courant d'air fut intercepté et le fourneau s'arrêta. Je fis rétrécir l'orifice intérieur des tuyères et leur donner une direction plus inclinée, en même temps que je fis rétrécir le creuset pour y concentrer davantage la chaleur; mais les résultats furent les mêmes. Je fis construire au milieu du creuset une colonne creuse, qui formait le commencement d'un canal souterrain qui venait à la cheminée d'appel. Un tirage allant de haut en bas s'établit et échauffa le creuset annulaire qui environnait la colonne; l'anneau entier se remplit de métal qui se refroidit. Cette disposition fut renouvelée sur une plus grande dimension, et alors le creuset devint suffisamment chaud; car, élevant les tuyères de plusieurs pieds au-dessus de la pierre du fond, tout le tirage se faisant par en bas, la partie supérieure du fourneau fut froide, la réduction du minerai n'eut pas lieu, et la fusion ne s'effectua pas. Je divisai les courants et partageai leur action de manière qu'une partie du tirage se fît par en haut et l'autre par en bas; mais alors les deux effets furent manqués. Les dépenses que ces expériences m'occasionnaient se trouvaient au-dessus de mes moyens, je dus les arrêter. Mais les lumières qu'elles m'ont données ont fixé mon opinion sur la possibilité et la grande probabilité d'un résultat avantageux; elles m'ont permis de constater les principes ci-après que je crois incontestables.
Dans les fourneaux sans soufflerie, les courants d'air sont le résultat de la différence des températures. On peut en augmenter la vitesse par une hauteur plus grande de tirage, comme, dans les fourneaux ordinaires, on y parvient par des machines plus puissantes, qui projettent l'air avec une force plus grande. Dans les uns, on agit par aspiration, et, dans les autres, par pression. Ainsi la quantité d'air nécessaire à la combustion est également assurée dans l'un et dans l'autre système. Les interstices des charges laissent un intervalle suffisant au passage de l'air, et la pression, que l'on a représentée comme une chose nécessaire, ne sert qu'à donner une quantité convenable d'air dans un temps déterminé. Mais la grande différence des deux modes constate en ceci: avec les fourneaux sans soufflerie, on a nécessairement la combustion et les courants d'air dans la ligne droite que déterminent par leur position respective les orifices d'entrée et de sortie, tandis qu'avec des machines soufflantes, l'action étant mécanique, on fait arriver l'air d'où l'on veut, parce qu'il est lancé avec une force de projection constante, dont on peut à volonté faire varier la direction. Ainsi c'est à diriger les courants dans le but d'avoir la chaleur où elle est nécessaire que tous les calculs doivent tendre pour les fourneaux sans machines soufflantes.
Je pense, après avoir étudié la question avec soin et suivi les phénomènes qui se sont passés sous mes yeux, qu'on doit regarder comme constants les faits énoncés ci-après. Le tirage, une fois établi, traverse sans peine les plus épaisses charges de combustibles et de minerai, si surtout le minerai n'est pas en poussière. En réduisant les fourneaux de quinze à dix-huit pieds et employant des minerais fusibles, on ne trouve jamais d'obstacle de ce côté.
La chaleur nécessaire pour opérer la réduction et la fusion est obtenue en se servant de la totalité des gaz et du calorique pour cet objet.
En divisant les courants, on n'en a plus assez pour produire un effet satisfaisant; et je conclus que l'on doit réussir parfaitement avec un fourneau de petite dimension, en établissant la totalité des courants de haut en bas; et pour cela voici les constructions que j'exécuterais.
Je construirais un fourneau avec une tour de quinze à dix-huit pieds, dans la forme consacrée par l'usage, avec un creuset carré de vingt pouces de côté. Je fermerais le gueulard au moyen d'un chapeau mobile qui s'ouvrirait pour placer les charges; je ferais construire une douzaine de tuyères à quatre pieds au-dessous du gueulard, autour du fourneau, et je donnerais seulement quatre pouces carrés d'ouverture aux orifices intérieurs; enfin j'ouvrirais le creuset d'un côté jusqu'à un pied ou quinze pouces de hauteur à partir de la pierre du fond, et je mettrais à la suite un four à peu près semblable aux fours à réchauffer, avec un floux de six pouces en hauteur et après une cheminée de rappel de dix-huit pouces d'ouverture placée presque horizontalement, de manière à pouvoir y placer aussi un four à puddler qui prendrait les flammes pour les rendre à la cheminée, ou les y laisserait passer extérieurement, selon le besoin.
Je ne doute pas un moment d'un succès complet, car tous les inconvénients remarqués seraient prévenus. Ce four à la suite, à voûte surbaissée, serait fermé par une dame et deviendrait le véritable creuset, et une porte serait disposée pour faire la coulée. Toute la chaleur et les gaz du fourneau seraient employés: 1° à réduire le minerai et à le fondre; 2° à échauffer le creuset, qu'ils traverseraient en totalité. Aucun engorgement ne serait plus à craindre.
Pendant mes expériences, je dirigeai les flammes du fourneau par le four à puddler et j'essayai le puddlage, qui réussit parfaitement bien. Ce succès fit grande sensation parmi tous les industriels occupés de métallurgie.
Je pensais qu'ayant pris un privilége pour l'emploi des flammes perdues je trouverais dans cette invention un grand dédommagement de l'échec que j'avais éprouvé; mais il en fut tout autrement, et l'on me disputa le mérite d'avoir eu le premier cette idée en Autriche et d'en avoir fait l'application. Je n'avais apporté aucun mystère dans mes travaux, et moins auprès des employés du gouvernement qu'envers aucun autre, puisque c'était dans une usine impériale et avec l'appui de l'administration que j'opérais; mais l'idée d'appliquer les flammes perdues des hauts fourneaux à puddler avait frappé le directeur de Mariazell, un sieur Lait, homme capable, mais intrigant. Sans compter pour rien la priorité de mes idées sur les siennes et de mes travaux en pleine exécution, il se mit à construire de son côté, et il intéressa l'amour-propre du prince Lobkowtz, directeur du département des mines et fonderies dans son entreprise.
Je ne pris aucune précaution contre un tel procédé, ne pouvant pas supposer un moment que l'on se servirait des travaux de Mariazell contre mes intérêts. On soutint que ce n'était pas la même chose, puisque j'avais employé un fourneau marchant sans machine soufflante, tandis que l'on s'était servi de fourneaux avec soufflerie, comme si ma première pensée n'avait pas été de consacrer mon procédé à ces mêmes usines, comme si mon brevet de privilége n'en faisait pas expressément mention. On se rabattit sur ce que mes plans étaient peu détaillés et le mémoire peu explicatif, et on prétendit que le gouvernement, plus libéral que moi, voulait donner à chaque particulier la facilité de faire librement chez lui ces améliorations sans payer aucun droit. Pour défendre les miens, il eût fallu soutenir un procès et faire de grands frais. Ma position ne comportait guère un procès entre moi et le gouvernement, et je dus céder.
L'administration racheta mon privilége, et, convaincue enfin que mes travaux avaient donné une impulsion utile à l'industrie, elle décida que mes frais d'expérience me seraient remboursés. Les employés triomphèrent dans leur amour-propre; mais, comme il fallait que le triomphe de leur intérêt pécuniaire eût son tour, on découvrit qu'un M. Fabre-Dufour avait puddlé dans Wurtemberg avec des flammes perdues, et l'on proposa au prince de Lobkowtz de lui acheter son appareil et de le privilégier en Autriche; de manière que l'administration, qui, à mon égard, prétendait avoir inventé en même temps que moi et annoncé qu'elle défendait les droits de tous en m'empêchant de jouir de mon privilége, déclara plus tard qu'elle n'avait rien inventé, et reconnaissait M. Fabre-Dufour comme inventeur, en lui achetant le privilége de se servir de ce procédé et non pas pour tous les fabricants de la monarchie, mais seulement dans les usines impériales, abandonnant ainsi les droits du public qu'elle avait prétendu protéger. Ce récit est assez clair et n'a pas besoin de commentaire.
Fatigué de la vie monotone de Vienne et de son climat rigoureux, privé de la présence de personnes qui m'étaient chères et qui voyageaient en France, je pris le parti d'aller passer mon hiver à Venise, où une grande liberté, la jouissance d'une bonne température, un excellent spectacle et une société agréable et hospitalière, réunissaient des avantages précieux pour un homme qui, comme moi, tient de l'ermite et n'a pas encore complétement cependant renoncé au monde. C'est sous ces influences, et à Venise même, que j'écris en ce moment ces lignes.
LIVRE VINGT-SIXIÈME.
1839-1841.
Sommaire.--Affaires d'Orient de 1839 à 1841.--Mes rapports avec Méhémet-Ali.--Confidences.--Lettres de Boghos-Bey.--Je deviens un intermédiaire utile.--Opinion du prince de Metternich.--Situation de Méhémet-Ali vis-à-vis de diverses puissances.--Intervention de la Russie.--Le prince de Metternich s'appuie sur l'Angleterre.--Mémoire sur la question d'Orient, intitulé: De la crise de l'Orient et de la politique qu'elle semble exiger.--Terreur inspirée à Vienne par le traité du 15 juillet.--Critique de la politique suivie par la France.--Raisons de la faiblesse de l'armée égyptienne en campagne.--Ibrahim-Pacha et Soliman-Pacha.--Saint-Jean-d'Acre.--Continuation de mes relations avec l'Égypte.--Appendice.
J'ai raconté de suite la manière dont j'ai passé les dernières années qui viennent de s'écouler. Je n'ai pas parlé des rapports que j'avais conservés avec l'Égypte. Cet épisode faisant un tout, et se liant avec les affaires d'Orient qui se sont déroulées l'année dernière d'une manière si pénible, si douloureuse et malheureusement si honteuse pour la France, j'ai cru devoir en faire le récit à part; et, afin d'entrer dans tous les détails qui s'y rattachent avec des circonstances qui sont inconnues, avant de lire ce qui va suivre, j'engage à prendre connaissance de ce que j'ai écrit sur l'Égypte et sur Méhémet-Ali.
J'ai consigné dans mes récits les conseils que je lui ai donnés. Ils étaient sincères et, je crois, très-opportuns. Je n'ai caché qu'une chose, c'est que, dans nos conversations, il m'avait confié, dès mon arrivée, que, ne pouvant douter des intentions hostiles du sultan, sachant l'esprit de haine qui régnait contre lui au sérail, et voyant même des préparatifs qui avaient pour but de le déposséder des droits qu'on lui avait reconnus et des provinces qu'on lui avait accordées, il trouvait contraire à la raison de fournir des secours à son ennemi et de lui envoyer de l'argent; que, par conséquent, il était disposé à refuser le tribut et à se déclarer indépendant.
Méhémet me demanda mon avis sur la conduite à tenir. Je lui répondis que l'accueil qu'il m'avait fait, l'idée que je m'étais formée sur lui et mon propre caractère m'imposaient l'obligation de lui parler avec franchise et sincérité; qu'en conséquence je n'hésitais pas à lui déclarer que le parti vers lequel il semblait incliner lui serait funeste, s'il l'adoptait. Je lui dis: Je passe condamnation sur les sentiments hostiles que vous supposez au sultan. J'allai même jusqu'à les lui certifier, car je n'avais entendu parler à Constantinople que des projets guerriers de la Porte et du désir d'en appeler aux armes. Je savais, par l'ambassadeur de France et l'internonce d'Autriche, que leur influence tout entière, consacrée à empêcher une levée de boucliers qui devait amener la perte du sultan et à calmer une ardeur et une colère qui pouvaient avoir pour résultat la crise la plus fâcheuse et la plus fatale, semblait quelquefois devoir être impuissante.
Ainsi j'étais parfaitement d'accord avec Méhémet-Ali sur le point de départ de sa politique et sur la situation des choses; mais j'ajoutai bien vite: «Malgré cela, vous ne pouvez suivre sans péril la marche que vous indiquez. Vous perdriez aux yeux de l'Europe les droits que vous avez acquis et qu'on vous reconnaît. La puissance de fait, toute grande qu'elle soit, et particulièrement en Turquie, où souvent elle s'élève au détriment de la puissance de droit, ne fait pas disparaître celle-ci. Ne renoncez donc pas à un auxiliaire utile. Vos droits datent du traité de Kutaieh, où toute l'Europe est intervenue, et, grâce à ce traité, vous avez place dans le droit public de l'Europe. Mais, à quel titre, à quelle condition, avez-vous reçu l'investiture des provinces que vous gouvernez? à titre de vassal, soumis à un tribut et à des conditions. Tant que vous les remplissez, vous avez l'opinion du monde pour vous. Si vous voulez vous en affranchir, vous déchirez de vos propres mains le titre de votre puissance, et l'Europe vous devient hostile, et d'autant plus qu'on ne veut pas l'affaiblissement de l'Empire ottoman. Quoiqu'il soit divisé en deux fractions, dont l'une vous est subordonnée, les hommes impartiaux, en remarquant l'ordre qui règne dans la partie que vous gouvernez, loin de voir un affaiblissement de la monarchie dans cet état de choses, le considèrent, au contraire, comme une réorganisation, un élément de forces. Le traité de Kutaieh déchiré, qu'êtes-vous? Un simple pacha révocable! Je sais bien que cette révocation ne vous renversera pas; mais, aux yeux des peuples, elle ébranlera votre puissance et peut-être la compromettra si une nouvelle crise survient. Le droit est immense aux yeux des hommes; ne le mettez pas contre vous. Vous pouvez, quant au tribut, en retarder le payement sous divers prétextes ou le faire partiellement; mais ne déclarez jamais que vous ne voulez plus le payer. Faites tous les actes d'un sujet fidèle, tant que vos intérêts ne seront pas compromis d'une manière directe et immédiate par des hostilités effectives. Cette politique n'a rien de nouveau, elle est suffisamment connue en Orient. Réfléchissez que le sang d'Othman, malgré tant de révolutions et d'événements qui auraient dû le flétrir, est encore le seul dans l'empire qui soit l'objet d'un culte religieux. Ne sacrifiez point, par une démarche imprudente, le certain pour l'incertain, et ne prenez pas l'ombre pour le corps.»
Méhémet-Ali entendit ces paroles avec peine, et souvent rougissait quand je lui parlais. Il finit en répétant quelques objections qui étaient plutôt inspirées par la passion que par la raison, et nous nous quittâmes sans qu'il eût changé d'avis. Deux jours après, il me dit qu'il avait profondément réfléchi à ce que je lui avais dit, que mes conseils étaient sages, qu'il en reconnaissait l'opportunité et qu'il était résolu à les suivre. Il n'y a pas manqué; il n'a jamais autorisé les accusations que gratuitement on a dirigées contre lui, et il n'a pas un moment pensé à renverser le trône du sultan ni à marcher sur Constantinople. Ces explications devaient précéder ce qui va suivre.
Les fils de deux de mes amis, le duc de Mortemart et le duc de Périgord, se disposant à faire un voyage en Égypte, me demandèrent une lettre de recommandation pour le pacha. J'écrivis à Boghos-Bey, conformément à leur désir. Quelque temps après, je reçus la lettre ci-jointe, qui se rapportait aussi à l'ouvrage que j'avais publié sur l'Égypte.
«Alexandrie, le 15 septembre 1838.
«Monsieur le maréchal,
«MM. de Périgord et de Mortemart, heureusement arrivés, m'ayant remis la lettre dont vous m'avez honoré, en date du 2 juin dernier, je me suis fait un devoir de la soumettre à Son Altesse le vice-roi mon maître.
«Les sentiments d'amitié que vous avez inspirés à Son Altesse lors de votre bref séjour ici, et qu'elle se flatte d'avoir partagés, lui font une loi de vos moindres désirs. Ces deux voyageurs, déjà distingués sous beaucoup d'autres rapports, sont ici l'objet d'une attention particulière. Ils ne pourront qu'être satisfaits d'avoir été porteurs d'une pareille recommandation. Je regrette, monsieur le maréchal, de ne point avoir reçu, parmi les divers exemplaires qui me sont parvenus de l'ouvrage que vous avez publié, celui qui avait été destiné pour Son Altesse.
«Le vice-roi, qui en a ordonné la traduction, s'est plu à reconnaître, en ce qui concerne l'Égypte, le coup d'oeil exercé de celui qui a brillé en administration aussi bien qu'à la tête des armées, et a hautement apprécié l'impartialité qui a présidé à sa rédaction.
«Rien ne pouvait être aussi agréable à Son Altesse que l'intérêt que vous lui témoignez, monsieur le maréchal, en écrivant que vous lisez le récit des événements qui se passent dans ses États et que vous faites des voeux sincères pour ses succès. Aussi a-t-elle dit que la Providence, en vous inspirant l'idée d'un voyage dans ces contrées, avait peut-être résolu de lui accorder un puissent auxiliaire.
«Je crois inutile de vous prémunir contre tout ce qui s'imprime en Europe sur le vice-roi et sur l'Égypte dans les feuilles périodiques. Vous devez assez connaître quelle foi méritent certaines correspondances des journaux. Les affaires de Syrie sont heureusement et complétement terminées, et, quoique la topographie de cette province et le caractère de ses habitants se prêtent à ces échauffourées, elles n'auront jamais aucun résultat sérieux. Le commerce d'importation et d'exportation a triplé sous le gouvernement actuel. Les masses sont satisfaites. Quant à l'extérieur, vous devez avoir acquis, monsieur le maréchal, par la connaissance personnelle du sultan Mahmoud et de Son Altesse Méhémet-Ali, la conviction intime qu'il n'y a pas d'arrangement à espérer entre eux sans l'intervention des puissances européennes.
«La haute position sociale que vous occupez vous met en relation avec les diplomates les plus influents, et votre caractère particulier vous a valu des témoignages non équivoques de l'affection que vous portent d'augustes personnages. La vérité et les besoins réels de l'Égypte ne peuvent être mieux appréciés que lorsqu'ils sont annoncés par une voix impartiale et digne de toute croyance.
«Éviter une complication entre les puissances de l'Europe pour la question d'Orient est le but qui a guidé le vice-roi, lorsqu'il a déclaré tout récemment à leurs consuls généraux ici, qu'il se contenterait de voir assurée la succession de sa famille. Il a toute confiance que sa demande modérée sera comprise, et que, revenant à des opinions plus favorables, les cours de l'Europe accorderont à l'Égypte une existence positive en récompense des immenses travaux du vice-roi pour le bonheur du pays. En attendant, le tribut partira pour Constantinople, le 17 courant, avec le paquebot-poste français.
«Enfin Son Altesse le vice-roi espère, monsieur le maréchal, que l'intérêt que vous lui portez ne sera pas entièrement passif, et qu'au fait des opinions particulières émises à Toeplitz par d'augustes souverains vous aurez l'extrême bonté de lui faire connaître les modifications qu'elles pourront avoir subi, éclairant Son Altesse sur la marche à suivre dans sa position précaire, désormais insoutenable.
«La présente lettre est expédiée à mon frère, M. Pietro Joussouf de Trieste, qui a ordre de la faire parvenir entre vos mains par une personne de toute confiance, partant pour Vienne dans ce seul but. Elle sera à votre disposition, monsieur le maréchal, pour le cas où vous jugeriez devoir la charger d'une réponse. Ce moyen m'a paru le plus convenable pour la sûreté des dépêches, vous certifiant, de mon côté, que vous n'aurez à craindre aucune indiscrétion de notre part sur vos communications ou conseils, de quelque nature qu'ils puissent être.
«Après avoir exécuté dans ce qui précède les ordres de mon maître bien-aimé, permettez-moi, monsieur le maréchal, de vous présenter l'hommage du profond respect et de l'admiration avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur, «Boghos-Joussouf.»
Cette lettre, rédigée avec soin, raisonnable et motivée sur des faits incontestables, provoquait, dans l'intérêt du maintien de la paix, le concours des puissances pour fixer un ordre de choses régulier qui assurât l'avenir. Les voeux de Méhémet-Ali, fort légitimes, devaient convenir aux divers gouvernements, et je crus convenable d'en donner connaissance au prince de Metternich. Il en fut frappé et admit le principe qu'elle consacrait. Nous discutâmes ensemble quels étaient les avantages à accorder à Méhémet-Ali et sur lesquels les puissances pourraient s'accorder. Il n'hésita pas un moment pour l'Égypte héréditaire; mais il crut que la Syrie viagère était la seule chose que l'on pût y joindre. J'avoue que je ne partageais pas cette opinion, parce que c'était rejeter à une époque qui pouvait être peu éloignée, la mort de Méhémet-Ali, la solution de nouveaux embarras, qui peut-être deviendrait plus difficile. Ibrahim est d'un caractère passionné et moins habile politique que son père. Dans ma réponse, j'entrai avec détails sur la position de Méhémet-Ali et sur la manière dont je l'envisageais. Je lui démontrai la convenance, dans ses vrais intérêts, d'accepter l'hérédité de l'Égypte avec la Syrie viagère, si l'on ne pouvait pas obtenir l'hérédité à l'égard de cette dernière; et, quoique la lettre de Boghos-Bey fût très-sage, comme je connaissais l'instinct intérieur de Méhémet-Ali, qui le poussait à prendre un parti extrême, et que j'en redoutais pour lui les effets, instinct que la voix des journaux annonçait s'être réveillé, j'insistai beaucoup dans ma lettre sur l'importance dont il était, pour le vice-roi, de n'enfreindre en rien le traité de Kutaieh. Je m'expliquais ainsi:
«Monsieur,
«La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15 septembre m'a causé un véritable plaisir. Elle me flatte par le prix que le vice-roi met à mes conseils, et me touche par la confiance qu'il montre en mes sentiments pour lui. J'y vois aussi la preuve de la constante amitié dont il m'a donné des témoignages multipliés pendant mon séjour en Égypte et dont je conserverai toujours le souvenir.
«Je m'associe de coeur à tout ce qui se passe dans vos contrées, et les nouvelles que j'en reçois sont toujours d'un vif intérêt pour moi. J'apprécie aussi, monsieur, comme je le dois, les sentiments que vous me portez, en raison du cas tout particulier que je fais de votre personne.
«Pendant nos longues conversations avec Méhémet-Ali, faites sous vos auspices, monsieur, je lui ai toujours parlé avec franchise. Le cas que je fais de son caractère et de ses lumières m'en imposait la loi. Éloigné de lui, je ne changerai pas de méthode, et je vais répondre à votre lettre avec le plus grand abandon.
«Les bruits répandus par les journaux sur le projet du vice-roi de se déclarer indépendant m'ont vivement alarmé pour lui. Quoique je connaisse sa grande capacité et sa grande énergie, il me semblait peu digne de sa sagesse de livrer aux hasards de la guerre et aux chances de la politique une existence toute faite et que chaque jour doit consolider davantage. Le temps qui s'est écoulé depuis mon retour de l'Égypte n'a apporté aucun changement aux opinions que je lui ai manifestées à cet égard. Le traité, en consacrant ses droits, lui impose des devoirs. Tout est lié dans ce monde. En s'affranchissant des uns, on sape les autres par leur base; et, quoique le fait constitue réellement sa puissance, quoique les moyens dont il est le créateur lui assurent la durée de son pouvoir, la force morale du droit ne peut lui être indifférente. Elle ajoute d'une manière si directe et si efficace à la puissance du fait, que le temps et une longue suite d'années peuvent seuls suppléer à ce qui manque en créant le sentiment d'un nouveau droit dans l'esprit des hommes. À mon avis, le vice-roi a donc fait sagement de se tenir dans les limites de ses droits reconnus, et fera bien d'y rester, d'autant plus qu'il est maître absolu chez lui.
«Pour terminer de suite tout ce que cette question d'indépendance peut suggérer à l'esprit, je dirai que, pour que cette déclaration eût quelque valeur, il faudrait qu'elle pût recevoir la sanction des grandes puissances de l'Europe. Or tout me porte à croire qu'elles seraient fort éloignées de l'accorder, et la reconnaissance même d'une d'elles ne ferait qu'amener une complication, et peut-être une collision dont l'Égypte, après avoir été l'occasion, deviendrait peut-être la victime.
«Je comprends le désir de Méhémet-Ali d'assurer l'avenir de sa famille. Rien de plus juste et de plus légitime. Les grandes choses que le pacha a exécutées ne peuvent donner des résultats permanents et lui survivre que sous les auspices du pouvoir qui les a créées. Revenant au pouvoir direct du sultan, l'Égypte rétrograderait rapidement vers le désordre et l'anarchie. On ne peut se le dissimuler. Cependant, ce pays se liant chaque jour davantage avec l'Europe, celle-ci a un grand intérêt à ce que l'ordre y règne et à ce qu'une riche culture mette à sa disposition d'importants produits. Ainsi les grandes puissances de l'Europe doivent désirer la stabilité de l'ordre de choses existant, et, si Méhémet-Ali reste dans des limites sages, je crois qu'il peut compter sur leur appui. En bornant ses demandes à faire donner, dès ce moment, à son fils l'investiture des provinces qu'il gouverne, peut-être pourrait-il l'obtenir; et, cet objet ainsi réglé, le repos de l'avenir semble assuré. Mais, les puissances bornassent-elles leur concours à assurer seulement à Ibrahim-Pacha l'Égypte pour héritage, Méhémet-Ali, à mon sens, devrait s'en contenter et se trouver satisfait; car, quant à lui, la possession du reste lui est dévolue sans contestations et pour toute sa vie. Et si, le jour où la Providence l'appellera à elle, ses États sont tranquilles, son armée en bon état et son trésor rempli, nul doute que son fils Ibrahim n'obtienne, par la crainte et la nécessité, la confirmation de la Porte pour la totalité des domaines de son père. C'est déjà beaucoup, sous le rapport de l'opinion, que d'être d'avance reconnu comme le maître futur de l'Égypte, véritable et principal élément de la puissance nouvelle.
«Je conseillerais donc au vice-roi, dans ses intérêts bien entendus, de renoncer à la pensée de s'affranchir d'une vassalité dont le poids est léger, et qui contribue cependant à sa puissance réelle, et de se borner à réclamer l'intervention de l'Europe afin d'obtenir pour son fils l'investiture des domaines qu'il possède.
«En résumé, la durée de la création de Méhémet-Ali dépend, après lui, des talents de son fils. Si, comme je le crois, il est digne de son père, il le continuera; sinon il succombera, et tous les titres du monde n'empêcheraient pas sa chute, résultat de la force des choses.
«Pour faciliter la transmission de son pouvoir, pour en assurer la durée dans sa famille après avoir cessé de vivre, Méhémet-Ali doit penser à trois choses dont je l'ai entretenu déjà plus d'une fois: s'occuper de maintenir son armée sur le meilleur pied possible, sous le rapport de la discipline, de l'instruction et de la capacité des officiers; avoir un trésor richement pourvu; car, dans la position particulière où il est, le crédit, arme nouvelle des gouvernements, arme puissante, mais d'une valeur variable, difficile à manier par les vieux gouvernements, n'est nullement à son usage; en troisième lieu, maintenir la paix chez ses sujets, et il atteindra avec certitude ce dernier but s'il trouve le moyen d'améliorer leur condition sans rien changer au système d'administration que je trouve convenable et même nécessaire aux temps actuels, mais avec lequel cependant on ne peut parvenir à concilier tous les intérêts. Ces trois conditions remplies, le pacha peut dormir en paix et se reposer sans soucis sur l'avenir de ses enfants.
«Je vous remercie, monsieur, et je remercie Son Altesse du bon accueil fait en Égypte à MM. de Périgord et de Mortemart. J'éprouve un véritable chagrin que les exemplaires de mon ouvrage, qui vous étaient destinés, ne vous soient pas parvenus. Je vous réitère, etc.»
Boghos-Bey m'écrivit de nouveau, le 16 décembre 1838. Je lui répondis sans retard, le 6 février. Voici la lettre de Boghos-Bey.
«Alexandrie, le 16 décembre 1838.
«Monsieur le maréchal,
«Son Altesse le vice-roi, mon auguste maître, m'avait dit, en partant pour son voyage de la Nigritie: «S'il arrive quelque lettre de mon ami le maréchal, vous m'en ferez parvenir de suite la traduction partout où je serai.» Ses ordres ont été ponctuellement exécutés. Un courrier-dromadaire est parti avec la traduction exacte de la lettre dont vous avez daigné, monsieur le maréchal, m'honorer, en date du 8 novembre dernier.
«Les opinions de Son Altesse me sont assez connues pour être certain du plaisir qu'elle éprouvera en lisant la confirmation des sentiments d'amitié constante que cette lettre exprime, et qu'elle appréciera des conseils partant de si bonne source, et franchement donnés, pour les placer comme guides de sa marche future. Son Altesse doit espérer que la même conviction qui les a dictés pourra être manifestée en sa faveur auprès des augustes personnages dont le concours est nécessaire à sa demande juste et modérée, ayant pour but la conservation du fruit de sa carrière laborieuse.
«On attend, de jour en jour, la nouvelle de l'arrivée de Son Altesse à Kartoum. Ses dernières dépêches étaient de Dongolah. D'après son itinéraire, elle pourra être de retour au Caire vers la moitié de février, ne comptant pas s'arrêter longtemps au Tarogdu. J'ambitionnerais, monsieur le maréchal, de pouvoir lui soumettre quelques renseignements positifs sur la marche qu'aura faite, à ladite époque, l'opinion des hommes influents sur la question égyptienne, si toutefois vous ne jugiez pas indiscrète la demande d'une nouvelle lettre de votre part.
«L'offre gracieuse et engageante qui termine celle du 8 novembre m'enhardit, et mon auguste maître, pénétré que ses intérêts ne sauraient être en de meilleures mains, se trouvera très-flatté que vous daigniez les prendre sous votre patronage lorsque les circonstances pourront l'exiger.
«Plein de reconnaissance pour votre bon souvenir et pour tout ce qu'il vous a plu de m'écrire de bienveillant, je viens vous renouveler, monsieur le maréchal, mes hommages, tribut de respect et de vénération, avec lesquels j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant serviteur, «Boghos-Joussouf.»
Voici ma réponse à cette lettre.
«Vienne, le 6 février 1839.
«Monsieur,
«J'ai reçu, il y a peu de jours, la lettre que Votre Excellence m'a fait l'honneur de m'écrire, le 16 décembre dernier, et je m'empresse d'y répondre. Je vous remercie tout à la fois des bonnes nouvelles que vous me donnez de Son Altesse le vice-roi, et du prix que vous mettez à mes conseils. Vous avez pu juger de leur sincérité. Ils sont le résultat de ma véritable amitié pour le pacha, et de la connaissance que j'ai pu acquérir de l'opinion des principaux cabinets de l'Europe à son égard. S'il veut en faire l'application, s'il lui convient d'agir dans le sens que je lui ai indiqué, je pense qu'il pourrait manifester ses désirs aux consuls généraux qui résident près de lui. Son retour en Égypte lui en fournirait une occasion toute naturelle. Il rappellerait qu'à son départ pour le Sennaar, par égard pour les souverains de l'Europe, et malgré des griefs contre le sultan, qu'il est superflu de rappeler, il a acquitté le tribut, fait preuve de soumission, et montré son intention de ne rien faire qui puisse troubler la paix de l'Orient; qu'aujourd'hui il est autorisé à réclamer les garanties pour son avenir et à demander la preuve que le sultan ne veut en rien le troubler dans sa possession. Il trouverait des garanties et le prix de ses longs travaux dans une disposition qui fixerait le sort futur de sa famille et assurerait ainsi son repos. Il voudrait donc obtenir, dès ce moment, du sultan, pour son fils Ibrahim, l'investiture des pays qu'il gouverne, pour en jouir après lui aux mêmes conditions que son père, et il demande aux consuls généraux d'en rendre compte à leurs gouvernements respectifs, et de solliciter de leur part une intervention bienveillante qui assure la permanence d'un ordre de choses où le bien être de l'Europe et le repos du monde sont intéressés. Cette démarche me semble devoir être le début naturel de la négociation et le moyen de provoquer les puissances de l'Europe à y intervenir.
«Je n'ai pas attendu le moment actuel pour manifester en haut lieu les opinions que je professe à l'égard du pacha, et je ne cesserai pas de le faire de nouveau en toute circonstance. C'est précisément à l'occasion de semblables conversations que j'ai pu fixer mes idées sur la manière dont est envisagée la position du pacha.
«Si j'étais retourné en France, comme j'en avais le projet, j'y aurais servi les intérêts de Méhémet-Ali; mais, des motifs particuliers en ajournant l'époque, j'ai profité d'une circonstance favorable pour agir dans le même sens sur l'esprit d'augustes personnages. Je suis donc convaincu que le pacha, en faisant la démarche que je lui conseille, trouvera partout une disposition bienveillante et favorable à ses désirs. Se bornât-on à ne vouloir appuyer, pour le moment, que l'investiture de l'Égypte, je crois que le vice-roi devrait s'en contenter.
«Je pense, monsieur, avoir répondu aux demandes renfermées dans votre lettre. Continuez à vous adresser à moi pour tout ce que vous croirez utile au pacha, et qui sera dans la nature de mes facultés. Je trouverai toujours un véritable plaisir à remplir ses désirs et à lui prouver l'amitié que je lui conserve, comme aussi à vous-même, monsieur, etc.»
Je donnai connaissance de ces deux lettres au prince de Metternich, qui, par suite de mes entretiens, conçut l'idée de provoquer les puissances à intervenir, au lieu de laisser le pacha tenter des efforts impuissants auprès des consuls généraux, que leurs gouvernements respectifs n'écouteraient pas, et qui laisseraient toujours la même incertitude et le même vague dans les affaires d'Orient. Il fit à cet effet des communications en France, en Angleterre, en Russie, et proposa de me charger des intérêts communs, comptant sur l'influence que je pourrais avoir sur Méhémet-Ali pour l'amener à la modération, espérant ainsi prévenir tout nouveau conflit et parvenir à fixer définitivement l'avenir.
La France répondit d'une manière assez favorable, mais incomplète. La Russie était d'accord et accepta les propositions; mais l'Angleterre répondit d'une manière évasive absolument négative.
On était en voie de négociations pour arriver à un résultat, quand tout à coup la guerre éclata en Orient par suite des intrigues de l'ambassadeur d'Angleterre, espèce de fou et d'énergumène qui servait d'une manière aveugle et même avec exagération les folles passions de lord Palmerston contre nous; car il est bien prouvé que la haine de l'Angleterre contre Méhémet-Ali avait pour base l'amitié de ce dernier pour la France et l'ascendant que nous exercions chez lui.
Méhémet-Ali, fidèle à son système et voulant prouver sa modération, donna l'ordre à son fils de s'arrêter. Il demanda ce qu'il avait réclamé avant la bataille, la concession, pour lui et sa famille héréditairement, du pouvoir qu'il exerçait, comme vassal de la Porte, dans les provinces qui lui avaient été cédées par le traité de Kutaieh.
Mahmoud était mort; la flotte turque, mouillée aux Dardanelles, avait fait voile pour Alexandrie; tout moyen de défense avait disparu. Le Divan allait signer un traité qui terminait tout. Malheureusement Méhémet-Ali avait compliqué la question pour satisfaire ses passions personnelles contre Khosrew-Pacha.
Jamais inimitié plus vive n'a existé entre deux hommes. Khosrew est assurément un homme peu recommandable, un malheureux toujours prêt à vendre l'empire, et à ce titre Méhémet-Ali devait le haïr. Mais, d'un autre côté, Méhémet-Ali a eu de grands torts envers lui quand il était pacha d'Égypte, et que lui Méhémet-Ali s'est révolté, étant ben-bachi sous ses ordres, et l'a renvoyé en lui tirant des coups de fusil. Or, comme les torts que l'on a envers un individu inspirent souvent plus de haine que ceux qu'il a envers nous, il y avait chez Méhémet-Ali un double motif de persécuter Khosrew-Pacha, au moment où la fortune l'avait rendu maître de sa destiné. Il comprit, dans les conditions de paix, le renvoi de Khosrew. Cette seule circonstance a changé en un instant toute sa situation. Sans elle la paix eût été faite un jour; avec elle on se rebattit: car pour Khosrew, encore tout-puissant, les intérêts de l'empire n'étaient rien en comparaison de ceux de sa position personnelle. Cependant la force des choses allait l'emporter. On était au moment de signer, à Constantinople, l'acceptation des conditions imposées par Méhémet-Ali quand une intervention funeste, provoquée par l'Autriche, vint tout arrêter, tout compliquer, tout ajourner.
La bataille de Nézib avait produit une révolution complète dans l'esprit du prince de Metternich, et lui qui connaissait les aberrations du souverain de Constantinople, qui savait parfaitement que les hostilités n'étaient pas venues de Méhémet-Ali, mais des illusions de Mahmoud; lui qui avait la preuve de la modération du vice-roi, par l'ordre que celui-ci avait donné à son fils de s'arrêter, vit, on ne sait pourquoi, son arrivée comme immédiate à Constantinople. Or il y a quarante marches de Nézib aux bords du Bosphore. Il oublia tout ce qu'il avait eu l'intention de faire pour empêcher les affaires d'Orient de devenir le commencement d'un incendie qui pouvait embraser l'Europe; et, au lieu de hâter la conclusion des débats intérieurs de l'empire ottoman, il intervint et fit naître de nouvelles incertitudes, prépara des complications sans fin et sema les germes d'une confusion dont les conséquences ne pouvaient pas être calculées.
Il donna l'ordre à l'internonce de présenter sur-le-champ une note à la Porte pour engager le gouvernement ottoman à ne pas se soumettre aux exigences de Méhémet-Ali et à réclamer l'assistance des envoyés des grandes puissances pour concourir à sa sûreté, et, comme il craignait que le ministre de Russie, M. de Boutenieff, ne refusât sa participation, il le fit inviter d'une manière pressante, en son nom (se faisant fort, auprès de son souverain), par M. Itruve, chargé d'affaires de Russie auprès de l'Autriche, à se joindre à la démarche qu'il prescrivait à M. de Sturmer. Il l'obtint de sa complaisance. L'amiral Roussin, ambassadeur de France, qui, on ne sait pourquoi, était hostile à Méhémet-Ali, s'empressa de s'y associer. L'Angleterre la désirait ardemment; la Prusse suivit naturellement le mouvement imprimé, et une démarche collective, faite avec des éléments qui n'avaient aucune homogénéité et dans des vues contradictoires, empêcha, non seulement la signature d'un traité qui rétablissait la paix le même jour, mais encore fit naître la confusion dans les affaires d'Orient, confusion dont les conséquences auraient pu être si graves et si funestes.
Une circonstance qu'il est bon de remarquer, c'est que la politique suivie était si loin de convenir au cabinet de Saint-Pétersbourg, que la proposition d'intervenir, qui lui fut faite directement, éprouva son refus, tandis que M. de Boutenieff, par suite des influences dont j'ai rendu compte, suivait une marche absolument contraire; ce qui offrit le singulier spectacle de deux actes opposés exécutés en même temps par un gouvernement et son ministre.
À la question d'intervention des puissances se liait nécessairement sur-le-champ le moyen de l'exercer. Le prince de Metternich, voulant l'établir avec l'omnipotence dont il se croit investi, décida qu'en cas d'appel à Constantinople de l'escadre de l'armée russe les flottes anglaise et française s'y rendraient également. Il n'avait pas pensé à la manière dont les Russes envisagent les Dardanelles. Elles sont pour eux l'arche sainte; personne ne peut y toucher. Il n'avait pas compris que la question de leur clôture pour toutes les puissances de l'Europe est tellement grave pour eux, qu'une décision favorable et une reconnaissance de leur droit exclusif d'y commander ne seraient pas trop payés par les efforts et les sacrifices d'une longue guerre, puisque ce détroit couvre leurs immenses provinces de l'Asie et du midi de l'Europe, tandis que la faculté de s'en servir à leur gré et toutes les fois que des circonstances importantes leur présenteront de grands avantages ne peut leur être enlevée tant que la puissance chargée de les garder sera faible et sous leur dépendance; faculté qui leur donne des moyens offensifs au coeur de l'Europe.
Cette proposition, adressée à Saint-Pétersbourg, reçut l'accueil qu'un homme moins prévenu aurait pu prévoir. L'empereur Nicolas en eut un des accès de colère auxquels un souverain s'abandonne rarement. Jupiter ne faisait pas trembler l'Olympe plus violemment, Neptune n'agissait pas sur les flots avec plus de pouvoir que ne le fit l'empereur de Russie sur l'ambassadeur d'Autriche. Il déclara qu'il voyait dans cette conduite du prince de Metternich une véritable trahison, et que peu s'en fallait qu'il ne fît entrer immédiatement une armée en Gallicie!
Le comte de Fiquelmont, ambassadeur d'Autriche, comprit sur-le-champ les conséquences graves qui pourraient résulter d'une semblable impression, et il fit de longs rapports au prince de Metternich; mais, malgré leur étendue, les trouvant encore insuffisants, et après mûre réflexion, il se décida, prétextant un congé, à les porter lui-même à Vienne, où il arriva d'une manière tout à fait inopinée. Cette apparition subite et l'explication qu'il en donna glacèrent d'effroi le prince de Metternich. Fiquelmont lui dit que l'intervention avait paru utile en Russie avant la bataille, pour empêcher une collision; mais, depuis, la bataille de Nézib avait résolu la question, et les puissances n'avaient plus rien à faire. Telle était la manière de voir du gouvernement russe; mais que, à l'égard du mode à intervention, l'empereur Nicolas avait vu ses intérêts les plus chers lésés, et regardait comme une hostilité directe contre la Russie le projet qui avait été libellé et qu'on lui avait soumis. La sensation éprouvée par le prince de Metternich fut si douloureuse et si profonde, qu'il entra dans son lit le même jour et fit une maladie de vingt jours, où sa vie fut dans le plus grand danger.
J'étais à Carlsbad lorsqu'arriva la nouvelle de la bataille de Nézib. Je trouvai, en arrivant à Vienne, le prince de Metternich presque mourant. Des soins assidus et son bon tempérament parvinrent à le remettre. Je le vis dans sa convalescence, et il soutenait avec obstination l'utilité de l'intervention qu'il avait provoquée, et dont, au fond du coeur, il regrettait bien, je crois, d'avoir eu l'idée. Dès ce moment, il conçut sa politique comme appuyée sur la base unique de l'Angleterre. Il se trouvait compromis avec la Russie, et la France ne lui offrait guère de sécurité. L'Angleterre, au surplus, est l'amie naturelle de l'Autriche, parce qu'il n'y a ni intérêts opposés entre ces deux puissances, ni point de contact qui puissent les faire naître. Dès lors il devint le très-humble serviteur de Palmerston.
Le prince de Metternich partit pour le Johannisberg et laissa le comte de Fiquelmont à la tête du ministère des affaires étrangères, chargé des rapports avec les ambassadeurs, mais avec l'instruction de faire passer par le Johannisberg les courriers chargés des réponses qu'il croirait devoir faire aux notes qui seraient remises, afin que les réponses reçussent son approbation avant de paraître. Une note de la France proposait de reconnaître l'hérédité de l'Égypte dans la famille de Méhémet-Ali et la possession viagère des provinces d'Asie. Ce système si modéré, si sage et conforme à ce que le prince de Metternich avait trouvé juste d'accorder au pacha avant la victoire, aurait dû lui convenir aujourd'hui; car une bataille gagnée aussi complétement, suivie d'une conduite pleine de modération et de sagesse, ne pouvait pas faire descendre Méhémet-Ali aux yeux des puissances. Le comte de Fiquelmont, homme d'un esprit éclairé, d'une instruction étendue et d'un très-grand mérite, n'hésita pas à accepter des propositions aussi conformes à la justice et à la raison. Il expédia le courrier avec une réponse affirmative et une proposition conforme à l'Angleterre; mais sa marche fut arrêtée à Johannisberg. Le prince de Metternich désapprouva un système qu'il savait ne plus convenir à Palmerston, et il y fit substituer un projet de conférences qui devaient avoir lieu à Londres, et dont les effets étaient d'ajourner à un temps indéterminé la décision d'une affaire urgente sur laquelle le repos de l'Europe était fondé.
La conférence fut instituée, et les protocoles se succédèrent sans qu'on pût s'entendre; les courriers traversaient fréquemment l'Europe sans amener aucun résultat. La Russie, dès le principe, avait pris l'attitude la plus sage et la plus convenable: elle s'était abstenue de vouloir intervenir. Forte de sa position et des avantages qui résultent des conditions géographiques dans lesquelles elle est placée par rapport à la Turquie et à l'Europe, elle sait bien que, héritière principale et nécessaire de cet empire ottoman sur lequel elle exerce une influence irrésistible, elle dictera des lois à tous au moment de la chute. Mais elle entrevit dans les divergences d'opinion des cabinets anglais et français le moyen de rompre une alliance qui l'offusquait; et, dès ce moment, elle se décida, au prix de beaucoup de sacrifices, à donner à la conférence de Londres une nouvelle physionomie en se rapprochant de l'Angleterre, bien que celle-ci fût gouvernée par les whigs. Ainsi, l'antipathie de l'empereur Nicolas contre l'Angleterre, quoique forte et motivée, étant moins vive que celle qu'il portait à Louis-Philippe, il regarda comme une grande victoire de rompre une alliance qu'il avait prise en grande haine, et il trouva une jouissance indicible à séparer deux alliés que des intérêts opposés divisent et d'anciennes haines séparent depuis bien des siècles, mais que des circonstances passagères avaient rapprochés. Aucune complaisance envers l'Angleterre ne lui parut devoir l'arrêter pour y parvenir. Tel est le principe de la brusque séparation qu'a amenée le traité du 15 juillet. Mais, si ce traité s'explique de la part de l'Angleterre par son intérêt et sa jalousie contre la France, et de la part de la Russie par les passions personnelles de l'empereur Nicolas, rien ne l'excuse de la part de l'Autriche et de la Prusse, qui n'avaient ni intérêts ni passions qui pussent les entraîner.
Je reçus, au commencement de septembre 1839, une lettre de Boghos-Bey à laquelle je répondis sur-le-champ, et dès ce moment une correspondance régulière s'établit entre nous. On la trouvera tout entière à la suite de cet écrit. On sera sans doute curieux de la lire. Les lettres de Boghos-Bey sont bien faites. Elles font connaître Méhémet-Ali, et l'on trouvera, j'espère, que mes conseils étaient dictés par la raison et se trouvaient d'accord avec ses véritables intérêts.
Cette grande affaire d'Orient étant le point de contact d'intérêts si variés, si graves, et qui intéressaient la France d'une manière toute particulière, la connaissant peut-être plus qu'un autre, puisque je l'avais étudiée sur les lieux, je m'occupai de la rédaction d'un mémoire où je la traitai à fond et avec tous les développements qu'elle comporte. J'entretins de ce travail le prince de Metternich, dans l'idée que peut-être il me demanderait à le connaître; mais il n'en fit rien, et je devais m'y attendre, car il croit à sa prévoyance et à son infaillibilité. Il m'en avait déjà donné une preuve, il y a quelques, années, lorsqu'à mon retour d'Égypte et de Constantinople il ne me demanda pas les observations et les remarques que j'y avais faites, mais essaya de m'apprendre, non pas ce que j'avais dû y voir, mais même ce que j'y avais vu. Cette divergence d'opinions entre le prince de Metternich et moi modifia pendant quelque temps nos relations d'amitié et de confiance malgré leur ancienneté. Nos conversations intimes devinrent rares et gênées. Nous partions de points trop opposés pour pouvoir nous entendre.
Le comte de Fiquelmont m'exprima, lui, le désir de connaître ce travail. Je le lui lus, et il en fut frappé. Je crus de mon devoir de bon Français d'en faire remettre une copie au maréchal Soult, alors président du conseil, afin que le gouvernement eût des notions positives sur les éléments qui devaient servir de base à sa politique. Il m'en fit faire de grands remercîments. J'en donne ici la copie exacte.
DE LA CRISE DE L'ORIENT, ET DE LA POLITIQUE QU'ELLE SEMBLE EXIGER.
«J'ai établi ailleurs mes opinions sur les relations de la Russie et de la Turquie; sur la dépendance obligée de celle-ci envers la première, résultat des circonstances naturelles et de la force des choses. Je crois avoir fait voir, quant à l'autorité à exercer à Constantinople, la disproportion des moyens entre les puissances d'Occident et cet empire immense qui grandit sans cesse et s'est placé, par une politique habile, persévérante et patiente, en moins d'un siècle, à la première place dans la communauté européenne.
«La carte indique toujours une Turquie, et le sultan est encore compté au nombre des souverains; mais le moment n'est peut-être pas éloigné où tout disparaîtra à la fois. Comme cet événement, quelle qu'en soit l'époque, arrivera certainement un jour, il paraît convenable, pour traiter la question qui m'occupe, de supposer la catastrophe au moment de s'accomplir. En constatant ce qu'il faudra faire alors, il sera facile de conclure la conduite à tenir aujourd'hui; car elle ne doit pas être en opposition avec les besoins de l'avenir, mais, au contraire, préparer les moyens de les satisfaire.
«Mes récits d'autrefois, basés sur des faits, amenaient naturellement les conclusions que j'ai tirées. Des esprits prévenus ont cru voir, de ma part, un penchant décidé vers la Russie, et on m'accusait d'être Russe au moment même où je sonnais l'alarme. C'est que la multitude aime à se repaître d'illusions. Elle s'abandonne facilement aux écarts d'un orgueil fondé sur l'ignorance, et se nourrit volontiers de chimères. Mais l'homme sensé, en approfondissant les choses, va de bonne foi à la recherche de la vérité, et, quand il l'a découverte, il la proclame sans crainte et sans réserve. En reconnaissant d'avance un grand danger, on ne prend pas l'engagement d'en subir les conséquences; mais, en le signalant, on provoque les bons esprits à la recherche des moyens de le surmonter. Plus tôt ils sont éveillés, et plus promptement on arrive au but qu'on veut atteindre; car c'est le temps qui manque toujours aux hommes, et la prévoyance, si nécessaire à toutes choses, a pour effet et pour principal avantage d'augmenter celui dont ils disposent. Je répète ce que j'ai dit souvent et depuis longtemps: les moyens de la Russie sont immenses, mais je ne prétends pas que cette puissance soit irrésistible. Pour la combattre avec avantage et avec l'espérance de triompher, il faut seulement choisir un bon champ de bataille.
«Je suppose donc que le gouvernement croule à Constantinople, que le moment du partage de l'empire soit nécessairement arrivé, et que les événements qui en seront la conséquence se développent immédiatement. À coup sûr les Russes arriveront à l'instant même à Constantinople et aux Dardanelles, point où, depuis plusieurs années, ils considèrent leur frontière militaire comme placée de ce côté. Ils ne tiennent pas réunis à Sébastopol une escadre qui s'augmente sans cesse, une flotte de transport et deux divisions de quarante-huit bataillons prêts à être embarqués au premier ordre, sans avoir la résolution bien arrêtée de s'en servir. La prise de possession aura lieu. Il ne nous convient pas cependant, dans le début, de combattre sur le terrain, je crois l'avoir démontré ailleurs; car tout y serait à notre désavantage. Mais, si l'occupation de Constantinople est facile aux Russes, la possession définitive ne leur en est pas assurée, et ils ne peuvent y rester avec sécurité qu'en possédant une large base qui assure leurs communications par terre, et des points d'appui qui la protègent. S'il en est ainsi, eu égard à la seule ville de Constantinople, à plus forte raison encore quand il est question de couvrir les Dardanelles. Ce n'est pas un point isolé qu'il faut aux Russes, mais une position telle qu'aucune partie des défilés maritimes ne puisse être compromise et occupée par les troupes des puissances de l'Occident, car un seul point suffit à celles-ci pour fermer le passage, et c'est la liberté entière du passage qu'il faut aux Russes et qui est l'objet de leur ambition.
«Les Russes, pour la posséder avec sûreté, ont besoin d'occuper les trois provinces du Bas-Danube, et de s'y établir, de tenir en force Silistrie; et, en même temps, il leur est utile de n'être point inquiétés du coté de l'Asie Mineure et d'y rester maîtres de leurs mouvements. Ces conditions remplies, toutes les puissances de l'Occident ne peuvent rien contre eux. Mais, si au contraire l'Autriche occupe la Valachie, la Moldavie et la Bulgarie; si elle fait de Silistrie une bonne et forte place; si elle forme un camp retranché permanent sur le versant des Karpathes, du côté de la Bukowine, en vue du Pruth, et porte la masse de ses forces de ce côté, elle peut menacer la Russie dans la possession de Constantinople, la combattre avec de grands avantages et lui faire la loi. Ce sont donc les trois provinces qui, à mes yeux, sont la clef de l'Orient; et sans doute, le moment arrivé, il serait dans les intérêts bien entendus de l'Europe de tout sacrifier pour en assurer la possession définitive à l'Autriche, tandis que l'Angleterre et la France s'empareraient des îles de l'Archipel et entretiendraient à Lemnos et à Ténédos une station permanente qui tiendrait en observation les escadres russes. Enfin j'ajouterai, sur l'importance des trois provinces du bas Danube, que la sécurité de l'Europe me paraîtrait moins compromise par la possession de Constantinople par les Russes, les Autrichiens étant établis aux bouches du Danube, que si, Constantinople occupé par des forces anglaises et françaises, les Russes étaient maîtres et fortifiés dans les principautés; car, dans le premier cas, il nous serait toujours facile de chasser les Russes de Constantinople, tandis que, dans le second, ceux-ci auraient toujours le moyen de nous faire quitter cette ville et de nous y remplacer.
«Sans doute ces vues n'ont pas échappé au gouvernement russe. La preuve s'en trouve dans la constante jalousie qu'il a montrée pour la Moldavie et la Valachie, et dans la protection officielle dont il s'est investi à leur égard. Nul doute aussi que, l'Europe voulant l'en déposséder, il ne se décidât plutôt à faire la guerre que d'y renoncer. Mais la question est si grave, et d'une importance si capitale pour le repos et l'indépendance de l'Europe, les circonstances naturelles sont si favorables à l'Autriche pour opérer de ce côté, car tout y est pour elle: bases d'opérations larges et inexpugnables, flancs couverts par les rivières, direction des fleuves qui coulent dans le sens de la ligne d'opération, tandis que tout est contraire pour les adversaires; tout, dis-je, lui est si avantageux, que la guerre, dans ce cas, ne doit point effrayer, et dans mon opinion la France et l'Angleterre devraient, s'il le fallait, sacrifier jusqu'à leur dernier écu et leur dernier soldat, plutôt que de consentir que les trois provinces des bouches du Danube appartinssent à d'autres qu'à l'Autriche, ou à un souverain particulier sous la protection de l'Autriche, avec droit et devoir de la part de celle-ci de tenir garnison à Silistrie et dans les autres forteresses.
«Dans des circonstances semblables et sous les auspices d'une alliance intime entre la France, l'Autriche et l'Angleterre, une guerre éclate; le roi de Prusse, cédant aux conseils de la prudence, dans les intérêts de l'avenir et aux sentiments énergiques dont son peuple et son armée sont animés contre les Russes, se joindra probablement à un système qui aurait pour objet d'abaisser une puissance si menaçante pour lui. Alors il porte son armée principale sur la Vistule, et marche sur Varsovie, tandis que l'Autriche rassemble cent cinquante mille hommes sur le bas Danube et porte quatre-vingt mille hommes sur Constantinople et les Dardanelles. Pendant ce temps les escadres de France et d'Angleterre stationnent devant les Dardanelles et tiennent en échec les escadres russes, ou même entrent dans la mer de Marmara, sous la protection du corps autrichien qui, maître de la Chersonèse, assurerait la liberté de leur passage. Si, en même temps, une armée égyptienne en bon état, établie en Syrie, soutenue par un corps auxiliaire de trente mille Français, débouche sur l'Euphrate, et, arrivée aux sources de ce fleuve, se porte sur l'Araxe, tandis que les Persans, excités à venger leurs injures et à réparer leurs pertes, prennent les armes et entrent en campagne, les Russes, malgré leurs forces immenses et leurs moyens si redoutables, ne peuvent résister au concours de tant d'attaques simultanées, et peut-être en deux campagnes seraient-ils rejetés en Asie au delà du Caucase, sur le Kouban et le Tereck, et en Europe sur le Dniester et sur le Niémen. Alors, d'un côté, les Circassiens, cette plaie que vingt-cinq ans d'efforts au milieu de la paix n'ont pu cicatriser, secourus et délivrés, se raniment, tandis qu'en Europe les Polonais se réveillent. Le royaume de Grèce reçoit la plus grande extension possible. Les Autrichiens, après s'être solidement établis sur le bas Danube et avoir créé une barrière infranchissable, s'emparent de la Roumélie et de Constantinople. De pareils résultats font disparaître la Russie comme puissance prépondérante, et des siècles s'écoulent avant qu'elle puisse revenir à ce point où elle est aujourd'hui.
«Dès ce moment toutes les questions relatives aux détroits sont faciles à résoudre. Les villes de Constantinople et de Smyrne pourraient devenir des villes libres se gouvernant par leurs propres lois. L'Asie Mineure, abandonnée à elle-même, verrait s'élever par la force des choses un grand nombre de petites souverainetés. Les côtes intérieures, mises sous la sauvegarde du droit public de l'Europe, deviendraient accessibles à tout le monde. Le passage des détroits serait ouvert à tout le monde aussi, et les escadres de toutes les nations iraient, suivant leur volonté, librement naviguer sur la mer Noire et la Méditerranée, ou bien on renoncerait, pour les escadres anglaises et françaises, au droit de naviguer dans la mer Noire en refusant aux escadres russes celui d'entrer dans la Méditerranée, et chacun resterait dans les eaux qui semblent plus particulièrement lui appartenir. La Russie jouirait d'une libre navigation pour son commerce, et l'Europe aurait des garanties contre son ambition et ses agressions.
«On voit dans l'hypothèse ci-dessus quel appui trouverait l'alliance de l'Occident dans l'armée égyptienne, et la puissante diversion qui en résulterait. Si donc elle doit être utile alors, il paraît sage de se bien garder de porter atteinte à la puissance qui l'a créée, et, loin de menacer son existence, il faut tout mettre en oeuvre pour la consolider et assurer son avenir.
«Tout le monde veut de bonne foi la conservation de l'empire ottoman, mais chacun l'entend à sa manière. La Russie le veut tel qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire faible et dépendant. Les autres puissances le voudraient le plus fort possible, et cependant ce sont elles qui semblent s'opposer à une espèce de restauration. Dans leur conduite, elles paraissent prendre l'ombre pour le corps. On comprendrait le système suivi si la Russie le soutenait, mais c'est l'Angleterre qui l'a adopté et le met en avant. En un mot, l'empire ottoman se compose de deux parties: l'une est morte, l'autre a un peu de vitalité, et c'est celle-ci qu'on veut détruire pour ressusciter l'autre! En vérité ne semble-t-il pas voir un médecin qui, pour rendre le mouvement à un membre paralysé, ordonnerait d'amputer celui qui remplit bien ses fonctions?
«L'intervention des puissances de l'Europe avant que la guerre éclatât était une haute pensée, un acte de politique habile. Empêcher les Ottomans de s'entre-détruire, conserver les créations nouvelles et assurer leur avenir, rétablir la paix et amener une réconciliation entre les individus d'une même famille, cette belle conception devait porter des fruits; mais, après la bataille, arriver pour mettre en question ce qui était décidé, et empêcher une révolution morale de s'accomplir, ne pouvait donner aucun résultat conforme aux espérances conçues, et peut-être devait amener la confusion. Sans cette intervention, les deux branches de la famille ottomane étaient réunies. Le vice-roi, satisfait et content, n'avait plus rien à prétendre et voyait l'avenir de sa famille assuré. Le départ de Khosrew laissant aux Musulmans la liberté d'exprimer leurs voeux, un mouvement d'opinion appelait la personne de Méhémet-Ali à Constantinople. Il s'y rendait et se trouvait probablement gouverner l'empire ottoman comme grand vizir. Soutenu par la réputation de son habileté, par les forces positives et matérielles dont il dispose, il rétablissait une espèce d'empire, sinon bien redoutable, au moins ayant quelque consistance et possédant les moyens d'ordre.
«Une vérité doit toujours être présente à l'esprit: il n'y a d'autre point d'appui possible dans ce pays, pour arriver à quelque chose de satisfaisant, qu'en le prenant en Égypte. Je ne me dissimule pas l'objection des dangers que ferait courir au sultan l'ambition du vice-roi, devenu grand vizir; mais, sans nier la validité de l'argument, je répondrai que, sans doute, ce n'est pas dans l'intérêt unique du sultan que les puissances veulent le secourir, c'est dans le but d'opposer une barrière aux Russes; et qu'importe aux dépens de qui elle s'élève? Et est-il possible d'hésiter entre le choix du moyen qui doit certainement la créer, et celui qui en offrira à peine la plus faible image. Je sais que, plus d'une fois, dans l'histoire, on a vu des ambitieux, après avoir régné sous le nom des derniers rejetons d'une race abâtardie, s'emparer de la couronne pour leur propre compte; mais d'abord un certain nombre d'années est nécessaire pour préparer les esprits et rendre possible cette usurpation, et Méhémet-Ali est bien vieux; et puis, quand cela arriverait, Méhémet ne ferait que recommencer ce qui s'est fait, non-seulement fréquemment en Asie, mais en Europe, et même en France à deux reprises dans le moyen âge: sous la première race quand l'avilissement du souverain amena le sang glorieux de Charles-Martel à remplacer sur le trône le sang dégénéré de Clovis, et qui se renouvela quand le fils de Hugues le Grand s'empara de la couronne au préjudice des héritiers du faible Louis V.
«Un des inconvénients de l'intervention est de se présenter sans ensemble ni harmonie entre les puissances, et sans moyens de répression. Aucune d'elles, excepté la Russie, ne peut exercer une action redoutable pour Méhémet-Ali. Trois d'entre elles seules sont en contact avec lui: la France et l'Angleterre par leurs vaisseaux, et la Russie, quoique éloignée par ses armées, mais au moyen d'une marche longue, pénible, après avoir surmonté de grandes difficultés de diverse nature, et en employant un temps considérable avant d'entrer en action et de joindre Ibrahim-Pacha en Syrie. Les illusions de l'Angleterre seraient grandes et ses passions la rendraient bien aveugle si elle préférait voir plutôt les Russes occuper la Syrie que les Égyptiens.
«Si donc une réflexion sage fait répugner à employer le secours d'un auxiliaire aussi dangereux, que reste-t-il pour attaquer Méhémet-Ali? Des vaisseaux? mais ce moyen est stérile, et, excepté un blocus, dont l'effet se réduirait à gêner les opérations administratives du vice-roi, il ne peut lui faire aucun mal. Il ne faut d'ailleurs pas juger les effets de la pénurie d'argent comme on le ferait pour l'Europe. J'ai vu l'armée égyptienne avec quatorze mois d'arriéré de solde, et personne ne se plaignait. On sait se passer d'argent en Égypte, et les moyens de nourriture, étant surabondants, peuvent pendant longtemps suffire à tout. Mais, quant à une action directe des vaisseaux sur l'escadre renfermée dans le port, on se demande à quel point d'ignorance et d'orgueil sont arrivés les ministres anglais, quand ils ont cru pouvoir ordonner à l'amiral Stafford d'aller arracher la flotte du capitan-pacha du port d'Alexandrie. Précisément les circonstances fâcheuses de ce port le mettent à l'abri de toute insulte. Les difficultés d'y entrer et d'en sortir sont telles, que l'art et une liberté absolue dans les mouvements dirigés par les meilleurs pilotes peuvent seuls faire surmonter le péril auquel l'on s'expose. C'est un coffre-fort qu'on ne peut ouvrir sans en avoir la clef, et, si lord Palmerston a donné l'ordre que les journaux ont rapporté, semblable à ces despotes de l'antiquité dont l'histoire a consacré les aberrations, il a cru que sa volonté suffirait pour maîtriser les forces de la nature. Toutes les escadres du monde ne peuvent rien contre le vice-roi. Je ne parle pas d'un bombardement maritime, moyen inefficace dont j'ai reconnu moi-même l'impuissance dans le même lieu. Il y a plus de quarante ans, deux mille bombes jetées sur Alexandrie, au commencement de 1799, quand j'y commandais, ne produisirent aucun dommage.
«Des troupes de terre sont seules redoutables pour Méhémet-Ali. Une armée de débarquement pourrait sans doute être à craindre, mais d'abord il la faut considérable. Sans cela aucune chance de succès, et certes une expédition de cette importance, conduite à cette distance, est un peu chère pour satisfaire un caprice de ministre; car ici l'intérêt bien entendu de l'Angleterre est tout à fait opposé à la marche suivie. Et puis cette escadre, où arriverait-elle? et où débarquerait l'armée? En Syrie?--Mais il n'y a pas un port, pas une bonne rade sur cette côte inhospitalière.
«On parle d'attaquer Saint-Jean-d'Acre; mais on ignore donc son peu d'importance et le peu d'utilité dont serait sa possession. Cette place peut servir aux Égyptiens pour y conserver des magasins, pour être le centre d'un grand camp retranché que l'armée pourrait venir occuper en cas de soulèvement du pays. Mais, environnée de bas-fonds, elle n'a aucune importance maritime, et un mauvais mouillage, un mauvais point de débarquement, sont seuls à six lieues, au pied du mont Carmel.