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Mémoires de Marmontel (Volume 1 of 3)

LIVRE IV (continued 2)

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«J'en suis bien aise, dis-je tout bas en le voyant partir.—De quoi, me demanda Voltaire avec humeur, de quoi donc êtes-vous bien aise?—De ce que la famille de cet honnête homme n'est plus à plaindre. Voilà bientôt ses fils placés, ses filles mariées; et lui, en attendant, il a vendu son couteau de chasse ce qu'il vouloit, et vous l'avez payé malgré toute votre éloquence.—Et voilà de quoi tu es bien aise, têtu de Limosin!—Oh! oui, j'en suis content. S'il vous avoit cédé, je crois que je l'aurois battu.—Savez-vous, me dit-il en riant dans sa barbe, après un moment de silence, que, si Molière avoit été témoin d'une pareille scène, il en auroit fait son profit?—Vraiment, lui dis-je, c'eût été le pendant de celle de M. Dimanche.» C'étoit ainsi qu'avec moi sa colère, ou plutôt son impatience, se terminoit toujours en douceur et en amitié.

Comme à l'égard du roi de Prusse j'étois dans son secret, et que je croyois être aussi dans le secret du roi de Prusse sur le peu de sincérité des caresses qu'il lui faisoit, j'avois quelque pressentiment du mécontentement qu'ils auroient l'un de l'autre en se voyant de près. Une âme aussi impérieuse et un esprit aussi ardent ne pouvoient guère être compatibles, et j'avois l'espérance de voir bientôt Voltaire revenir plus mécontent de l'Allemagne qu'il ne l'étoit de son pays; mais le nouveau dégoût qu'il éprouva en allant prendre congé du roi, et la colère qu'il en témoigna, ne me laissèrent plus cette illusion consolante. En sa qualité de gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, il crut pouvoir oser lui demander ses ordres auprès du roi de Prusse; mais le roi, pour réponse, lui tourna le dos brusquement; et lui, dans son dépit, dès qu'il fut sorti du royaume, lui renvoya son brevet d'historiographe de France, et accepta sans son agrément la croix de l'ordre du Mérite, dont le roi de Prusse le décora, pour l'en dépouiller peu de temps après.

L'exemple de tant d'amertume et de tribulations répandues dans la vie de ce grand homme ne fit que me rendre plus redoutable la carrière des lettres où j'étois engagé, et plus doux le repos obscur dont j'allois jouir à Versailles.

Ici finissent, grâce au Ciel, les égaremens de ma jeunesse; ici commence pour moi le cours d'une vie moins dissipée, plus sage, plus égale, et surtout moins en butte aux orages des passions; ici enfin mon caractère, trop longtemps mobile et divers, va prendre un peu de consistance; et, sur une base solide, ma raison pourra travailler en silence à régler mes moeurs.

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