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Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II

ADDITIONS ET ÉCLAIRCISSEMENS. (continued 2)

Reading edition

(Février 1537). «Le roi de France est persuadé que chez nous autres luthériens, il n'y a plus ni mariage, ni autorité, ni église, ni rien de tout ce qu'on regarde comme sacré. Son envoyé, le docteur Gervais, nous l'a assuré positivement. Mais d'où vient cela? certainement de ce qu'on ne laisse pénétrer en ce pays, non plus qu'en Italie, aucun écrit des nôtres, et que le scélérat de Mayence, ainsi que ses pareils, y envoient toutes les calomnies qui se débitent contre nous.»

«Nous avons ici un Français, François Lambert, qui était il y a deux ans prédicateur apostolique, comme on les appelle parmi les mineurs, et qui vient de prendre pour femme une des nôtres: il espère mieux vivre dans le voisinage de la France (à Strasbourg)... Il gagnera sa vie à traduire en français mes ouvrages allemands.» (4 décembre 1523.)

«Les rois de France et d'Angleterre sont luthériens pour prendre, point pour donner. Ils ne cherchent point l'intérêt de Dieu, mais le leur.

»Sept universités ont approuvé le divorce du roi d'Angleterre; mais nous autres de Wittemberg et ceux de Louvain, nous avons soutenu le contraire, eu égard aux circonstances particulières, à la longue cohabitation, à l'existence d'une fille, etc.[r196]

»Quelques-uns qui avaient reçu des écrits d'Angleterre annoncèrent comment le roi s'était séparé de l'Évangile[r197]. Je suis charmé, dit Luther, que nous soyons quitte de ce blasphémateur. J'ai seulement regret de voir que Mélanchton ait adressé ses plus belles préfaces aux plus méchantes gens.

»Le duc George de Saxe disait qu'il ne forcerait personne à communier sous une espèce, mais que ceux qui voulaient le faire autrement, devaient sortir du pays[r198].

»Lorsque le duc George déclara au duc Henri de Saxe, son frère, qu'il ne lui laisserait ses états qu'à condition d'abandonner l'Évangile, il répondit: «Par la vierge Marie (c'était le mot ordinaire de sa Grâce), avant que je consente à renier mon Christ, j'irai avec ma Catherine, un petit bâton à la main, mendier par le pays[r199].» Je voudrais que l'Empereur fît pape le duc George; les évêques supporteraient sa réforme encore moins que la mienne. Il réduirait l'évêque de Mayence à quatorze chevaux, etc.

»Le duc George a sucé le sang bohémien avec le lait de sa mère, fille du roi de Bohême, Casimir[r200]. Il aurait fini par s'arranger avec l'électeur Frédéric pour frapper les évêques, les abbés, etc. Il est de sa nature ennemi du clergé. Mais les lettres et les flatteries de l'Empereur, du pape, des rois d'Angleterre et de France, l'ont tellement enflé, que, etc...

»Lorsque le duc George voyait son fils Jean à l'agonie, il le consolait en lui rappelant l'article de la justification par la foi en Christ, et l'exhortait à ne regarder que le Sauveur, sans se reposer sur ses œuvres ni sur l'invocation des saints[r201]. Alors, l'épouse du duc Jean, sœur du landgrave Philippe de Hesse, dit au duc George: «Cher seigneur et père, pourquoi ne laisse-t-on pas prêcher publiquement cette doctrine dans le pays?»—«Ma chère fille, répondit-il, on la doit enseigner seulement aux mourans, mais point aux gens en santé.» (1537.)—Ce duc Jean avait été obligé par son père de jurer une haine éternelle à la doctrine luthérienne, et il l'avait fait connaître au docteur Luther par le vieux peintre Lucas Cranach.»

Leipsig était la capitale et la résidence du duc George. Aussi les protestans, surveillés de près par le duc, n'y pouvaient faire de nombreux prosélytes, et Luther en marque souvent son dépit par sa colère contre cette ville.

«Je hais, dit-il, ceux de Leipsig comme je ne hais rien sous le soleil, tant il y a là d'orgueil, d'arrogance, de rapacité et d'usure. (15 mai 1540.)

»Je hais cette Sodome (Leipsig), sentine des usures et de tous les maux. Je n'y entrerais qu'autant qu'il le faut pour arracher Loth.» (26 octobre 1539.)

»L'électorat de Saxe est pauvre et rapporte peu. Si l'Électeur n'avait pas la Misnie, il ne pourrait entretenir quarante chevaux; mais il a des tributs de princes et seigneurs, des droits de sauf-conduit, des douanes, des rentes, etc... Sa Grâce électorale a cédé, pour de l'argent, les régales, entre autres le droit de grâce.

»L'électeur Frédéric était économe[r202]. Il savait bien remplir ses caves et ses greniers de grains et d'autres denrées. On compte neuf châteaux qu'il a fait bâtir, et cependant il lui restait toujours assez d'argent; c'est qu'il suivait le bon conseil que son fou lui avait donné. Un jour, qu'il se plaignait de manquer d'argent, le fou lui dit: Fais-toi percepteur. Il exigeait des comptes sévères de ses serviteurs. Quand il venait dans un de ses châteaux, il mangeait, buvait, se faisait donner du fourrage comme un hôte ordinaire, et payait tout comptant. Par là il ôtait à ses gens l'occasion de s'excuser, en disant: On a tant consommé de choses, quand le prince est venu!

»L'électeur Frédéric-le-Sage disait à Worms, en 1521: «Je ne trouve point d'église romaine dans ma croyance; mais une commune église chrétienne, je l'y trouve.»

«Ce même prince avait, dit Mélanchton, près de Wittemberg un cerf apprivoisé, qui, pendant bien des années, allait, au mois de septembre, dans la forêt voisine, et revenait exactement en octobre. Lorsque l'Électeur fut mort, le cerf partit et l'on ne le revit plus.

»En 1525, l'électeur Jean de Saxe me demanda s'il devait accorder aux paysans leurs douze articles[r203]. Je le détournai entièrement d'en approuver un seul.

»Le duc Jean disait en 1525, en apprenant la révolte des paysans: «Si le Seigneur veut que je reste prince, que sa volonté soit faite, mais je puis aussi être un autre homme.»

Luther blâme la patience de ce prince, qui avait appris des moines, ses confesseurs, à supporter la désobéissance de ses gens.

Il disait à Luther: «Mon fils, le duc Ernest, m'a écrit une lettre latine pour me demander à courir un cerf. Je veux qu'il étudie; il sera toujours à même d'apprendre à laisser pendre deux jambes sur un cheval.»

«Le même prince avait toujours pour sa garde six nobles jeunes garçons, qui restaient dans sa chambre et qui lui lisaient la Bible six heures par jour. Sa Grâce électorale s'endormait quelquefois, mais il n'en citait pas moins à son réveil quelques belles paroles qu'il avait remarquées et retenues.—Pendant la prédication il tenait près de lui des écrivains, et lui-même de sa propre main recueillait les paroles de la bouche du prédicateur.

»Lorsque Ferdinand fut élu roi des Romains à Cologne, le jeune duc Jean-Frédéric y fut envoyé pour protester de la part de son seigneur et père. Dès qu'il eut exécuté ses ordres, il repartit au grand galop, et comme il avait à peine passé la porte, on envoya des gens pour courir après lui et le prendre. (1531.)

»On dit que l'Empereur a fait entendre, après avoir lu notre Confession et apologie, qu'il voulait que l'on enseignât et que l'on prêchât dans le même sens par tout le monde[r204]. Le duc George aurait dit aussi qu'il savait très bien qu'il y avait beaucoup d'abus à réformer dans l'Église, mais qu'il ne voulait pas de cette réforme, quand elle venait d'un moine défroqué.

»La dernière fois que l'électeur Jean alla à la chasse, tout le gibier lui échappait. Les bêtes ne voulaient plus le reconnaître pour maître, c'était un présage de sa mort. (1532.)

»Le duc Jean-Frédéric, qui a été si bien pillé et dépouillé par ceux de la noblesse, a appris à ses dépens à les connaître.

»L'électeur Jean-Frédéric est naturellement colère, mais il sait à merveille dompter son courroux.—Il aime à bâtir et à boire; il est vrai qu'un si grand corps doit tenir plus qu'un petit.—Il donne par an mille florins pour l'université; pour le pasteur, deux cents, avec soixante boisseaux de froment; de plus soixante florins à cause des leçons publiques.» Il envoya une fois cinq cents florins à Luther sur les fonds d'une abbaye pour marier quelque pauvre religieuse.

»Quoique le docteur Jonas l'y engageât, Luther refusa de demander à l'Électeur une nouvelle visitation des églises[r205]. «Il a soixante-dix conseillers qui crient à le rendre sourd. Ils lui disent: Quel bon conseil peut donner le scribe? contentons-nous de prier Dieu qu'il dirige le cœur du prince.»

Du landgrave Philippe de Hesse.—«Le Landgrave est un pieux, intelligent et joyeux seigneur; il maintient une bonne paix dans sa terre, qui n'est que pierres et forêts; de sorte que les gens y peuvent voyager et commercer sans crainte... Le Landgrave est un guerrier, un Arminius, petit de sa personne, mais, etc. Il consulte et suit aisément les bons conseils; la résolution une fois prise, il exécute promptement.—L'Empereur lui a offert, pour lui faire quitter l'Évangile, la possession paisible du comté de Katzenellenbogen, et le duc George l'aurait fait à ce prix son héritier... Il a une tête hessoise; il ne peut se reposer, il faut qu'il ait quelque chose à faire... C'était une grande audace de vouloir, en 1528, envahir les possessions des évêques; et ç'a été un acte plus grand d'avoir rétabli le duc de Wurtemberg et chassé le roi Ferdinand de ce pays. Moi et Mélanchton, nous fûmes appelés à cette occasion à Weimar, et nous employâmes toute notre rhétorique à empêcher sa Grâce de rompre la paix de l'Empire... Il en devint tout rouge et s'emporta. Cependant c'est une âme tout-à-fait loyale.

»Dans le colloque de Marbourg, en 1529, sa Grâce vint avec un petit habit, de sorte que personne ne l'aurait reconnu pour le Landgrave; et cependant, il était occupé de grandes pensées. Il consulta Mélanchton, et lui dit: «Cher maître Philippe, dois-je souffrir que l'évêque de Mayence me chasse par violence mes prédicateurs évangéliques?» Philippe répondit: «Si la juridiction du lieu appartient à l'évêque de Mayence, votre Grâce ne peut l'empêcher.» Permis à vous de conseiller, répondit le Landgrave, mais je n'agirai pas moins.»

»A la diète d'Augsbourg, en 1530, le landgrave dit publiquement aux évêques: «Faites la paix, nous vous le demandons. Si vous ne la faites point et qu'il me faille descendre de mes montagnes, j'en saisirai au moins un ou deux.»

»Dieu a jeté le Landgrave au milieu de l'Empire. Il a autour de lui quatre électeurs et le duc de Brunswick; et il les fait tous trembler. C'est que le commun peuple lui est attaché. Avant de rétablir le duc de Wurtemberg, il était allé en France, et le roi de France lui avait prêté beaucoup d'argent pour la guerre.

»Si le Landgrave s'enflamme une fois...! C'est ce qui nous est arrivé, à moi et à maître Philippe, lorsque nous le détournions humblement et faiblement de la guerre; «Qu'arrivera-t-il si je souffre vos conseils et si je n'agis point?»—C'est un miracle de Dieu. Le Landgrave est un prince peu puissant, cependant on le redoute; c'est un héros. Il a renvoyé les évêques au chœur... Les Saxons et ceux de la Hesse, lorsqu'ils sont en selle, sont de vrais cavaliers. Les cavaliers des hautes terres (du midi de l'Allemagne) ne sont que des danseurs. Dieu nous conserve le Landgrave..... Dieu nous préserve de la guerre! les gens de guerre sont des diables incarnés. Je ne parle pas seulement des Espagnols, mais aussi des Allemands.

»Après la diète de Francfort, en 1539, environ neuf mille soldats d'élite furent rassemblés autour de Brême et de Lunebourg pour être employés contre les états protestans[r206]. Mais l'électeur de Saxe et le landgrave de Hesse leur firent parler par le chevalier Bernard de Mila, leur donnèrent de l'argent comptant et les attirèrent à eux. Ensuite mourut subitement le duc George, etc.»

«Le landgrave de Hesse et de Thuringe, Louis-le-Fameux, était un seigneur dur et colérique. Il était tenu prisonnier par l'évêque de Hall, il sauta par une fenêtre du haut du château et du rocher dans la Sals, nagea, s'aida d'un tronc d'arbre et échappa. Il sévissait toujours cruellement contre ses sujets. Sa femme s'avisa de lui servir de la viande un vendredi saint, et comme il n'en voulait pas manger; elle lui dit: «Cher seigneur, vous craignez ce péché, lorsque vous en faites tous les jours de plus grands et de plus horribles.» Mais elle fut obligée de s'enfuir et de quitter ses enfans. Au moment de son départ, à minuit, elle baisa son enfant qui était encore au berceau, le bénit, et, dans un transport d'amour maternel, elle le mordit à la joue[8]. Accompagnée d'une jeune fille, elle descendit par une corde du château de Wartbourg, tout le long du précipice. Son maître-d'hôtel l'attendait avec un chariot, et la conduisit secrètement à Francfort-sur-le-Mein.—Quand ce landgrave mourut, on l'affubla d'un habit de moine, ce qui faisait beaucoup rire tous ses chevaliers.

«En Italie, les hôpitaux sont bien pourvus, bien bâtis[r207]. On y donne une bonne nourriture; il y a des serviteurs attentifs et de savans médecins. Les lits et les habits sont très propres; l'intérieur des bâtimens orné de belles peintures. Aussitôt qu'un malade y est amené, on lui ôte ses habits en présence d'un notaire qui en dresse une note et une description exacte pour qu'ils lui soient bien gardés. On le revêt d'un sarreau blanc, on le met dans un lit bien fait et dans des draps blancs; on ne tarde pas à lui amener deux médecins, et les serviteurs viennent lui apporter à manger et à boire dans des verres bien propres, qu'ils touchent du bout du doigt. Il vient aussi des dames et matrones honorables qui se voilent pendant quelques jours pour servir les pauvres, de sorte qu'on ne sait point qui elles sont, et elles retournent ensuite chez elles.—J'ai vu aussi à Florence que les hôpitaux étaient servis avec tous ces soins; de même les maisons des enfans-trouvés, où les petits enfans sont nourris au mieux, élevés, enseignés et instruits. Ils les ornent tous d'un costume uniforme, et en prennent le plus grand soin.

»Je ne manque point de drap, mais je ne puis me décider à me faire faire des culottes[r208]. Les miennes ont été raccommodées quatre fois, et le seront encore. Les tailleurs ne font rien de bon et prennent trop cher. Cela va bien mieux en Italie; les tailleurs ont une corporation particulière qui ne fait que des culottes.

»En Espagne, pour les couches de l'impératrice, trente hommes se sont fouettés jusqu'au sang, afin de lui obtenir un heureux enfantement, deux même en sont morts, et cependant la mère ni le fœtus n'ont pu être délivrés. Qu'a-t-on fait de plus chez les païens? (14 août 1539.)

»En Italie et en France, les curés sont généralement des ânes[r209]. Si on leur demande: Quot sunt sacramenta? ils répondent: Tres.—Quæ? Réponse: Le goupillon, l'encensoir et la croix.

»En France, il y a eu tant de superstition, que les serfs et serviteurs voulaient pour la plupart se faire moines[r210]. Il fallut que le roi défendît la moinerie. La France est abîmée dans la superstition. Les Italiens de même sont ou superstitieux ou épicuriens. C'est un propos commun en Italie, quand ils vont à l'église de dire: Allons au préjugé populaire.

»Lorsque je vis Rome, je tombai à genoux, levai les mains au ciel et dis[r211]: Salut, sainte Rome, sanctifiée par les saints martyrs et par leur sang qui y a été versé...; mais elle est maintenant déchirée, und der teufel hat den papst, seinen dreck, darauss geschissen.—Cent ans avant Jésus-Christ, Rome avait quatre millions de citoyens; peu après, neuf millions; certes, cela devait faire un peuple, si toutefois la chose est vraie.—A Venise, trois cent mille feux; à Erfurt, dix-huit mille murs à feu (murs mitoyens); à Nuremberg, à peine la moitié.—Rome n'est plus qu'une charogne et un tas de cendres..... Les maisons sont aujourd'hui où étaient les toits de l'ancienne Rome; telle est l'épaisseur des décombres, qu'il y en a la hauteur de deux lances de landsknecht[9]. Rien n'y est à louer que le consistoire et la cour de Rote, où les affaires sont instruites et jugées avec beaucoup de justice.

Le docteur Staupitz avait entendu dire à Rome, en 1511, que d'après une vieille prophétie, un ermite s'élèverait sous le pape Léon X, et attaquerait la papauté; or, les augustins s'appellent aussi ermites.

»Je ne voudrais pas, pour cent mille florins, ne pas avoir vu Rome; je me serais toujours inquiété si je ne faisais pas injustice au pape.»—Il répète trois fois ces paroles.

«Il y avait en Italie un ordre particulier, qui s'appelait les Frères de l'ignorance[r212]. Ils devaient jurer de ne rien savoir et de ne vouloir rien apprendre. Tous les moines méritent le même nom.»

Un soir, à la table de Luther, il se trouvait un vieux prêtre qui racontait beaucoup de choses de Rome[r213]. Il y était allé quatre fois et y avait officié pendant deux ans. Quand on lui demanda pourquoi il y était allé si souvent, il répondit: «La première fois j'y cherchais un filou, la seconde je le trouvais, la troisième je l'emportais avec moi, et la quatrième je l'y rapportais et le plaçais derrière l'autel de Saint-Pierre.»

«Christoff Gross, qui avait été long-temps à Rome, trabant du pape, parla beaucoup des pays par où l'on va vers la Terre-Sainte, de l'Aragon et de la Biscaye[r214]. Ils ont pour signe du baptême une petite cicatrice au nez, juste sous les yeux.»

«Les Écossais sont la nation la plus fière; beaucoup se sont réfugiés en Allemagne, à Erfurth et à Wurtzbourg; ils n'admettent personne comme moine dans leurs couvens. Les Écossais sont méprisés des autres nations, comme les Samaritains par les Juifs.»

«Les Anglais ont été chassés de France après leur défaite à Montlhéri, entre Paris et Orléans[10].—Ils ne laissent personne à Calais, à moins qu'il ne parle anglais dans tant d'heures.»

«La peste règne toujours en Angleterre[r215].—L'Angleterre est un morceau de l'Allemagne.—Les langues danoise et anglaise sont du saxon, c'est-à-dire du véritable allemand, tandis que la langue de l'Allemagne supérieure n'est point la vraie langue allemande.—La Souabe et la Bavière sont hospitalières; au contraire la Saxe.—Luther préfère le dialecte de la Hesse à tous les autres de l'Allemagne, parce que les Hessois accentuent les mots comme s'ils chantaient.»

Diversité des langues.—«Supériorité de l'allemande: elle fait sentir que les Allemands sont gens plus simples et plus vrais. Au contraire, c'est un proverbe: les Français écrivent autrement qu'ils ne parlent, et parlent autrement qu'ils ne pensent.—L'allemand se rapporte au grec. Le latin est sec, il n'a pas de lettres doubles.—Finesse des Saxons et bas Allemands; ils sont pires que les Italiens, quand ils adoptent les idées de l'Italie.—Les habitations et l'aspect des pays changent ordinairement dans l'espace d'un siècle. Il y a peu d'années que la Hesse, la Franconie, la Westphalie, n'étaient qu'un désert. Au contraire, autour de Halle, d'Halberstadt, et chez nous, on fait jusqu'à trois milles sans trouver rien que bruyères, tandis qu'autrefois il y avait des terres cultivées. Dieu aura ôté la fertilité au pays, pour punir les habitans.»

«Nous sommes de bons compagnons, nous autres Allemands, nous buvons, nous mangeons, nous cassons nos vitres, nous perdons en une soirée cent, mille florins ou plus, et nous oublions le Turc qui, en trente jours, peut être avec sa cavalerie légère à Wittemberg.»

«En France, chacun a son verre à table.—Les Français se préservent de l'air; s'ils suent, ils se couvrent, s'approchent du feu, se mettent au lit; sans cela ils auraient la fièvre. Deux personnes dansent à la fois, les autres regardent; au contraire en Allemagne.—Les prêtres d'Italie et de France ne savent pas même leur langue.»

«Dans mon voyage sur le Rhin, je voulus dire la messe, mais un prêtre me dit[r216]: «Vous ne le pouvez: nous suivons ici le rit ambroisien.»

»George Fœgeler, chancelier du margrave, disait que dans la Bavière il y avait plus de cent vingt-cinq cures vacantes, parce qu'on ne pouvait trouver aucun ecclésiastique[r217].

»Dans la Bohême, il y a environ trois cents cures vacantes, de même chez le duc George.

»La Thuringe avait autrefois un sol très fertile en grain, surtout autour d'Erfurt; mais maintenant elle est frappée de malédiction[r218]. Le blé y est plus cher qu'à Wittemberg. C'est ce que j'ai vu, il y a un an, lorsque j'étais à Smalkald; ils n'avaient qu'un mauvais pain noir... Ils ont de telles vendanges qu'on pourrait donner la pinte pour trois liards; si elles étaient moitié moins bonnes, ils seraient très riches; mais maintenant ils donnent le vin pour le tonneau.

»L'électorat de Saxe a eu douze couvens de moines déchaux, mineurs, cinq de prêcheurs, moines de saint Paul et carmélites, et quatre d'augustins[r219]. Voilà seulement pour les moines mendians qui, aujourd'hui se dissipent d'eux-mêmes.—Alors, un Anglais qui se trouvait à table chez le docteur, se mit à dire qu'en Angleterre, il n'y avait guère de milles carrés d'Allemagne, où l'on ne trouvât trente-deux cloîtres de moines mendians.

»Le vieil électeur de Brandebourg, Joachim, disait une fois au duc de Saxe Frédéric[r220]: Comment pouvez-vous, vous autres princes de Saxe, frapper de la monnaie si forte? Nous y avons gagné trois tonnes d'or (en renvoyant une monnaie inférieure dans la Saxe).

La princesse de A. (Anhalt), venant à Wittemberg, se rendit chez Luther, et insista vivement pour discuter avec lui, quoiqu'il fût malade et que ce fût à une heure indue. Il s'excusa en lui disant: «Noble dame, je suis rarement bien portant dans toute l'année; je souffre presque toujours ou du corps ou de l'esprit.» Elle lui répondit: «Je le sais, mais nous, nous ne pouvons pas non plus vivre tous dans la piété.» Le docteur lui dit alors: «Vous autres de la noblesse, cependant, vous devriez tous être pieux et irréprochables, car vous êtes peu, vous formez un cercle étroit. Nous, gens du commun et des basses classes, nous nous corrompons par la multitude; nous sommes en grand nombre, il n'est donc pas étonnant qu'il y ait si peu de gens pieux parmi nous. C'est chez vous, personnes nobles et illustres, que nous devrions trouver des exemples de piété, d'honnêteté, etc.» Et il continua de lui parler sur ce ton. (Tischreden, p. 341, verso.)

Luther avait dans sa maison et à sa table un Hongrois, nommé Mathias de Vai. De retour en Hongrie, il y prêcha, et fut accusé par un prédicateur papiste devant le moine George, frère du Vayvode, alors gouverneur et régent à Bude. Le moine George fit apporter deux tonneaux de poudre sur le marché, et dit: «Si l'un de vous deux prêche la bonne doctrine, asseyez-vous dessus, j'y mettrai le feu; nous verrons lequel des deux restera vivant.» Le papiste refusa, Mathias s'élança sur un des tonneaux. Le papiste et les siens furent condamnés à payer quatre cents florins de Hongrie, et à entretenir pendant un certain temps deux cents hommes d'armes. Mathias eut la permission de prêcher l'Évangile. (Tischr., p. 13.)

Un seigneur hongrois, nommé Jean Huniade, se trouvant à Torgau, comme ambassadeur du roi Ferdinand auprès de l'électeur Jean-Frédéric, pria celui-ci de faire venir Luther pour qu'il pût le voir et lui parler. Luther y vint; à table, l'ambassadeur dit qu'en Hongrie les prêtres donnaient la communion tantôt sous une, tantôt sous deux espèces, et qu'ils prétendaient que la chose était indifférente. «Révérend père, ajouta-t-il, en s'adressant à Luther, me permettez-vous de vous demander ce que vous pensez de ces prêtres?» Le docteur répondit qu'il les regardait comme de méprisables hypocrites, «Car, dit-il, s'ils étaient bien convaincus que la communion sous deux espèces est d'institution divine, ils ne pourraient continuer de la donner sous une seule.»

Luther cacha le dépit que la question de l'ambassadeur lui avait causé, et quelque temps après, il se tourna vers lui, en disant: «Seigneur, j'ai répondu à ce que votre Grâce me demandait. Me permettra-t-elle de lui faire une question à mon tour?» L'ambassadeur le lui permettant, il continua: «Je suis étonné que vos pareils, les conseillers des rois et des princes, qui savent bien que la doctrine de l'Évangile est la véritable, ne laissent pas de la persécuter de toutes leurs forces. Me pourriez-vous dire d'où cela vient?» A ces mots, André Pflug, l'un des convives, voyant l'embarras du seigneur hongrois, interrompit Luther et parla vivement d'autre chose, de sorte que le seigneur fut dispensé de répondre. (Tischr., p. 148.)

Le chapitre des Propos de table où se trouve réuni tout ce que Luther a dit sur les Turcs, est fort curieux comme peinture des alarmes qu'éprouvaient alors toutes les familles chrétiennes. Chaque mouvement des barbares est marqué par un cri de terreur. C'est la même scène que celle de Goetz de Berlichingen, où le chevalier ne pouvant agir, se fait rendre compte par les siens du combat qui a lieu dans la plaine, et qu'ils contemplent du haut d'une tour; c'est la même anxiété d'un péril toujours croissant, et qu'on est dans l'impuissance d'éviter ou de combattre.

«Le Turc ira à Rome, et je n'en suis pas trop fâché, car il est écrit dans le prophète Daniel, etc.[r221] Une fois le Turc à Rome, le Jugement dernier n'est pas loin.

»Le Christ a sauvé nos âmes; il faudra qu'il sauve aussi nos corps; car le Turc va donner un bon coup à l'Allemagne[r222]. Je pense souvent à tous les maux qui vont suivre, et il m'en vient la sueur... La femme du docteur s'écria: Dieu nous préserve des Turcs! Non, reprit-il, il faut bien qu'ils viennent et qu'ils nous secouent comme il faut.

»Qui m'eût dit que je verrais en face l'un de l'autre les deux empereurs, les rois du Midi et du Septentrion[r223]?... Oh! priez, car nos gens de guerre sont trop présomptueux, ils comptent trop sur leur force et sur leur nombre. Cela ne peut pas bien finir. Et il ajoutait: Les chevaux allemands sont plus forts que ceux des Turcs; ils peuvent les renverser; ceux-ci sont plus légers, mais plus petits.

»Je ne compte point sur nos murs, ni sur nos arquebuses, mais sur le Pater noster[r224]. C'est là ce qui battra les Turcs; le décalogue n'y suffit pas.»

Luther dit qu'après avoir depuis long-temps désiré de connaître l'Alcoran, il en trouva enfin une mauvaise version latine de 1300, et qu'il la traduisit en allemand, afin de mieux faire connaître l'imposture de Mahomet[r225]. Dans son «Instruction tirée de l'Alcoran,» il prouve que ce n'est point Mahomet qui est l'Anti-Christ (car l'imposture, dit-il, est trop visible en celui-ci), mais plutôt le pape avec son hypocrisie.—«Il y a trois ans qu'un moine du pays des Maures vint ici. Nous disputâmes avec lui par l'intermédiaire d'un interprète, et comme il fut confondu en tous points par la Parole de Dieu, il dit à la fin: «C'est là une bonne croyance.»

Les juifs, à titre de juifs et d'usuriers, étaient fort mal avec Luther.

«Nous ne devons pas souffrir les juifs parmi nous. On ne doit ni boire ni manger avec eux.—Cependant, dit quelqu'un, il est écrit que les juifs seront convertis avant le Jugement...—Et il est écrit aussi, dit la femme de Luther, qu'il n'y aura qu'une bergerie et un berger.—Oui, chère Catherine, dit le docteur. Mais cela s'est déjà accompli, lorsque les païens ont embrassé l'Évangile.» (Tischr., p. 431.)

«Si j'étais à la place des seigneurs de **, je ferais venir ensemble tous les juifs, et je leur demanderais pourquoi ils appellent Christ un fils de p..., et sainte Marie une coureuse. S'ils parvenaient à le prouver, je leur donnerais cent florins; sinon je leur arracherais la langue.» (Tischr., p. 431, verso.)

Érasme disait: «Luther est insatiable d'injures et de violences; c'est comme Oreste furieux.» (Erasm., Epist. non sobria Luther.)

Cependant Luther le préférait encore au droit saxon.

«Le docteur Luther parlant de la grande barbarie et dureté du droit saxon, disait que les choses iraient au mieux si le droit impérial était suivi dans tout l'Empire. Mais l'opinion s'est établie à la cour, que le changement ne pouvait se faire sans grande confusion et grande dévastation.» (Tischreden, page 412.)

Dans son avant-dernière lettre à Mélanchton (6 février 1546), il dit en parlant des légistes: «O sycophantes, ô sophistes, ô peste du genre humain!... Je t'écris en colère, mais je ne sais si, de sang froid, je pourrais mieux dire.»

Il souhaite qu'on améliore leur condition.

«Les docteurs en droit gagnent trop peu et sont obligés de se faire procureurs. En Italie, on donne à un juriste quatre cents ducats ou plus par an; en Allemagne, ils n'en ont que cent. On devrait leur assurer des pensions honorables, ainsi qu'aux bons et pieux pasteurs et prédicateurs. Faute de cela, ils sont obligés pour nourrir leurs femmes et leurs enfans, de s'occuper de l'agriculture et des soins domestiques.» (Tischreden, page 414.)

Au comte Albrecht de Mansfeld, au sujet d'une affaire de mariage: «Les paysans, les gens grossiers qui ne recherchent que la liberté de la chair, les légistes qui décident toujours contre la foi, m'ont rendu si las, que j'ai rejeté décidément le fardeau des affaires de mariages, et que j'ai dit à plusieurs de faire, au nom de tous les diables, ce qu'il leur plaira: Sinite mortuos sepelire mortuos. Le monde veut le pape! qu'il l'ait, s'il n'en peut être autrement. Tous les légistes tiennent pour lui. Je ne sais vraiment si, moi mort, ils auront le courage d'adjuger, à mes enfans, le nom de Luther et mes guenilles! Ils jugent toujours d'après le droit papal. A qui la faute? A vous autres seigneurs, qui les rendez trop fiers, qui les soutenez dans tout ce qui leur plaît de décider, qui opprimez les pauvres théologiens, quelque raison qu'ils puissent avoir...» (5 octobre 1536.)

«Il faudrait dans un pays deux cents pasteurs contre un juriste. Nous devrions, en attendant, changer en pasteurs les juristes et les médecins. Vous verrez que cela viendra.» (Tischreden, page 4, verso.)

Discussion confidentielle entre Mélanchton et Luther. (1536.)

Mélanchton trouve probable l'opinion de saint Augustin, qui soutient «que nous sommes justifiés par la foi, par la rénovation,» et qui, sous le mot de rénovation, comprend tous les dons et les vertus que nous tenons de Dieu[11]. «Quelle est votre opinion? demanda-t-il à Luther. Tenez-vous, avec saint Augustin, que les hommes sont justifiés par la rénovation, ou bien par imputation divine?»—Luther répond: «Par la pure miséricorde de Dieu.»—Mélanchton propose de dire que l'homme est justifié principaliter par la foi, et minùs principaliter par les œuvres, en sorte que la foi rachète l'imperfection de celles-ci.—Luther. «La miséricorde de Dieu est seule la vraie justification. La justification par les œuvres n'est qu'extérieure; elle ne peut nous délivrer ni du péché ni de la mort.»—Mélanchton. Je vous demande ce qui justifie saint Paul et le rend agréable à Dieu, après sa régénération par l'eau et l'esprit?—Luther. «C'est uniquement cette régénération même. Il est devenu juste et agréable à Dieu par la foi, et par la foi il reste tel à jamais.»—Mélanchton. Est-il justifié par la seule miséricorde, ou bien l'est-il principalement par la miséricorde, et moins principalement par ses vertus et ses œuvres?—Luther. «Non pas. Ses vertus et ses œuvres ne sont bonnes et pures que parce qu'elles sont de saint Paul, c'est-à-dire d'un juste. Une œuvre plaît ou déplaît, est bonne ou mauvaise, à cause de la personne qui la fait.»—Mélanchton. Mais vous enseignez vous-même que les bonnes œuvres sont nécessaires, et saint Paul qui croit, et qui en même temps fait les œuvres, est agréable à Dieu pour cela. S'il faisait autrement il lui déplairait.—Luther. «Les œuvres sont nécessaires, il est vrai, mais c'est par une nécessité sans contrainte, et toute autre que celle de la Loi. Il faut que le soleil luise, c'est une nécessité également; cependant ce n'est pas par suite d'une loi qu'il luit, mais bien par nature, par une qualité inhérente et qui ne peut être changée: il est créé pour luire. De même le juste, après la régénération, fait les œuvres, non pour obéir à quelque loi ou contrainte, car il ne lui est pas donné de loi, mais par une nécessité immuable.—Ce que vous dites de saint Paul, qui, sans les œuvres, ne plairait pas à Dieu, est obscur et inexact, car il est impossible qu'un croyant, c'est-à-dire un juste, ne fasse ce qui est bien.»—Mélanchton. Sadolet nous accuse de nous contredire en enseignant que la foi seule justifie, et en admettant néanmoins que les bonnes œuvres sont nécessaires.—Luther. «C'est que les faux frères et les hypocrites, faisant semblant de croire, on leur demande les œuvres pour confondre leur fourberie...»—Mélanchton. Vous dites que saint Paul est justifié par la seule miséricorde de Dieu. A cela je réplique que si l'obéissance ne venait s'ajouter à la miséricorde divine, il ne serait point sauvé, conformément à la parole (I. Cor. IX): «Malheur à moi, si je ne prêchais pas l'Évangile!»—Luther. «Il n'est besoin de rien ajouter à la foi; si elle est véritable, elle est à elle seule efficace toujours et en tout point. Ce que les œuvres valent, elles ne le valent que par la puissance et la gloire de la foi, qui est, comme le soleil, resplendissante et rayonnante par nécessité de nature.»—Mélanchton. Dans saint Augustin, les œuvres sont incluses en ces mots: Solâ fide.—Luther. «Quoi qu'il en soit, saint Augustin fait assez voir qu'il est des nôtres, quand il dit: «Je suis effrayé, il est vrai, mais je ne désespère pas, car je me souviens des plaies du Seigneur.» Et ailleurs, dans ses Confessions: «Malheur aux hommes, quelque bonne et louable que leur vie puisse être, s'ils ne sollicitent la miséricorde de Dieu...»—Mélanchton. Est-elle vraie, cette parole: «La justice est nécessaire au salut?»—Luther. «Non pas dans ce sens, que les œuvres produisent le salut, mais qu'elles sont les compagnes inséparables de la foi qui justifie. C'est tout de même qu'il faudra que je sois là en personne lorsque je serai sauvé.»

«J'en serai aussi,» dit l'autre qu'on menait pour être pendu, et qui voyait les gens courir à toutes jambes vers le gibet... La foi qui nous est donnée de Dieu régénère l'homme incessamment et lui fait faire des œuvres nouvelles, mais ce ne sont pas les œuvres nouvelles qui font que l'homme est régénéré... Les œuvres n'ont pas de justice par elles-mêmes aux yeux de Dieu, quoiqu'elles ornent et glorifient accidentellement l'homme qui les fait... En somme, les croyans sont une création nouvelle, un arbre nouveau. Toutes ces manières de dire usitées dans la Loi, telles que: «Le croyant doit faire de bonnes œuvres, ne nous conviennent donc plus. On ne dit pas: Le soleil doit luire, un bon arbre doit porter de bons fruits, trois et sept doivent faire dix. Le soleil luit par sa nature, sans qu'on le lui commande; le bon arbre porte de même ses bons fruits; trois et sept ont de tout temps fait dix; il n'est pas besoin de le commander pour l'avenir.

Le passage suivant est plus exprès encore. «Je pense qu'il n'y a point de qualité qui s'appelle foi ou amour, comme le disent les rêveurs et les sophistes, mais je reporte cela entièrement au Christ, et je dis mea formalis justitia (la justice certaine, permanente, parfaite, dans laquelle il n'y a ni manque, ni défaut; celle qui est comme elle doit être devant Dieu), cette justice c'est le Christ, mon seigneur. (Tischr., p. 133.)

Ce passage est un de ceux qui font le plus fortement sentir le rapport intime de la doctrine de Luther avec le système d'identification absolue. On conçoit que la philosophie allemande ait abouti à Schelling et à Hegel.

Les papistes se moquaient beaucoup des quatre nouveaux Évangiles. Celui de Luther, qui condamne les œuvres; celui de Kuntius, qui rebaptise les adultes; celui d'Othon de Brunfels, qui ne regarde l'Écriture que comme un pur récit cabalistique, surda sine spiritu narratio; enfin, celui des mystiques (Cochlæus, p. 165.) Ils auraient pu y joindre celui du docteur Paulus Ricius, médecin juif, qui fit paraître, pendant la diète de Ratisbonne, un petit livre où Moïse et saint Paul montraient, dans un dialogue, comment toutes les opinions religieuses qui excitaient tant de disputes pouvaient être conciliées.

«La comète me donne à penser que quelque malheur menace l'Empereur et Ferdinand. Elle a tourné sa queue d'abord vers le nord, puis vers le sud, désignant ainsi les deux frères. (oct. 1531.)

«Michel Stiefel, avec sa septième trompette, nous prophétise le jour du jugement pour cette année, vers la Toussaint.» (26 août 1533.)

Il se moque de l'importance donnée aux cérémonies extérieures dans une lettre à George Duchholzer, ecclésiastique de Berlin, qui lui avait demandé son avis sur la réforme récemment introduite dans le Brandebourg: «..... Pour ce qui est de la chasuble, des processions et autres choses extérieures que votre prince ne veut pas abolir, voici mon conseil: S'il vous accorde de prêcher l'Évangile de Jésus-Christ purement et sans additions humaines, d'administrer le baptême et la communion tels que Christ les a institués, de supprimer l'adoration des saints et les messes des morts, de renoncer à bénir l'eau, le sel et les herbes, de ne plus porter les saints-sacremens dans les processions, enfin s'il n'y fait chanter que des cantiques purs de toute doctrine humaine: faites les cérémonies qu'il demande, à la garde de Dieu, portez une croix d'or ou d'argent, une chape, une chasuble de velours, de soie, de toile et tout ce que vous voudrez. Si votre seigneur ne se contente pas d'une seule chape ou chasuble, mettez-en trois, comme le grand prêtre Aaron qui mettait trois robes l'une sur l'autre, toutes belles et magnifiques. Si sa Grâce électorale n'a pas assez d'une seule procession que vous ferez avec chant et tintamarre, faites-la sept fois, comme Josué et les enfans d'Israël allèrent sept fois autour de Jéricho en criant et sonnant des trompettes. Et pour peu que cela amuse sa Grâce électorale, elle n'a qu'à ouvrir elle-même la marche, et danser devant les autres, au son des harpes, des timbales et des sonnettes, comme fit David devant l'arche du Seigneur à Jérusalem; je ne m'y oppose point. Ces choses, quand l'abus ne s'y mêle point, n'ajoutent, n'ôtent rien à l'Évangile. Mais il faut se garder d'en faire des nécessités, des chaînes pour la conscience. Si seulement je pouvais en venir là avec le pape et ses adhérens, ah! que je remercierais Dieu! Vraiment, si le pape me cédait ce point, il pourrait me dire de porter je ne sais quoi, que je le porterais pour lui faire plaisir..... Pardonnez-moi, mon cher ami, de vous répondre si brièvement aujourd'hui; j'ai la tête si faible, qu'il m'en coûte d'écrire...» (4 décembre 1539.)

«Une servante avait eu, pendant bien des années un invisible esprit familier qui s'asseyait près d'elle au foyer, où elle lui avait fait une petite place, s'entretenant avec lui pendant les longues nuits d'hiver. Un jour la servante pria Heinzchen (elle nommait ainsi l'esprit) de se laisser voir dans sa véritable forme. Mais Heinzchen refusa de le faire. Enfin, après de longues instances, il y consentit, et dit à la servante de descendre dans la cave, où il se montrerait. La servante prit un flambeau, descendit dans le caveau, et là, dans un tonneau ouvert, elle vit un enfant mort qui flottait au milieu de son sang. Or, longues années auparavant, la servante avait mis secrètement un enfant au monde, l'avait égorgé, et l'avait caché dans un tonneau.» (Tischreden, page 222, trad. d'Henri Heine. Voy. son bel article sur Luther, Revue des deux Mondes, 1er mars 1834.)

«L'ennemi de tout bien et de toute santé (le diable), chevauche quelquefois à travers ma tête, de manière à me rendre incapable de lire ou d'écrire la moindre des choses.» (28 mars 1532.)

«C'est une chose merveilleuse, dit Bossuet, de voir combien sérieusement et vivement il décrit son réveil, comme en sursaut, au milieu de la nuit, l'apparition manifeste du diable pour disputer contre lui. La frayeur dont il fut saisi, sa sueur, son tremblement et son horrible battement de cœur dans cette dispute; les pressans argumens du démon qui ne laisse aucun repos à l'esprit; le son de sa puissante voix; ses manières de disputer accablantes, où la question et la réponse se font sentir à la fois. Je sentis alors, dit-il, comment il arrive si souvent qu'on meure subitement vers le matin: c'est que le diable peut tuer et étrangler les hommes, et sans tout cela, les mettre si fort à l'étroit par ses disputes, qu'il y a de quoi en mourir, comme je l'ai plusieurs fois expérimenté.» (De abrogandâ missâ privatâ, t. VII, 222, trad. de Bossuet. Variations, II, p. 203.)

Il écrivit à sa femme sur cette maladie: «... J'ai été comme mort; je t'avais déjà recommandée, toi et nos enfans, à Dieu et à notre Seigneur, dans la pensée que je ne vous reverrais plus; j'étais bien ému en pensant à vous; je me voyais déjà dans la tombe. Les prières et les larmes de gens pieux qui m'aiment, ont trouvé grâce devant Dieu. Cette nuit a tué mon mal, me voilà comme rené...» (27 février 1537.)

Luther éprouva une rechute dangereuse à Wittemberg. Obligé de rester à Gotha, il se croyait près de la mort. Il dicta à Bugenhagen, qui était avec lui, sa dernière volonté. Il déclara qu'il avait combattu la papauté selon sa conscience, et demanda pardon à Mélanchton, à Jonas et à Cruciger des offenses qu'il pouvait leur avoir faites. (Ukert, t. I, p. 325.)

Luther fut atteint de bonne heure de la pierre; cette maladie le faisait cruellement souffrir. Il fut opéré le 27 février 1537.

«Je commence à entrer en convalescence, avec la grâce de Dieu, je rapprends à boire et à manger, quoique mes jambes, mes genoux, mes os tremblent, et que je me porte à peine. (21 mars 1537.)

»Je ne suis, même sans parler des maladies et de la vieillesse, qu'un cadavre engourdi et froid.» (6 décembre 1537.)

Il avait essayé en vain de réconcilier les comtes de Mansfeld. «Si l'on veut, dit-il, faire entrer dans une maison un arbre coupé, il ne faut pas le prendre par la tête; toutes les branches l'arrêteraient à la porte. Il faut le prendre par la racine, et les branches plieront pour entrer. (Tischreden, p. 355.)

Nous réunissons ici plusieurs particularités relatives à Luther.

Érasme dit de lui: «On loue unanimement les mœurs de cet homme; c'est un grand témoignage que ses ennemis même n'y trouvent pas matière à la calomnie.» (Ukert, t. II, page 5.)

Luther aimait les plaisirs simples: il faisait souvent de la musique avec ses commensaux et jouait aux quilles avec eux.—Mélanchton dit de lui: «Quiconque l'aura connu et fréquenté familièrement, avouera que c'était un excellent homme, doux et aimable en société, nullement opiniâtre ni ami de la dispute. Joignez à cela la gravité qui convenait à son caractère.—S'il montrait de la dureté en combattant les ennemis de la vraie doctrine, ce n'était point malignité de nature, mais ardeur et passion pour la vérité.» (Ukert, t. II, p. 12.)

«Bien qu'il ne fût ni d'une petite stature ni d'une complexion faible, il était d'une extrême tempérance dans le boire et le manger. Je l'ai vu étant en pleine santé, passer quatre jours entiers sans prendre aucun aliment, et souvent se contenter, dans une journée entière, d'un peu de pain et d'un hareng pour toute nourriture.» (Vie de Luther, par Mélanchton.)

Mélanchton dit dans ses Œuvres posthumes: «Je l'ai souvent trouvé, moi-même, pleurant à chaudes larmes, et priant Dieu ardemment pour le salut de l'Église. Il consacrait, chaque jour, quelque temps à dire des psaumes et à invoquer Dieu de toute la ferveur de son âme.» (Ukert, t. II, p. 7.)

Luther dit de lui-même: «Si j'étais aussi éloquent et aussi riche en paroles qu'Érasme, aussi bon helléniste que Joachim Camérarius, aussi savant en hébreu que Forscherius, et aussi un peu plus jeune, ah! quels travaux je ferais!» (Tischreden, p. 447.)

«Le licencié Amsdorf est naturellement théologien. Les docteur Creuziger et Jonas le sont par art et réflexion. Mais moi et le docteur Pomer, nous donnons peu de prise dans la dispute.» (Tischreden, p. 425.)

A Antoine Unruche, juge à Torgau «... Je vous remercie de tout mon cœur, cher Antoine, d'avoir pris en main la cause de Marguerite Dorst, et de n'avoir pas souffert que ces insolens hobereaux enlevassent à la pauvre femme le peu qu'elle a. Vous savez que le docteur Martin n'est pas seulement théologien et défenseur de la foi, mais aussi le soutien du droit des pauvres gens qui viennent de tous côtés lui demander ses conseils et son intercession auprès des autorités. Il sert volontiers les pauvres, comme vous faites vous-même, vous et ceux qui vous ressemblent. Tous les juges devraient être comme vous. Vous êtes pieux, vous craignez Dieu, vous aimez sa parole; aussi Jésus-Christ ne vous oubliera-t-il pas...» (12 juin 1538.)

Luther écrit à sa femme au sujet d'un vieux domestique qui allait quitter sa maison: «Il faut congédier notre vieux Jean honorablement; tu sais qu'il nous a toujours servis loyalement, avec zèle, et comme il convenait à un serviteur chrétien. Combien n'avons-nous pas donné à des vauriens, à des étudians ingrats, qui ont fait un mauvais usage de notre argent? Il ne faut donc pas lésiner, dans cette occasion, à l'égard d'un si honnête serviteur, chez lequel notre argent sera placé d'une manière agréable à Dieu. Je sais bien que nous ne sommes pas riches; je lui donnerais volontiers dix florins si je les avais; en tous cas, ne lui en donne pas moins de cinq, car il n'est pas habillé. Ce que tu pourras faire de plus, fais-le, je t'en prie. Il est vrai que la caisse de la ville devrait bien aussi lui donner quelque chose, parce qu'il a fait toutes sortes de services dans l'église; qu'ils agissent comme ils voudront. Vois de quelle manière tu pourras avoir cet argent. Nous avons un gobelet d'argent à mettre en gage. Dieu ne nous abandonnera pas, j'en suis sûr. Adieu.» (17 février 1532.)

«Le prince m'a donné un anneau d'or; mais afin que je visse bien que je n'étais pas né pour porter de l'or, l'anneau est aussitôt tombé de mon doigt (car il est un peu trop large). J'ai dit: Tu n'es qu'un ver de terre, et non un homme. Il fallait donner cet or à Faber, à Eckius; pour toi, du plomb, une corde au cou te conviendraient davantage.» (15 septembre 1530.)

L'Électeur, établissant une contribution pour la guerre des Turcs, en avait fait exempter Luther. Il lui répondit qu'il acceptait cette faveur pour ses deux maisons, dont l'une (l'ancien couvent) lui coûtait beaucoup d'entretien sans rien rapporter, et dont l'autre n'était pas payée encore. «Mais, continue-t-il, je prie votre Grâce électorale, en toute soumission, de permettre que je contribue pour mes autres biens. J'ai encore un jardin estimé à cinq cents florins, une terre à quatre-vingt-dix, et un petit jardin qui en vaut vingt. J'aimerais bien à faire comme les autres, à combattre le Turc de mes liards, à ne pas être exclu de l'armée qui doit nous sauver. Il y en a déjà assez qui ne donnent pas volontiers; je ne voudrais pas faire des envieux. Il vaut mieux qu'on ne puisse se plaindre, et que l'on dise: Le docteur Martin est aussi obligé de payer.» (26 mars 1542.)

A l'électeur Jean. «Grâce et paix en Jésus-Christ. Sérénissime seigneur! j'ai long-temps différé de remercier votre Grâce des habits qu'elle a bien voulu m'envoyer; je le fais par la présente de tout mon cœur. Cependant je prie humblement votre Grâce de ne pas en croire ceux qui me présentent comme dans le dénûment. Je ne suis déjà que trop riche selon ma conscience; il ne me convient pas, à moi, prédicateur, d'être dans l'abondance, je ne le souhaite ni ne le demande.—Les faveurs répétées de votre Grâce commencent vraiment à m'effrayer. Je n'aimerais pas à être de ceux à qui Jésus-Christ dit: Malheur à vous, riches, parce que vous avez déjà reçu votre consolation! Je ne voudrais pas non plus être à charge à votre Grâce, dont la bourse doit s'ouvrir sans cesse pour tant d'objets importans. C'était donc déjà trop de l'étoffe brune qu'elle m'a envoyée; mais, pour ne pas être ingrat, je veux aussi porter en son honneur l'habit noir, quoique trop précieux pour moi; si ce n'était un présent de votre Grâce électorale, je n'aurais jamais voulu porter un pareil habit.

»Je supplie en conséquence votre Grâce de vouloir bien dorénavant attendre que je prenne la liberté de demander quelque chose. Autrement cette prévenance de sa part m'ôterait le courage d'intercéder auprès d'elle pour d'autres qui sont bien plus dignes de sa faveur. Jésus-Christ récompensera votre âme généreuse: c'est la prière que je fais de tout mon cœur. Amen.» (17 août 1529.)

Jean-le-Constant avait fait présent à Luther de l'ancien couvent des Augustins à Wittemberg.—L'électeur Auguste le racheta de ses héritiers, en 1564, pour le donner à l'université. (Ukert, t. I, p. 347.)

Lieux habités par Luther et objets qu'on a conservés de lui.—La maison dans laquelle Luther naquit n'existe plus; elle fut brûlée en 1689.—A la Wartbourg, on montre encore sur le mur une tache d'encre que Luther aurait faite en jetant son écritoire à la tête du diable.—On a conservé aussi la cellule qu'il occupait au couvent de Wittemberg, avec différens meubles qui lui appartenaient. Les murs de cette cellule sont couverts de noms de visiteurs. On remarque celui de Pierre-le-Grand écrit sur la porte.—A Cobourg, l'on voit la chambre qu'il habitait pendant la diète d'Augsbourg (1530).

Luther portait au doigt une bague d'or, émaillée, sur laquelle on voyait une petite tête de mort avec ces mots: Mori sæpe cogita; autour du chaton était écrit: O mors, ero mors tua. Cette bague est conservée à Dresde, ainsi qu'une médaille en argent dorée, que la femme de Luther portait au cou. Dans cette médaille, un serpent se dresse sur les corps des Israélites, avec ces mots: Serpens exaltatus typus Christi crucifixi. Le revers présente Jésus-Christ sur la croix avec cette légende: Christus mortuus est pro peccatis nostris. D'un côté on lit encore: D. Mart. Luter Caterinæ suæ dono. D. H. F.; et de l'autre: Quæ nata est anno 1499, 29 januarii.

Il avait lui-même un cachet dont il a donné la description dans une lettre à Lazare Spengler: «Grâce et paix en Jésus-Christ.—Cher seigneur et ami! vous me dites que je vous ferais plaisir en vous expliquant le sens de ce qu'on voit sur mon sceau. Je vais donc vous indiquer ce que j'ai voulu y faire graver, comme symbole de ma théologie. D'abord, il y a une croix noire avec un cœur au milieu. Cette croix doit me rappeler que la foi au Crucifié nous sauve: qui croit en lui de toute son âme est justifié. Cette croix est noire pour indiquer la mortification, la douleur par laquelle le chrétien doit passer. Le cœur néanmoins conserve sa couleur naturelle; car la croix n'altère pas la nature, elle ne tue pas, elle vivifie. Justus fide vivit, sed fide crucifixi. Le cœur est placé au milieu d'une rose blanche, qui indique que la foi donne la consolation, la joie et la paix; la rose est blanche et non rouge, parce que ce n'est point la joie et la paix du monde, mais celle des esprits: le blanc est la couleur des esprits, et de tous les anges. La rose est dans un champ d'azur, pour montrer que cette joie dans l'esprit et dans la foi est un commencement de la joie céleste qui nous attend; celle-ci y est déjà comprise, elle existe déjà en espoir, mais le moment de la consommation n'est pas encore venu. Dans ce champ vous voyez aussi un cercle d'or. Il indique que la félicité dans le ciel durera éternellement, et qu'elle est supérieure à toute autre joie, à tout autre bien, comme l'or est le plus précieux des métaux.—Que Jésus-Christ, notre seigneur, soit avec vous jusque dans la vie éternelle. Amen. De mon désert de Cobourg, 8 juillet 1530.»

A Altenbourg, l'on a conservé long-temps un verre de table dans lequel Luther avait bu la dernière fois qu'il visita son ami Spalatin. (Ukert, t. I, page 245 et suiv.)

Illustration from Mémoires de Luther écrits par lui-même, Tome II

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