LVI LES PRESSENTIMENTS.
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«Mon pauvre Robert, je reçois de toi une lettre si triste, je me sens en ce moment si désespérée, si coupable, qu’il me paraît impossible de trouver des paroles pour t’exprimer mes regrets, ma souffrance, mon repentir.
»Mes larmes sont bien amères, mais que peuvent des larmes, que peuvent des sanglots pour celui qui est la cause de ses propres douleurs?
»Tu me dis ne pas avoir reçu de lettres de moi, on les aura prises, interceptées comme étant indignes de toi.
»C’est la sixième lettre bien longue que je t’écris; l’idée que tu me crois oublieuse me désespère, un souvenir t’aurait fait tant de bien!
»L’épreuve est au-dessus de mes forces, vois-tu, et je deviendrai folle si tout m’accable ainsi sans relâche.
»Tu m’accuses sans cesse d’ingratitude, moi qui ne vis que pour toi et par ton souvenir! moi qui n’ai pas une pensée qui ne me ramène à toi!
»Ah! si tu me crois aussi indigne, tu dois être bien malheureux.
»Mais non, ton cœur doit démentir ces paroles dictées par une imagination ardente et souvent injuste.
»Puisque tu m’as aimée et dis m’aimer encore, je veux espérer, j’ai besoin de cela pour ranimer mon courage abattu par la maladie, le dégoût, les fatigues et l’ennui.
»Quand je reçois de tes nouvelles, je pleure toujours, mais ces larmes sont douces, car ton souvenir les console.
»Si loin que tu sois, mon âme est à toi; ma pensée, mon amour t’enveloppent.
»Tu dis que j’ai fait ton malheur.
»Eh bien! je l’aurai fait sans faire mon bonheur.
»J’ai bien souffert, va, mais je ne suis pas à ta hauteur et je ne veux plus chercher de repos ni de consolations; je vivrai dans mes larmes pour me punir de t’avoir méconnu, et je finirai par la retraite ou le suicide.
»Garde-toi, Robert, soigne-toi, car s’il t’arrivait malheur, je mourrais; du reste, ma vie est finie, elle me quittera comme tout ce qui m’a entourée.
»Je sens que mon âme sera errante jusqu’à ce qu’elle ait retrouvé la tienne.
»Ta famille t’abandonne, dis-tu, je ne puis le croire; mais si cela est, tant mieux, je te défendrai sans elle, et tu seras bien à moi.
»Je te l’ai dit, je crois en toi et j’espère en Dieu; lui seul a pu te donner la force de supporter cette misère.
»Je vais le prier avec ferveur pour qu’il te conserve.
»Je t’envoie une bruyère de France.
»Je t’aime avec le plus pur de mon cœur, garde-toi pour moi encore une larme, un baiser.
»Du courage... espère.
»Céleste.»
Je me laissai aller au chagrin; ma conscience ne trouvait plus d’excuses.
Deux choses arrivaient à mon cœur: le souvenir de Robert et celui de ma petite fille, sa tendresse, ses jeux, son bavardage, me faisaient oublier; et je me surprenais jouant avec elle comme si j’avais son âge.
Ma position ne me permettait pas de rester seule avec mes peines; dans cette vie dont j’espérais la fin, les larmes et les bonnes pensées n’ont pas cours; on n’achète que baisers ou éclats de rire.
On me donna une pièce à jouer, intitulée: la Fille de madame Grégoire.
Cela m’occupa; les nuits étaient si longues pour moi que je les passais à travailler.
Mon ignorance me pesait plus que jamais, mais mes efforts étaient inutiles.
Les études ne pouvaient s’accorder avec ma vie agitée.
Trois mois s’étaient écoulés depuis que j’avais reçu la lettre de Robert. Mon inquiétude devenait une fièvre ardente.
Je faisais mille conjectures;—peut-être m’avait-il oubliée!
Si ce genre de vie l’avait tué!
Cette pensée s’enfonçait dans mon cœur comme une pointe d’acier.
—Mon Dieu! me disais-je, c’est impossible! ce serait trop affreux!... Oh! je suis insensée!... Une lettre peut se perdre,—ce n’est qu’un retard.
Les pensées, les souvenirs, si pénibles qu’ils soient, aident toujours un peu à la vie réelle.
Chaque jour je faisais de nouvelles connaissances.
Un soir, au foyer des artistes, aux Variétés, je vis un petit monsieur dans un si drôle de paletot-sac, que je ne pus m’empêcher de rire, ce qui était fort inconvenant, car je voyais ce monsieur pour la première fois.
Il était très-petit, assez gros d’embonpoint, et ses jambes me parurent trop petites pour supporter son buste.
Sa tête était forte, son front large, sa physionomie intelligente, son œil vif et spirituel.
Il causait et riait avec toutes les personnes qui l’entouraient et semblait connaître et être connu de tout le monde.
C’était à moi à entrer en scène; je sortis du foyer.
Quand je revins il contait une histoire.
On l’entourait, je fis comme les autres, et je n’en fus pas fâchée, car c’était un conteur très-amusant.
Je demandai à une de mes camarades comment on l’appelait; elle me regarda d’un air étonné, et me dit:
—Comment, vous ne le connaissez pas? c’est Couture, le peintre, celui qui a fait l’Orgie romaine.
—Je connais le tableau, je connais le nom de l’auteur, mais il me semble ne l’avoir jamais vu en personne.
—C’est un homme de beaucoup de talent, mais d’un caractère très-original. Tenez, il raconte une autre histoire, écoutez.
Je m’approchai plus près pour entendre.
—Figurez-vous, disait-il, qu’il y a quelque temps, j’étais sur la porte cochère de mon atelier, en train de fumer ma cigarette, dans une tenue assez débraillée, quand une voiture s’arrête à vingt pas. Une très-jolie dame en descend avec des paquets, des cartons, et regardant de mon côté.
—Hé! l’ami!
Comme je ne bougeais pas, elle recommença son hé, et me fit signe de la main d’avancer.
Si elle eût été laide, je ne me serais pas dérangé; mais elle était très-bien, et je lui demandai ce que je pouvais faire pour lui être agréable.
—Tenez, me dit-elle, en me montrant ses paquets, montez tout cela chez moi au cinquième, à gauche.
Je la regardai, un peu étonné; mais je pris les colis, et je la suivis.
Arrivé en haut, je n’en pouvais plus; elle me fit mettre les paquets chez elle, fouilla dans sa bourse et me donna dix sous.
Je les pris et sortis tenant mon sérieux, bien que j’eusse une envie de rire qui m’étouffait.
Elle m’avait pris pour un commissionnaire.
Ça ne me fâcha point du tout, parce que j’en avais bien l’air.
Le lendemain, je lui envoyai ma carte et ses cinquante centimes, en lui disant que j’avais été trop heureux de lui être utile, et que si elle aimait la peinture, elle pouvait s’acquitter envers moi en venant visiter mon atelier.
Elle adorait les arts, et l’artiste en profita.
Puis, se retournant de mon côté, et m’adressant la parole pour la première fois, il me dit:
—Si vous avez des courses à faire, je suis à votre disposition.
Je me mis à rire et lui répondis:
—Au même prix, n’est-ce pas?
—Oh! comme vous voudrez, je n’ai pas de tarif, moi. Je suis bon garçon, je prends ce qu’on me donne.
—Eh bien! je vous offre une tasse de thé, demain, chez moi, avec quelques amis.
Il me promit de venir, et me tint parole.
Il est d’une gaieté qui ne tarit jamais.
On le dit très-avare de sa peinture; je trouve qu’il a raison, elle est assez belle pour ça.
Il est très-amusant; quand quelqu’un de laid veut lui faire faire son portrait, il répond:
—Revenez dans un an, je suis trop pressé.
La figure est un livre où il prétend lire, sans jamais se tromper, le caractère des gens.
Il sacrifie les traits à la pensée; ce qu’il refuse aux uns pour de l’argent, il le donne aux autres, pourvu que la physionomie lui convienne.
La mienne lui plut sans doute, car il me proposa de faire un dessin d’après moi, semblable à celui qu’il avait fait de Mme George Sand et de Béranger.
Vous pensez bien que j’acceptai avec reconnaissance.
Ce dessin est probablement la seule chose qui restera de moi, parce qu’il est signé du nom d’un grand artiste!
Il mit à peine trois heures à le faire.
Peu de jours après, je gagnai un procès qui, sans être d’une grande importance, devait avoir de l’influence sur le gain des autres.
Pour que personne n’ignorât ce triomphe sur mes adversaires, je donnai une soirée, et puis je n’étais pas fâchée de montrer le dessin fait par l’auteur des Enrôlés volontaires.
Mon portrait eut un grand succès, et son auteur reçut force compliments.
Parmi les souvenirs que j’ai gardés des quelques personnes réunies chez moi ce soir-là, vient naturellement se placer en première ligne Alexandre Dumas fils.
Ce n’était point encore le Molière de notre époque, mais il était le fils de son père, et son nom faisait retourner toutes les têtes.
Il était d’un caractère froid, son esprit était sceptique, profond, quelquefois méchant; mais s’il vous disait une chose gracieuse, s’il vous adressait un compliment, on pouvait y croire, car il n’était pas banal et ne jetait pas ses éloges aux vents.
Il avait assisté à la première représentation de la Revue de 1852, et avait dit à plusieurs personnes en parlant de moi:
—Elle a chanté, joué, dit à merveille; si elle veut travailler, elle aura un véritable talent. Peut-être lui ferai-je un rôle.
A cette époque critique de ma vie, cet encouragement était pour moi d’une grande importance.
Je savais qu’il s’adressait de l’auteur à l’artiste, ma qualité de femme n’y entrait pour rien.
Si M. Dumas rendait justice à ma manière d’être, il avait, en mainte occasion, montré de l’éloignement pour ma personne; mon nom de guerre lui avait déplu lorsque j’étais à l’Hippodrome.
C’était donc un admirateur dont je pouvais m’enorgueillir à juste titre; et puis, je l’ai déjà dit, j’étais fatiguée de toutes ces conquêtes faciles et ennuyeuses qui se groupaient chaque jour autour de moi.
Le talent, l’esprit me paraissaient, pour un homme, la plus enviable de toutes les richesses.
J’aurais voulu vivre au milieu de tous ces esprits supérieurs, mais je n’avais aucun droit à cette insigne faveur; c’est à vol d’oiseau que j’avais eu l’occasion d’apprécier Dumas père, Méry, Augier, Murger, Théophile Gautier, Camille Doucet, M. de Girardin et Nestor Roqueplan.
Il en est des grands hommes comme des femmes vraiment honnêtes; ils sont accessibles aux petits parce qu’ils sont simples de manière, bons et indulgents.
Un nom devrait figurer en tête de tous ces noms; je ne veux pas le nommer, mais il est inscrit dans mon cœur et ne s’effacera jamais.
Homme au-dessus des autres par la naissance et surtout par le mérite, il a été mon bon génie, mon appui en mainte circonstance, et n’a pas dédaigné de m’aider de ses conseils.
Cœur droit, loyal, indépendant et dégagé de vains préjugés, il m’avait découverte avant que je me connusse moi-même.
On dit que chacun a son étoile au ciel; moi, je puis affirmer que j’avais la mienne sur la terre.
Robert ne m’avait pas écrit depuis quatre mois! il devait lui être arrivé quelque malheur.
Bien que je fusse rentrée dans cette vie agitée, que je fusse occupée à mon théâtre, que l’aisance et le luxe fussent revenus autour de moi peut-être avec plus d’abondance que jamais, le souvenir de Robert ne me quittait pas.
C’était une vraie torture pour mon cœur.
Ma petite Caroline était ma seule consolation réelle.
C’était un ange de douceur et de bonté; sa mère ne l’aurait jamais aimée plus que moi.
J’étais sortie avec elle pour faire des emplettes rue de la Chaussée-d’Antin.
Je fus séduite par de ravissants petits bonnets que je vis en étalage, et j’entrai pour en acheter un à Caroline.
Je venais de la prendre dans mes bras pour qu’on pût les lui essayer.
En voyant en face la marchande, je poussai un ah!... si étonné, que je faillis laisser tomber l’enfant, ce qui serait arrivé si elle n’avait eu ses petits bras passés autour de mon cou.
Je venais de reconnaître, dans la belle personne qui me faisait voir de la lingerie, ma petite mendiante du dépôt, ma compagne de la correction.
Elle n’était pas changée.
C’était bien sa jolie figure, ses cheveux noirs et brillants.
Je l’examinais avec un plaisir inouï.
J’attendais qu’elle me reconnût; mais elle me regarda à peine; mon examen semblait la gêner.
J’aurais voulu l’embrasser.
Je lui pris la main; je la serrai; elle me regarda d’un air stupéfait.
J’allais lui dire:
—Mais tu ne me reconnais donc pas?
Je m’arrêtai court; une voix intérieure me disait:
—Pourquoi rappeler à cette pauvre fille une rencontre aussi triste pour elle que pour toi?
Elle a peut-être le bonheur de l’avoir oubliée. Tant mieux!
Elle ne peut me reconnaître, j’ai eu la petite vérole depuis que nous ne nous sommes vues.
Elle, elle est toujours aussi jolie.
Comme elle paraît heureuse avec sa robe de mérinos!
Pendant que je faisais ces réflexions, Caroline, montée sans façon sur le comptoir, se promenait au milieu des chiffons empilés; elle jouait avec Louise et voulait à toute force lui essayer un bonnet. Louise lui rendait ses caresses.
J’achetai tout ce qu’elle me fit voir; elle eut bien tort de ne pas me proposer tout le contenu de sa boutique, je l’aurais payé sans marchander.
Une fois sortie, j’eus envie de pleurer.
Pauvre petite Louise! je me la rappelais m’offrant la moitié de son pain.
Pour la première fois depuis cette affreuse époque de ma vie, je m’en souvenais avec plaisir.
Son souvenir me faisait l’effet d’un parfum qui se sauve de la fange où l’on va l’engloutir.
Je rentrai chez moi, me promettant bien d’y retourner. Une voiture était à ma porte, Victorine m’attendait depuis une heure.
—Enfin! me dit-elle, ce n’est pas malheureux; je croyais que vous ne reviendriez jamais. On ne vous voit plus.
Vous êtes fière avec vos amies depuis votre succès de la Revue.
Je vous fais mon compliment.
Vous savez, je suis franche, je vous avais trouvée mauvaise, je vous l’avais dit.
Vous avez travaillé, je viens vous dire: C’est mieux.
Qu’est-ce que c’est que ça? fit-elle en montrant ma fille adoptive.
Oh! ma chère, je retire mon compliment.
Comment, vous, une femme d’imagination, vous imitez vos camarades?
Vous avez tort; si petit qu’on soit, il faut être soi.
—Qu’est-ce que vous voulez dire?
—Comment! vous êtes avec elle au théâtre et vous ne connaissez pas l’histoire du petit? mais on en parle ici, à Madrid, partout où les femmes ont une langue.
Votre camarade ne fait rien pour la gloire, tout pour la réclame: elle lit dans un journal qu’une femme vient de mourir et laisse un petit garçon orphelin.
Elle ne va pas chez le magistrat en personne lui offrir de servir de mère à l’enfant, elle écrit à un journal qui publie sa lettre; on lui accorde le petit garçon; il faut qu’elle le fasse voir à tout le monde.
Sa mère est morte depuis quinze jours; au lieu de lui acheter un habit de deuil, elle le déguise en Ecossais.
Elle lui apprend une scène de tragédie.
Quand il y a du monde, elle lui dit: Comment a-t-on tué ta mère?
L’enfant fait le simulacre de donner des coups de poignard et dit d’un air sauvage:
—Comme ça, en se frappant la poitrine.
Mais aujourd’hui, la farce est jouée, le petit a fait son effet, on ne le voit plus, il est relégué on sait où.
Pauvre enfant! on aurait mieux fait de le laisser où il était.
—Je ne comprends pas ce que vous me dites ou ce que vous voulez me dire, ma chère Victorine.
Ce que je sais, c’est que votre nature a beaucoup de celle du reptile, toutes vos paroles sentent le venin.
Vos conseils m’ont poussée dans une voie où je ne me serais peut-être pas fourvoyée, si, au lieu de vous connaître, j’avais connu une femme au cœur moins corrompu, à l’âme moins sèche.
Le scepticisme, la philosophie seyent mal aux femmes.
Pendant un temps, elles peuvent se servir de ces armes-là avec succès, mais un jour vient où elles se blessent elles-mêmes.
Si j’ai un conseil à vous donner, c’est de croire à quelque chose.
L’isolement de l’âme est le pire de tous les isolements.
La créature a besoin de croire ou d’aimer.
Quand à moi, je ne me consolerai jamais du départ de mon pauvre Robert.
J’ai besoin d’amies qui adoucissent les violences de mon caractère, qui polissent mon esprit, et vous n’êtes point faite pour cela, au contraire.
—C’est-à-dire que vous ne voulez plus me voir, dit-elle en se levant.
—Le moins possible; vous me rappelez des souvenirs pénibles.
—Vous me regretterez, me dit-elle en s’éloignant; mon caractère, c’est le vôtre. J’ai sur la tête dix années de désillusions que vous n’avez pas encore, patience! cela viendra et vous vous rappellerez d’aujourd’hui.
Elle partit sans que j’y prisse garde.
J’étais préoccupée, inquiète; ce silence de Robert me paraissait surnaturel.
La présence de cette femme venait de raviver mes souvenirs, je rêvais tout éveillée.
J’avais de si étranges préoccupations que je me croyais un peu folle.
Tantôt je voyais Robert sur un vaisseau démâté en pleine mer; son regard était tourné vers moi, il était plein d’amour et de pardon.
Tantôt je le voyais à mes côtés, son regard ardent semblait vouloir m’anéantir.
J’avais peur; toutes ces hallucinations produites par l’agitation et l’inquiétude de mes pensées ne me quittaient pas depuis quelques jours.
On sonna très-fort à ma porte, et je courus ouvrir, croyant que c’était lui.
Un de mes amis venait m’inviter à dîner avec Maria.
—Vous êtes bien aimable d’avoir pensé à moi; mais je ne sais pas ce que j’ai; je suis dans une disposition d’esprit extraordinaire.
Si j’étais petite maîtresse, je dirais que j’ai des vapeurs, car il me passe devant les yeux comme un nuage derrière lequel je voudrais regarder.
Non, je ne sortirai pas aujourd’hui.
—Venez dîner ici, demain, si vous voulez, j’ai quelques personnes.
Il accepta et je restai seule.
Je me couchai de bonne heure; impossible de dormir.
Je voyais le grand portrait de Robert se balancer, quitter le mur et venir à moi.
Je rallumais ma bougie; il était à sa place.
Je me rendormais, j’entendais sa voix, je me levais, en lui disant: Que me veux-tu?
J’écoutais et je n’entendais rien.
Evidemment, j’avais le cauchemar, mais il était obstiné.
A six heures, mes invités arrivèrent; comme je regardais toujours la porte, on me demanda si j’attendais encore quelqu’un?
—Non, mais je suis stupide depuis hier. Je suis distraite au point de ne pas savoir ce que je fais.
Mes invités étaient gais, je faisais de mon mieux pour être aimable, mais mon rire était nerveux.
Je ne savais pourquoi j’aurais voulu qu’ils fussent à cent lieues de chez moi.
Il était à peu près neuf heures, quand ma domestique entra.
Elle avait l’air bouleversé.
Mon concierge la suivait et avait l’air encore plus effaré qu’elle.
—Madame!... ah! si vous saviez...
—Quoi donc? lui dis-je brusquement.
—Ah! madame, c’est... M. le comte ne vous a pas écrit?
—Eh bien? dis-je en me levant malgré moi.
—Eh! bien, madame, il est à Paris.
—Robert! criai-je en quittant brusquement ma place, qui vous a dit cela?
—Madame, il a parlé au concierge. Comme on lui a dit que vous aviez du monde, il n’a pas voulu monter; il est dans le passage du Havre.
Ma langue semblait paralysée.
Il me prit un tremblement nerveux qui faisait claquer mes dents.
Je regardais tout le monde sans rien voir, mon cœur battait à se rompre.
Je voulais courir et je ne pouvais faire un pas; je fus obligée de m’asseoir quelques secondes pendant lesquelles on me crut folle.
J’aurais voulu cacher, anéantir tous ceux qui m’entouraient.
J’aurais voulu que cette maudite table fût engloutie.
Quoi! il y avait festin chez moi, le champagne pétillait dans les verres, les lumières se reflétaient dans les plats d’argent que Robert m’avait donnés, et lui, il était à ma porte comme un pauvre abandonné. Je trouvais ma situation odieuse.
—Faites-le monter, me dit une de mes amies.
Ces paroles me rappelèrent à la raison.
—Non, non, m’écriai-je en me sauvant, je vous en supplie, partez de suite.
Ma femme de chambre me courait après avec un manteau et un chapeau.
Je vis Robert.
C’était bien lui; mais dans quel état, grand Dieu!
Il avait laissé pousser toute sa barbe; sa figure était maigre et brunie, ses yeux étaient ternes, son front pâle; la souffrance était écrite sur tous ses traits.
Ses vêtements se ressentaient du désordre d’un long voyage; il n’avait pourtant rien perdu de sa distinction.
Lorsqu’il m’aperçut, il vacilla comme un homme qui reçoit une blessure, mais il se remit vite et releva la tête pour me regarder en face.
Je voulais l’embrasser, il m’arrêta d’un regard.
Je n’osais ni avancer ni parler.
Ce fut lui qui rompit ce terrible silence:
—Il n’y a que les morts qui ne reviennent jamais! Vous étiez en fête, n’est-ce pas? je vous ai dérangée.
—Vous ne le croyez pas, Robert, j’avais invité de mes amies à dîner.
—Je n’ai pas le droit de vous demander qui était chez vous.
J’aurais dû attendre à demain, vous écrire.
Mais vous savez combien mon cœur est lâche; j’arrive à l’instant et il m’a amené malgré moi.
Il serait mal à vous de me reprocher ma faiblesse, elles sont toutes dans la nature.
Celui qui ne sait pas dompter la sienne lorsqu’elle le torture est plus à plaindre qu’à blâmer.
Je ne crains ni le danger ni la mort.
J’ai de l’énergie, du courage, rien ne m’effraye, excepté l’idée de ne plus vous revoir.
Oh! vous devez me mépriser, vous qui avez une volonté de fer.
Ma faiblesse fait votre force.
Céleste! épargnez-moi.
Voulez-vous venir à mon hôtel? nous avons à causer de vos affaires.
Je le suivis sans oser lui répondre un mot, mais il voyait bien que mon âme était à ses pieds.
Arrivés à son hôtel, il me dit:
—Tenez! voilà ce que je vous ai rapporté.
—Et il découvrit des cages pleines de ravissants petits oiseaux de toutes couleurs.
—Voilà, dit-il, quatre mois que je les soigne afin de vous les offrir. J’avais froid la nuit pour les garantir du vent avec ma couverture.
Je me mis à pleurer, car il ne m’avait pas embrassée.
Il me prit la main et me dit en la serrant doucement:—Mon amour serait indigne s’il était matériel.
Je suis l’amant de ton esprit.
Je vous l’ai déjà dit, Céleste, ce que j’aime en vous, ce n’est pas Mogador; c’est une autre femme qui se débat dans votre enveloppe.
J’ai voulu lutter, me défendre, je suis brisé.
Il faut avoir pitié des vaincus.
Je lui embrassai les mains, elles portaient les traces de larges cicatrices à peine fermées.
Il reprit en m’enveloppant de son regard profond:
—Si tu savais comme je t’aime, Céleste! Depuis que je me sais abandonné des miens, je ne lutte plus avec le penchant qui m’entraîne.
—Et moi qui étais si inquiète de ne plus recevoir des lettres de toi, je croyais que tu m’avais oubliée.
—T’oublier! je ne le puis plus.
Il releva sa manche et me montra mon nom et la date de son départ tatoués en encre bleue sur son bras droit.
—Après t’avoir écrit ma dernière lettre, espèce de journal que tu n’auras pas lu, je restai encore trois mois aux mines.
Le courage ne m’a pas fait défaut un seul instant, mais avec le courage, il faut la santé qui donne la force, et je suis tombé dangereusement malade.
On ne peut travailler seul aux mines; comme les autres, je m’étais associé avec un mineur nommé Faubare.
C’était un Français, un ancien matelot qui, je crois, avait déserté son bord.
Malgré sa rudesse et sa force, il pouvait à peine lutter avec moi, tant je travaillais avec ardeur.
Le pauvre garçon m’avait entendu appeler monsieur le comte par ce chevalier d’industrie qui m’avait vendu mon claim, et il me disait:
—Dis donc, Lecomte, passe-moi ma pioche, mon seau. Va couper du bois dans la forêt, fais le thé.
Comme ma plus grande souffrance était de manquer de linge propre, j’allais en laver au bord de la rivière.
Il me demandait si j’avais été blanchisseur à Paris.
Les eaux n’étaient pas encore retirées, les trous étaient submergés, et l’on était souvent obligé de se mettre dans l’eau jusqu’à la ceinture.
Cette eau est une espèce de vase acide qui vous brûle la peau; vois mes mains, j’ai eu des plaies jusqu’aux coudes, mes jambes ont été littéralement dépouillées; tout cela n’eût rien été si nous avions trouvé de quoi vivre, mais tous nos efforts étaient vains.
Lorsque Faubare me vit ainsi, il refusa de me laisser continuer.
Je n’avais jamais été à même d’apprécier d’aussi près un cœur d’ouvrier, et je dois dire que celui-là était plein de noblesse et de générosité, car il travaillait pour moi, m’apportant chaque jour, sous ma tente, tout ce que j’avais besoin et me rendant le compte fidèle de ce qu’il gagnait pour l’association.
J’avais beau lui dire qu’elle n’existait plus, puisque je ne pouvais rien faire, que je me regardais comme son débiteur, il ne voulait rien entendre.
Il faisait sa cuisine en chantant et me donnait toujours le meilleur morceau.
J’attendais avec une anxiété cruelle des lettres, des nouvelles de France; je n’avais rien demandé, mais il me semblait impossible qu’on m’eût ainsi abandonné.
J’écrivis à Sidney, espérant que le consul avait quelque chose pour moi, il m’envoya une lettre de toi.
Je serais mort là sans autre ressource que la charité de ce brave garçon, si le jeune homme que j’avais rencontré à Londres et qui était commis voyageur pour une grande maison de Paris, n’était venu à mon secours.
En voyant l’état où j’étais, il me dit:
—Vous ne pouvez rester ici, il est impossible que vous n’ayez pas quelques ressources en Europe, je vais vous prêter de quoi faire votre voyage, retournez en France, et revenez avec des marchandises.
—Mais, dis-je à Robert, il y a quelques jours on faisait courir le bruit ici qu’un de vos proches parents vous avait envoyé quelque mille francs.
—C’est faux, me dit-il avec un sourire plein d’amertume.
J’ai, en effet, trouvé une lettre à mon adresse en arrivant à Londres, mais on ne m’y donnait qu’un conseil.
Je refusai d’abord de partir, mais on n’eut pas grand’peine à me convaincre que ce voyage était indispensable à mes intérêts, pour ma vie peut-être.
En partant, je donnai à Faubare tout ce que je possédais; ma tente, mes outils, mon pistolet et la propriété des claims, que j’avais achetés.
Tout cela était une petite fortune pour lui.
Rien ne peut égaler son étonnement lorsque je lui signai l’acte de donation qui devait le mettre en règle en cas de réclamation.
—Comte de...! disait-il en tournant tout autour de moi. Comment, tu es... mais je croyais que tu t’appelais Lecomte.
Ah! si j’avais su, par exemple! Mais moi, j’ai été élevé dans l’un des domaines de votre grand-père, et je vous ai laissé travailler comme le chien de notre berger.
Tenez, je ne suis qu’une brute, et si vous êtes tombé malade, c’est de ma faute.
Quand j’ai vu vos mains saigner sur l’ouvrage, j’aurais dû m’apercevoir qu’elles n’étaient pas faites pour manier la pioche.
J’ai embrassé Faubare en pleurant, puis je suis retourné à Sidney avec cet autre ami qui était venu me chercher, inspiré par son bon cœur.
Quand le bâtiment eut levé l’ancre, je regrettai d’être parti.
La nuit, quand je regardais et que je voyais des étoiles filer, je croyais voir pleurer le ciel sur ma folie!
J’aurais dû rester, mourir là-bas, mais je pensais à vous; vous vous disiez poursuivie et j’espérais arriver à temps pour vous être utile.
Personne n’a le droit de reprendre ce que je vous ai donné quand j’étais riche.
Je mis Robert à peu près au courant de tout ce qui s’était passé pendant son absence.
La rougeur lui monta au front quand il sut ce dont on l’avait accusé.
J’eus beaucoup de peine à calmer son agitation, il refusa de venir demeurer chez moi, dans cet appartement qui lui avait en partie appartenu.
Je compris le sentiment qui le faisait agir; il était trop pauvre pour payer son loyer, et moi, j’avais trop de cœur pour l’éclabousser dans les rues avec les voitures qu’il m’avait données.
Sans le prévenir, j’envoyai tout à l’hôtel des ventes.
Une personne qui avait envie de mon appartement fut agréée par le propriétaire, et me dégagea de mon bail.
Je louai, pour mille francs par an, un appartement au rez-de-chaussée, rue de Navarin.
J’avais un petit jardin pour ma filleule, et ce quartier était assez éloigné du centre élégant pour dépayser Robert de certains voisinages qui auraient pu lui donner des regrets ou le faire souffrir de la vie plus que modeste à laquelle il était condamné désormais.
Je vendis la plus grande partie de ce qui me restait en cachemires et bijoux, afin de vivre auprès de lui sans être à sa charge le temps qu’il resterait en France.
Je payai tout ce que je devais ainsi que quelques dettes qu’il avait faites pour moi, mais pour lesquelles cependant lui seul était engagé.
Robert n’avait pas vu assez clair dans ses affaires d’intérêt pour s’apercevoir de tous ces détails pécuniaires.
D’ailleurs, quoi que je fisse, il ne voulut pas demeurer chez moi.
Il loua une petite chambre dans un hôtel, rue Laffitte, mais il passait toutes ses journées auprès de moi.
Le théâtre lui portait ombrage; je l’aimais beaucoup à cette époque, je venais d’obtenir un grand succès; je touchais à un second, mais je l’abandonnai avec bonheur, puisque cela me mettait à même de sacrifier quelque chose à celui qui m’avait tout sacrifié. Amis, amies, jouissances du luxe, d’amour-propre, j’abandonnai tout, j’aurais voulu lui donner ma vie.
Ma nature, mon caractère se révélaient enfin à mes propres yeux.
J’avais été toute ma vie humiliée de recevoir, je me sentais fière de donner.
J’employais mille finesses pour faire accepter ces riens qui sont tout un poëme.
J’avais racheté tout ce que les créanciers de Robert avaient fait vendre: des tableaux, des effets, des armes.
Chaque chose pour lui était un souvenir, une relique.
Il me témoigna plus de gratitude pour ces riens que si je lui eusse rendu un million.
Tout entière au bonheur de faire ce que je faisais, j’oubliais qu’un grand malheur pesait encore sur ma tête.
Le procès en appel à la cour impériale de Bourges allait être jugé.
Je ne pouvais encore disposer de ma maison du Poinçonnet, joli petit cottage que les habitants du pays ont baptisé du nom pompeux de château, nom sur lequel mes adversaires s’appuyèrent pour faire beaucoup de bruit.
Avec peu, en effet, il eût pu paraître naturel que j’eusse une maison de campagne, mais un château! cela était révoltant, il fallait me déposséder.
Les hommes d’affaires, les magistrats de Châteauroux surent à quoi s’en tenir relativement à cette gasconnade, et ne se laissèrent pas influencer par des phrases.
Mais à Bourges, comment les choses allaient-elles se passer au dernier moment?
La crainte me rendait profondément triste.
Le grand jour arriva enfin; il fallut rassembler tout son courage et partir.
Je fis un résumé de ces Mémoires pour donner à la cour.
Robert en fit une note de son côté, précisant les faits, donnant des chiffres à l’appui et me défendant avec tout ce qu’il avait de cœur, mais il resta à Paris.
Ce que j’ai souffert pendant les trois jours que ces débats ont duré, Dieu seul le sait.
En entrant sous le vestibule de ce grand palais de Jacques Cœur, où siége aujourd’hui le tribunal, le froid des voûtes m’enveloppa comme un linceul, mes dents claquèrent, j’étais pâle à faire peur aux statues de pierre.
Toutes les voix résonnaient à mes oreilles comme des instruments de cuivre.
Mon nom mille fois répété par l’écho me fit peur.
L’impatience, l’inquiétude, une volonté plus forte que la mienne m’avaient amenée au tribunal.
Cachée derrière une colonne, je m’entendais traiter avec tant de mépris que je perdis la tête et me laissai glisser à genoux en pleurant.
Alors, j’oubliai le tribunal, les juges, je me crus dans une église et je priai Dieu avec ferveur.
Je lui demandai pardon du passé, lui promettant de faire mieux dans l’avenir, s’il voulait m’absoudre.
Dieu est bon, sa clémence est infinie.
Je sentis le calme et la résignation rentrer en moi.
Je sortis du palais comme j’y étais entrée, sans être vue, et j’attendis que mon sort se décidât.
J’avais bien fait de m’armer de patience; les débats, comme je l’ai dit, après avoir duré trois jours et avoir fait plus de bruit que s’il s’était agi d’un grand criminel, furent clos et le jugement remis à quinzaine.
Je revins à Paris.
Les émotions, les secousses avaient été si vives, que mes traits en gardèrent l’empreinte pendant plusieurs mois.
Robert me demanda pardon de m’avoir exposée à toutes ces tribulations, généralement au-dessus des forces de la femme.
Ce jour-là je fus heureuse de toutes mes misères.
J’aurais voulu avoir eu à souffrir davantage.
Cela ne se serait pas fait attendre si, comme je l’ai dit, Dieu, en qui j’avais mis toute ma confiance, ne m’avait donné la résignation.
Huit jours après les débats de Bourges eut lieu mon procès au tribunal de commerce à Paris.
Il s’agissait des quarante mille francs que Robert me devait et pour lesquels il m’avait fait des lettres de change.
Cet argent était en réalité ma fortune, car la maison était hypothéquée et il était dû beaucoup à Châteauroux.
Le tribunal de la place de la Bourse déclara que ces lettres de change étaient des effets de complaisance et ne pouvaient être regardés comme sérieux.
J’éprouvai une contrariété passagère, mais j’avais placé ma confiance au-dessus des hommes, j’espérais encore quand tout semblait désespéré.
L’avocat général de Bourges fit un résumé écrasant pour moi.
Il voulut flétrir, frapper un parti en ma personne, arrêter la contagion du mal fait à la société par mes pareilles, en donnant sur moi l’exemple du châtiment.
La cour était nombreuse; elle remit à huitaine sa délibération et me donna gain de cause.
Ce fut un beau jour pour moi et une grande confusion pour mes adversaires.
En réalité, je n’en avais qu’un, mais il avait cherché quelques petits débiteurs de Robert, en leur promettant de payer les frais qui pourraient être faits, qu’il gagnât ou qu’il perdît.
Plusieurs noms groupés ensemble devaient donner plus de force à ses prétentions.
Quelques-uns se désistèrent pendant le cours de ces procès qui semblaient devoir être interminables; d’autres avouèrent qu’ils regrettaient d’être entrés dans cette voie où ils s’étaient laissé entraîner par de faux rapports.
Enfin, le plus intéressé à ma perte se croyait déjà possesseur de mon petit château de cartes, et parlait de réformes, de changements, d’améliorations à faire lorsqu’il l’habiterait.
Il avait gagné au tribunal de commerce, il est vrai, mais cela était en première instance.
J’allais interjeter appel de ce jugement, et cela menaçait de durer encore longtemps, quand les choses prirent une direction sur laquelle je ne comptais plus.
Mon domicile fut envahi en mon absence par cinq personnes solidaires les unes pour les autres de cette inqualifiable violation des droits, prenant, je l’ai déjà dit, dans mes papiers et ceux de Robert ce qui leur convenait.
Je déposai des plaintes au parquet; on parut d’abord ne pas donner une grande importance à ces faits; mais un beau matin, lorsque le tour de cette affaire fut venu, elle se classa et parut causer un grand effroi à ceux qui en avaient ri jusqu’alors.
C’est qu’ils savaient mieux que moi que la justice, quand elle est instruite, punit sévèrement l’homme de loi qui fait un mauvais usage des pouvoirs qui lui ont été confiés.
Le tribunal de Châteauroux condamna à un mois de suspension et aux frais l’huissier qui les accompagnait dans cette injuste perquisition.
Il disait pour toute défense:
—J’ai exécuté les ordres de l’avoué de Paris; j’ai fait ce qu’il faisait lui-même, croyant qu’il agissait en vertu d’un droit ou d’un pouvoir quelconque.
Il y avait bien là de quoi effrayer ces messieurs qui, en fait de pouvoirs, n’avaient que ceux qu’ils s’étaient arrogés.
Poussés par la crainte, ils me firent proposer un arrangement plus avantageux pour moi que celui que j’avais sollicité pendant deux ans.
Je refusais alors de sacrifier la moitié de ce que je possédais, comme j’y aurais consenti à cette époque afin d’en finir.
Ils revinrent humiliés, confus, me prier de retirer mes plaintes, m’envoyèrent de leurs amis qui me supplièrent de me désister, m’offrant de me rembourser immédiatement l’argent de mon hypothèque; mais je n’avais pas été la seule victime de ces brutalités sans nombre, et Robert m’obligea à refuser pendant plusieurs jours qui durent leur paraître bien longs.
Si cet argent lui avait appartenu, il l’aurait volontiers sacrifié à l’ombre d’une réparation, mais il comprit qu’il ne pouvait me forcer à un si grand sacrifice, et il me donna carte blanche.
Non-seulement je fus dégagée de la responsabilité qu’on voulait faire peser sur moi, mais encore j’exigeai que le bijoutier reprît pour son compte la créance du jeune homme pour lequel Robert avait si légèrement donné sa garantie.
Puis, leur demandant combien il leur devait personnellement, je leur payai le tout en son nom; la somme s’élevait à 20,000 francs.
Il valait mieux que Robert me les dût qu’à ces vilaines gens qui l’avaient si fort maltraité.
D’ailleurs, Robert m’avait fait part de ses projets.
Il voulait entreprendre quelque chose, faire du commerce.
Ses créanciers l’en auraient peut-être empêché.
Comme cela, il était libre et sans entraves.
Certes, dissiper sa fortune est un grand tort, mais il est excusable quand on a le courage de la refaire.
Robert eut beau me gronder, se fâcher, ce qui était fait était fait.
J’étais bien sûre que pas un de ceux que j’avais payés ne rendrait l’argent en échange d’une promesse.
Robert fit tout ce qu’il put pour se procurer cette somme afin de me la rembourser.
Personne ne l’aida à se dégager de ce qu’il croyait devoir appeler sa reconnaissance envers moi.
Il ne m’en devait pourtant pas; ce que j’avais fait était tout naturel.
Une partie de ses dettes devaient avoir été faites pour moi, à mon insu, il est vrai, mais n’avais-je pas profité de ses dons et fait-on de la générosité lorsqu’on rend ce qui vous a été donné d’une façon irréfléchie?
Malgré le proverbe: «Il faut que jeunesse se passe,» l’homme qui s’est ruiné aussi ostensiblement s’est déclassé aux yeux du monde; il n’inspire aucune confiance aux gens sérieux, et il semble que le présent doive toujours être ce qu’a été le passé.
Avec ce raisonnement souvent injuste, on met d’immenses entraves à des difficultés déjà si difficiles à vaincre pour celui qui commence un apprentissage à trente ans.
Partout Robert se trouvait face à face avec la méfiance et l’incrédulité.
Il sollicita une place, on la lui refusa.
Il chercha des marchandises, on le prit pour un chevalier d’industrie.
Souvent il se rebutait, et il se serait fait sauter la cervelle si je n’avais fait descendre en lui un peu de cette confiance qui m’était rendue, un peu de cette énergique ardeur qui augmentait toujours chez moi en présence des difficultés à combattre.
Enfin, à force de recherches, de persévérance, il trouva un grand négociant qui voulut bien l’aider sans le connaître.
Il l’écouta, le conseilla et lui promit des marchandises pour une somme assez importante.
M. Bertrand (c’est le nom de ce nouvel ami de Robert) était un homme plein de cœur.
Avec son expérience, il devina une grande intelligence, une grande envie de bien faire chez cet homme que l’on croyait incapable.
Lorsque Robert se fut assuré du travail, sa seule ressource pour l’avenir, il me proposa sérieusement de m’emmener.
Avant cette époque, comme il n’avait rien, il ne m’en avait parlé que d’une façon indirecte, et ses demandes avaient toujours été subordonnées à un: Si je réussis.
J’avoue que je n’avais jamais envisagé l’idée d’un pareil voyage sans effroi, et puis, j’avais vingt raisons pour refuser.
S’il m’emmenait, cela allait encore jeter de la déconsidération sur lui, ses rapports avec le monde en souffriraient et cela ferait diminuer ses chances de fortune.
Sa famille serait indignée et persisterait à le laisser vivre dans cet abandon qui lui avait été si douloureux.
Mais son idée était bien arrêtée; il combattit mes objections avec toute la chaleur dont son âme était capable.
—Je n’ai que toi au monde, me dit-il; si tu refuses de me suivre, je ne partirai pas.
Mon courage, c’est toi! mon pays sera partout où tu seras.
Que m’importe l’opinion des miens? Se sont-ils souvenus de moi quand mon cœur avait besoin du leur?
Ils ont détourné la tête, dans la crainte que j’aie besoin d’eux.
Aujourd’hui, je suis heureux de cet abandon, parce qu’il me fait libre.
Jamais je n’aurai un regret, jamais je ne te ferai un reproche; mais j’ai besoin de toi pour vivre comme on a besoin d’air pour respirer.
J’avais cru devoir lui dire ce que je lui avais dit, mais je pensai qu’il était inutile de refuser plus longtemps, car par-dessus tout, mon désir le plus ardent, mon vœu le plus cher était de ne plus le quitter.
Je ne lui posai qu’une seule condition: c’est que ma fille adoptive me suivrait partout, je ne voulais la confier à personne.
Sa réponse fut deux gros baisers sur les joues de l’enfant. J’avais dit à Robert tout ce que j’avais fait pendant son absence. Cependant je n’avais pas osé lui avouer l’existence de ces Mémoires, mais ils ne m’appartenaient plus.
Ne sachant pas si Robert reviendrait, j’en avais disposé avant qu’ils fussent terminés, et voici comment:
Au plus fort de mes procès, un de mes amis, M. A... me demanda de les lui prêter. Il les lut, fut étonné, et les fit circuler sans que je le susse.
Lorsqu’il me rendit mes six volumes, ils avaient été lus par dix personnes.
J’en citerai quelques-unes dont l’opinion, sans qu’elles s’en doutassent, dicta ma conduite dans cette circonstance et peut la faire excuser.
La première fut M. Camille Doucet.
Son esprit doux et délicat s’effraya de ces révélations brutales, mais il ne les condamna pas, sachant que j’y avais été contrainte.
Mme Emile de Girardin, cette grande âme placée par Dieu au-dessus des autres âmes, compatissante pour ceux qui souffrent, indulgente et pleine de pitié pour tout ce qui est déchu, devina avec les délicatesses de son cœur de femme que la mort devait être préférable au suicide moral que j’avais accompli; quoique souffrante, elle passa la nuit à lire ces pages tombées de ma main comme des larmes tombent des yeux.
—Peu importe qui pleure, disait l’auteur de Marguerite ou les Deux Amours.
Nous devons écouter la plainte de tous ceux qui souffrent.
J’ai trouvé la lecture de ces Mémoires très-attachante, et si jamais ils sont publiés, ils auront du succès parmi ceux qui les comprendront tels qu’ils sont.
M. Dumas les lut aussi; son imagination ardente, son extrême bienveillance l’emportèrent bien au delà de la réalité, parce qu’il avait mesuré d’un coup d’œil les difficultés que j’avais eues à vaincre pour rallier ces souvenirs épars, les mettre en ordre, et rapporter des choses si difficiles à dire.
L’auteur d’Antony, que je connaissais à peine, parla de ces Mémoires à tout le monde.
Il inséra même dans son journal (le Mousquetaire) quelques lignes capables d’éveiller la curiosité et l’intérêt de ses nombreux amis.
A cette époque, j’eus l’occasion de me rencontrer avec une femme dont la réputation a fait grand bruit, sans doute parce qu’il y avait en elle deux personnalités et un surnom.
Un jour, c’était une chatte séduisante, souple, gracieuse; le lendemain, un vrai lion rugissant, griffes aiguës, œil étincelant, dents blanches qui déchirent, rien n’y manquait; la ressemblance était telle enfin que le nom lui en resta.
Ce nouveau roi du désert régna sur un coin de Paris pendant longtemps, sans qu’on sût quel était son mode de gouvernement.
Le Lion est petite, blonde; ses traits sont insaisissables pour moi comme son caractère, il y a en elle des élans de cœur ou de haine surnaturels.
Elle est puissante par ses amis, entourage haut placé qui lui reste fidèle envers et contre tous.
Elle m’a rendu un service à moi qu’elle connaissait à peine; on dit qu’elle en rend à beaucoup de monde, c’est peut-être pour cela qu’elle a des ennemis, et qui sait si dans les plus acharnés elle ne reconnaîtrait pas ses obligés?
Je l’ai trop peu vue pour me former une opinion sur son véritable caractère.
J’aime mieux voir un peu par moi-même que d’entendre dire beaucoup; ce dont je me suis convaincue, c’est que son esprit est un des plus subtils et des plus amusants que j’aie jamais rencontrés.
C’est un feu roulant, quelquefois chargé à mitraille; personne ne lui échappe, personne ne peut lui tenir tête.
Elle connaît tout, voit tout, entend tout et en fait son profit; douée d’une mémoire incroyable, elle sait l’histoire de chacun sur le bout du doigt; les heures passent auprès d’elle comme des minutes.
On ne veut plus la revoir quand elle vous a fait une blessure morale, ce qui arrive souvent; mais alors elle redevient chatte.
Elle vous fait oublier avec une parole, un bout de lettre bien tourné, une grosse égratignure qu’elle vous a faite en riant.
Un homme d’esprit qui est son ami depuis vingt-cinq ans disait, en parlant d’elle:
—C’est une sorcière ou une fée. Il doit y avoir quelque chose comme cela.
Ce même ami, qui nous était commun, me mit en rapport avec un éditeur.
Je fis un traité; je n’avais pu me résigner à brûler ce que j’avais eu tant de mal à construire.
J’avais passé bien des jours et des nuits à faire et refaire sans cesse.
Je devais à ce travail constant un goût très-vif pour la retraite; loin de m’effrayer, la solitude, l’isolement m’apparaissaient avec des charmes inconnus jusqu’alors.
Lorsque Robert revint, il était trop tard pour m’empêcher d’entrer dans cette voie de publicité, où, du reste, j’étais entrée à cause de lui.
Je commençai mes préparatifs de départ; cela n’est pas une petite affaire quand on entreprend un si long voyage.
Mes meubles, tout ce que je possédais était expédié au Havre, lorsque Robert reçut sa nomination à une place qu’il avait sollicitée et sur laquelle il ne comptait plus depuis quelques mois.
Il voulut refuser à cause de moi; je refusai de partir s’il n’acceptait pas.
Il y avait pour lui une question d’avenir; mon avenir, à moi, je m’en inquiétais peu.
Je trouverai toujours le moyen de vivre d’un travail quelconque, mais lui... J’aurais mieux aimé mourir que le revoir exposé de nouveau à toutes les misères qu’il avait subies.
J’éprouve quelques terreurs à m’en aller si loin de mon pays, de ma beauté, de ma jeunesse. Il ne m’en restera bientôt plus que le souvenir. On ne peut aimer longtemps que la vertu, les mérites; pour aimer la femme qui vieillit, il faut qu’on l’estime, qu’elle soit la mère de vos enfants.
Si Robert allait redevenir ce qu’il était, violent, emporté! S’il allait se venger de m’avoir aimée! Si cette mer, dont le murmure me fait peur, allait m’engloutir! Si, enfin, je ne pouvais jamais revenir dans ce Paris où je suis née et que j’aime comme j’aimais ma mère, lorsque j’étais enfant!...
Peut être mourrai-je abandonnée là-bas, sous ce soleil brûlant qui dévore les plantes et les hommes.
Le portrait qu’il m’en a fait dans ses lettres n’est-il pas effrayant?
En cela, comme en toutes choses, que la volonté de Dieu soit faite! que ma destinée s’accomplisse!
Peut-être de grands événements m’attendent-ils à l’autre bout de cet horizon que je ne puis traverser de la pensée? Je vous écrirai chaque jour.
Puisse ce second journal, s’il vous parvient jamais, être plus intéressant et mieux écrit que celui-ci.
Si mes mémoires paraissent après mon départ, Robert n’en saura rien, car nous allons rester quatre mois en mer.
Et puis, qui les lira? quelques amis.
Ils passeront inaperçus, comme tout ce qui manque d’intérêt.
Si la critique allait s’en occuper!
Eh bien! qu’elle fasse selon sa conscience.
Je vais tenter, pendant le cours de cette longue traversée, la miséricorde de celui qui nous jugera tous. Dieu seul condamne sur l’Océan!
FIN.