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Mémoires d'un Éléphant blanc

JUDITH GAUTIER

Reading edition

Illustrations par M. Mucha

Ornementation par P. Ruty

Armand Colin et Cie, Éditeurs

5, rue de Mézières, Paris

1894

Avant-Propos

Les anciens racontent que les éléphants ont écrit des sentences en grec et que l'un d'eux, même, a parlé. Il n'y a donc rien d'invraisemblable à ce que l'éléphant blanc dont il s'agit ici, le fameux Iravata, si célèbre dans toute l'Asie, ait pu écrire ses mémoires.

L'histoire de sa longue existence, tantôt glorieuse, tantôt misérable, à travers le royaume de Siam, l'Inde des maharajahs et des Anglais, est d'ailleurs pleine d'imprévu et des plus curieuses.

Après avoir été presque une idole, Iravata devient un guerrier; il est fait prisonnier avec son maître qu'il délivre et sauve de la mort. Puis il est jugé digne d'être le gardien et l'ami de la merveilleuse petite princesse Parvati, pour laquelle il invente d'extraordinaires jeux et qui le réduit en un doux esclavage.

On verra comment un vilain sentiment, qui se glisse dans le cœur du bon éléphant, si sage d'ordinaire le sépare pour longtemps de sa chère princesse, le jette dans les aventures de toutes sortes et lui cause de cuisants chagrins. Mais enfin, il retrouve sa fidèle amie et le pardon lui rend le bonheur.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

Chapitre Premier

L'ÉCOLIER DE GOLCONDE

Ce que je dois dire tout d'abord, c'est comment j'ai appris à écrire. Cela m'arriva cependant assez tard dans ma longue vie, mais il me faut l'expliquer en commençant, car il paraît que vous, les hommes, qui enseignez tant de travaux à ceux de ma race, n'avez pas coutume de leur faire faire leurs classes, et un éléphant capable de lire et d'écrire est un phénomène assez rare pour être incroyable.

Je dis rare, car j'ai entendu affirmer que mon cas n'est pas unique.

Pendant ma longue fréquentation des hommes, j'étais parvenu à comprendre beaucoup de leurs paroles, je savais même plusieurs langues; le siamois, l'hindoustani et un peu d'anglais. J'aurais pu parler, je m'y essayais quelquefois; mais je ne produisais que des sons extraordinaires qui faisaient rire mes maîtres et épouvantaient les éléphants, mes compagnons, quand il leur était donné de m'entendre, car cela ne ressemblait pas plus à leur langage que, paraît-il, à celui des hommes.

J'avais près de soixante ans, ce qui est la fleur de la jeunesse pour nous, lorsque le hasard me permit d'apprendre à tracer des lettres et à écrire des mots que je ne parvenais pas à prononcer.

L'enclos qui m'était réservé, dans le palais de Golconde, et où j'étais absolument libre, était borné d'un côté par un mur de briques émaillées, bleues et vertes, assez haut, mais qui m'arrivait juste à l'aisselle; je pouvais donc, si cela m'amusait, regarder par-dessus le mur tout à mon aise.

Je me tenais de préférence à cet endroit, à cause de grands tamariniers qui projetaient une ombre fraîche des plus agréables. J'avais beaucoup de loisirs, j'étais même désœuvré, car je ne servais plus guère qu'aux promenades; mon bain pris, ma toilette faite, mon repas termine, mes gardiens, ou plutôt mes serviteurs, faisaient la sieste, allaient voir leurs amis, se divertir avec eux, tandis qu'immobile sous les arbres, je méditais, repassant dans ma mémoire les aventures de ma vie passée.

Chaque jour, de la cour voisine, montaient des cris joyeux et des rires, qui me distrayaient; puis le silence se faisait et une psalmodie monotone le rompait seul. C'étaient de tout jeunes garçons qui récitaient l'alphabet. Car une école était établie là.

A l'ombre des arbres, sur une pelouse recouverte çà et là de petits tapis, les enfants, coiffés de calottes rouges, se roulaient, folâtraient, tant que le maître n'était pas là. Dès qu'il paraissait, tous se taisaient, et lui, allait s'asseoir, sur un tapis plus grand, près d'un vieil arbre. Au tronc de cet arbre était fixé un tableau tout blanc sur lequel il écrivait à l'aide d'un morceau de vermillon.

Je regardais et j'écoutais, très distraitement d'abord, suivant surtout les jeux furtifs des écoliers, qui se faisaient des niches, me regardaient de côté avec des grimaces drôles, pouffaient de rire tout à coup sans cause apparente. Les punitions pleuvaient, les pleurs succédaient aux rires, et moi, qui étais un peu la cause des distractions, je n'osais plus me montrer.

Mais ma curiosité était éveillée. L'idée de chercher à apprendre ce qu'on enseignait à ces petits hommes, s'affirmait dans ma tête. Je ne pouvais pas parler, mais qui sait, je pourrais peut-être écrire.

Dissimulé, dans le feuillage, aux yeux des petits espiègles, je prêtais une attention extrême aux leçons, faisant quelquefois un si grand effort pour comprendre, que des tremblements me parcouraient tout le corps.

Il s'agissait seulement d'énoncer à la suite les lettres de l'alphabet et de les tracer sur le tableau blanc. La nuit, au lieu de dormir, j'exerçais ma mémoire, et quand, malgré ma persévérance, je ne pouvais retrouver le son et la forme des lettres, je poussais des cris de désespoir qui souvent réveillèrent mes gardiens.

Un jour, devant le tableau de l'école, se tenait debout un garçon déjà grand, mais dont l'intelligence était assez rebelle. Depuis plusieurs minutes le maître lui ordonnait de tracer la lettre E. L'enfant, la tête basse, un doigt dans la bouche, se dandinait d'un air penaud: il ne savait pas.

Tout à coup, une résolution me vint. J'allongeai ma trompe par-dessus le mur et, prenant doucement le crayon des doigts du petit ignorant, un peu ému de mon audace, je traçai sur le tableau blanc un E gigantesque.

La stupéfaction fut telle, du maître et des écoliers, qu'elle se manifesta seulement par un grand silence et des bouches béantes.

Enhardi par le succès, je saisis le linge humide qu'on passait sur le tableau et j'effaçai l'E que j'avais fait. Puis, en caractères plus petits, m'appliquant de mon mieux, j'écrivis l'alphabet d'un bout à l'autre.

Cette fois, le maître tomba la face contre terre en criant au miracle et les élèves épouvantés s'enfuirent.

Moi, j'exprimais ma satisfaction en agitant d'arrière en avant mes larges oreilles.

L'instituteur tout tremblant se leva, décrocha le tableau en ayant soin de ne rien effacer, et après m'avoir fait un très humble salut, il s'en alla.

Quelques instants plus tard, je vis venir mon mahout[1] qui, sans me harnacher, m'emmena, à travers les grandes avenues du parc, jusqu'à la varangue du palais.

Là se tenait d'ordinaire ma chère maîtresse. En ce moment, elle avait quitté son canapé de rotin et, agenouillée sur un coussin, examinait en s'ébahissant le tableau couvert de lettres que lui montrait le maître d'école. Autour d'elle, des visiteurs regardaient aussi: il y avait là plusieurs Hindous et un Anglais. Dès qu'elle me vit, la princesse se releva, courut à battant des mains.

—Est-ce vrai? est-ce vrai? cria-t-elle, Iravata, c'est toi qui as fait cela?

Je répondis par des clignements d'yeux et des claquements d'oreilles.

—Oui! il dit oui! affirma ma douce maîtresse qui, elle, savait bien me comprendre.

Mais l'Anglais secouait la tête d'un air moqueur.

—Pour croire une chose aussi incroyable, il faudrait la voir de ses propres yeux et non l'entendre conter.

Je voulus effacer l'écriture sur le tableau.

—Non, non, s'écria le maître d'école en l'éloignant de moi. J'ai vu le miracle et je supplie l'âme royale qui habite le corps de cet éléphant de me permettre d'en garder la preuve.

Sur un signe de la princesse, on fit venir des scribes qui déroulèrent devant moi une feuille de satin blanc et me donnèrent un calame trempé dans de l'encre d'or.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

JE TRAÇAI SUR LE TABLEAU DES CARACTÈRES.

L'Anglais, avec une drôle de grimace, mit devant un de ses yeux un morceau de verre et devint très attentif.

Sûr de moi, maintenant, sans me laisser intimider par ces regards et ce silence, je serrai fermement le calame du bout de ma trompe, et, sans me presser, très nettement, j'écrivis l'alphabet d'un bout à l'autre.

—Iravata, ô mon fidèle ami! s'écria la princesse, je savais bien que tu étais plus que notre égal!

De ses beaux bras blancs, elle entourait ma vilaine trompe, et appuyait sa joue contre ma peau rugueuse: je sentis des larmes rouler sur elle; alors, tremblant d'émotion, je ployais les genoux et je pleurais aussi.

—Très curieux, très curieux, murmurait l'Anglais extrêmement agité et qui laissait tomber et remettait sans cesse le morceau de verre au coin de son œil.

—Qu'en dites-vous, milord, vous, un des plus savants hommes de l'Angleterre? demanda la princesse en m'essuyant les yeux avec son écharpe de gaze.

Le savant avait repris tout son sang-froid.

—Quintus Mucius, qui trois fois fut consul, dit-il, raconte qu'il a vu un éléphant tracer des caractères grecs et former cette phrase: «C'est moi qui ai écrit ces mots et consacré les dépouilles celtiques»[2]. Et Élien rapporte qu'un éléphant a écrit des sentences entières et même a parlé. Je ne pouvais croire des choses pareilles. Il faut bien reconnaître qu'elles sont possibles et s'incliner devant les anciens, nos maîtres, en s'excusant d'avoir douté de leur parole.

Ma princesse décida que le maître d'école serait attaché à ma personne et chargé de m'apprendre à écrire des syllabes et des mots, si cela était possible.

Le brave homme, avec un respect profond et une patience digne d'un saint, se mit à l'œuvre dès le lendemain.

Je fis, moi, de si grands efforts pour comprendre que je maigris de façon à donner de l'inquiétude à ceux qui m'aimaient. Ma peau en vint à flotter sur mes membres comme un habit trop large, mais lorsqu'on parla d'interrompre les leçons, je poussai de tels cris de désespoir qu'il ne fut plus question de cela. On m'obligea seulement à espacer les heures d'étude, à me promener, et surtout à ne pas oublier de manger comme cela m'arrivait souvent dans la fièvre d'apprendre qui me tenait.

Je fus enfin récompensé de mes peines. Un jour, je pus écrire le nom bien-aimé de ma princesse: il est vrai qu'il fut aussitôt effacé, tellement je noyai le papier sous un déluge de larmes.

A partir de ce moment, il sembla que des voiles s'étaient déchirés dans mon cerveau. Je fis des progrès rapides et avec une étonnante facilité. Ce fut au point que mon professeur ne parut plus être à la hauteur de sa tâche, et que l'on appela auprès de moi un très illustre brahmane pour achever mon éducation.

J'entendais dire que tout Golconde ne s'occupait que de moi, et que l'on s'attendait, le jour où je saurais écrire, à d'extraordinaires révélations sur les migrations successives de l'âme royale, peut-être divine, qui habitait mon corps d'éléphant.

Ce que j'écrivis fut simplement l'histoire de ma vie déjà longue, et que ma chère maîtresse ne connaissait pas en entier. Elle fut aussitôt traduite de l'hindoustani, dans lequel je l'avais écrite, en toutes les langues d'Asie et d'Europe, et vendue par centaines de mille volumes.

Cette gloire, qui me fit beaucoup d'envieux parmi les auteurs des différents pays dont les livres ne se vendaient pas aussi bien, ne me rendit pas orgueilleux. Ma récompense, ce fut sa joie et son émotion à Elle; le reste du monde m'importait peu, car tout ce que j'avais fait, c'était seulement, uniquement pour Elle!

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

Chapitre II

LA FORÊT NATALE

Je suis né dans la forêt de Laos, et, du temps de ma jeunesse, je n'ai gardé que de bien confus souvenirs: quelque corrections, infligées par ma mère quand je réfugais de baigner ou de la suivre à la cueillette des fruits et des herbes; quelques joyeuses parties avec les éléphants de mon âge; des terreurs les jours de grands orages; des pillages de récoltes dans des champs ennemis et de longues béatitudes aux bords des ruisseaux, dans les clairières silencieuses. C'est tout, car, en ce temps-là, des brumes étaient sur mon esprit qui ne se déchirèrent que plus tard.

Quand je fus grand, je m'aperçus avec surprise que les anciens la harde[1] dont je faisais partie me regardaient avec déplaisir; cela me causa de la tristesse et je voulais croire que je me trompais; cependant, je pus me convaincre que, malgré les avances que je leur faisais, tous s'éloignaient de moi. Je cherchais la cause de cette aversion et je découvris bientôt, en voyant mon image dans un étang qui me reflétait, que je n'étais pas semblable aux autres. Ma peau, au lieu d'être grise et terreuse, comme celle de tous les éléphants, était d'une couleur blanchâtre, rose par endroits. D'où cela pouvait-il venir? Une sorte de honte s'empara de moi, et je pris l'habitude de m'écarter du troupeau, qui me repoussait, et de vivre en solitaire.

Un jour que j'étais ainsi triste et humilié, loin des autres, j'entendis un bruit léger dans le taillis. J'écartai les branches avec ma trompe et j'aperçus alors un être très singulier qui marchait sur deux pattes et, cependant, n'était pas un oiseau.

Il n'avait ni plumes ni fourrure, mais, sur sa peau, des pierres brillaient et des morceaux de couleurs vives le faisaient ressembler aux fleurs.

Je voyais pour la première fois un homme!

Une terreur extrême s'était emparée de moi; mais une curiosité plus violente encore me tenait là, immobile, en face de cet être, très petit, que j'aurais écrasé sans le moindre effort et qui cependant me semblait d'une espèce redoutable et beaucoup plus puissant que nous.

Tandis que je le regardais, il me vit aussi et se jeta sur le sol, en faisant des gestes extraordinaires dont je ne compris pas alors le sens, mais qui ne me parurent pas être hostiles. Après quelques instants, il se releva et s'éloigna à reculons, en s'inclinant à chaque pas, jusqu'à ce que je l'eusse perdu de vue.

Dans l'espoir de revoir cet être, je retournai à cette même place le lendemain. L'homme revint, mais cette fois, il n'était pas seul. En me voyant, ses compagnons, comme lui-même, se livrèrent encore à des mouvements singuliers, se jetant la face contre la terre ou pliant leur corps en deux, à plusieurs reprises.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

TANDIS QUE JE LE REGARDAIS, IL ME VIT AUSSI ET SE JETA SUR LE SOL.

Ma stupéfaction était extrême et ma crainte diminuait. Je trouvais les hommes si jolis, si lestes dans leurs gestes, que je ne me lassai pas de les regarder.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

J'APERÇUS SUR L'AUTRE RIVE UN ÉLÉPHANT.

Ils s'en allèrent pourtant et je ne les revis plus.

Un soir que, solitaire, selon ma coutume, je descendais boire au lac, j'aperçus sur l'autre rive un éléphant qui me regarda aussi et bientôt me fit des signes affectueux. Cela me flatta de voir qu'il n'éprouvait pas pour moi, comme les autres, de la répulsion; qu'au contraire il semblait m'admirer et tout disposé à se lier d'amitié avec moi. Pourtant je ne le connaissais pas; il n'était certainement pas de notre harde.

Il arracha quelques racines délicates dont nous sommes friands et me les montra, comme pour me les offrir; alors je n'hésitai plus, je me mis à la nage et je traversai le lac.

Quand j'eus atteint l'autre rive, je fis comprendre à cet aimable étranger que je n'étais pas venu attiré par la gourmandise, mais bien pour jouir de sa compagnie. Il me força tout de même à accepter une partie de sa trouvaille et se mit gentiment à manger le reste. Puis, après quelques gambades qui me semblèrent fort gracieuses, il s'élança en avant, m'invitant par des regards aimables à l'accompagner dans sa promenade. Je ne me fis pas prier et nous nous enfonçâmes tous deux dans la forêt, courant, folâtrant, cueillant des fruits et des fleurs.

Je prenais tant de plaisir aux gentillesses de mon nouvel ami que je ne m'aperçus pas du chemin qu'il me faisait parcourir. A un moment, cependant, je me trouvai tellement dépaysé que je m'arrêtai inquiet.

Nous venions de déboucher dans une plaine inconnue dont les lointains se découpaient singulièrement sur le ciel; c'étaient des pointes, des monticules couleur de neige, des boules brillantes, des fumées; toutes choses qui n'étaient pas de la nature.

En voyant mon hésitation, mon compagnon, pour la faire cesser, me donna un amical coup de trompe, assez vif cependant pour laisser deviner une vigueur peu ordinaire, mais ma défiance était éveillée, je ne fus guère convaincu par cette tape dont la peau me cuisait et je refusai d'aller plus loin.

L'étranger poussa alors un cri prolongé auquel d'autres cris répondirent.

Sérieusement effrayé cette fois, je me retournai brusquement vers la forêt. Une dizaine d'éléphants venaient d'en sortir et me barraient le passage.

Celui qui m'avait ainsi dupé, sans que je puisse encore comprendre pourquoi, craignant le premier élan de ma colère, s'était prudemment éloigné; il courait devant moi avec promptitude; mais j'étais beaucoup plus grand que lui et j'aurais bientôt fait de le rejoindre. Je me lançai donc à sa poursuite, mais au moment de l'atteindre, je m'arrêtai net; il venait de franchir une porte ouverte dans une formidable palissade, faite de troncs d'arbres géants. C'était donc là qu'on voulait m'attirer, me faire prisonnier?...

J'essayai de reculer, de m'enfuir, mais j'étais cerné par les complices de mon faux ami qui, me fouettant cruellement à coups de trompe, me forcèrent à entrer dans cet enclos dont la porte se referma aussitôt.

En me voyant pris, je poussai mon cri de guerre; je me lançai en avant, fondant de tout mon poids sur la palissade, cherchant à la renverser; je courais comme un fou tout à l'entour, heurtant de mes défenses, saisissant de ma trompe les madriers pour essayer de les arracher; je m'acharnai surtout contre la porte; mais tout fut inutile.

Mes adversaires, prudemment, avaient disparu; ils ne revinrent que lorsque je fus absolument épuisé, anéanti par ma rage impuissante, et, qu'immobile, baissant la tête, je m'avouai vaincu.

Celui qui m'avait attiré dans ce piège reparut et s'approcha de moi sans crainte en traînant d'énormes chaînes, dont il m'entoura les pieds. Comme, par de sourds grondements, je lui reprochai sa perfidie, il me fit comprendre que je n'étais pas en danger et que, si je voulais me soumettre, je ne regretterais pas ma liberté perdue.

La nuit était venue; on me laissa seul, ainsi enchaîné. Avec acharnement je travaillai à détruire ces liens, mais sans pouvoir y parvenir. Enfin, accablé de désespoir et de lassitude, je me jetai sur le sol et, bientôt, je m'endormis.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

Chapitre III

MARCHE TRIOMPHALE

Quand je rouvris les yeux, le soleil était levé et je vis tout autour de l'enclos, hors de ma portée, les éléphants de la veille, attachés par un pied à l'aide d'une corde, facile à rompre d'un seul effort. Avec beaucoup de satisfaction, ils mangeaient d'excellentes herbes et des racines amassées devant eux.

J'avais trop de honte et de tristesse pour avoir faim, et je regardais d'un œil morne ces prisonniers dont je ne pouvais comprendre l'air tranquille et heureux. Lorsqu'ils eurent mangé, des hommes parurent et, loin de témoigner de la frayeur, les éléphants les saluèrent en agitant leurs oreilles et en donnant tous les signes de la joie. Chacun s'adressait à un homme spécialement, et l'homme ne s'occupait que d'un seul. Il détachait l'entrave du pied, frottait d'un onguent la peau rugueuse, puis, à un signe, le captif repliait, en arrière, un pied de devant pour que l'homme pût y monter et se hisser ainsi sur le colosse.

Je regardai tout cela avec une si vive surprise que j'oubliai presque ma peine. Maintenant, chaque homme était assis sur le cou d'un éléphant et, l'un après l'autre, ils se mirent en marche, puis sortirent de l'enclos qui, derrière eux, fut refermé.

Je restai seul, comme abandonné. La journée fut longue et cruelle; le soleil me brûlait, la faim et la soif commençaient à me faire souffrir. Je ne me débattais plus; mes jambes étaient meurtries par les vains efforts que j'avais faits. J'étais accablé, hébété, me considérant déjà comme mort.

Au coucher du soleil, les éléphants revinrent, apportant chacun une charge de nourriture, et je les vis encore manger gaîment, tandis que la faim me tordait l'estomac, et que nul ne paraissait plus m'apercevoir.

Quand la nuit tomba encore une fois, je me laissai aller à pousser des cris de douleur plus que de colère. La faim et la soif ne me permirent pas de dormir un seul instant.

Le matin un homme s'avança vers moi. Il s'arrêta à quelque distance et se mit à me parler. Je ne comprenais pas, naturellement, ce qu'il me disait, mais la voix était douce et je me rendais compte qu'elle ne menaçait pas. Quand il n'eut plus rien à dire, il découvrit un bassin qu'il portait, empli d'une nourriture inconnue, mais dont le parfum appétissant me fit trépigner de désir. Alors, l'homme vint à ma portée et, s'agenouillant, il soutint le bassin devant moi.

J'étais si affamé que j'oubliai tout orgueil, toute colère, et même, toute prudence, car ce que l'on m'offrait pouvait être empoisonné. En tout cas, je n'avais jamais rien goûté d'aussi délicieux et, quand le bassin fut vide, je ramassai les moindres miettes tombées sur le sol.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

J'ÉTAIS SI AFFAMÉ QUE J'OUBLIAI TOUT ORGUEIL

L'éléphant qui m'avait capturé revint près de moi, portant sur son cou un homme. Il me fit comprendre, par de légers coups de trompe, que je devais fléchir une de mes jambes de devant, afin que celui qui m'avait donne à manger pût monter sur mon dos. J'obéis, résigné à tout, et, très lestement, l'homme s'élança et s'installa près de ma tête; puis il me piqua l'oreille avec une pointe de fer, mais doucement, pour m'indiquer seulement qu'il était armé, et qu'il pouvait, au moindre signe de rébellion, me faire très mal à cet endroit de l'oreille, si sensible chez nous. Suffisamment averti, je ne donnai aucune marque d'impatience. Alors, on m'ôta les entraves des pieds; l'éléphant se mit en marche et je le suivis docilement.

On sortit de l'enclos et on me conduisit à un étang dans lequel on me fit entrer pour me baigner et pour boire; après les privations que j'avais subies, le bain me causa un plaisir si vif que je ne pouvais, quand il en fut temps, me décider à remonter sur la rive; mais une piqûre à l'oreille me fit bientôt comprendre qu'il fallait obéir. J'eus une si grande peur d'être de nouveau privé de manger et de boire, que je m'élançai hors de l'eau, bien décidé à faire tout ce que l'on voudrait.

Maintenant, nous nous dirigions vers ces choses étranges que j'avais aperçues au bout de la plaine, le jour où l'on m'avait fait prisonnier. C'était, je le sus plus tard, la ville de Bangok, capitale du pays de Siam; mais je n'avais encore jamais vu de ville, et ma curiosité était de nouveau si éveillée que j'avais hâte d'arriver.

A mesure que nous approchions, des hommes apparaissaient au bord de la route, de plus en plus nombreux, tellement que bientôt ce fut une foule. Ils étaient rangés immobiles des deux côtés de mon passage et, à ma grande surprise, je finis par m'apercevoir que c'était moi qu'ils attendaient, moi qu'on voulait voir. A mon approche, ils poussaient des cris de joie, et, quand je passais devant eux, ils se jetaient la face contre terre, les bras étendus; puis, derrière moi, ils se relevaient et me suivaient de loin.

Aux portes de la ville, un cortège parut, venant à ma rencontre, avec des drapeaux d'or, des armes, des houppes de soie au bout de grandes perches.

Tout à coup, un bruit si extraordinaire éclata qu'il m'arrêta court. On eut dit des cris, des rugissements, le fracas du tonnerre, le sifflement du vent, mêlés à des voix d'oiseaux. Je fus si effrayé que je me retournai pour fuir, mais je me trouvai trompe à trompe avec mon compagnon, qui me suivait. Sa parfaite tranquillité et la façon goguenarde dont il clignait des yeux en me regardant, me rassurèrent; j'eus honte aussi de montrer devant tant de spectateurs moins de courage qu'un autre, à tel point que je fis volte-face, pour reprendre la route, si vivement que l'homme assis sur mon cou n'avait pas eu le temps de me piquer trop fort l'oreille.

Je dus m'arrêter devant le chef du cortège, qui me saluait et faisait un discours.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

LES OFFICIERS SE PROSTERNAIENT DEVANT MOI.

Le grand bruit terrible avait cessé, mais il reprit dès que le personnage se tut; Le cortège, se retournant, me précéda et on se remit en marche. Je vis alors que c'étaient des hommes qui faisaient tout ce tapage; ils secouaient différents objets, tapaient dessus, soufflaient dedans et paraissaient se donner beaucoup de peine. Ce qu'ils faisaient c'était de la musique; je m'y habituai par la suite, et même elle me devint très agréable. Pour l'instant, je n'avais plus peur et tout ce que je voyais m'amusait extrêmement.

Dans la ville, la foule était plus épaisse encore et la joie plus bruyante; on avait étendu des tapis sur la route que je suivais, les maisons étaient ornées de guirlandes de fleurs, des fenêtres on jettait des fioles de parfum que mon conducteur attrapait au vol et répandait sur moi.

Pourquoi donc était-on si heureux de me voir? pourquoi me comblait-on de tant d'honneurs? moi que dans ma harde, au contraire, on repoussait et on dédaignait? Je ne pouvais rien me répondre alors; plus tard, je sus que la couleur blanchâtre de ma peau me valait seule tout cet enthousiasme. Ce qui semblait peut-être aux éléphants un défaut, les hommes le jugeaient un avantage extraordinaire, une rareté qui me rendait plus précieux qu'un trésor. Ma présence était un signe de bonheur, de victoire, de prospérité pour le royaume, et l'on me traitait en conséquence.

Nous étions arrivés sur une grande place, devant un monument magnifique, bien capable de stupéfier un éléphant sauvage, c'était le palais du roi de Siam. Ce palais, je le revis souvent depuis ce jour, en le comprenant mieux, mais toujours avec la même admiration. C'était comme une montagne de neige, taillée en dômes, en grands escaliers couverts de statues peintes, de colonnes incrustées de pierres brillantes et surmontées de globes de cristal qui éblouissaient; des pyramides d'or dépassaient les dômes à plusieurs endroits et des étendards rouges flottaient, je m'aperçus que sur tous était figuré un éléphant blanc.

Toute la cour, en costume de cérémonie, était debout sur les marches du premier escalier. En haut, sur la plate-forme, de chaque côté d'une porte, rouge et or, des éléphants couverts de belles housses, rangés, huit à droite et huit à gauche, se tenaient immobiles.

On me fit approcher au pied de l'escalier, lui faisant face, et on m'arrêta là. Un grand silence s'établit; l'on eût dit qu'il n'y avait là personne tant cette foule, tout à l'heure si bruyante, était maintenant muette.

La porte rouge et or s'ouvrit toute grande, et aussitôt, le peuple entier se prosterna, appuyant le front au sol.

Le roi de Siam apparaissait.

Il était porté par quatre porteurs, dans une niche d'or où il était assis, les jambes croisées; sa robe, couverte de pierreries, lançait sans discontinuer des rayons aveuglants; devant lui marchaient de jeunes garçons vêtus de pourpre qui agitaient des éventails de plumes emmanchés à de longues hampes; d'autres portaient des bassins d'argent, hors desquels floconnait la fumée des parfums.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

LE PEUPLE S'AGENOUILLAIT, LE FRONT AU SOL.

J'explique tout cela aujourd'hui avec les mots que j'ai appris depuis, mais alors, j'admirais sans comprendre, et j'avais la sensation de voir toutes les étoiles du ciel nocturne en même temps que le soleil du jour et les fleurs du plus beau printemps.

Les porteurs du roi descendaient les marches en face de moi: Sa Majesté approchait. Alors, mon conducteur me piqua l'oreille et mon compagnon, me frappant les jambes de sa trompe, m'indiqua que je devais m'agenouiller.

Je le fis volontiers devant cette splendeur, qui me semblait devoir brûler celui qui y toucherait.

Le roi inclina légèrement la tête; il m'avait salué! Je sus par la suite que seul j'étais honoré d'une pareille faveur et j'appris vite à rendre au roi son salut, ou plutôt, à le saluer le premier.

Sa Majesté m'adressa quelques paroles, qui ne furent pour moi qu'un bruit agréable. Il me donna le nom de ce "Roi magnanime", avec le titre de mandarin de première classe, puis il posa sur mon front une chaîne d'or et de pierres précieuses. Il rentra ensuite dans son palais. Les assistants, toujours prosternés jusque-là, se relevèrent d'un seul mouvement, et avec des sauts et des cris de joie, m'accompagnèrent vers mon palais, à moi, où l'on allait m'installer.

C'était dans un jardin au milieu d'une vaste pelouse que s'élevait ce palais. Les murs étaient en bois de santal et les larges toitures débordaient tout autour; vernies en rouge, elles luisaient au soleil avec çà et là des globes de cuivre et des têtes d'éléphants sculptées.

On me fit entrer dans une salle immense, si haute que les poutrelles rouges qui s'enchevêtraient au faîte, me rappelèrent les branchages de la forêt natale, quand le soleil du soir les empourprait.

Un vieil éléphant blanc se promenait lentement dans la salle. Dès qu'il m'aperçut il s'avança vers moi, en agitant ses oreilles pour me faire fête. Ses défenses étaient ornées d'anneaux d'or garnis de clochettes et il avait sur le front une couronne pareille à celle que le roi m'avait mise.

Tout cela ne l'embellissait guère; sa peau était ridée et gercée, avec des taches grises comme de la terre sèche; des rougeurs aux aisselles et autour des yeux. Ses défenses étaient jaunies et cassées et il avait peine à se mouvoir. Cependant il paraissait aimable et je répondis à sa politesse.

Mon conducteur descendit de mon cou, tandis que des officiers et des serviteurs se prosternaient devant moi, comme j'avais vu qu'on le faisait devant le souverain lui-même. Puis ils me conduisirent devant une haute table de marbre où, dans des bassins d'or et d'argent, des bananes, des cannes à sucre, toutes sortes de fruits délicieux, des herbes choisies, des gâteaux, du riz, du beurre fondu, étaient offerts à mon appétit.

Quel régal!

Ah! j'aurais voulu que ceux de ma harde, qui paraissaient tant faire fi de moi, vissent de quelle façon on me traitait parmi les hommes.

L'orgueil se levait dans mon cœur et je ne regrettais plus, déjà, la forêt sauvage et la liberté.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc
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Chapitre IV

ROYAL ÉLÉPHANT DE SIAM

Prince-Formidable—ainsi était nommé le vieil éléphant, mon compagnon —couché non loin de moi sur la litière odorante, me contait un peu de sa vie, et m'enseignait mes devoirs de royal éléphant de Siam.

—Il y a plus de cent ans que je suis ici, disait-il; je suis très vieux et malade, malgré les singes blancs que vous voyez gambader là-haut dans les poutres. Ils sont là pour nous préserver des mauvaises influences et des maladies; cependant tous ceux qui étaient avec moi dans ce palais sont morts à quelques jours de distance d'un mal qu'ils prenaient l'un de l'autre, et moi, le plus vieux, je survis.

Voilà plusieurs années que je suis seul, et le désespoir était grand à la cour de ne plus posséder qu'un éléphant blanc et de ne pas en découvrir d'autres, malgré les battues continuelles que l'on faisait dans les forêts. On disait que de grands malheurs menaçaient le royaume et votre arrivée a dû être une fête pour tout le pays.

—Pourquoi donc nous considère-t-on avec tant de respect? demandai-je, qu'avons-nous d'extraordinaire? Parmi les éléphants, au contraire, on semble nous mépriser.

—J'ai cru comprendre que les hommes, lorsqu'ils meurent, se transforment en animaux; les plus nobles, en éléphants, et les rois, en éléphants blancs. Nous sommes donc d'anciens rois humains.... Cependant, je ne me souviens pas d'avoir été ni roi, ni homme.

—Moi non plus, dis-je, je ne me souviens de rien. Mais alors, ce serait donc par jalousie que les éléphants gris nous ont en aversion?

—Pas du tout, dit Prince-Formidable, ceux qui n'ont pas approché les hommes sont de vraies bêtes et ne savent rien. Ils croient que la couleur de notre peau vient d'une maladie et ils nous tiennent pour inférieurs à eux, tandis que cette particularité est au contraire un signe de royauté; vous voyez que ce sont de vraies brutes.

J'admirais la sagesse et le savoir de mon nouvel ami, qui avait tant vécu. Je ne pouvais me lasser de l'interroger et il me répondait avec une complaisance inépuisable.

Je traduis aujourd'hui en paroles ce qu'il tâchait de me faire comprendre alors en le traduisant lui-même dans le langage très borné des éléphants; il lui fallait recommencer maintes fois les explications et il ne s'impatientait nullement de mon ignorance, lui qui depuis longtemps comprenait la langue des hommes.

—Attention! me dit-il tout à coup, en entendant une lointaine musique, voici les Talapoins qui viennent vous bénir.

Il s'efforça de me faire entendre ce que c'était que les Talapoins; j'eus l'air de comprendre, par politesse, mais en réalité je n'avais rien compris, sinon qu'il s'agissait d'un honneur nouveau qu'on allait me rendre.

Précédés de nos officiers et de nos esclaves, trois hommes, très différents des autres s'avancèrent au son de la musique.

Ils avaient la tête rasée, les oreilles saillantes et portaient de longues robes jaunes à larges manches. En entrant, ils ne se prosternèrent pas, ce qui, je l'avoue, me choqua un peu.

Le plus vieux marchait au milieu; il s'arrêta devant moi et commença à parler d'une voix singulière, haute et monotone; puis, sans se taire, il prit de la main d'un de ses compagnons une houppe à manche d'ivoire, tandis que l'autre lui tendait un bassin plein d'eau. Il trempa la houppe dans l'eau et se mit à m'asperger d'une façon qui m'agaça beaucoup; je recevais des gouttes d'eau dans les yeux, sur les oreilles, et comme cela durait un peu trop, à mon idée, j'arrachai vivement cette houppe de la main du Talapoin et, l'imbibant bien d'eau, je la secouai sur eux trois, leur rendant ainsi ce qu'ils m'avaient fait. Ils se sauvèrent en riant et en s'essuyant la figure avec leurs manches, et moi je poussai un long cri pour proclamer ma victoire et mon contentement. Cependant, Prince-Formidable n'approuva pas ma conduite. Il trouva que j'avais manqué de dignité.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

IL SE MIT A M'ASPERGER D'UNE FAÇON QUI M'AGAÇA BEAUCOUP.

Peu après, on vint nous chercher pour nous conduire au bain. Un esclave marchait devant nous en frappant des cymbales pour nous faire faire place, et d'autres élevaient au-dessus de nos têtes de magnifiques parasols.

Dans notre parc même, s'étendait un beau lac et on m'y laissa plonger, nager, barboter cette fois autant que je voulus. La journée, terminée par un repas aussi copieux que délicat, me parut extrêmement agréable.

Il en fut ainsi chaque jour, moins les Talapoins qui ne revinrent pas. Une seule heure était un peu pénible, celle où je prenais ma leçon. C'était le soir avant le coucher. L'homme qui s'était le premier assis sur mon cou, restait mon gardien principal, mon mahout, et il devait m'instruire, m'apprendre à connaître les ordres indispensables, à comprendre certains mots: en avant, en arrière, à genoux, relève-toi, à droite, à gauche, halte, plus vite, doucement, c'est bien, c'est mal, assez, encore, saluez le roi, etc..

Prince-Formidable m'aidait beaucoup en me traduisant les ordres en langage d'éléphant et je sus bientôt tout ce qu'il fallait savoir.

Plusieurs années s'ecoulèrent ainsi, fort agréables, mais assez monotones et je n'ai pas grand'chose à en dire.

Prince-Formidable mourut la seconde année après mon arrivée. On lui fit des funérailles royales et toute la cour prit le deuil. Je restai seul quelque temps, puis d'autres éléphants blancs furent amenés. Mais les nouveaux venus, qui ne savaient rien et avaient un caractère ombrageux et rebelle, m'inspirèrent peu d'intérêt.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc
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Chapitre V

LA DOT DE SAPPHIR DU CIEL

Un jour mon mahout qui, comme tous les mahouts d'ailleurs, avait l'habitude de me faire journellement de longs discours, que j'avais fini par comprendre, se posa devant moi, les bras croisés comme il le faisait quand il voulait être écouté. Je fus tout de suite attentif, car je voyais à son air ému et agité qu'il s'agissait cette fois de quelque chose de grave.

—Roi-Magnanime, me dit-il, devons-nous nous réjouir, ou devons-nous pleurer? Une vie nouvelle est-elle un bien, ou est-elle un mal? Faut-il désirer le changement ou faut-il le redouter? Voilà les questions qui se balancent dans ma tête comme les deux plateaux d'une bascule. Toi qui fus un roi et qui es maintenant un éléphant, si tu pouvais parler, tu me répondrais; tu saurais me dire si, dans tes nombreuses transformations, le changement ta cause de la joie ou du regret. Ta sagesse mettrait fin à mon anxiété, peut-être; car, peut-être aussi, tu n'en sais pas plus long que moi et tu me dirais seulement: Résignons-nous à ce que nous ne pouvons empêcher et attendons pour pleurer ou pour nous réjouir que les événements nous aient été bons ou mauvais. Eh bien! faisons ainsi, Roi Magnanime, résignons-nous et attendons ce que nous devons attendre, voilà ce que tu ne sais pas et ce que je vais te dire.

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MON MAHOUT SE POSA DEVANT MOI LES BRAS CROISÉS.

Notre grand roi, Phra, Putie, Chucka, Ka, Rap, Si, Klan, Si, Kla, Mom, Ka, Phra, Putie, Chow (car je ne peux nommer le roi sans lui donner tous ses titres, moi, un simple mahout, quand le premier ministre lui-même ne le pourrait pas); notre grand roi, donc, est père de plusieurs princes et aussi d'une princesse, une jolie princesse déjà grande et en âge de se marier. Eh bien! voilà, justement on la marie. Le roi, Phra, Putie, Chucka,... a accordé la princesse Saphir-du-Ciel, à un prince hindou, le prince de Golconde, et ce mariage, qui semble ne nous intéresser que de bien loin, va complètement bouleverser notre vie. Sache, Roi-Magnanime, que ta glorieuse personne fait partie de la dot de la princesse. Oui, c'est ainsi; sans t'avoir demandé si cela te plaisait on fait cadeau de toi à un prince inconnu qui, peut-être, n'aura pas pour Ta Majesté les égards qu'elle mérite. Et moi, moi le pauvre mahout, que suis-je sans le noble éléphant que je conduis? Et qu'est Sa Majesté sans moi? Aussi on me donne avec toi; je suis un fragment de la dot royale; nous sommes liés jusqu'à la mort; nous ne faisons qu'un; tu iras donc où je te conduirai et où tu iras j'irai. O Roi-Magnanime! devons-nous nous réjouir ou pleurer?

Je ne le savais vraiment pas, et j'étais très troublé de ce que je venais d'apprendre. Quitter cette vie si douce et si tranquille, qui m'ennuyait cependant quelquefois par son inaction et sa monotonie; abandonner ce beau palais si abondamment pourvu de toutes les bonnes choses! de cela on pouvait pleurer; mais aussi, voir de nouveaux pays, de nouvelles villes, connaître d'autres aventures, de cela, peut-être, fallait-il se réjouir. Comme mon mahout, je conclus que le meilleur était d'attendre, et, pour le moment, de se résigner.

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Chapitre VI

LE DÉPART

Le jour du départ arriva et, de grand matin, les esclaves vinrent faire ma toilette. On me frotta tout le corps, à plusieurs reprises, avec une pommade parfumée de magnolia et de santal; on posa sur mon dos une housse pourpre et or, sur ma tête un réseau de perles, puis le diadème royal. On me mit de gros anneaux d'or aux quatre pieds, et à mes défenses des cercles ornés de pierreries; à chacune de mes oreilles pendait une longue queue de crin, blanche et soyeuse. Ainsi arrangé j'avais le sentiment de ma splendeur et il me tardait de me montrer au peuple. Cependant, je jetai un dernier regard au palais que j'allais quitter et je poussai quelques cris pour dire adieu aux éléphants qui restaient et avec lesquels je commençais à me lier d'amitié. Ils me répondirent par d'éclatants coups de trompe que j'entendis encore longtemps en m'éloignant.

Tous les habitants de Bangok étaient dehors, comme le jour de mon triomphe; en habits de fête ils se dirigeaient vers le palais du roi. Là, un magnifique cortège se forma et se mit en marche, précédé par cent musiciens, habillés de costumes rouges et verts. Le roi était monté dans un houdah d'or ajouré sur un colossal éléphant noir, un géant parmi les éléphants; à droite et à gauche marchaient le prince et la princesse sur des montures de taille encore plus qu'ordinaire. Le houdah de la fiancée était fermé par des franges de pierreries qui la rendaient invisible, le prince, jeune et beau, avait une physionomie des plus agréables qui m'inspira tout de suite de la sympathie.

Je venais après le roi, conduit par mon mahout qui marchait à pied et, derrière moi, les mandarins, les ministres, les hauts fonctionnaires se groupaient selon leurs grades, sur des éléphants ou sur des chevaux, suivis de leurs serviteurs, portant derrière chaque seigneur la théière d'honneur, qui à Siam est l'insigne le plus noble, et dont le plus ou moins de richesse fait connaître l'importance du rang de celui qui la possède; puis, c'étaient les bagages de la princesse: d'innombrables caisses en bois de tek, merveilleusement sculpté.

Les cérémonies du mariage étaient déjà accomplies, elles duraient depuis huit jours. C'était maintenant l'adieu du roi et du peuple à sa princesse, la conduite au quai du départ.

On fit une station à la pagode la plus riche de la ville, celle où l'on vénère un Bouddha taillé dans une émeraude qui n'a pas sa pareille au monde, car elle est haute de près d'un mètre et épaisse comme le corps d'un homme.

On descendit alors par les rues étroites, traversées de ponts et de canaux, sur la rive du fleuve, le large et beau Meï-Nam. Au loin, on voyait les montagnes d'un bleu foncé sur le ciel lumineux: la chaîne aux Trois-Cents-Pics, le Rameau de Sabab, la colline des Pierres-Précieuses. Mais le spectacle qu'offrait le fleuve, tout couvert d'embarcations pavoisées et ornées de fleurs, était incomparable. Il y avait de grandes jonques dorées et pourpres, avec leur voile, en paille de bambou, déployée comme un éventail, leurs mats portant des banderoles, et leur avant bombé, figurant une tête géante de poisson, ouvrant de gros yeux fixes; toutes sortes de barques, des sampans, des radeaux supportant des tentes de soie et qui semblaient des kiosques flottants, tous chargés à sombrer d'une foule joyeuse et bruyante, d'orchestres et de chanteurs qui jouaient et chantaient alternativement.

Des salves d'artillerie, dont le tonnerre n'eût pas égalé le bruit, éclatèrent quand le roi parut, et le peuple poussa une acclamation tellement formidable que je serais mort de peur, si je n'avais pas été déjà habitué à ne m'étonner de rien.

La canonnière qui devait nous emmener dans l'Inde fumait devant un embarcadère magnifiquement décoré. C'était là qu'il fallait se séparer. Le roi et les fiancés descendirent de leurs éléphants. Les Mandarins firent la haie et tout le peuple se tut pour écouter.

Alors le roi, maître sacré des Têtes, Maître sacré des Existences. Possesseur de Tout, Seigneur des Éléphants Blancs, Souverain Très Haut, Infaillible et Infiniment Puissant, fit un discours, tout en mâchant du bétel, qui lui ensanglantait la bouche et l'obligeait à cracher dans un bassin d'argent que tenait un esclave.

Le prince, à genoux devant son royal beau-père, fit un autre discours, moins, long que le premier, et en ne mâchant rien. La fiancée pleurait dans ses voiles.

Il fallut s'embarquer, et il y eut un peu de confusion, à cause des nombreuses caisses en bois de tek, et des chevaux que l'on emmenait et que ma présence effrayait beaucoup.

Un long sifflement se fit entendre, les musiques jouèrent, le canon tonna, une oscillation me donna le vertige et le rivage s'éloigna.

Toutes les embarcations nous suivirent d'abord à force de rames et de voiles, mais elles furent bientôt distancées; le roi se tint debout sur l'embarcadère aussi longtemps qu'il put nous apercevoir.

Très ému, je regardais s'éloigner cette ville où j'avais souffert d'abord, puis où j'avais été heureux et glorieux. Mon mahout, adossé contre moi, regardait aussi. A un tournant du fleuve, tout disparut; alors nos yeux se rencontrèrent; les siens comme les miens étaient pleins de larmes.

—Roi-Magnanime, dit-il après un instant de silence, attendons pour pleurer ou pour nous réjouir, de savoir ce que nous réserve la destinée.

Bientôt, le fleuve devint si large, qu'on perdit de vue ses rivages; l'eau se mouvait d'une façon singulière et le navire avec elle, ce qui me causait la plus désagréable des sensations. Peu à peu on entra en mer.

Alors ce fut horrible. La tête me tourna, les jambes me manquèrent, une souffrance atroce me tordit l'estomac; je fus honteusement malade et crus mille fois mourir. Aussi, il m'est impossible de rien dire de ce voyage qui est le plus affreux souvenir de ma vie.

Jamais, jamais je ne retournerai en mer, à moins que cela ne lui fit utile, à Elle, ... mais, pour toute autre raison, je massacrerais quiconque voudrait me forcer à mettre le pied sur un bateau.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc
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Chapitre VII

LA LUMIÈRE DU MONDE

Le rajah de Golconde, mon nouveau maître, s'appelait Alemguir, ce qui signifie la Lumière du Monde. Il n'avait certes pas pour moi les égards auxquels j'étais accoutumé: il ne se prosternait pas, ne me saluait même pas; mais il faisait mieux que tout cela: il m'aimait. Le premier, il me flatta de la main, me dit de douces paroles, me témoigna de l'affection et non pas pour ma qualité d'éléphant blanc, beaucoup moins appréciée dans l'Inde qu'à Siam, mais parce qu'il me trouvait intelligent, affable et soumis plus qu'aucun autre de ses éléphants. Il s'occupait de moi, venait me voir chaque jour, veillait à ce qu'on ne me laissât manquer de rien. Il avait changé mon nom de Roi-Magnanime en celui de Iravata, qui est le nom de la monture du dieu Indra. C'était encore assez honorable et je fus vite consolé de ne plus être traité en idole par le plaisir d'être traité en ami.

Alemguir aurait voulu que sa femme, la princesse Saphir-du-Ciel, ne se servît que de moi comme monture; mais jamais elle ne voulut consentir à s'installer sur mon dos.

—Ce serait un sacrilège, disait-elle, une grave offense à l'un de mes aïeux.

Elle était persuadée que j'étais un de ses arrière-grands-pères, subissant une métamorphose. Son mari eut beau la railler doucement, il ne parvint pas à la faire céder. Alors, il lui donna un éléphant noir et me garda pour son service.

J'étais fier de porter mon prince aux promenades, aux fêtes, à la chasse au tigre qu'il m'avait enseignée. Ma vie était moins paresseuse qu'à Siam, mais beaucoup plus variée et amusante. Mon mahout, malgré la peine que lui procurait cette existence mouvementée, la trouvait meilleure et plus joyeuse que la vie nonchalante de jadis, et comme d'habitude, il me faisait part de ses sentiments.

On m'enseigna aussi la guerre, car, dans l'année qui suivit celle du mariage d'Alemguir avec Saphir-du-Ciel, de graves inquiétudes vinrent assombrir le bonheur des jeunes époux. Un puissant voisin, le maharajah de Mysore, ne cessait de chercher querelle au prince de Golconde pour des questions de frontières. Alemguir faisait tout le possible pour éviter de rompre la paix, mais le mauvais vouloir de son adversaire était évident et, malgré les efforts conciliants des ambassadeurs, une guerre était imminente.

La princesse avait écrit à son père, le roi de Siam, qui envoya des canons et un petit nombre de soldats, mais l'ennemi était fort et l'angoisse de tous augmentait à chaque heure.

Un jour, les ambassadeurs revinrent, consternés; les pourparlers étaient rompus, le maharajah de Mysore déclarait la guerre au prince de Golconde.

En grande hâte on termina les préparatifs et, un matin, on me revêtit de mon appareil de combat. Une carapace de corne me couvrait jusqu'au-dessous des genoux; sur la tête j'avais une calotte de métal et ma face était protégée par une visière de fer avec des trous pour les yeux et me pointe au milieu du front; ma trompe et ma croupe furent revêtues d'une demi-curasse articulée, ayant au milieu une arrête saillante, armée de dents, et l'on mit à mes défenses des fourreaux d'aciers aigus et tranchants qui les allongeaient et en faisaient des armes terribles.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

RAMÈNE-LE-MOI VIVANT, CAR S'IL NE REVIENT PAS, JE MOURRAI.

Ainsi harnaché, mon mahout qui, lui aussi, avait une cuirasse et pesait sur mon cou plus qu'à l'ordinaire, me conduisit au pied de la varangue du palais, du côté de la grande cour d'honneur, dans laquelle tous les chefs de l'armée étaient réunis.

Le prince Alemguir parut sous la varangue, et ses officiers l'acclamèrent en choquant leurs armes.

Il était magnifique dans sa parure guerrière: une tunique de mailles d'or sous une légère cuirasse constellée de pierreries, un bouclier rond qui éblouissait, et un casque damasquiné avec un diamant pour cimier.

Debout, sur la plus haute marche, il harangua les guerriers, mais je ne savais pas encore l'hindoustani et je ne compris pas ce qu'il disait.

Au moment où il descendait pour se mettre en selle, la princesse Saphir-du-Ciel, suivie de toutes ses femmes, s'élança hors du palais et se jeta dans les bras de son mari en sanglotant.

—Hélas! criait-elle à travers ses larmes, que vais-je devenir séparée de toi? Comment supporterai-je les angoisses continuelles de te savoir exposé aux blessures et à la mort? L'héritier que nous attendions, dans la joie et dans les fêtes, viendra au milieu des pleurs et du désespoir, il naîtra orphelin, peut-être, car, si le père est tué, la mère ne survivra pas!

J'écoutais cela le cœur serré, sous ma carapace, et le prince, très ému, retenait ses larmes. Il fit un effort cependant pour se maîtriser et répondit avec calme:

—Chaque homme se doit à son pays et le prince plus que tout homme. Notre honneur et le salut du peuple sont plus précieux pour nous que notre félicité même. Il nous faut donner l'exemple du courage et de l'abnégation, au lieu de nous laisser amollir par les larmes. Si la guerre m'est cruelle, et si je meurs, tu vivras, ma femme bien-aimée, pour élever notre enfant. Plus tard, nous nous retrouverons et nous serons éternellement heureux dans l'autre vie.

Il s'efforçait doucement de dénouer l'étreinte de ces bras délicats.

Le voile léger de Saphir-du-Ciel s'accrochait aux ornements de la cuirasse, il s'y déchira, y laissa un lambeau que le prince recueillit et garda comme un talisman.

Maintenant Alemguir était en selle et c'est moi que, d'une voix haletante de sanglots, la princesse suppliait.

—Iravata, toi qui es fort, toi qui aimes ton maître et qui dois m'aimer, puisque tu as l'âme d'un de mes aïeux, protège le prince, défends-le, ramène-le-moi vivant, car s'il ne revient pas, je mourrai....

En disant ces mots, la princesse devint pâle comme de la neige et tomba évanouie dans les bras de ses suivantes. Je fis le serment dans mon cœur, de défendre mon maître de tous mes efforts, et de ne pas ménager ma vie pour sauver la sienne.

Profitant de l'évanouissement de Saphir-du-Ciel qui la rendait insensible, Alemguir avait donné le signal du départ. On quitta le palais, puis on sortit de Golconde pour rejoindre le gros de l'armée qui campait dans la plaine.

L'artillerie et les éléphants furent placés au centre des bataillons; les cavaliers à droite et à gauche, et les fantassins devant et derrière.

Les trompettes sonnèrent une marche guerrière, les timbales grondèrent sourdement, l'armée tout entière poussa une longue clameur et l'on marcha vers l'ennemi.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc
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Chapitre VIII

BATAILLE

Quelle chose terrible qu'une bataille! terrible et grandiose. Comme cela vous grise et vous étourdît, vous rend féroce, intrépide, indifférent au danger. La musique, le fracas du canon, la fusillade, les cris des combattants. Tout ce tumulte, cette ramée, cette poussière vous communiquent une fureur particulière, qui fait que vous haïssez des êtres que vous ne voyez même pas, que vous n'avez jamais connu, et qui, sans plus de raison, ont contre vous la même rage mortelle.

Dans les premiers moments, moi qui n'avais jamais tué que des tigres, je frissonnais à l'idée de verser du sang humain; j'hésitai, j'évitai de porter des coups. Mais soudain, je vis mon maître en danger: un cavalier le visait de tout près. Il n'eut pas le temps de tirer, mes défenses avec leurs armes tranchantes disparaissaient dans le ventre du cheval, que j'enlevai en l'air, et dont je jetai le cadavre sanglant, avec celui qu'il portait, au milieu des ennemis.

A partir de ce moment, ce fut un carnage devant moi; je perçais, je tranchais, j'éventrais sur mon passage, des vivants, faisant des morts, pétrissant les cadavres sous mes larges pieds, qui bientôt furent chaussés de sang.

Le prince m'excitait de la voix, me poussait en avant. Son fusil, qu'un soldat placé derrière lui, remplaçait dès qu'il était déchargé, ne se taisait pas, et son tir était si sûr qu'il ne manquait jamais celui qu'il visait. Les rangs ennemis se creusaient devant nous, et Alemguir, toujours plein d'ardeur, me poussait toujours plus loin; il voulait atteindre le maharajah de Mysore qui du centre de son armée dirigeait le combat. Il le voyait déjà, lui criait des injures, le défiait de venir se mesurer avec lui. Le maharajah souriait dédaigneusement, ne répondait pas.

Tout à coup, mon mahout, qui, lui, ne s'occupait qu'à me diriger et, moins emporté par la fureur guerrière, était mieux à même de juger la situation, cria d'une voix éperdue:

—En arrière!... ou c'en est fait de nous!

Mais le prince criait:

—En avant!

Et mon mahout eut beau me labourer l'oreille de son croc, je refusai d'obéir.

—Prince! prince! vous êtes perdu, gémissait le malheureux esclave, l'armée de Golconde bat en retraite, nous sommes seuls au milieu des ennemis, on nous cerne, nous sommes pris!... Il est trop tard!... trop tard pour fuir!...

Une balle l'atteignit. Avec un gémissement étouffé il roula de mon cou, se cramponna un instant, m'inondant de sang, puis il tomba.

Mort, il était mort!

Je m'arrêtai, consterné, retournant le corps doucement du bout de ma trompe; il ne bougeait plus, ne respirait plus; c'était fini. Mon pauvre mahout avait rendu le dernier soupir, si vite, presque sans souffrir.

Voilà donc ce qu'avait été pour lui la destinée!

Je le revoyais là-bas, à Bangok, me parlant gravement: «Devons-nous nous réjouir ou pleurer?...» Hélas! il était mort; il n'avait plus ni larmes, ni joies!...

Mais autour de moi éclataient des cris de triomphe. Mon maître luttait encore.

—Prenez-le vivant! criait du haut de son éléphant le maharajah. Il faut qu'il meure de la main du bourreau.

Je voulais m'élancer encore, mais je m'enchevêtrai les pieds dans des nœuds coulants qu'on m'avait lancés et que mes mouvements furieux pour me dégager serrèrent davantage. C'en était fait. J'étais pris, et mon maître avec moi.

Pauvre princesse Saphir-du-Ciel, qui, dans le palais désolé, se lamentait et pleurait, souffrant de l'angoisse, mille fois plus que nous du malheur! C'était donc aussi, pour elle, la destinée! J'entendais encore sa douce voix, me suppliant, m'adjurant de lui ramener Pépoux bien-aimé. Et voilà! Nous étions vaincus, prisonniers, et on lisait au prince enchaîné la sentence qui le condamnait à mourir, d'une mort honteuse, à l'aube du lendemain.

Moi, j'étais une valeur, je faisais partie du butin; on n'en voulait pas à ma vie. Mais j'avais été si terrible dans le combat qu'on n'osait m'approcher.

Je réfléchissais de toute la puissance de mon faible esprit et je jugeai qu'il fallait paraître me soumettre. Je commençais à sentir la cuisson de mes blessures et la fatigue du combat; mon lourd harnais de guerre me lassait beaucoup.

Je me mis à pousser des gémissements plaintifs, comme pour implorer l'assistance de ceux qui faisaient cercle autour de moi. L'un d'eux, me voyant si calme, osa s'approcher. Je redoublai ma plainte, en la faisant très douce.

—Il doit être blessé, dit l'homme, il faut le panser afin qu'il guérisse, car c'est une bête d'un très grand prix.

Tous s'approchèrent. On défit ma carapace; on enleva toutes les pièces de l'armure et j'y aidai de mon mieux. Quand ce fut fini, je me couchai sur le sol, comme accablé.

J'avais beaucoup de blessures, une seule un peu profonde, au défaut de l'épaule.

On fit venir un médecin qui me pansa. Pendant ce temps, je songeais à mon maître, qui peut-être était blessé, lui aussi, et que l'on ne secourait pas. Je n'avais pas cessé de le suivre de l'œil, sans en avoir l'air, pendant la comédie que j'avais jouée; j'avais vu qu'on l'avait traîné dans une tente misérable, qu'on l'avait attaché à un poteau, et que des soldats, l'arme au poing, le gardaient. Le chagrin me serrait le cœur, et les gémissements que je poussais étaient sincères, mais mes blessures ne les causaient pas. Pourtant je feignis l'indifférence pour mon maître, je paraissais ne songer qu'à moi et je sus remercier si bien le chirurgien, de ses soins, qu'il fut touché et ordonna qu'on me retirât les nœuds coulants qui me meurtrissaient les jambes.

—Cet éléphant est d'une douceur remarquable, dit-il; donnez-lui à manger et à boire, car il paraît très las et très faible, c'est sans doute à cause du sang qu'il a perdu, et il faut le réconforter.

Il s'éloigna pour aller panser d'autres blessures.

On m'apporta bientôt une bonne provision de fourrage, des légumes, du riz et de l'eau fraîche dans un grand bassin. Je pensais au prince Alemguir qui, peut-être, souffrait de la soif, et mon gosier se serra.

Cependant, nous sommes esclaves de notre énorme appétit; la faim nous dompte et nous affaiblit très promptement; il fallait donc manger, pour être fort et prêt à tout. Je le fis de l'air nonchalant et dégoûté d'un malade, sans me relever du sol. Alors ne redoutant rien de moi, on me mit au pied une légère entrave, reliée à un pieu, et on me laissa.

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Chapitre IX

L'ÉVASION

La nuit venait; des lumières piquaient de points ronges toute l'étendue du camp; des fumées montaient, droites dans l'air tranquille; je voyais autour des marmites des hommes accroupis, noirs sur la clarté, puis il y eut des danses, des chants et des musiques; on célébrait la victoire en buvant, en criant, en se disputant; on simula même des luttes corps à corps qui s'envenimèrent si bien que le sang coula. Puis, peu à peu, le silence se fit, tout s'éteignit; un lourd sommeil pesa sur ce soir de bataille.

Alors je me dressai sur mes pieds.

Il n'y avait pas de lune, seules les grandes étoiles palpitaient nu ciel. J'écoutai; je regardai dans la demi-obscurité. Les tentes formaient des monticules sombres, qui ondulaient à perte de vue. Aucun bruit, sauf le cri intermittent de lointaines sentinelles qu'on ne voyait pas. Devant la tente où mon maître était enchaîné, deux soldats en tuniques blanches, le fusil à l'épaule, marchaient lentement. Je distinguais parfaitement leurs longues robes claires et leur turban de mousseline. Par moments, le canon de leur fusil brillait, reflétant une étoile.

Tuer ces deux hommes, délivrer mon maître, fuir avec lui, est-ce que cela était possible?

Les sentinelles se promenaient lentement autour de la tente du prisonnier, marchant en sens inverse l'une de l'autre, de façon qu'elles voyaient à la fois de tous les côtés.

Comment les atteindre, sans qu'elles puissent donner l'éveil?

Immobile dans la nuit, je les suivais de l'œil, cherchant à bien comprendre leurs mouvements, les positions diverses qu'elles occupaient dans leur va-et-vient. Je remarquai qu'au moment où l'un des soldats rencontrait et croisait mon compagnon, il me tournait le dos, puis disparaissait derrière la tente et, qu'aussitôt, l'autre soldat, décrivant le cercle, me présentait aussi le dos. Un instant très court s'écoulait avant que le premier, me faisant face alors, reparût.

Je ne pouvais atteindre les geôliers tous les deux d'un seul coup, et si l'un me voyait attaquer l'autre, il avait le temps de donner l'alarme et d'éveiller tout le camp. C'était donc pendant cet instant si bref qu'il fallait agir.

Une vingtaine de pas me séparaient de la tente et cela augmentait la difficulté de l'entreprise en raccourcissant encore l'instant où j'étais invisible; il fallait la tenter cependant.

J'essayai de défaire l'entrave de mon pied. Je ne pus y réussir; mais, d'une secousse, j'arrachai le pieu qui me retenait. J'étais libre.

Choisissant le moment favorable, je fis quelques pas vers la tente; puis j'attendis un autre tour des soldats pour en faire encore quelques autres. Je gardai l'attitude d'un éléphant endormi et ils ne remarquèrent pas, dans l'obscurité, que je m'étais rapproché.

Il était temps. Il fallait agir: au prochain tour, pensais-je.

Mais mon cœur battait si fort que je fus obligé d'attendre encore. Ma seule peur était de ne pas réussir et j'avais aussi un peu d'angoisse à l'idée de massacrer, par traîtrise, ces deux inconnus. Après tout, les hommes ne m'avaient-ils pas donné l'exemple de la férocité? et, pour délivrer mon maître, j'aurais sacrifié, sans remords, toute l'armée ennemie.

Le sang-froid me revint subitement, et ce fut avec une lucidité extrême que je ménageai tous mes mouvements.

Le premier soldat fut saisi, étouffé par ma trompe sans qu'il y ait eu d'autre bruit que le craquement de ses os broyés. J'avais déjà rejeté son cadavre, quand l'autre se trouva en face de moi.

Il ne cria pas, tant sa terreur fut grande, mais fit instinctivement un bond en arrière, un bond si peu mesuré qu'il le fît tomber sur le dos. Le malheureux ne se releva pas, mon énorme pied s'abattant sur lui en fît une boue sanglante.

Je respirai longuement; puis je prêtai l'oreille: dans le lointain, toujours, le cri intermittent des sentinelles, qui veillaient aux limites du camp dont nous occupions le centre; on allait les relever bientôt, peut-être, ainsi que les geôliers du prince; il n'y avait pas un instant à perdre.

Pourtant je n'osais approcher mon maître brusquement, de peur de lui arracher un cri de surprise. Dormait-il, le cher prince? accablé de fatigue, ou pleurait-il silencieusement sur sa liberté et sa vie perdues? Je ne savais vraiment que faire, et l'épouvante de voir les minutes s'écouler me faisait courir un frisson sur la peau.

Tout à coup, il me vint une idée. J'arrachai d'un côté tous les pieux qui retenaient la tente et, la saisissant par le bas, je relevai toute une moitié, en la rejetant sur l'autre, comme eut pu le faire un vent de tempête. L'abri était enlevé de cette façon. Le prince m'apparut, assis sur le sol, le coude sur un genou, le front dans sa main.

Il releva la tête brusquement et tout de suite vit ma géante silhouette sur le ciel étoile.

—Iravata! murmura-t-il, mon ami, mon compagnon de misère!

Les larmes me venaient; mais il ne s'agissait pas de cela. Je touchai les chaînes de mon maître, les palpant, jugeant leurs forces. Ce n'était rien pour moi. D'un seul coup elles furent brisées; celles des pieds, puis enfin la plus lourde qui, reliée à une ceinture de fer, attachait le prince à une potence.

—Que fais-tu? Comment es-tu libre? demanda Alemguir, qui, peu à peu, sortait de sa prostration.

Tout à coup il comprit, se dressa debout.

—Mais tu me délivres! dit-il, tu veux me sauver.

Je fis signe que c'était cela, et qu'il fallait se hâter.

Calme et résolu, il rejetait les tronçons de chaînes. Je lui montrai celle que j'avais au pied et le pieu que je traînais. Il se baissa, défit l'entrave; puis je l'aidai à se hisser sur mon cou.

Ah! quel plaisir j'avais à le sentir là! mais nous étions loin d'être hors de danger.

Il ne parlait plus, concentrant toute son attention à bien diriger notre fuite.

Sortant de l'obscurité de la tente, il voyait mieux au dehors, et, de haut, il regarda autour de lui, écoutant le cri des sentinelles, pour se rendre compte de la disposition du camp, de son étendue, de sa plus proche limite. Il se penchait, dardait son regard, mais, au delà d'une centaine de pas, il était impossible de percer l'obscurité. Des routes étaient formées, entre les tentes alignées sans trop de désordre, mais ces routes devaient être gardées; et le prince jugea qu'il valait mieux se glisser entre les tentes dans l'enchevêtrement des ombres.

Nous avons l'avantage, malgré notre apparence pesante et notre massive corpulence, de pouvoir marcher sans faire plus de bruit que des panthères ou des chats. Tout un troupeau d'éléphants en voyage, s'il redoute quelque danger, saura ne pas faire craquer une brindille, ne pas froisser une feuille. L'oreille la plus fine ne percevrait pas le bruit de leurs pas, et qui les verrait défiler ainsi par centaines, dans un silence absolu, les prendrait pour des fantômes.

Il serait donc juste de dire: léger comme un éléphant, mais je pense que cette idée ne vient à personne.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

D'UN SEUL COUP JE BRISAI LES CHAINES.

Cette particularité explique comment je pus circuler entre ces milliers de tentes, y voyant mal, ayant pour passer, le plus souvent, bien juste la largeur de mon corps, sans rien accrocher, sans rien renverser, sans qu'aucun bruit put dénoncer notre présence.

Nous étions à la limite du camp, maintenant, et le plus difficile était de la franchir, car elle avait été rapidement fortifiée par des retranchements et des fossés. Mais ce travail hâtif était médiocre et peu solide.

Le prince se pencha tout près de mon oreille et me dit:

—Essaye de renverser le mur de terre dans le fossé de façon à le combler, tout en ouvrant une brèche.

C'était compris. Je me mis à l'œuvre. La terre, encore molle, cédait facilement; mais je ne pouvais éviter un choc sourd quand elle tombait dans le fossé. Le bruit était bien faible, bien étouffé, et cependant il me semblait formidable.

Enfin la brèche était faite! Je passai, puis, m'enfonçant dans la boue du fossé, je parvins à remonter sur l'autre bord.

Nous étions hors du camp et j'allongeai le pas avec allégresse.

Mais un cri retentit, un cri d'alarme. On nous avait vus dans l'espace découvert que je franchissais à toute vitesse. «Attention, mon maître!» Je le saisis, je le couchai en travers sur mes défenses, le soutenant avec ma trompe, sans ralentir ma course. Mon oreille très subtile avait perçu le bruit de fusils qu'on armait. On allait tirer sur nous; mais le prince, protégé par toute la masse de mon corps, ne risquait rien.

Une lueur brusque cingla l'obscurité; de multiples crépitements éclatèrent, et je reçus une poignée de balles sur la croupe. Elles y rebondirent; d'ailleurs ces petites billes de plomb n'étaient pas capables d'attaquer la rude peau d'un éléphant. Elles me piquèrent seulement comme des pointes rougies au feu. Une seconde décharge ne m'atteignit pas si ce n'est une balle qui, frôlant mon oreille, l'échancra d'un petit morceau.

Je courais plus vite, voulant atteindre un taillis qui du moins nous mettrait à l'abri des balles.

Au moment où je l'atteignais, j'entendis derrière nous le choc sourd des chevaux qui galopaient.

—Nous sommes poursuivis, dit Alemguir. Il avait repris sa place sur mon cou. Je me jetai au plus épais du fourré, faisant une trouée à l'aide de mes défenses, écrasant les branchages sous mes pieds. Mais cela nous retardait, dénonçait nos traces, laissait un chemin ouvert à nos ennemis. Impossible d'éviter ce danger, et l'inquiétude me donnait un tremblement qui me paralysait un peu. Mon maître, plein de sang-froid, me pariait doucement.

—Calme-toi, disait-il, rien n'est désespéré; tu sais combien les chevaux ont peur de toi; s'ils nous atteignent, tu n'auras qu'à te retourner et à fondre sur eux pour les affoler et les faire fuir.

Mais, sans pouvoir l'exprimer, je pensai:

—Les balles pourraient atteindre mon cher prince.

Cependant je me remis et je parvins à avancer plus vite. Le jour, qui vient si tôt en été, commençait à poindre.

Un bruit sourd et continu se rapprochait et empêchait de percevoir la galopade des chevaux.

—N'est-ce pas un torrent? dit Alemguir. Si nous pouvions l'atteindre et le mettre entre nous et ceux qui nous poursuivent, nous serions sauvés.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

LA TERRE S'ÉBOULA ET JE TOMBAI A L'EAU AVEC UN POUF FORMIDABLE.

Je dressai ma trompe, humant l'air pour m'orienter, et je changeai de direction.

Le taillis s'éclaircissait; j'avançais plus aisément entre de jeunes arbres et des roseaux que j'écrasais sous mes pieds, et nous fûmes bientôt devant une rivière torrentueuse qui courait au fond d'une gorge.

L'eau, qui bouillonnait par places et filait à donner le vertige, s'était creusé un lit dans la terre argileuse et semblait couler entre deux murailles.

—Hélas! dit le prince, ce que je croyais devoir nous sauver va nous perdre! Il est impossible de descendre dans cette rivière.

A mon avis, c'était difficile mais non impossible, et comme réfléchir perdait du temps, je me mis tout de suite à creuser la glaise avec mes défenses, à la pétrir sous mes pieds, à la rejeter à droite et à gauche, de façon à former une sorte d'escalier; mais quand je crus que je pouvais m'y risquer, la terre s'éboula et, glissant sur la boue gluante, j'entrai dans la rivière plus vite que je ne le voulais, avec un pouf formidable qui fit rejaillir l'eau à une hauteur extraordinaire.

Par bonheur mon maître avait pu se cramponner à mon oreille et n'avait aucun mal. Je me consolai vite de ma chute, dont j'étais cependant un peu abasourdi.

Maintenant le courant nous emportait et je le laissai faire; il courait pour moi, tandis que je me reposai délicieusement dans la fraîcheur de l'eau qui me ranimait. Le prince aussi retrouvait ses forces. Il se pencha plusieurs fois pour boire dans le creux de sa main.

Tout à coup il tourna la tête.

—Voici nos ennemis! dit-il.

Les cavaliers, suivant la trouée que j'avais faite dans le taillis, venaient de déboucher sur la berge; ils nous aperçurent et, suivant la lancèrent de notre côté.

Le prince ne les quittait pas des yeux.

—Ils ajustent, me cria-t-il; pousse ton cri de guerre.

Je tirai du fond de mes poumons le plus terrible barrit qu'il me fût possible; il était assez réussi; et les échos se le rejetèrent à n'en plus finir. L'effet que mon maître voulait produire ne manqua pas; les chevaux épouvantés se cabrèrent dans des mouvements désordonnés et toute la charge des fusils s'éparpilla sans nous atteindre.

—Nous savons comment nous défendre à présent, dit Alemguir; plusieurs cavaliers sont désarçonnés et les autres ont beaucoup de peine à se faire obéir de leurs montures.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

JE L'EMPOIGNAI AVEC MA TROMPE, ET L'ARRACHAIT DE SA SELLE.

Je tournais le dos et ne pouvais rien voir, mais j'étais bien heureux de ce que j'entendais là. Le courant nous emportait toujours, et il n'y avait pas moyen d'aborder sur l'autre rive qui présentait toujours une muraille à pic, tandis que du côté de nos ennemis le terrain, de plus en plus, s'abaissait.

Les soldats de Mysore étaient parvenus à dompter leurs chevaux, et ils gagnaient sur nous rapidement; mais c'était un autre danger qui m'inquiétait tout à coup: je sentais l'eau m'emporter avec une rapidité croissante, inexplicable, comme attirée vers un gouffre. Je me mis, par de vigoureux coups de pieds, à lutter contre le courant, à essayer de rebrousser chemin, mais je ne retardai que de bien peu la course qui devenait vertigineuse. Le prince partageait mon angoisse.

—Aide-moi, dit-il, debout sur ton cou, je pourrai voir ce qui nous menace.

Je tendis ma trompe par-dessus mon front, et il s'y appuya pour se tenir debout.

—N'hésite pas, cria-t-il aussitôt d'une voix qui tremblait. Jette-toi sur le rivage où sont nos ennemis, la rivière tombe dans un abîme en une cataracte épouvantable.

De toutes mes forces je nageai vers le bord; mais une force supérieure à la mienne me tirait vers la chute, dont nous n'étions plus déjà qu'à une centaine de mètres.

—Courage! courage! cria mon maître qui haletait.

Je fis un effort désespéré, tendant tous mes muscles, mettant en jeu toute la vigueur dont j'étais doué. Mais j'étais à bout d'haleine, étourdi par le grondement terrible et si proche de la cataracte, et ce tourbillonnement de l'eau qui brouillait la vue.

Je croyais bien que tout espoir était perdu et j'allais m'abandonner, quand je sentis le fond sous mon pied! Cela ranima mon énergie; en deux poussées je fus à quelques mètres du bord, debout sur un fond de roches solides, les flancs secoués par un essoufflement cruel.

Le prince, dont je sentais encore les membres trembler, me flattait de la main, me disant de douces paroles. L'eau, en courant, écumait contre mes jambes massives, comme sur les piles d'un pont; mais elle ne pouvait plus m'emporter. Les soldats, avec des cris de joie, accouraient, nous visant tout à leur aise.

—Fonds sur eux! ordonna mon maître.

Je fis retentir le tonnerre de ma voix et je m'élançai hors de l'eau, la trompe haute. Les chevaux reprirent peur, bondissant, secouant le mors; plusieurs tournèrent bride, s'enfuirent ventre à terre. Le chef, cependant, s'acharnait; maîtrisant des éperons sa monture plus docile, il tira. La balle passa si près de la tête l'Alemguir qu'elle lui brûla les cheveux. Alors, transporte de fureur, je courus sur le soldat, et, l'ayant rejoint, je l'empoignai avec ma trompe et l'arrachai de sa selle.

Au cri qu'il poussa, au lieu de chercher à le secourir, ceux de ses compagnons qui tenaient encore, prirent la fuite. Pendant ce temps, je balançai le vaincu comme un trophée, puis je le lançai au milieu de la rivière où il tomba avec un pouf presque aussi fort que le mien de tout à l'heure. Le misérable se débattit un instant, puis fut emporté, précipité avec la cataracte.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc
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Chapitre X

GANÉÇA

Le soleil resplendissait maintenant, nous séchant de ses rayons. Nous étions sauvés, et cette joie-là emportait toutes les souffrances que nous avions endurées.

Le prince était descendu; debout devant moi, il me regardait avec reconnaissance.

—Sans toi me dit-il à l'heure qu'il est, ma tête roulerait dans le sang. Pendant notre fuite notre salut dépendait des minutes qui s'écoulaient, et, pour n'en pas distraire une seule, je ne t'ai remercié que dans mon cœur. Mais maintenant, solennellement, devant le soleil qui flamboie, je veux t'exprimer les sentiments que m'inspirent ton dévouement et ton héroïsme. O Iravata! sans toi, Saphir-du-Ciel, dans ses voiles de deuil, pleurerait ma mort; sans toi, je ne verrais pas l'enfant qui doit naître; mon nom serait obscurci par ma fin honteuse, mon royaume envahi et saccagé; tandis que moi vivant tout peut être réparé. Et c'est grâce à un être que les hommes croient inférieur à eux! Ah! la princesse de Siam a raison, c'est bien une âme royale et héroïque qui se cache sous ta rude enveloppe.

J'étais confus de tant d'éloges et je ne pouvais faire comprendre que, si j'avais une âme, c'était tout simplement une bonne âme d'éléphant, toute pleine d'affection pour celui qui m'avait le premier traité en ami.

Il me flattait doucement de la main, me regardait en souriant, d'un air attendri. Moi, par tous les moyens qui sont à notre portée: mouvements d'oreilles, trépignements sur place, longs reniflements, j'exprimai ma satisfaction.

—Je te jure, dit encore le prince, que tu seras toujours traité comme mon égal et considéré comme mon meilleur ami. Mais éloignons-nous encore; nos adversaires pourraient revenir en nombre, maintenant que mon évasion doit être connue de tous.

Nous descendîmes une côte assez raide, parallèle à la cataracte. Alors ce fut une belle plaine fertile dans laquelle la rivière, apaisée, peu profonde, coulait sur un lit de cailloux et de rochers. Je pus la passer à gué, à peu de distance de la cascade qui s'éparpillait en neige, et que le soleil emplissait d'étincelles et d'irisations.

C'était donc là le saut que nous avions manqué de faire! Il y avait de quoi frémir à le regarder, malgré toute la beauté dont la nature le paraît. Je cherchai des yeux le cavalier qui avait été broyé à cette place; mais il n'en restait plus trace.

Quand nous fûmes de l'autre côté, dans une prairie, couverte d'herbes fraîches et touffues, mon maître m'ordonna de manger.

—Voilà un bon repas pour toi, dit-il, dont il faut te hâter de profiter. Je regrette bien de ne pas pouvoir, comme toi, déjeuner de quelques touffes de verdure, car voilà longtemps que je n'ai rien pris.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

IL S'ÉTAIT AGENOUILLÉ ET, A DEMI-VOIX, PRIAIT.

Comment aurais-je pu manger quand lui souffrait de la faim! Je continuai d'avancer comme si je n'avais pas compris.

—Je t'entends bien, Iravata, dit le prince; tu veux te priver parce que je suis à jeun; mais il ne le faut pas; je sais quelles sont les exigences de ton vaste estomac; celui de l'homme est plus patient.

J'étais torturé surtout par la soif d'ailleurs, et je bus tout mon soûl dans la rivière.

—Mange; que ton estomac soit vide, cela ne remplira pas le mien.

J'arrachai par-ci par-là quelques brassées d'herbes, mais sans consentir à m'arrêter. Je cherchai des yeux si je n'apercevais pas quelques groupes de maisons, un village.

—Cela ne servirait à rien, dit Alemguir, qui me devina; on m'a dépouillé de tout, on ne m'a pas laissé un diamant, pas une roupie, et je ne suis pas encore assez dompté par le malheur pour consentir à mendier. Je n'ai réussi à sauver que mon sceau royal, l'idée m'étant venue, au moment où l'on me fit prisonnier, de retirer de mon doigt la bague qui le supporte, et de la mettre dans ma bouche. Je ne peux pas troquer ce cachet, qui servira à me faire reconnaître, contre de la nourriture; il faut donc patienter jusqu'à ce que nous rencontrions des êtres capables de comprendre la puissance de ma bague et qui me fournissent les moyens de regagner mes États.

Mon maître avait raison; il ne pouvait pas vendre sa bague.

Je pressai le pas pour sortir de cette insupportable prairie qui semblait être sans fin; mais j'avais beau avancer, les mêmes gazons frais et fleuris se déroulaient, avec, de loin en loin, quelques grands arbres, dont pas un ne portait de fruit, sans qu'aucun lieu habité n'apparût.

Le prince avait cueilli plusieurs larges feuilles, dont il s'était couvert la tête pour s'abriter des rayons brûlants de midi; il en avait posé aussi sur mon front sachant combien la chaleur nous est pénible.

Des cultures se montrèrent cependant, puis un bosquet de bambous géants, entre lesquels paraissait un édifice de pierre qui avait la forme d'une ruche.

—C'est une chapelle, dit Alemguir, ne manquons pas de rendre hommage au dieu qu'elle abrite et que nous trouvons sur notre route avant toute autre rencontre. Notre prière faite, il sera bon de se reposer à l'ombre du bosquet.

Quelle surprise, lorsque je fus devant l'ouverture de l'édicule sacré! le dieu de pierre, qui apparaissait au fond sous un dais de velours, était un homme avec une tête d'éléphant.

—Ganéça, le dieu de la Sagesse! s'écria le prince, le hasard seul ne m'a pas conduit là, devant celui à qui, plutôt qu'à tous, je dois rendre des actions de grâce!

Il s'était agenouillé au pied de l'autel et, à demi-voix, priait.

Pendant ce temps, ne pouvant pas entrer dans la chapelle étroite et peu profonde, j'examinai ce dieu singulier qui, sur un corps d'homme, portait une tête pareille à la mienne et appuyait le bout de sa trompe sur sa main droite. Je voyais le dessus de l'autel que mon maître prosterné ne pouvait apercevoir. Des offrandes toutes fraîches étaient déposées là, dans des plats et dans des corbeilles. O joie! il y avait des gâteaux, du beurre liquéfié, des fruits varies, plus que la nourriture d'un homme pendant trois jours.

Ma trompe atteignait l'autel. Dès que le prince eut achevé sa prière, je posai successivement plats et corbeilles devant lui.

—Les offrandes! s'écria-t-il; certes je n'aurais pas osé les prendre, malgré mon extrême besoin, mais, offertes par toi, je ne peux pas les refuser; il me semble que le dieu lui-même me les donne.... Et peut-être es-tu Ganéça.

Je n'étais pas Ganéça, mais un éléphant très satisfait: mon maître mangeait, et dans ce joli bois où nous étions, toutes sortes de racines et de plantes à mon goût allaient pouvoir me rassasier. Nous ferions une petite sieste, pendant les heures chaudes, puis nous gagnerions un lieu habité, sans nul doute très proche, à en juger par ces offrandes toutes récentes et par les émanations que mon odorat très subtil percevait dans l'air.

C'était délicieux après ce que nous avions enduré, et si Ganéça nous avait aidés, vraiment, à sortir de tous ces mauvais pas, comme le prince paraissait le croire, je me sentais tout disposé à le remercier très dévotement et même à le prier tous les jours, car, s'il est possible qu'il y ait pour nous un dieu, Ganéça est bien certainement le dieu des éléphants.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc
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Chapitre XI

ON NOUS PREND POUR DES VOLEURS

Nous étions à Beejapour depuis plusieurs mois, le prince Alemguir et moi, et beaucoup d'aventures nous étaient arrivées dans cette ville, la première rencontrée sur notre route à peu de distance de la chapelle de Ganéça.

Les maîtres actuels de l'Hindoustan, les Anglais, étaient en nombre à Beejapour où un gouverneur résidait. Nous étions donc la hors des atteintes du maharajah de Mysore, lui-même soumis aux conquérants anglais, et ne régnant qu'en leur payant un tribut; mais d'autres dangers nous menaçaient: mon maître, tout d'abord, fut pris pour un voleur!

En le voyant presque nu, hâve, dépouille de tout, les chevilles et les poignets gardant la meurtrissure de chaînes, on ne crut rien de ce qu'il affirmait. On le soupçonnait de s'être échappé d'une prison, et ce qu'on l'accusait d'avoir volé, c'était moi-même.

Alors on voulut me confisquer, me séparer de lui; mais quand on essaya de mettre la main sur moi, le cri de colère que je poussai fit fuir les agents de police et les badauds amassés, comme une volée de moincaux.

Les constables revinrent les premiers. Ils convinrent qu'il était possible que l'inconnu fût bien le propriétaire de l'éléphant, mais qu'il fallait venir s'expliquer devant le commissaire, qui jugerait.

Je couchai mon maître sur mes défenses comme j'avais fait une fois déjà pour le préserver des balles, et, le portant ainsi, au grand ébahissement de la foule, je suivis les agents.

Le commissaire, malgré l'évidence, nous fit subir plusieurs épreuves, pour s'assurer que le fugitif était bien mon possesseur; mais il conclut que cela ne l'empêchait pas d'être un personnage dangereux, un espion, un émissaire secret de quelques traîtres et qu'il fallait le garder en prison.

Alemguir ne cessait pas de demander à être conduit devant le gouverneur de Beejapour, avec lequel il s'expliquerait, mais le gouverneur était à la chasse, et les jours passaient sans amener son retour.

Le prince eût subi tous ces ennuis avec patience, si l'idée que Saphir-du-Ciel, ignorant tout de lui, devait mourir d'inquiétude, n'eût torturé son cœur. La retraite de l'armée avait dû lui apprendre la défaite et la captivité de son époux. Mais depuis, elle ne savait plus rien, elle pouvait le croire mort, ne pas vouloir lui survivre.

Il revint enfin, ce gouverneur, et tout de suite le prince comprit qu'il s'entendrait avec lui.

Sir Percy Murray était un homme maigre et long, à barbe blanche, avec des yeux bleus, gais et vifs, des manières affables et un air de bonté et de franchise.

Après qu'Alemguir lui eut dit qui il était, lui eut montré son sceau royal et conté ses revers et ses aventures, le gouverneur exprima tous ses regrets des ennuis que ses subalternes, par excès de zèle, lui avaient causé en son absence, et il invita le prince à venir habiter chez lui, à Jasmin-Cottage, aux environs de la ville.

Mon maître le suppliait de lui fournir les moyens de retourner à Golconde, où son absence pouvait causer de grands malheurs; mais sir Percy Murray, malgré toute sa courtoisie, ne pouvait, à ce qu'il affirmait, laisser un inconnu s'éloigner sans être assuré de son identité; il serait blâmé en haut lieu et risquerait d'être destitué, disait-il. Mais il pria le prince d'écrire à sa femme et de lui dire d'envoyer à Beejapour plusieurs notables personnages de Golconde et un témoin anglais, si cela était possible, pour venir reconnaître le prince, et, qu'aussitôt la preuve faite qu'il était bien celui qu'il disait être, on lui rendrait la liberté.

Pendant le voyage des envoyés, le gouvernement de Beejapour fit tous ses efforts pour rendre au prince la vie agréable. Son hospitalité était des plus cordiales, sa nombreuse famille, pleine de gaieté et d'entrain; on donna des fêtes champêtres, des soirées, des bals, et mon maître fut sinon distrait, du moins très intéressé par les mœurs, nouvelles pour lui, de la société anglaise.

Enfin, les messagers revinrent avec une lettre de Saphir-du-Ciel, et accompagnés de l'oncle du prince et de plusieurs amis, qui pleurèrent de joie en revoyant mon maître, sur lequel ils avaient pleuré de chagrin.

Alemguir, me traitant toujours en ami, vint me lire la lettre de la princesse et m'annoncer que nous partions le lendemain.

—S'il était possible de te faire voyager en chemin de fer, ajouta-t-il? nous arriverions le soir même; mais cela serait difficile et te déplairait peut-être.

Pourvu que ce ne fût pas sur mer, j'étais dispose à voyager de n'importe quelle façon. Je fis comprendre à mon maître que j'irais volontiers en chemin de fer, et cela fut décidé.

On m'installa dans un grand wagon découvert que l'on abrita sous une tente et que l'on tapissa d'une épaisse litière. Puis, à l'aide d'un plancher en pente douce, on m'y fit monter.

Il paraît que l'on n'avait jamais vu un éléphant prendre le chemin de fer, car il y eut beaucoup de badauds sur le quai de la gare, venus pour assister à mon embarquement.

Le prince me recommanda de me coucher, afin d'être moins secoué, et, après avoir fait ses adieux au gouverneur, qui l'avait accompagné avec plusieurs officiers anglais, il monta dans son compartiment et l'on ferma les portières.

Des coups de sifflet vibrèrent, et le train se mit en marche. N'ayant pas l'habitude d'aller en voiture, le mouvement me causa un peu de vertige; mais cela n'était rien à côte des abominables souvenirs de la traversée de Siam à Ceylan, et l'idée d'arriver avant la nuit me remplissait de joie. Aussi je pris mon mal en patience quand, augmentant de vitesse, le train nous emporta à toute vapeur vers Golconde.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc
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Chapitre XII

PARVATI

Pendant notre absence, une petite princesse était née au palais de Golconde. Alemguir, tout joyeux, vint me la montrer dans les dentelles de ses langes.

Qu'elle était mignonne, jolie, fragile et toute pareille à une fleur! Sa petite main secouait un hochet d'or et elle avait autour du cou un rang de grosses perles qui semblaient des gouttes de lait figées.

On l'avait appelée Parvati, le nom d'une déesse.

Comme j'étais ému en la regardant! comme mon cœur battait! mais je ne savais exprimer ce que j'éprouvais qu'en me balançant gauchement d'un pied sur l'autre.

Saphir-du-Ciel avait failli mourir, aussi lui avait-on caché les revers de l'armée et la captivité du prince. Elle avait appris en même temps les dangers courus et la délivrance; l'espoir de revoir bientôt son époux avait hâté sa guérison.

Dès qu'elle sut la part que j'avais prise à l'évasion, elle vint solennellement me remercier. A ma grande confusion, elle s'agenouilla devant moi, me rendit hommage, comme on faisait à Siam. Puis elle déclara que, puisque mon pauvre mahout était mort à la bataille, je n'aurais plus que des serviteurs, m'étant montré d'intelligence trop supérieure pour avoir besoin d'être dirigé, et qu'elle entendait que je fusse laissé absolument libre dans le parc, les domaines et même dans la ville et la campagne, s'il me plaisait d'aller me promener seul.

Alors commença pour moi une vie charmante. Il me sembla qu'on m'avait élevé à la dignité d'être humain, et le sentiment de responsabilité que ce nouvel état m'inspira fit que je m'appliquai à ne jamais causer de désordre et à rester digne de la confiance que l'on me témoignait. Mais quel plaisir j'avais à gagner la campagne, puis la forêt, à courir librement sous les frondaisons, en écrasant les broussailles, en arrachant de jeunes arbres, comme autrefois, sans contraindre mes mouvements, ainsi que je devais le faire dans un milieu qui, le plus souvent, n'était pas à ma taille. J'usais là un peu de ma force perdue et cela m'apaisait et me délassait de la façon la plus agréable.

Mais, après quelques heures, je sentais combien la solitude d'autrefois me serait impossible à supporter, comme j'étais supérieur à moi-même et loin de la vie sauvage. Une inquiétude me prenait de mes maîtres, de mes amis plutôt; une peur d'être perdu, abandonné, de ne plus retrouver la route, je me hâtais alors vers la ville, calmé dès que j'apercevais les murs de Golconde, ses dômes couleur de neige, ses fins minarets dépassant les bouquets de palmiers.

Une fois les murs franchis, je flânais dans les rues, traversant les bazars où je savais que chacun s'empressait de m'offrir quelque friandise; puis je rentrais au palais et mon premier soin était de chercher la petite Parvati: je la trouvais au milieu de ses nourrices et de ses servantes, dans les bosquets de jasmins et de roses; alors je la contemplais de loin avec une admiration et un bonheur extraordinaires.

Je la vis ainsi lentement s'épanouir de jour en jour et de mois en mois; bientôt elle se roula sur la mousse fleurie, marcha comme un jeune animal, puis se mit debout, essaya ses premiers pas entre des bras tendus.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc
Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

Chapitre XIII

MA PRINCESSE

Un jour—ce jour-là est un des points qui flamboient dans mes souvenirs—la petite princesse avait déjà plus d'un an, elle marchait et sautait on ne peut mieux. C'était à peu de distance d'un joli lac, bordé de lotus de toutes les couleurs; sur des tapis, à l'ombre des arbres, les gouvernantes jouaient aux échecs, tandis que Parvati, de fleur en fleur, poursuivait un magnifique papillon.

Je la suivais des yeux m'intéressant à sa chasse.

Les ailes brillantes lui échappaient toujours, fuyaient, se posaient plus loin; elle, se dépitait, s'acharnait à la poursuite, refaisait les mille zigzags que traçait le beau papillon rose et bleu, qui semblait une fleur envolée.

A mon idée, la petite princesse s'écartait trop, se rapprochait imprudemment des bords du lac. Comment ne la rappelait-on pas? Je jetai un regard sur les femmes. Deux d'entre elles jouaient aux échecs; toutes les autres, penchées vers l'échiquier, suivaient attentivement la partie, la discutaient avec volubilité; elles étaient complètement absorbées et aucune ne prenait garde à celle qu'elles étaient chargées de garder.

Tremblant de colère, j'allais courir à elles et renverser leur échiquier, quand je vis Parvati tout au bord de l'eau et qui continuait à avancer. Le papillon s'était posé sur un lotus.

J'étais immobilisé par l'angoisse, mais elle ne fut pas longue: la petite princesse était tombée sans un clapotement, sans qu'un cri eut attiré l'attention.

En trois bonds, je fus à la place où elle avait disparu, au milieu des nénuphars et des lotus. Je fouillai l'eau avec ma trompe, dans l'enchevêtrement des tiges.

Un nuage de boue monta du fond, obscurcit tout, et les quelques secondes qui s'écoulèrent me parurent longues, horriblement.

Toutes les femmes étaient accourues, poussant des cris assourdissants, tordant leurs bras, déchirant leurs vêtements! Il était bien temps, vraiment, et cela servait beaucoup! J'aurais voulu les jeter toutes dans le lac.

Enfin, je saisis la pauvre petite princesse, je l'enlevai, inanimée, comme morte, noire de vase et toute ruisselante.

Les gouvernantes voulaient me la reprendre, pour dissimuler leur faute, mais je voulais, moi, qu'elle fût connue, et, sans me soucier de leurs clameurs, je me mis à courir vers le palais.

C'était jour de réception; Saphir-du-Ciel était dans la grande salle du trône avec des dames de sa suite et les courtisans. J'entrai sans hésitation, interrompant les conversations et les danses des bayadères, j'allai droit à la reine et je posai sur ses genoux l'enfant toute souillée de boue sans souffle et sans mouvement.

Saphir-du-Ciel ne comprit pas tout de suite ce qui arrivait et voulut repousser ce paquet noir qui dégouttait sur sa robe; mais elle reconnut Parvati.

—Ma fille! criait-elle, et dans quel état! morte peut-être!

Un médecin qui était présent, s'avança.

—Rassurez-vous, Madame, dit-il, ce n'est rien; une syncope.

Il prit l'enfant, arracha les vêtements mouillés, donna des ordres; tout le monde s'empressa pour secourir la petite princesse.

Les gouvernantes, tout effarées, étaient entrées derrière moi. Elles expliquaient l'événement, toutes à la fois, avec des protestations, des serments, des pleurs. C'était incompréhensible.

—Taisez-vous, dit la reine; ne répondez qu'à mes questions!

Et elle interrogea une des femmes.

—La princesse Parvati est tombée dans le lac, répondit-elle en sanglotant.

Une négresse ajouta:

—C'est l'éléphant blanc qui l'y a jetée.

Illustration from Mémoires d'un Éléphant blanc

LA PETITE PRINCESSE ÉTAIT COMME MORTE, NOIRE DE VASE ET TOUTE RUISSELANTE.

Mais elle reçut aussitôt de moi un tel coup de trompe au bas des reins qu'elle tomba par terre, muette pour longtemps.

—Celle-là a menti, dit Saphir-du-Ciel. Que toutes les femmes soient emprisonnées! Nous saurons bientôt la vérité. Pour l'instant je ne veux m'occuper que de ma fille.

Malgré leurs larmes et leurs supplications, les femmes eurent les bras liés avec des cordes de soie et on les entraîna, tandis qu'on emportait la négresse sur un brancard.

Parvati, ranimée, baignée, enveloppée dans un voile de gaze d'or, fut remise par le médecin sur les genoux de la reine.

La mignonne semblait toute surprise d'être là, ne se souvenant de rien; elle regardait les assistants, qui tous lui souriaient, en élargissant ses beaux yeux, sous le rayonnement de ses longs cils noirs. Puis, intimidée, elle jeta ses bras autour du cou de sa mère et cacha son visage en regardant en dessous.

Elle n'était pas morte, pas même malade!

Quelle joie! Je me dandinais bêtement, remuant mes oreilles, n'ayant pas d'autres moyens d'exprimer mon contentement.

—Iravata, dit la reine, en me caressant le front de sa douce main, nous saurons ce qui s'est passé, et tu nous aideras à le découvrir. Jamais je ne douterai de toi et ne croirai que tu as commis une mauvaise action. Peut-être aurai-je encore à te remercier! peut-être te dois-je la vie de mon enfant, comme je te dois déjà celle de mon époux!

C'était vrai, cela; sans moi elle eût été perdue, notre fleur chérie! Si par malheur j'avais été, à ce moment-là, loin du palais, à gambader dans la forêt, ou au bain, ou occupé à manger, ou simplement distrait et regardant ailleurs, c'est une petite morte qu'on eût retirée de l'eau. Je frissonnai à une pareille idée, et je me promis de ne plus la perdre de vue, de renoncer pour cela à mes vagabondages hors de la ville.

La rumeur du palais avait attiré l'attention du roi, et on n'avait pas pu lui cacher l'accident arrivé à la princesse. Il accourut, tout ému; mais Parvati s'élança vers lui en riant, tout à fait remise et s'amusant de ce grand voile d'or, qu'une princesse avait prêté et qui traînait derrière elle en faisant du bruit.

Après avoir embrassé tendrement sa fille, Alemguir demanda des détails sur l'événement, et comme on ne put lui en fournir, il ordonna que l'enquête eût lieu tout de suite.

—Iravata, me dit-il, conduis-nous à l'endroit où le malheur a eu lieu.

J'obéis à l'instant. Le roi, qui portait Parvati, la reine et tous les assistants me suivirent extrêmement intéressés.

Arrivé au bord du lac, je montrai au roi l'échiquier, encore chargé des pièces de la partie interrompue. Mais on ne put comprendre quel rapport il y avait entre cet échiquier et la chute de la princesse dans le lac. On examina avec émotion la place où elle était tombée, les lotus brisés, le gazon piétiné par moi. Mais cela n'expliquait rien. Quel était le coupable? Qui fallait-il punir?

Les femmes furent amenées et on les interrogea. Mais elles continuèrent à mentir, répondant confusément, m'accusant toujours.

Notes in this chapter

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