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Mémoires d'Outre-Tombe, Tome 1

Note (retour) — V

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Des détails qui précèdent ressort déjà, si je ne me trompe, un préjugé puissant entre l'absence, dans les Mémoires d'Outre-tombe, de ces divisions que l'auteur avait jusque-là, dans tous ses autres ouvrages, tenues pour nécessaires. Dans la Vie du duc de Berry, dans la Vie de Rancé, qui n'ont chacune qu'un volume, il n'a pas cru devoir s'en passer; et dans ses Mémoires, qui ne forment pas moins de onze volumes, il les aurait jugées inutiles! Dans la moindre des œuvres sorties de sa plume, il se préoccupait de la forme non moins que du fond; mieux que personne, il savait que le décousu, le défaut de plan et de coordination, sont des vices qui ne peuvent couvrir les plus éminentes et les plus rares qualités de style; il professait que l'écrivain, l'artiste digne de ce nom doit soigner, plus encore que les détails, les grandes lignes de son monument. Et ces vérités, dont nul n'était plus pénétré que lui, il les aurait mises en oubli précisément dans celui de ses ouvrages où il était le plus indispensable de s'en souvenir; dans celui de ses livres qui, par sa nature comme par son étendue, en réclamait le plus impérieusement l'application! Ses Mémoires, en effet, ne sont pas, comme tant d'autres, un simple recueil de faits, de renseignements et d'anecdotes, un supplément à l'histoire générale de son temps et à la biographie de ces contemporains; c'est, en réalité, un poème, une épopée dont il est le héros. Sainte-Beuve ne s'y était pas trompé; il écrivait, en 1834, après les lectures de l'Abbaye-aux-Bois: «De ses Mémoires, M. de Chateaubriand a fait et a dû faire un poème. Quiconque est poète à ce degré, reste poète jusqu'à la fin [20].» Un autre critique, d'une pénétration singulière et qui, moins artiste que Sainte-Beuve, lui est, à d'autres égards, supérieur, Alexandre Vinet, dans ses belles Études sur la littérature française au dix-neuvième siècle, a dit de son côté: «Ce qui a persisté à travers ces vicissitudes de la pensée et de la forme, ce qui ne vieillit pas chez M. de Chateaubriand, c'est le poète..... En d'autres grands écrivains on peut discerner l'homme et le poète comme deux êtres indépendants; ailleurs, ils font ensemble un tout indivisible; chez M. de Chateaubriand, on dirait que le poète a dérobé tout l'homme, que la vie, même intérieure, est un pur poème; que cette existence entière est un chant, et chacun de ces moments, chacune de ses manifestations, une note dans ce chant merveilleux. Tout ce que M. de Chateaubriand a été dans sa carrière, il l'a été en poète... La plus parfaite de ses compositions, c'est sa vie; il n'est pas poète seulement, il est un poème entier; la biographie de son âme formerait une épopée [21].»

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