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Maudit soit l'Amour!

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—Bigre! mon garçon, comme vous nous traitez! mais moi, j'ai aimé... et d'un amour des plus sublimes, s'il vous plaît! Défiez-vous, Philippe: la raison a parfois la vue bornée par une grande passion; c'est le bandeau symbolique. Un jour, vous découvrirez que vous n'étiez ni ambitieux ni vaniteux, que parce que vous aimiez, et vous deviendrez l'un et l'autre alors que vous n'aimerez plus.

—Docteur, vous ne me persuaderez pas, je suis un simple... hélas! si simple qu'il me manque l'art de persuader et d'exprimer ce qui se passe en moi pour celle que j'aime. Me faudra-t-il abandonner l'espoir de la convaincre? L'amour entre nous surgira peut-être tout à coup raisonnablement, mot terrifiant, mais qui doit vous expliquer que ce sera l'élan secret, sage et fougueux de nos deux âmes. Dans une minute elles fusionneront à l'ardeur de désirs exaspérés, et cela sans que son esprit fin et éclairé puisse y apporter aucune résistance. J'attends, fou d'angoisse, ce jour divin, sans savoir le hâter d'une heure. Au reste, une longue attente est presque une jouissance; cet amour est le moteur de mes actions, et ma vie entière n'est qu'une série d'aspirations vers elle.

—Et vous croyez qu'elle ne voit pas que vous l'aimez, cette femme? dit Marie-Anne.

—Ah! je n'ose vous répondre... si elle m'entendait, ne me trouverait-elle pas plein de lâcheté de montrer ainsi à nu mon cœur, de ne pas réserver pour elle seule ces confidences?... Mais il est des jours, des soirs, où je désespère... Je souffre, je souffre comme un enfant et j'ai besoin de pleurer...

Un sanglot s'étrangla dans sa gorge; il se leva et partit sous l'allée sombre. Tandis que le bruit de ses pas s'éloignait, Marie-Anne prononça:

—Pauvre Philippe, comme il aime!

—Oui, murmura Magda, et l'amour est une joie douloureuse...

—Ah! c'est vivre, cela, s'exclama le Docteur. Avoir son âge et aimer ainsi? mais je donnerais toute ma science et dix ans de ma vie pour prendre sa place. Il devait être bien beau en nous parlant tout à l'heure, le matin!... Et dire que c'est peut-être à la femme de chambre de sa mère que ces mélopées s'adressent!

—Oh! Docteur! s'écrièrent, indignées, les deux femmes.

—Vous voilà bien, mesdames! mais quand une femme de chambre est jolie, elle est femme, pour nous, au même titre que vous. Qu'est-ce qui lui manque?... L'argent? on n'a qu'à lui en donner... avec les meubles. La conversation? On lui dit de se taire... Vous riez, mes belles dames; le fait est que nous voilà loin du sublime et idéal amour de Philippe... Cristi! Demain, je lui donne le conseil de se déclarer, et carrément.

—Vous aurez tort, cher, dit Magda. Sa folie est plus sage que votre sagesse... L'amour qui se tait fait peut-être plus de chemin que l'amour qui parle. Le silence est éloquent, et la joie d'aimer en secret a aussi ses douceurs.

—Quelle amoureuse subtile vous auriez faite!

—Oui... mais je n'ai su être qu'amie... Allons au salon, le thé doit être servi.

Tous trois se dirigèrent vers la maison; ils y retrouvèrent Philippe. Marie-Anne se mit au piano et joua une berceuse de Chopin, pendant que Magda versait le thé dans les tasses. Philippe s'approcha pour lui aider; leurs mains involontairement se frôlèrent. Magda en eut une secousse; Philippe murmura: «Oh pardon!» d'une voix encore émue des confidences qu'il avait faites sous les aulnes.

Confus tous deux du remuement qui se produisait en leurs âmes, ils furent, elle effrayée, lui heureux et troublé par l'éloquence du geste banal commis à leur insu, et du retentissement que mettait cet effleurement en leur cœur.

V

Le lendemain, Tanis, Governeur, Biroy arrivèrent. Les nouvelles recueillies étaient précises. Leprince-Mirbel avait beaucoup poussé et patronné quelques mois auparavant une jeune Espagnole d'un grand talent, dont il était l'amant, et qui venait, sur ses instances, d'être engagée en Russie pour chanter les œuvres qu'on lui demandait.

Mercédès Dalmaros, qui appartenait à une honorable famille, tenait à garder au moins les apparences d'une tenue irréprochable. Elle attachait une grande importance à ce qu'on la traitât en fille du monde. Partir pour la Russie seule avec sa mère et Leprince-Mirbel, c'était, même avec un but artistique, prêter à la médisance. Puis, arrivée à Pétersbourg, comment empêcher le compositeur, très épris d'elle, de faire des imprudences? Aussi, avec un calme parfait avait-elle décidé que madame Leprince-Mirbel devait accompagner son mari. Le maître, obligé à une tenue plus correcte, sa femme étant là, serait facilement dressable et maniable. Mercédès se voyait déjà, sous ce double patronage, reçue en haut lieu et gardant une auréole favorable à ses projets d'avenir.

Avec une grande finesse, un grand art de comédienne, elle sut faire accepter ce projet à Mirbel qui eût été capable de bien d'autres petites infamies pour satisfaire un moindre caprice. Il ne s'agissait plus que d'obtenir de la jeune femme qu'elle accompagnât son mari.

Il était donc venu à Yerres, puis était rentré à Paris enchanté de la réussite de son ambassade. Mercédès eut une telle joie du succès de sa combinaison que, perdant son habituelle prudence, elle parla plus qu'il n'eût fallu de ce voyage à trois, madame Dalmaros ne comptant que fort peu, accompagnant sa fille à titre de porte-respect, mais sans en imposer beaucoup à la galerie.

Les potins de coulisses sont les plus rapides d'entre tous les potins. Ce ménage désuni des Mirbel, remis à neuf par la maîtresse régnante, provoqua toutes sortes de quolibets d'un goût douteux de la part de mesdames les cantatrices, voire de mesdames du corps de ballet.

Tanis et Biroy, hôtes assidus des deux foyers, furent vite informés de la combinaison Dalmaros. Pour mieux juger la chose et ne s'en pas tenir aux seuls bruits qui couraient, ils se firent présenter à la chanteuse qui joua, pour eux, vis-à-vis du maître, la comédie de l'ingénue calomniée. C'était une superbe créature. Elle voulut les séduire et y parvint à moitié. Mais un jour que Mirbel les avait emmenés dîner chez madame Dalmaros, il feignit, vers minuit, de partir avec eux et s'étendit plus longuement qu'il n'eût fallu sur le «Eh bien! chère enfant, quand vous verrai-je?» ce qui parut un peu louche aux amis de Magda.

Ils se laissèrent conduire par le compositeur jusqu'à leur cercle. Mirbel, les talons à peine tournés, fut habilement suivi par eux. Ils le virent remonter avec prestesse le boulevard Malesherbes et arriver furtivement au petit hôtel que la diva habitait dans une rue avoisinant la place, y rentrer en maître, c'est à-dire sans sonner, mais avec une clef qu'il tira de sa poche.

La preuve était faite. Ils dirent simplement ces choses à Magda. Celle-ci ne se souciant pas de servir de paravent à la belle Mercédès, écrivit à son mari qu'elle renonçait au voyage projeté, se sentant trop souffrante pour l'entreprendre.

Mirbel écuma en lisant cette lettre. Il courut d'un bond chez Tanis qui, prévoyant l'orage, avait eu l'esprit de rentrer à Paris avec ses amis. Du mieux qu'ils purent ils calmèrent le musicien, parlèrent de la santé très délicate de Magdeleine; mais l'autre rugissait:

—C'est honteux! Pour me jouer ce tour infâme, croit-elle donc que Mercédès est ma maîtresse? Pauvre Mercédès... Elle si pure, si chaste!... pas un amant, mon cher!... pas un, vous m'entendez?... pauvre belle chère enfant!

Puis, il courut à Yerres. Entre lui et Magda, une scène terrible eut lieu et se termina par d'injurieuses menaces:

—Vous n'avez pas le droit,—hurlait-il, dans un paroxysme de rage,—de soupçonner cette jeune fille... Elle est pure, je l'affirme... Mais prenez-y garde et veillez sur vous-même: si jamais je découvre la moindre faute dans votre vie, la moindre, entendez-vous? la moindre... Eh bien, je vous tue comme un chien, comme une bête malfaisante et hors nature que vous êtes! J'en ai assez d'être continuellement humilié et bafoué par vous! J'aspire à cette vengeance, je vous le jure!

Les regards fixes, pleins de folie, le visage congestionné, il s'avança la main levée sur Magda; elle jeta un cri et Mirbel sortit en faisant claquer la porte sans avoir accompli son acte de brutalité.

Magda, révolutionnée par cette horrible scène, en devint malade. Marie-Anne, émue comme elle, ne pouvait croire que Leprince-Mirbel fût l'homme grossier dont elle avait, de sa chambre, entendu les injures.

—Divorce, ma chérie, divorce. Certes, en principe, je ne suis pas pour ce mode de liberté reprise, mais devant la canaillerie de ce monsieur, tu n'as que cela à faire.

—Hélas! le puis-je? Tante Rose en mourrait, ce serait un déshonneur dans sa vie. Elle croit en Dieu avec son cœur. Jamais cette pensée de divorce ne pourra pénétrer en elle. Quand j'ai rompu avec mon mari, elle acceptait la séparation, la désirait même. Mais, en outre qu'il me répugne d'étaler devant un tribunal, avec pièces à l'appui, les plaies secrètes de mon âme, serait-ce une solution?... Qu'importent d'ailleurs les menaces de mon mari! ma vie est si pure, «quoi qu'on die»,—ajouta-t-elle en souriant,—qu'il peut me menacer sans que je songe à trembler. Va, tout passe, et nous passons comme tout... Vivons au jour le jour, sans nous tourmenter d'un avenir qui nous appartient si peu.

Plus impressionnée qu'elle ne l'avouait, elle s'isola quelques jours dans sa chambre. Marie-Anne lui fit alors hâter son départ pour Royat.

Un des premiers jours de juillet, Magdeleine, encore mélancolique, partit avec ses amis Tanis et Fugeret, ayant à peine revu Philippe qui, navré de la savoir souffrante, activait lui-même le départ de son amie en faisant ses courses à Paris, pour les préparatifs du voyage.

A peine installée au Grand-Hôtel, Magdeleine se mit à courir les merveilleux environs de la gentille ville accrochée aux flancs de la montagne. Il y avait huit jours qu'elle prenait les eaux et en ressentait déjà l'effet bienfaisant, lorsque Marie-Anne Danans vint habiter sa propriété de Fontana.

Attiré par la présence de Fugeret, de Tanis et de Governeur, celui-ci arrivé la veille, Danans avait consenti à venir y demeurer le mois que durerait la cure de Magda. Dès le matin, il se rendait à Royat à cheval et ne quittait plus les trois hommes. Sans en rien dire, Marie-Anne souffrait de la constante désertion de son mari. Cette souffrance fut devinée par Magda; un jour, elle lui dit:

—Écoute, chérie, je fais presque tout mon traitement le matin, à l'exception d'un verre d'eau que je dois boire dans l'après-midi. Le séjour à l'hôtel, bien que je m'isole de la foule et que nous dînions tous dans une salle réservée, m'excède et m'ennuie. Peux-tu me recevoir chez toi et y loger aussi ces messieurs? Alors nous bouclons nos malles et l'invasion de ton home a lieu dès demain, si tu veux? Pourvu qu'une de tes voitures puisse me mener aux sources le matin, je te sacrifie le verre d'eau de l'après-midi.

Marie-Anne, transportée de joie, serra Magda sur son cœur.

—Ah chère, que tu es bonne et délicate! Tu me combles d'aise en me proposant cela. Si, grâce à toi, Paul pouvait arriver à aimer ma vieille maison de famille! Je bénis ta pensée. Il y a, dans notre grand manoir, quatorze chambres disponibles, viens en choisir pour chacun et que dès demain notre douce vie commence; tous les matins, en une demi-heure à peine, la voiture te mènera à l'établissement thermal, et rien ne sera plus facile que d'y revenir l'après-midi pour ce verre d'eau à reprendre. Comme tu me rends heureuse!

Le lendemain, en effet, le déménagement eut lieu. Ces messieurs se montrèrent enchantés d'un arrangement qui les soustrayait à la curiosité provoquée par leur notoriété. Quant à Danans, il ne comprit rien à la migration, mais remplit avec une grâce parfaite ses devoirs de maître de maison.

Chaque matin à neuf heures, Magda partait avec ceux d'entre eux qui prenaient les eaux. Arrivés au parc, chacun se dispersait, qui pour la douche, qui pour le bain. On se croisait ensuite aux buvettes et, à onze heures et demie, après s'être reposé un moment en écoutant le concert, on remontait en voiture pour arriver vers midi, frais et dispos, à Fontana où chacun prenait place à table dans la vaste salle, de plain-pied avec le jardin.

La maison s'élevait sur un large plateau, et les bois dont elle était environnée dégringolaient la colline d'une façon pittoresque, jusque sur la route descendant au vieux village de Royat. La Tiretaine, cette jolie petite rivière cascadeuse, longeait la propriété. De la fenêtre de sa chambre, Magda apercevait un océan de sombre verdure et, à l'horizon, les plaines immenses de la Limagne, semées de petits villages à l'aspect blanc, tachetés de toits en tuiles rouges. Au milieu, formant un groupe serré, Clermont-Ferrand avec sa cathédrale dominait le paysage et, à gauche, se dressait le Puy-de-Dôme, tout vert, avec les jeunes bois qui l'entourent comme d'une ceinture.

Magda jouissait de cette vue admirable; presque chaque jour après le repas, elle montait pour faire la sieste. Enveloppée d'un peignoir, étendue sur la chaise longue que sa femme de chambre plaçait tout près d'une des fenêtres, elle rêvait là, doucement alanguie, devant l'immense et calme horizon.

Jamais elle ne s'est sentie si heureuse. Sa vie semble prendre à la terre un peu de son recueillement. Aucun bruit humain ne lui arrive; elle peut croire ces villages morts. Seuls, le chant des oiseaux et le tapage du ruisseau chutant et butant contre les pierres et les rochers qui l'enserrent, mettent un sentiment de vie végétative autour de la maison.

Elle reste ainsi des heures et des heures, une pensée s'éveillant de temps en temps dans son esprit, sans enchaînement, sans heurt, suscitée par l'inaperçu des choses. Elle cherche à analyser ce qui ne lui semble plus être elle, mais bien un dédoublement de soi allant jusqu'à l'extériorité complète. Grise de subtilité, comme d'autres sont grises d'éther ou de morphine, cette surexcitation cérébrale l'amène à résoudre, dans le calme de la nature, de hauts problèmes de sentiment. Elle en arrive à mépriser la banalité des existences qui s'agitent là-bas, dans les petites maisons blanches, aux toits rouges, immobiles et immuables parmi la verdure des plaines baignant dans l'infini bleu du ciel.

Elle songe que les actes les plus importants de la vie sont le plus souvent décidés par un hasard; que c'est la coutume qui tient lieu de frein aux instincts; elle pense comme Montaigne: «Quelle vérité est-ce que ces montagnes bornent, mensonge au monde qui se tient au delà?»

Dans cet état très particulier, Magda n'était plus susceptible d'être conquise par la force intellectuelle d'un être; elle l'aurait su déjouer par des raisonnements pleins d'expérience philosophique; mais un amour simple, humain, ne la trouverait-il pas sans défense? Alors qu'elle planait dans d'immatérielles sensations, ne serait-elle pas vaincue par celui qui ne verrait en elle rien autre chose qu'une femme?

Sur ces entrefaites, un matin, au déjeuner, madame Danans annonça l'arrivée de madame Montmaur, de Philippe, ainsi que de madame de Nérans et de sa jeune fille Christiane. Elle s'excusa auprès de ses hôtes de la venue de ces deux dames qui allait rompre fatalement le grand charme de leur intimité. «Mais, leur dit-elle, je ne savais pas que vous viendriez à Fontana et comme chaque année je reçois ces anciennes amies de ma famille, il m'eût été bien difficile de reprendre mon invitation.»

Les excuses de l'aimable femme firent sourire ses amis. Ils convinrent que chacun à tour de rôle se dévouerait pour tenir compagnie à madame Montmaur. Quant à madame de Nérans, sympathique à tous, son séjour à Fontana avec sa fille, radieuse dans ses quinze ans, était plutôt un élément de joie. Il fut décidé que le jour où l'on se sentirait las de sagesse, on en appellerait au dévouement de madame de Nérans en la préposant d'office à la garde de la sévère madame Montmaur, tandis que les autres se réuniraient en cachette, dans le petit salon attenant à la chambre de Magda, pour faire des débauches de sophismes et d'analyse.

Madame Danans alla seule au-devant des voyageurs à la gare de Clermont. Magdeleine, en entendant de sa chambre la voiture s'arrêter devant le perron, se hâta de descendre. Elle trouva madame Montmaur froide envers elle, mais Philippe lui sembla étrangement ému.

—Vous êtes encore pâle, madame; votre traitement vous fatigue peut-être? interrogea-t-il en la voyant.

—Non, je me porte merveilleusement, au contraire. Je suis un peu de la nature de ces femmes qui ont un corps de fer dans une enveloppe d'apparence délicate: fausse malade, fausse maigre, fausse belle! Je suis le roseau de La Fontaine, flexible et résistant. Ces eaux de Royat sont exquises, d'ailleurs; vous verrez quelle joie c'est que le bain...

Mais subitement elle s'arrêta, envahie d'une subtile pudeur, n'osant révéler les sensations délicates que lui procurait le bain. Ne serait-ce pas éveiller l'image de sa nudité que de parler de cette eau qui court et bouillonne autour de son corps, le rend tout rose à fleur d'épiderme, et le recouvre de perles translucides comme celles dont le champagne constelle les grains de raisin plongés dans une coupe?

Elle dit donc:

—Ce traitement est si délicieux, si réconfortant que je me sens une force à soulever des montagnes.

Tous sourirent de cette présomption et ils projetèrent une excursion pour le lendemain, jusqu'au sommet du Puy de Dôme.

Jamais, en effet, Magda n'avait eu tant de vigueur. Elle s'était remise à jouer au tennis avec une ardeur étonnante. Elle semblait redevenir jeune fille et son visage reprenait des rondeurs enfantines.

En réalité la venue de madame Montmaur ne devait gêner qu'une personne: Magdeleine. Cette mère, guidée par un sûr instinct, dès quelle vit naître l'amour de son fils, sentit la tranquillité de leur vie en commun menacée. Ce garçon, si sévèrement élevé, échappait à sa direction depuis qu'un mystère planait entre elle et lui. Madame Montmaur en fut d'autant plus troublée qu'elle perdait un terrain où jusqu'alors elle avait cru ses droits en sûreté; toutefois elle se rendit compte que la volonté de madame Mirbel n'était pour rien dans cette dépossession.

Depuis le jour où elle avait découvert le pourquoi des préoccupations anormales de son fils, la mère eut beau espionner Magda, elle n'aperçut nulle coquetterie, nulle provocation dans sa manière d'être envers Philippe.

Pour la première fois, cette femme résolue eut peur et fut prise d'une sérieuse inquiétude pour les projets arrangés complaisamment dans sa tête, à l'insu de Philippe et sans se soucier de ses aspirations. Elle prit Magda en haine et pourtant elle trembla devant Philippe en constatant qu'elle ne pouvait rien contre les effets de cette grande émancipation par l'amour.

Les mères tendres abdiquent volontiers devant un fils devenu homme et qu'elles sentent en quelque sorte leur être supérieur, non, toutefois, sans qu'une larme s'échappe de leurs yeux à l'idée de perdre si tôt le cher fruit dont vingt années de patience, de tendresse, de dévouement, ont fait leur chef-d'œuvre humain; elles frémissent à l'idée qu'une passion mauvaise pourra entraîner une vie si bien préparée; elles ont la secrète terreur de l'inconnue qui passe et peut, à jamais, ruiner tant de nobles espoirs... Mais elles savent aussi trouver dans leur cœur l'indulgente faiblesse qui leur fait tout comprendre et tout pardonner.

Madame Montmaur se sentit d'autant plus cruellement désappointée, en voyant madame Mirbel installée chez les Danans, qu'elle ne s'attendait pas à cette rencontre. Elle avait compté sur la présence de Christiane de Nérans pour distraire Philippe et contrebalancer une influence qu'elle jugeait néfaste; aussi sa désillusion fut grande et, dès le premier abord, elle ne put se maîtriser au point de dissimuler sa froideur.

Philippe, avec une subtilité d'amoureux, ressentit vivement la sévérité de cet accueil. Dans la crainte que Magda ne s'aperçût de l'attitude hostile de madame Montmaur et ne s'en blessât, il résolut d'avoir un entretien avec sa mère. Le soir même, en l'accompagnant à sa chambre, avec une énergie dont elle ne le croyait pas capable, il aborda nettement le sujet:

—Ma chère mère, je tiens à vous demander de ne pas prendre des airs aussi... pincés... lorsque les hasards de la conversation vous entraînent à parler avec madame Leprince-Mirbel...

—Est-ce une leçon?

—Non, certes, tout au plus un simple conseil.

—Depuis quand une mère en reçoit-elle de son fils?

—Mon Dieu, maman, ne vous perdez pas dans le fâcheux dédale des égards qu'on vous doit! Je vous demande une chose simple, accordez-la-moi simplement et tout sera dit.

—En vérité, cette femme vous a déjà transformé; autrefois vous n'eussiez pas osé me parler ainsi.

—Ma mère, cette femme est mon amie. Je ne saurais souffrir que vous la traitiez avec insolence.

—Vous qualifiez d'insolence le recul d'une honnête femme devant une...

—Ma mère!

—Eh! êtes-vous le seul qui ignoriez sa vie? madame Mirbel fait parler d'elle, elle a des...

—Taisez-vous, ma mère, taisez-vous!

Il s'était dressé si pâle, qu'effrayée elle se tut. Il reprit, animé d'une sourde colère, en marchant, furieux, à travers la chambre:

—Madame Mirbel est une honnête femme, je vous l'affirme et cette affirmation doit vous suffire. Pourquoi lui faire un crime de ce que je l'aime?... oui, je l'avoue, je l'aime au point de lui sacrifier ma vie... La chère créature ne s'en doute même pas... Jamais, vous entendez, jamais je ne lui ai parlé de mon trouble, de mes souffrances, prévoyant trop bien qu'elle rejetterait mon amour. Ma mère, sachez-le, puisque, avec l'impudeur hardie des mères, vous n'avez pas su feindre d'ignorer: une passion comme la mienne veut à tout prix sa liberté. Si vous ne vous sentez pas la force d'être indifférente envers madame Mirbel,—notez que je ne vous demande que de l'indifférence—vous me perdrez à jamais. Rien au monde ne me retiendra auprès de vous.

—Plaisante menace! que deviendriez-vous sans moi?

—La part qui m'échoit de la fortune de mon père m'aidera à vivre, à poursuivre mes études de peintre. Dorénavant, je veux être libre de mes actes.

—Assez, mon fils!

Madame Montmaur jeta ces mots et, d'un geste impérieux, montra la porte au rebelle.

Alarmée d'une pareille révolte, éperdue à l'idée que Philippe pouvait lui demander des comptes et l'abandonner, ayant tout à coup senti surgir son propre caractère en celui de son fils, elle avait craint de l'exaspérer si la discussion se prolongeait et de créer entre eux une situation irrémédiable.

Philippe s'enfuit sans se retourner, fier de cette première insoumission acceptée, somme toute, assez pacifiquement, heureux d'immoler le respect de la famille à la religion de l'amour.

Le lendemain, madame Montmaur se dit souffrante et ne descendit pas de sa chambre. Philippe comprit que s'il s'attendrissait tout était perdu; il n'alla pas voir sa mère. Cette femme sentit alors qu'elle trouvait son maître, et plia avec d'autant plus de souplesse que, très avare, il lui eût été pénible de rendre ses comptes de tutelle; garder l'argent c'était, dans une certaine mesure, rester maîtresse de la situation.

Et puis, pendant cette journée de solitude, elle réfléchit qu'après tout cet amour était peut-être un mal pour un bien. Madame Mirbel riche, estimée, mariée, obligée par son rang dans le monde à une grande circonspection, et dont elle connaissait mieux que personne la distinction et la délicatesse, entraînerait d'autant moins Philippe à commettre des folies.

Cette mère vit tout à coup la faute où sa jalousie irraisonnée l'avait conduite. Il devint clair à son esprit que son fils ne pouvait mieux choisir, aussi se résolut-elle à fermer les yeux et, pour amener d'une façon plausible une si prompte acceptation des événements, elle étaya son évolution sur la religion. Très pieuse, d'une dévotion étroite, elle s'appuyait volontiers sur les lois de l'Église accommodées au gré de ses besoins. Dans la circonstance, elle souriait perversement en songeant à cette maxime du révérend père Lacordaire: «On ne fait rien sans l'Église et sans le temps.» L'Église allait la tirer tout de suite d'une mauvaise posture; le temps, son second auxiliaire, à intervalle plus long, lui viendrait aussi sûrement en aide.

Le soir elle fit demander Philippe. Il arriva assez anxieux, craignant les résolutions que sa mère pouvait avoir prises, aussi bien celle de lui donner la liberté en se décidant à lui rendre des comptes, que celle de le maintenir dans une tutelle qui jusqu'alors lui avait facilité la vie en le libérant de toute préoccupation d'argent. Malgré sa tentative de révolte, il n'était pas de ces natures indépendantes, exaspérées de tous liens, fût-ce des liens de tendresse, et il fallait qu'on l'eût attaqué dans son amour pour l'amener à cette rébellion; il se l'était reprochée toute la journée comme un crime, tant il resta bouleversé d'avoir osé la manifester. Malgré ses remords, à l'heure présente, quoi que pût lui dire sa mère, quoiqu'il se résignât à accepter, lutte ou pardon, elle avait perdu d'autant plus de son influence qu'il devait rencontrer dans Magda une tendresse, une indulgence quasi maternelles à cause de la différence de leur âge.

Quand on est jeune on aime avec égoïsme; les ans mettent bien de l'abnégation au cœur et si les femmes très jeunes exigent qu'on leur rende un culte, les autres traitent en idole celui qui les aime.

L'explication fut courte entre la mère et le fils:

—Philippe, vous m'avez cruellement blessée hier...

—Ma mère, vous n'aviez aucun droit d'attaquer une femme irréprochable; l'injustice me révolte au point que j'ai perdu toute mesure, j'en conviens, oubliant à qui je parlais et le respect que je vous dois; je m'en excuse aujourd'hui.

—Je vous pardonne. La charité chrétienne m'a montré mon devoir, je ne m'y déroberai pas. Mais si vous aimez madame Mirbel, si vous la respectez autant que vous le dites, ayez donc pitié de cette âme, ne la perdez pas en l'entraînant au crime de l'adultère... Philippe, promettez-moi de ne pas faillir...

—Ma mère...

—Non, non, mon enfant, ne me dites plus jamais rien de ce coupable amour, soyez discret! Si vous continuez d'aimer cette femme, aimez-la purement, ne l'incitez pas à manquer à ses devoirs envers Dieu, envers le monde, à abjurer la pudeur de son sexe. Vous pouvez, avec la grâce de Dieu, faire de cet amour une amitié, vous le devez, mon cher fils. Ne fuyez donc pas madame Mirbel, mais efforcez-vous de transformer votre coupable tendresse pour elle, et ne l'induisez pas au péché... Mon Philippe, vois à quel point j'ai pardonné la faute que ton amour pour cette pauvre femme t'a fait commettre envers moi: je vais prier, implorer Dieu afin qu'il lui donne la force de te résister!

Philippe accepta ingénument cette conclusion, délivré du remords d'avoir été violent, et surtout incapable de soupçonner sa mère d'une telle astuce. Habitué à ces formules plus jésuitiques que vraiment religieuses, pris au piège de cette dévote, il fut bien près de sourire de la naïveté de ses conseils qui tendaient à prouver à ce fils combien la rigide bourgeoise soupçonnait peu ce qu'est l'amour au cœur d'un homme.

Il n'y eut plus jamais, entre eux, d'autre explication; à partir de ce jour, madame Montmaur fut d'une habileté rare dans ses relations avec madame Mirbel. Personne ne remarqua avec quelle savante rouerie la mère prude sut à point fermer les yeux, et Magdeleine, la seule intéressée à découvrir cette tactique, eut l'esprit trop délicieusement distrait pour s'en soucier.

Danans, préoccupé de divertir ses amis, installa pittoresquement un tennis dans un plant de cerisiers. Il sacrifia quelques arbres et, à l'ombre des autres, ceux de ses hôtes qui ne jouaient pas regardaient les longues parties qui, presque chaque jour, s'organisaient soit entre eux, soit avec quelques châtelains des villages environnants et même des baigneurs de Royat connus des uns ou des autres et qui trouvaient toujours un accueil plein de cordialité chez les Danans. Les parties étaient parfois si animées, qu'un jour, en plein jeu, le peigne de Magda tomba, et ses cheveux blond doré et ondés roulèrent en une masse brillante sur ses épaules. C'était son tour d'avoir le service. Dans sa fougue à défendre la partie, elle cria: «Philippe, ramassez mon peigne, gardez-le, je peux jouer ainsi, je ne veux pas couper nos chances»!

Philippe le prit et le serra. En passant alternativement d'un carré dans l'autre, comme il jouait près du filet, il s'approchait des groupes formés des deux côtés du court par leurs amis, et entendait les propos échangés:

—La princesse est étonnante, disait Tanis; elle semble avoir vingt ans sous ce grand chapeau, avec ses cheveux épars. Quelle exquise nature... quelle vitalité, quelle grâce et quelle souplesse de mouvements! Elle joue comme si elle n'était pas tout simplement le plus admirable cerveau que je connaisse. «Diversité», c'est sa devise et son charme. Elle est, à quatre heures, une jeune fille, le soir, un philosophe.

La partie gagnée, Magda alla vers un cerisier, loin des groupes, et commença de relever ses cheveux, tandis que Philippe, à deux mains, du bout des doigts, tenait devant elle sa petite glace en or.

—Hein?... quelle victoire, Philippe! battus, les forts! et par nous deux encore! Aussi j'ai une chaleur et une soif! Donnez-moi des cerises, dites?...

Il abandonna la glace et, d'un bond, ayant atteint une branche, il la fit ployer jusque devant Magda qui en cueillit quelques bouquets. Au moment où il allait lâcher le branchage, elle s'écria: «Oh! cette belle-là encore!» Et le rameau incliné jusqu'à son visage, ses mains étant pleines, elle tendit la bouche et prit le fruit brillant entre ses dents. Mais le bras fatigué de Philippe laissa échapper la branche; la cerise cueillie par les lèvres de Magda, et qu'elle tenait à peine emprisonnée au bord de sa bouche, tomba par terre.

Philippe s'agenouilla, la ramassa sur l'herbe, puis, regardant la jeune femme, lentement il mangea la cerise.

Magda, troublée, ne dit rien, craignant de rompre l'émotion exquise, pleine de jeunesse et de vie, qu'elle sentait en eux.

Le meilleur de l'amour n'est-il pas contenu dans ces puériles joies des plus petites choses?

Elle s'imprégnait de Philippe chaque jour davantage, s'accoutumant à ses furtives tendresses de gestes. Leurs frôlements semblaient si naturels qu'elle n'en ressentait qu'une vive douceur, sans appréhension ni crainte. Dans le cœur resté libre de Magda, l'amour chaste de Philippe s'était doucement insinué et le remplissait tout entier.

Ce séjour en pleine nature devint pour eux une longue série de joies infinies, sans nom. Leurs émotions eurent les enivrements de l'amour sans en avoir les tourments, et comme l'infini est le domaine du cœur, cet amour se développa, saturé de délectables sensations, sans vides et sans bornes, s'y épanouit comme deux fleurs divines nées sous le même souffle, à la même heure. Et Philippe et Magda auraient pu dire: «Une âme est en mon âme.»

Nul ne s'était aperçu de cette nouvelle tendresse qui éclosait sous les pas de la jeune femme, tant chacun était habitué à la traiter d'une façon câline et aimante. Une seule fois, Tanis lui dit:

—Princesse, je ne vous ai jamais vue être aussi femme; que se passe-t-il qui vous change et, par instants, m'affole? Ah! Magda, si vous aviez voulu...

Ce fut la seule remarque qui eût pu mettre Magdeleine en garde contre le nouveau sentiment qui l'envahissait, encore le pouvait-elle?

Sa vie continuait donc d'être douce et tranquille. Marie-Anne, en habile maîtresse de maison, savait, pour chacun, varier et multiplier les distractions. Une châtelaine voisine lui aidait à renouveler les parties en attirant aussi chez elle ses invités. Madame de Barjols avait sa propriété à trois quarts d'heure à peine de Fontana. On y arrivait par un chemin de montagne tracé en plein bois. La route était si jolie, qu'on la faisait volontiers deux ou trois fois par semaine; son lawn-tennis devint presque aussi suivi que celui de Fontana. Un jour qu'on devait s'y réunir, Magdeleine s'étant attardée à écrire, avait prié qu'on ne l'attendît pas pour partir.

Seule dans sa chambre, son courrier terminé et craignant d'arriver trop en retard, elle se hâta de quitter sa robe de foulard pour revêtir le costume de flanelle et les souliers plats des joueurs de tennis. Fugeret s'était chargé de sa raquette. Vive et rapide, elle descendit les escaliers et resta tout étonnée de voir le sol détrempé; une pluie d'orage était tombée sans qu'elle s'en aperçût.

—Je vis donc dans les nuages maintenant? comment n'ai-je rien vu ni entendu?

Plus elle avançait dans le chemin sous bois, plus tout ruisselait d'eau. Les mousses en étaient gonflées. Chaque brin d'herbe ployait sous la goutte de diamant irisée par les rayons de soleil qui transperçaient la haute futaie. La pimprenelle parfumait l'air et, parfois, d'un arbre à fruits sauvages encore sans feuilles, épuisé par tant d'eau, neigeaient des pétales blanc rosé sur la terre. Les écureuils sautaient dans les branches hautes, les oiseaux chantaient. Magda jouissait de ces choses. Elle sentait son cœur se dilater et eût voulu prolonger sa promenade solitaire.

En arrivant dans la propriété de madame de Barjols, surprise de ne voir personne au tennis, elle se dirigea vers la maison et entra au salon, cherchant des yeux les raquettes. Elles étaient alignées sur la table, près d'une fenêtre.

—Personne? murmura Magda, et une flambée dans la cheminée pour sécher les promeneurs au retour, sans doute... Mais où peuvent-ils donc être tous?

Elle s'avançait vers les raquettes, lorsque, en approchant, elle vit la sienne couverte de merveilleuses roses-thé. Prenant les fleurs dans ses mains elle respira avec ivresse leur senteur pénétrante. En se retournant pour s'en aller, Philippe lui apparut, debout, au fond de la pièce.

—Ah! fit-elle, vous étiez là?

—Oui. Je vous attendais. Les autres ont préféré faire une promenade, l'averse de tantôt ayant rendu le sol du tennis impraticable. Je suis resté pour vous prévenir et vous conduire vers eux... à moins que... Ah! madame, madame, je vous en conjure, écoutez-moi!

Alors, prenant ses mains, la forçant de s'asseoir sur le canapé près du feu, d'une voix basse, il dit son grand amour.

Elle écoutait, tremblante; de temps en temps elle niait les choses qu'il disait:

—Vous croyez m'aimer... C'est folie! Je suis plus âgée que vous de douze ans... Je suis vieille, Philippe, croyez-moi, c'est un caprice d'enfant... Une fois de retour à Paris, vous n'y songerez plus.

Mais il ne l'écoutait pas. Il racontait la tendresse que, depuis deux ans, il éprouvait pour elle; comment cela était né en lui doucement, au point qu'il ne voyait plus qu'elle au monde, et comme elle lui paraissait fine, intelligente et belle...

—Vous m'avez formé l'esprit et le cœur sans vous en douter. Je ne me plais que là où vous êtes. J'ai besoin de vous voir, de vous sentir près de moi pour être heureux. Je ne suis pas digne de vous, pourtant, j'en ai conscience. Qu'importent nos âges, qu'importe tout!... je vous aime, madame, je vous adore... Le moindre de vos gestes m'emplit le cœur d'amour... que faut-il dire pour vous convaincre... hélas, je suis un enfant... Eh bien, lisez dans ces yeux d'enfant, lisez dans cette âme d'enfant, le grand amour de l'homme, et ne me laissez plus si abominablement, si cruellement souffrir...

Il était à genoux et lui entourait la taille de ses bras; son visage, renversé en arrière, se montrait dans toute sa beauté d'homme rebelle à la douleur d'aimer. Pâle, les yeux cernés et comme noyés de larmes, la bouche crispée, les lèvres entr'ouvertes et laissant voir la blancheur des dents, tout haletant d'un désir fou, il enserrait doucement Magda et se soulevait insensiblement vers sa bouche.

Elle, le cœur battant, effarée, folle d'une ivresse montante faite de désirs contenus, de tentation et de surprise, ferma les yeux, ne sachant plus se défendre, et laissa les lèvres de Philippe se poser sur les siennes.

Ce fut un long baiser qui les brisa tous deux.

Philippe, suffoquant d'émotion à la réalisation de son rêve, éclata en sanglots. S'arrachant de Magda, il roula sa tête sur les genoux de la jeune femme et, enfoui dans les plis de sa robe, tout bas, il pleura.

Peut-être Magdeleine aurait-elle eu la force de sortir triomphante de cette crise aiguë si elle s'était terminée dans une manifestation différente. Le chagrin de ce jeune homme, ses pleurs que, dans leur affolement à tous deux, elle ne songea pas à discuter, firent plus pour lui que tous les savants propos qu'il aurait pu tenir.

D'un geste doux et lent, elle releva le visage de Philippe, lui mit sur le front un long baiser plein de maternelle tendresse, et dit:

—Ne pleurez plus, Philippe... je vous aime!...

Il se redressa triomphant, et ne vit pas, dans l'attitude et le regard mélancolique de son amie, la douloureuse et muette interrogation que son cœur, son pauvre cœur meurtri déjà et qui reprenait vie, jetait désespérément à l'avenir.

Magda s'était jusqu'ici trouvée si forte contre toute tentation! Certes, elle avait vu des hommes à ses pieds; elle avait senti de rudes désirs l'effleurer; mais, impassible, elle était restée rebelle à des passions autrement éloquentes que celle-ci. Sa force morale l'abandonnait. L'ayant crue énergique pour la lutte, tout à coup elle la sentait bornée. Une cause extérieure invisible, matérielle peut-être et qui restait insaisissable à son raisonnement le plus serré, surpassait cette force, infiniment. Elle souffrait et il lui paraissait délicieux de souffrir cette souffrance.

Philippe, assis auprès d'elle maintenant, l'ayant sentie conquise, en un geste câlin posa sa tête sur l'épaule de son amie.

Le soir était venu. Un grand calme pénétrait du dehors jusqu'à eux. Ni l'un ni l'autre n'osait bouger, de peur de rompre le charme dont ils se sentaient envahis.

Tout bas, comme un enfant interroge sa mère, Philippe murmurait, la bouche sur le cou de Magda:

—Chérie, chérie adorée, vous m'aimez, n'est-ce pas?

Et le rythme de son souffle emplissait Magda de frissons qui se perdaient dans ses cheveux.

Des voix, lointaines encore, se firent entendre. La troupe joyeuse revenait.

Ils se levèrent rapidement, gênés de se trouver dans l'obscurité, honteux de leur attitude langoureuse de tout à l'heure.

Lui surtout, dans la peur d'une surprise, se redressa avec un arrachement d'elle qui serra le cœur de la jeune femme. Ils n'échangèrent ni un baiser, ni une étreinte Philippe passa la main dans ses cheveux pour leur redonner le pli habituel, lissa sa fine moustache et, ayant ainsi secoué l'émotion, la tendresse ambiante qui les unissait et semblait fondre en une leurs âmes, il se trouva correct et prêt à recevoir ceux qui rentraient.

Magda, le cœur engourdi d'amour, incapable d'une force semblable, le regardait surprise et triste. Elle eut l'intuition nette et rapide qu'il en serait ainsi toute leur vie: une tendresse à heures spéciales et, le reste du temps, une froideur de maintien bien douloureuse à accepter et qui ferait Philippe libre d'allures avec toutes, à l'exception d'elle.

Alors, la joie douce ressentie en cette minute suprême d'affolement s'évapora, lui laissant au cœur un grand vide. Tout était fini pour elle... Elle ne se sentait pas capable de se reprendre; le baiser qu'elle avait accepté de Philippe et qu'elle lui avait rendu, la faisait sienne irrémédiablement. Et dans cette détresse d'âme, que Philippe ne vit ni ne comprit, des larmes coulèrent, silencieuses, de ses yeux.

De quelle blessure son cœur saignait-il?

Elle n'aurait su le dire, pourtant sa pensée était écrasée par ce court désespoir.

On entra. Ce fut un léger tumulte d'arrivée, des allumettes craquées pour sortir de la demi-obscurité, des exclamations de les trouver là tous deux, qui donnèrent à madame Leprince-Mirbel le temps de se remettre.

Et lorsque les lumières eurent été apportées, nul n'aurait pu voir que deux vies venaient de se heurter, de s'accrocher, de se souder l'une à l'autre, pour le partage des douleurs plus encore que pour celui des joies.

Les conversations s'entre-croisèrent. Devant tout ce monde, Philippe osa se rapprocher de Magda. Elle s'était levée et se tenait debout devant la cheminée, présentant un de ses pieds à la chaleur du feu renaissant. Elle était charmante d'attitude et semblait recueillie.

La virulente jeunesse de Montmaur ne lui mettait pas au cœur les langoureuses pensées que ressentait son amie; plein d'amour, jouissant de son triomphe, heureux à avoir envie de crier son bonheur à tous, il s'approcha d'elle et, prenant le prétexte d'arranger le feu, il s'agenouilla.

Pendant une minute, il tint le petit pied de Magda dans ses mains puis, levant les yeux vers elle, il sourit et tendit amoureusement ses lèvres en forme de baiser.

Elle fut heureuse de cette prise de possession devant tous, et découvrit avec étonnement la soumission tendre de son être pour celui qu'elle aimait et qui, bien involontairement, l'avait déjà fait souffrir.

L'heure du départ arriva. Une pluie fine tombait maintenant. Dehors, grâce aux nuages orageux, il faisait presque noir. La lune, déjà levée, jetait l'ombre nette des arbres sur le sable des allées, et des perles de pluie scintillaient dans l'herbe des pelouses.

Deux voitures attendaient devant le perron. Marie-Anne monta dans la première, un landau, avec madame Montmaur, Tanis et Fugeret; elle voulait y entraîner Magda, mais Philippe, d'autorité, déclara qu'elle préférait la Victoria.

Ils laissèrent donc passer cette première voiture, et Magda s'engouffra sous la capote baissée de la seconde.

Philippe, profitant de l'obscurité et sous le prétexte d'installer la couverture sur les pieds de la jeune femme, chercha à l'étreindre. Magdeleine eut honte de cette caresse furtive et murmura:

—Non, cher!—d'une voix si harmonieuse que Philippe en fut remué jusqu'aux moelles.

Il demanda:

—Puis-je me mettre entre vous et Paul Danans? je me ferai bien petit, ou préférez-vous que je rentre à pied par la forêt, madame?

—Montez, dit Magda.

Paul arrivait auprès d'eux. Ils se blottirent tous trois dans la capote, Philippe, ravi de sentir Magda si près de lui, elle encore sous l'empire d'une émotion contenue qui l'anéantissait.

DEUXIÈME PARTIE

Depuis l'échange du baiser qui avait uni leurs vies, Magda ne cherchait plus à lutter contre l'envahissement de cet amour. Dans un entraînement de folie, elle jouissait de la présence de Philippe, des mots qu'il lui disait, de la tendresse ardente qu'il lui témoignait lorsqu'ils se trouvaient un instant seuls. Elle ne songeait pas au dénouement de cette situation. Tout entière au bonheur d'aimer, d'être aimée, elle entrait dans la phase délectable des désirs encore chastes et des enivrements qu'ils causent.

La vie lui paraissait bonne, tout lui devenait joie; elle s'épanouissait comme une fleur, et ses amis plus que jamais sous son charme, éblouis de cette transformation, n'en cherchaient pas la cause.

Elle n'était plus seulement la charmante, mais l'affolante Magda. Elle n'avait plus trente-six ans, mais vingt ans; son sang fluide courait sous la pâleur de sa chair et lui rendait l'éclat de la jeunesse; ses yeux semblaient mouillés, attendris de désirs réprimés; elle devenait belle de la beauté païenne, tentatrice, et comme elle avait une âme haute, le mélange de ces deux forces la rendait irrésistiblement séduisante.

Marie-Anne lui disait:

—Qu'as-tu? Tu es si belle, si au-dessus de nous toutes, si charmante, si enchanteresse, que j'en arrive à chercher tes ailes?

Magda s'était détournée et, tout bas, murmurait à Philippe:

—Vous êtes mes ailes...

L'heure du bain lui était particulièrement agréable. Dans la petite cabine, seule, alanguie et reposée par cette eau qui courait tiède autour de son corps, la tête appuyée sur le bord en marbre de la baignoire, elle n'entendait que le son lointain de la musique du parc se mêlant aux gloussements de l'eau courante, et songeait à Philippe, à son amour, sans craindre qu'un regard devinât le secret de sa pensée.

—Pourquoi l'aimer?... Pourquoi? Parce que... Oh! quelle douceur d'aimer! Ai-je bien pu vivre avant cela? Je ne sais ce que j'étais... Je ne retrouve rien en moi de la Magda d'autrefois. Tout ce que j'ai souffert est oublié... J'aime... j'aime... mon cœur éclate... j'étouffe d'une joie inconnue, immense, sublime... Et j'ai nié l'amour! Mais il n'y a que cela au monde! sans amour il faut mourir.

Les vers de Métastase lui revenaient à l'esprit:

Sentirsi, oh Dei morir

E non poter mai dir

Morir mi sento!

Elle les transformait et murmurait: «O Dieu! se sentir vivre et n'oser dire: Je me sens vivre!»

Les élans de leurs cœurs lui causaient une volupté secrète qu'elle eût voulu révéler au monde entier, dans un triomphe de son être; hors son amour, tout lui semblait néant. En un tel transport, l'idée de la chute s'évanouissait, perdue dans un brouillard de tendresse. D'ailleurs, chaste absolument, elle n'y songeait pas. Deux fois Philippe, se trouvant seul avec elle, l'amena au sentiment de la réalité brutale de l'amour; mais ces baisers dérobés fondirent si bien leurs deux âmes, que cette ivresse les entraîna hors de toute matérialité. Philippe, d'ailleurs, était un délicat; il ne voulait pas compromettre la sublimité de leurs joies par une solution hâtive. Quelques jours restaient encore avant le retour à Yerres; il les considérait utiles à leurs fiançailles, craignant malgré lui que Magda ne se dérobât.

Tout s'arrangea de telle sorte que Philippe fut obligé de quitter Fontana avant Magdeleine. Il dut s'incliner devant la volonté de madame Montmaur. Puisque cette volonté avait ployé devant la sienne, il ne voulut pas résister, craignant des représailles qui eussent pu éveiller les soupçons de leurs amis et compromettre Magda.

L'heure des adieux approchait. Magda fut étonnée de se sentir si lâche devant ce léger chagrin. Courir le bois à cheval avec Philippe, sentir le frôlement de son corps, se parer des roses données par lui, entendre sa voix, écouter vibrer son cœur, ces bonheurs qui n'étaient rien et qui étaient tout, allaient donc lui être ravis?

Elle ne sut pas résister à la prière de Philippe, la veille de son départ, qui implorait d'entrer le soir chez elle pour convenir de ce qu'ils décideraient l'un et l'autre au sujet de leur future rencontre, et se dire un adieu moins banal et moins froid que celui qu'ils se devraient faire devant tous.

Lorsque Magda rentra dans sa chambre elle dut, pour ne pas éveiller les soupçons de sa femme de chambre, se dévêtir de sa robe du soir; mais, prétextant des lettres à écrire, elle demanda son peignoir, une longue robe de crêpe mauve, où la mousseline de soie mettait autour du col ouvert et des manches courtes l'envolement de nuages transparents. Ses mules passées aux pieds, le verrou de la porte laissé ouvert, elle alla s'étendre sur sa chaise longue et attendit.

Enserré par la soie souple et mate, son corps gracile se détachait élégant dans la pénombre de la chambre. Sa tête blonde, posée sur un coussin de velours vert pâle, en recevait les reflets adoucis qui donnaient à son visage des carnations bizarres. Toute enveloppée de grâce, elle avait l'air d'une Willis amoureuse attendant l'être surnaturel qui l'avait charmée.

La jeune femme écoutait les bruits de la maison s'apaiser; peu à peu le silence se fit. Sa respiration courte lui sembla alors si bruyante qu'elle essaya de l'atténuer en aspirant l'air à longs traits. Son corps frissonnait d'une ardeur contenue qui la faisait pâlir. Enfin un bruit imperceptible vint jusqu'à elle, la porte s'ouvrit, Philippe parut.

En le voyant entrer, Magda s'était redressée. Elle ouvrit lentement les bras, Philippe vint s'y blottir et tomba à genoux.

D'abord ils ne parlèrent pas; puis des mots sans suite expirèrent sur leurs lèvres. Affolé d'amour, grisé du parfum de Magda, Philippe, près de s'évanouir sous l'intensité de son désir, se tenait tout contre elle. Peu à peu ils se calmèrent et Magda, tout bas, murmura: «Je vous aime!»

Ses lèvres effleuraient l'oreille du jeune homme; il tourna doucement la tête et reçut sur le front, sur les yeux, sur tout le visage, cette caresse parlée: «Je vous aime...»

Lorsque ces mouvements eurent amené les lèvres de Philippe près des lèvres de l'aimée, ils restèrent ainsi un long temps mêlant leur souffle, s'effleurant à peine, âme contre âme, cœur contre cœur, désir contre désir.

Magda s'arracha la première à cette ivresse; elle passa sa main sur les cheveux coupés court du jeune homme; leur frottement soyeux lui donna un frémissement; elle pensa: «Tout m'est caresse, venant de lui.»

Ils convinrent de s'écrire. Puis, Magdeleine promit de revenir à Yerres huit jours après le départ de Montmaur. Celui-ci, insinuant, demanda:

—Et après?

—Après?... Eh bien! nous nous verrons tous les jours à Yerres, vous viendrez peindre des coins du parc pour que nous soyons de plus longues heures ensemble.

—Et après?

—Après?... Nous passerons nos soirées à lire, à faire de la musique, à philosopher avec nos amis.

—Et après?...

—Après?... Mais je ne sais plus... et puis, monsieur est-ce à moi de le dire?...

—Ah! chère, chère femme adorée!... Après, un jour vous viendrez avec moi, chez moi; vous y respirerez une telle atmosphère d'amour, vous y sentirez tant de respect, tant de dévouement amassé pour vous, qu'après...

Mais à son tour il s'était arrêté. Finement, Magda interrogea:

—Après?

—Après?... Ah! je ne sais plus... je deviens fou! Eh puis, madame, est-ce à moi de le dire?

Magda lui ferma la bouche avec sa main, qu'il baisa. Ils passèrent ainsi deux heures énervantes, brèves, infinies, et se quittèrent dans un arrachement de tout l'être, alanguis d'émotion et de volupté.

Le matin, vers cinq heures, la voiture partit qui emportait à la gare de Clermont, Philippe et sa mère; Magdeleine se leva, mit son peignoir encore tout froissé des étreintes de son ami, et se plaça au balcon pour qu'il l'aperçût. La route passait au loin, devant les fenêtres.

Madame Montmaur était dans le coupé. Philippe, sur le siège, conduisait. En apercevant Magda, il ôta son chapeau et l'agita en signe d'adieu. La voiture disparut au tournant du chemin. Magdeleine, tristement émue, continua de regarder l'horizon. L'humidité de la nuit baignait encore les feuilles des châtaigniers, et les hautes tiges noires des sapins restaient enveloppées de brouillard; le jour était blafard et triste. Elle rentra dans sa chambre qui lui parut vaste, désolée; son chagrin la reprit. Mais comme c'est un des miracles de l'amour de faire trouver des joies aux souffrances qu'il impose, elle éprouva un plaisir secret à voir le sentiment de son existence n'être plus qu'un sentiment d'aspiration vers Philippe.

Les huit jours qui la séparaient de son ami lui auraient paru plus longs s'il ne lui eût écrit tous les jours, d'autant qu'elle ne devait laisser voir à personne qu'il manquait à sa vie. Ces lettres l'aidèrent à garder l'humeur charmante qu'on lui voyait les jours précédents.

Dans la première, datée du lendemain de son arrivée à Paris, Philippe disait:

«Hier, je n'ai pas voulu vous écrire; j'étais trop malheureux, ma lettre vous eût attristée... Je ne cesse de vous voir à votre balcon, où vous avez eu la bonté de vous montrer pour que mes derniers regards s'arrêtassent sur votre être bien-aimé. Un serrement de cœur m'étouffait lorsque la maison a disparu derrière les arbres, sans que j'aie pu vous dire encore adieu. Si vous saviez comme je vous aime et combien je souffre, vous reviendriez vite. Par moments, je crois sentir la brume d'or de vos cheveux effleurer mon visage, je crois contempler votre tendre regard; j'étends les bras pour vous enlacer, ils se referment à vide, la vision chérie s'évanouit et je reste seul, si seul! Ce mot est terrible. Pour la première fois il frappe mon oreille d'un bruit douloureux, sans écho. C'est que je vous aime de toute mon âme, c'est que vous êtes toute ma vie. Revenez, revenez, chère tant aimée, ne prolongez pas ce supplice...»

Magda mit dans sa réponse toute son âme, sa grande et douce âme. Elle coupa une longue boucle de ses cheveux et envoya ainsi un peu d'elle à son ami.

Elle se dit, se souriant à elle-même:

—Comme je suis vieux jeu... Oh, les éternels recommencements des mêmes choses banales et délicieuses!

Philippe répondit à cet envoi:

«Merci, merci mille fois; je n'aurais jamais osé vous demander de détacher un rayon de l'auréole d'or qui entoure votre tête, si chère à mes yeux, à mon cœur. Je vous aime, Magdeleine, ma Magdeleine, et je rage d'être loin de vous. Mon impuissance à vous dépeindre mon amour tel que je le sens, m'exaspère. Ne jugez pas mon âme sur la gaucherie de mon style, considérez mon cœur comme un pauvre muet très dévoué et qui n'est qu'à vous seule, n'a jamais été qu'à vous. Si vous y pouviez voir, vous trouveriez votre image, vous, rien que vous, toujours vous.

»PHILIPPE.»

«Non certes,—écrivait Magdeleine à son tour,—votre cœur n'est pas un pauvre muet, mon ami, mais bien au contraire un cœur très éloquent, très pur, un cœur auquel je crois et que je sens tout plein de moi.

»Mon Philippe, je vous aime. Je vous aime avec l'entraînement, le recueillement, l'ivresse d'un grand, d'un unique amour. Des joies divines nous sont réservées; j'ai senti tout mon être vibrer d'une étrange sorte sous la chaleur de vos baisers.

»Vous m'avez fait oublier, par l'amour, les douleurs de ma vie. Cher, je vous en conjure, que ce sentiment soit grave et fort; c'est sa durée qui, seule, à mes propres yeux peut m'absoudre. Maintenant que vous m'avez révélé cette chose ineffable, je ne pourrais vivre sans vous aimer, sans être aimée de vous. Ce douloureux départ m'a montré que, pas plus que moi, vous n'êtes libre. Il faut donc nous créer un bonheur plein de réserves et de sacrifices; il faut que nous soyons heureux malgré les empêchements, malgré nos amis qui nous guettent, malgré le monde et ses cruelles lois, malgré tous, malgré tout.

»MAGDA.»

Les lettres de Philippe, empreintes d'une ardeur vivement ressentie et naïvement exprimée, faisaient tressaillir de joie le cœur de Magdeleine. A certaines heures, pourtant, elle éprouvait des remords. N'aurait-elle pas dû lutter contre l'envahissement de cette tendresse? Elle s'effrayait de s'en voir imprégnée tout entière, au point de n'être plus maîtresse des mouvements de son âme. Au gré de sa passion elle devenait le fétu de paille emporté par une trombe; son habituelle énergie faiblissait dans la tourmente des espoirs fous et des amères désespérances.

Et, malgré tout, consciente du peu de belles années qui lui restaient à vivre, cette femme bondissait vers le radieux hasard qui plaçait un amour si jeune et si passionné sous ses pas, et elle se donnait dans un de ces élans magnifiques que, seuls, peuvent prodiguer les êtres d'exception, car la vie s'y brûle.

Madame Mirbel persuada donc Tanis et Fugeret de hâter leur retour, et cinq jours après le départ des Montmaur elle arrivait à Yerres. En chemin, ses amis lui proposèrent de l'y accompagner; mais elle exigea qu'ils reprissent leur liberté et qu'ils continuassent leur route vers Paris, la laissant à la station de Brunoy.

Sa joie fut vive, au sortir du wagon, de voir Philippe qui l'attendait. Une charrette était là pour emporter les bagages; elle monta dans le dog-car de son ami et, rapide, le cheval partit au grand trot.

Cette rentrée à la Luzière par les bois, les routes désertes, les ravit; ils se retrouvaient plus tendrement unis que lorsqu'ils s'étaient quittés. Ils discutèrent, dans la tranquillité d'un sentiment partagé, l'organisation de leur vie. Philippe appelait Magdeleine: «Ma femme bien-aimée.» Cela mit un souci au front de Magda qui soupira:

—Songez-vous à l'incomparable bonheur de nous aimer comme nous nous aimons, mais loyalement et le front haut? Hélas! ce bonheur n'est point fait pour nous.

—Qui sait, chérie?

—Même si j'étais libre, n'ai-je pas douze ans de plus que vous, mon beau Philippe?

—Ne dites pas cela! Vous êtes jeune, merveilleusement jeune, tandis que, grâce à mes cheveux aile de corbeau, je parais plus âgé de cinq ans. J'ai donc trente ans, la distance n'est plus si grande.

—Puisque vous m'aimez telle que je suis, je ne regrette rien; soyons heureux, vous l'avril de ma vie, moi l'automne de la vôtre, et jouissons de l'heure présente qui nous est si douce.

Leurs yeux plongeaient dans leurs yeux; ils en restaient extasiés, avec dans le cœur une joie inénarrable.

Philippe avait loué à Paris un rez-de-chaussée: un vestibule, un petit salon précédant une grande chambre et un cabinet de toilette. Il fit tendre le tout de soie mauve, pour garder à jamais le souvenir de la robe que portait Magda le soir de leurs premières intimes tendresses, la nuit des adieux à Fontana.

Philippe expliqua ces choses gravement, en s'excusant, presque confus, car il avait le respect de son idole.

Mais la jeunesse de Magdeleine prête à s'enfuir et qu'elle eût voulu prolonger depuis qu'elle aimait, la poussait à accepter la rapide éclosion d'un amour sensuel; elle se serra câlinement contre lui et, tout bas, demanda:

—Quand verrai-je les folies faites par mon ami?

—Ah! que vous êtes bonne, comme je vous aime. Magda, voulez-vous... demain?

—Demain? c'est bien tôt pour que j'aie le prétexte de me rendre à Paris. Pauvre tante Rose! Je vais la tromper... j'en ai une honte douloureuse... et pourtant le bonheur immense que je ressens d'être aimée me fait tout oublier... Eh bien, voyons, nous sommes aujourd'hui lundi... Voulez-vous jeudi?

—Pas mercredi, Magda?

—Oh! cher...

—Eh bien, non, non, jeudi... c'est convenu. Vous mettrez un peu d'esprit dans la disposition des meubles... ce sera charmant; vous verrez quel gentil coin... il y a un piano, nous ferons de la musique, ce sera délicieux, vous verrez, vous verrez!

Il parlait avec vivacité pour distraire Magdeleine que la pensée de cet arrangement brutal de leurs tendresses, à heures et jours déterminés, avait tout à coup rendue songeuse.

C'est la douleur des âmes délicates ces joies prévues de l'adultère, discutées par avance, prises hâtivement, avec une crainte affolante de tout: d'être malade le jour convenu, ou reconnue en entrant furtivement sous une porte; de s'arracher des bras de l'aimé et de se retrouver tout à coup seule dans la foule de la rue, alors qu'il eût été si bon de rester encore ces instants-là ensemble, marchant unis dans la vie au grand jour comme on est unis dans la vie secrète.

Magdeleine secoua sa tristesse, ne voulant voir que la joie d'être aimée. La volubilité de la phrase dite par son ami lui avait montré qu'il sentait la cause de cette tristesse. Ces compréhensions de pensées non exprimées centuplent l'amour des êtres fins; c'est la pierre de touche des cœurs pareils.

Ils arrivaient à la Luzière. Tante Rose avait fait une surprise qui devait être infiniment agréable à sa nièce: les Montmaur dînaient chez elle.

A peine descendue de voiture, madame Leprince-Mirbel monta dans sa chambre. Depuis qu'elle aimait et qu'elle était aimée, elle mettait encore plus de recherche dans l'arrangement de ses toilettes. Elle reparut bientôt vêtue d'une robe d'un bleu si pâle que ses yeux bleus en semblaient foncés; si collante et si savamment unie qu'elle dessinait toutes les rondeurs de son corps mince. Magda n'avait que l'âge de Philippe dans cette toilette exquise de simplicité. Madame Montmaur et mademoiselle de Presles ne purent retenir une exclamation en la voyant entrer, tant elle était charmante et jeune; quant à Philippe, il resta ce qu'il était toujours, froid en apparence, mais intérieurement ébloui et profondément ému.

Ces deux journées qui séparaient Magda de la visite au «logis» passèrent rapidement pour elle. A Yerres, elle voyait Philippe pendant de longues heures, et ils purent, sous l'ombre des arbres séculaires du parc, retrouver les chastes extases des journées et des soirées de Fontana.

Jules Governeur, déjà réinstallé au pavillon, avait, ainsi que Jean Biroy, replongé Magdeleine dans le courant intellectuel dont elle n'aurait su se passer. Cette vie double de l'esprit et du cœur lui donnait un rayonnement que remarquèrent ses amis.

Le jeudi, Biroy devant aller à Paris après le déjeuner, Magdeleine convint qu'ils partiraient ensemble, et s'arrangea pour que l'on crût qu'elle dînerait avec lui et que tous deux reviendraient par le dernier train.

Vers quatre heures, elle arriva à l'appartement dans une toilette sombre, le visage voilé. Philippe, qui guettait toutes les voitures depuis une heure, se précipita au-devant d'elle et la fit entrer avant que personne ait pu l'apercevoir. Le cœur de Magda battait; émue, pâle, elle se dégagea des bras de Philippe et, presque sèche et brusque à force d'émotion contenue, elle examina l'appartement. Lui, très troublé aussi, semblait froid. Ils parlèrent de choses indifférentes comme si leur grand amour, tout à coup, était mort.

Lentement pourtant, ils reprirent possession d'eux-mêmes. Sur la cheminée du salon, des roses s'épanouissaient dans des vases de cristal. Le jour, tamisé par des rideaux et des stores, arrivait très doux sur la tenture mauve. Ce n'était pas le logis banal, loué en hâte pour des caresses de passage, mais l'appartement encore un peu nu d'un jeune ménage, avec quelques menus et jolis bibelots qui semblaient des présents faits aux jeunes époux. Une lampe d'argent, trop petite pour le couvert déjà dressé qu'elle devait éclairer plus tard, était sur une table en un coin du salon.

De nombreux coussins juxtaposés, semblables de forme et de dimension à ceux dont s'entourait Magdeleine chez elle, couvraient pêle-mêle le canapé. Cette attention gentille la fit sourire et brisa la gêne entre eux. Magda tendit la main à Philippe et dit en lui désignant les coussins:

—Ils sont les mêmes, exactement, que les miens.

—Je crois bien, je les ai dessinés un à un en cachette, dit Philippe, souriant d'une manière un peu contrainte.

—Mais alors... personne, personne au monde ne doit entrer ici: cela seul suffirait à me faire soupçonner.

—Quelles pensées avez-vous, Magda? Ce logis est à vous, bien à vous, nul ne saura qu'il existe et hors vous et moi jamais personne n'y entrera, je le jure.

Philippe prit une des mains de la jeune femme dans les siennes; ils étaient debout l'un devant l'autre; Magda posa sa tête sur la poitrine de son ami et murmura:

—Mon Philippe!

Éperdu, il la serra dans ses bras et lui mit d'ardents baisers sur les cheveux.

Elle tomba assise sur le canapé, et, à ses pieds, il osait maintenant lui dire ses litanies d'amour.

L'ayant débarrassée de son vêtement, de son chapeau, il la déganta et baisa ses mains; tout son bonheur était revenu.

Il demanda:

—Continuez-vous l'inventaire de votre logis?

Elle se leva, Philippe la prit par la taille et ce fut ainsi, tendrement enlacés, qu'ils pénétrèrent dans la chambre éclairée par les candélabres de la cheminée.

Les volets et les grands rideaux des fenêtres étaient clos; partout se répétait la même tenture de soie mauve; mais les draperies du lit, doublées d'une étoffe japonaise à peine rosée, brodée d'oiseaux et de branchages d'or, rompaient la monotonie de ce ton uniforme. Épandues sur le lit, des gerbes de fleurs pâles s'épanouissaient... c'était une jonchée fraîche et immaculée exhalant ses parfums.

Magda se serra contre Philippe dans un transport d'amour.

Lui, trop ému pour parler, la fit asseoir et la tint longtemps appuyée contre son cœur; ils étaient retombés dans l'extase.

A peine dînèrent-ils; une grande émotion les étreignait. Ils rentrèrent dans la chambre. Magda, surprise de son trouble, se sentit prête à se moquer d'elle-même et essaya vainement d'être gaie. Ils avaient soif, l'émotion leur brûlait la gorge.

Philippe, un instant, s'éloigna pour aller chercher une coupe de champagne. Pendant sa courte absence Magda s'était levée; elle vint jusqu'à la psyché, s'y regarda machinalement et se trouva laide. Son costume noir faisait tache dans la douceur des tons effacés de la tenture du logis. Tristement elle pensa:

«Ceci représente bien ta situation, pauvre femme! Tu viens en deuil de tes désirs morts, de tes rêves évanouis, en deuil des beautés de ton corps, des trésors de ton cœur déjà vieux, dans une maison parée pour l'amour. Tu viens t'offrir à un être plein d'espérance, de jeunesse et de beauté; va, pauvre folle! Regarde ce deuil de ta robe, qui sera peut-être l'image de ta vie amoureuse!»

Et des larmes coulèrent sur ses joues.

Philippe rentra. En la voyant immobile et triste devant la glace, il devina ses pensées et, l'arrachant par un baiser à sa contemplation, il dit:

—Chère, la robe que vous portez n'est point celle qui vous convient ici. Il y a là un peignoir fait pour vous.

Il lui présenta une longue robe de satin blanc garnie d'une dentelle ancienne. Magda, extasiée, s'étonna qu'il eût ainsi, dans un génie de tendresse, pensé à tout.

—Ma bien-aimée, murmura Philippe, permettez-vous que je sois votre femme de chambre?...

Elle n'eut pas la force de répondre.

Alors, avec une habileté qu'elle ne s'expliquait pas, doucement il la dévêtit et lui passa la robe.

Magda, brisée d'émotion, se blottit contre Philippe. Chaque minute qui s'écoulait leur semblait contenir une dose d'ivresse capable de les faire mourir de joie, et dans ce grand silence de leurs lèvres ils entendaient le bruit des battements de leur cœur...

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Ce furent d'inoubliables heures. Il se trouva que Magda était l'absolu rêve de Philippe, comme Philippe était l'absolu rêve de Magda; rien de discord entre eux: ils étaient l'un pour l'autre la chair de leur chair, l'âme de leur âme.

Magda, au lieu du remords qu'elle s'attendait à ressentir, ne songeait à rien, tant il y avait harmonie entre leurs deux êtres. Pas un geste, pas un mot, pas une pensée, durant ces heures d'amour, n'avaient rompu le charme dont tous deux s'étaient sentis enveloppés.

Philippe semblait encore plus heureux que Magda. Il avait déjà tenté d'aimer, et jamais aucune femme ne lui avait donné une pareille plénitude de sensations. Il trouvait en elle une pudeur, un abandon, une passion qui centuplaient ses joies. Ils venaient de faire un mariage de cœur, avec une telle conformité d'émotions passionnelles que, par rare exception, le fait se trouva plus merveilleux que l'idée, le plaisir plus puissant que le désir. Cette fois, la possession fortifia l'amour. L'exaltation d'âme de Magda absolvait sa chute. Tout l'art d'aimer de Philippe procédait de son cœur, non de son cerveau. Des baisers en fleurs étaient sur leurs lèvres, un désir toujours renaissant les étreignait, leur sang semblait avoir rompu ses artères pour couler en flux houleux à travers leur corps.

Ils s'éveillèrent inassouvis et leurs yeux, en plongeant dans leurs yeux, eurent des éblouissements de joie.

En s'apprêtant pour partir, Magda fut surprise de se trouver étrangement belle Avec un culte païen pour son corps qui venait de se révéler si puissamment séducteur, et qu'elle sentait avoir une part égale à celle de son cœur dans la conquête de Philippe, elle répandit des parfums sur elle et s'en imprégna toute.

Surtout étonnée de l'expression de ses yeux, elle songeait:

—«L'amour m'a rendu la jeunesse.»

Elle rentra au salon où l'attendait Philippe. Il avait groupé quelques-unes des fleurs épandues sur le lit et les serrait dans un petit meuble de forme frêle.

—Ceci, Magda, est le tabernacle; ces fleurs s'y faneront et y demeureront en souvenir de la chère nuit d'amour.

Il se retourna vers Magda, la vit transfigurée; alors s'agenouillant à ses pieds:

—Vous êtes belle, ma bien-aimée, si belle que je me trouve indigne de vous. Ah! je vous aime... je vous aime et c'est pour la vie, je le sens.

Elle le releva, le baisa doucement au front et dit:

—Moi aussi, mon Philippe, je vous aime.

Le son de sa voix emplit de béatitude le cœur du jeune homme; ils se serrèrent l'un contre l'autre et durent se faire violence pour s'arracher à ces tendresses...

Dehors, le ciel était sombre, sans lune, mais parsemé d'étoiles. Ils marchèrent quelque temps l'un auprès de l'autre avant de trouver une voiture. Magdeleine y monta seule et rejoignit, à la gare, Biroy qui l'attendait au dernier train. Ils gagnèrent rapidement le quai, montèrent en wagon et ne virent point arriver, quelques instants plus tard, Philippe qui, par prudence, ne les chercha pas.

Blottie en un coin du wagon, une fois le train en marche, Magdeleine regarda défiler les taches blanches que mettaient les maisons dans la nuit. Elle songeait, délicieusement oppressée, inquiète un peu aussi: était-elle dans la pensée de Philippe ce que Philippe était dans la sienne? Si elle avait eu l'expérience que donne à certaines femmes l'habitude renouvelée d'aimer, elle aurait su que son jeune amant lui était attaché par les liens multiples de la chair et du cœur, de l'esprit et de l'orgueil, de la beauté et de la vanité: un mélange compliqué d'impressions morales et d'impressions sensuelles.

La vie, pour l'un et pour l'autre, en les effleurant de ses rudes coups d'ailes, n'avait pas aigri leurs cœurs, détruit leurs espérances par des ressouvenirs trop douloureux. Philippe avait eu des maîtresses, mais nulle, jamais, ne prit assez d'empire sur lui pour que son cœur saignât de la rupture ou de l'abandon.

Ce lui fut donc, aussi bien que pour Magda, une existence de rêve; chaque jour ils se voyaient, passaient ensemble des heures, joie presque aussi vive pour eux que leurs réunions au logis, le «là-bas» où venait aboutir leur tendresse renaissante. Magda vivait dans une surexcitation joyeuse; elle acceptait tous les projets, toutes les combinaisons qu'inventait son ami, ne détruisait aucun de ses enthousiasmes par la peur de sa réputation à sauvegarder, s'en remettant à lui pour veiller sur son honneur.

Dans cette parfaite entente, aucune imprudence de geste ou de parole n'était commise. Lorsqu'ils voulaient être seuls, un rendez-vous les réunissait au logis.

Mais bientôt un besoin bizarre les entraîna à commettre des imprudences: vêtue d'une robe que personne ne lui avait vu porter, enveloppée d'un grand manteau, le visage dissimulé sous un voile épais, Magda pouvait presque impunément courir tous les théâtres au bras de son ami; on n'eût point reconnu en elle la femme correcte qu'était madame Leprince-Mirbel.

Ainsi, de temps en temps, ils secouaient la monotonie de leur existence par quelque escapade; ils allaient au cabaret, commandaient un dîner drôle, composé de mets bizarres qui leur plaisaient, sans aucun souci d'un menu bien ordonné. Chacun prenait des choses différentes, et c'étaient alors des partages amusants, une vraie dînette coupée de rires, de baisers envoyés du bout des lèvres dans l'espace, par-dessus la table. Toute la jeunesse de Magda renaissait, s'épanouissait avec des gaietés de pensionnaire. A son esprit positif elle imposait pour un temps silence. Elle voulait jouir de sa vie d'amoureuse et, dans l'exubérance de l'enthousiasme qu'elle y mettait, elle croyait arriver à s'affranchir de son douloureux esprit d'analyse. Comme grisée par l'amour jeune de Philippe et trouvant cette griserie délicieuse, elle appliquait tous ses soins à la prolonger.

Un soir qu'ils étaient au théâtre, cachés derrière les grillages d'une baignoire, Philippe sortit à un entr'acte pour voir si personne, dans la salle, ne les connaissait. Peu après il revint et dit à Magda que dans une première loge, presque au-dessus d'eux, se trouvait Leprince-Mirbel avec mademoiselle Mercédès.

Ce danger frôlé n'effraya pas Magda. La vengeance probable suscitée par la vanité offensée de son mari, s'il venait à la découvrir seule avec Philippe, effaçait ses scrupules. Elle sourit, amusée de cette coïncidence, avec un vague sentiment de satisfaction pour la revanche qu'elle prenait enfin.

TROISIÈME PARTIE

Quatre années s'écoulèrent ainsi, inénarrablement bonnes pour Magda. Son entourage, vaguement, devina un élément nouveau dans sa vie; mais comme, avec un grand art, elle ne transforma aucune de ses habitudes, personne ne chercha à découvrir quelles préoccupations nouvelles, parfois, l'assiégeaient.

Pourtant la fièvre d'aimer, l'exaltation où elle vécut pendant ces quatre ans, lentement, tombèrent. Elle avait été jeune autant que Philippe, l'instinct l'ayant poussée et entraînée, un instinct qui, doucement, par la longue et toujours sûre possession, s'effaçait; elle acquérait maintenant le sentiment réel de ce que, fatalement, deviendrait sa vie par rapport à celle de Philippe. Il lui semblait mieux voir la situation. Se reprenant à réfléchir, elle se reprit à souffrir. A quarante ans, pleine d'amour grandissant, redoutant la ride, l'effroyable ride dont rien ne la préserverait et qui détacherait d'elle son amant, elle ne put demeurer insouciante et tranquille.

Si Montmaur retardait d'un jour leur rendez-vous, Magda en ressentait une douleur poignante; son esprit torturé lui créait mille chimères. Pourtant il n'y avait au fond de tout cela que des nuances d'âme, d'une âme inquiète et douloureuse.

La ligne de conduite à suivre lui échappait. Quand il s'agissait de Philippe elle perdait toute puissance pour diriger sa vie. Sa grande passion n'était pas de la même qualité ni de la même intensité que celle du jeune homme. Il l'aimait avec toute la jeunesse de son être, elle l'aimait avec toute l'inquiétude du sien. Si, pendant un éloignement de quelques jours, elle recevait de Philippe une lettre un peu détachée et froide, elle éprouvait l'envie de lui crier une douloureuse réponse.

Quelle torture pour elle de faire, alors, large part à ce certain contraire qui demeure en toute âme humaine! Quel néant quand, le cœur tout vibrant de doutes, il lui fallait écrire une réponse calme, douce, confiante.

Pour arriver à cette sagesse dans la passion, elle se rappelait les sentiments exprimés devant elle par ses amis, l'exaspération où les mettaient des plaintes semblables à celles qu'elle aurait voulu faire, venant des femmes qu'ils aimaient ou avaient aimées, et tout le désenchantement, toute la lassitude qu'ils ressentaient à cette pensée: «Elle ne me croit pas» et leur conclusion: «A quoi bon, alors?» lui revenait à l'esprit.

Elle se souvenait encore des heures qu'ils venaient passer auprès d'elle, l'indulgente amie, plutôt que d'encourir les ennuis d'une soirée de récriminations chez leurs maîtresses, et aussi des boutades de Tanis, disant entre deux bouffées de cigare:

—«On devrait faire un plan d'éducation enseignant aux femmes qu'il faut tendre à s'aimer confortablement, et doser la passion comme un poison.»

Alors, avec toute sa science d'amoureuse, elle composait une lettre gaie, croyante, les larmes aux yeux, le cœur broyé. Parfois, la réponse arrivait telle qu'elle l'avait rêvée, telle qu'elle les aurait voulues toutes, apportant de la joie pour chacune de ses heures, pendant des jours. Mais quel supplice si la lettre ne contenait que de menus faits juvéniles sans saveur pour un esprit de son âge! Bien que Magda y trouvât, à la fin, des formules d'amour, son cœur, son vieux cœur, en demeurait angoissé.

L'expérience de la vie avait détruit, sans qu'elle s'en aperçût, la simplicité de ses sentiments. Être simple, avoir la foi, combien cela était difficile et torturant pour une expérimentée comme elle! Ce détraquement moral, qui peut devenir une séduction pour un esprit mûr, est presque un épouvantail pour un jeune amant.

Il lui fallait donc avoir l'âme double et agir sous le coup de cette dualité que Dante a oubliée dans son enfer: rester calme alors que son cœur succombait d'inquiétude, croire avec enthousiasme ce qui lui semblait un leurre, tant elle en sentait l'invraisemblance et l'inanité, et tout cela sans fausseté ni mensonge, mais par charité pour Philippe, par pitié pour elle qui s'était dit: «La longue durée de notre amour sera l'excuse de ma faute.»

Elle devait arriver à cette dépravation d'intelligence pour répondre au cœur naïf de son ami qui l'aimait si simplement, si absolument peut-être, qu'il lui donnait à peine la sensation d'être aimée, elle dont le cœur était brûlé et ravagé d'amour.

Enfin, la fêlure fatale se produisit.

Un soir d'hiver, Magdeleine attendait Philippe dans le salon qui précédait sa chambre et lui semblait plus à elle que le salon de réception du rez-de-chaussée. Un luxe de fleurs l'enveloppait d'une atmosphère parfumée; cette solitude augmentait le recueillement de sa pensée tout occupée de Philippe. Chaque voiture qui passait devant l'hôtel faisait battre son cœur; dans le silence de la nuit, elle les entendait venir du bout de la rue. Combien de fois pensa-t-elle: «C'est lui!» combien de fois son espérance fut-elle déçue? Le bruit sourd des roues, le martellement du trot des chevaux sur le pavé sonore, emplissait d'abord faiblement son oreille, puis grandissait, et de nouveau se perdait en s'enfuyant. D'abord abandonnant son livre, elle s'était levée pour les voir passer, fantômes noirs aux yeux brillants, emportant dans leur course inconnue quelques vibrations de son cœur. Puis, lasse à mourir et revenant s'asseoir sur le canapé bas tout proche de la cheminée, elle s'inquiétait. Pourquoi, lui ayant promis cette soirée, n'était-il pas là? Pourquoi n'avait-il pas téléphoné, envoyé une dépêche? Une angoisse lui venait de cette attente. Elle regarda tout à coup le thé préparé sur une petite table, un tête-à-tête en argent pareil à celui qu'ils avaient au «logis», et une sensibilité nerveuse la gagnant, elle pleura.

A ce moment, la porte du salon s'ouvrit; Magda se leva brusquement et poussa une exclamation: «Enfin!» Mais elle retomba atterrée: le docteur Fugeret se trouvait devant elle.

—Ma pauvre amie,—murmura-t-il, confus, en s'approchant—pardonnez-moi... je ne savais pas vous causer cette émotion; vous l'attendiez, n'est-ce pas? Ah! Magda, j'ai surpris votre cher secret ces temps derniers en vous voyant triste si souvent... mais ce secret est bien gardé, mon enfant... et si j'en ai souffert, avouez que je l'ai vaillamment dissimulé.

Magda sanglotait; dans un geste d'abandon, elle appuya sa tête sur la poitrine de Fugeret et se serra sur son cœur comme pour y puiser la force de réagir.

—Mon ami, mon ami, pardonnez-moi... Docteur, j'ai été bien heureuse pendant quatre ans... oui, bien heureuse. Mais maintenant quelles tortures! Je souffre et toutes mes souffrances viennent de moi, émanent de moi seule, non de lui. Qu'ai-je à lui reprocher?... rien... rien que des négligences. Peut-être même les a-t-il toujours eues?... mais pendant ces quatre ans j'ai été folle, ivre d'amour; puis tout à coup, devant les années venues, un doute terrible m'a prise... alors j'ai analysé chacun de ses actes par rapport à moi... Ah! c'est le châtiment!... Docteur, un mot de foi, un mot de paix, qui donne à mon cerveau, à mon cœur, la sensation bienfaisante d'une âme qui me comprenne mieux que moi-même et me guérisse de moi!... Oui, oui, prenez ma tête entre vos mains, c'est elle qui me torture, car mon cœur aime simplement et il croit, lui!

—Mon enfant, j'aurais voulu vous voir continuer de vivre parmi nous sans amour, parce que vous êtes de ces êtres d'une intelligence qui domine tout instinct. Votre foi dans l'amour devait fatalement s'éteindre et vous laisser désenchantée. Je prévoyais les douleurs de votre esprit reprenant le dessus sur ce principe sensuel qui était en vous, à votre insu, et que Philippe, seul, a eu le pouvoir d'éveiller, non à cause de son mérite transcendant, mais parce qu'il est le mâle jeune, poussé stupidement, peut-être sublimement, par l'instinct, cet imbécile instinct, notre maître à tous, qui fait que nous nous accouplons comme des bêtes et perpétuons ainsi une race abâtardie, décadente, impuissante bientôt, si les grands mouvements sociaux ne viennent y mettre à temps bon ordre. Mais puisque vous voilà dans ce stupide engrenage, que le mal est fait, il faut en tirer parti. Tâchez d'accepter la situation sans révolte de tout votre être et prenez une décision. Voulez-vous rompre?

—Rompre? mais... mais... j'aime, docteur, j'aime Philippe par-dessus tout...

—Et lui?

—Lui? Mais il m'aime aussi de toute son âme.

—Alors quoi?

—Quoi?... rien! Et c'est bien cela qui est horrible. Je sens ma vie murée, barrée par mon mariage, par ma réputation que je dois garder intacte aux yeux du monde. Cela m'entrave et fait que mon amant m'échappe. Et puis je vieillis et il reste jeune, superbement jeune. Je me sens jalouse, inquiète, sans avoir une preuve contre lui; parfois, je lis dans son attitude un brisement, un ennui, une accoutumance de moi qui laisse son cœur et son esprit libres... Alors, j'appréhende l'abandon prochain, fatal, et je sens que j'aime encore trop violemment pour pouvoir l'accepter.

—Diable!... que faire? quel conseil vous donner? Voyons, mon enfant, voulez-vous que, très délicatement, je sonde le cœur de Philippe? S'il vous aime toujours comme autrefois, vous n'aurez aucune raison de continuer à souffrir. Si au contraire... eh bien, il faudra aviser au moyen de vous guérir, ma chère Princesse! Dans tous les cas, comptez sur mon dévouement absolu.

—Merci, merci, mon ami... mais dites-moi, Tanis, Biroy, Governeur, ont-ils comme vous surpris mon secret?

—Non; je suis sûr que non. Vous oubliez qu'il entrait pour moitié au moins d'amour paternel dans mon amour pour vous; cet amour-là m'a révélé votre situation vis-à-vis de Philippe. C'est certainement le plus clairvoyant des amours et aussi le plus sérieux, le plus durable. Mon enfant, reprenez courage, confiez-moi vos peines, elles vous accableront moins, et mettez mon dévouement à toute épreuve.

—Merci, mon ami. Ah! vous m'avez déjà un peu consolée; je me sens moins triste depuis que vous êtes là, moins malheureuse. Prenons le thé, voulez-vous?

Elle se leva et prépara la chaude boisson. Calmée, apaisée, tout son charme d'autrefois s'irradiait d'une grâce de plus: la langoureuse expression d'un cœur souffrant.

Cette soirée s'acheva paisible; Magda reprit courage. Le matin, à son réveil, une lettre d'excuses très tendres de Philippe acheva de la consoler; il lui demandait de le rejoindre au logis dans la journée. Elle y alla; Philippe qui se sentait un peu coupable de sa désertion de la veille, fut plein de tendresse et d'amour, amour qu'il ressentait d'ailleurs. Magda, malgré ses quarante ans, était encore remplie de séductions. Tandis que la pauvre tourmentée se débattait contre ses doutes, contre ses frémissements avant-coureurs de la souffrance, Philippe se disait que jamais il ne trouverait dans aucun cœur une si délicate entente de la tendresse. Il s'étonnait même, tenant ce corps souple et encore si jeune entre ses bras, d'avoir pu chercher à s'affranchir de son joug. Il se demandait pourquoi il ne se laissait pas tout simplement aller à cet amour dans lequel il trouvait des bonheurs qu'aucune femme jusqu'ici, si jeune et si belle qu'elle fût, n'avait eu le pouvoir de lui faire oublier. La parité de sentiments, de pensée, d'entente, qui était entre elle et lui, nulle autre ne la lui donnerait. Alors pourquoi la tromper, pourquoi?

Quelque chose qui n'était pas encore l'indifférence mais qui pourtant n'était plus l'amour s'insinuait en lui. Deux âmes fines comme les leurs étaient seules aptes à sentir cette nuance qui transformait peu à peu leur amour en habitude; encore ne le formulaient-ils ni l'un ni l'autre, et dans tous ces sentiments étrangement subtils, l'âge de Magda, ces douze ans qui les séparaient, l'opinion du monde sur les unions mal assorties, lentement creusaient un abîme.

Et Philippe, malgré tout, ne pouvait se détacher d'elle. Il s'abandonnait volontairement à des griseries d'amours faciles, croyant ainsi secouer l'enveloppante tendresse dans laquelle le tenait Magda; mais chaque fois, il sortait écœuré de ces débauches, avec une grande honte de lui, tout prêt à en faire le cruel aveu à son amie, se sentant si irrémédiablement uni à elle qu'il redevenait fidèle pour un temps.

Puis, peu à peu, un travail occulte reprenait sa pensée; les banalités que le monde murmure s'emparaient de son esprit, il se disait:

«Ma vie sera perdue, mon avenir sera gâché; plus je retarde la rupture, plus difficile elle deviendra. Magda, pourtant, est encore si séduisante, si délicieusement femme et d'un esprit si élevé! Jamais je n'ai rencontré ni ne rencontrerai un amour aussi vigilant, une tendresse aussi dévouée... et puis si elle allait en mourir?»

Avec la divination que donnent les souffrances du cœur, madame Leprince-Mirbel comprit l'état d'âme de Philippe. Mais au lieu de s'abandonner à ses angoisses, elle voulut lutter contre elles. Depuis des années elle ne recevait plus qu'à de très longs intervalles la foule de ses relations mondaines; elle annonça qu'elle allait donner une fête et, au grand étonnement de son studieux cénacle, sembla prendre plaisir à l'organiser. Pendant quinze jours, les préparatifs en amusèrent Philippe qui se dépensa en courses de toutes sortes, ce qui le ramenait constamment auprès de Magda afin de prendre ses instructions ou lui rendre compte de ses démarches.

Elle vit là une mine à exploiter pour le retenir. Mais ces grands raoûts ayant fini par la fatiguer et l'ennuyer, elle eut chaque vendredi des réunions intimes où n'étaient admis que des hommes supérieurs. Ce furent des soirées exquises: les mondains coudoyaient les artistes, chacun dépensait son esprit ou sa science; quelques femmes jeunes, jolies, élégantes y mettaient une note gracieuse. En voyant combien ces réunions étaient recherchées, Philippe s'enorgueillit de Magda avec une fierté juvénile qui emplit de joie le cœur de celle-ci. Bientôt ses réceptions ne lui suffirent plus, elle les fit précéder d'un dîner. Elle eut, pour occuper l'attention du monde, mille inventions charmantes, mit à la mode le menu russe, le menu italien, le menu hongrois, le menu grec, et fit venir des mets recherchés de chacun de ces pays. Le chef de tante Rose se multiplia et lui fut même disputé.

Un soir, malgré tous ces raffinements, Philippe parut soucieux au sortir de table; Fugeret, qui suivait cette lutte avec inquiétude, ayant surpris l'anxiété de Magda, s'approcha d'elle et lui dit:

—Qu'avez-vous? Ce dîner russe a été merveilleux et vous semblez préoccupée, pourtant?

—Ah! docteur, regardez-le... il a l'air ennuyé, triste... je donnerais mes cheveux pour qu'il ait seulement trouvé le café bon!

—Eh bien, cette fois vous vous égarez, ma chère! il est jaloux, votre beau Philippe, tout simplement.

—Jaloux, jaloux?... je meurs de joie... mais de qui, mon Dieu, de qui peut-il être jaloux?

—Du premier secrétaire de votre ambassadeur d'Espagne, ce jeune marquis avec sa figure de Maure; ses yeux ne vous ont pas quittée une minute tout le temps du dîner et Marie-Anne Danans, sans malice, tout à l'heure signala cet hypnotisme à Philippe. Son café eût été de la chicorée pure, il ne s'en serait pas aperçu. Voyez comme il guette l'Espagnol! Voulez-vous suivre mon conseil?... Allez vers la gerbe de roses que vous a envoyée Tanis et, sans avoir l'air de rien, dépiquez sa carte qui est restée épinglée sur les rubans, rapprochez-vous ensuite de la cheminée comme pour l'y jeter... je vous offre une discrétion si Philippe ne quitte pas la conversation très intéressante de Biroy pour vous rejoindre.

—Ah, docteur, quel petit moyen!

—Bah, chère enfant, tous les moyens sont bons pour garder un cœur dont on ne peut se passer.

Magda hésita un instant, puis un sourire illumina son visage et, d'un geste résolu, elle rejeta sa tête en arrière et se dirigea lentement à travers les groupes, la traîne de sa robe en brocart d'argent frôlant lourdement le tapis, vers la gerbe embaumée. Avec une dernière hésitation involontaire, mais qui rendait sa démarche encore plus concluante pour un amoureux, elle détacha la carte, la tint cachée dans sa main parmi les dentelles de son mouchoir et, sans oser regarder Philippe, s'approcha de la cheminée. Il y arriva en même temps qu'elle. La pauvre femme sentait son cœur battre à lui briser la poitrine; elle rougit et regarda le jeune homme dont les yeux étaient ardents, presque durs. Il murmura:

—De qui sont ces fleurs?

—Quel air étrange vous avez... elles m'ont été envoyées par Tanis...

—Ah?... Voulez-vous me donner cette carte?

Magda fit le geste de la jeter au feu, puis comme se ravisant, dit froidement:

—La voici, monsieur.

A peine y eut-il jeté les yeux que pris de honte pour l'action qu'il venait de commettre, et, avec dans la voix un tremblement dont tressaillit son amie:

—Pardon... pardon, Magda... mais je souffrais... je vous aime tant!

Leurs regards se rencontrèrent, se fondirent; ils y lurent la même aspiration qui les étreignait d'une ivresse semblable à celle des premiers jours de leur amour, et restèrent ainsi un moment, muets, heureux.

Philippe demanda:

—Demain de bonne heure au logis, dites? je vous attendrai et, si vous voulez, nous y déjeunerons.

Magda répondit oui de la tête, trop joyeusement émue pour parler; puis, reprenant sa marche à travers le salon, elle rejoignit Fugeret qui s'était réfugié dans l'embrasure d'une fenêtre. Radieuse, elle murmura:

—C'est moi qui ai perdu, ami. Ah! je suis heureuse, bien heureuse grâce à vous... tenez, je lui tourne le dos, n'est-ce pas? eh bien, son regard m'enveloppe, je le sens, il me brûle de la tête aux pieds, j'en frissonne...

—Princesse, princesse, vous avez de ces joies et elles ne vous rendent pas plus sage pour supporter vos souffrances? Ah, mon enfant, de quoi vous plaignez-vous? Mais aimer et être aimée comme cela pendant un mois seulement et mourir après si l'on veut!

—Oui, mourir... mais vivre sans cela après avoir connu cela... c'est plus douloureux que la mort...

Ils furent interrompus par Jules Governeur:

—Eh bien, vous avez des idées gaies, vous deux! C'est le caviar et les truites de la Néva qui vous amènent à ces dissertations lugubres? J'ai la digestion moins amère, moi!

—L'abbé, dit Magda, ne vous moquez pas; nous parlions de choses du cœur et comme vous n'avez pas de cœur...

—Pardon, pardon, dites que je n'en ai plus... J'en avais un, je vous l'ai offert, madame, vous n'en avez eu nulle souciance; mais par esprit économique, sans doute, vous l'avez gardé... et vous avez bien fait de le garder; qu'est-ce que j'en ferais, je vous prie? Et il est si bien chez vous! Mais alors, princesse exquise, princesse de pourpre et d'or, soyez logique, quoique femme, et ne me reprochez pas de n'en point avoir!

Magdeleine, souriante, lui prit le bras et ils allèrent s'asseoir sur un canapé. Philippe quelques instants après s'installa derrière eux; elle sentait son souffle l'effleurer, un énervement très doux l'enivrait.

C'est ainsi que, de loin en loin, la chaîne des renaissantes voluptés les rivait de nouveau l'un à l'autre, et, tous deux, en s'arrachant à l'engourdissement où ces heures d'infinie tendresse les plongeaient, se contemplaient étonnés, Magda, d'avoir douté de Philippe, Philippe, d'avoir cherché l'amour loin de Magda.

QUATRIÈME PARTIE

Madame Leprince-Mirbel entra alors dans une phase de relative sagesse, confiante en son pouvoir, sentant que jamais Philippe ne se détacherait d'elle.

Toutes ses facultés furent appliquées à varier à l'infini la félicité de leurs deux vies, et, guidée par son cœur, elle accomplit des merveilles. Depuis la tenue de sa maison jusqu'au choix de ses relations et la composition savante de ses toilettes, tout fut d'un art, d'une science à éblouir les plus raffinés.

Grande, mince, sa taille, sa démarche, lui donnaient une allure jeune. Pour augmenter l'éclat de ses yeux, pour tendre sa peau, où quelques rides se dessinaient, elle prit chaque jour des gouttes d'arsenic. L'expérience lui ayant démontré qu'elle vieillirait plus vite en se livrant à l'inquiétude, elle essaya de la bannir de sa pensée et s'appliqua à n'être ni trop aimante, ni trop dévouée, surtout point exigeante. Elle voulut être calme, malgré les tourments de son cœur, pour demeurer belle. Luttant contre la vie qui dégradait chaque jour son œuvre, elle parvint à rester la séduisante, l'irrésistible Princesse de ses amis.

Fugeret, avec un dévouement de cœur admirable, l'entretenait dans ses idées de défense contre les ravages du temps. Son amitié enthousiaste et vaillante ranimait les efforts continus de Magda pour conserver son amant.

Pourtant, quelque chose était entre eux, Philippe en avait conscience. Il n'aimait pas moins, il aimait autrement; c'était un besoin de câlinerie, de tendresse presque filiale, qui l'attachait maintenant. Magdeleine était le refuge, l'amie consolante dont il n'aurait su se passer.

Celle-ci plaçait toute sa dignité, tout l'honneur chancelant de sa vie, dans la durée de son amour. Rien ne la détournait de ce but; elle voulait surtout qu'il restât unique dans le cœur du jeune homme. Son ineffable joie était de se sentir haut placée dans l'âme de son ami. Sur lui, elle concentrait tout son bonheur, toutes ses joies, toutes les ressources de son esprit, et faisait de l'existence de Philippe une suavité.

Toujours et fatalement, il retournait à elle. Parfois, pourtant, il se révoltait en lui-même contre ce «collage», terme de cruauté brutal et vulgaire qui, seul, dépeint exactement ces situations. Alors, pour secouer le joug, il voyageait. Mais constamment il revenait chercher cette atmosphère spéciale dont Magda l'entourait et hors de laquelle il ne vivait pas bien, tant est grande, sur certains esprits, la force de l'accoutumance.

Très fine, Magda avait deviné, senti, ces tentatives d'arrachement. Par une volonté puissante, elle cherchait à s'habituer à être mal dans l'âme de Philippe. Elle en était arrivée à cette surexcitation cérébrale qui enfante des chimères et combat la réelle souffrance.

Madame Mirbel mit en pratique cette maxime de Montaigne: «Que pour le proufit des hommes il est souvent besoing de les piper.» Elle ne montra plus ses vraies jalousies, sachant que tout grand sentiment douloureux choque et blesse celui qui l'a fait naître. Avec une coquetterie voulue qui la rendait charmante, elle simulait des scènes de jalousie à faux et lorsque, flatté, Philippe souriait de cette inquiétude qui n'entravait pas sa liberté, Magda se laissait persuader de l'innocence de son amant et jouissait de la tendresse infinie qu'il mettait à la convaincre.

Une grande sagesse l'induisait à s'attendre aux désillusionnants accueils qu'il pourrait faire à toutes les joies qu'elle lui préparait. Depuis la robe dont elle se vêtait parce qu'il en avait aimé la nuance, jusqu'à l'arrangement de ses cheveux, la forme de ses souliers, la délicatesse du parfum qu'elle vaporisait sur elle et autour d'elle, tout lui était matière à le combler de soins et d'amour.

Lorsque, anxieuse, elle l'attendait à dîner, elle pensait:

«Il ne verra rien de ces choses faites pour lui, il entrera et regrettera de n'être pas ici ou là, ailleurs, assurément.»

Et quand, arrivé, Philippe jouissait de ce décor et l'en félicitait, elle se sentait heureuse. Elle savait que les impressions tiennent à un rien chez un artiste, qu'un grain de sable, souvent, détruit l'équilibre de son humeur; il est malheureux, souffre et fait souffrir pour un tabouret contre lequel il se heurte en entrant, pour une mouche qui se pose obstinément sur le livre qu'il lit, pour un bruit discordant qu'il perçoit, car ses désirs vont toujours au delà de la réalité des choses.

Guidée par sa passion, Magda arrivait donc à faire ce qui était utile à l'intérêt de son amour. Elle lisait dans le cœur de Philippe, devinait s'il avait l'âme émue, si elle pouvait lui dire des mots tendres, ou si, au contraire, elle devait rester silencieuse. Chaque fait, se dressant dans sa vie par rapport à son ami, lui devenait un sujet d'analyse et d'étude. Elle était aux écoutes de ses impressions à lui, gaie s'il était gai, triste s'il était triste, et allait se subtilisant de plus en plus.

Lorsque l'attitude de Montmaur le montrait confiant, subissant comme autrefois son charme, Magda, rassurée, lui donnait alors de si précieux enchantements, l'enlaçait de voluptés si diverses, qu'il restait des jours, des mois, imprégné d'elle et repris tout entier par son amour.

Elle devenait alors nécessaire à sa vie, et cela aurait été un arrachement de tout son être si, à ce moment, il lui eût fallu la perdre. Il avait des remords de la tromper, et pourtant il la trompait. Pourquoi cette misérable obligation du mensonge? Comment lui expliquer qu'il l'aimait, qu'il n'aimait qu'elle, uniquement elle, mais que d'autres curiosités lui étaient venues? Un appétit insatisfait d'une multitude de sensations et de jouissances le poussait, l'entraînait malgré lui. Quelles raisons eût-il pu donner à Magda de cet état d'âme? Aucune... et cela le désespérait.

Il éprouvait le besoin d'une vie amoureuse plus active: emmener sa maîtresse souper avec des camarades, s'en parer devant eux, cela était agréable à Philippe. Tant que sa grande jeunesse l'avait laissé craintif de cette existence libre au grand jour, toute de fêtes, Magda avait été pour lui la maîtresse rêvée. Maintenant, il lui devenait pénible de la quitter à l'instant même où il aurait voulu lui faire vivre sa vie. Ces heures d'amour choisies par avance, dont le moindre motif, une visite, un malaise, empêchaient la réalisation, l'obligation de se réunir dans le jour pour ne pas éveiller les soupçons de leur entourage, tout cela l'énervait. Bien des fois, étendu aux pieds de son amie, il lui avait demandé:

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