Louis Hémon (continued 2)
Reading edition
François Paradis regarda Maria à la dérobée, puis détourna de nouveau les yeux en serrant très fort ses mains l'une contre l'autre. Qu'elle était donc plaisante à contempler! D'être assis auprès d'elle d'entrevoir sa poitrine forte, son beau visage honnête et patient, la simplicité franche de ses gestes rares et de ses attitudes, une grande faim d'elle lui venait et en même temps un attendrissement émerveillé, parce qu'il avait vécu presque toute sa vie rien qu'avec d'autres hommes, durement, dans les grands bois sauvages ou les plaines de neige.
Il sentait qu'elle était de ces femmes qui, lorsqu'elles se donnent, donnent tout sans compter: l'amour de leur corps et de leur cœur, la force de leurs bras dans la besogne de chaque jour, la dévotion complète d'un esprit sans détours. Et le tout lui paraissait si précieux qu'il avait peur de le demander.
—Je vais descendre à Grand-Mère la semaine prochaine, dit-il à mi-voix, pour travailler sur l'écluse à bois. Mais je ne prendrai pas un coup, Maria, pas un seul!
Il hésita un peu et demanda abruptement, les yeux à terre:
—Peut-être... vous a-t-on dit quelque chose contre moi?
—Non.
—C'est vrai que j'avais coutume de prendre un coup pas mal, quand je revenais des chantiers et de la drave; mais c'est fini. Voyez-vous, quand un garçon a passé six mois dans le bois à travailler fort et à avoir de la misère et jamais de plaisir, et qu'il arrive à La Tuque ou à Jonquière avec toute la paye de l'hiver dans sa poche, c'est quasiment toujours que la tête lui tourne un peu: il fait de la dépense et il se met chaud des fois... Mais c'est fini.
«Et c'est vrai aussi que je sacrais un peu. À vivre tout le temps avec des hommes rough dans le bois ou sur les rivières, on s'accoutume à ça. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le curé Tremblay m'a disputé une fois parce que j'avais dit devant lui que je n'avais pas peur du diable. Mais c'est fini, Maria. Je vais travailler tout l'été à deux piastres et demie par jour et je mettrai de l'argent de côté, certain. Et à l'automne je suis sûr de trouver une job comme foreman dans un chantier, avec de grosses gages. Au printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauvées, claires, et je reviendrai.
Il hésita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses lèvres.
—Vous serez encore icitte... au printemps prochain?
—Oui.
Et après cette simple question et sa plus simple réponse, ils se turent et restèrent longtemps ainsi, muets et solennels, parce qu'ils avaient échangé leurs serments.
VI
En juillet les foins avaient commencé à mûrir, et quand le milieu d'août vint, il ne restait plus qu'à attendre une période de sécheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais après plusieurs semaines de beau temps continu, les sautes de vent fréquentes, qui sont de règle dans la plus grande partie de la province de Québec, avaient repris.
Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil.
—Le vent tourne au sudet. Blasphème! Il va mouiller encore, c'est clair, disait Edwige Légaré d'un air sombre.
Ou bien le père Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs qui surgissaient l'un après l'autre au-dessus des arbres sombres, traversaient joyeusement la clairière et disparaissaient derrière les cimes de l'autre côté.
—Si le norouâ tient jusqu'à demain, on pourra commencer, prononça-t-il.
Mais le lendemain le vent avait encore changé, et il semblait que les nuages allègres de la veille revinssent sous forme de longues nuées confuses et déchirées, pareilles aux débris d'une armée après la défaite.
La mère Chapdelaine prophétisa des malchances certaines.
—Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il paraît que, dans le bas du lac, il y a des gens de la même paroisse qui se sont fait des procès les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime pas ça, c'est sûr.
Mais la Divinité se montre enfin indulgente et le vent du nord-ouest souffla trois jours de suite, fort e continu, assurant une période de temps sans pluie. Les faux avaient été aiguisées longtemps d'avance, et les cinq hommes se mirent à l'ouvrage le matin du troisième jour. Légaré, Esdras et le père Chapdelaine fauchaient; Da'Bé et Tit'Bé les suivaient pas à pas avec les râteaux et mettaient de suite en tas le foin coupé. Vers le soir, tous les cinq prirent des fourches et firent les veilloches, hautes et bien tassées, en prévision d'une saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant ils continuèrent balançant tout le jour leurs faux de droite à gauche avec le grand geste ample qui paraît si facile chez un faucheur exercé et qui constitue pourtant le plus difficile apprendre et le plus dur de tous les travaux de la terre.
Les mouches et les maringouins jaillissaient par milliers du foin coupé et les harcelaient de leurs piqûres; le soleil ardent leur brûlait la nuque et les gouttes de sueur leur brûlaient les yeux; la fatigue de leurs dos toujours pliés devenait telle vers le soir qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils besognaient de l'aube à la nuit sans perdre une seconde, abrégeant les repas, heureux et reconnaissants du temps favorable.
Trois ou quatre fois par jour, Maria ou Télesphore leur apportait un seau d'eau qu'ils cachaient sous des branches pour la conserver froide; et quand la chaleur, le travail et la poussière de foin leur avaient par trop desséché le gosier, ils allaient, chacun à son tour, boire aie grandes lampées d'eau et s'en verser sur les poignets on sur la tête.
En cinq jours, tout le foin fut coupé, et comme la sécheresse persistait, ils commencèrent au matin du sixième jour à ouvrir et retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les faux avaient fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles démolirent les veilloches, étalèrent le foin au soleil, puis vers la fin de l'après-midi, quand il eut séché, elles l'amoncelèrent de nouveau en tas de la grosseur exacte qu'un homme peut soulever en une seule fois au niveau d'une haute charrette déjà presque pleine.
Charles-Eugène tirait vaillamment entre les brancards; la charrette s'engouffrait dans la grange, s'arrêtait au bord de la tasserie, et les fourches s'enfonçaient une fois de plus dans le foin durement foulé, qu'elles enlevaient en galettes épaisses, sous l'effort des poignets et des reins, et déchargeaient au côté.
À la fin de la semaine tout le foin était dans la grange, sec et d'une belle couleur, et les hommes s'étirèrent et respirèrent longuement comme s'ils sortaient d'une bataille.
—Il peut mouiller à cette heure, dit le père Chapdelaine. Ça ne nous fera pas de différence.
Mais il apparut que la période de sécheresse n'avait pas été exactement calculée à leurs besoins, car le vent continua à souffler du nord-ouest et les jours ensoleillés ne cessèrent pas de s'égrener, monotones.
Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas à participer aux travaux des champs. Le père et ses trois grands fils, tous forts et adroits à la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient à employer Légaré et à lui payer un salaire, c'est qu'il avait commencé à travaille pour eux onze ans plus tôt, quand les enfants étaient tout jeunes, et ils le gardaient maintenant à moitié par habitude et à moitié parce qu'ils répugnaient à se priver des services d'un si terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mère n'eurent donc à faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la maison, la confection des repas, la lessive et le raccommodage du linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une fois par semaine la cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard dans la nuit.
Les soirs de cuisson, l'on envoyait Télesphore la recherche des boîtes à pain, qui se trouvaient invariablement dispersées dans tous les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi tous le jours à mesurer l'avoine au cheval ou le blé d'Inde aux poules, sans compter vingt autres usages inattendus qu'on leur trouvait à chaque instant. Lorsqu'elles étaient toutes rassemblées et nettoyées, la pâte levait déjà, et les femmes se hâtaient de se débarrasser des autres ouvrages pour abréger leur veillée.
Télesphore avait fait brûler dans le foyer d'abord quelques branches de cyprès gommeux, dont la flamme sentait la résine, puis de grosses bûches d'épinette rouge qui donnaient une chaleur égale et soutenue. Quand le four était chaud, Maria y rangeait les boîtes pleines de pâte, et après cela il ne restait plus qu'à surveiller le feu et à changer les boîtes de place au milieu de la cuisson.
Le four avait été bâti trop petit cinq ans auparavant, et depuis la famille n'avait jamais manqué de parler toutes les semaines du four neuf qu'il était urgent de construire, et qui en vérité devait être commencé sans plus tarder; mais par une malchance sans cesse renouvelée, l'on oubliait à chaque voyage de faire venir le ciment nécessaire: de sorte qu'il fallait toujours deux et quelquefois trois fournées pour nourrir pendant une semaine les neuf bouches de la maison. Maria se chargeait invariablement de la première fournée; invariablement aussi, quand la deuxième fournée était prête et que la soirée s'avançait déjà, la mère Chapdelaine disait charitablement:
—Tu peux te coucher, Maria, je guetterai la deuxième cuite.
Maria ne répondait rien; elle savait fort bien que sa mère allait tout à l'heure s'allonger sur son lit tout habillée, pour se reposer un instant, et qu'elle ne se réveillerait qu'au matin. Elle se contentait donc de raviver la boucane qu'on faisait tous les soirs dans le vieux seau percé, enfournait la deuxième cuite et venait s'asseoir sur le seuil, le menton dans ses mains, gardant à travers les heures de la nuit son inépuisable patience.
À vingt pas de la maison, le four, coiffé de son petit toit de planches, faisait une tache sombre; la porte du foyer ne fermait pas exactement et laissait passer une raie de lumière rouge; la lisière noire du bois se rapprochait un peu dans la nuit. Maria restait immobile, goûtant le repos et la fraîcheur, et sentait mille songes confus tournoyer autour d'elle comme tin vol de corneilles.
Autrefois cette attente dans la nuit n'était qu'un demi-assoupissement, et elle ne cessait de souhaiter patiemment que la cuisson achevée lui permît le sommeil; depuis que François Paradis avait passé, la longue veille hebdomadaire lui était plaisante et douce, parce qu'elle pouvait penser à lui et à elle-même sans que rien vînt interrompre le cours des choses heureuses qu'elle imaginait. Elles étaient infiniment simples, ces choses, et n'allaient guère loin. Il reviendrait au printemps; ce retour, le plaisir de le revoir, les mots qu'il lui dirait quand ils se trouveraient seuls de nouveau, les premiers gestes d'amour qui les joindraient, il était déjà difficile à Maria de se figurer clairement comment tout cela pourrait arriver.
Elle essayait pourtant. D'abord elle se répétait deux ou trois fois son nom entier, cérémonieusement, tel que les autres le prononçaient: François Paradis, de Saint-Michel-de-Mistassini... François Paradis... Et tout à coup, intimement: François.
C'est fait. Le voilà devant elle, avec sa haute taille et sa force, sa figure cuite par le soleil et la réverbération de la neige, et ses yeux hardis. Il est revenu, heureux de la revoir et heureux aussi d'avoir tenu ses promesses, d'avoir vécu toute une année en garçon sage, sans sacrer ni boire. Il n'y a pas encore de bleuets à cueillir, puisque c'est le printemps; mais ils trouvent quelque bonne raison pour s'en aller ensemble dans le bois; il marche à côté d'elle sans la toucher ni rien lui dire, à travers le bois de charme qui commence à se couvrir de fleurs roses, et rien que le voisinage est assez pour leur mettre à tous deux un peu de fièvre aux tempes et leur pincer le cœur.
Maintenant ils se sont assis sur un arbre tombé, et voici qu'il parle.
—Vous êtes-vous ennuyée de moi, Maria?
C'est assurément cela qu'il demandera d'abord; mais elle ne peut pas aller plus loin dans son rêve, parce que lorsqu'elle est arrivée là une détresse l'arrête. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de s'ennuyer de lui, avant que ce moment-là vienne! Encore tout le reste de l'été à traverser, et l'automne et tout l'interminable hiver! Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient bientôt, et elle commence à penser à elle-même, et à ce que toutes choses signifient pour elle.
Pendant qu'elle était à Saint-Prime une de ses cousines qui devait se marier prochainement lui a parlé plusieurs fois de ce mariage. Un jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtisée ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa maison la veillée du dimanche.
—Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avoué à Maria. Et je pense bien que c'était Zotique que j'aimais le mieux; mais il est parti faire la drave sur la rivière Saint-Maurice; il ne devait pas revenir avant l'été; alors Roméo m'a demandée et j'ai répondu oui. Je l'aime bien aussi.
Maria n'a rien dit; mais elle a songé qu'il devait y avoir des mariages différents de celui-là, et maintenant elle en est sûre. L'amitié que François Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par exemple, est quelque chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire d'inévitable, car il est impossible de concevoir comment les choses eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et réchauffer à jamais la vie terne de tous les jours. Elle a toujours eu l'intuition confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose de pareil à l'exaltation des messes chantées, à l'ivresse d'une belle journée ensoleillée et venteuse, au grand contentement qu'apporte une aubaine ou la promesse sûre d'une riche moisson.
Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et grandit; le vent du nord-ouest fait osciller un peu les cimes des épinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux à entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un hibou crie. Le froid qui précède l'aube est encore loin et Maria se trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de guetter la raie de lumière rouge qui vacille, disparaît et luit de nouveau au pied du four.
Il lui semble que quelqu'un lui a chuchoté longtemps que le monde et la vie étaient des choses grises. La routine du travail journalier, coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui s'écoulent, monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux autres, dont la cour patiente et gaie finit par attendrir; le mariage, et puis une longue suite d'années presque semblables aux précédentes, dans une autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ à l'automne.
Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tête dans l'ombre avec un sourire inconscient d'extase, et songe que ce n'était pas vrai. Lorsqu'elle songe à François Paradis, à son aspect, à sa présence, à ce qu'ils sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque chose frissonne et brûle tout à la fois en elle. Toute sa forte jeunesse, sa patience et sa simplicité sont venues aboutir à cela; à ce jaillissement d'espoir et de désir, à cette prescience d'un contentement miraculeux qui vient.
À la base du four la raie de lumière rouge vacille et s'affaiblit.
«Le pain doit être cuit!» se dit-elle.
Mais elle ne peut se résoudre à se lever de suite, craignant de rompre ainsi le rêve heureux qui ne fait que commencer.
VII
Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins persista et devint une catastrophe. À en croire les Chapdelaine il n'y avait jamais eu de sécheresse comme celle-là, et chaque jour quelque raison nouvelle était suggérée, qui expliquait la sévérité divine.
L'avoine et le blé jaunirent avant d'avoir atteint leur croissance; le soleil incessant brûla l'herbe et les regains de trèfle, et du matin au soir les vaches affamées beuglèrent, la tête appuyée sur les clôtures. Il fallut les surveiller sans répit, car même les maigres céréales encore sur pied tentaient cruellement leur faim, et pas un jour ne s'écoula sans que l'une d'elles ne brisât quelques pieux pour tenter de se rassasier dans le grain.
Puis le vent tourna brusquement un soir, comme épuisé par une constance si rare, et au matin la pluie tombait. Elle tomba irrégulièrement pendant une semaine, et quand elle s'arrêta et que le vent du nord-ouest recommença à souffler, l'automne était venu.
L'automne... Il semblait que le printemps ne fût que d'hier. Le grain n'était pas encore mûr, bien que jauni par la sécheresse; seuls les foins étaient en grange; toutes les autres récoltes achevaient seulement d'extraire leur substance du sol chauffé par le trop court été, et déjà l'automne était là annonçant le retour de l'inexorable hiver, le froid, bientôt la neige...
Alternant avec les jours de pluie, vinrent encore de beaux jours clairs et chauds vers le midi, où l'on pouvait croire que rien n'était changé: la moisson encore sur pied, le décor éternel des bois d'épinettes et de sapins, et toujours les mêmes couchants mauve et gris, orange et mauve, les mêmes cieux pâles au-dessus de la campagne sombre... Seulement l'herbe commença à se montrer, au matin, blanche de givre, et presque de suite les premières gelées sèches vinrent, qui brûlèrent et noircirent les feuilles des plants de pommes de terre.
Puis la première pellicule de glace fit son apparition sur un abreuvoir; fondue à la chaleur de l'après-midi, elle revint quelques jours plus tard, et une troisième fois la même semaine. Les sautes de vent incessantes continuaient bien à faire alterner les journées tièdes de pluie avec ces matins de gel; mais chaque fois que le nord-ouest reprenait, il était un peu plus froid, cousin un peu plus proche des souffles glacés de l'hiver. Partout l'automne est mélancolique, chargé du regret de ce qui s'en va et de la menace de ce qui s'en vient; mais sur le sol canadien, il est plus mélancolique et plus émouvant qu'ailleurs, et pareil à la mort d'un être humain que les dieux rappellent trop tôt, sans lui donner sa juste part de vie.
À travers le froid qui venait, les premières gelées, les menaces de neige, l'on retardait pourtant et l'on remettait de jour en jour la moisson pour permettre au pauvre grain de dérober encore un peu de force aux sucs de la terre et au tiède soleil. Il fallut moissonner pourtant, car octobre venait. L'avoine et le blé furent coupés et mis en grange sous un ciel clair, sans éclat, au temps où les feuilles des bouleaux et des trembles commencent à jaunir.
La récolte de grain fut médiocre; mais les foins avaient été beaux, de sorte que l'année dans son ensemble ne méritait ni transports de joie ni doléances. Et pourtant, les Chapdelaine ne cessèrent de déplorer longtemps encore, dans leurs conversations du soir, et la sécheresse sans précédent d'août, et les gelées sans précédent de septembre, qui avaient trahi leurs espoirs. Contre l'avarice du trop court été et les autres rigueurs d'un climat sans indulgence ils n'avaient aucune révolte, même d'amertume; seulement ils comparaient toujours dans leur esprit la saison écoulée à quelque autre saison miraculeuse dont leur illusion faisait la règle; et c'est ce qui mettait constamment sur leurs lèvres cette éternelle lamentation des paysans, si raisonnable d'apparence, mais qui revient tous les ans, tous les ans:
—Si seulement ç'avait été une année ordinaire!
VIII
Un matin d'octobre, Maria vit en se levant la première neige descendre du ciel en innombrables flocons paresseux. Le sol était blanc, les arbres poudrés, et il semblait bien que l'automne fût déjà fini, au temps où il ne fait que commencer ailleurs.
Mais Edwige Légaré prononça d'un air sentencieux:
—Après la première neige on a encore un mois avant l'hivernement. J'ai toujours entendu les vieux dire ça, et je pense de même.
Il avait raison, car deux jours plus tard une pluie fit fondre la neige et la terre brune se montra de nouveau. Pourtant l'avertissement n'avait pas été perdu et les préparatifs commencèrent: les préparatifs annuels de défense contre les grands froids et la neige définitive.
Avec de la terre et du sable Esdras et Da'Bé renchaussèrent soigneusement la maison, formant un remblai au pied des murs; les autres hommes s'armèrent de marteaux et de clous et firent aussi le tour de la maison, consolidant, bouchant les trous, réparant de leur mieux les dommages de l'année. De l'intérieur, les femmes poussèrent des chiffons dans les interstices collèrent sur le lambris intérieur, du côté du nord-ouest, de vieux journaux rapportés des villages et soigneusement gardés, promenèrent leurs mains dans tous les angles à la recherche des courants d'air.
Cela fait, il restait encore à ramasser la provision de bois de l'hiver. De l'autre côté de la clôture des champs, à la lisière de la forêt, les chicots secs abondaient encore. Esdras et Légaré prirent leur hache et bûchèrent pendant trois jours; puis les troncs furent mis en tas, pour attendre qu'une nouvelle chute de neige permît de les charger sur le grand traîneau à bois.
Tout au long d'octobre les jours de gel et les jours de pluie alternèrent, cependant que la forêt devenait d'une beauté miraculeuse. À cinq cents pas de la maison des Chapdelaine la berge de la rivière Péribonka descendait à pic vers l'eau rapide et les blocs de pierre qui précédaient la chute, et de l'autre côté du courant la berge opposée montait comme un amphithéâtre de rocher en coteau, de coteau en colline, mais comme un amphithéâtre qui se prolongeait sans fin vers le nord. Du feuillage des bouleaux, des trembles, des aunes, des merisiers semés sur les pentes, octobre vint faire des taches jaunes et rouges de mille nuances. Pour quelques semaines le brun de la mousse, le vert inchangeable des sapins et des cyprès ne furent plus qu'un fond et servirent seulement à faire ressortir les teintes émouvantes de cette autre végétation qui renaît avec chaque printemps et meurt avec chaque automne. La splendeur de cette agonie s'étendait sur la pente des collines comme sur une bande sans fin qui suivait l'eau, s'en allant toujours aussi belle aussi riche de couleurs vives et tendres, aussi émouvante, vers les régions lointaines du nord où nul œil humain ne se posait sur elle.
Mais voici que du nord vint bientôt un grand vent froid qui ressemblait à une condamnation définitive, à la fin cruelle d'un sursis, et présentement les pauvres feuilles jaunes, brunes et rouges, secouées trop durement, jonchèrent le sol; la neige les recouvrit et le sol blanchi ne connut plus comme parure que le vert immuable des arbres sombres, qui triomphèrent, pareils à des femmes emplies d'une sagesse amère, qui auraient échangé pour une vie éternelle leur droit à la beauté.
En novembre, Esdras, Da'Bé et Edwige Légaré repartirent pour les chantiers. Le père Chapdelaine et Tit'Bé attelèrent Charles-Eugène au grand traîneau à bois et charroyèrent laborieusement les troncs coupés qui furent empilés de nouveau près de la maison; quand cela fut fait les deux hommes prirent le godendard et scièrent, scièrent, scièrent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et fendirent les bûches selon leur taille. Il ne restait plus qu'à corder le bois fendu dans le hangar accoté à la maison, à l'abri des grandes neiges, en piles imposantes où se mêlaient le cyprès gommeux qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'épinette et le merisier qui brûlent régulièrement et font un feu soutenu, et le bouleau au grain serré et poli comme du marbre, qui ne se consume que lentement et montre encore des braises rouges à l'aube d'une longue nuit d'hiver.
L'époque où l'on empile le bois est aussi celle où l'on fait boucherie. Après la défense contre le froid, la défense contre la faim. Les quartiers de lard s'entassèrent dans le saloir; à la poutre du hangar se balança la moitié d'une belle génisse grasse—l'autre moitié avait été vendue à des habitants de Honfleur—que le froid devait conserver fraîche jusqu'au printemps; des sacs de farine furent rangés dans un coin de la maison et Tit'Bé prit un rouleau de fil de laiton et commença à confectionner des collets pour tendre aux lièvres.
Une sorte d'indolence avait succédé à la grande hâte de l'été, parce que l'été est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre une heure des précieuses semaines pendant lesquelles on peut travailler la terre, au lieu que l'hiver est long, et n'offre que trop de temps pour ses besognes.
La maison devint le centre du monde, et en vérité la seule parcelle du monde où l'on pût vivre, et plus que jamais le grand poêle de fonte fut le centre de la maison. À chaque instant, quelque membre de la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bûches de cyprès le matin, d'épinette dans la journée, de bouleau le soir, et les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur semblait diminuer, la mère Chapdelaine disait d'un ton inquiet:
—Ne laissez pas amortir le feu, les enfants!
Et Maria, Tit'Bé ou Télesphore ouvrait la petite porte du foyer, jetait un coup d'œil et s'en allait vers la pile de bois sans tarder.
Au matin, Tit'Bé sautait à bas de son lit longtemps avant le jour pour aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office et brûlé toute la nuit; si par malheur le feu était amorti, il le rallumait aussitôt avec de l'écorce de bouleau et des branches de cyprès, entassait de grosses bûches sur la première flamme, et retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur eût de nouveau rempli la maison.
Dehors, le bois voisin et même les champs conquis sur le bois n'étaient plus qu'un monde étranger, hostile, que l'on surveillait avec curiosité par les petites fenêtres carrées. Parfois il était, ce monde, d'une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d'un ciel très bleu et d'un soleil éclatant sous lequel scintillait la neige; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également cruelle et laissait deviner le froid meurtrier.
D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru, cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu à peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrière le rideau des flocons serrés. Puis le lendemain le ciel était clair de nouveau; mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulevée en poudre traversait les brûlés et les clairières par rafales et venait s'amonceler derrière tous les obstacles qui coupaient le vent. Au sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cône, ou bien formait entre la maison et l'étable des talus hauts de cinq pieds qu'il fallait attaquer à la pelle pour frayer un chemin; au lieu que du côté d'où venait le vent le sol était gratté, mis à nu par sa grande haleine incessante.
Ces jours-là les hommes ne sortaient guère que pour aller soigner les animaux et rentraient en courant, la peau râpée par le froid, humide des cristaux de neige qui fondaient à la chaleur de la maison. Le père Chapdelaine arrachait les glaçons formés sur sa moustache, retirait lentement son capot doublé en peau de mouton, et s'installait près du poêle avec un soupir d'aise.
—La pompe ne gèle pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la maison?
Il s'assurait que la frêle forteresse de bois était pourvue d'eau, de bois et de vivres, et s'abandonnait alors à la mollesse de l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes préparaient le repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans les murs de planches avec des détonations pareilles à des coups de fusil; le poêle bourré de merisier ronflait; au dehors le vent sifflait et hurlait comme la rumeur d'une horde assiégeante.
—Il doit faire méchant dans le bois! songeait Maria.
Et elle s'aperçut qu'elle avait parlé tout haut.
—Dans le bois, il fait moins méchant qu'icitte, répondit son père. Là où les arbres sont pas mal drus on ne sent pas le vent. Je te dis qu'Esdras et Da'Bé n'ont pas de misère.
—Non?
Ce n'était pas à Esdras ni à Da'Bé qu'elle avait songé d'abord.
IX
Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parlé des fêtes chez les Chapdelaine, et voici que les fêtes approchaient.
—Je suis à me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de l'An, fit un soir la mère Chapdelaine.
Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir.
—Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront pas faire le voyage. Peut-être que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la glace est belle sur le lac...
Un soupir révéla qu'elle songeait encore à l'animation des vieilles paroisses au temps des fêtes, aux repas de famille, aux visites inattendues des parents qui arrivent en traîneau d'un autre village, ensevelis sous les couvertures et les fourrures, derrière un cheval au poil blanc de givre.
Maria songeait à autre chose.
—Si les chemins sont aussi méchants que l'an dernier, dit-elle, on ne pourra pas aller à la messe de minuit. Pourtant j'aurais bien aimé, cette fois, et son père m'avait promis...
Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait d'avance. Aller à la messe de minuit, c'est l'ambition naturelle et le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui demeurent le plus loin des villages. Tout ce qu'ils ont bravé pour venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et les grandes distances, ajoute à la solennité et au mystère. L'anniversaire de la naissance de Jésus devient pour eux plus qu'une date ou un rite: la rédemption renouvelée, une raison de grande joie, et l'église de bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphère prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette année-là, Maria désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des maisons et des églises; il lui semblait qu'elle aurait plusieurs faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait prier devant l'autel, au milieu des chants.
Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et sèche comme une poudre, et trois jours avant Noël le vent du nord-ouest se leva et abolit les chemins.
Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela Charles-Eugène au grand traîneau et partit avec Tit'Bé, emmenant des pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les deux hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que l'on ne pourrait passer avant plusieurs jours.
Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s'attirer la bienveillance divine d'une autre manière.
—C'est vrai, sa mère, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient toujours la faveur qu'on demande quand on dit mille Ave le jour avant Noël?
—C'est vrai, répondit la mère Chapdelaine d'un air grave. Une personne qui a quelque chose à demander et qui dit ses mille Ave comme il faut avant le minuit de Noël, c'est bien rare si elle ne reçoit pas ce qu'elle demande.
La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes sortirent de bonne heure pour tenter encore de battre le chemin, sans grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vrai dire longtemps avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses Ave. Réveillée de bonne heure, elle avait pris son chapelet sous son oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite, revenant des derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant à mesure sur les grains du chapelet.
Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitté sa place près du poêle en la voyant remuer et était venu s'accroupir près du lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de Maria se promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine brune, sur les yeux humides où se lisait la simplicité pathétique des animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses lèvres murmuraient sans fin les paroles sacrées: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»
Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le poêle; par une sorte de pudeur Maria se détourna et cacha son chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle ronfla; Chien retourna à sa place ordinaire, et pendant une demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf les doigts de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait avec l'assiduité d'une ouvrière à sa tâche.
Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les crêpes pendant que les hommes allaient à l'étable soigner les animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer la maison. Tout en vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le monument de ses Ave, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et il lui était difficile de compter avec exactitude. Quand la matinée fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la fenêtre, car nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de méthode.
Midi! Trois cents Ave déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car elle se sentait presque sûre maintenant d'achever à temps. Il lui vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à l'indulgence divine et pourrait raisonnablement transformer son espoir en certitude: elle mangea donc peu, se privant des choses qu'elle aimait le plus.
Pendant l'après-midi elle dut travailler au maillot de laine qu'elle voulait offrir à son père pour le jour de l'An, et bien qu'elle continuât à murmurer sans cesse sa prière unique, la besogne de ses doigts parut la distraire un peu et la retarder; puis ce fut les préparatifs du souper, qui furent longs; enfin Tit'Bé vint faire radouber ses mitaines, et pendant ce temps les Ave n'avancèrent que lentement, par à-coups, comme une procession que des obstacles sacrilèges arrêtent.
Mais quand le soir fut venu, toute la besogne du jour achevée et qu'elle put retourner à sa chaise près de la fenêtre, loin de la faible lumière de la lampe, dans l'ombre solennelle, en face des champs parquetés d'un blanc glacial, elle reprit son chapelet, et se jeta dans la prière avec exaltation. Elle était heureuse que tant d'Ave restassent à dire, puisque la difficulté et la peine ne donnaient que plus de mérite à son entreprise, et même elle eût souhaité pouvoir s'humilier davantage et donner plus de force à sa prière en adoptant quelque position incommode ou pénible, ou par quelque mortification.
Son père et Tit'Bé fumaient, les pieds contre le poêle; sa mère cousait des lacets neufs à de vieux mocassins en peau d'orignal. Au dehors la lune se leva, baignant de sa lumière froide la froideur du sol blanc, et le ciel fut d'une pureté et d'une profondeur émouvantes, semé d'étoiles qui ressemblaient toutes l'étoile miraculeuse d'autrefois.
«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»
À force de répéter très vite la courte prière elle finissait par s'étourdir et s'arrêtait quelquefois, l'esprit brouillé, ne trouvant plus les mots si bien connus. Cela ne durait qu'un instant: elle fermait les yeux, soupirait, et la phrase qui revenait de suite à sa mémoire et que sa bouche articulait sortait de la ronde machinale et se détachait, reprenant tout son sens précis et solennel.
«Vous êtes bénie entre toutes les femmes...»
Une fatigue pesa sur ses lèvres à la longue, et elle ne prononça plus les mots sacrés que lentement et avec plus de peine; mais les grains du chapelet continuèrent à glisser sans fin entre ses doigts, et chaque glissement envoyait l'offrande d'un Ave vers le ciel profond, où Marie pleine de grâce se penchait assurément sur son trône, écoutant la musique des prières qui montaient et se remémorant la nuit bienheureuse.
«Le Seigneur est avec vous...»
Les pieux des clôtures faisaient des barres noires sur le sol blanc baigné de pâle lumière; les troncs des bouleaux qui se détachaient sur la lisière du bois sombre semblaient les squelettes des créatures vivantes que le froid de la terre aurait pénétrées et frappées de mort; mais la nuit glacée était plus solennelle que terrible.
—Avec des chemins de même nous ne serons pas les seuls forcés de rester chez nous à soir, fit la mère Chapdelaine. Et pourtant y a-t-il rien de plus beau que la messe de minuit à Saint-Cœur-de-Marie, avec Yvonne Boilly à l'harmonium, et Pacifique Simard qui chante le latin si bellement!
Elle se faisait scrupule de rien dire qui pût ressembler à une plainte ou à un reproche, une nuit comme celle-là, mais malgré elle ses paroles et sa voix déploraient également leur éloignement et leur solitude.
Son mari devina ses regrets, et touché lui aussi par la ferveur du soir sacré, il commença à s'accuser lui-même.
—C'est bien vrai, Laura, que tu aurais fait une vie plus heureuse avec un autre homme que moi, qui serait resté sur une belle terre, près des villages.
—Non, Samuel; le bon Dieu fait bien tout ce qu'il fait. Je me lamente... Comme de raison je me lamente. Qui est-ce qui ne se lamente pas? Mais nous n'avons pas été bien malheureux jamais, tous les deux; nous avons vécu sans trop pâtir; les garçons sont de bons garçons, vaillants, et qui nous rapportent quasiment tout ce qu'ils gagnent, et Maria est une bonne fille aussi...
Ils s'attendrissaient tous les deux en se rappelant le passé, et aussi en songeant aux cierges qui brûlaient déjà, et aux chants qui allaient s'élever bientôt, célébrant partout la naissance du Sauveur. La vie avait toujours été une et simple pour eux: le dur travail nécessaire, le bon accord entre époux, la soumission aux lois de la nature et de l'Église. Toutes ces choses s'étaient fondues dans la même trame, les rites du culte et les détails de l'existence journalière tressés ensemble, de sorte qu'ils eussent été incapables de séparer l'exaltation religieuse qui les possédait d'avec leur tendresse inexprimée.
La petite Alma-Rose entendit qu'on distribuait des louanges et vint chercher sa part.
—Moi aussi j'ai été bonne fille, eh! son père?
—Comme de raison... comme de raison... Ce serait un gros péché d'être haïssable le jour où le petit Jésus est né.
Pour les enfants, Jésus de Nazareth était toujours «le petit Jésus», l'enfantelet bouclé des images pieuses; et en vérité pour les parents aussi, c'était cela que son nom représentait le plus souvent. Non pas le Christ douloureux et profond du protestantisme, mais quelqu'un de plus familier et de moins grand: un nouveau-né dans les bras de sa mère, ou tout au plus un très petit enfant qu'on pouvait aimer sans grand effort d'esprit et même songer à son sacrifice futur.
—As-tu envie de te faire bercer?
—Oui.
Il prit la petite fille sur ses genoux et commença à se balancer d'avant en arrière.
—Et va-t-on chanter aussi?
—Oui.
—C'est correct; chante avec moi:
Dans son étable, Que Jésus est charmant! Qu'il est aimable Dans son abaissement...
Il avait commencé à demi-voix pour ne pas couvrir l'autre voix grêle; mais bientôt la ferveur l'emporta et il chanta de toute sa force, les yeux au loin. Télesphore vint s'asseoir près de lui et le regarda avec adoration. Pour ces enfants élevés dans une maison solitaire, sans autres compagnons que leurs parents, Samuel Chapdelaine incarnait toute la sagesse et toute la puissance du monde, et comme il était avec eux doux et patient, toujours prêt à les prendre su ses genoux et à chanter pour eux les cantiques ou les innombrables chansons naïves d'autrefois qu'il leur apprenait l'une après l'autre, ils l'aimaient d'une affection singulière.
...Tous les palais des rois N'ont rien de comparable Aux beautés que je vois Dans cette étable.
—Encore? C'est correct.
Cette fois la mère Chapdelaine et Tit'Bé chantèrent aussi. Maria ne put s'empêcher d'interrompre quelques instants ses prières pour regarder et écouter; mais les paroles du cantique redoublèrent son zèle et elle reprit bientôt sa tâche avec une foi plu ardente.
«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»
—Et maintenant? Une autre chanson: laquelle?
Sans attendre une réponse il entonna:
Trois gros navires sont arrivés, Chargés d'avoine, chargés de blé. Nous irons sur l'eau nous y prom-promener, Nous irons jouer dans l'île...
—Non, pas celle-là... Claire fontaine? Ah! c'est beau ça! Nous allons tous chanter ensemble.
Il jeta un regard vers Maria; mais voyant le chapelet qui glissait sans fin entre ses doigts il s'abstint de le l'interrompre.
À la claire fontaine M'en allant promener, J'ai trouvé l'eau si belle Que je m'y suis baigné... Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai...
L'air et les paroles également touchantes; le refrain plein d'une tristesse naïve, il n'y a pas que des cœurs simples que cette chanson-là ait attendris.
...Sur la plus haute branche, Le rossignol chantait. Chante, rossignol, chante, Toi qui as le cœur gai... Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai...
Les grains du chapelet ne glissaient plus entre les doigts allongés. Maria ne chanta pas avec les autres; mais elle écouta, et la complainte de mélancolique amour parut émouvante et douce à son cœur un peu lassé de prières.
...Tu as le cœur à rire, Moi je l'ai à pleurer. J'ai perdu ma maîtresse Pour lui avoir mal parlé... Pour un bouquet de roses Que je lui refusai. Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai...
Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolescent, le son remuant des voix familières se fondaient dans son cœur en une seule émotion. En vérité, le monde était tout plein d'amour ce soir-là, d'amour profane et d'amour sacré, également simples et forts, envisagés tous deux comme des choses naturelles et nécessaires; ils étaient tout mêlés l'un à l'autre, de sorte que les prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et que les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix grave et solennelle et l'air d'extase des invocations surhumaines.
...je voudrais que la rose Fût encore au rosier, Et que le rosier même À la mer fût jeté. Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai...
«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»
La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec une ferveur renouvelée, et de nouveau les Ave s'égrenèrent.
La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut déshabillée et portée dans son lit; Télesphore la suivit; bientôt Tit'Bé à son tour s'étira, puis remplit le poêle de bouleau vert; le père Chapdelaine fit un dernier voyage à l'étable et rentra en courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt, sauf Maria.
—Tu n'oublieras pas d'éteindre la lampe?
—Non, son père.
Elle l'éteignit de suite, préférant l'ombre, et revint s'asseoir près de la fenêtre et récita ses derniers Ave. Quand elle eut terminé, un scrupule lui vint et une crainte de s'être peut-être trompée dans leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et s'arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.
Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette splendeur froide qui s'étend la nuit sur les pays de neige quand le ciel est clair et que la lune brille. Intérieur de la maison était obscur et il semblait que ce fussent la campagne et le bois qui s'illuminaient pour la venue de l'heure sacrée.
«Les mille Ave sont dits, songea Maria, mais je n'ai pas encore demandé de faveur... pas avec des mots.»
Il lui avait semblé que ce ne serait peut-être pas nécessaire; que la divinité comprendrait sans qu'il fût besoin d'un vœu formulé par les lèvres, surtout Marie... qui avait été femme sur cette terre. Mais au dernier moment son cœur simple conçut des craintes, et elle chercha à exprimer en paroles ce qu'elle voulait demander.
François Paradis... Assurément son souhait se rapportait à François Paradis. Vous J'aviez deviné. Marie pleine de grâce? Que pouvait-elle énoncer de ses désirs sans profanation? Qu'il n'ait pas de misère dans le bois... Qu'il tienne ses promesses et abandonne de sacrer et de boire... Qu'il revienne au printemps...
Qu'il revienne au printemps... Elle s'arrête là, parce qu'il lui semble que lorsqu'il sera revenu, ayant tenu ses promesses, le reste de leur bonheur qui vient sera quelque chose quels pourront accomplir presque seuls... presque seuls... À moins que ce ne soit sacrilège de penser ainsi...
Qu'il revienne au printemps. Songeant à ce retour, à lui, à son beau visage brûlé de soleil qui se penchera vers le sien, Maria oublie tout le reste, e regarde longtemps sans le voir le sol couvert de neige que la lumière de la lune rend pareil à une grande plaque de quelque substance miraculeuse, un peu de nacre et presque d'ivoire, et les clôtures noires, et la lisière roche des bois redoutables.
X
Le jour de l'An n'amena aucun visiteur. Vers le soir, la mère Chapdelaine, un peu déçue, cacha sa mélancolie sous la guise d'une gaieté exagérée.
—Quand même il ne viendrait personne, dit-elle, ce n'est pas une raison pour nous laisser pâtir. Nous allons faire de la tire.
Les enfants poussèrent des cris de joie et suivirent des yeux les préparatifs avec un intérêt passionné. Du sirop de sucre et de la cassonade furent mélangés et mis à cuire; quand la cuisson fut suffisamment avancée, Télesphore rapporta du dehors un grand plat d'étain rempli de belle neige blanche. Tout le monde se rassembla autour de la table, pendant que la mère Chapdelaine laissait tomber le sirop en ébullition goutte à goutte sur la neige, où il se figeait à mesure en éclaboussures sucrées, délicieusement froides.
Chacun fut servi à son tour, les grandes personnes imitant plaisamment l'avidité gourmande des petits; mais la distribution fut arrêtée bientôt, sagement, afin de réserver un bon accueil à la vraie tire, dont la confection ne faisait que commencer. Car il fallait parachever la cuisson, et, une fois la pâte prête, l'étirer longuement pendant qu'elle durcissait. Les fortes mains grasses de la mère Chapdelaine manièrent cinq minutes durant l'écheveau succulent qu'elles allongeaient et repliaient sans cesse; peu à peu leur mouvement se fit plus lent, puis une dernière fois la pâte fut étirée à la grosseur du doigt et coupée avec des ciseaux, à grand effort, car elle était déjà dure. La tire était faite.
Les enfants en mâchaient déjà les premiers morceaux quand des coups furent frappés à la porte.
—Eutrope Gagnon, fit le père. Je me disais aussi que ce serait bien rare s'il ne venait pas veiller avec nous ce soir.
C'était Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir à tout le monde, posa son casque sur la table... Maria le regardait, une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'An les garçons embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope, malgré sa timidité, allait se prévaloir de cet usage; elle restait immobile près de la table et attendait, sans ennui, mais pensant à cet autre baiser qu'elle aurait aimé recevoir.
Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit, les yeux à terre.
—C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le père Chapdelaine. Mais je pense bien que tu n'as vu personne non plus... J'étais bien certain que tu viendrais veiller.
—Comme de raison... Je n'aurais pas laissé passer le jour de l'An sans venir. Mais en plus de ça j'avais des nouvelles que je voulais vous répéter.
—Ah!
Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui, il continuait à baisser les yeux.
—À voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance.
—Ouais.
La mère Chapdelaine se leva à moitié avec un geste de crainte.
—Ça serait-il les garçons?
—Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'Bé sont bien, si le bon Dieu le veut. Les nouvelles que je parle ne viennent pas de ce bord-là; ça n'est pas un parent à vous, mais un garçon que vous connaissez.
Il hésita un instant et prononça le nom à voix basse.
—François Paradis...
Son regard se leva un instant sur Maria, pour se détourner aussitôt; mais elle ne remarqua même pas ce coup d'œil chargé d'honnête sympathie. Un grand silence s'était appesanti non seulement dans la maison, mais sur l'univers entier; toutes les créatures vivantes et toutes les choses restaient muettes et attendaient anxieusement cette nouvelle qui était d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait le seul homme au monde qui comptât vraiment.
—Voilà comment ça s'est passé... Vous avez peut-être eu connaissance qu'il était foreman dans un chantier en haut de La Tuque, sur la rivière Vermillon. Quand le milieu de décembre est venu, il a dit tout à coup au boss qu'il allait partir pour venir passer les fêtes au lac Saint-Jean, icitte... Le boss ne voulait pas, comme de raison; quand les hommes se mettent à prendre des congés de dix à quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le chantier de suite. Il ne voulait pas et il le lui a bien dit; mais vous connaissez François: c'était un garçon malaisé à commander, quand il avait une chose en tête. Il a répondu quel avait dans son cœur d'aller au grand lac pour les fêtes et qu'il irait. Alors le boss l'a laissé faire, par peur de le perdre, vu que c'était un homme capable hors de l'ordinaire, et accoutumé dans le bois...
Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans chercher ses mots, comme s'il avait tout préparé d'avance. Maria songea tout à coup, au milieu de son angoisse: «François a voulu venir icitte pour les fêtes... me voir», et une joie fugitive effleura son cœur comme une hirondelle rase l'eau.
—Le chantier n'était pas bien loin dans le bois, seulement à deux jours de voyage du Transcontinental, qui descend sur La Tuque: mais ça s'adonnait qu'il y avait eu un accident à la track qui n'était pas encore réparée, et les chars ne passaient pas. J'ai eu connaissance de tout ça par Johnny Niquette, de Saint-Henri, qui est arrivé de La Tuque il y a deux jours passés.
—Ouais?
—Quand François Paradis a su qu'il ne pourrait pas prendre les chars, il a fait une risée et dit comme ça que tant qu'à marcher il marcherait tout le chemin et qu'il allait gagner le grand lac en suivant les rivières, la rivière Croche d'abord, et puis la rivière Ouatchouan, qui tombe près de Roberval.
—C'est correct, dit le père Chapdelaine. Ça peut se faire. J'ai passé par là.
—Pas dans cette saison icitte, monsieur Chapdelaine, sûrement pas dans cette saison icitte. Tout le monde là-bas a dit à François que ça n'avait pas de bon sens de vouloir faire ce voyage-là en plein hiver, au temps des fêtes, avec le froid qu'il faisait, peut-être bien quatre pieds de neige dans le bois, et seul. Mais il n'a fait que rire d'eux et leur dire qu'il était accoutumé dans le bois, qu'un peu de misère ne lui faisait pas peur parce qu'il était décidé d'aller en haut du lac pour les fêtes, et que là où les Sauvages passaient lui passerait bien. Seulement—vous connaissez bien ça, monsieur Chapdelaine—quand les Sauvages font ce voyage-là, c'est plusieurs ensemble, et avec des chiens. François est parti seul, à raquettes, avec ses couvertes et des provisions sur une petite traîne...
Personne n'avait dit un mot pour le hâter ou l'interrompre; on l'écoutait comme on écoute quelqu'un qui conte une histoire, quand le dénouement approche, visible, mais inconnu, pareil à un homme qui vient en se cachant la figure.
—Vous vous rappelez bien le temps qu'il a fait la semaine avant la Noël: il est tombé de la neige en masse, et puis le norouâ a pris. Ça s'est adonné que pendant la tempête François Paradis était dans les grands brûlés, où la petite neige poudre terriblement et fait des falaises. Dans des places comme celles-là, même un homme capable n'a pas grande chance quand il fait ben fret et que la tempête dure. Et si vous vous rappelez le norouâ a soufflé trois jours de suite, dur à vous couper la face...
—Oui. Eh bien?
Le monologue qu'il avait préparé n'allait pas plus loin sans doute, ou bien il hésitait à prononcer les paroles nécessaires, car il ne répondit qu'après quelques instants de silence, à voix basse:
—Il s'est écarté...
Des gens qui ont passé toute leur vie à la lisière des bois canadiens savent ce que cela veut dire. Les garçons téméraires que la malchance atteint dans la forêt et qui se trouvent écartés—perdus—ne reviennent guère. Parfois une expédition trouve et rapporte leurs corps, au printemps, après la fonte des neiges... Le mot lui-même, au pays de Québec et surtout dans les régions lointaines du nord, a pris un sens sinistre et singulier, où se révèle le danger qu'il y a à perdre le sens de l'orientation, seulement un jour, dans ces bois sans limites.
—Il s'est écarté... La tempête l'a surpris dans les brûlés et il s'est arrêté un jour; on sait ça à cause que des Sauvages ont trouvé l'abri en branches de sapin qu'il s'était fait, et ils ont vu aussi ses pistes. Il est reparti parce qu'il n'avait guère de provisions et qu'il avait hâte d'arriver, je pense; mais le temps était encore méchant, la neige tombait, le norouâ soufflait dur, et probablement qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni marquer son chemin, car les Sauvages ont dit que ses pistes s'éloignaient de la rivière Croche, qu'il avait suivie, et s'en allaient dret vers le nord.
Personne ne parlait encore; ni les deux hommes qui écoutaient en hochant parfois la tête, comprenant tous les détails de la tragique aventure; ni la mère Chapdelaine, dont les mains s'étaient jointes sur ses genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria.
—Quand on a su ça, des hommes d'Ouatchouan sont partis, après que le temps s'était adouci un peu. Mais la neige avait couvert toutes les pistes et ils sont revenus en disant quels n'avaient rien vu, voilà trois jours passés. Il s'est écarté...
Tous se redressèrent, avec des soupirs: l'histoire était terminée et en vérité il ne restait plus rien à dire. Le sort de François Paradis était aussi lugubrement certain que s'il avait été enterré dans le cimetière de Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec la bénédiction des prêtres.
Un lourd silence pesa sur la maisonnée. Le père Chapdelaine se pencha en avant, les coudes sur ses genoux, cognant machinalement une de ses mains fermées contre l'autre, avec une moue grave.
—Ça montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du bon Dieu, fit-il. François était un des meilleurs hommes de par icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des étrangers l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans malchance. Et voilà qu'il s'est écarté. Nous ne sommes que de petits enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent qu'ils peuvent se passer de l'aide du bon Dieu quand ils sont dans leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois...
Il secoua la tête et répéta encore d'une voix grave:
—Nous ne sommes que de petits enfants.
—C'était un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort et vaillant, et sans malice.
—Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des raisons pour le faire mourir, lui plutôt qu'un autre... C'était un bon garçon, un travaillant, et je l'aimais bien... Mais ça vous montre...
—Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une sorte de généreux entêtement.
C'était un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et serviable avec ça. Tous ceux qui l'ont connu avaient de l'amitié pour lui. C'était un homme dépareillé.
Il leva les yeux sur Maria et répéta avec force:
—C'était un bon homme, un homme dépareillé.
—Quand nous étions à Mistassini, dit la mère Chapdelaine, voilà de ça sept ans, ça n'était encore qu'une jeunesse, mais fort et adroit pas mal, déjà aussi grand comme il est là... je veux dire comme il était... l'été dernier, quand il est venu icitte. C'était difficile de ne pas l'aimer.
Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce qu'ils disaient semblait s'adresser à Maria, comme si son secret d'amour avait été naïvement visible. Mais elle ne dit rien ni ne bougea, les yeux fixés sur la vitre de la petite fenêtre que le gel rendait pourtant opaque comme un mur.
Eutrope Gagnon s'en alla bientôt; les Chapdelaine, restés seuls, furent longtemps sans parler. Enfin le père dit d'une voix hésitante:
—François Paradis n'avait quasiment pas de famille: alors comme nous avions tous de l'amitié pour lui, on pourrait peut-être faire dire une messe ou deux... Eh, Laura?
—Sûrement. Trois grand-messes avec chant, et quand les garçons reviendront du bois, en bonne santé s'il plaît au bon Dieu, trois autres pour le repos de son âme, pauvre garçon! Et tous les dimanches nous dirons un chapelet pour lui.
—Il était comme tous les autres, reprit le père Chapdelaine, pas parfait, comme de raison, mais sans malice et propre dans sa vie. Le bon Dieu et la Sainte Vierge auront pitié de lui.
Encore le silence. Maria sentait bien que c'était pour elle qu'ils disaient cela, parce qu'ils avaient deviné son chagrin et cherchaient à l'adoucir; mais elle ne pouvait parler, ni pour louer le mort ni pour se plaindre. Une main s'était glissée dans sa gorge, l'étouffant dès que le dénouement du récit tragique était devenu clair pour elle, et maintenant cette main avait pénétré jusqu'en sa poitrine et lui serrait durement le cœur. Les élancements et la douleur déchirante viendraient plus tard peut-être; mais pour le moment ce n'était encore que cela: la poigne cruelle de cinq doigts fermés sur son cœur.
D'autres paroles furent prononcées, qu'elle n'entendit guère; puis ce fut le remue-ménage ordinaire du soir, les préparatifs du coucher, le père Chapdelaine sortant pour aller faire une dernière visite à l'étable et rentrant dans la maison très vite, la peau rougie par le froid, fermant en hâte derrière lui la porte où une colonne de buée froide s'engouffrait.
—Viens, Maria.
Sa mère l'appelait très doucement, en lui posant une main sur l'épaule. Elle se leva et alla s'agenouiller avec les autres pour la prière. Pendant dix minutes, les voix se répondirent, étouffées et monotones, murmurant les paroles sacrées. Quand ils furent arrivés à la fin du chapelet, la mère Chapdelaine murmura:
—Encore cinq Pater et cinq Ave pour le repos de ceux qui ont eu de la malchance dans les bois...
Et les voix s'élevèrent à nouveau, un peu plus étouffées encore qu'auparavant, avec parfois un frémissement qui ressemblait à un sanglot.
Lorsqu'elles se turent et que tous se relevèrent après le dernier signe de croix, Maria se détourna de suite et retourna près de la fenêtre. Le gel avait fait des vitres autant de plaques de verre dépoli, opaques, qui abolissaient le monde du dehors; mais Maria ne les vit même pas, parce que les larmes avaient commencé à monter en elle et l'aveuglaient. Elle resta là quelques instants, immobile, les bras pendants, dans une attitude d'abandon pathétique; puis son chagrin tout à coup se fit plus poignant et l'étourdit; machinalement elle ouvrit la porte et sortit sur les marches du perron de bois.
Vu du seuil, le monde figé dans son sommeil blanc semblait plein d'une grande sérénité; mais dès que Maria fut hors de l'abri des murs, le froid descendit sur elle comme un couperet, et la lisière lointaine du bois se rapprocha soudain, sombre façade derrière laquelle cent secrets tragiques, enfouis, appelaient et se lamentaient comme des voix.
Elle se recula avec un gémissement, referma la porte et s'assit près du poêle, frissonnante. La stupeur première du choc commençait à se dissiper; son chagrin s'aiguisa, et la main qui lui serrait le cœur se mit à inventer des pincements, des déchirures, vingt tortures rusées et cruelles.
Comme il a dû pâtir là-bas dans la neige! songe-t-elle, sentant encore sur son visage la morsure rapide de l'air glacé. Elle a bien entendu dire par des hommes que le même destin a effleurés que c'était une mort insensible et douce, au contraire, toute pareille à un assoupissement; mais elle n'arrive pas à le croire, et les souffrances que François a peut-être endurées, avant de s'abandonner sur le sol blanc, défilent dans sa pensée à elle comme une procession sinistre.
Point n'est besoin de voir le lieu; elle connaît assez bien l'aspect redoutable des grands bois en hiver, la neige amoncelée jusqu'aux premières branches des sapins, les buissons d'aunes, enterrés presque en entier, les bouleaux et les trembles dépouillés comme des squelettes et tremblant sous le vent glacé, le ciel pâle se révélant à travers le fouillis des aiguilles vert sombre. François Paradis s'en est allé à travers les troncs serrés, les membres raides de froid, la peau râpée par le norouâ impitoyable, déjà mordu par la faim, trébuchant de fatigue; ses pieds las n'ont plus la force de se lever assez haut et souvent ses raquettes accrochent la neige et le font tomber sur les genoux.
Sans doute dès que la tempête a cessé il a reconnu son erreur, vu quel marchait vers le Nord désert, et de suite il a repris le bon chemin, en garçon d'expérience qui a toujours eu le bois pour patrie. Mais ses provisions sont presque épuisées, le froid cruel le torture encore; il baisse la tête, serre les dents et se bat avec l'hiver meurtrier, faisant appel aux ressources de sa force et de son grand courage. Il songe à la route à suivre et à la distance, calcule ses chances de survivre, et par éclairs pense aussi à la maison bien close et chaude où tous seront contents de le revoir; à Maria qui saura ce qu'il a risqué pour elle et lèvera enfin sur lui ses yeux honnêtes pleins d'amour.
Peut-être est-il tombé pour la dernière fois tout près du salut, à quelques arpents seulement d'une maison ou d'un chantier. C'est souvent ainsi que cela arrive. Le froid assassin et ses acolytes se sont jetés sur lui comme sur une proie; ils ont raidi le beau visage franc, fermé ses yeux hardis sans pitié ni douceur; fait un bloc glacé de son corps vivant... Maria n'a plus de larmes; mais elle frissonne et tremble ainsi qu'il a dû trembler et frissonner, lui, avant que l'inconscience miséricordieuse vienne; et elle se serre contre le poêle avec une grimace d'horreur et de compassion comme s'il était en son pouvoir de le réchauffer aussi et de défendre sa chère vie contre les meurtriers.
Ô Jésus-Christ, qui tendais les bras aux malheureux, pourquoi ne l'as-tu pas relevé de la neige avec tes mains pâles? Pourquoi, Sainte Vierge, ne l'avez-vous pas soutenu d'un geste miraculeux quand il a trébuché pour la dernière fois? Dans toutes les légions du ciel pourquoi ne s'est-il pas trouvé un ange pour lui montrer le chemin?
Mais c'est la douleur qui parle ainsi avec des cris de reproche, et le cœur simple de Maria craint d'avoir été impie en l'écoutant. Bientôt une autre crainte lui vient: peut-être François Paradis n'a-t-il pas su tenir assez exactement les promesses qu'il lui avait faites. Dans les chantiers, au milieu d'hommes rudes, il a peut-être eu des moments de faiblesse, blasphémé, profané les noms saints, et il s'en est allé vers la mort en état de péché, accablé de courroux divin.
Ses parents ont dit tout à l'heure qu'ils allaient faire dire des messes. Comme ils ont été bons! Ayant deviné son secret, comme ils ont su se taire! Mais elle aussi peut aider de ses prières la pauvre âme en peine. Son chapelet est resté sur la table: elle le reprend, et tout naturellement ce sont les phrases de l'Ave qui montent à ses lèvres: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»
Aviez-vous douté d'elle, mère du Galiléen? Parce qu'elle vous avait huit jours auparavant suppliée par mille fois et que vous n'aviez répondu à sa prière qu'en vous figeant dans une immobilité vraiment divine pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de votre bonté? C'eût été mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour un homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une âme, avec les mêmes mots, la même humilité, la même foi sans limites.
«Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.»
Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que la chaleur du feu la pénètre elle continue à frissonner en pensant au pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu'elle lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans son lit de neige...
XI
Un soir de février le père Chapdelaine dit:
—Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe, dimanche, pour la messe.
—C'est correct, son père.
Mais elle avait répondu cela d'un ton lassé, presque indifférent, et ses parents échangèrent un regard furtif par-dessus sa tête.
Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent marqués tragiquement toute la vie. Ils sont trop près de la nature et perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui comptent. C'est pour cela peut-être qu'ils évitent le plus souvent les grands mots pathétiques, quels disent volontiers «amitié» pour «amour», «ennui» pour «douleur», afin de conserver aux peines et aux joies du cœur leur taille relative dans l'existence à côté de ces autres soucis d'une plus sincère importance qui concernent le travail journalier, la moisson, l'aisance future.
Maria n'avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le monde dût être pour elle un douloureux désert, parce que François Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement elle était malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait pas aller plus avant.
Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent de bonne heure à se préparer pour le voyage de deux heures qui devait les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l'église. Avant sept heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà de sa grande pelisse d'hiver, serrait avec soin dans son porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donnée sa mère. Quelques minutes plus tard les grelots de l'attelage commencèrent à tinter et le reste de la famille se groupa derrière la petite fenêtre carrée pour regarder s'éloigner les voyageurs.
Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonçant jusqu'aux jarrets dans la neige, car les Chapdelaine étaient seuls à passer sur ce chemin, quels avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui n'était pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur.
Mais quand ils eurent rejoint la route battue, Charles-Eugène trotta allègrement.
Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit maisons dispersées, puis rentrèrent dans le bois. À la longue quelques champs apparurent; des maisons s'espacèrent au bord du chemin; la lisière sombre s'éloigna peu à peu et bientôt le traîneau fut en plein village, précédé et suivi d'autres traîneaux qui s'en allaient aussi vers l'église.
Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue trois fois entendre la messe à Saint-Henri-de-Taillon, que les gens du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des premiers colons. C'était pour elle, en même temps qu'un exercice de piété, presque la seule distraction possible, et son père s'était efforcé de la lui donner fréquemment, pensant que le spectacle rare du culte et la rencontre des quelques connaissances quils avaient au village aideraient à secouer la tristesse.
Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de visiter les maisons amies ils allèrent au presbytère. Celui-ci était déjà rempli de paroissiens venus de fermes éloignées, car le prêtre n'est pas seulement le directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur conseiller en toutes matières, l'arbitre de leurs querelles, et en vérité la seule personne différente d'eux-mêmes à laquelle ils puissent avoir recours dans le doute.
Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en quelques mots rapides, au milieu de la conversation générale à laquelle lui-même prenait part jovialement; d'autres plus longuement, dans le secret de la pièce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut venu il regarda l'horloge.
—On va dîner d'abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de l'appétit sur le chemin, et moi, de dire la messe, ça me donne faim sans bon sens.
Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa plaisanterie, et précéda ses hôtes dans la salle à manger. Un autre prêtre était là, venu d'une paroisse voisine et deux ou trois paysans; le repas ne fut qu'une longue discussion agricole coupée d'histoires comiques et de commérages sans malice; de temps en temps un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion pieuse que les prêtres accueillaient avec des hochements de tête brefs et des «Oui! oui!» un peu distraits.
Enfin le dîner prit fin; quelques-uns des invités partirent sitôt les pipes allumées. Le curé surprit un regard du père Chapdelaine et sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe à Maria.
—Viens un peu par icitte, toué, fit-il.
Il la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à la fois de salle de réception et de bureau.
Il y avait un petit harmonium contre le mur; de l'autre côté, une table qui portait des revues agricoles, un Code, quelques livres reliés en cuir noir; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure représentant la Sainte Famille, une planche en couleurs où voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d'un fabricant de Québec, et plusieurs affiches officielles contenant des recommandations sur les incendies de forêts ou les épidémies de bétail.
—Alors il paraît que tu te tourmentes sans bon sens, de même? dit-il assez doucement en se retournant vers Maria.
Elle le regarda avec humilité, peu éloignée de croire qu'en son pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné son chagrin sans que nul ne l'en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et penchait vers elle sa figure maigre de paysan; car sous sa soutane il avait tout d'un homme de la terre: le masque jaune et décharné, les yeux méfiants, les larges épaules osseuses. Même ses mains, dispensatrices de pardons miraculeux, étaient des mains de laboureur, aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne voyait en lui que le prêtre, le curé de la paroisse, clairement envoyé par Dieu pour lui expliquer la vie et lui montrer le chemin.
—Assis-toué là! fit-il en montrant une chaise.
Elle s'assit un peu comme une écolière qu'on réprimande, un peu comme une femme qui consulte le magicien dans son antre, et attendit avec un mélange de confiance et d'effroi que les charmes surnaturels opérassent.
Une heure plus tard, le traîneau filait sur la neige dure. Le père Chapdelaine commençait à s'assoupir et les guides glissaient peu à peu de ses mains ouvertes.
Une fois encore il se secoua, releva la tête et reprit à pleine voix le cantique qu'il avait entonné en quittant le village:
...Adorons-le dans le ciel, Adorons-le sur l'autel...
Puis il se tut, son menton s'abaissa peu à peu sur sa poitrine, et il n'y eut plus sur le chemin d'autre bruit que le tintement des grelots de l'attelage.
Maria songeait aux paroles du prêtre.
—S'il y avait de l'amitié entre vous, c'est bien naturel que tu aies du chagrin. Mais vous n'étiez pas fiancés, puisque tu n'en avais rien dit à tes parents ni lui non plus; alors de te désoler de même et de te laisser pâtir à cause d'un garçon qui ne t'était rien, après tout, ça n'est pas bien, ça n'est pas convenable...
Et encore:
—Faire dire des messes et prier pour lui, ça c'est correct, tu ne peux pas faire mieux. Trois grand-messes avec chant et trois autres quand les garçons reviendront du bois, comme ton père l'a dit, comme de raison ça lui fera du bien et tu peux penser qu'il aimera mieux ça que des lamentations, lui, puisque ça diminuera d'autant son temps de purgatoire. Mais te chagriner sans raison et faire une face à décourager toute la maison, ça n'a pas de bon sens, et le bon Dieu n'aime pas ça.
En disant cela il n'avait pas l'air d'un consolateur ou d'un conseiller discutant les raisons impondérables du cœur, mais plutôt d'un homme de loi ou d'un pharmacien énonçant prosaïquement des formules absolues, certaines.
—Une fille comme toi, plaisante à voir, de bonne santé et avec ça vaillante et ménagère, c'est fait pour encourager ses vieux parents, d'abord, et puis après se marier et fonder une famille chrétienne. Tu n'as pas dessein d'entrer en religion? Non. Alors tu vas abandonner de te tourmenter de même, parce que c'est un tourment profane et peu convenable, vu que ce garçon ne t'était rien. Et le bon Dieu sait ce qui est bon pour nous; il ne faut pas se révolter ni se plaindre...
Dans tout cela, une phrase avait trouvé Maria quelque peu incrédule: l'assurance du prêtre que François Paradis, là où il se trouvait, se souciait uniquement des messes dites pour le repos de son âme, et non du regret tendre et poignant qu'il avait laissé derrière lui. Cela, elle ne pouvait arriver à le croire. Incapable de le concevoir réellement dans la mort autre qu'il avait été dans la vie, elle songeait au contraire qu'il devait être heureux et reconnaissant de ce grand regret qui prolongeait un peu, par-delà la mort, l'amour devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l'avait dit...
Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige; des écureuils, effrayés par le passage rapide du traîneau et le bruit des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des épinettes et grimpaient en s'agriffant à l'écorce. Un froid vif descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent brûlait la peau, car c'était février, ce qui, au pays de Québec, veut dire deux pleins mois d'hiver encore.
Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci, ramenant les deux voyageurs vers leur maison solitaire, Maria, se rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son cœur tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela était en son pouvoir et avec autant de simplicité qu'elle en eût mis à repousser la tentation d'une soirée de danse, d'une fête impie ou de quelque autre action apparemment malhonnête et défendue.
Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait été qu'un lent évanouissement de la lumière; car depuis le matin le ciel était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur le sol livide; les sapins et les cyprès n'avaient pas l'air d'arbres vivants, et les bouleaux dénudés semblaient douter du printemps. Maria sortit du traîneau en frissonnant et n accorda qu'une attention distraite aux Happements de Chien, à ses gambades, aux cris des enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui paraissait curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus d'amour et on lui défendait le regret. Elle entra dans la maison très vite sans regarder autour d'elle, éprouvant un sentiment nouveau fait d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne déserte, le bois sombre, le froid, la neige, toutes ces choses parmi lesquelles elle avait toujours vécu et qui l'avaient blessée.
XII
Comme mars venait, Tit'Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle qu'il y aurait le soir, chez Éphrem Surprenant, une grande veillée à laquelle ils étaient tous priés.
Il fallait que quelqu'un restât pour garder la maison, et comme la mère Chapdelaine émit le désir de faire le voyage pour se distraire un peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit'Bé qui resta. Honfleur, le village le plus proche de leur maison, était à huit milles de distance; mais quétaient huit milles à faire en traîneau sur la neige à travers les bois comparés au plaisir d'entendre des chansons et des histoires, et de causer avec d'autres gens venus de loin.
Il y avait nombreuse compagnie chez Éphrem Surprenant: plusieurs habitants du village d'abord, puis les trois Français qui avaient acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande surprise des Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des États-Unis pour quelque affaire se rapportant à cette vente et à la succession de son père. Il accueillit Maria avec un empressement marqué et s'assit auprès d'elle.
Les hommes allumèrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'état des chemins, des nouvelles du comté; mais la conversation languissait et chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement vers Lorenzo et les trois Français comme si de leur présence simultanée dussent naturellement jaillir des récits merveilleux, des descriptions de contrées lointaines aux mœurs étranges. Les Français, arrivés dans le pays depuis quelques mois seulement, devaient ressentir une curiosité du même ordre, car ils écoutaient et ne parlaient guère.
Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se crut autorisé à leur faire subir un interrogatoire, selon la candide coutume canadienne.
—Alors, vous voilà rendus icitte pour travailler la terre. Comment aimez-vous le Canada?
—C'est un beau pays, neuf, vaste... Il y a bien des mouches en été et les hivers sont pénibles; mais je suppose que l'on s'y habitue à la longue.
C'était le père qui répondait, et ses deux fils hochaient la tête, les yeux à terre. Leur aspect eût suffi à les différencier des autres habitants du village; mais dès qu'ils parlaient le fossé semblait s'élargir encore et les paroles qui sortaient de leur bouche sonnaient comme des mots d'une langue étrangère. Ils n'avaient pas la lenteur de diction canadienne, ni cet accent indéfinissable qui n'est pas l'accent d'une quelconque province française, mais seulement un accent paysan, en quoi les parlers différents des émigrants d'autrefois se sont confondus. Ils employaient des expressions et des tournures de phrases que l'on n'entend point au pays de Québec, même dans les villes, et qui aux hommes simples assemblés là paraissaient recherchées et pleines de raffinement.
—Dans votre pays avant de venir icitte, étiez-vous cultivateur aussi?
—Non.
—Quel métier donc que vous faisiez?
Le Français hésita un instant avant de répondre, se rendant compte peut-être que ce qu'il allait dire serait étrange et difficile à comprendre.
—Moi, j'étais accordeur, dit-il enfin, accordeur de pianos; et mes deux fils que voilà étaient employés, Edmond dans un bureau et Pierre dans un magasin.
Employés—commis—cela c'était clair pour tout le monde; mais la profession du père restait un peu obscure dans les esprits de ceux qui l'écoutaient.
Éphrem Surprenant répéta: «Accordeur de pianos; c'était ça, c'était bien ça!» Et il regarda son voisin Conrad Néron d'un air supérieur, et de défi, qui semblait dire: «Tu ne voulais pas me croire ou bien tu ne sais pas ce que c'est; mais tu vois...»
—Accordeur de pianos, répéta à son tour Samuel Chapdelaine, pénétrant lentement le sens des mots. Et c'est-il un bon métier, ça? Gagniez-vous de bonnes gages? Pas trop bonnes, eh!... Mais de même vous êtes ben instruits, vous et vos garçons; vous savez lire et écrire, et le calcul, eh? Et moi qui ne sais seulement pas lire.
—Ni moi! ajouta promptement Éphrem Surprenant.
Conrad Néron et Égide Racicot firent chorus:
—Ni moi!
—Ni moi!
Et tous se mirent à rire.
Le Français eut un geste vague d'indulgence, impliquant quels pouvaient fort bien s'en passer et qu'à lui cela ne servirait guère, maintenant.
—Alors vous n'étiez pas capables de vivre comme il faut avec vos métiers, là-bas. Oui... À cause, donc, que vous êtes venus par icitte?
Il demandait cela sans intention d'offense, en toute simplicité, s'étonnant qu'ils eussent abandonné pour le dur travail de la terre des besognes qui lui semblaient si plaisantes et si faciles.
Pourquoi ils étaient venus? Quelques mois plus tôt ils auraient pu l'expliquer d'abondance, avec des phrases jaillies du cœur: la lassitude du trottoir et du pavé, de l'air pauvre des villes; la révolte contre la perspective sans fin d'une existence asservie; la parole émouvante, entendue par hasard, d'un conférencier prêchant sans risque l'évangile de l'énergie et de l'initiative, de la vie saine et libre du sol fécondé. Ils auraient su dire tout cela avec chaleur quelques mois plus tôt...
Maintenant ils ne pouvaient guère qu'esquisser une moue évasive et chercher laquelle de leurs illusions leur restait encore.
—On n'est pas toujours heureux dans les villes, dit le père. Tout est cher, on vit enfermé...
Cela leur avait paru si merveilleux, dans leur étroit logement parisien, cette idée qu'au Canada ils passeraient presque toutes leurs journées dehors, dans l'air pur d'un pays neuf, près des grandes forêts. Ils n'avaient pas prévu les mouches noires, ni compris tout à fait ce que serait le froid de l'hiver, ni soupçonné les mille duretés d'une terre impitoyable.
—Est-ce que vous vous figuriez ça comme c'est, demanda encore Samuel Chapdelaine, le pays icitte, la vie?
—Pas tout à fait, répondit le Français à voix basse. Non, pas tout à fait...
Quelque chose passa sur son visage, qui fit dire à Éphrem Surprenant:
—Ah! c'est dur, icitte; c'est dur!
Ils firent «oui» de la tête tous les trois et baissèrent les yeux: trois hommes aux épaules maigres, encore pâles malgré leurs six mois passés sur la terre, qu'une chimère avait arrachés à leurs comptoirs, à leurs bureaux, à leurs tabourets de piano, à la seule vraie vie pour laquelle ils fussent faits. Car il n'y a pas que les paysans qui puissent être des déracinés. Ils avaient commencé à comprendre leur erreur. Ils étaient trop différents pour imiter les Canadiens qui les entouraient, dont ils n'avaient ni la force, ni la santé endurcie, ni la rudesse nécessaire, ni l'aptitude à toutes les besognes: agriculteurs, bûcherons, charpentiers, selon la saison et selon l'heure.
Le père hochait la tête, songeur; un des fils, les coudes sur les genoux, contemplait avec une sorte d'étonnement les callosités que le dur travail des champs avait plaquées aux paumes de ses mains frêles. Tous trois avaient l'air de tourner et de retourner dans leurs esprits le bilan mélancolique d'une faillite. Autour d'eux l'on pensait: «Lorenzo leur a vendu son bien plus qu'il ne valait; ils n'ont plus guère d'argent et les voilà mal pris; car ces gens-là ne sont pas faits pour vivre sur la terre.»
La mère Chapdelaine voulut les encourager, un peu par pitié, un peu ont l'honneur de la culture.
—Ça force un peu au commencement quand on n'est pas accoutumé, dit-elle, mais vous verrez que quand votre terre sera pas mal avancée vous ferez une belle vie.
—C'est drôle, remarqua Conrad Néron, comme chacun a du mal à se contenter. En voilà trois qui ont quitté leurs places et qui sont venus de ben loin pour s'établir icitte et cultiver, et moi je suis toujours à me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que d'être tranquillement assis dans un office toute la journée, la plume à l'oreille, à l'abri du froid et du gros soleil.
—Chacun a son idée, décréta Lorenzo Surprenant, impartial.
—Et ton idée à toi, ça n'était point de rester à Honfleur à suer sur les chousses, fit Racicot avec un gros rire.
—C'est vrai, et je ne m'en cache pas: ça ne m'aurait pas adonné. Ces hommes icitte ont acheté ma terre. C'est une bonne terre, personne ne peut rien dire à l'encontre; ils avaient dessein d'en acheter une et je leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien où je suis et je n'aurais pas voulu revenir.
La mère Chapdelaine secoua la tête.
—Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la santé et point de dettes, dit-elle. On est libre; on n'a point de boss; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour soi... Ah! c'est beau!
—Je les entends tous dire ça, répliqua Lorenzo. On est libre; on est son maître. Et vous avez l'air de prendre en pitié ceux qui travaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un boss à qui il faut obéir. Libre... sur la terre... allons donc!
Il s'animait à mesure et parlait d'un air de défi.
—Il n'y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu'un habitant... Quand vous parlez d'hommes qui ont bien réussi, qui sont bien gréés de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont plus de chance que les autres, vous dites: «Ah! ils font une belle vie; ils sont à l'aise; ils ont de beaux animaux.»
«Ça n'est pas ça qu'il faudrait dire. La vérité, cest que ce sont leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de boss dans le monde qui soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils vous causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval apeuré de rien qui s'écarte ou qui envoie les pieds; c'est une vache pourtant douce, tourmentée par les mouches, qui se met à marcher pendant qu'on la tire et qui vous écrase deux orteils. Et même quand ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve toujours pour gâter votre vie et vous donner du tourment...
«Je sais ce que c'est: j'ai été élevé sur une terre; et vous, vous êtes quasiment tous habitants et vous le savez aussi. On a travaillé fort tout l'avant-midi; on rentre à la maison pour dîner et prendre un peu de repos. Et puis avant qu'on soit assis à table, voilà un enfant qui crie: "Les vaches ont sauté la clôture"; ou bien: "Les moutons sont dans le grain." Et tout le monde se lève et part à courir, en pensant à l'avoine ou à l'orge qu'on a eu tant de mal à faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent. Les hommes galopent, brandissent des bâtons, s'essoufflent; les femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on a réussi à remettre les vaches ou les moutons au clos et à relever les clôtures de pieux, et qu'on rentre, bien resté, on trouve la soupe aux pois refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grugé par les chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en hâte, avec la peur du nouveau tour que les pauvres brutes sont peut-être à préparer encore.
«Vous êtes les serviteurs de vos animaux: voilà ce que vous êtes. Vous les soignez, vous les nettoyez; vous ramassez leur fumier comme les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est vous qui les faites vivre à force de travail, parce que la terre est avare et l'été trop court. C'est comme cela et il n'y a pas moyen que cela change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux on ne peut pas vivre sur la terre. Mais quand bien même on pourrait... Quand bien même on pourrait... Vous auriez d'autres maîtres: l'été qui commence trop tard et qui finit trop tôt, l'hiver qui mange sept mois de l'année sans profit, la sécheresse et la pluie qui viennent toujours mal à point...
«Dans les villes on se moque de ces choses-là; mais ici vous n'avez pas de défense contre elles et elles vous font du mal; sans compter le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout, sans plaisirs. C'est de la misère, de la misère, de la misère du commencement à la fin. On dit souvent qu'il n'y a pour réussir sur la terre que ceux qui sont nés et qui ont été élevés sur la terre; comme de raison... les autres, ceux qui ont habité les villes, pas de danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de même!»
Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de carrefour. Ceux qui l'écoutaient, étant d'une race sensible à la parole, se sentaient entraînés par ses critiques et ses plaintes, et la dureté réelle de leur vie leur apparaissait d'une façon nouvelle et saisissante qui les surprenait eux-mêmes.
La mère Chapdelaine pourtant secouait la tête.
—Ne dites pas ça; il n'y a pas de plus belle vie que celle d'un habitant qui a une bonne terre.
—Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous êtes trop loin vers le nord; l'été est trop court; le grain n'a pas eu le temps de pousser que déjà les froids arrivent. Quand je remonte par icitte à chaque voyage, venant des États, et que je vois les petites maisons de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui ont l'air d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de tous côtés... Batêche, je me sens tout découragé pour vous autres, moi qui n'y habite plus, et j'en suis à me demander comment ça se fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voilà longtemps pour s'en aller dans les places moins dures, où on trouve tout ce qu'il faut pour faire une belle vie, et où on peut sortir l'hiver et aller se promener sans avoir peur de mourir...
Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout à coup et songea aux secrets sinistres que cache la forêt verte et blanche. C'est vrai ce que disait là Lorenzo Surprenant; c'était un pays sans pitié et sans douceur. Toute l'inimitié menaçante du dehors, le froid, la neige profonde, la solitude semblèrent entrer soudain dans la maison et s'asseoir autour du poêle comme un essaim de mauvaises fées, avec des ricanements prophétiques de malchance ou des silences plus terribles encore.
«Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés dans le bois, ma sœur? Leurs âmes ont pu nous échapper; mais leurs corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra jamais...»
Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble à un rire lugubre, et il semble à Maria que tous ceux qui sont réunis là entre les murs de planches courbent l'échine et parlent bas comme des gens dont la vie est menacée et qui craignent.
Sur tout le reste de la veillée un peu de tristesse pesa, tout au moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des histoires d'ours pris au piège, qui se démenaient et grondaient si férocement à la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le courage, et puis qui s'abandonnaient tout à coup quand ils voyaient les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqués sur eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la tête entre leurs pattes et se lamentaient avec des cris et des gémissements presque humains, déchirants et pitoyables.
Après les histoires de chasse vinrent les histoires de revenants et d'apparitions; des récits de visions terrifiantes ou d'avertissements prodigieux reçus par des hommes qui avaient blasphémé ou mal parlé des prêtres. Et après cela, comme personne ne consentait à chanter, l'on joua aux cartes; la conversation descendit à des sujets moins émouvants, et le seul souvenir que Maria emporta avec elle de ce qui fut dit alors quand le traîneau la ramena avec ses parents vers leur maison, à travers les bois enténébrés, fut celui de Lorenzo Surprenant parlant des États-Unis et de la vie magnifique des grandes cités, de la vie plaisante, sûre, et des belles rues droites, inondées de lumière le soir, pareilles à de merveilleux spectacles sans fin.
Avant le départ Lorenzo lui avait dit à demi-voix, presque en confidence:
—C'est demain dimanche... J'irai vous voir après midi.
Quelques courtes heures de nuit, un matin de soleil sur la neige, et voici qu'il était de nouveau près d'elle, reprenant ses récits merveilleux comme un plaidoyer interrompu.
Car c'était pour elle surtout qu'il avait parlé la veille au soir; elle le comprit clairement. Le grand mépris qu'il avait témoigné pour la vie des campagnes; ses descriptions de l'existence glorieuse des villes, ce n'avait été que la préface d'une tentation dont il lui mettait maintenant sous les yeux les vingt aspects comme on feuillette un livre d'images.
—Oh! Maria, vous ne pouvez pas vous imaginer. Les magasins de Roberval, la grand-messe, une veillée dramatique dans un couvent; voilà tout ce que vous avez vu de plus beau encore. Eh bien, toutes ces choses-là, les gens qui ont habité les villes ne feraient qu'en rire. Vous ne pouvez pas vous imaginer... Rien qu'à vous promener sur les trottoirs des grandes rues, un soir, quand la journée de travail est finie—pas des petits trottoirs de planches comme à Roberval, mais de beaux trottoirs d'asphalte plats comme une table et larges comme une salle—rien qu'à vous promener de même, avec les lumières, les chars électriques qui passent tout le temps, les magasins, le monde, vous verriez de quoi vous étonner pour des semaines. Et tous les plaisirs qu'on peut avoir; le théâtre, les cirques, les gazettes avec des images, et dans toutes les rues des places où l'on peut entrer pour un nickel, cinq cents, et rester deux heures à pleurer et à rire. Oh! Maria! Penser que vous ne savez même pas ce que c'est que les vues animées!
Il se tut quelques instants, repassant dans sa mémoire le spectacle prodigieux des cinématographes et se demandant s'il pourrait l'expliquer et en raconter les péripéties ordinaires: l'histoire touchante des petites filles abandonnées ou perdues dont la vie est condensée sur l'écran en douze minutes de misère atroce et trois minutes de réparation et d'apothéose dans un salon d'un luxe exagéré. Les galopades effrénées de cowboys à la poursuite des Indiens ravisseurs; l'épouvantable fusillade; la délivrance ultime des captifs, à la dernière seconde, par les soldats qui arrivent en trombe, brandissant magnifiquement la bannière étoilée.
Après une minute d'hésitation, il secoua la tête, reconnaissant son impuissance à peindre toutes ces choses avec des mots.
Ils marchaient ensemble sur la neige, les raquettes aux pieds, dans les brûlés qui couvrent la berge haute de la rivière Péribonka au-dessus de la chute. Lorenzo Surprenant n'avait eu recours à aucun prétexte pour obtenir que Maria sortît avec lui; il le lui avait demandé simplement, devant tous, et maintenant il lui parlait d'amour avec la même simplicité directe et pratique.
—Le premier jour que je vous ai vue, Maria, le premier jour... c'est vrai! Voilà longtemps que je n'étais revenu au pays, et j'étais à me dire que c'était une misérable place pour vivre, que les hommes étaient une gang de simples qui n'avaient rien vu et que les filles n'étaient sûrement pas aussi fines ni aussi smart que celles des États... Et puis rien qu'à vous regarder, je me suis dit tout d'un coup que c'était moi qui n'étais qu'un simple, parce que ni à Lowell ni à Boston je n'avais vu de fille comme vous. Après que j'étais retourné là-bas, dix fois par jour je pensais que peut-être bien quelque malavenant d'habitant allait venir vous chercher et vous prendre, et chaque fois ça me faisait froid dans le dos. C'est pour vous que je suis revenu, Maria, revenu de tout près de Boston jusqu'icitte: trois jours de voyage! Les affaires que j'avais, j'aurais pu les faire par lettre; c'est pour vous que je suis revenu, pour vous dire ce que j'avais à dire et savoir ce que vous me répondriez.