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Marchand de Poison

III

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III

Le lendemain matin, le docteur Augagne éveilla Christian en entrant dans sa chambre. Le soleil dorait les feuillages des pommiers, et les vaches paissaient lourdement l'herbe drue. La fenêtre ouverte laissa entrer un air tiède, et le parfum des luzernes en fleurs. Depuis bien des nuits, le fils de Vernier n'avait si longtemps ni si bien dormi. Il avait le teint clair et la figure reposée:

—Ça vous réussit d'avoir la jambe cassée! dit le docteur à son malade. Il y a beau jour que je ne vous ai vu une mine pareille. Si votre père vous voyait, il serait agréablement surpris....

—Quelle heure est-il?

—Il est dix heures. Les chevaux de M. Vernier marchent bien. Je suis parti de Trouville à huit heures et demie.... Et me voilà.... Voyons cette jambe.... Eh bien! mais cela ne va pas mal, l'enflure a disparu, nous allons pouvoir vous poser un appareil....

—Avec lequel je marcherai?

—N'allons pas si vite! Vous n'avez rien à faire, n'est-ce pas? J'ai ouï dire que vous aviez quelques loisirs.... Employez-les à vous soigner.... Quand vous serez remis en état, vous vous recasserez la jambe si vous voulez.... Mais, avant tout, il faut que je vous la raccommode.

—Je ne vais pas m'éterniser ici.... Je dois gêner incroyablement mes hôtes....

—Ils n'en ont pas l'air....

—Ce sont d'excellentes gens.... Mais j'ai un chez moi.... Et on m'y attend....

—«On» aura de la patience. Et si «on» n'en a pas, ce sera le même prix. Votre père a prévenu lui-même....

—Il a vu Étiennette?

—Il l'a vue hier soir.

—Oh! c'est épatant! Et comment l'a-t-il trouvée?

—Fort ordinaire!

—Non!

—C'est ce qu'il m'a dit. Il a ajouté: «Je ne comprends pas Christian de faire tant de sottises pour une si vieille dame.... Pour mon argent, il pourrait avoir mieux que cela!»

Christian parut stupéfait.

—Bon! Mais quand il a eu causé avec elle, il a changé d'opinion....

—Ma foi, non. Il l'a trouvée stupide. Elle a paru d'abord pétrifiée par sa présence. Ensuite, elle a été trop aimable et lui a fait de l'œil.

—Étiennette?

—Étiennette Dhariel, en personne. Ah! c'est que votre père serait encore un peu plus avantageux que vous.... Mais Vernier n'est pas du bois dont on fait les entreteneurs de cocottes.

—Cette Étiennette est vraiment unique! Croyez-vous! Essayer de détourner papa! Ah! on n'en trouve pas souvent comme elle! Vous pouvez être sûr que c'est par amour-propre qu'elle a fait cela. Et si le patron avait paru vouloir marcher, elle te vous l'aurait remis à sa place!...

—Pas sûr!

—Ah! vous ne la connaissez pas, docteur.

—Je m'en félicite!

—Quand croyez-vous que je pourrai partir d'ici?

—Nous vous le dirons en temps utile.

—Mais je vais m'assommer, moi, dans ce patelin familial!

—Mon ami, il fallait vous arranger pour ne pas attraper une pelle.

—Va-t-on me donner tout ce que je demanderai, au moins?

—Tout ce qui me paraîtra compatible avec votre état.

—D'abord, j'ai soif.

—Eh bien! mais, il doit y avoir du lait excellent. J'aperçois des vaches dans l'herbage....

—Vous moquez-vous, docteur?

—En aucune façon. Je veux vous soigner, mon ami. Et mon premier soin est de vous sevrer de toutes les saletés que vous avez coutume de boire avant, pendant et après vos repas.... Vous allez suivre un régime, entendez-vous, et très sévère. Il y a longtemps que je souhaitais vous tenir dans un petit coin, pour expérimenter sur vous un procédé anti-alcoolique que je crois infaillible....

—Docteur, cria Christian avec fureur, nous ne sommes pas à l'hôpital, ici. Je n'obéirai pas à votre fantaisie....

—Alors commencez par vous tenir tranquille. Ne criez pas, ne réclamez rien.... Sinon, je vous traite sans la moindre modération.... Sommes-nous d'accord?

Christian se laissa aller sur son oreiller, avec découragement, et concéda:

—Il le faut bien!

Tout en faisant son pansement, le docteur continuait à causer, et c'était comme toujours son sujet favori qui sollicitait sa verve:

—Ah! mon cher enfant, si vous saviez le mal que vous vous faites en buvant autre chose que de l'eau, vous ne voudriez plus, de votre vie, toucher à un verre de liqueur, de vin, ou même de bière.... Savez-vous qu'à l'heure actuelle, la France vient en tête des nations du monde entier, pour la consommation de l'alcool.... Oui, nous avons rejoint les Allemands, dépassé les Anglais et nous détenons le record de l'ivrognerie. Les hommes, les femmes, les enfants même s'empoisonnent à qui mieux mieux. Et le résultat de ces excès: la décadence de la race, l'amoindrissement de sa vigueur, son abrutissement. Les hôpitaux regorgent de fous, et les prisons sont remplies de criminels.... Les uns et les autres irresponsables, car la grande coupable, c'est l'ivrognerie, qui détraque les cervelles. Et ne me dites pas que vos liqueurs de luxe, coûteuses, exquises, sont moins nocives que le fil en quatre ou le vitriol du peuple. C'est une erreur! Le cognac à un louis la bouteille contient autant de principes délétères que l'eau-de-vie blanche à un franc le litre. C'est le même toxique. Il n'y a que l'étiquette qui diffère....

Christian, très ennuyé, profita d'un moment où le docteur reprenait haleine, pour lui lancer:

—Racontez donc tout ça à mon père. Il en vend!

—Je ne me gêne pas pour le lui dire!

—Ça doit lui être agréable!

Le docteur regarda tristement le jeune homme:

—Ah! autrefois, il en riait et se moquait de moi. Depuis qu'il vous a vu atteint par la contagion, il n'est pas loin de partager ma manière de voir.... Tant que les fils des autres seuls étaient touchés, il fermait les yeux à la vérité. Mais maintenant que le sien est en danger....

—Ah! quelle exagération!

—Mon ami, il n'y a pas de demi-alcoolique, souvenez-vous de ceci. Il n'y a que des alcooliques complets.... Quand on a touché au poison, on est perdu! A moins d'un sérieux effort de volonté et d'une renonciation absolue. Mais, du reste, quel plaisir éprouvez-vous à boire?

—Ah! docteur, c'est un état délicieux, dans lequel on se sent plus vigoureux, plus lucide, et comme dégagé des liens matériels. On était maussade, atone, sans goût, même pour le plaisir. Un brouillard enveloppait le cerveau, les membres étaient lourds. Brusquement la vie revient, la tête se dégage, la pensée renaît. C'est comme un changement à vue au théâtre: de l'obscurité on passe à la clarté. L'instant d'avant, c'était la nuit, avec sa torpeur et sa tristesse; maintenant, c'est le jour avec sa joie. Le philtre a agi, la métamorphose a eu lieu. Et comment ne pas chercher à se la procurer encore?

—Même si on vous dit que le philtre est un poison mortel?

—Mais voyons, docteur, dans la vie tout est mortel. Nous ne faisons pas un pas qui ne nous rapproche de notre fin. Et vraiment si l'on écoutait les hygiénistes, on finirait par ne plus oser respirer de peur de se donner une congestion pulmonaire; ni avoir une émotion, car il en peut résulter une maladie de cœur. Tout est menace, tout est danger. Mais ce qu'il importe avant tout, c'est de choisir, parmi les menaces, celles qui sont les moins ennuyeuses, et parmi les dangers ceux qui procurent le plus d'agrément. Vous me parlez de l'ivrognerie avec une horreur toute professionnelle. Mais laissez-moi vous dire que je connais des gens qui n'ont pas cessé de boire comme des trous, depuis leur première jeunesse, et qui sont arrivés à un âge avancé auquel vos buveurs d'eau n'atteindront très probablement pas.

—Mais, malheureux garçon, vous ne voyez donc pas que, indépendamment du trouble que vous portez dans votre organisme, vous vous faites, au point de vue social, un tort immense. Croyez-vous qu'on ignore vos excès? Comment voulez-vous qu'on les justifie? Vous n'avez pas, vous, l'excuse de la fatigue qui peut, en apparence, exiger le stimulant que donne passagèrement l'alcool. Vous n'avez pas besoin d'oublier vos misères, puisque vous êtes riche et heureux. Vous êtes donc un dilettante du vice, et vous buvez pour la satisfaction malsaine que vous venez de me décrire. Rien n'est plus bas, ni plus condamnable! Et si encore ce n'était qu'un tort personnel que vous vous faites, et si les conséquences s'en arrêtaient à vous. Mais vous tuez votre pays en même temps que vous-même. La race française est atteinte dans sa source par les excès que vous commettez. Et vous, petit malheureux, et tous ceux qui vous imitent, vous êtes les plus sûrs alliés de nos ennemis, car vous leur assurez, pour l'avenir, la suprématie sur notre pays.

—Ah! Écoutez donc, docteur, je n'ai pas la charge du salut de la France. Je crois que si elle était bien gouvernée, elle aurait, malgré tous les petits verres qu'on y consomme et qu'on y consommera, des chances pour se tirer d'affaire. Vous mettez sur le compte des buveurs de bien gros méfaits. Je les crois moins dangereux, entre nous, que les collectivistes qui veulent dépouiller leurs concitoyens de ce qu'ils possèdent, et les anarchistes qui rêvent la suppression de toute autorité.

—Eh! mon ami, tous ces gens-là boivent, ou recrutent leurs partisans parmi ceux qui boivent....

—Tout le monde alors! Voyons, docteur, il y a un peu de manie dans votre cas.... Vous ne voyez que des alcooliques, comme d'autres de vos confrères ne voient que des aliénés.... Depuis que le vieux Noé s'est oublié dans les vignes, on use du jus de la grappe.... L'humanité s'est cependant développée et a fait de grandes choses.... Si vous vouliez chercher dans l'histoire les hommes illustres qui ont été des buveurs émérites, la liste en serait longue. Vous y trouveriez des philosophes, des poètes, des savants, des hommes d'état, des hommes de guerre, des hommes d'église, et même des médecins....

—Jamais de médecins!

—Allons donc! Vous pratiquez admirablement le sic vos non vobis.... Et les excès que vous défendez à un client, vous vous les permettez parfaitement à vous-mêmes.... C'est comme pour le tabac. Ne fumez pas!... Et, en sortant, le médecin allume son cigare dans l'escalier.... Allons, allons! Ne soyez pas plus rigoriste qu'il ne faut! Et, pour ce qui me concerne, rassurez-vous: tout n'a qu'un temps. Je serai probablement sobre la semaine ou l'année prochaine.

—Oui, à Pâques ou à la Trinité!

—En attendant, faites-moi donner à boire, car vous m'avez fait parler, et cela m'a desséché le gosier....

—De la tisane?...

—Non, du grog....

—Alors très léger?

—Américain!

—Tenez, voici voire hôtesse, demandez-le lui à elle-même.

Mme Harnoy entrait dans la chambre de Christian, le sourire du bon accueil sur les lèvres. Derrière elle son mari apparaissait dans le couloir.

—Avez-vous bien dormi? demanda-t-elle à son pensionnaire.

—Admirablement....

—Voici votre déjeuner qui arrive.

Sur un plateau, la domestique apportait du chocolat fumant, des rôties et du beurre. Mme Harnoy auprès du malade glissa une petite table qu'elle couvrit d'une serviette éclatante de blancheur. Une odeur appétissante monta aux narines de Christian et son estomac, d'ordinaire nonchalant, eut une contraction soudaine. Tout était flatteur dans ce petit couvert soigneusement préparé. Le chocolat moussait dans la tasse, le pain grillé sentait bon, le beurre offrait ses ronds historiés d'arabesques. Avec une satisfaction étonnée, Christian constata qu'il avait faim et qu'il mangerait avec plaisir. Il fit un mouvement pour se dresser, mais Mme Harnoy l'arrêta:

—Ne bougez pas. Je vais vous servir....

Délicatement elle prit les tartines, les beurra, les coupa, et, avec une grâce affable, attacha une serviette autour du cou de Christian. Puis elle commença de le faire manger, trempant les tartines dans le chocolat et les portant à la bouche du jeune homme. Un peu d'émotion se peignit sur le visage de Christian. Il se rappela, avec un battement de cœur, les soins dont sa mère entourait son enfance. C'était ainsi qu'elle le faisait manger quand il était tout petit et malade. Il ferma les yeux, comme pour se donner l'illusion que c'était elle qui se penchait là sur son lit, et sans parler, sans bouger, il continua à se laisser gâter affectueusement par cette bonne femme qui, en soulageant sa faiblesse, lui apportait en un instant l'illusion de son innocence recouvrée. M. Harnoy et le docteur Augagne regardaient avec satisfaction ce tableau.

Le lendemain, le médecin trouva son malade dans une si bonne condition qu'il lui posa un appareil, grâce auquel Christian put sortir de son lit et passer une partie de la journée dans le jardin. Ce fut là que, pour la première fois, depuis le jour de son accident, il revit Geneviève. La jeune fille revenait par les prés, portant à son bras un panier plein de champignons rosés. Elle s'approcha sans embarras du jeune homme et lui demanda des nouvelles de sa santé. Elle était rose et fraîche; ses cheveux blonds, un peu en désordre sous son chapeau de paille, se répandaient en mèches folles. Elle les releva d'un geste gracieux, après s'être débarrassée de son panier.

—Vous êtes plus fier que le jour où nous vous avons ramassé dans l'herbage, dit-elle gaîment. Vous nous avez fait bien peur!... Votre machine est réparée.. Le charron du village, qui est un habile ouvrier, a très bien compris ce que demandait votre chauffeur.

—Ma jambe sera malheureusement plus longue à raccommoder.... Mais le docteur Augagne aussi, mademoiselle, est un habile ouvrier....

—Il nous a affirmé, hier, que si vous étiez bien raisonnable, pendant une semaine, vous ne boiteriez pas.... Mais il ne faut pas bouger!

—Et moi qui voulais partir demain....

—Ce serait de la dernière imprudence!... A moins de vous faire porter à bras sur une civière.... Et il y dix lieues d'ici à Deauville.... Et puis vous ne goûteriez donc pas à mes champignons?

Elle lui montrait, en disant cela, son panier, et remuait de ses doigts blancs les girolles roses.

—Ne sont-ils pas appétissants?

—Mais ne craignez-vous pas de vous empoisonner? On assure que c'est très dangereux!

Elle éclata de rire:

—Non, monsieur, je ne le crains pas, et ni mon père, ni ma mère, ni les gens d'ici ne le craignent.... Tous les ans, nous faisons des débauches de champignons.... Et nous n'en sommes jamais morts.... Du moins jusqu'à présent.... Mais vous en mangerez, vous-même, ou bien je croirai que vous avez peur....

—J'en mangerai, mademoiselle, n'en doutez pas, dit Christian, et si je n'avais pas de si bonnes raisons de rester chez vous, celle-là me suffirait pour ne pas partir.

Mme Harnoy, entendant sa fille causer avec Christian sous sa fenêtre, vint dans le jardin les rejoindre, et, jusqu'au coucher du soleil, ils restèrent là tous les trois. Le temps passa avec une rapidité incroyable pour le malade, et la journée était terminée qu'il n'avait pas eu un seul de ces instants de dégoût et d'ennui pendant lesquels il cherchait furieusement l'oubli de lui-même. Il se sentait las d'une bonne fatigue, détendu et comme amolli par le grand air, pris par le calme endormeur des vastes plaines et des bois sourds. Il se laissa reporter dans son lit, dîna gaiment, et s'endormit de bonne heure, ce qui ne l'empêcha pas de ne se réveiller qu'au matin.

Quand il ouvrit les yeux et vit le jour blanchir sa fenêtre, il eut un mouvement de satisfaction. L'insomnie, qu'il redoutait tant, paraissait l'avoir fui. C'était comme une transformation de son être. Il accueillit la visite de son père et du docteur Augagne avec un si visible plaisir que Vernier en fut profondément heureux. Quant au médecin, il suivait avec une attention méditative l'évolution qui commençait dans l'état général de son malade. La crise qu'il attendait de la suppression totale et brusque de l'alcool ne s'était pas produite. Au lieu d'un état de fébrilité inquiète, d'irritation hargneuse, il ne voyait qu'une torpeur salutaire et une souriante résignation. Christian s'accommodait du régime qu'on lui imposait, il ne réclamait plus d'excitants. Il ne parlait plus de s'en aller. Il y avait à ces effets surprenants une cause déterminante, physique ou morale. Il la chercha et ne fut pas long à la trouver.

Christian n'était dans un équilibre parfait que quand Mlle Harnoy restait auprès de lui. Si Geneviève était obligée de s'absenter pour le service de la maison, pour se promener avec son père, ou pour travailler dans sa chambre, le jeune homme devenait nerveux, presque irritable. Mme Harnoy ne pouvait plus tirer de lui que des réponses monosyllabiques. Quant au père, il était visible qu'il l'agaçait supérieurement. Geneviève reparaissait-elle auprès de la guérite en osier dans laquelle, sa jambe étendue sur un escabeau, Christian passait ses journées, aussitôt le rayonnement de la satisfaction illuminait le visage du blessé. D'un coup d'œil, elle le calmait; d'un geste, elle lui imposait l'obéissance. Pour lui complaire, il se contraignait à faire d'interminables parties de piquet avec M. Harnoy. Mais il fallait qu'elle fût là, son ouvrage sur les genoux, ou causant avec sa mère. Alors tout paraissait supportable à Christian. Il ne demandait plus rien. Le docteur Augagne, pour en avoir le cœur net, dit au bout de quinze jours à son malade:

—Mon cher ami, vous avez eu une patience d'ange. Mais les corvées les plus lourdes ont une limite. Je crois pouvoir vous rendre votre liberté. Vous avez la jambe dans du plâtre. Par conséquent, rien ne vous empêche de monter en voiture. Quand vous voudrez rentrer à Tourgeville, vous en êtes le maître....

Christian accueillit cette ouverture avec une froideur marquée. Son visage se rembrunit. Il garda le silence. Puis au bout d'un instant:

—Je crois que vous vous exagérez singulièrement mon état.... Je ne me sens pas si bien que vous le dites.... J'ai eu encore, hier, de violentes douleurs dans la cheville.... Sans doute, je pourrais, je crois, rentrer à Tourgeville.... Mais quelle figure y ferais-je? Me montrer à l'état d'invalide, avec une jambe en bandoulière, me portant sur des béquilles.... Autant rester ici, où je me guérirai promptement et mieux.

—Oui, sans doute, mais la discrétion?... La famille Harnoy....

—Ah! ce sont des gens parfaits! Ils ne me mettront pas à la porte! interrompit Christian avec vivacité. Je sais ce qu'ils pensent.... Ils me verront partir à regret.... Et moi je n'ai pas envie de les quitter.... Pour être discret, je ne veux pas risquer de me montrer ingrat.

—Bon! bon! A votre guise. C'est affaire à vous et à votre père. Il y a toujours moyen de s'acquitter envers les gens. Et avec un beau cadeau....

Cette fois, Christian se mit pour tout de bon en colère:

—Plaisantez-vous? Un cadeau! Pour s'acquitter de pareils soins, et d'une telle bonté? Sommes-nous des pleutres?

Le docteur Augagne hocha la tête:

—Mon cher, la famille Harnoy ne roule pas sur l'or. J'ai pris mes informations. Le père est dans des affaires difficiles.... Et la situation où il se trouve fait que votre présence chez lui est une assez lourde charge pour ses finances.... On met pour vous les petits plats dans les grands.... Au lieu de vivre économiquement, on fait du luxe....

—Mais je ne me doutais pas de cela! s'écria Christian avec émotion. Voilà donc pourquoi Mlle Geneviève raccommode ses robes, et travaille avec tant d'activité? Et je demande, à chaque instant, des choses coûteuses à ces bonnes gens! Suis-je bête? Et ne pouviez-vous m'avertir plus tôt?

—Je ne savais rien. C'est un ami de Paris que j'ai rencontré, hier, qui m'a renseigné sur la famille Harnoy.

—Eh bien! voyons, dites ce que vous avez appris....

—Il n'y a pas très longtemps, il s'en est fallu de peu que le père Harnoy ne fût obligé de suspendre ses paiements.... Les créances qu'il a sur de grosses maisons Argentines ne rentraient pas.... Il dut faire flèche de tout bois.... En ce moment, les affaires sont tout à fait arrêtées.... On vit à la campagne avec les revenus de la fortune très réduite de Mme Harnoy.... Mais c'est modeste... modeste!

—On ne s'en douterait pas. Comment font-ils? Moi, je les aurais crus à l'aise....

—Les femmes sont si adroites quand elles s'en donnent la peine!

—Maintenant que je connais la situation exacte, je vais en causer avec mon père.... Il n'est pas admissible qu'il ne puisse pas aider M. Harnoy à sortir d'embarras....

Le docteur Augagne se frotta les mains:

—Il est certain que si la puissante maison Vernier-Mareuil veut s'intéresser à l'affaire de M. Harnoy, c'est fini des difficultés.... Il suffira qu'on sache que votre père le patronne pour qu'il trouve du crédit partout....

—C'est donc parce qu'il est tourmenté que ce pauvre homme est si souvent maussade? Mme et Mlle Harnoy ne sont pas tous les jours à la fête avec lui....

—Elles n'en ont que plus de mérite à montrer une si parfaite égalité d'humeur.

—Ah! il est vrai qu'elles sont exquises! La mère et la fille rivalisent de soins et d'affection.... Qu'un homme est heureux de vivre entouré d'une tendresse pareille!

—Qu'est-ce qui vous prend? s'écria le docteur Augagne. C'est vous, Christian, qui me tenez de pareils propos? Voilà bien la chose la plus inattendue! Que dirait le brillant et verveux Clamiron s'il vous entendait?

—Ah! Clamiron est un idiot!

—Et la délicieuse Étiennette Dhariel, qu'est-ce qu'elle penserait si elle vous découvrait des tendances aussi bourgeoises? Quoi! Des idées de famille?

Christian s'assombrit. Il resta un moment silencieux. Puis avec une gravité inusitée:

—Vous vous moquez de moi, mon cher docteur. Et je le mérite. Car tout ce que je pense-là est en désaccord complet avec ce que je pensais auparavant. Quand avais-je tort? Je crois bien que c'est quand je menais une vie enragée, avec des compagnons aussi fous que moi, et non pas aujourd'hui, où je comprends l'avantage qu'il y a à être doux, dévoué et simple, en voyant, sous mes yeux, le dévouement, la simplicité et la douceur incarnés en ces deux femmes qui sont le vertu même. Il y a donc des créatures pareilles dans le monde? Et comment ai-je été assez malheureux pour n'en pas connaître jusqu'ici? Vous savez ce qu'est mon entourage. Où aurais-je pris le goût de la modestie et de la bonté? Je ne vois que des gens acharnés à la conquête de la fortune, et par tous les moyens. Je ne connais que des êtres égoïstes jusqu'à la férocité. Les hommes, les femmes se ruent aux affaires et au plaisir, comme à une bataille. Les amis n'ont qu'une pensée: tirer de vous tout ce qui sera à leur convenance, quitte à vous délaisser dès que vous ne leur offrez plus la somme de satisfaction qu'ils réclament. Les maîtresses vous exploitent et vous dépravent, avec la joie affreuse de se venger des sujétions qui leur sont imposées par votre caprice. Ce n'est partout que duplicité et concupiscence. L'atmosphère dans laquelle on vit est empoisonnée d'hypocrisie et de haine. Et c'est alors que pour s'étourdir, pour ne plus voir toute l'infamie qui vous environne et toute la boue qui vous submerge, on se jette dans l'ivresse qui fait oublier. Et puis c'est une habitude qui paraît bonne et à laquelle on s'attache désespérément. On se fuit soi-même, ce qui est plus commode que de se corriger. Bientôt on n'a plus même la force de réagir, et on est une épave de plus emportée par le courant du vice. J'en étais là, il n'y a pas quinze jours. Un hasard m'a ouvert les yeux. Je comprends tout ce que vous me disiez de sensé et que je tournais en dérision. Vous aviez raison: j'étais une bête brute, je désolais mon père, je dégoûtais les gens raisonnables, et je courais à la folie. Mais c'est fini. Je suis en état de faire la différence entre ce que j'ai fait jusqu'ici et ce que je dois faire désormais. C'est un grand bonheur pour moi de m'être cassé la jambe. Car si j'avais continué à vivre encore un an, entre des Clamiron et des Dhariel, j'étais perdu.

Le docteur Augagne parut abasourdi par une telle déclaration. Il regarda son malade avec inquiétude:

—Mais comment allez-vous faire pour rompre avec eux?

—Comment? Oh! mon Dieu, de la manière la plus simple du monde. Je donnerai de l'argent à Étiennette et je mettrai Clamiron à la porte. Étiennette me trompe à l'heure et à la course, pour peu qu'on y mette le prix. Quant à Clamiron, qui vit à mes crochets, il me déteste de tout son cœur. Si vous croyez que je vais prendre des gants avec eux!

—Mais vous êtes bien décidé?

—Vous aurais-je parlé comme je viens de le faire? J'ai eu le temps de réfléchir, depuis que je suis ici. C'est la première fois que cela m'arrive depuis plusieurs années. Je ne vois pas très bien pourquoi je continuerais à me ruiner la santé, à désoler mon père et à scandaliser le monde, pour l'unique satisfaction de faire des rentes d'une coquine et de bourrer un pique-assiette. Je les ai assez vus, ces gaillards-là! Passons à un autre divertissement.

—Lequel?

—N'importe lequel, pourvu que ce ne soit pas le même. En attendant, priez mon père de venir demain me voir, afin que je m'entende avec lui au sujet de ce qu'il convient de faire pour M. Harnoy.

La conversation prit fin. Mme Harnoy et sa fille arrivaient dans un tonneau d'osier, attelé d'un vieux poney ébouriffé, seule voiture de la maison. Aidé par le docteur, le jeune homme prit place auprès des deux femmes. Mlle Harnoy rassembla les guides, donna du fouet à son cheval qui partit d'un trot résigné. Et par les chemins creux, bordés de grands hêtres, dans la fraîcheur du soir, ils s'en allèrent, paisibles, faire leur petit tour de promenade quotidienne.

A Tourgeville, cependant, le beau calme avec lequel Étiennette avait accueilli la nouvelle de l'accident arrivé à Christian commençait à s'altérer. La visite de M. Vernier à la villa avait, pendant deux jours, défrayé la conversation des amies de Mlle Dhariel et des camarades de Christian. Un valet de pied, envoyé à cheval, le troisième jour, pour prendre des nouvelles du blessé, avait, en échange d'une lettre fort tendre écrite par Étiennette, rapporté cette simple réponse verbale: «Le mieux continue». Le valet, interrogé, avait donné les renseignements suivants:

«La propriété dans laquelle M. Vernier était soigné s'appelait Saint-Georges-lès-Berneville. On arrivait à la maison, située en pleine campagne, par des chemins affreux. Ce n'était pas étonnant que M. Christian eût démoli son automobile dans des fondrières pareilles. Par temps de pluie, on pourrait bien y rester avec un cheval. Et l'habitation, fallait voir! Deux étages, couverture de tuiles, et pas même de cour d'entrée. On s'amenait par un enclos dans lequel les poules, les cochons, sauf votre respect, et les vaches se promenaient en liberté. Comme personnel, une cuisinière et une bonne. C'était le jardinier qui soignait le cheval, un biquot couronné, dont on ne trouverait pas soixante francs au Tattersall. Et les dames portaient des robes dont des femmes de chambre qui se respectent ne voudraient certes pas les jours ordinaires!»

Ces racontars, colportés par Étiennette, avaient mis Longin et Vertemousse en veine de curiosité. Ces seigneurs, venus pour tirer au pigeon à Deauville, formèrent le projet d'aller surprendre leur ami sur son lit de misère. Ils frétèrent un breack et partirent bon train pour Saint-Georges-lès-Berneville. C'était le douzième jour après l'accident. Il était entendu qu'à leur retour, ils viendraient dîner à Tourgeville pour apporter à Étiennette leurs impressions personnelles. Fort différentes de celles du valet de pied, elles eurent le privilège d'agacer extraordinairement Mlle Dhariel. Les deux boscards avaient trouvé Christian étendu sous l'ombrage, parmi les fleurs, et leur arrivée avait mis en fuite une très jolie personne blonde qui paraissait faire la lecture au blessé.

Celui-ci avait plutôt paru contrarié de les voir. Il ne les avait pas mal reçus. Après une course de dix lieues, à travers champs, c'eût été raide. Mais il ne s'en était fallu que de peu. Il les avait rassurés sur son état, qui, du reste, paraissait excellent, et, sans l'arrivée d'une vieille dame, qui leur avait apporté de la bière, il y avait gros à parier que Christian les aurait laissés repartir sans leur offrir un verre d'eau. Du reste, la propriété était charmante, quoique modeste, et les gens qui l'habitaient paraissaient être de bons bourgeois de Paris en villégiature. D'après ce qu'avaient compris Vertemousse et Longin, la jolie personne blonde était la fille de la vieille dame. Et Christian, qui paressait à l'ombre, en se faisant faire la lecture par elle, n'avait pas du tout l'air pressé de revenir en des lieux moins agrestes.

Ces communications rendirent Étiennette sérieuse. Elle devina qu'il y avait anguille sous roche et, transportée de fureur à la pensée qu'elle pourrait être roulée par Christian, elle s'apprêta à intervenir de la façon la plus énergique. Pour cette seule raison que Vernier lui avait interdit de se présenter à Saint-Georges et d'y relancer son amant, elle se sentait portée à y courir. Évidemment, le père avait intérêt à empêcher tout rapprochement entre son fils et elle. Donc son intérêt à elle exigeait qu'elle tâchât de voir Christian. Mais comment? Arriver là, tout de go, avec sa voiture, ou même, comme Vertemousse et Longin, avec un locatis? Son apparition ne ferait-elle pas sensation? N'était-elle pas, du reste, consignée et rien qu'à l'aspect de son ombrelle, toutes les portes ne se fermeraient-elles pas? Elle était plutôt un peu voyante, même quand elle se piquait d'être simple, la charmante Étiennette. Comme disait Clamiron: «Elle déplaçait beaucoup d'eau». Et il lui était bien difficile de passer inaperçue partout où elle allait. Dès lors, comment forcer la consigne, surprendre Christian, lui parler à loisir et l'enlever de bon gré ou de haute lutte? Étiennette, qui avait été comédienne, s'ingénia d'un moyen de théâtre. Elle acheta à Trouville un costume de garçon et décida d'aller, en travesti, à la recherche de son amant.

Christian, rasséréné, paisible, ne se doutait guère des projets formés contre sa libération. Il était redevenu tout simple, tout naïf, et y prenait un plaisir extrême. Son père, mandé par le docteur Augagne, avait amené cette fois, avec lui, Mme Vernier et l'indispensable baron Templier. L'élégance et la beauté d'Emmeline avaient produit leur effet sur Mme Harnoy, qui s'était répandue en regrets de n'avoir pas été avertie de cette aimable visite. Geneviève, avec sa grâce naturelle et aisée, avait fait à la famille de Christian les honneurs de son petit domaine. Elle avait improvisé un goûter avec de belles fraises et de la crème. Pendant ce temps-là, Christian s'expliquait avec son père.

Le résultat de leur entretien ne s'était pas fait attendre. Vernier, stupéfait, et ravi d'entendre Christian parler sagement et d'un ton posé, avait écouté, avec une faveur toute particulière, le résumé de la situation embarrassée de M. Harnoy. Mais le sens des affaires dominant toujours dans ses résolutions, il avait tout de suite exposé à son fils que M. Harnoy, n'ayant pas bien géré son commerce, quand il était aisé, le gérerait encore moins bien maintenant qu'il était difficile. Mettre de l'argent dans la maison de commission, c'était le jeter dans un trou. Et comme Christian se récriait, en reprochant à son père de se montrer trop positif, celui-ci avait répondu en souriant:

—Il y a mieux à faire. Je ne veux pas donner à M. Harnoy le moyen de végéter; je veux lui fournir l'occasion de s'enrichir. Je le charge de la représentation de la maison Vernier-Mareuil pour toute l'Amérique du Sud. Il connaît le pays. Je sais qu'il y a des correspondants. Nous y avons, nous-mêmes, de gros débouchés. Je l'intéresserai dans la vente. Il sera donc hors de peine.

—Eh bien! cause de ce projet avec lui, mais prends quelques précautions. Le bonhomme est susceptible, comme tous ceux qui ne sont pas favorisés par la réussite.... Et si tu lui posais ça tout net, dans la main, il pourrait regimber. Et il ne le faut pas.

—Sois tranquille! Mais toi, quels sont tes projets? Est-ce que tu vas rester encore ici?

—Ah! tant que je pourrai! Le séjour de cette maison est excellent pour moi. J'y mange, j'y dors, comme cela ne m'est pas arrivé depuis longtemps. L'air des champs me réussit. Je me demande si je ne suis pas né pour être agriculteur....

—Eh bien! qu'est-ce qui t'arrête? Tu n'as qu'à aller à Moret, t'installer, et prendre l'exploitation de la ferme en main....

—Oh! Moret? non. Je ne me vois pas à Moret.... Ici, oui.... Et, qui sait?... Pas longtemps, peut-être!...

M. Vernier vit le visage de Christian s'assombrir. Il n'insista pas. La métamorphose de son fils était si extraordinaire, qu'il n'en voulut pas mesurer plus exactement la portée. Il se tint pour satisfait du résultat acquis, et pensa que l'avenir se chargerait de débrouiller la situation. Il se dit bien que ce n'était pas l'air particulier qu'on respirait à Saint Georges-lès-Berneville qui avait modifié aussi profondément les goûts de Christian. Il entrevoyait que Mme Harnoy, si bonne garde-malade qu'elle eût été, n'avait pas, à elle seule, pu attacher si solidement Christian à la petite maison normande cachée parmi les pommiers de l'herbage. Il y découvrait clairement l'influence de la jeune fille blonde qui leur avait fait si gracieux accueil, avec ses beaux yeux et ses lèvres riantes. Mais si cette influence devait devenir souveraine et aider à sortir Christian de la mauvaise voie où il était engagé, ne serait-ce pas une faveur du ciel? Très prudemment, il se décida à laisser travailler la jeunesse, l'innocence et la beauté à une cure si difficile, et il prit congé de la famille Harnoy, en engageant le père à venir le voir à Deauville, pour causer de différentes affaires d'exportation sur lesquelles il désirait avoir son avis.

Christian vit partir avec soulagement son père, sa belle-mère et l'ami de celle-ci. Tout ce qui troublait maintenant sa quiétude monotone et délicieuse lui paraissait insupportable. Il commençait à marcher tout seul, en s'aidant d'une canne, et profitait de sa nouvelle liberté de mouvements pour aller, dans l'après-midi, à l'heure où Mlle Harnoy était occupée à la maison, s'asseoir dans un petit bosquet de chênes où, sur un banc de gazon, il restait à fumer en rêvant. Un saut de loup, dont l'escarpement éboulé était devenu praticable, séparait le jardin de la route. Il ne passait jamais personne dans ce chemin, si ce n'est quelque faucheur se rendant à son travail, ou un bûcheron regagnant sa coupe.

Le lendemain de la visite de M. Vernier, Christian, suivant son habitude, avait, après le déjeuner, gagné sa retraite fraîche et silencieuse. Il lisait vaguement un journal, et prêtait l'oreille au bourdonnement des grillons dans l'herbe. La chaleur était violente, et l'air vibrait comme embrasé par le soleil. Tout à coup, il reçut une petite motte de terre sur son journal. Il leva les yeux, et, sur la route, de l'autre côté du fossé, appuyé sur une bicyclette, il aperçut un jeune garçon, qui lui faisait un salut en riant. Comme il restait interdit, le bicycliste se décida à parler d'une voix gaie:

—Eh bien! est-ce que tu ne me reconnais pas? Serais-tu devenu myope à la campagne?

Christian fronça le sourcil. Il avait devant lui Étiennette.

—Par où entre-t-on? demanda la jeune femme, quand on veut causer avec toi? L'intimité, avec ce saut de loup entre nous deux, me paraît médiocre. Bah! je le franchis! Si on y trouve à redire, tu m'excuseras.

Elle avait appuyé sa bicyclette à un arbre, et, d'un bond de ses jambes fines, elle avait franchi l'obstacle. Malgré son mécontentement, Christian ne put se dispenser de reconnaître qu'elle avait ainsi, en costume masculin, la plus charmante tournure qu'on pût voir. Son visage, encadré d'une perruque blonde, avait une mutinerie délicieuse. Elle semblait grande, tant elle était bien proportionnée. Elle prit Christian par les épaules, l'embrassa sur les deux joues, en camarade, et, s'asseyant à côté de lui, sur le banc de verdure:

—Eh bien! mon petit, te voilà rafistolé? Tu penses si j'avais envie de te voir! Mais dis donc, tu n'as pas fait grand accueil à ma correspondance. Tu aurais pu me répondre. Ce n'était pas le bras que tu t'étais cassé, pourtant! Mais, passons; je mets ta paresse sur le compte de l'accablement. A présent que tu es bien d'aplomb, causons. Tu ne vas pas t'éterniser ici, je suppose? Tes amis et moi, nous sommes dans la douleur. Deauville, sans ta présence, a perdu tout éclat, et le Casino n'a plus de charme. La mer, elle-même, est devenue jaune. Allons! Reviens, chéri, ne tiens pas rigueur à cette station balnéaire. Voilà la saison des courses qui s'amène. C'est le moment de reparaître.

Elle riait en lui débitant, d'une voix gaie, son boniment, et, peu à peu, câline, elle s'était rapprochée. Elle lui passa les bras autour du cou et, l'enveloppant du parfum qui lui rappelait tant d'heures de volupté, elle s'efforça de le troubler, de réchauffer, de le reprendre. Il ne la repoussa pas. Il lui parla d'une voix calme:

—Ma chère amie, j'aurais infiniment préféré que tu ne vinsses pas ici. Je t'en avais fait prier par mon père. Mais je vois que tu es toujours la même, et que c'est justement ce que l'on t'interdit qui te tente.

—Dame! mets-toi à ma place!

—C'est à la mienne qu'il faut te mettre. Je suis chez de bons bourgeois, bien tranquilles et très timorés. Vois-tu l'effet que je produirais si quelqu'un venait nous surprendre en tête-à-tête. Assurément, tu pourrais repasser le fossé, comme tu l'as fait tout à l'heure, et prendre le large à grands tours de bécane. Mais il faudrait me répandre en explications, et ce serait fastidieux. Le plus sage était de rester à Tourgeville, à attendre ma guérison complète....

—Comment donc! interrompit Étiennette, à reverdir, pendant que tu fais une cure de petit lait dans les campagnes?... Est-ce que tu te fiches de moi, mon petit Christian?

—J'aurais pensé que le souci de ma santé saurait t'imposer plus de patience.

—Je ne vois pas très clairement ce que ta santé aurait à gagner à un prolongement de séjour ici.... Tu es frais comme une rose. Tu marches avec une canne. Tu marcheras encore bien mieux en t'appuyant sur mon bras. Si tu n'as que des raisons d'hygiène pour t'attarder ici, je m'engage à te mettre dans les mêmes conditions à Tourgeville....

—Eh! que veux-tu donc qu'il y ait? s'écria Christian avec une irritation qu'il ne parvenait plus à contenir.

Ils se regardaient tous les deux fixement: elle, railleuse, lui, très décidé. Pour la première fois, Étiennette trouvait en lui de la résistance à ses caprices. Elle eut la sensation très nette que moralement déjà il lui avait échappé, et que matériellement il s'apprêtait à se libérer. Un petit frémissement, qui ne pouvait pas passer pour un sourire, agita le coin de ses lèvres. Mais, très maîtresse d'elle-même, elle se fit câline et douce:

—Ah! mon chéri, que sait-on? Avec les hommes, il faut s'attendre au pire, surtout quand ce sont des petits hommes comme toi, si convoités à cause de leur gentillesse. Tu ne vas pas, au moins, t'étonner que je sois un peu jalouse?...

Il eut un accès de rire:

—Toi? Non! Écoute, ne me fais pas le grand jeu! Je sais à quoi m'en tenir sur tes sentiments envers moi. Je ne t'ai jamais demandé de fidélité. Permets que je ne m'inquiète pas de ta jalousie. Je suis d'un bon rapport, c'est certain. Mais, mon enfant, nous ne sommes pas mariés ensemble. Il n'y a pas besoin du divorce pour reprendre chacun notre liberté. Oh! rassure-toi, je n'ai pas l'intention de te quitter salement. Je saurai tenir compte de tes besoins, et je ferai bien les choses.

Elle ne discuta pas. Ses yeux devinrent noirs sous ses sourcils froncés, et forçant Christian à se tourner vers elle, elle dit d'une voix âpre:

—C'était donc vrai que tu filais le parfait amour, ici, avec une petite bourgeoise finaude? Ah! elles en ont du vice, ces demoiselles, qui se manifestent un cataplasme d'une main et une tasse de tisane de l'autre. Elles connaissent leur métier. Elles la font à la pureté, à la candeur! Et mon imbécile coupe dans la mise en scène, et se laisse pincer comme un collégien à sa première aventure. Ah ça, tu ne vois donc pas qu'on te joue la comédie de l'amour pur, mais que la jeune fille vise tes millions, comme si elle n'avait fait que cela de sa vie!... Ah! tu l'es jobard pour ton âge et après tout ce que tu as vu!

Christian laissa passer ce flot de paroles, puis il demanda posément:

—Tu as fini?

Elle devint rouge de colère, et cria:

—Non! Je commence!

—Eh bien! alors, j'aime mieux te dire tout de suite que tu ne sais pas de quoi tu parles. On ne m'a joué aucune comédie, je ne soupçonne aucun projet, et c'est toi, la première, qui fais allusion à des sentiments qui, s'ils existent, sont, en tout cas, bien soigneusement dissimulés. Le hasard a tout fait en me mettant dans l'obligation de me tenir tranquille pendant trois semaines et de réfléchir. Il est bien probable que, si j'avais continué à m'abrutir dans la société où je vivais, je n'aurais jamais eu la pensée de m'écarter de toi. Je me serais contenté du mouvement et du bruit de la fête qui occupait tous mes instants, et j'aurais persisté à prendre toute cette agitation pour le bonheur. Malheureusement pour toi, j'ai eu l'occasion de faire un retour sur moi-même. J'ai vu clairement que je faisais fausse route, et j'ai pris le parti de m'arrêter. Je ne trouve pas utile de désoler ma famille, de scandaliser mes amis et de me détruire la santé, pour les minces joies que j'ai goûtées jusqu'ici et que, avec beaucoup d'habileté, tu étais arrivée à me faire accepter comme le comble du plaisir. Tout cela a fait son temps. Je change de programme. Je ne dis pas que je vais devenir sérieux: ce serait aller un peu vite en besogne. Mais je vais tâcher d'être raisonnable. J'ai été si fou, jusqu'ici, qu'avec un rien de raison je suis sûr de faire beaucoup d'effet!

Une lueur flamba, menaçante, dans les yeux d'Étiennette.

—Alors, tu me quittes?

—Tu n'avais pas cru que l'on resterait toujours ensemble? Je n'ai pas été le premier. Je ne serai pas le dernier.

—Qu'en sais-tu?

—Oh! je ne me considère pas comme irremplaçable! Il y en a d'autres!

—Je tiens à toi.

—Beaucoup d'honneur!

Elle blêmit, fit un geste violent:

—Prends garde!

Il sourit, très calme:

—Tu me menaces? C'est le comble de la tendresse. Aime-moi, ou je te fais du mal! Crois-tu m'intimider?

Elle changea brusquement d'attitude et de physionomie:

—Ah! comme tu es méchant avec moi! Tu sais trop bien que je suis incapable de te nuire. Ah! Christian, est-ce possible? Après tout ce que je t'ai donné de moi-même....

Elle éclata en sanglots, s'abattit aux pieds du jeune homme et, roulant sa tête sur ses genoux, elle resta appuyée à lui, dans une pose ravissante qui montrait le développement harmonieux de ses reins, et ses jambes fines sur lesquelles frissonnait la soie de ses bas noirs. Mais elle n'avait plus d'action sur les sens de Christian. Il fut inattentif à ses grâces habilement offertes, et très ennuyé seulement de la sensiblerie à laquelle tournait l'entretien. Il aurait préféré les menaces aux larmes. Il était de ces hommes qui ne peuvent pas voir pleurer les femmes. Et Étiennette le savait bien. Accablée, paraissant toute à sa douleur, elle arrosait le genou de Christian de pleurs véritables, en baisant doucement sa peau à travers l'étoffe du pantalon. Il sentait la chaleur de sa bouche. Il se demandait comment la relever. Il n'osait plus lui parler, et tremblait que quelqu'un de la maison ne vînt à paraître. Il aurait donné cent mille francs pour faire partir Étiennette. Il ne savait comment s'y prendre pour la mettre en route. Elle sentit son embarras et comprit son silence. Elle releva lentement sa tête, et offrant au regard de Christian un visage bouleversé par le chagrin et gonflé par les larmes:

—Tu n'as jamais su combien je t'aimais! Ah! comme tu es dur pour moi! Tu me punis d'avoir cédé à tous tes caprices. La vie que je t'ai faite, c'était celle que tu préférais; je n'ai cherché qu'à te complaire. Et aujourd'hui tu me le reproches! Mais c'est bien! J'accepte tout de toi. Je te prouverai par mon sacrifice la sincérité de mes sentiments. Tu veux m'abandonner, tu en es libre. Je ne dirai rien, je ne ferai rien qui puisse te causer de l'ennui. Je ne me plaindrai même pas. Et, cependant, tu vois si j'ai de la peine!...

Elle eut une nouvelle crise de sanglots, et, cette fois, cacha son visage dans le cou de Christian, qu'elle se mit à embrasser follement, à pleines lèvres, le mordant, avec des cris étouffés, de la pointe de ses dents fines. Il commença à s'agiter et essaya de la repousser en disant:

—Étiennette! Voyons!... Sois raisonnable! Tu m'as vraiment touché par tes dernières paroles.... Ne gâtons pas cela.... Restons bons amis.... Je ne demande pas mieux pour ma part.... Hein?

Elle se redressa et, comme par enchantement, redevint souriante. Son visage exprima la joie et, toute rose, avec des larmes encore tremblantes au bord des yeux, elle était vraiment délicieuse. Mais l'heure des triomphes était passée pour elle. Trop intelligente pour ne pas comprendre qu'elle n'avait plus rien à espérer des roueries de l'amour, elle se résigna à dissimuler, pour essayer de se préparer une revanche:

—Amis? Oh! serait-ce possible? s'écria-t-elle. Je ne te perdrais donc pas tout à fait?

—Tu veux bien alors?

Elle hocha la tête et sa physionomie instantanément redevint triste.

—Ah! Christian, s'il le faut, pour te plaire.... Mais, quelle différence! Ah! comment m'y résigner? Non, vois-tu, il vaut mieux nous séparer pour toujours. Je souffrirais trop. Je sens que mon cœur se déchirerait si tu étais près de moi sans m'aimer....

Elle se dressa sur ses pieds et, avec un geste de désespoir:

—Ah! tout est fini pour moi! Adieu!

Ce fut lui qui la retint:

—Étiennette, ne t'en va pas comme ça. Je t'assure que tu me fais du chagrin....

—Petit chagrin! murmura-t-elle avec un mélancolique sourire. Mais, je ne me plains pas, va, je ne voudrais pas te voir souffrir. C'est bien assez de moi!

Elle eut l'adresse de sentir que c'était le moment précis où elle devait disparaître, afin de laisser Christian sous une impression excellente. Elle ne fit pas une tentative pour se rapprocher de lui. Elle se tint à distance, et marchant vers le saut de loup, elle le franchit avec prestesse. De l'autre côté, au bord de la route, elle approcha ses doigts de sa bouche et, sans un mot, avec un seul baiser accompagné d'un regard de ses yeux bleus, elle lui dit adieu. Il la vit poser la main sur le guidon de sa bicyclette et, la poussant devant elle, disparaître derrière les arbres. Le bruit du grelot tinta dans le silence, rythmant le départ de la maîtresse autrefois si puissante, s'affaiblit peu à peu, et cessa. Il sembla à Christian que toutes les attaches mauvaises qui le liaient encore à son passé venaient de se rompre. Il tendit l'oreille pour percevoir le bruit lointain du grelot. Il ne l'entendit plus et pensa qu'il était débarrassé d'Étiennette pour toujours.

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